Le Paravent de soie et d’or/Le Prince à la tête sanglante

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Le général Ma-Vien.


LE PRINCE À LA TÊTE SANGLANTE

histoire légendaire d’annam


Les branches basses du palétuvier, enguirlandées de lianes, forment comme un hamac au-dessus du marais, et c’est là que le pasteur de buffles est couché nonchalamment, une jambe pendante, caressant de son pied nu les longs rubans d’herbes qui traînent sur l’eau.

D’une voix molle et machinale, il chante, le jeune homme, scandant sa chanson au rhythme vague dont il se balance en faisant clapoter l’eau.

À quelque distance, vautrées dans la vase, leurs mufles camus et veloutés tendus vers lui, ses bêtes semblent l’écouter, en dépit du proverbe : « La musique n’est pas faite pour l’oreille des buffles. » De ses lèvres les paroles s’égrènent ainsi :

« Sauve-toi, seigneur tigre, sauve-toi ! Malgré tes griffes, malgré tes dents terribles, ta mort est certaine. Voici l’éléphant, roi de la forêt ; écrasant les broussailles, il s’avance et va te briser les reins.

« Pauvre chèvre aux cornes gracieuses, à quoi bon fuir et bondir toute affolée ? ce tigre a faim, il faut qu’il mange.

« L’oiseau a des ailes multicolores, il vole haut, loin des embûches, et, à plein gosier, chante sa joie. Hélas ! le serpent, enroulé à l’arbre, fascine l’oiseau et l’engloutit dans sa gueule béante !

« Sous l’herbe et les feuilles mortes, à force d’être humble et petit, le vermisseau échappe à tout danger. Mais non ! du haut de l’air, l’oiseau l’a vu : il fond sur lui et le dévore.

« Seul le pasteur de buffles est assez infime et ignoré pour n’éveiller aucune convoitise !… »

Inondée de lumière et de chaleur, dans l’ardente sérénité de midi, la nature fermente et frémit. Sous l’inertie des choses la vie grouille et pullule, il y a du bruit dans le silence. Mais, dominant tout, un bourdonnement continu résonne. Le jeune pasteur, malgré lui, l’écoute.

Qu’est-ce donc ? on dirait le roulement lointain des chars de guerre, le piétinement cadencé des chevaux en marche et le heurt assourdi des armes.

Non, ce n’est pas cela.

De l’autre côté de l’étang un frangipanier, merveilleusement, s’épanouit : aux branches nues, rien que des fleurs, de petites fleurs jaunes et blanches d’un adorable parfum ; et l’arbuste, dans l’eau trouble, se reflète, il n’est plus là qu’une fumée ; mais tout un peuple d’abeilles, d’insectes et de papillons tourbillonne dans les branches fleuries, avec quel tumulte et quelle joie ! Ils se gorgent, se saoulent, s’affolent ; les ailes vibrent ou palpitent ; des gouttes d’or, des émeraudes, des flammes, fondent sur les pétales embaumés, les mordent, sucent la salive mielleuse, pétrissent la pulpe tendre gonflée d’un lait amer : par moments l’arbre semble se secouer, rejeter ces insatiables ; mais elles se ruent de nouveau, toujours avides, avec un frémissement plus sonore.

Le pasteur sourit et ferme à demi les yeux.

Le bruit des chars de guerre répercuté dans les gorges des montagnes.

Les gourmandes abeilles, donnant l’assaut à cet arbre, lui semblent imiter le bruit des chars de guerre, répercuté dans les gorges des montagnes !… Et pourquoi pense-t-il à la guerre ?… Les abeilles n’y pensent pas. Il veut, comme elles, l’inconscient bonheur dans l’inconsciente nature. Inconnu, perdu dans l’ensemble des choses, n’est-il pas pareil à l’insecte ?… moins que lui.

Et il redit le dernier verset de sa chanson : « Seul le pasteur de buffles est assez infime et ignoré pour n’éveiller aucune convoitise !… »

Mais voici qu’en sursaut, s’appuyant des mains aux branches, il se soulève, les yeux grands ouverts.

Un bruissement brutal du feuillage, tout proche, l’effare. Est-ce un buffle qui s’échappe ?… Quelque bête de proie qui en veut à son troupeau ?…

Un hennissement bref lui répond, et, aussitôt, froissé par les branches, un guerrier paraît, suivi d’un autre.

Les chevaux, mouillés de sueur, haletants, se précipitent dans le marais, hument l’eau avidement. Ils sont entrés jusqu’au poitrail, et des frissons courent sur leurs flancs.

Un des guerriers, sous les écailles du brassard, relève la manche de sa tunique de soie, découvrant une blessure qui saigne.

Malgré la lassitude qui les accable et la poussière qui ternit leurs armes, ces deux guerriers ont une grâce singulière, une imposante majesté. On dirait des adolescents, mais on ne peut savoir, le casque masquant à demi leur visage.

Le pasteur de buffles regarde, les yeux élargis, la lèvre agitée d’un tremblement. Sous la pluie de soleil qui tombe entre les feuilles, cet étincellement du harnais de guerre semble le fasciner, et surtout ce bras nu, si lisse, si pur, où le sang, enroulé en lanières pourpres, glisse jusqu’au bout des doigts minces qui le secouent. Il voudrait une coupe d’or pour le recueillir, ce sang, qu’il croit devoir être infiniment précieux.

Penché vers l’eau, le guerrier lave sa blessure, presse cruellement cette bouche douloureuse pour que le sang emporte le poison, si la flèche était vénéneuse ; puis, son compagnon, d’un lambeau de ceinture, le panse.

Alors, pour un moment respirer mieux, ils ôtent leurs casques et découvrent de fiers visages ; l’un d’eux, celui du blessé, d’une beauté extrême !

Le pasteur a laissé échapper un cri, dénoncé sa présence. On le regarde à présent, un autre cri répond au sien.

— Royale sœur, vois donc, le reconnais-tu, l’évadé, le fugitif, celui qu’on croit mort ?

— Je le reconnais.

Et lui murmure, la main sur ses yeux :

— Je rêve ; je ne vous vois pas là, devant moi, vous êtes des fantômes !

— Tu sais notre nom, comme nous savons le tien, prince Lée-Line, toi qui laissas vide ta place, désertas la vie.

De ses mains tendues, il repousse la vision.

— Midi brûle, dit-il, le sang bat mes tempes, mes yeux éblouis voient des flammes ! Vous n’êtes pas réelles !…

Mais la guerrière blessée s’écrie :

— Pasteur de buffles !

Alors il se relève, dompte sa stupeur.

— Oui, dit-il, pasteur de buffles !… dans ce néant j’étais englouti, oublié, et, moi-même, peut-être, j’oubliais.

— Mieux valait la mort.

— J’allais vers elle ; mais sans hâte. Est-ce l’oubli, la mort ?… Qui peut répondre ? Je voulais rejeter de mon âme tous mes rêves, toutes mes souffrances : ne pas les emporter avec moi : pour mourir, j’attendais de ne plus être vivant !

— Qu’avais-tu donc rêvé ? Qu’as-tu donc souffert, pour être à ce point lâche devant le destin ?

— J’ai fui pour taire mes désirs et pour dérober mes larmes. Comment parlerais-je aujourd’hui que les larmes ont submergé les désirs ?

— Ne sais-tu pas qui t’interroge ? s’écria la plus jeune des femmes qui, dans un sursaut de colère, lança son cheval en avant.

— Ba-Tioune-Tiac, la Fleur-Royale, est devant moi, répondit Lée-Line ; et toi, Ba-Tioune-Nhi, la Tige-d’Or, tu es sa sœur.

Mais Tige-d’Or fronçait les sourcils.

— C’est tout ce que tu sais ? Tu es vraiment tombé si bas ?… Tu es à ce point aveuglé, que l’éclat d’une gloire sans pareille n’atteignit tes yeux d’aucune lueur ?

— Depuis plus de trois années : l’ombre, le silence, le désert !

Elle se pencha vivement vers Fleur-Royale, lui détacha sa jambière gauche et releva l’étoffe soyeuse.

— Eh bien, regarde ! dit-elle.

La jambe fine et nerveuse apparut, au-dessus du pied cambré dans l’étrier, et elle ne sembla pas nue, car un tatouage vert la couvrait de la cheville au genou. Un monstre, vêtu d’écaillés, s’enroulait là, tordant son corps, dégainant les cinq griffes de ses serres, dardant sa langue fourchue hors de sa gueule menaçante ; c’était le terrible Dragon, emblème du pouvoir suprême.

— Comment cela se peut-il ?

Tige-d’Or cria :

— Elle est le roi de l’Annam !

Et Lée-Line, subitement pâle et pris d’un tremblement, se prosterna.

Elle est le roi de l’Annam !

Ils sont maintenant sous l’ombre d’une tente, une ombre chaude et dorée, les parois intérieures sont de soie jaune, car c’est la tente royale.

Tout alentour, le camp immense se déploie, et sa rumeur s’étouffe en approchant de la muraille de toile qui forme l’enceinte sacrée ; elle meurt tout à fait en traversant l’espace vide qui isole la tente du maître.

Tous trois sont là, attardés dans un silence plein de souvenirs. Sur un lit fait de nattes et de tapis, la reine, ou plutôt le roi, — car le mot féminin n’existe pas, qui exprimerait le chef suprême. — La cuisante plaie de son bras l’enfièvre. Tige-d’Or, debout, renouvelle sans cesse l’eau fraîche et les baumes. Sur un escabeau en bois de cèdre, incrusté de nacre, Lée-Line, accablé d’émotion, pleure tout bas, le front dans ses mains.

Fleur-Royale laisse peser sur lui son regard lourd de pensées, et elle dit enfin d’une voix lente, comme si elle achevait tout haut sa rêverie :

— Après tant de jours on te revoit, tu sors de l’oubli de la mort, et l’esprit s’effare devant toi comme en présence d’un fantôme. C’est bien toi cependant, nos yeux n’ont pas encore désappris ta forme. Aussi bien que nous, tu es un rameau de l’antique dynastie des Hung ; le même verger a vu croître notre enfance et fleurir notre jeunesse ; jusqu’au temps où une rafale bouleversa l’enclos. C’est alors que tu disparus et que l’on perdit toute trace de toi. Explique à présent, prince Lée-Line, cet inconcevable exil, et pourquoi, toi qui brillais parmi les illustres, tu es devenu le pareil des sauvages Miao-Tseu, fils des champs incultes.

— Au Maître tout ce que nous sommes appartient, dit Lée-Line, en séchant ses larmes ; tu m’interroges, je dois répondre. Il me faut fouiller, comme la terre d’une tombe que l’on rouvre, l’oubli amassé sur mon désespoir, il me faut l’arracher au mystère, déchirer son linceul de silence, hélas ! ramener au jour l’enseveli avec l’épouvante de le retrouver vivant !… Tu le veux, il le faut… Oui, nous étions, comme tu l’as dit, des fleurs d’un même arbuste, buvant la même sève, baignés dans le même rayon. Te souviens-tu de l’ardeur croissante qui nous brûlait à mesure que nous découvrions la vie, la beauté des choses, la sagesse des penseurs, la divinité des poètes ? C’était comme une nouvelle naissance, l’éclosion de notre esprit. Fleurs d’abord et liés au rameau natal, nous devenions papillons, libres ailes envolées dans la lumière, et, avec une folle ivresse, nous prenions possession du printemps.

— Oui, dit la reine, oh ! oui, je me souviens ! Tout fut sombre depuis cette aurore, depuis qu’un ouragan dispersa nos ailes, pétales arrachés aux fleurs !… Des siècles avaient passé, pendant lesquels les maîtres de l’Annam, les conquérants chinois, nous opprimaient au nom de l’empereur suzerain ; mais nous étions faits au joug et il nous semblait léger. C’est alors que parut un nouveau gouverneur, qui, dans une frénésie tyrannique, se mit à bouleverser le pays ; tout ce qui était noble ou vertueux, tout ce qui s’élevait par l’esprit et le courage, fut abattu, humilié, bafoué ; la démence régnait avec la débauche et l’épouvante ; le Chinois fut pris en haine…

— Aux Chinois pourtant nous devions le plus beau de nous-mêmes, reprit Lée-Line ; en nous asservissant, ils avaient délivré notre esprit de l’ignorance, ils étaient les créateurs de notre âme. Le flot qui nous avait submergés roulait toutes les merveilles : la poésie, la musique, tous les arts, l’écriture, la science, les rites ! Voir s’y mêler une vase putride et empoisonnée ! Quel désastre ! Mais cela seul ne m’eût pas terrassé… Une autre douleur plus profonde !…

— Une autre douleur ?…

— Je parle pour t’obéir, dit Lée-Line, il faudra oublier mes paroles et ne pas s’en courroucer.

— J’oublierai !

Le prince détourna ses regards et dit d’une voix plus sourde :

— Ton père annonça qu’il avait élu pour son gendre un homme de noble race, aimé du peuple : l’illustre Khisak !… Cette nouvelle tomba sur moi comme la foudre. Je fus l’arbre brûlé jusqu’aux racines, encore debout cependant. Achever de mourir, je ne voulais plus que cela. C’était facile ; je n’avais qu’à tendre la gorge, désapprouver d’un geste ou d’un mot les actes du tyran, et le glaive tombait sur moi. Hélas ! j’eus peur de l’éternité !… On m’avait enseigné que les maux du corps finissent avec la vie, mais que les peines morales, notre âme les emporte, pour en souffrir encore dans le temps sans fin. La cruauté de ma douleur m’épouvanta, m’éclaira le danger : la crainte de mourir, avant d’avoir tué mon désespoir, s’empara de moi, m’affola ! À la cour, la mort planait sur toutes les têtes. Je m’enfuis de la cour, de la ville, pour me cacher, me perdre dans la foule, disparaître, moins que les moindres, infime parmi les infimes !…

— Pasteur de buffles !.. s’écria Tige-d’Or avec ironie.

La reine se taisait, les yeux troubles, regardant vers les lointains de ses pensées.

Une trompette sonna dans le camp ; un chant mince, aigu, clair comme un rayon et qui sembla percer le mur de satin.

« Gloire à la reine ! criait-il, soyons son rempart, veillons sur elle ! »

Comme cinglé par cette fanfare royale, le juste orgueil reprit son éclat ; les yeux se dévoilèrent, Ba-Tioune-Tiac redevint la volonté souveraine, au masque impassible.

— Parle, Tige-d’Or, dit-elle, enseigne-lui l’histoire de l’Annam en ces trois dernières années. Et Tige-d’Or parla :

— Je revois, dit-elle, la salle aux colonnes rouges où s’enroulaient des dragons d’or, et les gardes, avec la grimace de leur face peinte ; ils tenaient à deux mains, la pointe vers les dalles, leur lance à large lame ; je revois, la plume de paon au bonnet, mais le deuil sur le front, les courtisans, debout en face du trône, échelonnés jusque sur les marches qui montaient du jardin, et derrière eux, sur le gravier de la grande allée, porté par deux lions de pierre, le gong de justice, que personne ne frappait plus.

« Celui qui était assis sur le trône et, au nom du Fils-du-Ciel, l’empereur Kouan-Vou-Ti, gouvernait le pays des Giao-Gi, eût été réprouvé par les tigres comme trop cruel ; il usurpait cependant la forme humaine.

« Ce jour-là, à l’ivrogne, à l’infâme, au monstrueux To-Ding, de nouveaux époux, le vertueux Khisak et Fleur-Royale, la belle et pure, devaient, selon les rites, offrir des présents et faire leur soumission.

« Devant le trône, un lac de sang, sur les dalles, barrait la route ; la jeune épouse qui s’avançait y mira tout à coup son visage épouvanté.

« Un pari effroyable venait de prendre fin. Les courtisans de la débauche et du crime, vautrés sur des coussins, riaient encore, en enfilant des pièces d’or au ruban de leur ceinture.

« Des femmes éventrées gisaient là. En les voyant Khisak ne put retenir un mouvement de colère et de révolte ; il fronça les sourcils, serra les poings. La face de To-Ding s’empourpra et un horrible rire découvrit ses dents.

— Te crois-tu le censeur royal, s’écria-t-il, pour oser me montrer une autre expression que celle de l’humilité et du respect ? Tu peux y joindre celle de la crainte, car ta longue tête avec ses yeux étroits, ses rares poils gris et les rides d’orgueil qu’a gravées sur ton front une fausse renommée, ne me plaît guère, et toute tête qui me déplaît roule dans le sang.

« Ce fut au milieu d’un silence blême, qui suspendit toutes les respirations, que vibra la réponse de Khisak, ses dernières paroles.

— Celui qui meurt, comme tu mourras, sur le fumier de ses crimes, cria-t-il, peut craindre la fin, car son âme tombe au corps d’un pourceau ; mais l’âme des sages s’envole auprès des immortels !

— Envole-toi donc ! hurla To-Ding.

« Et aussitôt, sur un signe qu’il fit au bourreau, la tête de Khisak roula dans la flaque sanglante.

« Fleur-Royale ne cria pas, ne fit pas un geste ; mais sa lèvre tremblait et son regard était terrible.

« Je m’approchai d’elle pour la soutenir, pour partager son sort, car le glaive abaissé, dont la pointe laissait fuir un serpent rouge, pouvait se relever.

« Ah oui ! je la revois cette assemblée, figée dans une stupeur d’effroi ! Toutes ces faces de lâcheté, ces rictus qui se croyaient des sourires et, aux pieds de l’épouse, la noble tête aux yeux élargis et dont la bouche ouverte semblait crier un ordre !…

« L’indignation m’étouffait, je ne pouvais la contenir, elle allait déborder de moi-même en insultes et en sanglots, quand Fleur-Royale saisit, par le chignon dénoué, la tête de son époux et s’enfuit en jetant une clameur tellement surhumaine que beaucoup des assistants tombèrent à genoux.

« L’infâme To-Ding s’était levé du trône et il quitta la salle, gagnant en hâte l’intérieur du palais, comme si lui aussi s’enfuyait.

« Moi j’arrachai le glaive encore terni à la main du bourreau et je suivis Fleur-Royale.

« Elle était déjà arrêtée dans la grande allée, devant le gong de justice et tenant toujours par les longs cheveux la tête de Khisak. Tout à coup, cette tête tournoya et vint frapper violemment le disque sonore.

« Oh ! les sons lugubres et terrifiants !

« À chaque heurt du crâne, ils s’enflaient, grondaient, roulaient d’échos en échos, bruit d’écroulement, de cyclone, de flots déchaînés. C’était un prodige. Le ciel parlait, et toute la ville l’entendit.

« On accourait de tous côtés ; les gardes jetaient leurs armes, les esclaves se prosternaient, le peuple tendait les bras.

« Et la veuve, avec la tête de l’époux, frappait toujours, et dans le formidable tumulte on croyait entendre les plaintes des opprimés, les cris de fureur, les cris de vengeance.

« To-Ding sortit du palais, le fouet de commandement à la main, au milieu des guerriers chinois de son escorte. Il croyait, par sa présence, imposer le respect, réduire au silence cette populace. Mais lorsqu’il parut au sommet des marches, une telle clameur de haine éclata que le tyran devint pâle et fit un pas en arrière.

« Fleur-Royale cessa de frapper le gong ; parmi les armes qu’on avait jetées sur le sol, elle ramassa un arc, prit une flèche dans un carquois et la lança vers To-Ding. Le Ciel conduisait son bras, car la flèche atteignit le monstre qui tomba sur un genou.

— Ma sœur fidèle, va, et tranche-lui la tête, me cria Fleur-Royale. Ce glaive est pour cette action en ta main.

« Aussi prompte que sa volonté, j’obéis à ma sœur ; je gravis les marches en deux bonds et, aidée aussi par le Ciel, d’un seul coup je fis tomber la tête de To-Ding.

« Des mandarins annamites avaient saisi à la gorge les guerriers chinois, qui voulaient se porter au secours de leur maître ; ils les renversaient et les terrassaient, tandis que je montrais à la foule la tête grimaçante du tyran.

« Fleur-Royale posa le pied sur le corps de ce pourceau qui dégorgeait une cascade rouge du haut de l’escalier.

« Elle fit un geste de la main et un profond silence s’établit.

— Vois, peuple, dit-elle, vois ce que deux femmes ont pu faire : le noble Khisak est vengé, et toi, te voilà délivré de l’odieuse tyrannie qui t’écrase depuis si longtemps. Ce que vos cent mille bras robustes n’ont même pas tenté, nos mains fragiles l’ont accompli. N’avez-vous pas honte ? Ne voulez-vous pas achever l’œuvre, prendre votre part de gloire ! « Une seule voix formidable clama :

— Oui, oui, nous le voulons : parle ! parle encore !

— Eh bien ! jetez loin de vous, et à jamais, les tronçons de la chaîne brisée ; redevenez libres, chassez l’envahisseur, le Chinois vorace, chassez-le du palais, de la ville, du royaume ; rendez au pays des Giao-Gi l’indépendance qu’on lui a ravie. N’hésitez pas, ne tardez pas : aujourd’hui, à l’instant même, devant ce sang impur qui souille notre sol, choisissez un chef, qui vengera nos ancêtres et vous conduira à la victoire !

— Toi ! toi seule ! clama la foule, sois le roi, sois le maître ; nous t’obéirons, nous te suivrons.

« Elle resta un instant silencieuse, les yeux levés vers le ciel, puis elle dit d’une voix ferme et haute :

— Les dieux m’ordonnent d’accepter. Ils me guideront et me soutiendront. Je serai votre volonté et vous serez ma force. Le roi de l’Annam vous le jure ici : il va vous délivrer et conquérir son royaume !…

« Et Fleur-Royale étend les mains comme pour prendre sous sa protection tout ce peuple prosterné.

« Oh ! les belles journées de batailles ! les saintes victoires ! les marches glorieuses ! Fleur-Royale, sous l’armure et le casque aux ailerons d’or, semblait le génie de la guerre. Quand elle paraissait, l’arc en travers des reins, le glaive au poing, guidant des genoux son cheval ardent, l’armée, fanatisée, se sentait invincible. En moins d’un mois, tous les Chinois qui n’avaient pas péri furent rejetés hors des frontières ; soixante-cinq villes se soumirent au roi ; l’éléphant qui nous portait dans les triomphes marchait sur la soie et les fleurs.

« Puis l’indépendance reconquise, ce furent les jours heureux, le peuple guéri de tous ses maux, la prospérité revenue sous le règne pacifique, plein d’équité et de sagesse.

« Elle est le roi de l’Annam ! Et nul souverain autant qu’elle n’a mérité l’amour de ses sujets. »

— Tu as fait cela, sanglotait Lée-Line, le front dans la poussière, aux pieds de Fleur-Royale. Tu as fait cela, sainte héroïne ! et moi, misérable, je te pleurais dans la solitude, au lieu d’être là pour te servir, mourir pour toi !…

— Relève-toi, Lée-Line, dit le roi, relève-toi pour me servir… Je te nomme chef suprême de l’armée : le premier du royaume après Tige-d’Or qui est comme moi-même. Tu n’étais pas aux jours de faste et de gloire ; muré dans la douleur, telle la larve qu’enferme le cocon étouffant, tu n’as rien vu, rien su de la vie. Tu reviens quand le ciel s’obscurcit, hélas !… Puisse ton courage soutenir le mien ! Écoute : après trois ans d’humiliation muette, la Chine formidable se relève contre nous. Des guerres civiles absorbaient les forces de l’ennemi : mais les révoltés, les terribles Sourcils-Rouges ont été vaincus, l’empereur Kouan-Vou-Ti a tourné alors ses regards vers le Sud, et il a ordonné de reconquérir le beau pays des Giao-Gi qui fut si longtemps son vassal. À l’automne dernier la guerre s’est rallumée, guerre d’escarmouches, d’embuscade, de ruses et de fatigues sans fin. Je n’ai pas faibli ; l’automne et l’hiver ont passé, les Chinois n’ont rien gagné sur nous. Mais le sang de l’Annam s’épuise et le leur est intarissable ; nous sommes comme un lac en face de l’Océan. De funestes présages ont marqué le commencement du printemps : le soc de la charrue s’est brisé, tandis que, selon le rite, je creusais un sillon pour les premières semailles ; une sécheresse dévorante brûle les moissons et prépare la disette. Hélas ! les Dieux distraits ne me soutiennent plus, l’angoisse serre mon cœur, mes bras se brisent sous un poids trop lourd…

— Je serai ton rempart et ta force, s’écria Lée-Line, je le veux, et tu as bien prouvé, toi, que la volonté peut tout.

La mince fanfare sonna une alarme et les rideaux de la tente brusquement écartés, trois mandarins en armes parurent. C’étaient les ministres les plus fidèles, les plus braves : Koo-hoang, Nhat-ham et Hop-pho.

Fleur-Royale se leva fière et calme, le front intrépide :

— Parlez !

— Les Chinois ont franchi la frontière d’Annam,

— Ils couvrent les montagnes de Langson, emplissent les vallées.

— Lu-Lan, un de leurs chefs les plus vaillants, marche à leur tête.

— Les Dieux marchent avec nous, dit le roi, et comme toujours ils nous conduiront à la victoire. Fais ton devoir, Lée-Line, préparez-vous tous pour une grande bataille. Demain, dès l’aube, nous livrerons un combat décisif. Laissez-moi maintenant seule avec ma sœur ; nous passerons la nuit en prières.

Le roulement des chars de guerre, répercuté par les gorges des montagnes, le piétinement cadencé des chevaux en marche, le heurt des armes, les ordres hurlés par des voix rauques, les galops précipités sur les pentes vertes des collines ; puis la mêlée furieuse, sous les étendards qui flottent et le hérissement des lances[1] !

L’océan chinois a débordé dans les vallées de l’Annam, mais la libératrice du royaume se dresse devant lui comme une digue, l’empêche d’aller plus loin, le repousse.

Elle conduit le centre de l’armée, Tige-d’Or commande l’aile droite, Lée-Line l’aile gauche. Et les heures brûlantes s’écoulent, la lutte s’acharne sans répit. C’est la confusion, le carnage, le délire du désespoir.

Cependant Lée-Line fait des prodiges. Peu à peu devant lui l’ennemi recule, harcelé par ses deux glaives qui semblent des serpents furieux dont chaque morsure ouvre une fontaine sanglante.

Mais, hélas ! que de morts, que de vides dans l’héroïque armée de Fleur-Royale ! Un contre dix au début du combat, les soldats de l’Annnam ne sont plus qu’un contre cent. Et pourtant, ce sont eux à présent qui marchent sur la terre chinoise : ils refoulent dans les gorges étroites les guerriers du Fils-du-Ciel.

Ceux-ci, harassés d’avoir tant tué, ont l’air de céder, de s’enfuir. Leur chef Lu-Lan, blessé au visage, du geste et de la voix les entraîne en arrière et bientôt tous s’éloignent, disparaissent, abandonnent le lieu du combat.

— Lée-Line ! Lée-Line ! Fleur-Royale t’appelle : elle est blessée, blessée à mort !

Tige-d’Or a rejoint le prince qui poursuivait l’ennemi, et Lée-Line, avec un sursaut douloureux, s’arrête court, tourne bride, revient ventre à terre.

La reine est restée à cheval, si pâle qu’elle semble une statue d’ivoire. On lui a enlevé sa cuirasse pour comprimer sous les plis d’une écharpe sa poitrine qui saigne. Dans l’ardeur du combat ses cheveux se sont dénoués sous le casque ; l’héroïsme et la fièvre l’ont resplendir ses yeux.

— Merci, Lée-Line, dit-elle, je te dois ces dernières heures de victoire. C’est grâce à toi que mon sang, comme un sceau royal, a mis sa marque sur le sol ennemi. La fin est venue pourtant, et c’est ici l’adieu suprême !

— L’adieu !… non, pas entre nous : me voici, et où tu iras, j’irai.

Leurs chevaux se touchent, Lée-Line soutient de son bras la reine qui défaille et appuie sa tête lasse sur l’épaule du guerrier.

— La vie nous a séparés, dit-elle, puisse la mort nous réunir. Regarde dans mon cœur, la blessure, en ouvrant ma poitrine, l’a mis à nu… Regarde, tu y verras ton image ; il était le temple où je gardais ton souvenir. Ô compagnon de mon printemps !

— Ah ! ne restons pas sur la terre ! s’écria Lée-Line, ce n’est plus notre place : le pasteur de buffles est devenu l’égal des dieux.

— Tes yeux brillent comme des phares à l’entrée des pays célestes ; ils m’annoncent le repos délicieux après la tempête.

— Alerte ! cria Tige-d’Or.

Une colère trembla dans sa voix.

— Tu es toujours le roi de l’Annam, tu n’es pas libre encore ; avant la mort, veille à ta gloire.

Et elle cravacha les chevaux, pour déchirer cet adieu qui commençait l’éternité.

— Tout n’est donc pas fini ! dit la reine, qu’y a-t-il ?

Des éclaireurs étaient là, revenus en hâte, haletants.

À quelques minutes de marche, une armée formidable s’avançait. Le général Ma-Vien, le plus illustre des chefs chinois, dont la fille avait épousé l’héritier du ciel, la conduisait. Toute cette horde, que l’on avait vaincue, n’était que l’avant-garde de l’armée véritable.

— Quelques centaines de soldats blessés et harassés, c’est tout ce qui nous reste, dit Tige-d’Or.

— Ah ! je ne veux pas tomber entre les mains de l’ennemi ! s’écria Fleur-Royale. Je dois mourir sur la terre d’Annam, reconquise par moi, reperdue aujourd’hui, hélas ! C’est ce sol sacré qui doit boire mon sang. C’est dans l’air natal que doit s’exhaler mon souffle. Sauve-moi, Lée-Line, protège ma fuite : sois pareil aux dieux, barre la route à toute cette armée, qu’elle me laisse le temps d’atteindre la rivière du Cam-hé.

Seul, je défendrai le défilé.

— Je le ferai, dit le prince : emmène tous ces soldats hésitants, qu’ils soient ton escorte. Seul je défendrai ce défilé, assez de temps pour que tu atteignes la rivière, et après, je le jure, j’irai te rejoindre. Tu m’as enseigné par l’exemple que la volonté peut tout.

— Adieu donc, dit Tige-d’Or, tu me retrouveras aussi.

— À bientôt, cria la reine, la récompense nous attend.

Et les chevaux s’enfuirent au galop, tandis que Fleur-Royale, retournée sur sa selle, vers Lée-Line, du doigt lui montrait le ciel…

Sous l’ombre épaisse des banians séculaires aux colossales ramures, deux par deux, les bonzesses marchaient, le front grave, laissant traîner sur les dalles disjointes de la chaussée leur longue tunique grise à manches très amples. À droite et à gauche, elles montent lentement les escaliers de pierre qui conduisent au terre-plein de la pagode. Une grosse cloche gronde et tinte à coups irréguliers.

On voit s’étager les toitures du temple, les trois toitures pourpres de moins en moins larges, dont les angles se relèvent comme des pointes d’ailes. Sur les arêtes sont sculptés le dragon Long et l’oiseau Foo-Ouan. Plus haut que l’édifice les arbres géants étendent leurs branchages touffus. Deux éléphants noirs, en terre peinte, pourvus de défenses naturelles, flanquent la porte du sanctuaire qui creuse un carré sombre comme la bouche d’une caverne. Les bonzesses apparaissent un instant, blanches sur cette ombre, puis elles s’enfoncent dans la nuit.

À l’intérieur, la lumière du jour ne pénètre pas. De grands flambeaux et des lanternes de soie éclairent les draperies rouges qui voilent l’autel sur ses quatre faces et dont les plis somptueux tombent des hauteurs obscures. À droite et à gauche, de petites chapelles, fermées par des stores transparents, laissent voir confusément des statuettes dorées, et, entre les chapelles, sur les murailles, sont sculptés des tigres, des tortues géantes, des chevaux ailés.

Une femme au noble visage sous ses longs cheveux blancs, la supérieure des religieuses, est accroupie sur une natte, en avant de l’autel. Toutes les bonzesses se rangent en demi-cercle autour d’elle et s’accroupissent chacune sur une natte.

La cloche cesse de tinter, laissant ses dernières vibrations trembler longtemps. La supérieure fait un geste et les rideaux de pourpre, s’enroulant sur eux-mêmes, remontent vers le plafond invisible.

Sur un piédestal de marbre, deux statues colossales apparaissent, deux femmes agenouillées, les mains tendues vers le ciel. L’une est vêtue d’une robe de satin jaune, l’autre d’une robe de soie rouge. Une mitre extrêmement haute, surchargée de fleurs d’or, les coiffe. De chaque côté des inscriptions disent le nom des déesses :

BA-TIOUNE-TIAC, BA-TIOUNE-NHI.

Sur les tables des offrandes, couvertes de vases précieux et de flambeaux allumés, les desservantes entassent des fruits et des fleurs ; d’autres jettent sur les braises des grandes cassolettes de bronze, les bois odorants dont la fumée monte en minces filets qui oscillent.

Un gros livre, posé sur un pupitre, est ouvert devant la supérieure.

— Aujourd’hui, jour anniversaire de la grande bataille, dit-elle, je dois vous dire le récit de la sainte mort du Prince à la Tête Sanglante.

Et en balançant un peu son corps, au rhythme de la mélopée, elle psalmodie d’une voix monotone :

« Cent mille guerriers ! Cent mille guerriers ! Ils couvrent les sommets, les pentes, les vallées.

« Les fils du Dragon viennent pour dévorer l’Annam. Ils veulent saisir les deux femmes sublimes qui leur ont infligé tant de défaites et les ont chassés du beau royaume qu’ils avaient conquis.

« Cent mille guerriers ! Cent mille guerriers chinois ! Ils atteignent l’étroit défilé qu’il faudra franchir pour entrer dans le triste pays d’Annam.

« Un seul homme est là qui barre la route, un seul homme vivant. Mais toute une foule de morts qui défendent encore leur roi, car, remis debout, ils obstruent la route et font face à l’ennemi avec des visages effroyables.

« Le vivant, c’est le prince Lée-Line, qui a juré d’arrêter toute cette armée assez longtemps pour que les deux sœurs royales puissent atteindre la rivière Gam-hé.

« Cent mille guerriers ! Cent mille guerriers chinois ! Le prince lance des flèches et fait des morts parmi eux. Et les morts ennemis qui s’entassent, barrent aussi la route.

« Des milliers de flèches volent vers le prince, mais elles ne l’atteignent pas ; il les saisit au vol et les renvoie à l’ennemi, de sorte qu’il ne manque jamais de flèches.

« — C’est un prodige ! crient les assaillants. Et le prodige dure jusqu’au soir.

« Alors, plein de colère, le général Ma-Vien s’avance lui-même, il franchit les morts et vient combattre le prince.

« — Je peux mourir à présent, dit Lée-Line, j’ai tenu mon serment, les deux sœurs ont atteint la rivière. « Il lutte encore, pourtant ; mais Ma-Vien le frappe de son glaive, l’atteint au cœur ; puis lui tranche la tête.

« Cent mille guerriers ! Cent mille guerriers chinois ! toute l’armée victorieuse a passé sur le corps du prince ; elle s’éloigne par les pentes, par les vallées, disparaît.

« Alors le héros se relève. Il ramasse sa tête sanglante et la replace sur son cou sanglant.

« Et d’un pas rapide il marche, il marche vers la rivière de Cam-hé.

« De grosses gouttes de sang tombent sur sa route, sa tête sanglante pleure de grosses larmes rouges. « Mais dès qu’une de ces gouttes touche la terre, un cheval ailé s’envole, l’emporte au ciel, laissant à la place où elle est tombée un bloc de pierre qui a la forme d’un cheval ailé !

« Le Prince à la Tête Sanglante a atteint la rivière de Cam-hé. Une foule d’hommes et de femmes pleurent agenouillés sur la route ; ils contemplent deux mortes, couchées sur un radeau de fleurs qui lentement remonte le courant.

Ils pleurent : ils ont reconnu le roi de l’Annam et sa sœur héroïque. Ils s’efforcent d’attirer les corps sur le rivage, mais ils ne peuvent y réussir : la force de tant de bras est impuissante. « Mais le Prince à la Tête Sanglante s’avance et, aussitôt, de lui-même, le radeau de fleurs s’approche, touche la rive.

« Alors le Prince se couche aux pieds des deux saintes et sa tête sanglante roule de ses épaules. « À la place même où eut lieu le miracle, on éleva la Pagode des Deux Princesses, qui nous abrite encore aujourd’hui et où ma voix chante pour vous.

« Les colonnes orgueilleuses élevées par le chef chinois et qui disaient : « L’Annam périra le jour où elles seront renversées », ont disparu depuis longtemps.

« Mais les noms de Ba-Tioune-Tiac et de Ba-Tioune-Nhi sont encore dans tous les cœurs, sur toutes les lèvres. Les deux héroïnes, devenues déesses, veillent sur l’Annam sans se lasser jamais.

« Car il y a aujourd’hui mille huit cent cinquante-sept années que le Prince à la Tête Sanglante vint tomber aux pieds des sœurs glorieuses. »

  1. Cette bataille fut livrée l’an 42 de notre ère.