Le Parnasse contemporain/1866/Texte entier

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Le Parnasse contemporain/1866
Le Parnasse contemporain : Recueil de vers nouveauxAlphonse Lemerre [Slatkine Reprints]I. 1866 (p. 1-284).



LE BÉDOUIN ET LA MER


Pour la première fois, voyant la mer à Bône,
Un Bédouin du désert, venu d’El-Kantara,
Comparait cet azur à l’immensité jaune
Que piquent de points blancs Tuggurt et Biskara,

Et disait, étonné, devant l’humide plaine :
« Cet espace sans borne, est-ce un Sahara bleu,
Plongé, comme l’on fait d’un vêtement de laine,
Dans la cuve du ciel par un teinturier dieu ? »

Puis, s’approchant du bord, où, lasses de leurs luttes,
Les vagues, retombant sur le sable poli,
Comme un chapiteau grec contournaient leurs volutes
Et d’un feston d’argent s’ourlaient à chaque pli :

« C’est de l’eau ! cria-t-il, qui jamais l’eût pu croire ?
Ici, là-bas, plus loin, de l’eau, toujours, encor !
Toutes les soifs du monde y trouveraient à boire
Sans rien diminuer du transparent trésor ;


« Quand même le chameau, tendant son col d’autruche,
La cavale, dans l’auge enfonçant ses naseaux,
Et la vierge noyant les flancs blonds de sa cruche,
Puiseraient à la fois au saphir de ses eaux ! »

Et le Bédouin, ravi, voulant tremper sa lèvre
Dans le cristal salé de la coupe des mers :
« C’était trop beau, dit-il ; d’un tel bien Dieu nous sèvre,
Et ces flots sont trop purs pour n’être pas amers ! »




LE BANC DE PIERRE

A E. HÉBERT


Au fond du parc, dans une ombre indécise,
Il est un banc solitaire et moussu
Où l’on croit voir la Rêverie assise,
Triste et songeant à quelque amour déçu.
Le Souvenir dans les arbres murmure,
Se racontant les bonheurs expiés ;
Et comme un pleur, de la grêle ramure
Une feuille tombe à vos pieds.

Ils venaient là, beau couple qui s’enlace,
Aux yeux jaloux tous deux se dérobant,
Et réveillaient, pour s’asseoir à sa place,
Le clair de lune endormi sur le banc.
Ce qu’ils disaient, la maîtresse l’oublie ;
Mais l’amoureux, cœur blessé, s’en souvient,
Et dans le bois, avec mélancolie,
Au rendez-vous, tout seul, revient.


Pour l’œil qui sait voir les larmes des choses,
Ce banc désert regrette le passé,
Les longs baisers et le bouquet de roses,
Comme un signal à son angle placé.
Sur lui la branche à l’abandon retombe,
La mousse est jaune et la fleur sans parfum,
Sa pierre grise a l’aspect de la tombe
Qui recouvre l’Amour défunt…





LE LION DE L’ATLAS


Dans l’Atlas, — je ne sais si cette histoire est vraie, —
Il existe, dit-on, de vastes blocs de craie,
Mornes escarpements par le soleil brûlés ;
Sur leurs flancs, les ravins font des plis de suaire ;
À leur base s’étend un immense ossuaire,
De carcasses à jour et de crânes pelés.

Car le lion rusé, pour attirer le pâtre,
Le Kabyle perdu dans ce désert de plâtre,
Contre le roc blafard frotte son mufle roux.
Fauve comédien, il farde sa crinière,
Et, s’inondant à flots de la pâle poussière,
Se revêt de blancheur ainsi que d’un burnous !

Puis, au bord du chemin il rampe, il se lamente,
Et de ses crins menteurs fait ondoyer la mante,
Comme un homme blessé qui demande secours.
Croyant voir un mourant se tordre sur la roche,
À pas précipités le voyageur s’approche
Du monstre travesti qui hurle et geint toujours.


Quand il est assez près, la main se change en griffe,
Un long rugissement suit la plainte apocryphe,
Et vingt crocs dans les chairs enfoncent leurs poignards.
— N’as-tu pas honte, Atlas, montagne aux nobles cimes,
De voir tes grands lions, jadis si magnanimes,
Descendre maintenant à des tours de renards ?





À L. SEXTIUS


L’âpre hiver se dissipe aux souffles printaniers,
La barque oisive au flot se livre ;
L’étable et l’âtre, enfin, lâchent leurs prisonniers
Et le pré n’est plus blanc de givre.
Sous la lune, déjà, Vénus conduit le chœur ;
Aux Nymphes les Grâces décentes
Se mêlent dans la ronde, et Vulcain, plein d’ardeur,
Souffle ses forges rougissantes.
C’est le temps d’entourer son front de myrtes verts
Ou de fleurs qu’Avril renouvelle,
Et d’immoler à Faune, aux bois d’ombre couverts,
Le bouc ou, s’il lui plaît, l’agnelle.
La pâle Mort, d’un pied égal, heurte taudis
Et palais. — Ô Sextius, songe
Combien les longs espoirs sont à l’homme interdits.
La Nuit et les Manes-mensonge,

Et la cour de Pluton te réclament. Là-bas
Les dés ne font plus de monarque,
Et l’on n’admire plus le tendre Lycidas,
Que la vierge déjà remarque.





LA MARGUERITE


Les poëtes chinois, épris des anciens rites,
Ainsi que Li-Tai-Pé, quand il faisait des vers,
Placent sur leur pupitre un pot de marguerites
Dans leurs disques montrant l’or de leurs cœurs ouverts.

La vue et le parfum de ces fleurs favorites,
Mieux que les pêchers blancs et que les saules verts,
Inspirent aux lettrés, dans les formes prescrites,
Sur un même sujet des chants toujours divers.

Une autre Marguerite, une fleur féminine,
Que dans le Céladon voudrait planter la Chine,
Sourit à notre table aux regards éblouis.

Et pour la Marguerite, un mandarin morose,
Vieux rimeur abruti par l’abus de la prose.
Trouve encore un bouquet de vers épanouis.


THÉOPHILE GAUTIER.



L’EXIL DES DIEUX




C’est dans un bois sinistre et formidable, au nord
De la Gaule. Roidis par un suprême effort,
Les chênes monstrueux supportent avec rage
Les grands nuages noirs d’où va tomber l’orage ;
Le matin frissonnant s’éveille, et la clarté
De l’aube mord déjà le ciel ensanglanté.
Tout est lugubre et pâle, et les feuilles froissées
Gémissent, et, géants que de tristes pensées
Tourmentent, les rochers jusqu’à l’horizon noir
Se lèvent, méditant dans leur long désespoir,
Et, blanche dans le jour douteux et dans la brume,
La cascade sanglote en sa prison d’écume.
Léchant les verts sapins avec un rire amer,
La mer aux vastes flots baigne leurs pieds, la mer
Douloureuse, où, groupés de distance en distance,
Accourent les vaisseaux de l’empereur Constance.

Tout à coup, ô terreur ! ô deuil ! au bord des eaux
La terre s’épouvante et jusque dans ses os

Tremble, et sur sa poitrine âpre, d’effroi saisie,
Se répand un parfum céleste d’ambroisie.
Un grand souffle éperdu murmure dans les airs ;
Une lueur vermeille au fond de ces déserts
Grandit, mystérieuse et sainte avant-courrière,
O vastes cieux ! et là, marchant dans la clairière,
Luttant de clarté sombre avec le jour douteux,
Meurtris, blessés, mourants, sublimes, ce sont eux,
Eux, les grands exilés, les dieux. O misérables !
Les chênes accablés par l’âge, et les érables
Les plaignent. Les voici. Voici Zeus, Apollon,
Aphroditè, marchant pieds nus (et son talon
A la blancheur d’un astre et l’éclat d’une rose !)
Athènè, dont jadis, dans l’éther grandiose,
Le clair regard, luttant de douceur et de feu,
Était l’intensité sereine du ciel bleu.
Hèrè, Dionysos, Hèphaistos triste et grave,
Et tous les autres dieux foulant la terre esclave
S’avancent. Tous ces rois marchent, marchent sans bruit,
Ils marchent vers l’exil, vers l’oubli, vers la nuit,
Résignés, effrayants, plus pâles que des marbres,
Parfois heurtant leurs fronts dans les branches des arbres,
Et, tandis qu’ils s’en vont, troupeau silencieux,
La fatigue d’errer sans repos sous les cieux
Arrache des sanglots à leurs bouches divines,
Et des soupirs affreux sortent de leurs poitrines.


Car depuis qu’en riant les empereurs, jaloux
De leur gloire, les ont chassés comme des loups,
Et que leurs palais d’or sont brisés sur les cimes
De l’Olympe à jamais désert, les dieux sublimes
Errent, ayant connu les pleurs, soumis enfin
A la vieillesse horrible, aux douleurs, à la faim,

Aux innombrables maux que tous les hommes craignent,
Et leurs pieds, déchirés par les épines, saignent.
Zeus, à présent vieillard, a froid et sur ses flancs
Serre un haillon de pourpre, et ses cheveux sont blancs.
Sa barbe est blanche : au fond du lointain qui s’allume,
Ses épouses en deuil le suivent dans la brume.
Hèrè, Lèto, Mètis, Eurynomè, Thémis
Sont là, blanches d’effroi, pâles comme des lys,
Et pleurent. Sur leurs fronts mouillés par la rosée
L’aigle vole au hasard de son aile brisée.
Et celui qui tua la serpente Pytho,
Le brillant Lycien, cache sous son manteau
Son arc d’argent, rompu. Triste en sa frénésie,
Le beau Dionysos pleure la molle Asie,
Et ce hardi troupeau, les femmes au sein nu
Qui le suivaient naguère au pays inconnu,
Folles, aspirant l’air avec ses doux aromes,
Ne sont plus à présent que spectres et fantômes.
Hermès, qui n’ouvre plus ses ailes, en chemin
Songe, et le rameau d’or s’est flétri dans sa main.
Athènè, l’invincible Arès, mangent les mûres
De la haie, et n’ont plus que des lambeaux d’armures ;
Dèmèter, pâle encor de tous les maux soufferts,
Tient sa fille livide, arrachée aux enfers,
Et la blanche Artémis, terrible, échevelée,
Bondit encor, fixant sa prunelle étoilée
Sur la nuit redoutable et morne des forêts,
Cherchant des ennemis à percer de ses traits,
Et sur sa jambe flotte et vole avec délire
Sa tunique d’azur, que l’ouragan déchire.


Cependant, les regards baissés vers le sol noir,
Les Muses lentement chantent le désespoir

De l’exil, dont leur père a dû subir l’outrage,
Et leur hymne farouche éclate avec l’orage.
Toute l’horreur des cieux perdus est dans leur voix ;
Les arbres, les rochers, les profondeurs des bois,
Les antres noirs ouverts sous la rude broussaille
S’émeuvent, et la mer, la mer aussi tressaille,
La mer tumultueuse, et sur son flot grondant,
Vieux, tenant un morceau brisé de son trident,
Poseidon apparaît, s’élevant sur la cime
Des ondes. Près de lui, fugitifs dans l’abîme,
Pontos, Céto, Nèreus, Phorcys, Thétis, couverts
D’écume, gémissant au milieu des flots verts,
Sur les pointes des rocs heurtent leurs fronts livides
En signe de détresse, et les Océanides
Frappant leur sein de neige et pleurant les tourments
Des grands dieux, vers le ciel tordent leurs bras charmants.
Leur douleur, en un chant d’une fierté sauvage
S’exhale avec des cris de haine, et du rivage
Écoutant cette plainte affreuse, à leurs sanglots
Aphroditè répond, fille auguste des flots !


O douleur ! son beau corps, fait d’une neige pure,
Rougit, et sous le vent jaloux subit l’injure
De l’orage ; son sein aigu, déjà meurtri
Par leur souffle glacé, frissonne à ce grand cri.
Le visage divin et fier de Cythérée,
Dont rien ne peut flétrir la majesté sacrée,
A toujours sa splendeur d’astre et de fruit vermeil ;
Mais dénoués, épars, ses cheveux de soleil
Tombent sur son épaule, et leur masse profonde
Comme d’un fleuve d’or en fusion l’inonde.
Leur vivante lumière embrase la forêt.
Mêlés et tourmentés par la bise, on dirait

Que leur flot pleure, et quand la reine auguste penche
Son front, dans ce bel or brille une tresse blanche.


Les larmes de Cypris ont brûlé ses longs cils.
Frémissante, elle aussi déplore les exils
Des grands dieux, et tandis que les Océanides
Gémissent dans la mer stérile aux flots rapides,
Elle parle en ces mots, et son rire moqueur,
Tout plein du désespoir qui gonfle son grand cœur,
Dans l’ombre où le matin lutte avec les ténèbres
Donne un accent de haine à ses plaintes funèbres :


O nos victimes ! rois monstrueux, dieux titans
Que nous avons chassés vers les gouffres du Temps !
Fils aînés du Chaos aux chevelures d’astres,
Dont le souffle et les yeux contenaient les désastres
Des ouragans ! Japet ! Hypérion, l’aîné
De nos aïeux ! O toi, ma mère Dioné !
Et toi, qui t’élanças, brillant, vers tes victoires,
Du sein de l’Erèbe, où dormaient tes ailes noires,
Toi le premier, le plus ancien des dieux, Amour !
Voyez, l’homme nous chasse et nous hait à son tour,
Votre sang reparaît sur nos mains meurtrières,
Et nous errons, vaincus, parmi les fondrières.
Eh bien oui, nous fuyons ! Nos regards, ciel changeant,
Ne refléteront plus les longs fleuves d’argent.
Elle-même, la Vie amoureuse et bénie
Nous pousse hors du sein de l’Être, et nous renie.
Homme, vil meurtrier des dieux, es-tu content ?
Les bois profonds, les monts et le ciel éclatant
Sont vides, et les flots sont vides : c’est ton règne !
Cherche qui te console et cherche qui te plaigne !

Les sources des vallons boisés n’ont plus de voix,
L’antre n’a plus de voix, les arbres dans les bois
N’ont plus de voix, ni l’onde où tu buvais, poëte !
Et la mer est muette et la terre est muette,
Et rien ne te connaît dans le grand désert bleu
Des cieux, et le soleil de feu n’est plus un dieu !
Il ne te voit plus. Rien de ce qui vit, frissonne,
Respire ou resplendit, ne te connaît. Personne
A présent, vagabond, ne sait d’où tu venais
Et ne peut dire : c’est l’homme. Je le connais.
La nature n’est plus qu’un grand spectre farouche.
Son cœur brisé n’a plus de battements. Sa bouche
Est clouée, et les yeux des astres sont crevés.
Tu ne finiras pas les chants inachevés,
Et tes fils, ignorant l’adorable martyre,
Demanderont bientôt ce que tu nommais : Lyre !


Oh ! lorsque tu chantais et que tu combattais,
Nous venions te parler à mi-voix ! Tu sentais
Près de ta joue, avec nos suaves murmures,
Délicieusement le vent des chevelures
Divines. Maintenant, savoure ton ennui.
Te voilà nu sous l’œil effrayant de Celui
Qui voit tant de milliers de mondes et d’étoiles
Naître, vivre et mourir dans l’infini sans voiles,
Et devant qui les grains de poudre sont pareils
A ces gouttes de nuit que tu nommes soleils.
Tout est dit. Ne va plus boire la poésie
Dans l’eau vive ! les dieux enivrés d’ambroisie
S’en vont et meurent, mais tu vas agoniser.
Ce doux enivrement des êtres, ce baiser
Des choses, qui toujours voltigeait sur tes lèvres,
Ce grand courant de joie et d’amour, tu t’en sèvres !

Ils ne fleuriront plus tes pensers, enchantés
Par l’éblouissement des blanches nudités.
Donc subis la laideur et la douleur. Expie.
Nous, cependant, chassés par ta fureur impie,
Nous fuyons, nous tombons dans l’abîme béant,
Et nous sommes la proie horrible du néant.
Hellas, adieu ! forêts, vallons, monts grandioses,
Rocs de marbre, ruisseaux d’eau-vive, lauriers-roses !
Mais, homme, quand la nuit reprend nos cheveux d’or
Et nos fronts lumineux, tu sentiras encor
Nos soupirs s’envoler vers ta demeure vide,
Et sur tes mains couler nos pleurs, ô parricide !


C’est ainsi que parla dans son divin courroux
La grande Aphroditè. Sur les feuillages roux,
Tout sanglant et vainqueur de l’ombre qui recule,
Le jour dans un sinistre et sombre crépuscule
S’était levé. Baissant leurs regards éblouis,
Les grands dieux en pleurs dans la brume évanouis,
Formes sous le soleil de feu diminuées,
S’effaçaient tristement dans les vagues nuées
Où leurs fronts désolés apparaissaient encor.
Aphroditè, la Reine adorable au front d’or,
Avec son sein de rose et ses blancheurs d’étoile,
Sembla s’évanouir comme eux sous le long voile
De la brume indécise, en laissant dans ces lieux,
Qu’avaient illuminés de leurs feux radieux
Son sein de lis sans tache et sa toison hardie,
Un reflet pâlissant de neige et d’incendie.


THÉODORE DE BANVILLE.



SONNETS

——

FLEURS DE FEU


Bien des siècles depuis les siècles du Chaos,
La flamme par torrents coula de ce cratère,
Et ce pic ébranlé d’un éternel tonnerre
A flamboyé plus haut que les Chimborazos.

Tout s’est éteint. La nuit n’a plus rien qui l’éclaire.
Aucun grondement sourd n’éveille les échos.
Le sol est immobile, et le sang de la Terre,
La lave, en se figeant, lui laissa le repos.

Pourtant, dernier effort de l’antique incendie,
On voit, dans cette lave à peine refroidie,
Éclatant à travers les rocs pulvérisés,

Au milieu du feuillage aigu comme une lance,
Sur la tige de fer qui d’un seul jet s’élance,
S’épanouir la fleur des cactus embrasés.




LA CONQUE


Oh ! qui dira jamais, conque fine et nacrée,
Dans combien d’océans, pendant combien d’hivers,
Tu supportas, au choc enflammé des éclairs,
L’assaut tumultueux de la haute marée !

Maintenant, sous le ciel, parmi les fucus verts,
Tu t’es fait un doux lit dans l’arène dorée.
Mais ton espoir est vain. Longue et désespérée,
En toi pleure à jamais la voix sombre des mers.

Mon âme est devenue une prison sonore.
Et comme dans ton sein roule et soupire encore
Un regret affaibli de la grande clameur ;

Ainsi, du plus profond de ce cœur trop plein d’Elle,
Triste, lente, insensible, et pourtant éternelle,
Toujours monte une étrange et confuse rumeur.




ARTÉMIS


L’âcre senteur des bois montant de toutes parts,
Chasseresse, a gonflé ta narine élargie,
Et dans ta virginale et virile énergie,
Rejetant tes cheveux en arrière, tu pars !

Et tout le jour tu fais retentir Ortygie
Du rugissement fou des rauques léopards,
Et bondis à travers la haletante orgie
Des grands chiens éventrés dans l’herbe rouge épars.


Et bien plus, il te plaît, Déesse ! que la ronce
Te morde et que la dent ou la griffe s’enfonce
Dans tes bras glorieux que le fer a vengés.

Car ton cœur veut goûter cette douceur cruelle
De mêler, en tes jeux, une pourpre immortelle
Au sang horrible et noir des monstres égorgés !




LES SCALIGER


Dans Vérone, la belle et l’antique guerrière,
Il est de grands tombeaux, où, tout bardés de fer,
Muets, et les deux mains jointes pour la prière,
Sur leurs écus sculptés gisent les Scaliger.

Rigidement serrés dans leur robe de pierre,
Sur leur front fatigué par l’outrage de l’air
Et des siècles nombreux, sous leur morte paupière,
Ils gardent un reflet orgueilleux de l’Enfer.

C’étaient de durs seigneurs, ces vieux Can, fils de l’ombre,
De qui Pétrarque a dit cette parole sombre :
« Que dans Vérone entre eux se dévoraient les chiens. »

Et pourtant mieux vaudraient de tels tyrans, ô ville,
Que d’entendre en tous lieux sur ton pavé servile
Traîner insolemment des sabres autrichiens !




PROMÉTHÉE


Quand le Titan roula des voûtes immortelles,
Foudroyé par le bras du Kronide irrité,
Les pleurs ne mouillaient point ses farouches prunelles.
Il se sentait vaincu, mais toujours indompté.

Sous l’ongle du vautour à ses flancs incrusté,
Il amassait en lui les douleurs fraternelles,
Et gardait sur son front, meurtri de grands coups d’ailes,
L’espoir de la vengeance et de la liberté,

Nous subissons encor cet antique supplice.
Mais nous n’attendons plus la trop lente justice :
Héraklès ne vient pas, car il n’est plus de Dieux.

Et nous sentons peser sur notre âme écrasée
Toute une mer de honte, et l’ardente rosée
De l’honneur révolté ruisselle de nos yeux.


JOSÉ MARIA DE HÉRÉDIA.



LE RÊVE DU JAGUAR




Sous les noirs acajous les lianes en fleur,
Dans l’air lourd, immobile et saturé de mouches,
Pendent, et s’enroulant en bas parmi les souches,
Bercent le perroquet splendide et querelleur,
L’araignée au dos jaune et les singes farouches.
C’est là que le tueur de bœufs et de chevaux,
Le long des vieux troncs morts à l’écorce moussue,
Sinistre et fatigué, revient à pas égaux.
Il va, frottant ses reins musculeux qu’il bossue ;
Et, du mufle béant par la soif alourdi,
Un souffle rauque et bref, d’une brusque secousse,
Trouble les grands lézards, chauds des feux de midi,
Dont la fuite étincelle à travers l’herbe rousse.
En un creux du bois sombre interdit au soleil,
Il s’affaisse, allongé sur quelque roche plate ;
D’un large coup de langue il se lustre la patte,
Il cligne ses yeux d’or hébétés de sommeil ;

Et, dans l’illusion de ses forces inertes,
Faisant mouvoir sa queue et frissonner ses flancs.
Il rêve qu’au milieu des plantations vertes,
Il enfonce d’un bond ses ongles ruisselants
Dans la chair des taureaux effarés et beuglants.




LA VÉRANDAH


Au tintement de l’eau dans les porphyres roux
Les rosiers de l’Iran mêlent leurs frais murmures,
Et les ramiers rêveurs leurs roucoulements doux.
Tandis que l’oiseau grêle et le frêlon jaloux,
Sifflant et bourdonnant, mordent les figues mûres,
Les rosiers de l’Iran mêlent leurs frais murmures
Au tintement de l’eau dans les porphyres roux.

Sous les treillis d’argent de la vérandah close,
Dans l’air tiède embaumé de l’odeur des jasmins,
Où la splendeur du jour darde une flèche rose,
La Persane royale, immobile, repose,
Derrière son col brun croisant ses belles mains,
Dans l’air tiède, embaumé de l’odeur des jasmins,
Sous les treillis d’argent de la vérandah close.

Jusqu’aux lèvres que l’ambre arrondi baise encor,
Du cristal d’où s’échappe une vapeur subtile
Qui monte en tourbillons légers et prend l’essor,
Sur les coussins de soie écarlate, aux fleurs d’or,

La branche du hûka rôde comme un reptile
Du cristal d’où s’échappe une vapeur subtile
Jusqu’aux lèvres que l’ambre arrondi baise encor.

Deux rayons noirs, chargés d’une muette ivresse,
Sortent de ses longs yeux entr’ouverts à demi ;
Un songe l’enveloppe, un souffle la caresse ;
Et parce que l’effluve invincible l’oppresse,
Parce que son beau sein qui se gonfle a frémi,
Sortent de ses longs yeux entr’ouverts à demi
Deux rayons noirs, chargés d’une muette ivresse.

Et l’eau vive s’endort dans les porphyres roux,
Les rosiers de l’Iran ont cessé leurs murmures,
Et les ramiers rêveurs leurs roucoulements doux.
Tout se tait. L’oiseau grêle et le frêlon jaloux
Ne se querellent plus autour des figues mûres,
Les rosiers de l’Iran ont cessé leurs murmures,
Et l’eau vive s’endort dans les porphyres roux.




LA TRISTESSE DU DIABLE


Silencieux, les poings aux dents, le dos ployé,
Enveloppé du noir manteau de ses deux ailes,
Sur un pic hérissé de neiges éternelles,
Une nuit, s’arrêta l’antique Foudroyé.


La terre prolongeait en bas, immense et sombre,
Les continents battus par la houle des mers ;
Au-dessus flamboyait le ciel plein d’univers ;
Mais lui ne regardait que l’abîme de l’ombre.

Il était là, dardant ses yeux ensanglantés
Dans ce gouffre où la vie amasse ses tempêtes,
Où le fourmillement des hommes et des bêtes
Pullule sous le vol des siècles irrités.

Il entendait monter les hosannas serviles,
Le cri des égorgeurs, les Te Deum des rois,
L’appel désespéré des nations en croix
Et des justes râlant sur le fumier des villes.

Ce lugubre concert du mal universel,
Aussi vieux que le monde et que la race humaine,
Plus fort, plus acharné, plus ardent que sa haine,
Tourbillonnait autour du sinistre Immortel.

Il remonta d’un bond vers les temps insondables
Où sa gloire allumait le céleste matin,
Et, devant la stupide horreur de son destin,
Un grand frisson courut dans ses reins formidables.

Et se tordant les bras, et crispant ses orteils,
Lui, le premier rêveur, la plus vieille victime,
Il cria par delà l’immensité sublime
Où déferle en brûlant l’écume des soleils :

— Les monotones jours, comme une horrible pluie,
S’amassent, sans l’emplir, dans mon éternité ;
Force, orgueil, désespoir, tout n’est que vanité,
Et la création misérable m’ennuie.


Presque autant que l’amour la haine m’a menti :
J’ai bu toute la mer des larmes infécondes.
Tombez, écrasez-moi, foudres, monceaux des mondes !
Dans mon propre néant que je sois englouti !

Et les lâches heureux, et les races damnées,
Par l’espace éclatant qui n’a ni fond ni bord,
Entendront une voix disant : Satan est mort !
Et ce sera ta fin, Œuvre des six Journées !




LES SPECTRES


I


Trois spectres familiers hantent mes heures sombres.
Sans relâche, à jamais, perpétuellement,
Du rêve de ma vie ils traversent les ombres.

Je les regarde avec angoisse et tremblement.
Ils se suivent, muets comme il convient aux âmes,
Et mon cœur se contracte et saigne en les nommant.

Ces magnétiques yeux, plus aigus que des lames,
Me blessent fibre à fibre et filtrent dans ma chair ;
La moelle de mes os gèle à leurs mornes flammes.


Sur ces lèvres sans voix éclate un rire amer.
Ils m’entraînent, parmi la ronce et les décombres,
Très-loin, par un ciel lourd et terne de l’hiver.

Trois spectres familiers hantent mes heures sombres.


II


Ces spectres ! on dirait en vérité des morts,
Tant leur face est livide et leurs mains sont glacées.
Ils vivent cependant : ce sont mes trois remords.

Que ne puis-je tarir le flot de mes pensées,
Et dans l’abîme noir et vengeur de l’oubli
Noyer le souvenir des ivresses passées !

J’ai brûlé les parfums dont vous m’aviez empli,
Le flambeau s’est éteint sur l’autel en ruines,
Tout, fumée et poussière, est bien enseveli.

Rien ne renaîtra plus de tant de fleurs divines,
Car du rosier céleste, hélas ! sans trop d’efforts,
Vous avez bu la sève et tranché les racines.

Ces spectres ! on dirait en vérité des morts !


III


Les trois spectres sont là qui dardent leurs prunelles.
Je revois le soleil des paradis perdus !
L’espérance sacrée en chantant bat des ailes !

Et vous, vers qui montaient mes désirs éperdus,
Chères âmes, parlez ; je vous ai tant aimées !
Ne me rendrez-vous plus les biens qui me sont dus ?

Au nom de cet amour dont vous fûtes charmées,
Laissez comme autrefois rayonner vos beaux yeux ;
Déroulez sur mon cœur vos tresses parfumées !

Mais tandis que la nuit lugubre étreint les cieux,
Debout, se détachant de ces brumes mortelles,
Les voici devant moi, blancs et silencieux.

Les trois spectres sont là qui dardent leurs prunelles.


IV


Oui ! le dogme terrible, ô mon cœur, a raison.
En vain les songes d’or y versent leurs délices,
Dans la coupe où tu bois nage un secret poison.

Tout homme est revêtu d’invisibles cilices,
Et dans l’enivrement de la félicité
La guêpe du désir ravive nos supplices.


Frémirons-nous toujours sous ce vol irrité ?
N’arracherons-nous point ce dard qui nous torture ?
Ni dans ce monde, ni dans notre éternité.

La vieille Illusion fait de nous sa pâture ;
Nul captif n’atteindra le seuil de sa prison,
Et la guêpe est au sein de l’immense nature.

Oui ! le dogme terrible, ô mon cœur, a raison.




LES LARMES DE L’OURS


Le roi des Runes vint des collines sauvages.
Tandis qu’il écoutait gronder la sombre mer,
L’ours rugir, et pleurer le bouleau des rivages,
Ses cheveux flamboyaient dans le brouillard amer.

Le Skalde immortel dit : — Quelle fureur t’assiége,
O sombre mer ? Bouleau pensif du cap brumeux,
Pourquoi pleurer ? vieil Ours vêtu de poil de neige,
De l’aube au soir pourquoi te lamenter comme eux ?

— Roi des Runes ! lui dit l’arbre au feuillage blême
Qu’un âpre souffle emplit d’un long frissonnement,
Jamais, sous le regard du bienheureux qui l’aime,
Je n’ai vu rayonner la vierge au col charmant.


— Roi des Runes ! jamais, dit la mer infinie,
Mon sein froid n’a connu la splendeur de l’été.
J’exhale avec horreur ma plainte d’agonie,
Mais, joyeuse, au soleil, je n’ai jamais chanté.

— Roi des Runes ! dit l’ours, hérissant ses poils rudes,
Lui que ronge la faim, le sinistre chasseur ;
Que ne suis-je l’agneau des tièdes solitudes
Qui paît l’herbe embaumée et vit plein de douceur !

Et le Skalde immortel prit sa harpe sonore :
Le chant sacré brisa les neuf sceaux de l’hiver ;
L’arbre frémit, baigné de rosée et d’aurore ;
Des rires éclatants coururent sur la mer.

Et le grand Ours charmé se dressa sur ses pattes :
L’amour ravit le cœur du monstre aux yeux sanglants,
Et, par un double flot de larmes écarlates,
Ruissela de tendresse à travers ses poils blancs.




LE CŒUR DE HIALMAR


Une nuit claire, un vent glacé. La neige est rouge.
Mille braves sont là qui dorment sans tombeau,
L’épée au poing, les yeux hagards. Pas un ne bouge.
Au-dessus tourne et crie un vol de noirs corbeaux.


La lune froide verse au loin sa pâle flamme.
Hialmar se soulève entre les morts sanglants,
Appuyé des deux mains au tronçon de sa lame.
La pourpre du combat ruisselle de ses flancs.

— Holà ! Quelqu’un a-t-il encore un peu d’haleine,
Parmi tant de joyeux et robustes garçons
Qui, ce matin, riaient et chantaient à voix pleine
Comme des merles dans l’épaisseur des buissons ?

Tous sont muets. Mon casque est rompu, mon armure
Est trouée, et la hache a fait sauter ses clous.
Mes yeux saignent. J’entends un immense murmure
Pareil aux hurlements de la mer ou des loups.

Viens par ici, corbeau, mon brave mangeur d’hommes ;
Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer.
Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes.
Porte mon cœur tout chaud à la fille d’Ylmer.

Dans Upsal, où les Jarls boivent la bonne bière,
Et chantent, en heurtant les cruches d’or, en chœur,
A tire d’aile vole, ô rôdeur de bruyère !
Cherche ma fiancée et porte-lui mon cœur.

Au sommet de la tour que hantent les corneilles
Tu la verras debout, blanche, aux longs cheveux noirs.
Deux anneaux d’argent fin lui pendent aux oreilles,
Et ses yeux sont plus clairs que l’astre des beaux soirs.

Va, sombre messager, dis-lui bien que je l’aime,
Et que voici mon cœur. Elle reconnaîtra
Qu’il est rouge et solide et non tremblant et blême,
Et la fille d’Ylmer, corbeau, te sourira !


Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures.
J’ai fait mon temps. Buvez, ô loups, mon sang vermeil.
Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures,
Je vais m’asseoir parmi les Dieux, dans le soleil !




EKHIDNA


Kallirhoé conçut dans l’ombre, au fond d’un antre,
A l’époque où les rois Ouranides sont nés,
Ekhidna, moitié nymphe aux yeux illuminés,
Moitié reptile énorme écaillé sous le ventre.

Khrysaor engendra ce monstre horrible et beau,
Mère de Kerbéros aux cinquante mâchoires,
Qui, toujours plein de faim, le long des ondes noires,
Hurle contre les morts qui n’ont point de tombeau.

Et la vieille Gaia, cette source des choses.
Aux gorges d’Arimos lui fit un vaste abri,
Une caverne sombre avec un seuil fleuri ;
Et c’est là qu’habitait la nymphe aux lèvres roses.

Tant que la flamme auguste enveloppait les bois,
Les sommets, les vallons, les villes bien peuplées.
Et les fleuves divins et les ondes salées,
Elle ne quittait point l’antre aux âpres parois ;

Mais dès qu’Hermès volait les flamboyantes vaches
Du fils d’Hypérion baigné des flots profonds,
Ekhidna, sur le seuil ouvert au flanc des monts,
S’avançait, dérobant sa croupe aux mille taches.


De l’épaule de marbre au sein nu, ferme et blanc,
Tiède et souple abondait sa chevelure brune ;
Et son visage clair luisait comme la lune,
Et ses lèvres vibraient d’un rire étincelant.

Elle chantait. La nuit s’emplissait d’harmonies ;
Les grands lions errants rugissaient de plaisir ;
Les hommes accouraient sous le fouet du désir ;
Tels que des meurtriers devant les Erinnyes :

— Moi, l’illustre Ekhidna, fille de Khrysaor,
Jeune et vierge, je vous convie, ô jeunes hommes !
Car ma joue a l’éclat pourpré des belles pommes,
Et dans mes noirs cheveux nagent des lueurs d’or.

Heureux qui j’aimerai, mais plus heureux qui m’aime !
Jamais l’amer souci ne brûlera son cœur ;
Et je l’abreuverai de l’ardente liqueur
Qui fait l’homme semblable au Kronide lui-même.

Bienheureux celui-là parmi tous les vivants !
L’incorruptible sang coulera dans ses veines ;
Il se réveillera sur les cimes sereines
Où sont les Dieux, plus haut que la neige et les vents.

Et je l’inonderai de voluptés sans nombre,
Vives comme un éclair qui durerait toujours !
Dans un baiser sans fin je bercerai ses jours
Et mes yeux de ses nuits feront resplendir l’ombre.

Elle chantait ainsi, sûre de sa beauté,
L’implacable déesse aux splendides prunelles,
Tandis que du grand sein les formes immortelles
Cachaient le seuil étroit du gouffre ensanglanté.


Comme le tourbillon nocturne des phalènes
Qu’attire la couleur éclatante du feu,
Ils lui criaient : Je t’aime et je veux être un dieu !
Et tous l’enveloppaient de leurs chaudes haleines.

Mais ceux qu’elle enchaînait de ses bras amoureux,
Nul n’en dira jamais la foule disparue.
Le monstre aux yeux charmants dévorait leur chair crue.
Et le temps polissait leurs os dans l’antre creux.

Les siècles n’ont changé ni la folie humaine,
Ni l’antique Ekhidna, ce reptile à l’œil noir ;
Et, malgré tant de pleurs et tant de désespoir,
Sa proie est éternelle, et l’amour la lui mène.




PRIÈRE VÉDIQUE POUR LES MORTS


Berger du monde, clos les paupières funèbres
Des deux chiens d’Yama qui hantent les ténèbres.

Va, pars ! Suis le chemin antique des aïeux.
Ouvre sa tombe heureuse et qu’il s’endorme en elle,
O terre du repos, douce aux hommes pieux !
Revêts-le de silence, ô terre maternelle,
Et mets le long baiser de l’ombre sur ses yeux.

Que le Berger divin chasse les chiens robustes
Qui rôdent en hurlant sur la piste des justes.


Ne brûle point celui qui vécut sans remords.
Comme font l’oiseau noir, la fourmi, le reptile,
Ne le déchire point, ô Roi, ni ne le mords !
Mais plutôt, de ta gloire éclatante et subtile
Pénètre-le, Dieu clair ! libérateur des morts !

Berger du monde, apaise autour de lui les râles
Que poussent les gardiens du seuil, les deux chiens pâles.

Voici l’heure. Ton souffle au vent, ton œil au feu !
O Libation sainte, arrose sa poussière :
Qu’elle s’unisse à tout dans le temps et le lieu.
Toi, Portion vivante, en un corps de lumière,
Remonte et prends la forme immortelle d’un Dieu !

Que le Berger divin comprime les mâchoires
Et détourne le flair des chiens expiatoires.

Le beurre frais, le pur Çôma, l’excellent miel,
Coulent pour les héros, les poëtes, les sages.
Ils sont assis, parfaits, en un rêve éternel.
Va, pars ! Allume enfin ta face à leurs visages,
Et siége comme eux tous dans la splendeur du ciel !

Berger du monde, aveugle avec tes mains brûlantes
Des deux chiens d’Yama les prunelles sanglantes.

Tes deux chiens qui jamais n’ont connu le sommeil,
Dont les larges naseaux suivent le pied des races,
Puissent-ils, Yama ! jusqu’au dernier réveil,
Dans la vallée et sur les monts perdant nos traces,
Nous laisser voir longtemps la beauté du soleil !

Que le Berger divin écarte de leurs proies
Les chiens blêmes errant à l’angle des deux voies.


A toi qui des hauteurs roules dans les vallons,
Qui fécondes la mer dorée où tu pénètres,
Qui sais les deux chemins mystérieux et longs,
Salut, Puçhan, Agni, Çavitri ! Roi des êtres !
Cavalier flamboyant sur les sept étalons !

Berger du monde, accours ! Éblouis de tes flammes
Les deux chiens d’Yama, dévorateurs des âmes.




LA DERNIÈRE VISION


Un long silence pend de l’immobile nue.
La neige, bossuant ses plis amoncelés.
Linceul rigide, étreint les océans gelés.
La face de la terre est absolument nue.

Point de villes, dont l’âge a rompu les étais,
Qui s’effondrent par blocs confus que mord le lierre.
Des lieux où tournoyait l’active fourmilière
Pas un débris qui parle et qui dise : J’étais !

Ni sonnantes forêts, ni mers des vents battues.
Vraiment, la race humaine et tous les animaux
Du sinistre anathème ont épuisé les maux.
Les temps sont accomplis : les choses se sont tues.

Comme du faîte plat d’un grand sépulcre ancien
La lampe dont blêmit la lueur vagabonde,
Plein d’ennui, palpitant sur le désert du monde,
Le soleil qui se meurt regarde et ne voit rien.


Un monstre insatiable a dévoré la vie.
Astres resplendissants des cieux, soyez témoins !
C’est à vous de frémir, car ici-bas, du moins,
L’affreux spectre, la goule horrible est assouvie.

Vertu, douleur, pensée, espérance, remords,
Amour qui traversais l’univers d’un coup d’aile,
Qu’êtes-vous devenus ? L’âme, qu’a-t-on fait d’elle ?
Qu’a-t-on fait de l’esprit silencieux des morts ?

Tout ! tout a disparu, sans échos et sans traces,
Avec le souvenir du monde jeune et beau.
Les siècles ont scellé dans le même tombeau
L’Illusion divine et la rumeur des races.

O soleil ! vieil ami des antiques chanteurs,
Père des bois, des blés, des fleurs et des rosées,
Éteins donc brusquement tes flammes épuisées,
Comme un feu de berger perdu sur les hauteurs.

Que tardes-tu ! La terre est desséchée et morte :
Fais comme elle, va, meurs ! Pourquoi survivre encor ?
Les globes détachés de ta ceinture d’or
Volent, poussière éparse, au vent qui les emporte,

Et, d’heure en heure aussi, vous vous engloutirez,
O tourbillonnements d’étoiles éperdues,
Dans l’incommensurable effroi des étendues,
Dans les gouffres muets et noirs des cieux sacrés !

Et ce sera la Nuit aveugle, la grande Ombre
Informe, dans son vide et sa stérilité,
L’abîme pacifique où gît la vanité
De ce qui fut le temps, et l’espace et le nombre.


LECONTE DE LISLE.



SONNETS MYSTIQUES

———

NIRVANA



L’universel désir guette comme une proie
Le troupeau des vivants ; tous viennent tour à tour
A sa flamme brûler leurs ailes, comme autour
D’une lampe, l’essaim des phalènes tournoie.

Heureux qui, sans regret, sans espoir, sans amour,
Tranquille et connaissant le fond de toute joie,
Marche en paix dans la droite et véritable voie,
Dédaigneux de la vie et des plaisirs d’un jour !

Néant divin, je suis plein du dégoût des choses ;
Las de l’illusion et des métempsycoses,
J’implore ton sommeil sans rêve ; absorbe-moi,

Lieu des trois mondes, source et fin des existences,
Seul vrai, seul immobile au sein des apparences ;
Tout est dans toi, tout sort de toi, tout rentre en toi !


THÉBAÏDE


Quand notre dernier rêve est à jamais parti,
Il est une heure dure à traverser : c’est l’heure
Où ceux pour qui la vie est mauvaise ont senti
Qu’il faut bien qu’à son tour chaque illusion meure.

Ils se disent alors que la part la meilleure
Est la part de l’ascète au cœur anéanti ;
Ils cherchent au désert la paix intérieure,
Mais cette fois encor l’espérance a menti.

J’ai voulu vivre ainsi, sans amour et sans haine,
Et j’ai fermé mon âme au désir, qui n’amène
Que le regret, souvent le remords, après lui :

Mais je ne trouve, au lieu de la béatitude,
Au lieu du ciel rêvé dans l’âpre solitude,
Que la morne impuissance et l’incurable ennui.




ALASTOR


Le découragement, la fatigue et l’ennui
Me saisissent, devant l’implacable puissance
Des choses ; loi, destin, hasard ou providence,
Quelqu’un m’écrase, et moi, je ne puis rien sur lui.

Peut-être les démons de ceux à qui j’ai nui
Autrefois, quelque part, dans une autre existence,
Invisibles dans l’air, m’entourent en silence,
Et du mal que j’ai fait se vengent aujourd’hui.


Quelle que soit leur force et quel que soit leur nombre,
Je voudrais bien les voir face à face ; il est temps
Que mon mauvais destin prenne un corps, je l’attends.

Mais je ne puis toujours lutter ainsi dans l’ombre,
Et s’il faut que j’expie, au moins je veux, pareil
Au fier Ajax, combattre et mourir au soleil.




LA SIRÈNE


La vie appelle à soi la foule haletante
Des germes animés ; sous le clair firmament
Ils se pressent, et tous boivent avidement
A la coupe magique où le désir fermente.

Ils savent que l’ivresse est courte ; à tout moment
Retentissent des cris d’horreur et d’épouvante,
Mais la molle sirène, à la voix caressante,
Les attire comme un irrésistible aimant.

Puisqu’ils ont soif de vivre, ils ont leur raison d’être :
Qu’ils se baignent, joyeux, dans le rayon vermeil,
Que leur dispense à tous l’impartial soleil ;

Mais moi, je ne sais pas pourquoi j’ai voulu naître ;
J’ai mal fait, je me suis trompé, je devrais bien
M’en aller de ce monde où je n’espère rien.


INITIATION


Du haut du ciel profond, vers le monde agité,
S’abaissent les regards des âmes éternelles :
Elles sentent monter de la terre vers elles
L’ivresse de la vie et de la volupté ;

Les effluves d’en bas leur dessèchent les ailes,
Et, tombant de l’éther et du cercle lacté,
Elles boivent, avec l’oubli du ciel quitté,
Le poison du désir dans les coupes mortelles.

Pourtant, dans leur exil, un reflet du ciel bleu
Les remplit du dégoût des choses passagères ;
Mais c’est par la douleur qu’on franchit les sept sphères ;

L’initiation, qui fait de l’homme un Dieu,
La mort en tient les clés ; le sacrifice épure,
Et le sang rédempteur lave toute souillure.


LOUIS MÉNARD.



VERS LE PASSÉ




Longuement poursuivi par le spleen détesté,
Quand je vais dans les champs, par les beaux soirs d’été.
Au grand air rafraîchir mes tempes,
Je ris de voir, le long des bois, les fiancés
Cheminer lentement, deux par deux, enlacés
Comme dans les vieilles estampes.

Car je dédaigne enfin les baisers puérils
Et la foi des seize ans, fleur brève des avrils,
Éphémère duvet des pêches,
Qui fait qu’on se contente et qu’on est trop heureux,
Si la femme qu’on aime a les bras amoureux,
L’âme neuve et les lèvres fraîches.


Elle est évanouie à jamais la candeur
Qui fait que l’on s’éprend d’un petit air boudeur
Qui n’est bien qu’à travers le voile,
Et qu’on n’a pas de mots assez ambitieux
Pour dire à ses amis qu’elle a de jolis yeux
Couleur de bleuet et d’étoile.

Et c’est la fin. Mon cœur, quitté des anciens vœux,
Ne saura plus le charme infini des aveux
Et ce bonheur qui vous inonde
Parce qu’un soir de mai, dans les bois, à Meudon,
Sur votre épaule, avec un geste d’abandon,
Elle a posé sa tête blonde.

Et pourtant j’ai connu tout cela, j’ai connu
Même ces doux projets de bonheur ingénu
Dont l’âme si bien s’accommode :
L’hiver, le coin du feu, la chambre aux sourds tapis,
Et, dans un frais berceau, deux enfants assoupis
Auprès de leur mère qui brode.

Mais cet espoir hélas ! d’un avenir doré,
Ces apparitions, ces rêves ont duré
Le temps d’une aube boréale,
Et mon esprit partit aux pays fabuleux
Où l’on pense cueillir les camélias bleus
Et trouver l’amour idéale.

Là, j’ai beaucoup souffert, et j’en reviens meurtri.
En d’indignes plaisirs à jamais j’ai flétri
Les saintes blancheurs de mon âme.
Je reviens du rivage où j’avais émigré,
Et j’ai le front très-pâle, et cependant malgré
Ce que j’ai souffert par la femme,


Malgré ce cœur brisé, sans espoir et sans foi,
Ces débauches qu’on fait à la fin malgré soi
Comme de hideuses besognes,
Sans cesse je retourne à mon passé riant,
Ainsi qu’aux premiers froids toujours vers l’Orient
Reviennent les blanches cigognes.




INNOCENCE


Si chétive, une haleine, une âme,
L’orpheline du porte-clés
Promenait dans la cour infâme
L’innocence en cheveux bouclés.

Elle avait cinq ans ; son épaule
Était blanche sous les haillons,
Et, libre, elle emplissait la geôle
D’éclats de rire et de rayons.

Un bon vieux repris de justice
Sculptait pour elle des joujoux ;
L’ancien crime et le jeune vice
L’avaient prise sur leurs genoux ;


Et, rappelant la mandragore
Qui fleurit au pied du gibet,
Elle était plus charmante encore
Le jour qu’une tête tombait.




LE JONGLEUR


Las des pédants de Salamanque
Et de l’école aux noirs gradins,
Je vais me faire saltimbanque
Et vivre avec les baladins.

Que je couche entre quatre toiles,
La nuque sur un vieux tambour,
Mais que la fraîcheur des étoiles
Baigne mon front brûlé d’amour.

Je consens à risquer ma tête
En jonglant avec des couteaux,
Si le vin, ce but de la quête,
Coule à gros sous sur mes tréteaux.


Que j’aille errant de ville en ville,
Chassé par le corrégidor,
Mais que la populace vile
M’admire ceint d’un bandeau d’or.

Que la bise des nuits flagelle
La tente où j’irai bivaquant,
Mais que le maillot où je gèle
Soit fait de pourpre et de clinquant.

Qu’importe que, sous la dentelle,
Devant mon cynisme doré,
Les dévotes de Compostelle
Se signent d’un air timoré,

Si la gitane de Cordoue
Qui sait se mettre, sans miroir,
Des accroche-cœurs sur la joue
Et du gros fard sous son œil noir,

Trompant un hercule de foire,
Stupide et fort comme un cheval,
M’accorde, un soir d’été, la gloire
D’avoir un géant pour rival !

Croule donc, ô mon passé, croule,
Espoir des avenirs mesquins,
Et que je tienne enfin la foule
Béante sous mes brodequins ;

Que je la voie, ardente, suivre
Le cercle pur que décriront
Les sonores poignards de cuivre
Sur ma tête envolés en rond,


Et que, l’œil fou de l’auréole
Qu’allume ce serpent vermeil,
Elle prenne un jour pour idole
Le fier jongleur, aux Dieux pareil !




RÉDEMPTION


Pour aimer une fois encor, mais une seule,
Je veux, libertin repentant,
La vierge qui, rêveuse aux genoux d’une aïeule,
Sans m’avoir jamais vu, m’attend.

Elle est pieuse et sage ; elle dit ses prières
Tous les soirs et tous les matins,
Et ne livre jamais aux doigts des chambrières
Ses modestes cheveux châtains.

Quelquefois, le dimanche, en robe étroite et grise,
Elle sort au bras d’un vieillard,
Laissant errer la vague extase et la surprise
Innocente de son regard ;

Et les oisifs n’ont point de pensers d’infamies
Devant ces yeux calmes et doux,
Lorsque dans les jardins, chez les fleurs, ses amies,
Elle arrive à ses rendez-vous.

Elle est ainsi, n’aimant que les choses fleuries,
Préférant, pour passer le soir,
Les patients travaux de ses tapisseries
Aux sourires de son miroir.


Elle a le charme exquis de tout ce qui s’ignore.
Elle est blanche, elle a dix-sept ans,
Elle rayonne, elle a la clarté de l’aurore
Comme elle a l’âge du printemps.

Les heures des longs jours pour elle passent brèves ;
Et, s’exhalant comme un parfum,
Elle voit chaque nuit des blancheurs dans ses rêves,
Et toute sa vie en est un.

Telle elle est, ou du moins je la devine telle,
Lys candide, cygne ingénu.
Je la cherche, et bientôt, quand j’aurai dit : c’est elle !
Quand elle m’aura reconnu,

Je veux lui donner tout, ma vie et ma pensée,
Ma gloire et mon orgueil, et veux
Choisir pour la nommer enfin ma fiancée
Une nuit propice aux aveux.

Elle viendra s’asseoir sur un vieux banc de pierre,
Au fond du parc inexploré,
Et me regardera sans baisser la paupière.
Et moi, je m’agenouillerai.

Doucement dans mes mains je presserai les siennes,
Comme on tient des oiseaux captifs,
Et je lui conterai des choses très-anciennes,
Les choses des cœurs primitifs.

Elle m’écoutera, pensive et sans rien dire,
Mais fixant sur moi ses grands yeux
Avec tout ce qu’on peut mettre dans un sourire
D’amour pur et religieux.


Et ses yeux me diront, éloquences muettes,
Ce que disent à demi-voix
Les amants dont on voit les claires silhouettes
Blanchir l’obscurité des bois.

Et sans bruit, pour que seul, oh ! seul, je puisse entendre
L’ineffable vibration,
Jusqu’à moi son baiser descendra, grave et tendre,
Comme une bénédiction.

Et quand elle aura, pure, à ma coupable lèvre
Donné le baiser baptismal,
Sans doute je pourrai guérir enfin ma fièvre,
Et t’expulser, regret du mal !

Oui, bien qu’autour de moi plane toujours et rôde
L’épouvante de mon passé,
Que mon lit garde encor ta place toute chaude,
O désir vainement chassé,

Je pourrai, je pourrai, Nixe horrible, Sirène,
Secouer enfin la langueur
De mes sens et purger, ô femme, la gangrène
Dont tu m’as saturé le cœur,

Ainsi que fait du fard brûlant dont il se grime
L’histrion, chanteur d’opéras,
Ou comme un spadassin essuie, après le crime,
L’épée atroce sous son bras !


FRANÇOIS COPPÉE.



A UN AMI




Ami, l’enjambement te répugne, et tu veux
Que Sara la baigneuse attache ses cheveux
Et rentre dans les fils d’un hamac plus avare
Son petit pied pleuré des mines de Carrare.
Te voilà désolé si la liberté veut
Qu’un mot sorte du vers. Jamais ton vers ne peut,
Comme un chasseur heureux d’un hibou qu’il rapporte,
Clouer joyeusement une idée à sa porte.
Tu ne permets jamais que, pour attirer l’œil,
Un adjectif pimpant se tienne sur le seuil.
Tu défends qu’une strophe, interrompant la classe,
Cause avec sa voisine, ou bouge de sa place.
Tu te fais proprement un caporal en vers.
Si jamais dans ton ode un rameau de travers
Sort de l’alignement, ton dur ciseau le tranche,
Sans craindre de couper la grâce avec la branche.
Qu’est-ce donc que t’ont fait, pour ainsi les lier,
Tes propres vers ? Es-tu leur père ou leur geôlier ?
Tu les maltraiterais s’ils osaient aux fenêtres
Se pencher pour cueillir des grappes ou des lettres ?

Il faut parfois, afin qu’on la tire d’un coup,
Que l’idée apparaisse et passe par un bout ;
Si l’idée, au fourreau du vers emprisonnée,
Est une épée, il faut qu’elle ait une poignée !
Donc, les portiers pourront couper la queue aux chats ;
Mais toi, riant enfin du but que tu cherchas,
Laisse flotter les plis des strophes débordées,
Et ne coupe jamais les franges des idées.
Romps ces compartiments et ces étroits barreaux
Qui ne distinguent pas les aigles des pierrots,
Et, jetant ton ciseau mortel à ce qu’il taille,
Laisse voler en toi des vers de toute taille,
Entrecroisés ainsi que dans un vol réel.
Ta forme est une cage et devrait être un ciel !
Varie en chacun d’eux les lois universelles.
Pas de rejet ? alors tu hais les étincelles ?




A UN ENFANT MORT


Tu vivais tant ! Toujours dans le bois qui t’invite,
Et jamais fatigué, haïssant de t’asseoir,
On avait tant de peine à t’endormir le soir,
Et ton sommeil d’oiseau se réveillait si vite !

Tes nuits s’inquiétaient d’une haleine de l’air,
Comme un canot tressaille encore dans la crique ;
Chargé de vie hélas ! ton repos électrique
Laissait à tes yeux clos trembler un vague éclair.


Et l’aube te faisait toutes paupières vaines,
Et la maison riait, cher bruit aux cheveux d’or,
De sentir aussitôt dans l’étroit corridor
Circuler ta gaîté, ce pur sang de ses veines.

Ah ! maintenant, tombé dans l’ombre au premier pas,
Couché depuis trois jours sous cette pierre lourde,
Ah ! dormeur obstiné, la tombe est donc bien sourde
Que ta mère ainsi crie et ne t’éveille pas !




A UNE FEMME


Quand l’auteur du seul poëme,
Le soir du sixième jour,
Ayant tout fait, fit l’amour,
Il s’en admira lui-même !

Il se dit : « Non ! c’est trop beau !
Alors, pour le ciel que faire ?
Si je mets cela sur terre,
Que mettre dans le tombeau ? »

Il voulut donc nous reprendre
Ce grand amour près duquel
Toutes les flammes du ciel
Ne seraient plus qu’ombre et cendre.


Mais, comme il vint à penser
Que ses pauvres créatures,
Contre cent mille tortures
N’avaient rien que leur baiser,

Il laissa, père flexible,
L’amour au triste univers ;
Mais il y mit pour envers
Le plus de douleur possible.

Il fit que, joie et souci,
Pleur qui rit, rire qui pleure,
Notre chose la meilleure,
Hélas ! fût la pire aussi.

C’est pourquoi, ma bien-aimée,
Tout nous sépare, et pourquoi
L’avenir est devant moi
Comme une porte fermée.

Parfois, voyant s’abîmer
Notre espoir dans la nuit noire,
Nous en venons à nous croire
Malheureux de nous aimer !


AUGUSTE VACQUERIE.



LE MYSTÈRE DU LOTUS




Ta colère triomphe, ô Kâla ! nul refuge.
Bleue encor des poisons de l’océan lacté,
Ta sombre gorge avait amassé le déluge.

Telle qu’un grand ravin par Marût habité,
Ta narine profonde a soufflé la tourmente
Sur l’incendie issu de ton œil irrité.

Où sont les vastes cieux et la terre charmante ?
Hélas ! toute la vie et toute la beauté
Gisent sous l’onde morne où le vent se lamente.

Les vastes cieux, Indra, que baignait la clarté
Des étoiles, ont fui dans la tempête noire
Comme un pavillon d’or par la bise emporté.


Le Çwarga lumineux aux escaliers d’ivoire
N’est plus. Les seuils de jaspe et les chars de cristal
Sont brisés. O vainqueur, qu’as-tu fait de ta gloire !

Les Gandharwîs, orgueil charmant du ciel natal,
Ont cessé d’agiter les nûpûras sonores
De leurs pieds que dorait la poudre de çantal.

Les Açwins éclatants comme des météores
Ne courbent plus au joug de leur char constellé
Les Vaches aux poils roux qui portaient les Aurores ;

Et la terre, Prisni, comme un bloc descellé,
Avec ses pics hautains et ses plaines fertiles,
On ne sait où, dans l’ombre, éperdue, a roulé,

Tandis que, hérissant sa tête de reptile
Et le pied sur les flancs des dragons, le Dieu noir
Brandissait le Çîras, destructeur des sept Iles !

Maintenant l’arme auguste a rempli son devoir.
Au sein de l’Être unique, étang de quiétude,
Brahmâ s’est endormi, voyant tomber le soir.

Répudiant l’orgueil et la sollicitude
De l’œuvre, il goûte, après mille âges évolus,
L’anéantissement dans la béatitude.

L’universelle mer précipite ses flux
Ténébreux à travers l’horreur universelle,
Cherchant la grève absente et l’île qui n’est plus.

Chaque lame en bramant presse un flot qui harcèle
Une vague tandis que la vague poursuit
Une autre lame en pleurs qui vers un flot ruisselle ;


Et, sur la houle énorme au lamentable bruit,
Comme un vaste étendard que la tempête arbore,
Palpite l’épouvante obscure de la nuit.

Oh ! que d’âges suivis de tant d’âges encore
Traverseront l’effroi du gouffre illimité,
Sans souvenir de jour et sans espoir d’aurore !

Hors du nombre, des lieux et de la qualité,
L’Être unique et total s’est abîmé soi-même
Dans l’informe infini de sa propre entité.

Tel se concentre et gît parmi la cendre blême
Le Feu rassasié des mystiques repas,
Tel se recueille, oisif, le Principe suprême.

Sous la forme du Temps, il est ce qui n’est pas.
Sa présence a son lieu dans toutes les absences
Et son réveil latent dort dans tous les trépas.

L’angoisse des espoirs et des réminiscences
Meurt au fond du Tîrtha sans rivage et stagnant
Fait du fleuve dompté des tristes renaissances ;

Et chaque âge divin se déroule, enchaînant
A d’innombrables nuits sa nuit démesurée,
Sans vaincre ce repos immense et permanent.

Mais enfin, du constant effort de la durée,
L’Amour est né. Bientôt, mystérieux ferment,
Sourdra la Force au sein de l’être demeurée.

Par le Temps qui s’amasse accrue infiniment,
La Passion pénètre en tout ce qui repose,
Avec un convulsif et chaud frémissement.


Tel se renforce Agni du çoma qui l’arrose,
Tel s’enfle, imbu d’amour, le germe originel ;
Le désir de l’effet s’empare de la cause.

Sous des voiles chargés d’influx passionnel
Et pareils à la brume où l’aurore va naître,
Flotte un contour étrange et vaguement charnel.

Palpitante, Mâyâ s’efforce d’apparaître ;
Le vide, d’une transe ineffable agité,
Voit s’accomplir l’hymen de la Forme avec l’Être ;

Et dans son adorable extériorité,
Parmi l’effarement des ombres, sur la face
De l’abîme sans bord, l’Esprit-Monde est porté !

O Pûrûçha ! la houle incessante déplace
Et ramène ton lit souple, formé des nœuds
Que le Roi des serpents enlace et désenlace !

Clairs et resplendissants de métaux lumineux,
Les mille chefs du grand Çécha, comme une ombrelle,
S’abaissent vers ton front qui se reflète en eux !

Tu médites, auguste, à travers la querelle
Des noirs remous ! portant les œuvres dans ton flanc,
Tu sens frémir au loin ta forme corporelle !

Et de ton pur nombril, mystérieux étang,
Le grand Lotus, berceau des trois Mondes, s’élève,
Doux comme le soleil des jours d’automne, et blanc !

Il éclaire, il féconde, ayant l’amour pour sève ;
Il verse la candeur et la limpidité
De l’aube dans l’effroi de la nuit qui s’achève ;


Et de sa léthargie enfin ressuscité,
Brahmâ, pistil géant de ce calice énorme,
Détend ses membres faits de force et de bonté,

D’où se dérouleront l’Étendue et la Forme !




DIALOGUE D’YAMA ET D’YAMÎ


YAMÎ.

Selon le rhythme lent de vers scandant ses pas,
Le Riçhi matinal traverse la pelouse.
Vers le sein d’Yamî, ta sœur et ton épouse,
Remonte, fils des Eaux ! le courant du trépas.

YAMA.

Pareil au faon mort-né d’une triste antilope,
Je n’aurai pas d’épouse et je n’ai pas de sœur ;
Dans l’immobilité de sa noire épaisseur
Le tronc de l’arani mystique m’enveloppe.

YAMÎ.

Les dix frères vaincront le mystique arani,
Afin qu’au bleu retour des Aurores prospères
Je puisse voir le fils auguste de mes pères
S’allonger près de moi sur le gazon béni !


YAMA.

Nombre chétif épars dans l’infini des sommes,
J’ai rendu mon essence au Nuage, au Soleil
Mon regard, et je dors un ténébreux sommeil
Loin de ta couche, ô toi qui veux le mal des hommes !

YAMÎ.

Tu sortiras plus clair de plus d’ombre, Yama,
Car c’est en toi que l’Être auguste se recrée,
Et l’amant glorieux dé la Coupe sacrée
Dans le céleste flanc des ondes te forma !

YAMA.

On a vu s’abîmer les splendeurs éphémères
Avec la troupe bleue et fauve des Haris ;
Sur les foyers obscurs, près des vases taris,
Je suis né de ta mort, Agni, fils des deux mères !

YAMÎ.

Les cavales d’Indra s’élanceront encor !
L’une à l’autre, mêlons nos âmes, divin couple.
Tu sembleras, lié de ma ceinture souple,
Un bel arbre envahi par des lianes d’or.

YAMA.

Les sept coursiers soumis à quatre jougs de flammes,
Sans éclairer mon œil, éblouiront le tien ;
La liane aux fleurs d’or n’aura pas de soutien ;
Nous ne mêlerons pas, l’une à l’autre, nos âmes.


YAMÎ.

Quand nous dormions encor au ventre originel.
L’aïeul parla. « Vêtus d’une splendeur égale.
Soyez époux, dit-il. Que la sœur conjugale
Sans fin demeure unie au mari fraternel ! »

YAMA.

Qui l’a su ? qui l’affirme ? Aucun ne peut connaître
Son premier jour. Le ciel démesuré n’est pas
Un champ d’orge qu’on peut traverser en trois pas,
Et nul ne sait où gît la source de son être.

YAMÎ.

Cesse un discours amer. Ma main cherche ta main.
Ranime d’un baiser la pâleur de mes joues,
Et roulons doucement comme un char à deux roues
Qui se livre à la pente heureuse du chemin.

YAMA.

Je ne baiserai point le jasmin de tes joues
Ni ta bouche pareille à la fleur des âmras ;
Sous la tête d’un autre époux glisse ton bras,
Et roulez doucement comme un char à deux roues.

YAMÎ.

Que deviendra l’amie, hélas ! loin de l’ami,
Et qu’est-ce qu’une sœur de son frère sevrée ?
L’âme veuve succombe, à Nirriti livrée ;
Sans l’amour d’Yama, c’en est fait d’Yami !


YAMA.

Meurs donc, et laisse-moi, femelle aux bras avides,
Sous le ciel, à jamais dépourvu de matins,
Que hantent les Dévas tristes des Feux éteints,
M’exhaler sans retour en des ombres livides !




L’ENFANT KRIÇHNA


Çûrya fait resplendir et fumer les rivages.
Avec les jeunes paons et les chèvres sauvages,
Se joue au bord de l’eau Kriçhna, l’enfant divin.

Là-bas, roulant son ombre aux pentes du ravin,
Dans une brume vague où l’aspect se déforme,
L’escarpement confus d’une montagne énorme
Porte le Bhandîra qui semble une forêt ;
Et le mont si hautain se dresse qu’il pourrait,
Faîte rocheux, verdi d’açokas et d’yeuses.
Voir la Gangâ rouler ses eaux mélodieuses
A travers les cheveux effrayants de Çiva !

Kriçhna, l’enfant divin, le long des berges, va
Plein d’aise. La liane et la brise au passage
Caressent le lotus sombre de son visage
Épanoui. Pieds nus sur les galets luisants,
Il court avec le souffle et l’onde. Il a six ans.
Il court. Pleines de fleurs, ses mains sont des corbeilles.

Il jase avec le flot profond et les abeilles.
Sa nourrice le suit et dit souvent : « Kriçhna,
Prends garde ! » Mais l’enfant rase le bord et n’a
Point souci de la voix grondeuse qui s’effraie.

Or, près de l’eau, teignant de sang la verte haie,
Les fruits ronds d’un vimba sauvage, par milliers,
Rougissent. On pourrait croire que des colliers
De corail, au milieu des madhavîs écloses.
Ont dénoué leurs fils et semé leurs grains roses.
Sous les feuilles du blanc jasmin qui la voila
Kriçhna ne cherche plus l’abeille. Le voilà
Mordant la chair, buvant le sang des graines mûres.
Et les roux écureuils, enfuis sous les ramures,
Jaloux, songent : « Quand donc en aura-t-il assez ? »

— Fils de mon maître, dit la nourrice, laissez
Cet arbre.

Cet arbre. Mais le fils de Vaçû continue
Son repas. Une branche est déjà toute nue
Et reflète dans l’eau son squelette épineux.

— Les vimbas, quelquefois, ont des fruits vénéneux,
Mon cher seigneur !

Mon cher seigneur ! Kriçhna dépouille une autre branche.

— Dans la jatte d’ivoire où votre soif s’étanche.
Je verserai le miel odorant du mangou !

Kriçhna rit. Les deux pieds dans le fleuve, le cou
Dans les ronces, il mange et nargue le reproche
Et rit.

Et rit. La femme alors, en colère, s’approche.

Le saisit, et : « Quittez cet arbre ! Je le veux ! »
Lui dit-elle.

Lui dit-elle. Kriçhna ne rit plus. Des cheveux
Farouches, sur son front où s’allume le signe
Du Soleil, imprévus, se dressent ! Il trépigne.
L’œil noir de sang, le sein renflé, les bras tordus,
Il ouvre, toute rose encor des fruits mordus,
Sa bouche, et la nourrice, avec un cri, recule,
Car, dans la profondeur rouge d’un crépuscule
Plein d’astres et d’éclairs qui remplit le dedans
De la bouche, au delà des quatre-vingt-dix dents,
Elle a vu, sombre choc de monts, de ciels et d’ondes,
Passer la vision terrible des trois Mondes !




KAMADÉVA


Vent, flèche, oiseau, tu passes
A travers les espaces
Où le jour s’alluma,
Brillant Kâma !

L’ombre diminuée
Voit flotter la nuée
De tes parfums ravis
Aux madhavîs.

Ton étendard circule
Parmi le crépuscule
Et dans son blanc frisson
Porte un poisson.


A ta cheville teinte
De laque, un anneau tinte,
Imitant, pur métal,
Le son du tal.

Sur ton dos d’émeraude,
Vibre un carquois où rôde
L’haleine des cinq fleurs,
Mères des pleurs.

Ces flèches toujours sûres
Méditent des blessures
Que nul, ô fier Çmara,
N’évitera,

Et ton bras vert balance,
Comme Kâla sa lance
Et Rûdra son trident,
Un arc strident !

Tout s’effare et s’éveille :
Une flamme, ô merveille !
Pénètre les Açwins,
Frères divins.

Battant l’air de la queue,
Dans la lumière bleue
Les vaches ont des bonds
Plus vagabonds.

L’Himâlaya tressaille ;
Du chêne à la broussaille
Circule un feu secret
Dans la forêt.


Sous l’âmra qui distille
Une liqueur subtile
Et descend vers le sol
En parasol,

La branche refleurie
Du manguier se marie
Aux rameaux délicats
Du malicâs,

Et, mourante femelle,
Aspirant l’air que mêle
Aux senteurs du matin
L’époux lointain,

L’onduleuse antilope
Rampe et se développe
En un long bâillement
D’énervement.

Pris de chaudes démences,
Les éléphants immenses
S’emportent à travers
Les rotangs verts.

Bleus Tîrthas, mers sauvages,
Qu’ils sont loin, vos rivages
Sans cesse caressés
De flots glacés !

Le vent âpre des flèches
Gerce les trompes sèches
Et fait claquer la peau
Du noir troupeau.


Sur les collines chères
A Kriçhna, les vachères
Baisent éperdument
L’auguste amant.

Seins dressés, cuisses nues,
Elles jettent aux nues,
A la cime, au ravin,
Ce chant divin :

« Ananga, dieu vorace
Qui mords au cœur la race
Des antiques Manûs,
Déchire-nous !

» Tes flèches parfumées
Dispersent les armées
Des héros qu’engendra
L’astre Tchandra !

» Tu corromps, ô Dieu jeune,
L’austérité du jeûne
Par où les Maharçhis
Sont affranchis !

» Les vierges qu’ont surprises
Tes chaleureuses brises
Défaillent dans tes bras
Des vils Çûdras ;

» Comme de belles tentes
Sous le vent palpitantes
S’enflent leurs jeunes seins
De perles ceints ;


» Et, l’œil clos d’une larme,
Les épouses qu’alarme
Un rêve hasardeux,
Vont, deux à deux,

» Vers le bassin de marbre
Endormi sous un arbre
Où les aras siffleurs
Mordent les fleurs,

» Et deux à deux couchées,
Pâles, sur des jonchées
De roses kadambas,
Se parlent bas ! »

Ainsi chante la foule
Des vachères qui foule
Et ravit de ses jeux
Les pics neigeux.

A leurs voix, sous l’austère
Figuier, le Solitaire
Sent revivre son cœur
Et dit : « Vainqueur

« Des Rackçhaças immondes,
» Hari, dieu des trois Mondes,
» Confonds les attentats
» Des noirs Bhûtas ! »

Mais en vain. Kâma verse
Une langueur perverse
Dans le sein palpitant
Du pénitent,


Et toujours, sur le livre
Auguste qui délivre,
L’image passera
D’une Apçara

Demi-nue, en délire,
Ouvrant, noir de collyre,
Le lotus de ses yeux
Fallacieux,

Et, selon la cadence
De l’onduleuse danse
Qui fait tinter sans fin
L’anneau d’or fin,

Montrant sa gorge blonde
Ou la cachant sous l’onde
De ses cheveux épars
De toutes parts !

Cependant, vers le faîte
A la splendeur parfaite,
Çmara suit son chemin,
L’arc à la main !

Dans la pure lumière
Où la Cause première
Revêt le flamboiement
Du diamant,

Parmi des harmonies
Où les voix sont unies
Des cygnes aux beaux cous
Et des coucous,


L’arc sans miséricorde
Fait crépiter sa corde
Pareille au frisson clair
D’un prompt éclair,

Et Lakçhmî que décore
Le pur éclat encore
De la vague de lait
Qui la roulait,

Cédant à la mollesse
De son désir, se laisse
Tomber sur le genou
Du noir Wiçhnû,

Et des pleurs de délice
Mouillent le bleu calice
De son œil immortel
Ceint de bétel !


CATULLE MENDÈS.



NOUVELLES

FLEURS DU MAL




ÉPIGRAPHE POUR UN LIVRE

CONDAMNÉ


Lecteur paisible et bucolique,
Sobre et naïf homme de bien,
Jette ce livre saturnien,
Orgiaque et mélancolique.

Si tu n’as fait ta rhétorique
Chez Satan, le rusé doyen,
Jette ! tu n’y comprendrais rien,
Ou tu me croirais hystérique.

Mais si, sans se laisser charmer,
Ton œil sait plonger dans les gouffres,
Lis-moi, pour apprendre à m’aimer ;

Âme curieuse qui souffres
Et vas cherchant ton paradis,
Plains-moi !… sinon, je te maudis !




L’EXAMEN DE MINUIT


La pendule, sonnant minuit,
Ironiquement nous engage
À nous rappeler quel usage
Nous fîmes du jour qui s’enfuit :
— Aujourd’hui, date fatidique,
Vendredi, treize, nous avons,
Malgré tout ce que nous savons,
Mené le train d’un hérétique ;

Nous avons blasphémé Jésus,
Des Dieux le plus incontestable !
Comme un parasite à la table
De quelque monstrueux Crésus,
Nous avons, pour plaire à la brute,
Digne vassale des Démons,
Insulté ce que nous aimons,
Et flatté ce qui nous rebute ;

Contristé, servile bourreau,
Le faible qu’à tort on méprise ;
Salué l’énorme Bêtise,
La Bêtise au front de taureau ;
Baisé la stupide Matière
Avec grande dévotion,
Et de la putréfaction
Béni la blafarde lumière ;


Enfin, nous avons, pour noyer
Le vertige dans le délire,
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
Dont la gloire est de déployer
L’ivresse des choses funèbres,
Bu sans soif et mangé sans faim !…
— Vite soufflons la lampe, afin
De nous cacher dans les ténèbres !




MADRIGAL TRISTE


I


Que m’importe que tu sois sage ?
Sois belle ! et sois triste ! Les pleurs
Ajoutent un charme au visage,
Comme le fleuve au paysage ;
L’orage rajeunit les fleurs.

Je t’aime surtout quand la joie
S’enfuit de ton front terrassé ;
Quand ton cœur dans l’horreur se noie ;
Quand sur ton présent se déploie
Le nuage affreux du passé.


Je t’aime quand ton grand œil verse
Une eau chaude comme le sang ;
Quand, malgré ma main qui te berce,
Ton angoisse, trop lourde, perce
Comme un râle d’agonisant.

J’aspire, volupté divine !
Hymne profond, délicieux !
Tous les sanglots de ta poitrine,
Et crois que ton cœur s’illumine
Des perles que versent tes yeux !



II


Je sais que ton cœur, qui regorge
De vieux amours déracinés,
Flamboie encor comme une forge,
Et que tu couves sous ta gorge
Un peu de l’orgueil des damnés ;

Mais tant, ma chère, que tes rèves
N’auront pas reflété l’Enfer,
Et qu’en un cauchemar sans trèves,
Songeant de poisons et de glaives,
Éprise de poudre et de fer,

N’ouvrant à chacun qu’avec crainte,
Déchiffrant le malheur partout,
Te convulsant quand l’heure tinte,
Tu n’auras pas senti l’étreinte
De l’irrésistible Dégoût,


Tu ne pourras, esclave reine
Qui ne m’aimes qu’avec effroi,
Dans l’horreur de la nuit malsaine
Me dire, l’âme de cris pleine :
« Je suis ton égale, ô mon Roi ! »




A UNE MALABARAISE



Tes pieds sont aussi fins que tes mains, et ta hanche
Est large à faire envie à la plus belle blanche ;
A l’artiste pensif ton corps est doux et cher ;
Tes grands yeux de velours sont plus noirs que ta chair.

Aux pays chauds et bleus où ton dieu t’a fait naître,
Ta tâche est d’allumer la pipe de ton maître,
De pourvoir les flacons d’eaux fraîches et d’odeurs,
De chasser loin du lit les moustiques rôdeurs ;
Et, dès que le matin fait chanter les platanes,
D’acheter au bazar ananas et bananes.
Tout le jour, où tu veux, tu mènes tes pieds nus
Et fredonnes tout bas de vieux airs inconnus ;
Et quand descend le soir au manteau d’écarlate,
Tu poses doucement ton corps sur une natte,

Où tes rêves flottants sont pleins de colibris,
Et toujours, comme toi, gracieux et fleuris.

Pourquoi, l’heureuse enfant, veux-tu voir notre France,
Ce pays trop peuplé que fauche la souffrance,
Et, confiant ta vie aux bras forts des marins,
Faire de grands adieux à tes chers tamarins ?
Toi, vêtue à moitié de mousselines frèles,
Frissonnante là-bas sous la neige et les grèles,
Comme tu pleurerais tes loisirs doux et francs,
Si, le corset brutal emprisonnant tes flancs,
Il te fallait glaner ton souper dans nos fanges
Et vendre le parfum de tes charmes étranges,
L’œil pensif, et suivant, dans les sales brouillards,
Des cocotiers aimés les fantômes épars !




L’AVERTISSEUR


Tout homme digne de ce nom
A dans le cœur un Serpent jaune,
Installé comme sur un trône,
Qui, s’il dit : « Je veux ! » répond « : Non ! »

Plonge tes yeux dans les yeux fixes
Des Satyresses ou des Nixes,
La Dent dit : « Pense à ton devoir ! »


Fais des enfants, plante des arbres,
Polis des vers, sculpte des marbres,
La Dent dit : « Vivras-tu ce soir ? »

Quoi qu’il ébauche ou qu’il espère,
L’homme ne vit pas un moment
Sans subir l’avertissement
De l’insupportable Vipère.




HYMNE


À la très-chère, à la très-belle
Qui remplit mon cœur de clarté,
À l’ange, à l’idole immortelle,
Salut en immortalité !

Elle se répand dans ma vie
Comme un air imprégné de sel,
Et dans mon âme inassouvie
Verse le goût de l’éternel.

Sachet toujours frais qui parfume
L’atmosphère d’un cher réduit,
Encensoir oublié qui fume
En secret à travers la nuit,


Comment, amour incorruptible,
T’exprimer avec vérité ?
Grain de musc qui gis, invisible,
Au fond de mon éternité !

A la très-bonne, à la très-belle
Qui fait ma joie et ma santé,
A l’ange, à l’idole immortelle,
Salut en l’immortalité !




LA VOIX


Mon berceau s’adossait à la bibliothèque,
Babel sombre, où roman, science, fabliau,
Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
Se mêlaient. J’étais haut comme un in-folio.
Deux Voix me parlaient. L’une, insidieuse et ferme,
Disait : « La Terre est un gâteau plein de douceur ;
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme),
Te faire un appétit d’une égale grosseur. »
Et l’autre : « Viens ! oh ! viens voyager dans les rêves,
Au delà du possible, au delà du connu ! »
Et celle-là chantait comme le vent des grèves.
Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu,
Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie.
Je te répondis : « Oui ! » douce Voix ! C’est d’alors
Que date ce qu’on peut, hélas ! nommer ma plaie
Et ma fatalité. Derrière les décors

De l’existence immense, au plus noir de l’abîme,
Je vois distinctement des mondes singuliers,
Et de ma clairvoyance extatique victime,
Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
J’aime si tendrement le désert et la mer ;
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
Et trouve un goût suave au vin le plus amer ;
Que je prends très-souvent les faits pour des mensonges,
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous ;
Mais la Voix me console et dit : « Garde tes songes,
Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous ! »




LE REBELLE


Un ange furieux fond du ciel comme un aigle,
Du mécréant saisit à plein poing les cheveux,
Et dit, le secouant : « Tu connaîtras la règle !
(Car je suis ton bon Ange, entends-tu ?) Je le veux !

Sache qu’il faut aimer, sans faire la grimace,
Le pauvre, le méchant, le tortu, l’hébété,
Pour que tu puisse faire, à Jésus, quand il passe,
Un tapis triomphal avec ta charité.

Tel est l’Amour ! Avant que ton cœur ne se blase,
A la gloire de Dieu rallume ton extase ;
C’est la Volupté vraie aux durables appas ! »


Et l’Ange, châtiant autant, ma foi ! qu’il aime,
De ses poings de géant torture l’anathème ;
Mais le damné répond toujours : « Je ne veux pas




LE JET D’EAU


Tes beaux yeux sont las, pauvre amante.
Reste longtemps, sans les rouvrir,
Dans cette pose nonchalante
Où t’a surprise le Plaisir.
Dans la cour le jet d’eau qui jase
Et ne se tait ni nuit ni jour,
Entretient doucement l’extase
Où ce soir m’a plongé l’amour.

La gerbe épanouie
En mille fleurs,
Où Phœbé réjouie
Met ses couleurs,
Tombe comme une pluie
De larges fleurs.

Ainsi ton âme, qu’incendie
Le vif éclair des voluptés
S’élance, rapide et hardie,
Vers les vastes cieux enchantés ;
Puis, elle s’épanche, mourante,
En un flot de triste langueur,
Qui, par une invisible pente,
Descend jusqu’au fond de mon cœur.


La gerbe épanouie
En mille fleurs,
Où Phœbé réjouie
Met ses couleurs,
Tombe comme une pluie
De larges fleurs.

O toi que la nuit rend si belle,
Qu’il m’est doux, penché vers tes seins,
D’écouter la plainte éternelle
Qui sanglote dans les bassins !
Lune, eau sonore, nuit bénie,
Arbres qui frissonnez autour,
Votre pure mélancolie
Est le miroir de mon amour.

La gerbe épanouie
En mille fleurs,
Où Phœbé réjouie
Met ses couleurs,
Tombe comme une pluie
De larges fleurs.




LES YEUX DE BERTHE


Vous pouvez mépriser les yeux les plus célèbres,
Beaux yeux de mon enfant, par où filtre et s’enfuit
Je ne sais quoi de bon, de doux comme la Nuit !
Beaux yeux, versez sur moi vos charmantes ténèbres !


Grands yeux de mon enfant, arcanes adorés,
Vous ressemblez beaucoup à ces grottes magiques
Où, derrière l’amas des ombres léthargiques,
Scintillent vaguement des trésors ignorés.

Mon enfant a des yeux obscurs, profonds et vastes,
Comme toi, Nuit immense, éclairés comme toi !
Leurs feux sont ces pensers d’Amour, mêlés de Foi
Qui pétillent au fond, voluptueux ou chastes.




LA RANÇON


L’homme a, pour payer sa rançon,
Deux champs au tuf profond et riche,
Qu’il faut qu’il remue et défriche
Avec le fer de la raison ;

Pour obtenir la moindre rose,
Pour extorquer quelques épis,
Des pleurs salés de son front gris
Sans cesse il faut qu’il les arrose.


L’un est l’Art, et l’autre l’Amour.
— Pour rendre le Juge propice,
Lorsque de la stricte justice
Paraîtra le terrible jour,

Il faudra lui montrer des granges
Pleines de moissons, et des fleurs
Dont les formes et les couleurs
Gagnent le suffrage des Anges.




BIEN LOIN D’ICI


C’est ici la case sacrée
Où cette fille très-parée,
Tranquille et toujours préparée,

D’une main éventant ses seins,
Et son coude dans les coussins,
Écoute pleurer les bassins ;


C’est la chambre de Dorothée.
— La brise et l’eau chantent au loin
Leur chanson de sanglots heurtée
Pour bercer cette enfant gâtée.

Du haut en bas, avec grand soin,
Sa peau délicate est frottée
D’huile odorante et de benjoin.
— Des fleurs se pâment dans un coin.




RECUEILLEMENT


Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.




LE GOUFFRE


Pascal avait son gouffre, avec lui se mouvant.
— Hélas ! tout est abîme, — action, désir, rêve,
Parole ! et sur mon poil qui tout droit se relève
Maintes fois de la Peur je sens passer le vent.

En haut, en bas, partout, la profondeur, la grève,
Le silence, l’espace affreux et captivant…
Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant
Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve.

J’ai peur du sommeil comme on a peur d’un grand trou,
Tout plein de vague horreur, menant on ne sait où ;
Je ne vois qu’infini par toutes les fenêtres,

Et mon esprit, toujours du vertige hanté,
Jalouse du néant l’insensibilité.
— Ah ! ne jamais sortir des Nombres et des Êtres !




LES PLAINTES D’UN ICARE


Les amants des prostituées
Sont heureux, dispos et repus ;
Quant à moi, mes bras sont rompus
Pour avoir étreint des nuées.


C’est grâce aux astres nonpareils,
Qui tout au fond du ciel flamboient,
Que mes yeux consumés ne voient
Que des souvenirs de soleils.

En vain j’ai voulu de l’espace
Trouver la fin et le milieu ;
Sous je ne sais quel œil de feu
Je sens mon aile qui se casse ;

Et brûlé par l’amour du beau,
Je n’aurai pas l’honneur sublime
De donner mon nom à l’abîme
Qui me servira de tombeau.


CHARLES BAUDELAIRE.



LAZARE




A la voix de Jésus Lazare s’éveilla.
Livide, il se dressa debout dans les ténèbres ;
Il sortit tressaillant dans ses langes funèbres,
Puis, tout droit devant lui, grave et seul s’en alla.

Seul et grave, il marcha depuis lors dans la ville,
Comme cherchant quelqu’un qu’il ne retrouvait pas ;
Et se heurtant partout, à chacun de ses pas,
Aux choses de la vie, à la plèbe servile.

Sous son front reluisant de la pâleur des morts,
Ses yeux ne dardaient pas d’éclairs ; et ses prunelles,
Comme au ressouvenir des splendeurs éternelles,
Semblaient ne pas pouvoir regarder au dehors.

Il allait, chancelant comme un enfant, lugubre
Comme un fou. Devant lui la foule s’entr’ouvrait.
Nul n’osant lui parler, au hasard il errait,
Tel qu’un homme étouffant dans un air insalubre.


Ne comprenant plus rien au vil bourdonnement
De la terre ; abîmé dans son rêve indicible ;
Lui-même épouvanté de son secret terrible,
Il venait et partait silencieusement.

Parfois, il frissonnait, comme pris de la fièvre ;
Et comme pour parler, il étendait la main :
Mais le mot inconnu du dernier lendemain,
Un invisible doigt l’arrêtait sur sa lèvre.

Dans Béthanie, alors, partout, jeunes et vieux
Eurent peur de cet homme ; il passait seul et grave ;
Et le sang se figeait aux veines du plus brave,
Devant la vague horreur qui nageait dans ses yeux.

Ah ! Qui dira jamais ton étrange supplice,
Revenant du sépulcre où tous étaient restés !
Qui revivais encor ! traînant dans les cités
Ton linceul à tes flancs serré comme un cilice.

Pâle ressuscité qu’avaient mordu les vers,
Pouvais-tu te reprendre aux soucis de ce monde ?
O toi ! qui rapportais dans ta stupeur profonde,
La science interdite à l’avide univers !

La mort eut-elle à peine au jour rendu sa proie,
Dans l’ombre tu rentras, spectre mystérieux,
Passant calme à travers les peuples furieux,
Et ne connaissant plus leur douleur ni leur joie.

Dans ta seconde vie, insensible et muet,
Tu ne laissas chez eux qu’un souvenir sans trace.
As-tu subi deux fois l’étreinte qui terrasse,
Pour regagner l’azur qui vers toi refluait ?


— Oh ! Que de fois, à l’heure où l’ombre emplit l’espace,
Loin des vivants, dressant sur le fond d’or du ciel
Ta grande forme aux bras levés vers l’Éternel ;
Appelant par son nom l’ange attardé qui passe ;

Que de fois l’on te vit dans les gazons épais,
Seul et grave, rôder autour des cimetières,
Enviant tous ces morts, qui dans leurs lits de pierres
Un jour s’étaient couchés pour n’en sortir jamais !




LES FILAOS


Là-bas, au flanc d’un mont couronné par la brume,
Entre deux noirs ravins roulant leurs frais échos,
Sous l’ondulation de l’air chaud qui s’allume,
Monte un bois toujours vert de sombres filaos.
Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables,
Là-bas, dressant d’un jet ses troncs raides et roux,
Cette étrange forêt aux douleurs ineffables
Pousse un gémissement lugubre, immense, et doux.
Là-bas, bien loin d’ici, dans l’épaisseur de l’ombre,
D’un frisson nonchalant pris sans trêve, à jamais,
Ces filaos songeurs, croisant leurs nefs sans nombre,
Hérissent vers le ciel leurs flexibles sommets.
Le vent frémit sans cesse à travers leurs branchages.
Et prolonge en glissant sur leurs cheveux froissés,
Pareil au bruit lointain de la mer sur les plages,
Un chant grave et houleux dans les taillis bercés.

Des profondeurs du bois, des rampes sur la plaine,
Du matin jusqu’au soir, sans relâche, on entend
Sous la ramure frêle une sonore haleine,
Qui naît, monte, s’emplit, se déroule, et s’étend,
Sourde ou retentissante, et d’arcade en arcade,
Se perd vers les confins noyés de brouillards froids,
Comme le bruit lointain de la mer dans la rade
S’allongeant sous les nuits pleines de longs effrois.
Et par delà les troncs tendant leurs grêles branches,
Au revers de la gorge où pendent les mouffias,
L’on aperçoit au loin, semés de taches blanches,
Sous les nappes de feu qui petillent en bas,
Les champs jaunes et verts descendant aux rivages ;
Puis l’océan qui brille et monte vers le ciel.
Nulle rumeur humaine à ces hauteurs sauvages
N’arrive. Et ce soupir, ce murmure éternel,
Pareil au bruit lointain de la mer sur les côtes,
Épand seul le respect et l’horreur à la fois
Dans l’air religieux des solitudes hautes.
C’est ton âme qui souffre, ô forêt ! C’est ta voix
Qui gémit tristement dans ces mornes savanes.
Et dans l’effarement de ton propre secret,
Exhalant ton arome aux éthers diaphanes.
Sur l’homme, ou sur l’enfant vierge encor de regret,
Sur tous ses vils soucis, sur ses gaietés naïves,
Tu fais chanter ton rêve, ô bois ! Et sur son front,
Pareil au bruit lointain de la mer sur les rives,
Roule ton froissement solennel et profond.
Bien des jours sont passés, et perdus dans l’abîme,
Où tombent tour à tour joie, espoir, et sanglot ;
Bien des foyers éteints qu’aucun vent ne ranime,
Gisent ensevelis dans nos cœurs, sous le flot
Sans pitié ni reflux de la cendre fatale ;
Depuis, qu’au vol joyeux de mes songes, j’errais,

O bois éolien ! sous ta voûte natale,
Seul, écoutant au fond de tes sombres retraits,
Pareille au bruit lointain de la mer sur les grèves,
Ta respiration onduleuse et sans fin.
Dans le sévère ennui de nos vanités brèves,
Fatidiques chanteurs au douloureux destin,
Vous épanchiez sur moi votre austère pensée ;
Et tu versais en moi, fils craintif et pieux,
Ta grande âme, ô nature ! éternelle offensée !
Là-bas, bien loin d’ici, dans l’azur, près des cieux,
Vous bruissez toujours au penchant des ravines ;
Et par delà les mers, du fond des jours passés,
Vous m’emplissez encor de vos plaintes divines,
Filaos chevelus, d’un souffle lent bercés !
Et plus haut que les cris des villes périssables,
J’entends votre soupir immense et continu,
Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables,
Qui passe sur ma tête, et meurt dans l’inconnu !




LA NUIT DE JUIN


La nuit glisse à pas lents sous les feuillages lourds.
Sur les nappes d’eau morte aux reflets métalliques,
Ce soir traîne là-bas sa robe de velours.
Et du riche encensoir des fleurs mélancoliques,

Vers les massifs baignés d’une fine vapeur,
Partent de chauds parfums dans l’air pris de torpeur.
Avec l’obsession rhythmique de la houle,
Tout chargés de vertige, ils passent, emportés
Dans le morne soupir qui les berce et les roule.
Les gazons bleus sont pleins de féeriques clartés :
Sur la forêt au loin pèse un sommeil étrange ;
Chaque rameau s’incline et pend comme une frange ;
Et l’on n’entend monter au ciel clair aucun bruit.
Mais une âme dans l’air flotte sur toutes choses,
Et cédant au désir sans fin qui la poursuit,
D’elle-même s’essaie à ses métempsycoses.
Elle palpite et tremble, et comme un papillon,
A chaque instant, l’on voit passer dans un rayon
Une forme inconnue et faite de lumière,
Qui luit, s’évanouit, revient et disparaît.
Des appels étouffés traversent la clairière
Et meurent longuement comme meurt un regret.
Une langueur morbide étreint partout les sèves ;
Tout repose immobile, et s’endort ; mais les rêves,
Qui dans l’illusion tournent désespérés,
Voltigent par essaims sur les corps léthargiques,
Et s’en vont bourdonnant par les bois, par les prés,
Et rayant l’air du bout de leurs ailes magiques.
— Droite, grande, le front hautain et rayonnant,
Majestueuse ainsi qu’une reine, traînant
Le somptueux manteau de ses cheveux sur l’herbe,
Sous les arbres, là-bas, une femme à pas lents
Glisse. Rigidement, comme une sombre gerbe,
Sa robe en plis serrés tombe autour de ses flancs.
Elle glisse, étendant la main sur les feuillages,
Et tranquille poursuit, sans valets et sans pages,
Son chemin tout jonché de fleurs et de parfums.
Comme sort du satin une épaule charnue,

La lune à l’horizon, hort des nuages bruns,
Languissamment se lève et monte large et nue.
Sa lueur filtre et joue à travers le treillis
Des feuilles ; et par jets arrosant les taillis,
Caresse, en la sculptant dans sa beauté splendide,
Cette femme aux yeux noirs qui se tourne vers moi.
Enveloppée alors d’une auréole humide,
Elle approche à pas lents ; et plein d’un vague effroi,
Je sens dans ces grands yeux, dans ces gouffres sans flamme,
Avec de sourds sanglots sombrer toute mon âme.
Doucement sur mon cœur elle pose la main.
Son immobilité me fascine et m’obsède,
Et raidit tous mes nerfs d’un effort surhumain.
Moi qui ne sais rien d’elle, elle qui me possède,
Tous deux nous restons là spectres silencieux,
Et nous nous contemplons fixement dans les yeux.




DOLOROSA MATER


Quand le rêveur en proie aux douleurs qu’il active,
Pour fuir l’homme et la vie, et lui-même à la fois,
Rafraîchissant son âme au chant des cours d’eau vive,
S’en va par les prés verts, par les monts, par les bois ;


Refoulant dans son cœur la pensée ulcérée,
Un suprême désir de néant et de paix,
Profond comme la nuit, lent comme la marée,
En lui monte et l’étreint de ses réseaux épais.

Il aspire d’un trait l’air de la solitude ;
Il se couche dans l’herbe ainsi qu’en un cercueil,
Et lève ses regards chargés de lassitude
Vers le ciel où s’éteint l’éclair de son orgueil.

Il promène ses yeux lentement par l’espace,
Errant des pics aigus aux cimes des forêts ;
Suit l’oiseau dont le vol tranquille les dépasse,
Et s’écrie, exhalant le flot de ses regrets :

— « O silence éternel ! ô force aveugle et sourde !
Rocs noirs, prêtres géants de l’immobilité !
Bois sombres dont s’allonge au loin la masse lourde !
Geôliers qu’implore en vain la vieille humanité !

« C’est un Serment fatal que le sang de nos veines !
Le cœur trop ardemment dans la poitrine bat.
Haines, amours, désirs, rêves, passions vaines,
Tout meurtris de la lutte et lassés du combat !

« Tout ce qui fait, hélas ! la vie et son supplice,
Nature, absorbe-le dans ton sommeil divin !
Que ta sérénité souveraine m’emplisse !
Abîme-moi, Nature insensible, en ton sein ! »

— Ainsi, laissant couler sa dernière amertume,
Il gît les bras en croix, dans l’herbe enseveli,
Comme un blessé perdant tout son sang, s’accoutume
A la mort qui déjà le roule dans l’oubli.


Telle qu’un fol essaim d’invisibles phalènes,
Son âme en voltigeant s’éparpille dans l’air,
Plane sur les coteaux, et descend dans les plaines,
Plonge dans l’ombre, et glisse avec le rayon clair.

Elle est rocher, forêt, torrent, fleur et nuage,
Tout à la fois vapeur, parfum, bruit, mouvement,
Frémissement confus, bloc muet et sauvage ;
Elle est fondue en toi, Cybèle, entièrement.

Mais partout elle voit la vie universelle
Affluer, tressaillir sous la forme ; elle entend
Sous l’ombre, ou sous la flamme auguste qui ruisselle,
Le soupir éternel du globe palpitant.

Un arôme puissant dans les foins verts circule ;
Son corps nage au milieu d’une molle clarté.
Dans la brume embaumée, et dans le crépuscule,
Vers l’astre qui l’attire il se sent emporté.

La nuit vient, allumant les sphères innombrables.
Il sent rouler la terre ; et vers le sourd destin,
Il l’entend par dessus nos clameurs misérables,
Elle-même pousser un hurlement sans fin.

Qui s’élève, grandit, et monte, et tourbillonne,
Fait de chants, de sanglots, et d’appels incertains,
Et dans l’abîme où l’œil des vieux soleils rayonne,
Se mêle aux grandes voix des univers lointains.

Ces mondes suspendus de tout temps dans le vide,
Il les voit tournoyer, il les entend gémir ;
Il vit de leur pensée, et sur son front livide,
Sent le mortel frisson de l’infini courir.


Il se lève, enivré d’un vertige effroyable
Sous cette angoisse immense, et sous la vision
De la vie infligée, ardente, impitoyable,
A l’amas effaré des corps en fusion.

— Fausse silencieuse ! O nature ! — ô vivante !
Malheur à qui surprend ta grande âme ; éperdu,
Vers la ville il rapporte et garde l’épouvante
Du soupir formidable en ton sein entendu !




SOIR D’OCTOBRE


Un long frisson descend des coteaux aux vallées.
Des coteaux et des bois, dans la plaine et les champs,
Le frisson de la nuit passe vers les allées.
— Oh ! l’angelus du soir dans les soleils couchants !
Sous une haleine froide au loin meurent les chants,
Les rires et les chants dans les brumes épaisses.
Dans la brume qui monte ondule un souffle lent ;
Un souffle lent répand ses dernières caresses,
Sa caresse attristée au fond du bois tremblant ;
Les bois tremblent ; la feuille en flocon sec tournoie,
Tournoie et tombe au bord des sentiers désertés.
Sur la route déserte un brouillard qui la noie,
Un brouillard jaune étend ses blafardes clartés ;
Vers l’occident blafard traîne une rose trace,
Et les bleus horizons roulent comme des flots,
Roulent comme une mer dont le flot nous embrasse,
Nous enlace, et remplit la gorge de sanglots.

Plein du pressentiment des saisons pluviales,
Le premier vent d’octobre épanche ses adieux,
Ses adieux frémissants sous les feuillages pâles,
Nostalgiques enfants des soleils radieux.
Les jours frileux et courts arrivent. — C’est l’automne !
— Comme elle vibre en nous la cloche qui bourdonne !
L’automne avec la pluie et les neiges, demain
Versera les regrets et l’ennui monotone ;
Le monotone ennui de vivre est en chemin !
Plus de joyeux appels sous les voûtes ombreuses ;
Plus d’hymnes à l’aurore, et de voix dans le soir
Peuplant l’air embaumé de chansons amoureuses !
Voici l’automne ! — Adieu, le splendide encensoir
Des prés en fleurs fumant dans le chaud crépuscule.
Dans l’or du crépuscule, adieu, les yeux baissés.
Les couples chuchottants dont le cœur bat et brûle,
Qui vont, la joue en feu, les bras entrelacés,
Les bras entrelacés quand le soleil décline.
— La cloche lentement tinte sur la colline.
Adieu, la ronde ardente, et les rires d’enfants,
Et les vierges, le long du sentier qui chemine,
Rêvant d’amour tout bas sous les cieux étouffants !
— Ame de l’homme, écoute en frissonnant comme elle,
L’âme immense du monde autour de toi frémir !
Ensemble frémissez d’une douleur jumelle.
Vois les pâles reflets des bois qui vont jaunir ;
Savoure leur tristesse, et leurs senteurs dernières,
Les dernières senteurs de l’été disparu,
— Et le son de la cloche au milieu des chaumières ! —
L’été meurt ; son soupir glisse dans les lisières.
Sous le dôme éclairci des chênes a couru
Leur râle entrechoquant les ramures livides.
Elle est flétrie aussi ta riche floraison,
L’orgueil de ta jeunesse ! Et bien des nids sont vides,

Ame humaine, où chantaient dans ta jeune saison,
Les désirs gazouillants de tes aurores brèves.
Ame crédule ! Ecoute en toi frémir encor,
Avec ces tintements douloureux et sans trêves,
Frémir depuis longtemps l’automne dans tes rêves,
Dans tes rêves ternis dès leur premier essor.
Tandis que l’homme va, le front bas, toi, son âme,
Ecoute le passé qui gémit dans les bois.
Ecoute, écoute en toi, sous leur cendre, et sans flamme,
Tous tes chers souvenirs tressaillir à la fois,
Avec le glas mourant de la cloche lointaine !
Une autre maintenant lui répond à voix pleine.
Ecoute à travers l’ombre, entends avec langueur
Ces cloches tristement qui sonnent dans la plaine,
Qui vibrent tristement, longuement dans le cœur !




LES YEUX DE NYSSIA


Je suivis dans le bois l’enfant aux cils soyeux.
Non loin d’un petit lac dormant nous nous assîmes ;
Tout se taisait dans l’herbe et sous les hautes cimes ;
Nyssia regardait le lac silencieux,
Moi, le fond de ses yeux.


— « Sources claires des bois ! dit Nyssia ; fontaines,
Où le regard profond sous l’onde va plongeant !
Tranquillité du ciel sous la moire d’argent,
Où tremblent des roseaux les luisantes antennes,
Et les branches lointaines ! »

— Je disais : « Larges yeux de la femme ! ô clartés,
Où l’amour entrevoit un ciel insaisissable !
O regards, qui roulez aux bords des cils un sable
Fait de nacre, d’azur et d’or ! Sérénités
Des yeux diamantés ! »

— Nyssia dit : « Là-bas, ce bassin solitaire
Qui dort ainsi sans ride au fond du bois, vraiment,
Semble avoir la puissance étrange de l’aimant.
Autour de lui, regarde, un brouillard délétère
Plane comme un mystère. »

— Je répondis : « Tes yeux, Nyssia, tes yeux clairs,
Ces yeux que mon soupir sans les troubler traverse,
Fascinent par l’attrait de leur langueur perverse.
Un magique pouvoir aiguise leurs éclairs
Qui filtrent dans mes chairs. »

— « Vois, disait Nyssia, l’étonnante apparence
Qu’ont les plantes sous l’eau, les plantes et les fleurs.
Comme tout se revêt de féeriques couleurs !
Sous ce lac enchanté je sens qu’une attirance
Vit dans sa transparence. »


— « Dans tes yeux, lui disais-je, ô Nyssia ! je vois
Tous mes rêves, tous mes pensers, toutes mes peines.
Rien qu’à les voir, mon sang se tarit dans mes veines.
Souriants sous la nacre, au fond de tes yeux froids
Ils vivent, je le crois. »

— « Suis sur tous ces reflets, suis la molle paresse
D’une flamme émoussée au fond d’un ciel plus doux.
Ces images de paix qui s’allongent vers nous,
Les sens-tu nous verser l’ineffable tendresse
De l’eau qui les caresse ? »

— « Nyssia, dans tes yeux je contemple, charmé,
Tous mes désirs nageant vers un azur plus tendre.
Tu regardes là-bas, Nyssia, sans m’entendre ;
Mais mon âme revoit son fantôme pâmé
Dans tes yeux enfermé. »

— Et pourtant, comme autour du bassin, me dit-elle.
Tout est morne ! Partout, vois, sur cette eau qui dort
Les arbres amaigris se penchent ; tout est mort.
On dirait sur la rive une noire dentelle ;
Cette source est mortelle. »

— « Prunelles, chers écrins aux limpides cristaux,
Quand la frange de jais de vos grands cils s’abaisse,
Et sur la joue au loin projette une ombre épaisse,
Je crois voir se fermer sur des eldorados
De funèbres rideaux. »


— « Dans ces pâles gazons où périt toute chose,
Tandis que leurs reflets restent verts sous les eaux,
Vois ces tertres, cachant le long des noirs roseaux,
Comme l’ancien secret d’une métempsycose.
Là, sais-tu qui repose ? »

— « Autour de ta paupière, à l’ombre de tes cils
Dont les reflets charmants, derrière tes yeux calmes,
Caressent mes désirs comme de douces palmes,
Ah ! pour s’être enivrés de philtres trop subtils,
Des rêves dorment-ils ? »

— « Les nymphes de ce bois sont dans l’herbe enterrées,
Les nymphes dont encor palpite le reflet,
S’éternisant sous l’eau dans sa blancheur de lait,
Comme celui des fleurs qu’elles ont admirées,
Par un charme attirées. »

— « Sous l’éternel éclat de tes grands yeux polis,
Mille rêves pareils au mien, mille pensées
Reluisent. Je crois voir les flammes renversées
Des amours que les bords de ces yeux sous leurs plis
Roulent ensevelis. »

— « Lentement ces reflets ont tari toute sève ;
Et tout revit sous l’eau si tout meurt sur les bords.
Ces images ont pris la vie à tous les corps,
Arbres, nymphes, et fleurs, qui penchés sur la grève
Ont contemplé leur rêve. »


— « Nyssia, que me fait ce lac mystérieux
Dont tu parles ? vers moi tourne enfin tes prunelles !
Je sens que tout mon être absorbé passe en elles,
Et que mon âme entière a plongé sous les cieux,
Nyssia, de tes yeux. »

Et Nyssia sourit : « Vis ou meurs, que m’importe !
Dit-elle ; maintenant que tressaille à son tour
Dans mes yeux l’immortel reflet de ton amour.
Oui, c’est vraiment ton âme, au fond de cette eau morte,
Ton âme, que j’emporte ! »

Et l’eau se referma sur elle ; un souffle erra
Longtemps au bord du lac, le souffle de son rire.
Et moi, je vois au fond mon reflet qui m’attire,
Et qui, lorsque ma vie à la fin s’éteindra,
Sous l’eau me survivra.


LÉON DIERX.



LE DOUTE

SONNET



La blanche Vérité dort au fond d’un grand puits.
Plus d’un fuit cet abîme ou n’y prend jamais garde ;
Moi, par un sombre amour, tout seul je m’y hasarde,
J’y descends à travers la plus noire des nuits.

Et j’entraîne le câble aussi loin que je puis ;
Or je l’ai déroulé jusqu’au bout, je regarde,
Et, les bras étendus, la prunelle hagarde,
J’oscille sans rien voir ni rencontrer d’appuis.

Elle est là cependant, je l’entends qui respire,
Mais, pendule éternel que sa puissance attire,
Je passe et je repasse et tâte l’ombre en vain.

Ne pourrai-je allonger cette corde flottante,
Ou remonter au jour dont la gaîté me tente,
Et dois-je dans l’horreur me balancer sans fin ?




LA GRANDE ALLÉE


C’est une grande allée à deux rangs de tilleuls.
Les enfants, en plein jour, n’osent y marcher seuls,
Tant elle est haute, large et sombre.
Il y fait froid l’été presque autant que l’hiver ;
On ne sait quel sommeil en appesantit l’air
Ni quel deuil en épaissit l’ombre.

Les tilleuls sont anciens ; leurs feuillages pendants
Font muraille au dehors et font voûte au dedans,
Taillés selon leurs vieilles formes.
L’écorce en noirs lambeaux quitte leurs troncs fendus ;
Ils ressemblent, les bras l’un vers l’autre tendus,
A des candélabres énormes ;

Mais en haut feuille à feuille ils composent leur nuit ;
Par les jours de soleil pas un caillou ne luit
Dans le sable dur de l’allée,
Et par les jours de pluie à peine l’on entend
Le dôme vert bruire et, d’instant en instant,
Tomber une goutte isolée.

Tout au fond, dans un temple en treillis dont le bois,
Par la mousse pourri, plie et rompt sous le poids
De la vigne vierge et du lierre,
Un Amour malin rit, et de son doigt cassé
Désigne encore au loin les cœurs du temps passé
Qu’ont meurtris ses flèches de pierre.


A toute heure on sent là les mystères du soir :
Autour de la statue impassible on croit voir
Deux à deux voltiger des flammes ;
L’esprit du souvenir pleure en paix dans ces lieux ;
C’est là que malgré l’âge et les derniers adieux
Se donnent rendez-vous les âmes,

Les âmes de tous ceux qui se sont aimés là,
De tous ceux qu’en avril le dieu jeune appela
Sous les roses de sa tonnelle ;
Et sans cesse vers lui montent ces pauvres morts ;
Ils viennent, n’ayant plus de lèvres comme alors,
S’unir sur sa bouche éternelle.




LES ÉCURIES D’AUGIAS

POÈME


Augias, roi d’Élis, avait trois mille bœufs.
Plein d’aise en les voyant il chérissait en eux
Le bien qu’avaient accru ses longs jours économes.
Mais le Destin jaloux en veut au bien des hommes :
Les murs où s’abritait le mugissant bétail,
Désertés, n’étaient plus qu’un vaste épouvantail,
Car des ruisseaux vaseux de la vieille écurie
Surgissait une blême et terrible Furie :

La peste ! Et la campagne était lugubre à voir ;
Plus de sillons, partout le gazon sec et noir
Sous un rayonnement qui semblait immobile.
Les pâtres ayant fui vers l’ombre de la ville,
On voyait çà et là des bœufs maigres errer.
Apollon cependant, glorieux d’éclairer,
Mais l’âme indifférente aux choses qu’il éclaire,
Dardait ses longs traits d’or sans bonté ni colère.

Le roi, dans son palais enfermé tout le jour,
Laissait gronder le peuple et s’étourdir la cour,
Et, pendant que ses fils, beaux et fiers de leur âge,
Présomptueux, traitant la mort avec outrage,
Se gorgeaient à grand bruit de viande et de boisson
Et dévoraient d’un coup la dernière moisson,
Inutile témoin du mal qui l’environne,
Il pesait tristement ses trésors, la couronne
Qui ne conserve pas ce qu’un fléau détruit,
Et l’or qui n’est plus rien quand la terre est sans fruit.
Ainsi se lamentait sa vieillesse frustrée.
Quand il apprit qu’Alcide explorait la contrée.
Il l’envoya quérir et lui dit son malheur :
« Vois les maux que nous font la peste et la chaleur,
» Le soc abandonné par des mains misérables,
» L’air infect et la mort. Lave donc mes étables,
» Et je t’offre une part de mon bien le plus cher,
» Un dixième des bœufs. » Le fils de Jupiter,
Trois fois grand par le cœur, la force et la stature,
Sourit au seul penser d’une utile aventure ;
Mais comme il voyait là les nombreux fils du roi :
« Le péril tout entier ne sera pas pour moi,
» Je n’ai droit qu’à mon lot, jeunes gens, et m’étonne
» Que le reste n’en soit réclamé de personne. »

— « Moi, dit Crès, je suis brave à dompter les chevaux,
« Seul je confie un char à des couples nouveaux
» Que le fouet exaspère et qu’une ombre effarouche.
» Nul ne sait d’une main plus légère à la bouche
» Contenir à la fois l’ardeur et l’exciter,
» En côtoyant la borne à propos l’éviter,
» Et faire bien tourner quatre étalons ensemble.
» j’aime un ferme terrain qui résonne et qui tremble,
» Et je n’irai jamais, au prix de trois cents bœufs,
» M’embarrasser les pieds dans ce fumier bourbeux. »
— « Phémios dit : « Je reste et ne suis point un lâche,
» Mais je n’ai pas le cœur à cette indigne tâche.
» Les chiens tumultueux au plus profond des bois,
» Sur la piste allongés hurlant tous à la fois,
» La trompe, l’arc vibrant, le poil où le sang coule,
» Le sanglier lancé comme un rocher qui roule,
» C’est mon plaisir ! Il vaut un périlleux labeur ;
» Souvent l’énorme bête, et je n’ai pas eu peur,
» M’a fait, en s’acculant, sentir ses crocs d’ivoire.
» Qu’un autre à se salir triomphe, j’ai ma gloire. »
— Alors Mégas : « Hercule, apprends-moi qui je crains.
» D’un lutteur colossal je fais crier les reins ;
» Mes bras en le serrant d’une immobile étreinte
» L’étouffent, et sa chair garde ma forte empreinte ;
» Je cours, je lance un disque aussi loin que je veux,
» J’excelle au pugilat, je suis le roi des jeux ;
» Mais depuis quand fait-on d’une étable un gymnase ? »
— « Pétrir la grasse argile, y façonner un vase
» Dont la rondeur soit ample et le profil heureux ;
» Ménager avec art les reliefs et les creux ;
» Alentour enchaîner des nymphes par les danses,
» Et courber savamment la spirale des anses ;
» Je ne sais rien de plus, je ne veux rien de plus ;
» Les exploits me sont vains et les biens superflus,

» J’aime. » Philée ainsi parla le quatrième :
— « Qui n’ose pas lutter avec le dégoût même
» Connaît encor la crainte et n’est pas vraiment fort,
» Dit Hercule ; pour moi, j’affronterai la mort,
» Qu’on la nomme lion ou qu’on la nomme peste.
» Chasseur, lutteur, restez ; dompteur de chevaux, reste ;
» Et toi surtout demeure, ami des beaux contours,
» Enfant qu’un peu de glaise amuse, aime toujours ;
» Dans le temps de rapine et de meurtre où nous sommes,
» Il en faut comme toi pour adoucir les hommes,
» J’irai seul. » Il partit, et le long du chemin
Le peuple saluait l’aventurier divin.

Les étables dormaient dans l’imposant silence
Des choses que la mort détruit sans violence,
Et calmes poursuivaient au jour leur œuvre impur,
Tel un corps de Titan qui pourrit sous l’azur.
Hercule mesurant à sa vigueur la peine
Espérait en finir sur l’heure et d’une haleine :
La porte était fermée, il en tord les vieux fers
Et dans le noir cloaque entre comme aux enfers.
Aussitôt l’araignée en son gîte surprise
Se sauve en l’aveuglant de son écharpe grise ;
Il descend jusqu’aux reins dans un marais profond
Et se heurte la tête aux débris du plafond ;
L’air plein d’âcres odeurs le suffoque et l’oppresse ;
Des taureaux morts croupis dans une ordure épaisse
Encombrent le chemin l’un sur l’autre couchés ;
Des reptiles luisants glissent effarouchés ;
Il sent sous ses talons fuir des vivants funèbres,
Et la chauve-souris, prêtresse des ténèbres,
Sous le toit en criant trace de noirs éclairs ;
Les mouches au vol lourd qui rôdent sur les chairs

Font luire et palpiter l’or douteux de leurs ailes.
— Les horreurs de ce lieu lui devenaient mortelles.
Il chancela bientôt, et ses puissants poumons,
Faits à l’air pur et sain des forêts et des monts,
Se gonflaient, réclamant cet air avec des râles,
Et ses tempes battaient, ses lèvres étaient pâles.
— « Je veux sortir d’ici ! » Mais il se sentit choir
Et connut ce que c’est que de ne pas pouvoir
Quand on a dit : Je veux. — « Il faut bien que je sorte,
Je ne veux pas mourir… » Et jusques à la porte,
Par un effort suprême, il parvint à tâtons :
— « Air sacré, jour sacré, lorsque nous vous goûtons,
» Nous ignorons, dit-il, quels bienfaiteurs vous êtes,
» Gaîté des vagabonds et force des athlètes ! »
Il se leva. Non loin, comme il allait errant,
Il vit l’Alphée, un fleuve au rapide courant.
« Tu m’es, fleuve propice, envoyé par mon père !
» Ces étables m’ont fait reculer, mais j’espère
» Avec tes flots les vaincre en te prêtant mon bras ;
» Viens, je vais t’y conduire et tu les balaîras. »

Il n’emprunta d’outils qu’à la forêt prochaine.
Avec un pieu taillé dans le plus dur d’un chêne
Dont le tronc dégrossi lui servait de maillet,
Comme un grand ciseleur le héros travaillait.
Sous la braise du ciel et les pieds dans la terre,
Il travaillait sans plainte, ouvrier solitaire,
Jusqu’à l’heure où trahi, du jour mais non lassé,
Il dormait sous la lune au revers du fossé.
Enfin dans la profonde et large déchirure
L’onde précipitée accourt, bondit, murmure,
Sur l’étable se rue et, grossissant toujours,
En fait sonner les toits de ses battements sourds ;

Les piliers sont rompus, et, pêle-mêle, en foule,
Taureaux, serpents, fumiers, soulevés par la houle,
Débouchent en formant de monstrueux îlots.
Alcide les reçoit debout parmi les flots ;
Bientôt l’eau sans effort lèche les noirs pavés
Et les laisse en passant derrière elle lavés.

Alors comme un vainqueur dans la ville en alarmes
Court annoncer la paix, tout en sang sous les armes,
Il ne secoua pas sa fange, et sans délais
Suivi du peuple en fête alla droit au palais.
Ses cheveux dégouttaient sur son front et ses joues,
Et dans sa joie, Alcide enveloppé de boues
Ressemblait, non moins beau mais plus terrible encor,
A l’ébauche d’un dieu de marbre noir et d’or.
Il parut ; la hauteur de ses regards farouches
Déconcerta le rire éveillé sur les bouches,
Car les fils d’Augias, de sa gloire envieux,
Raillant son front souillé, rencontrèrent ses yeux,
Et le regard suffit au châtiment du rire.
— « Tu seras, dit le roi, célébré par la lyre. »
Le sublime ouvrier lui demanda son prix,
Trois cents bœufs. Augias, d’un air simple et surpris :
— « Je n’en dois pas trois cents. » — « Par les dieux je l’atteste ! »
— « De mes trois mille bœufs c’est plus qu’il ne me reste. »
— « L’injustice m’émeut plus que la perte, ô roi ! »
— « Ce que tu viens de faire était un jeu pour toi. »
— « Un jeu ! dispute-moi mon lucre et non ma gloire !
— « Qu’avais-je donc promis ? » — « Si j’ai bonne mémoire,
« Un dixième des bœufs. » — « Mais lesquels ? » — « Ceux d’alors. »
— « Ceux d’aujourd’hui.» — « Tu mens ! » — «Paye-toi sur les morts ! »

Le fils de Jupiter n’y put tenir : « Ah ! fourbe,
« Je laverai du moins dans ton sang cette bourbe ;
» Et vous tous qui raillez mes labeurs si plaisants,
» O lutteur, j’étouffais des lions à seize ans ;
» Dompteur fier de courber les fronts de quatre bêtes,
» Dompteur lier de courber les fronts de qualrc bêtes,
» Moi j’ai réduit une hydre aux innombrables têtes ;
» Coureur, j’ai mieux que toi précipité mes pas,
» La biche aux pieds d’airain ne me fatiguait pas ;
» Chasseur, sans le secours de la flèche volante
» J’ai pris au poil du cou le monstre d’Erymanthe,
» Et, n’eussé-je purgé ni les monts ni les bois,
» Je me croirai meilleur que vous tous à la fois,
» Si, sur votre parole, au plus ignoble ouvrage
» J’ai pour le bien d’un peuple exercé mon courage. »
Il dit, et saisissant de son poing souverain
Par l’un des quatre pieds le lourd trône d’airain,
Le lança tournoyant comme un caillou de fronde
Sur le traître et ses fils ; et justicier du monde.
Couronna le plus jeune, épris de l’art sacré,
Parce qu’au lieu de rire, il avait admiré.
Il sortit du palais, rouge et plein de colère,
En criant : « Je suis las des peines sans salaire ! »
Et les femmes en foule avec des linges blancs
Essuyaient le limon qui coulait de ses flancs,
Les enfants s’attachaient à sa cuisse robuste,
Et les hommes serraient sa main puissante et juste.


SULLY PRUDHOMME



FLEURS DU CHEMIN




J’obéis aux vouloirs d’une fille aux yeux pers.
En regardant ses yeux, je pense aux mers profondes
Dont l’abîme inconnu désespère les sondes :
Si je veux lire au fond de ses yeux, je m’y perds.

Qui jamais résoudra le bizarre problème
De son cœur ?… Est-ce moi, qui ne m’explique rien
Quand je veux essayer de voir clair dans le mien,
Et qui reste une étrange énigme pour moi-même !

Sa mère était la fleur des belles d’Ouessant,
Où naufragea son père, un pêcheur de Guérande…
Leur fille vint en mer. — Sa bouche est un peu grande,
Mais j’en admire mieux son rire éblouissant.

J’ai trouvé ce bonheur dans ma vie à mi-côte. —
Si d’autres voyageurs avant moi sont venus,
Je n’en veux rien savoir : ils me sont inconnus…
Je bénis la maîtresse où je suis l’heureux hôte.

Curieux de la Cause, inquiet du Pourquoi,
J’ai battu le chemin des sèches théories ;
Je m’en vais aujourd’hui par les routes fleuries
(Un sentier de printemps reverdit devant moi) ;


Et j’aime à contempler les riches paysages
Merveilleux en peinture au fond des lacs dormants,
Sans rider le miroir de leurs bouquets charmants,
Sans remuer les eaux pour briser les images.

D’une fille aux yeux pers je fais la volonté ;
Je fais sa volonté, folâtre ou sérieuse. —
On m’a dit que j’aimais une grande oublieuse…
Qu’importe, si ma vie est un rêve enchanté ?

Je sais que plus d’un cœur est comme un palimpseste
Où le texte latin, croisant les mots hébreux,
N’offre aux plus érudits qu’un sens fort ténébreux…
Bienheureux qui retrouve un nom d’amour qui reste !




BAIGNEUSE


Si je suis reine au bal dans ma robe traînante,
Noyant mon petit pied dans un flot de velours ;
Je suis belle en sortant de mes grands cerceaux lourds.
Je n’ai rien à gagner dans leur prison gênante.

Voyant mes cheveux d’or ondoyer sur mes reins,
La Vénus à la conque aurait pâli d’envie.
Comme elle, sur les eaux, tritons et dieux marins,
Tout frémissants d’amour, longtemps m’auraient suivie.

Ingres n’a pas trouvé de plus riche dessin.
Quel merveilleux accord dans la grâce des lignes !
Ni taches, ni rousseurs… Pas de vulgaires signes
Jurant sur les tons purs de l’épaule ou du sein.


Ma bouche est un écrin meublé de perles fines.
J’ai de grands yeux plus doux que la fleur d’un bluet.
Pour me faire si blanche avec ce corps fluet,
Ma mère au fond d’un rêve a dû voir des hermines.

Que n’étais-je à la cour de France au temps jadis !
Quels sonnets m’eût chantés la Pléïade charmée !
Sous le ciel d’Italie, aux jours de Léon Dix,
Le divin Sanzio m’eût peinte et m’eût aimée !

Depuis longtemps déjà vous avez les yeux clos
(Hélas ! comme à regret je fleuris la dernière),
Diane de Poitiers, la belle Ferronnière,
Et Marion Delorme, et Ninon de Lenclos !

Ah ! dans l’ordre des temps quelles métamorphoses !
Les poëtes sont morts… les amours sont grossiers…
Adieu le gentilhomme ! — Il faut plaire aux boursiers,
Gros phalènes ventrus se vautrant sur les roses.




LA VEUVE


I


Le sourire est en fleur sur les lèvres des belles,
Dans la saison d’avril et des robes nouvelles. —
Salut, ô rubans clairs, guimpes et cols brodés,
Bonnets aériens !… toute la panoplie
Révélant le bon goût d’une femme accomplie
Traîne sur les fauteuils. — Les tiroirs sont vidés.


C’est la fin d’un grand deuil. — La veuve blanche et rose
Travaille avec lenteur à sa métamorphose. —
Elle est toute rêveuse en se déshabillant.
Un vague souvenir de ses douleurs passées
Mêle un papillon noir à ses riches pensées,
Essaim de pourpre d’or qui va s’éparpillant :

« Je puis donc reléguer dans le fond d’une armoire
Ce long châle funèbre, et cette robe noire
Qui me gêne le cœur depuis quatorze mois.
Si le deuil est le fard des blondes, je suis brune…
Les veuves d’aujourd’hui, j’en connais… mais pas une
Ayant porté si jeune une aussi lourde croix.

» Ah ! j’aurais préféré la haire et le cilice
Aux lois de l’étiquette, à l’irritant supplice
D’endosser tous les jours l’austère mérinos.
Dire que j’ai porté des gants de filoselle !
Que j’avais de faux airs de vieille demoiselle
Dont la chair historique a séché sur les os !

» Non, jamais Velléda, la prêtresse des Gaules,
N’a dû voir ruisseler sur ses blanches épaules
Sa grande chevelure à flots plus abondants ; —
Et, sans trop me flatter, j’ai vraiment peine à croire
Que mon piano d’Érard ait un clavier d’ivoire
D’un ordre aussi parfait que mes trente-deux dents.

» Quand je songe au défunt, c’était un galant homme
Un peu mûr, un peu chauve, érudit, mais en somme
Offrant à l’analyse un type assez banal ;
Un de ces beaux diseurs précieux et vulgaires
Écoutant leur parole, et ne se doutant guères
Qu’ils n’ont jamais pensé plus haut que leur journal.


» Ma première jeunesse était mésalliée,
Et j’ai dû vivre ainsi qu’une fleur repliée… —
Je crois, en vérité, que dix-neuf fois sur vingt,
Faire choix d’un mari dans un siècle de prose,
C’est vouloir essayer d’un piètre virtuose
Dont le doigt lourd profane un instrument divin.

» Aussi facilement qu’un chapitre d’histoire,
Son image aux deux tiers s’en va de ma mémoire :
C’est une vague estompe, un pastel affaibli ;
Et je retrouve à peine au fond de ma pensée
Un relief indécis de médaille effacée,
Un profil incertain qui se perd dans l’oubli.

» Sa demeure dernière est au Père-Lachaise,
Sous le sable peigné d’un parterre à l’anglaise.
J’y fais planter des fleurs des pays inconnus.
L’hiver comme l’été son boulingrin verdoie.
Le sophora pleureur du Japon s’y déploie…
Enfin, c’est un des morts les mieux entretenus.


II


» Du vêtement lugubre où j’étais enfermée,
Par un rayon d’avril je sors toute charmée :
Je romps ma chrysalide aux souffles du printemps.
J’ai le sang plus léger que du sang d’hirondelle.
J’aimerais à pouvoir m’envoler d’un coup d’aile
Dans l’éther bleu… Mon âme a la couleur du temps.

» Mes robes de satin, de soie et de barége
Ont l’aspect de brouillards, de tourbillons de neige :
Le tissu, merveilleux de richesse et d’ampleur,
Les tulles bouillonnés et les flots de malines
Donnent un vrai lyrisme aux grâces féminines :
La femme est à la fois papillon, femme et fleur.


» Mon corsage est une œuvre exquise d’élégance. —
Des jupes à longs plis j’aime l’extravagance.
(La traîne exigerait peut-être un négrillon.)
Nos grands cerceaux nous font marcher comme des reines,
À pas lents et rhythmés. — Autrefois leurs marraines
N’habillèrent pas mieux Peau-d’Ane et Cendrillon.

» À dater d’aujourd’hui je recommence à vivre.
L’air pur, le grand soleil, les roses, tout m’enivre.
Le chant des rossignols monte au ciel réjoui.
Il est juste qu’enfin mon pauvre cœur renaisse.
Il me faut, pour charmer ma seconde jeunesse,
Un amour de vingt ans tout frais épanoui.

» Je veux aimer. — J’ai soif des sources ignorées,
Et me souviens parfois des biches altérées
Soupirant, au désert de l’Ancien Testament,
Après le miroir bleu des limpides fontaines
Qui, sous les tamarins des oasis lointaines,
Entre les fleurs des eaux dorment si clairement ! »




MATIN D’OCTOBRE


Le soleil s’est levé rouge comme une sorbe
Sur un étang des bois : — il arrondit son orbe
Dans le ciel embrumé comme un astre qui dort ;
Mais le voilà qui monte en éclairant la brume,
Et le premier rayon qui brusquement s’allume
A toute la forêt donne des feuilles d’or.


Et sur les verts tapis de la grande clairière,
Ferme dans ses sabots, marche en pleine lumière
Une petite fille (elle a sept ou huit ans).
Avec un brin d’osier menant sa vache rousse,
Elle connaît déjà l’herbe fine qui pousse
Vive et drue à l’automne au bord frais des étangs.

Oubliant de brouter, parfois la grosse bête,
L’herbe aux dents, réfléchit et détourne la tête,
Et ses grands yeux naïfs rayonnants de bonté
Ont comme des lueurs d’intelligence humaine :
Elle aime à regarder cette enfant qui la mène,
Belle petite brune ignorant sa beauté.

Et rencontrant la vache et la petite fille,
Un rouge-gorge en fête à plein cœur s’égosille ;
Et ce doux rossignol de l’arrière-saison,
Ébloui des effets sans connaître les causes,
Est tout surpris de voir aux églantiers des roses
Pour la seconde fois donnant leur floraison.


ANDRÉ LEMOYNE.



I


DERNIÈRES TÉNÈBRES



Oui ! les cœurs sont muets et les âmes sont sourdes.
Ce siècle est sombre ; l’air, chargé de vapeurs lourdes,
Roule, dans un brouillard confus, des hurlements
Vagues, mêlés de cris et de gémissements.
La femme pleure et meurt : l’homme pleure et s’affaisse ;
L’enfant pleure et s’éteint ; et, sous la nuit épaisse
Et formidable, on voit serpenter dans les airs
Le méandre sinistre et sanglant des éclairs.
Saisi d’un hoquet lent et convulsif, le monde
Tressaille ; l’on dirait qu’il se meurt, et la ronde
Des astres fraternels, lents et silencieux,
D’un pétillement sombre emplit les larges cieux.

Des horizons lointains, creusés par le mystère,
Les vents tumultueux s’abattent sur la terre,
Et leurs ailes, planant avec un morne bruit,
Étendent à l’entour la tempête et la nuit.
L’Océan pleure ; et ses immensités funèbres
D’une houle bruyante agitent les ténèbres

Où l’on entend les eaux, frissonnant vaguement,
Battre d’un flux rhythmé les bords du firmament :
Et, parfois, aux lueurs fantastiques que l’ombre
Étend sur l’infini mouvant de la mer sombre,
Un point blanc se soulève, aussitôt affaissé.
Oh ! la nuit, la tempête, et les cieux ont versé
Sur l’univers l’horreur d’une immense tristesse
Qui soupire, murmure, et s’augmente sans cesse
Des bruits des vents, des pleurs de l’homme et des sanglots
Alternés des forêts lugubres et des flots !





II

LE PRINTEMPS


SONNET ESTRAMBOTE


Voici la saison fraîche et rose
Où, se levant dans un ciel pur,
Le soleil jeune et blond arrose
Les pâleurs moites de l’azur.

L’Hiver, accroupi dans la pose
D’un vieux mendiant contre un mur,
Grelotte à l’Occident morose
Que remplit un brouillard obscur,

Mais, se déroulant comme une onde,
Une large lumière inonde
L’Orient vague et radieux.


Que les rimeurs de pastorales
Alternent en stances égales
Les gloires des fleurs et des cieux ;

Moi, je chante un hymne candide
A l’amour dont l’aurore humide
Se lève et grandit dans tes yeux.




III

LE MERCURE


Qu’il est inquiet, le mercure !
— Inquiet autant que mon cœur ! —
Quand une surface bien pure
Étale sous lui sa longueur.

Il hésite, il palpite, il tremble,
Inquiet, sans but et sans loi.
Oh ! comme mon cœur lui ressemble
Lorsque mon cœur est loin de toi.

Mais quand, épanchant ma tristesse
Dans le ciel rêveur de tes yeux,
Je vois l’aile de ma caresse
Ombrer leur émail radieux ;


Mon cœur alors se tranquillise,
Comme ce fébrile métal
Que l’étameur immobilise
Derrière l’éclat du cristal :

Et tu peux, comme en une glace,
Mirer en ma sérénité
Et notre bonheur et ta grâce,
Et notre amour et ta beauté.




IV

LE JARDIN


Sous les rayons vivants de tes chaudes prunelles
Le jardin de mon cœur fleurit abondamment,
Et l’encens de ses fleurs transparentes et belles
Parfume la splendeur tiède du ciel charmant.

La fraîcheur des ruisseaux baigne d’un doux murmure
Le sommeil lent et sourd des bois extasiés :
Le vent harmonieux bruit sous leur ramure
Et les gazhels d’Hudhud pleurent dans les rosiers.

Exhalant, de ton sein, des flots d’odeurs, écloses
Parmi l’or et l’azur des jardins immortels,
O divine houri, tu descends dans les roses
Pour écouter Hudhud soupirer ses gazhels ;


Et tout en l’écoutant, tu laisses tes mains blanches
Dont la chair diaphane est faite de clarté,
Courir dans l’émail jeune et délicat des branches,
Comme un rapide éclair dans le ciel de l’été.

Cueille-toi dans mon cœur une moisson nombreuse,
Tant qu’il resplendira sous tes yeux éclatants
L’éternelle vigueur de sa séve amoureuse
Rajeunira sans fin son éternel printemps !




V

UNE VIERGE

I


Oui, certes, la matière était splendide et pure
Dans laquelle les doigts de la grande Nature
Ont avec tant d’amour ciselé sa beauté ;
Et rien n’est glorieux comme cette fierté
Tranquille, dont l’ampleur souple et majestueuse
Revêt nonchalamment sa grâce fastueuse.
J’aime son front de marbre impassible, et son œil
Où rayonne le froid soleil de son orgueil,
Noyant de rayons blancs sa forme immaculée ;
J’aime sa lèvre ferme, où l’ironie ailée
Voltige incessamment et fait courir des plis ;
J’aime son col flexible, et ses flancs assouplis

Dont les naïvetés superbes et cyniques
Provoquent hardiment les voluptés physiques.
J’aime à voir haleter sa guimpe, se gonflant
Sur la double rondeur de son sein insolent
Qui semble défier la lèvre qu’il attire,
Et de qui les contours nubiles, qu’on admire,
Brusquement quelquefois se dessinent aux yeux,
Puis courent s’engloutir dans de grands plis soyeux.

Oui ! sa beauté charnelle est un sacré cantique
Dont j’admire en rêvant l’harmonie emphatique,
Car il sied qu’en dépit de ce siècle hébété
La femme ose être belle avec solennité,
Et que la Forme, autour de sa gloire divine,
Ameute en souriant la tourbe philistine.

Donc, vraiment, je t’admire, ô vierge ! et j’aime à voir
Que ta beauté sereine a compris son devoir,
Car la beauté n’échoit aux femmes de ta race
Que pour glorifier sa splendeur et sa grâce.
L’orgueil est la vertu des heureux et des forts :
On a toujours le temps d’être humble auprès des morts,
Et c’est faire une injure aux dons de la matière
Que ne point les porter d’une façon altière !


II


Ainsi — naïveté que j’ose confesser ! —
Au milieu de ce siècle un homme a pu penser
Qu’une vierge de marbre et sculptée à l’antique
Acceptait dignement sa mission plastique.
J’eus cette illusion — bien folle en vérité —
Qu’en un corps virginal incarnant sa fierté,
Et jetant ses défis à nos pudeurs moroses,
L’art daignait traverser le désert de nos proses.

Or, cette femme, au corps fier comme ces Vénus
Qui laissaient chastement chanter leurs contours nus,
Ne voile sa beauté d’une robe hypocrite
Que pour mieux attiser les désirs qu’elle irrite.
Elle aime à voir les yeux, suivant lascivement
Les replis serpentins de son ondulement,
Exprimer l’effroyable angoisse de Tantale ;
Et c’est pour défier les désirs, qu’elle étale
Avec tant d’insolence et tant de majesté
Le cynisme impudent de sa virginité.

Et son orgueil vous dit : — « Le désir qui m’appelle
Ne convaincra jamais ma volonté rebelle ;
Le feu de vos regards n’échauffe pas mon sang.
La volupté remplit mon sein vaste et puissant,
Mais vos pâles amours ne savent pas quel verbe
Fera jaillir les flots de ce fleuve superbe.
La fleur de ma beauté, nul ne peut la cueillir,
Et je me ris de voir les ailes du désir
Ainsi qu’un papillon timide qui voltige
Décrire de grands ronds à l’entour de sa tige !
Mais son calice froid, si vous vous y posez,
Engourdira vos sens et tûra vos baisers.
Je veux bien qu’on m’admire et permets qu’on m’adore,
Mais, de vous, je n’en sais aucun qui puisse encore
Concevoir cet orgueil de flétrir sous sa main
Les trésors souhaités, gardés par mon dédain.
Que vos yeux attirés, écartant ma parure.
De ma virginité soulèvent la ceinture,
J’y consens, mais sachez que les yeux des amours
N’en pourront pas du moins savourer les contours.
Car, s’y je m’y livrais, leurs suaves caresses
Éveilleraient mes sens à de telles ivresses,

Que j’oublîrais peut-être, avec la volupté,
Le soin de mon orgueil et de ma dignité ;
Et le choix d’un amant suffirait à convaincre
Que, vaincue une fois, on peut toujours me vaincre.
Je veux que vos désirs restent dans l’idéal.
Car ma virginité me sert de piédestal,
Et, comme une déesse au milieu de son temple,
Je domine d’en haut, l’amour qui me contemple
Et d’un baiser tremblant souille mes pieds altiers.
Mais, si je descendais, vos regards familiers
Habitûraient bientôt leur caresse profane
A confondre la vierge avec la courtisane.
Or, je ne le veux point ; j’appartiens à celui
Dont l’immense splendeur rayonne sur autrui,
Et qui sait, dédaigneux d’un honneur illusoire,
Imposer hardiment sa fortune ou sa gloire.

Ah ! si j’eusse vécu du temps où les chemins
Voyaient, la lance au poing, passer les Paladins
Formidables, portant en croupe à leurs montures
L’esprit mystérieux des grandes aventures,
Et, fiers soldats du droit et de la liberté,
A larges coups de lame ébauchant l’équité,
Certe, alors, mon époux eût été le prudhomme
Le plus riche en courage et le moins économe,
Et celui dont le front magnanime eût porté
La gloire, avec le plus de grâce et de fierté.
Mais lorsque la puissance est toute la richesse,
Les efforts des vertus démontrent leur faiblesse
Et le droit souhaité de commander au sort
Échoit au plus offrant et non pas au plus fort.
Je prétends à ce droit ; mais, pour que je l’acquière,
Il faut m’envelopper dans cette allure altière

Dont la froideur savante, excitant le désir,
Me soumette l’époux que je voudrai choisir.
Qu’importe à ma beauté, que l’amour autour d’elle
Ravage cette foule à qui je suis rebelle,
Si ma virginité peut enfin y trouver
Celui que ma raison m’ordonne de rêver.
Sur l’autel de l’amour sacré qui la demande,
Je n’immolerai point ma jeunesse en offrande,
Car je veux m’épargner l’embarras des regrets ;
Mais que j’aie un époux et nous verrons après ! »


III


Ainsi donc, ce désir invaincu qui soulève,
Pendant la nuit, le sein de la vierge qui rêve
Et tremble, émoussera toute sa volupté
Contre les appareils de votre vanité !
— En descendant du bal, regardez dans la rue.
Tremblante aux becs de gaz une lumière crue
Qui miroite, comme un rayon dans un lac noir,
Sur l’humidité sombre et vague du trottoir
Paillette, au fond de l’ombre, une robe de soie
Furtive. — Regardez : — cette fille de joie
En quête d’un amant comme vous d’un époux,
Cette prostituée est plus chaste que vous.




VI

L’HIVER

SONNET ESTRAMBOTE


Une nuit grise emplit le morne firmament ;
Comme un troupeau de loups, errant à l’aventure
Dans la nuit, et rôdant autour de leur pâture,
Le vent funèbre hurle épouvantablement.

Le brouillard, que blanchit un tourbillonnement
Neigeux, se déchirant ainsi qu’une tenture,
On voit, parfois, au fond d’une sombre ouverture,
Le soleil rouge et froid qui luit obscurément.

Mais, tous deux, ayant clos les rideaux des fenêtres,
Mollement enlacés et mêlant nos deux êtres
Dans un fauteuil profond devant un feu bien clair ;

Nous nous aimons ; nos yeux parlent avec nos lèvres
Frémissantes ; et nous sentons dans notre chair
Courir le frisson chaud des amoureuses fièvres.

Tu peux durer longtemps encore, ô sombre hiver.
Car, réchauffés toujours au feu de leurs pensées,
Nos cœurs ne craignent point tes ténèbres glacées.


VII

RONDE NOCTURNE


Le vent nocturne, que parfume
L’odeur fraîche des floraisons,
Fait tinter à travers la brume
Les flots sonores des chansons.

Le charme d’un frisson lunaire
Court et palpite dans la voix
Qui bruit argentine et claire
Sous le silence obscur du bois.

Le sommeil sourd des rameaux sombres
Emplit mystérieusement
L’horreur frissonnante des ombres
D’un peuple spectral et charmant.
 
Sous l’éblouissement stellaire
Qui pâlit les obscurités,
Dans une danse circulaire
S’entrelacent des nudités.

Salut, Houris, anges féeriques,
Promises aux hommes pieux,
O vous que les Hudhuds lyriques
Évoquent de l’azur des cieux ;


Et qui, dans nos brouillards moroses,
Faites à nos regards maudits
Tourbillonner, claires et roses,
Les visions des paradis.

Je vous vois souvent dans une âme
Bien plus profonde que ces bois,
Dans l’âme chère d’une femme
Où l’amour chante à pleine voix ;

Où le rêve, comme une lune,
Plaque l’argent de ses rayons
Sur votre troupe blanche et brune,
Pâle sous les noirs horizons ;

Et mon cœur, plein des magnifiques
Rayonnements de vos beautés,
Salue en vous, formes mystiques,
Le chœur des chastes voluptés.




VIII

LA MER DES YEUX


Que tes yeux sont charmants et profonds : ils sont plus
Immenses que la mer et plus infinis qu’elle :
Les horizons, qu’emplit la houle de son flux,
Sont moins lointains que ceux qu’on voit en ta prunelle.


Ma contemplation s’abîme dans tes yeux,
Mer idéale dont les houles fantastiques
Sur leur indéfini vague et silencieux
Bercent languissamment mes visions mystiques.

Et du fond de tes yeux, mon Esprit, que conduit
Une étoile perçant péniblement les ombres,
Regarde loin, en bas, aux confins de la nuit,
Mon cadavre amoureux qui pleure à tes pieds sombres.

Car mon corps, dans l’amour divin, s’est endormi.
Le mystère, qui rêve aux bords de ta paupière,
Absorbe tout mon être, et le roule parmi
La mer vitreuse, où court un frisson de lumière.

Quand tes regards sont doux, sur la mer de tes yeux
S’étend un jour égal qui palpite et flamboie,
Et dans le bercement des espoirs radieux,
Je nage en chantant comme un voilier qui louvoie ;

Je nage dans tes yeux comme dans une mer
Orientale, à l’heure où s’éveille l’aurore
Douce et rouge, versant les fraîcheurs de l’éther
Dans sa sérénité transparente et sonore

Lorsque de tes regards jaillissent des éclairs,
Quand la mer de tes yeux s’irrite et se soulève,
Et qu’un nuage noir, éteignant les cieux clairs,
Apporte une tempête effroyable qui crève ;


Je me perds dans tes yeux noirs comme dans les flots
Épais des mers du Nord, où les ombres massives
Font chanter, sur le rhythme étouffé des sanglots,
Le chœur désespéré des vagues convulsives.

Quand la mer de tes yeux reçoit de tes regards
Une tristesse morne et pleine de clémence,
Je crois voir, à travers d’ineffables brouillards,
Un clair de lune froid sur l’océan immense.

Et mon âme, en rêvant balancée au remous
Monotone des vents légers comme une haleine,
Contemple, à l’horizon mélancolique et roux,
Les yeux clairs d’une étoile éternelle et lointaine.

Toujours vers ces yeux clairs je vogue éperdument ;
Les caresses des flots engourdissent mon âme,
Et j’entends dans un sourd et lent bruissement,
S’ouvrir sous mes efforts la mer sombre qui clame.

Mais en m’engloutissant, je regarde toujours,
Cher astre, tes yeux clairs à travers la mer sombre ;
Ah ! quand pourrai-je, au ciel calme que tu parcours,
Te suivre, libéré des rêves et de l’ombre ?

Or voici que la mer me couvre absolument ;
Sa nuit roule sur moi comme sur un coupable,
Et je m’endors dans cet anéantissement
Aux soupirs de la mer tranquille et formidable.


Je sais que je vaincrais la mer, où je m’endors
Triste, dans le néant des visions funèbres,
Si ton baiser vivant ressuscitait mon corps
Mort d’amour à tes pieds noyés dans les ténèbres.




IX

LA MORT


Rassure-toi : — La Mort est bien le vrai sommeil
Et l’on peut s’endormir sans craindre le réveil
Et l’importunité des songes qui nous leurrent ;
La Mort terrible est douce ; et dit à ceux qui pleurent :
« Venez, vous oublîrez. » — Elle dit aux vaincus
Comme nous : — « Venez tous ; vous ne lutterez plus.
» Venez, dans le lait noir de mes noires mamelles,
» Boire à longs traits l’oubli des défaites nouvelles. »
Elle dit aux heureux : — « Quel bonheur n’est pas vain ?
» Jouissant aujourd’hui vous souffrirez demain :
» Je vais vous délivrer des fortunes futures. »
Elle dit aux hardis essayeurs d’aventures :
— « J’entends venir le pied boiteux du châtiment ;
» Voulez-vous l’éviter ? profitez du moment. »
Elle dit aux souffrants, aux opprimés : — « La Vie
» Trahit le plus souvent tous ceux qu’elle convie ;
» La volage ! — Pour moi, jamais je ne promets,
» Je suis toujours la même et ne trompe jamais,

» Et celui-là qui vient me demander asile
» Peut être bien certain qu’il dormira tranquille. »
Elle dit au rêveur qui va le front levé :
— « Tout ce que tu cherchais, ami, je l’ai trouvé :
» Je te raconterai ce que je fais de l’âme. »
Elle dit à celui qui souffre par la femme :
— « Dans le lit ténébreux, que je te creuserai,
» Vas coucher ton amour douloureux et sacré.
» Là, tu n’attendras plus que l’œil de ta maîtresse
» Tardive, vienne enfin consoler ta détresse.
» Contre ton corps roidi les deux bras étendus,
» Dors en paix : les désirs ne rallumeront plus
» Dans ton cœur, plein de vers, d’ombre et de terre grasse,
» Les fleurs des visions écloses sous sa grâce ! »
— C’est ainsi que la Mort, du souffrant au content,
Va, souriant parfois au Sage qui l’attend
Et la comprend, sachant que les amas funèbres
Des corps, confusément pourris dans les ténèbres
Internes du sol creux qu’ils viennent rajeunir,
Sont le fumier fécond, où germe l’Avenir.


LOUIS-XAVIER DE RICARD.



ÉTUDES GRECQUES & LATINES


A ANGELO POLLET, STATUAIRE



Athènes respirait la fraîche violette
Depuis le cap Sunium jusques au mont Hymette ;
L’air était embaumé comme un rayon de miel :
Le beau soleil de Grèce étincelait au ciel.
Le jeune Alcibiade aux paroles légères
Partait pour la Sicile avec trois cents galères,
Et de ses grands vaisseaux peints de mille couleurs,
Les poupes ressemblaient à des vases de fleurs ;
Et de tous les côtés une foule enivrée
Descendait en chantant vers le port du Pirée ;
Femmes, enfants, vieillards, matelots, à la fois,
Saluaient leur guerrier de leur puissante voix,
Et l’Hellespont ému jusqu’au fond de l’abîme
Leur répondait de loin d’une façon sublime,
Et du haut de l’Olympe au sommet radieux
Les Muses regardaient avec les demi-dieux,
Et Mars, dieu de la guerre, et la fière Bellone,
Le front pâle et pensif sous leur verte couronne,
Voyaient d’un œil jaloux l’Athénien vanté
Prince de la jeunesse et de la volupté.

O terre de Cécrops, ô ma divine Grèce,
Ton nom seul nous remplit d’amour et d’allégresse,
Et l’on ne sait pas bien, ô peuple merveilleux,
Lesquels sont les héros et lesquels sont les Dieux !




NAISSANCE D’ANNIBAL


L’œil fixé vers le but où son destin le mène,
Il dévore déjà les champs de Trasymène,
Et là, dans son berceau, de ses petites mains,
Il pèse les anneaux des chevaliers romains ;
Quelle que soit la fin que le sort lui destine,
Un grand travail est né pour la race latine ;
Rome, ville orgueilleuse, ah ! crains de l’oublier :
Prépare ton héros, et que ton bouclier,
Quand tu seras de sang et de larmes trempée,
Au jour de la bataille égale cette épée !




A JULES DE SAINT-FÉLIX


Adieu donc, Ilion, sainte maison des Dieux,
Citadelle d’Anchise aux créneaux radieux,
Adieu, parvis secrets, portique où, demi-nue,
La princesse Andromaque, à petits pas venue,

Tendait au roi Priam, couché sur son lit d’or,
Lorsque brillait le jour, le fils chéri d’Hector ;
Adieu, grand Simoïs, adieu, fumante lice,
Qui vit passer l’empire au dur soldat d’Ulysse ;
Autel où se penchait un antique laurier,
Race de Dardanos, peuple fier et guerrier,
Adieu, terre sacrée au parfum d’ambroisie,
Qui régnas si longtemps sur les choses d’Asie ;
Mais que fais-je, imprudent ? Poëte, c’est à vous
Que Virgile appartient, à vous chantre si doux,
André Chénier romain, dont la voix argentine
Chante si bien français sur sa lyre latine.




ÉTUDES ITALIENNES

NAPLES EN 1799

A LA MÉMOIRE D’ANTONIO PACINI
Compositeur jeté sur les pontons anglais malgré la capitulation signée par le cardinal Ruffo.


Naple alors présentait un spectacle sublime,
Le vil bourreau toujours vaincu par la victime,
Carracciolo plus grand sur l’échafaud fatal
Que l’assassin Acton sur son haut piédestal ;

Mario Pagano, traitant de l’autre vie
Dans son livre immortel, honneur de l’Italie,
Cirillo, Carafa, mourant à son côté,
Et couvrant de leur sang la jeune Liberté.
Dans ce cercle sacré, le divin Cimarose,
Le gai Napolitain à la bouche de rose,
Étonné de se voir parmi tous ces lauriers,
Le frère des savants et celui des guerriers :
La jeune Pimentel montant à la potence,
Une main dans la main de la belle Décence,
Et les anciens Romains sortant de leurs tombeaux
Pour contempler ravis tous ces martyrs nouveaux ;
Et le Vésuve enfin tout à coup faisant taire
Les sourds mugissements de son vaste cratère,
Et comprimant sa rage et ses feux souterrains,
Pour laisser le champ libre aux fureurs des humains.
Cet éternel volcan qui de sa lave inonde
Depuis les jours d’Adam le sein brûlant du monde,
Et dans la Vicaria, rassasiés enfin,
Les assassins cuvant du sang au lieu de vin,
Et de mille couleurs la terre diaprée,
La lune se levant sur l’île de Caprée,
Le cadavre noyé de l’illustre amiral
Livide se dressant sous le balcon royal,
Et le roi Ferdinand voyant cette figure
Lui demander enfin la sainte sépulture,
Et la nuit poursuivant sa marche dans les cieux,
Et le ciel étoilé, splendide et radieux,
Comme aux heures de paix, de bonheur et de fête,
Qui des villas du golfe illuminaient le faîte ;
Le Pausilippe, où dort le poëte latin,
Silencieux et calme à l’horizon lointain,
Et la chèvre toujours grimpant d’un pied agile
Sur les rochers poudreux du tombeau de Virgile.




A TERESA CONFALONIERI

IMITÉ DE G. RICCIARDI



Toi qui portas si haut pour ta chère Italie
Du dévouement sacré la sublime folie,
Regarde, ô magnanime, ah ! regarde des cieux
Le spectacle imposant qui s’étend sous tes yeux,
Et dans ce grand moment de solennel silence,
Vers l’union enfin fait pencher la balance.
Sainte de la patrie, en cet auguste lieu
Assise dans le ciel parmi les saints de Dieu,
Avec ces deux martyrs auxquels la mort te lie,
Avec les Bandiera protége l’Italie,
Et de ton doigt divin, à l’heure du danger,
Comme unique ennemi, montre-lui l’étranger !
Et nous, Français, et nous, pour les peuples eu peine,
Pour l’affranchissement de notre race humaine,
Du lointain avenir préparons les décrets,
Et gardons ce faisceau, symbole du progrès,
Plus encore que l’épée, en cette grande guerre,
Qu’il soit le bouclier qui sauvera la terre !
Où serions-nous, hélas ! si nos braves aïeux,
Dont l’âme en ce moment nous regarde des cieux,
S’arrêtant tout à coup dans l’ardente carrière,
Se fussent rejetés pâlissants en arrière,
Et, rappelant la nuit qui venait de finir,
Eussent dit au passé d’étouffer l’avenir,
Et de faire rentrer en sa folle colère
La jeune Liberté dans le sein de sa mère !

Si la démocratie est née avant le temps,
Et si sa fleur n’a pas attendu le printemps,
Il faut de plus d’amour l’environner encore,
Et de plus de baisers caresser son aurore,
Car ce dernier enfant des révolutions,
Il est le bien-aimé, l’élu des nations,
Et déjà vers le ciel lève sa tête blonde,
Belle comme le front de l’avenir du monde !




RÉPONSE DE GIUSTI A CETTE PAROLE :

L’ITALIE EST LA TERRE DES MORTS



Étrangers, en passant du séjour de la vie
Dans ce lieu sépulcral,
Qu’y venez-vous chercher et quelle est votre envie ?
Cet air vous fera mal.

Puisqu’a sonné pour nous le glas des funérailles,
Pourquoi tous ces efforts ?
Pourquoi nous enchaîner et ronger nos entrailles
Dans la fosse des morts ?

Pères de l’Occident, trépassés que nous sommes,
A vos pleurs condamnés,
Nous étions déjà grands sur la terre des hommes,
Que vous n’étiez pas nés !


O trépas glorieux, nuit pareille à l’aurore,
O magnifique deuil !
Vigilant fossoyeur, enterre, enterre encore,
Couvre bien le cercueil !

Cependant le soleil, dans l’atmosphère ardente,
Veille comme un flambeau,
Et la rose, et l’olive, et la vigne pendante,
Entourent le tombeau.

Autour du monument de l’antique poussière
Se taisent tous les vents ;
Quel divin catafalque et quel beau cimetière
Envié des vivants !

Chantez le Requiem, préparez tous les baumes
Qui conservent les corps,
Mais le Dies iræ n’est-il pas un des psaumes
De l’office des morts !




LA JEUNE FEMME

(LÉOPARDI)


Par un sentier longeant la mer et les collines
Parfumé d’aloès et de senteurs divines,
Elle allait, et jamais la lumière des cieux
Ne vit rien d’aussi pur et d’aussi glorieux ;

La brise avec douceur caressait son visage
Et les petits oiseaux chantaient sur son passage.
Comme ils sont beaux et courts, au terrestre séjour,
Les moments du jeune âge et du premier amour !
Voilà que tout à coup la tempête s’élève,
Tout se trouble et s’émeut, dans l’air et sur la grève ;
La mer rugit et monte, et de sa voix d’airain
L’ouragan parle en maître et barre le chemin ;
Elle hésite un instant, la belle jeune femme,
Et le doigt sur la bouche interroge son âme,
Et puis baissant la tête elle presse le pas,
Et pour mieux résister se croise les deux bras ;
Comme le frêle esquif fend la vague marine,
Elle fendait le vent de sa tendre poitrine ;
A travers la tempête et le ciel en courroux,
La brave jeune femme allait au rendez-vous ;
Son châle et ses cheveux rejetés en arrière,
Intrépide elle avance en son âpre carrière,
Mais elle sent, hélas ! malgré tous ses efforts,
Ses vêtements mouillés se coller sur son corps ;
Et l’éclair éblouit et brûle sa paupière,
Et le tonnerre éclate, et la nature entière,
Autour d’elle évoquant les ombres du trépas,
Semble se conjurer pour arrêter ses pas ;
Cependant peu à peu s’apaisa la tempête,
Les collines au loin découvrirent leur tête,
Dans son manteau de pourpre, à l’horizon vermeil,
Le front humide encor, reparut le soleil ;
Et les oiseaux voyant sa féconde lumière,
Reprirent leurs chansons, mais elle… était de pierre !


ANTONI DESCHAMPS.



VERS DORÉS




L’art ne veut point de pleurs et ne transige pas,
Voilà ma poétique en deux mots : elle est faite
De beaucoup de mépris pour l’homme et de combats
Contre l’amour criard et contre l’ennui bête.

Je sais qu’il faut souffrir pour monter à ce faîte
Et que la côte est rude à regarder d’en bas.
Je le sais, et je sais aussi que maint poëte
A trop étroits les reins ou les poumons trop gras.

Aussi ceux-là sont grands, en dépit de l’envie,
Qui, dans l’âpre bataille ayant vaincu la vie
Et s’étant affranchis du joug des passions,

Tandis que le rêveur végète comme un arbre
Et que s’agitent, — un tas plaintif, — les nations,
Se recueillent dans un égoïsme de marbre.


DANS LES BOIS


D’autres, ― des innocents ou bien des lymphatiques, ―
Ne trouvent dans les bois que charmes langoureux,
Souffles frais et parfums tièdes. Ils sont heureux !
D’autres s’y sentent pris ― rêveurs ― d’effrois mystiques.

Ils sont heureux ! Pour moi, nerveux, et qu’un remords
Épouvantable et vague affole sans relâche,
Par les forêts je tremble à la façon d’un lâche
Qui craindrait une embûche ou qui verrait des morts.

Ces grands rameaux jamais apaisés, comme l’onde,
D’où tombe un noir silence avec une ombre encor
Plus noire, tout ce morne et sinistre décor
Me remplit d’une horreur triviale et profonde.

Surtout les soirs d’été : la rougeur du couchant
Se fond dans le gris bleu des brumes qu’elle teinte
D’incendie et de sang ; et l’angélus qui tinte
Au lointain semble un cri plaintif se rapprochant.

Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe
Et repasse, toujours plus fort, dans l’épaisseur
Toujours plus sombre des hauts chênes, obsesseur,
Et s’éparpille, ainsi qu’un miasme, dans l’espace.


La nuit vient. Le hibou s’envole. C’est l’instant
Où l’on songe aux récits des aïeules naïves…
Sous un fourré, là-bas, là-bas, des sources vives
Font un bruit d’assassins postés se concertant.




IL BACIO




Baiser ! rose trémière au jardin des caresses !
Vif accompagnement sur le clavier des dents
Des doux refrains qu’Amour chante en les cœurs ardents
Avec sa voix d’archange aux langueurs charmeresses !

Sonore et gracieux Baiser, divin Baiser !
Volupté nonpareille, ivresse inénarrable !
Salut ! L’homme, penché sur ta coupe adorable,
S’y grise d’un bonheur qu’il ne sait épuiser.

Comme le vin du Rhin et comme la musique
Tu consoles et tu berces, et le chagrin
Expire avec la moue en ton pli purpurin…
Qu’un plus grand — Goëthe ou Will — te dresse un vers classique.

Moi, je ne puis, chétif trouvère de Paris,
T’offrir que ce bouquet de strophes enfantines :
Sois bénin et, pour prix, sur les lèvres mutines
D’Une que je connais, Baiser, descends, et ris.


CAUCHEMAR


J’ai vu passer dans mon rêve
— Tel l’ouragan sur la grève, —
D’une main tenant un glaive
Et de l’autre un sablier,
Ce cavalier

Des ballades d’Allemagne
Qu’à travers ville et campagne,
Et du fleuve à la montagne,
Et des forêts au vallon
Un étalon

Rouge-flamme et noir d’ébène,
Sans bride, ni mors, ni rêne,
Ni hop ! ni cravache, entraîne
Parmi des râlements sourds
Toujours ! toujours !

Un grand feutre à longue plume
Ombrait son œil qui s’allume
Et s’éteint. Tel, dans la brume,
Eclate et meurt l’éclair bleu
D’une arme à feu.

Comme l’aile d’une orfraie
Qu’un subit orage effraye,
Par l’air que la neige raie,
Son manteau se soulevant
Claquait au vent,


Et montrait d’un air de gloire
Un torse d’ombre et d’ivoire,
Tandis que dans la nuit noire
Luisaient en des cris stridents
Trente-deux dents.




SUB URBE


Les petits ifs du cimetière
Frémissent au vent hiémal,
Dans la glaciale lumière.

Avec des bruits sourds qui font mal,
Les croix de bois des tombes neuves
Vibrent sur un ton anormal.

Silencieux comme des fleuves,
Mais gros de pleurs comme eux de flots,
Les fils, les mères et les veuves

Par les détours du triste enclos
S’écoulent, — lente théorie, —
Au rhythme heurté des sanglots.

Le sol sous les pieds glisse et crie,
Là-haut de grands nuages tors
S’échevèlent avec furie ;


Pénétrant comme le remords,
Tombe un froid lourd qui vous écœure
Et qui doit filtrer chez les morts,

Chez les pauvres morts, à toute heure
Seuls, et sans cesse grelottants,
— Qu’on les oublie ou qu’on les pleure ! —

Ah ! vienne vite le Printemps,
Et son clair soleil qui caresse,
Et ses doux oiseaux caquetants !

Refleurisse l’enchanteresse,
Gloire des jardins et des champs
Que l’âpre hiver tient en détresse !

Et que, — des levers aux couchants, —
L’or dilaté d’un ciel sans bornes
Berce de parfums et de chants,

Chers endormis, vos sommeils mornes !




MARINE


L’Océan sonore
Palpite sous l’œil
De la lune en deuil
Et palpite encore,


Tandis qu’un éclair
Brutal et sinistre
Fend le ciel de bistre
D’un long zigzag clair,

Et que chaque lame
En bonds convulsifs,
Le long des récifs
Va, vient, luit et clame,

Et qu’au firmament
Où l’ouragan erre,
Rugit le tonnerre
Formidablement.




MON RÊVE FAMILIER


Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même,
Ni tout à fait une autre, et m’aime, et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.


Est-elle brune, blonde ou rousse ? — Je l’ignore.
Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix lointaine et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.


PAUL VERLAINE.



LES CENT VERS DORÉS DE LA SCIENCE




J’ai tout vu : la luxuriance
M’a couronné dans mes vingt ans ;
Mais je cherche encor la Science
Sous l’arbre aux rameaux irritants.

Des visions du vieil Homère
J’ai peuplé tous les Alhambras.
— Païenne ou biblique chimère,
Vous m’avez brisé dans vos bras !

Pour m’enivrer, je l’ai saisie,
La coupe d’or, aux mains d’Hébé !
Mais, de mes yeux, dans l’ambroisie,
Ah ! que de larmes ont tombé !

Souvent envolé sur un rêve,
Rouvrant le Paradis perdu,
Sous l’arbre j’ai surpris mon Ève,
Rêveuse après avoir mordu.


J’ai, dans ma jeunesse irisée,
Vécu comme un aérien,
Poursuivant ma blanche épousée
Au contour euphranorien ;

Fuyant la vision brûlante
Que je recherche tant depuis,
J’ai saisi toute ruisselante
La vérité sortant du puits.

J’ai vu Rachel à la fontaine,
Judith, Suzanne et Dalilah ;
J’ai surpris la Samaritaine
A l’heure où Dieu la consola.

Madeleine la pécheresse,
Avec passion je l’aimai !
Et Diane la chasseresse
D’un vert amour du mois de mai.

Diane, je me suis fait pâtre
Pour voir tes pieds nus sur le thym !
D’Aspasie et de Cléopâtre
J’ai rallumé le cœur éteint.

J’ai lu les pages savoureuses
Du beau roman vénitien
Dans le regard des amoureuses
De Giorgione et Titien.

J’ai trouvé la cythéréenne
Dorée au flanc comme un raisin,
Et la pâle hyperboréenne
Ciel dans les yeux et neige au sein.


Ouïssant chanter les sirènes,
J’ai couru cent fois l’Archipel ;
Mais, dans le pays des Hellènes,
Nul ne répond à mon appel.

Vainement je me passionne
Pour la sagesse des anciens,
La Minerve de Sicyone
Garde leurs secrets et les siens.

O mon esprit ! quand tu t’enivres,
Mon cœur est toujours étouffé,
Comme la science en ces livres
Dont j’ai fait un auto-da-fé.

Dieux visibles et dieux occultes,
Du Paradis au Phlégéton,
J’interroge en vain tous les cultes
Depuis l’autel jusqu’au fronton.

Quand je suis avec les athées,
Je vois rayonner Dieu partout ;
Et devant les marbres panthées
Je m’incline et j’adore Tout.

J’ai reconnu l’autel antique
Avec Platon au Sunium ;
Mais j’ai vu l’église gothique,
Et j’ai chanté le Te Deum !

Michel-Ange devant sa fresque
M’ouvre un ciel sombre et radieux ;
Mais Phidias me prouve presque
Que tous ses marbres sont des dieux.


J’ai lu jusqu’aux hiéroglyphes ;
J’ai couru jusqu’au Labrador ;
J’ai, dans le jardin des califes,
Dérobé la tige aux fleurs d’or.

Sur les ailes du vieux Saturne,
J’ai cueilli tout fruit où l’on mord ;
Mais je commence à sculpter l’urne
Où croissent les fleurs de la mort.

Rabbin, prophète, oracle, brahme,
Les sibylles de la forêt,
L’eau qui chante, le vent qui brame,
Ne m’ont jamais dit le secret.

La Vérité — la Poésie
Laissent mon cœur inapaisé,
Et devant le Sphinx de Mysie
Je vais, triste, pâle, brisé.

« Sphinx, révèle-moi le mystère !
Faut-il vivre au ciel éclatant
Avec son âme, — ou sur la terre
Avec son corps toujours flottant ? »

Le Sphinx daigne m’ouvrir son livre
A la page de la raison :
C’est dans sa maison qu’il faut vivre,
La fenêtre sur l’horizon.

La maison, c’est mon corps. La joie
Y fleurit comme un pampre vert ;
La fenêtre où le jour flamboie,
Ce sont mes yeux : le ciel ouvert !




LA MAITRESSE DU TITIEN




O fille de Palma ! Violente adorée,
Poëme que Titien jusqu’à sa mort chanta,
Œuvre folle des Dieux par le soleil dorée
Comme un pampre lascif qu’arrose la Brenta !

Fleur de la volupté, splendide Violante,
Ton nom vient agiter le corps avant le cœur,
Tu soulèves l’amour sur ta lèvre brûlante,
Où les pâles désirs s’abattent tout en chœur.

O fille de l’antique et de la Renaissance,
Espoir des dieux nouveaux, souvenir des anciens.
Païenne par l’éclat et la magnificence,
Histoire en style d’or des cœurs vénitiens,

Sur le marbre un peu blond de ton épaule altière,
Que j’aime tes cheveux à longs flots répandus !
Dans ces spirales d’or que baigne la lumière,
Que de fois en un jour mes yeux se sont perdus !

Palma faisait de toi sa plus pure madone,
La vierge de quinze ans t’adore en ses tableaux ;
Titien faisait de toi Madeleine qui donne,
Qui donne à ses amants son cœur à larges flots.

O femme, tour à tour chaste comme Suzanne
Et faible comme Hélène, — Idéal, Vérité, —
Viens me dire pourquoi, divine courtisane,
Pourquoi Dieu t’a donné cette ardente beauté.


C’est qu’il faut que le cœur à l’esprit s’harmonise ;
Titien cherchait encor les sentiers inconnus :
Pour qu’il eût du génie, ô fille de Venise !
Tu sortis de la mer comme une autre Vénus.

Dans tes yeux noirs et doux sa gloire se reflète ;
Car cet or qu’on croirait au soleil dérobé,
Ces prismes, ces rayons, ces fleurs de sa palette,
Par un enchantement, de tes mains ont tombé.

Oui, grâce à toi, Titien réalisa son rêve :
Sans l’amour à quoi bon les splendeurs de l’autel ?
Dieu commence l’artiste et la femme l’achève :
C’est par la passion qu’on devient immortel.




MADEMOISELLE SAULE-PLEUREUR


Je n’aurais pas donné ses fautes d’orthographe
Pour les meilleurs feuillets de nos plus beaux romans.
L’an passé, j’ai senti ses ensorcellements,
Je veux être aujourd’hui son historiographe :

Elle était fort jolie. Un galant photographe
L’a gravée au soleil avec ses airs charmants ;
Mais qui peindra son corps en ses serpentements ?
Je serais éloquent, si j’étais géographe !


Elle mourut hier après avoir dansé,
En me disant : — Mon Dieu ! c’est donc déjà passé ?
Je meurs sans rien savoir, je meurs comme une bête.

— Tu sais l’amour, lui dis-je, en lui baisant la tête,
Tu sais tout : l’herbe folle a sa fleur et son miel.
Tu peux quitter la terre et te risquer au ciel.




LES QUATRE SAISONS


— Sonnet, que me veux-tu ? — Je chante les saisons !
Le Printemps en sa fleur est l’amoureux poëte
Qui souffle dans les luths de la forêt muette,
Depuis les chênes verts jusqu’aux neigeux buissons.

L’Été, c’est un penseur à tous les horizons :
Le matin il s’éveille aux chants de l’alouette,
On voit jusques au soir flotter sa silhouette,
Tant il aime à cueillir l’épi d’or des moissons.

L’Automne est un critique effeuillant la ramure
Pour voir le tronc de l’arbre et rêver sous le houx :
L’aveugle ! il ne voit pas que la vendange est mûre.

L’Hiver, un misanthrope, un spectateur jaloux
Qui siffle avec fureur, dans l’ouragan qui brame,
Les roses, les épis, les raisins et son âme.


LA BEAUTÉ


Armé du ciseau d’or, le divin Praxitèle
Cherchait dans le paros la Vénus Astarté ;
Mais il ne trouvait pas. « O Vénus immortelle !
» Descends du ciel et parle à mon marbre lacté. »

Du nuage d’argent Vénus descendra-t-elle ?
» Qu’importe ! s’écria Praxitèle irrité :
» Daphné, Léa, Délie, Hélène, Héro, Myrtelle
» Me donnent par fragments l’idéale beauté. »

L’artiste ainsi créa Vénus victorieuse.
S’il vous eût rencontrée, ô beauté radieuse,
Femme et déesse, amour des hommes et des dieux.

Il eût fait sa Vénus sans détourner les yeux ;
Ou plutôt, embrasé des feux de l’Empyrée,
Il eût brisé son marbre et vous eût adorée.




LE DERNIER MOT DE L’AMOUR


O Femme, que tu sois plébéienne ou princesse,
En dévoilant l’amour, je te cherche où tu es.
Ton cœur est le roman que je relis sans cesse ;
Je ne te connais pas, mais je t’aime ou te hais.

J’ai secoué pour toi l’arbre de la science.
Lis ce livre, ou plutôt cherche ton cœur dedans.
Sur l’espalier d’Éros, si ta luxuriance
Est mûre, ouvre la bouche et mords à belles dents.


C’est la moralité. Mais pourtant, si l’angoisse
Des belles passions t’a pâlie un matin,
Abandonne Vénus et change de paroisse ;

Aime l’amour pour Dieu, c’est encor plus certain :
Repens-toi doucement en filant de la laine,
Et pleure tes péchés comme la Madeleine.




TABLEAUX HOLLANDAIS


J’ai traversé deux fois le pays de Rembrandt,
Pays de matelots — qui flotte et qui navigue, —
Où le fier Océan gémit contre la digue,
Où le Rhin dispersé n’est plus même un torrent.

La prairie est touffue et l’horizon est grand ;
Le Créateur ici fut comme ailleurs prodigue…
— Le lointain uniforme à la fois nous fatigue,
Mais toujours ce pays m’attire et me surprend.

Est-ce l’œuvre de Dieu que j’admire au passage ?
Pourquoi me charme-t-il, ce morne paysage
Où mugissent des bœufs agenouillés dans l’eau ?

Oh ! c’est que je revois la nature féconde
Où Rembrandt et Ruysdaël ont créé tout un monde :
A chaque pas ici je rencontre un tableau.


TABLEAUX HOLLANDAIS


Je retrouve là-bas le taureau qui rumine
Dans le pré de Paul Rotter, à l’ombre du moulin ;
— La blonde paysanne allant cueillir le lin,
Vers le gué de Berghem, les pieds nus, s’achemine.

Dans le bois de Ruysdaël qu’un rayon illumine
La belle chute d’eau ! Le soleil au déclin
Sourit à la taverne où chaque verre est plein,
— Taverne de Brauwer que l’ivresse enlumine.

Je vois à la fenêtre un Gérard Dow nageant
Dans l’air ; — plus loin Jordaens : — les florissantes filles !
Saluons ce Rembrandt si beau dans ses guenilles !

Oui, je te connaissais, Hollande au front d’argent ;
Au Louvre est ta prairie avec ta créature ;
Mais dans ces deux aspects où donc est la nature ?




LA COURONNE D’ÉPINES


Quand le poëte passe en l’avril de sa vie,
Il cueille avec amour les fleurs de son chemin,
La grappe du lilas, l’étoile du jasmin,
Le doux myosotis dont son âme est ravie.

Tantôt c’est pour Ninon, tantôt c’est pour Sylvie ;
Pour orner le corsage ou pour fleurir la main ;
— Souvenirs de la veille — espoir du lendemain,
O poëtes, cueillez ! le ciel vous y convie.


Cueillez, car ces fleurs-là sont les illusions !
Poëtes, suivez-les, vos blanches visions,
Dans le monde idéal, sous les splendeurs divines.

Mais, quand vous n’aurez plus la couronne de fleurs,
Ne vous étonnez pas de répandre des pleurs,
Car vous aurez alors la couronne d’épines
Au front.




ÉPITHAPHE DU POETE


L’heure a sonné : j’ai vu s’enfuir la charmeresse
Qui couronne l’amour et chante les vingt ans,
Qui suspend des rayons à ses cheveux flottants,
Et qui m’a dit adieu pour dernière caresse.

J’ai suivi trop souvent la pâle chasseresse
Sous les pampres brûlés, dans les bois irritants.
Les folles passions ont dévoré mon temps,
Cher temps perdu ! Regrets d’une âme pécheresse

La coupe est épuisée et j’en ai vu le fond :
J’ai répandu mon cœur en larmes comme en fêtes ;
Passions, passions, vos vendanges sont faites !

Voici la mort qui vient. Dans l’abîme profond
Je descends ; mais je crois à nos métamorphoses.
Tu me réveilleras, Aurore aux doigts de roses.


MOLIÈRE


Racine est presque un Grec, Corneille est un romain ;
Molière, tout Français, a marqué son chemin
Sur le vieux sol gaulois avec sa muse franche,
Qui marchait nez au vent et le poing sur la hanche,
Œil vif, gorge orgueilleuse et bonnet de travers,
Raillant les faux atours autant que les beaux airs ;
Belle fille, portant sa dent inassouvie
Sur les travers du monde et les fruits de la vie,
En faisant éclater, du soir jusqu’au matin,
Sa gaîté pétillante et son rire argentin,
Comme on voit la grenade, au fond d’or des campagnes,
Ouvrir sa lèvre rouge au soleil des Espagnes.

Le roi Louis Quatorze a traversé le Rhin,
Mais que nous reste-t-il de ce bruit souverain ?
Il nous reste Molière et sa verte ironie :
La conquête, c’est l’art ; le roi, c’est le génie !
Si Louis revenait du royaume des morts
Sourire à son passé, sans peur, non sans remords,
Évoquant sa première ou dernière victoire,
Recherchant son Paris, recherchant son histoire,
Il ne trouverait, en sortant du tombeau,
Que ta maison, Molière, un Versailles plus beau !
Arche sainte, qui vogue et porte d’âge en âge
Le rire des aïeux, le meilleur héritage ;
Panthéon tout vivant, glorieuse maison,
Où le pampre fleurit aux mains de la raison ;
Où, comme un beau fruit mûr sur l’espalier qui ploie,
On voit s’épanouir et rayonner la joie ;

Où la gaîté gauloise, âme de la chanson,
Court comme un soleil d’or sur la blonde moisson ;
Où l’on entend sonner tes grelots, ô Folie !
Toi qu’adorait Érasme en sa mélancolie.

Molière ! qui dira les larmes de son cœur,
Quand son esprit jetait un cri grave ou moqueur ;
Quand le rire charmant, familier à Montaigne,
A tous ceux dont l’esprit est gai, dont le cœur saigne,
Passait sur sa figure inquiète, où Mignard
Trouvait la passion, la poésie et l’art ?

Pour lui la Vérité, dans sa verve brûlante,
Sortait du fond du puits encore ruisselante,
Et dans sa coupe d’or ou dans son broc divin,
Miracle de son art, l’eau se changeait en vin !
Dans son puissant amour, quand il l’avait saisie
A plein corps, il disait : Je tiens la poésie !
Muse au masque rieur, vivante Vérité,
De sa belle action couvrant sa nudité.
Saluons, saluons, cette muse hardie,
Montrant sa jambe fière en plein marbre arrondie,
Et son rire gaulois armé de blanches dents,
Et ses beaux yeux taillés dans les prismes ardents.

Comme on voit en avril les vives giroflées
Égayant votre front, ruines désolées,
Molière, c’est le rire éclatant et profond
Qui survivra toujours aux choses qui s’en vont.


ARSÈNE HOUSSAYE.



RÉMINISCENCE




Il est de fins ressorts dont la marche ignorée
— Ni savants, ni rêveurs, n’ont deviné comment —
Va dans un coin de l’âme éveiller brusquement
Le parfum d’une fleur autrefois respirée.

Autrefois, le céleste épanouissement
De ta bouche qui rit, cette rose pourprée,
M’avait tout embaumé l’âme… Chère adorée
Qui t’envolas si tôt, l’oubli vint lentement !

Voilà que, ravivant ton image effacée,
Ta grâce tout à coup me vient à la pensée,
Comme l’air qu’un hasard souffle aux musiciens.

D’un soir déjà lointain je reconnais les fièvres :
Et mon cœur a senti refluer à mes lèvres
Une fraîche saveur de baisers anciens.


RÊVE D’ÉTÉ


Je voudrais me plonger dans la source féconde
Où l’herbe au sable fin mêle ses verts réseaux,
Et reposer auprès de la Naïade blonde
Qui s’épanouit là comme une fleur des eaux.

Moi-même j’épandrais de son urne profonde
La nappe bleue et claire où tremblent les roseaux ;
Et parfois je ferais envoler des oiseaux,
Pour voir le reflet noir de leurs ailes sur l’onde.

Ou tandis que l’eau vive, égarée au travers
Des grands arbres, ferait flotter les graines mûres,
Je dirais, amoureux de leurs sentiers couverts,

La fraîcheur de l’Été sous les sombres ramures :
Et la source ferait, de ses plus doux murmures,
Un accompagnement mélodique à mes vers.




L’ASILE


Les vieux tilleuls fleuris embaument… Le parterre,
Abandonné, végète au gré de la saison.
De la grille on ne voit qu’un pan de la maison
Petite et sombre au fond d’un quartier solitaire.

La maison est petite : et d’un air de mystère
Les massifs du jardin bornent son horizon.
Tout ce qu’ont écouté cette ombre et ce gazon
D’extatiques secrets, on voit qu’ils l’ont su taire.


C’est là, c’est dans ce coin qui serait l’univers,
Dans cet ancien logis, et sous ces arbres verts
Pieux comme un préau de couvent catholique,

Qu’en mes rêves je vois deux amants, muets, seuls,
Abriter un bonheur doux et mélancolique,
Ainsi qu’aux soirs de mai l’arome des tilleuls.




DÉDICACE


Comme j’ai poursuivi des mirages heureux
Au fond de tes grands yeux où le rêve s’azure,
Je veux, pour te payer ma dette avec usure,
Te faire un monument de mes vers amoureux.

Comme tes yeux m’ont fait des peines sans mesure,
Mes vers, en t’exaltant, te seront rigoureux :
Car ton nom nulle part ne sera dit par eux,
Et de le bien garder ta tombe sera sûre !

Alors, tu connaîtras aussi les regrets vains.
Ta forme sculpturale et tes contours divins
Vivront dans une image en bronze pur coulée,

Mais que l’artiste aura, par un arrêt fatal,
Condamnée à durer un âge de métal,
D’impénétrables plis barbarement voilée.


LÉON VALADE.



LES FENÊTRES




Las du triste hôpital et de l’encens fétide
Qui monte en la blancheur banale des rideaux
Vers le grand crucifix ennuyé du mur vide,
Le moribond, parfois, redresse son vieux dos,

Se traîne et va, moins pour chauffer sa pourriture
Que pour voir du soleil sur les pierres, coller
Les poils blancs et les os de sa maigre figure
Aux fenêtres qu’un beau rayon clair veut hâler.

Et sa bouche, fiévreuse et d’azur bleu vorace,
Telle, jeune, elle alla respirer son trésor,
Une peau virginale et de jadis ! encrasse
D’un long baiser amer les tièdes carreaux d’or.

Ivre, il vit, oubliant l’horreur des saintes huiles,
Les tisanes, l’horloge et le lit infligé,
La toux. Et quand le soir saigne parmi les tuiles,
Son œil, à l’horizon de lumière gorgé,


Voit des galères d’or, belles comme des cygnes,
Sur un fleuve de pourpre et de parfums dormir
En berçant l’éclair fauve et riche de leurs lignes
Dans un grand nonchaloir chargé de souvenir !

Ainsi, pris du dégoût de l’homme à l’âme dure,
Vautré dans le bonheur, où tous ses appétits
Mangent, et qui s’entête à chercher cette ordure
Pour l’offrir à la femme allaitant ses petits,

Je fuis et je m’accroche à toutes les croisées
D’où l’on tourne le dos à la vie, et, béni,
Dans leur verre lavé d’éternelles rosées
Que dore le matin chaste de l’Infini

Je me mire et me vois ange ! Et je meurs, et j’aime
— Que la vitre soit l’art, soit la mysticité, —
À renaître, portant mon rêve en diadème,
Au ciel antérieur où fleurit la Beauté !

Mais, hélas ! Ici-bas est maître : sa hantise
Vient m’écœurer parfois jusqu’en cet abri sûr,
Et le vomissement impur de la bêtise
Me force à me boucher le nez devant l’azur.

Est-il moyen, mon Dieu qui voyez l’amertume,
D’enfoncer le cristal par le monstre insulté,
Et de m’enfuir, avec mes deux ailes sans plume,
— Au risque de tomber pendant l’éternité ?


LE SONNEUR


Cependant que la cloche éveille sa voix claire
A l’air pur et limpide et profond du matin
Et passe sur l’enfant qui jette pour lui plaire
Un angelus par brins de lavande et de thym,

Le sonneur effleuré par l’oiseau qu’il éclaire,
Chevauchant tristement en geignant du latin
Sur la pierre qui tend la corde séculaire,
N’entend descendre à lui qu’un tintement lointain.

Je suis cet homme. Hélas ! de la nuit désireuse,
J’ai beau tirer le câble à sonner l’idéal,
De froids Péchés s’ébat un plumage féal,

Et la voix ne me vient que par bribes et creuse !
Mais, un jour, fatigué d’avoir enfin tiré,
O Satan, j’ôterai la pierre et me pendrai.




A CELLE QUI EST TRANQUILLE


Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête
En qui vont les péchés d’un peuple, ni creuser
Dans tes cheveux impurs une triste tempête
Sous l’incurable ennui que verse mon baiser.
 
Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes
Planant sous les rideaux inconnus du remords,
Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,
Toi qui sur le néant en sais plus que les morts.


Car le Vice, rongeant ma native noblesse,
M’a comme toi marqué de sa stérilité,
Mais tandis que ton sein de pierre est habité
 
Par un cœur que la dent d’aucun crime ne blesse,
Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,
Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.




VERE NOVO


Le printemps maladif a chassé tristement
L’hiver, saison de l’art serein, l’hiver lucide,
Et dans mon être à qui le sang morne préside
L’impuissance s’étire en un long bâillement.

Des crépuscules blancs tiédissent sous mon crâne
Qu’un cercle de fer serre ainsi qu’un vieux tombeau,
Et, triste, j’erre après un Rêve vague et beau,
Par les champs où la séve immense se pavane.

Puis je tombe, énervé de parfums d’arbres, las,
Et creusant de ma face une fosse à mon Rêve,
Mordant la terre chaude où poussent les lilas,

J’attends en m’abîmant que mon ennui s’élève…
— Cependant l’Azur rit sur la haie en éveil,
Où les oiseaux en fleur gazouillent au soleil.




L’AZUR




De l’éternel Azur la sereine ironie
Accable, belle indolemment comme les fleurs,
Le poëte impuissant qui maudit son génie
A travers le désert stérile des Douleurs.

Fuyant, les yeux fermés, je la sens qui regarde
Avec l’intensité d’un remords attérrant.
Mon âme vide. Où fuir ? Et quelle nuit hagarde
Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant ?

Brouillards, montez ! versez vos cendres monotones
Avec de longs haillons de brume dans les cieux
Que noiera le marais livide des automnes,
Et bâtissez un grand plafond silencieux !

Et toi, sors des étangs Léthéens et ramasse
En t’en venant la vase et les pâles roseaux,
Cher Ennui, pour boucher d’une main jamais lasse
Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.

Encor ! que sans répit les tristes cheminées
Fument, et que de suie une errante prison
Éteigne dans l’horreur de ses noires traînées
Le soleil se mourant, jaunâtre, à l’horizon !


— Le ciel est mort. — Vers toi, j’accours ! Donne, ô Matière,
L’oubli de l’Idéal cruel et du Péché
À ce martyr qui vient partager la litière
Où le bétail heureux des hommes est couché,

Car j’y veux, puisque enfin ma cervelle, vidée
Comme le pot de fard gisant au pied d’un mur,
N’a plus l’art d’attifer la sanglotante idée,
Lugubrement bâiller vers un trépas obscur…

En vain ! l’Azur triomphe, et je l’entends qui chante
Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix pour plus
Nous faire peur avec sa victoire méchante,
Et du métal vivant sort en bleus angelus !

Il roule par la brume, indolent, et traverse
Ta peurese agonie ainsi qu’un glaive sûr.
Où fuir, dans la révolte inutile et perverse ?
Je suis hanté. L’Azur ! l’Azur ! l’Azur ! l’Azur !




LES FLEURS


Des avalanches d’or du vieil azur, au jour
Premier, et de la neige éternelle des astres,
Mon Dieu, tu détachas les grands calices pour
La terre jeune encore et vierge de désastres ;


Le glaïeul fauve, avec les cygnes au col fin,
Et ce divin laurier des âmes exilées
Vermeil comme le pur orteil du séraphin
Que rougit la pudeur des aurores foulées ;

L’hyacinthe, le myrte à l’adorable éclair,
Et, pareille à la chair de la femme, la rose
Cruelle, Hérodiade en fleur du jardin clair,
Celle qu’un sang farouche et radieux arrose !

Et tu fis la blancheur sanglotante des lys
Qui, roulant sur des mers de soupirs qu’elle effleure,
A travers l’encens bleu des horizons pâlis
Monte rêveusement vers la lune qui pleure !

Hosannah sur le cistre et sur les encensoirs,
Notre Père, hosannah du jardin de nos limbes !
Et finisse l’écho par les mystiques soirs,
Extase des regards, scintillement des nimbes !

O Père, qui créas en ton sein juste et fort,
Calices balançant la future fiole,
De grandes fleurs avec la balsamique Mort
Pour le poëte las que la vie étiole.




SOUPIR


Mon âme vers ton front où rêve, ô calme sœur,
Un automne jonché de taches de rousseur,
Et vers le ciel errant de ton œil angélique,

Monte, comme dans un jardin mélancolique,
Fidèle, un blanc jet d’eau soupire vers l’Azur !
— Vers l’Azur attendri d’octobre pâle et pur
Qui mire aux grands bassins sa langueur infinie,
Et laisse, sur l’eau morte où la fauve agonie
Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon,
Se traîner le soleil jaune d’un long rayon.




BRISE MARINE


La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux,
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe,
O nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend,
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages,
Sont-ils ceux que le vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots…
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !


A UN PAUVRE


Prends le sac, Mendiant. Longtemps tu cajolas
— Ce vice te manquait — le songe d’être avare ?
N’enfouis pas ton or pour qu’il te sonne un glas.

Évoque de l’Enfer un péché plus bizarre.
Tu peux ensanglanter les sales horizons
Par une aile de Rêve, ô mauvaise fanfare !

Au treillis apaisant les barreaux de prisons,
Sur l’azur enfantin d’une chère éclaircie,
Le tabac grimpe avec de sveltes feuillaisons,

Et l’opium puissant brise la pharmacie !
Robes et peau, veux-tu lacérer le satin,
Et boire en la salive heureuse l’inertie ?

Par les cafés princiers attendre le matin ?
Les plafonds enrichis de nymphes et de voiles,
On jette, au mendiant de la vitre, un festin.

Et quand tu sors, vieux dieu, grelottant sous tes toiles
D’emballage, l’aurore est un lac de vin d’or,
Et tu jures avoir au gosier les étoiles !

Tu peux même, pour tout répandre ce trésor,
Mettre une plume noire à ton feutre ; à complies
Offrir un cierge au Saint en qui tu crois encor.

Ne t’imagine pas que je dis des folies.
Que le diable ait ton corps si tu crèves la faim,
Je hais l’aumône utile et veux que tu m’oublies.

Et, surtout, ne va pas, drôle, acheter du pain !


ÉPILOGUE


Las de l’amer repos où ma paresse offense
Une gloire pour qui jadis j’ai fui l’enfance
Adorable des bois de roses sous l’azur
Naturel ! et plus las sept fois du pacte dur
De creuser par veillée une fosse nouvelle
Dans le terrain avare et froid de ma cervelle,
Fossoyeur sans pitié pour la stérilité,
— Que dire à cette Aurore, ô Rêves, visité
Par les roses, quand, peur de ses roses livides,
Le vaste cimetière unira les trous vides ? —
Je veux délaisser l’Art vorace d’un pays
Cruel, et, souriant aux reproches vieillis
Que me font mes amis, le passé, le génie,
Et ma lampe qui sait pourtant mon agonie,
Imiter le Chinois au cœur limpide et fin
De qui l’extase pure est de peindre la fin
Sur ses tasses de neige à la lune ravie
D’une bizarre fleur qui parfume sa vie
Transparente, la fleur qu’il a sentie, enfant,
Au filigrane bleu de l’âme se greffant.
Et, la mort telle avec le seul rêve du sage,
Serein, je vais choisir un jeune paysage
Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.
Une ligne d’azur mince et pâle serait
Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,
Un fin croissant perdu par une blanche nue
Trempe sa corne calme en la glace des eaux,
Non loin de trois grands cils d’émeraude, roseaux.


STÉPHANE MALLARMÉ.

A L’ENFANT BLONDE


Oh ! si tu pouvais, comme la sirène,
Emporter mon cœur dans le fond des eaux,
Dans un clair palais, où tu serais reine,
Dans un palais clair tout rempli d’oiseaux,

Où près des bassins faits de porcelaine,
Pleins de nénuphars et de longs roseaux,
Je m’endormirais en ta chère haleine,
Sentant sur mon cœur la fraîcheur des eaux.

Oh ! si tu pouvais comme la sirène
Retremper mon âme en l’air virginal
D’un palais d’argent, d’or et de cristal,

Où mon seul devoir, ô ma souveraine,
Serait sous un ciel toujours musical,
D’adorer sans fin ton corps lilial.




HÔPITAL


Des enfants qui souffraient parce qu’ils étaient nés,
Des femmes qui mouraient pour les avoir fait naître,
Des hommes qui criaient comme font les damnés,
Et qui voulaient la mort afin de ne plus être ;

Des vieillards qui traînaient, — mornes, abandonnés,
Le néant dans le cœur, le néant dans la tête, —
Le long des tristes murs les débris de leur bête :
— Quand je sortis de là, j’allai je ne sais où,
Je marchai le cerveau malade, à l’aventure,
Je regardai sans voir, comme ferait un fou,
Le ciel, les arbres verts, bercés dans le murmure
D’un matin de printemps, — et restai tout le jour
Le front baissé, cherchant à comprendre où nous sommes,
Dédaigneux du Soleil, et méprisant l’Amour,
Oubliant tout, hormis la misère des hommes !




EN PASSANT PAR UN CHAMP DE FOIRE


Dans une cage de bois blanc,
Où manquait l’espace à ses ailes,
On voyait un aigle vivant
Qui tenait closes ses prunelles ;

Au-dessus de lui murmuraient,
Roucoulaient, agitaient leurs têtes,
Deux colombes qui s’adoraient
Selon l’usage de ces bêtes.

Et par instants l’oiseau royal
Abaissant ses beaux yeux moroses,
Regardait le couple banal,
Qui se contentait de ces choses !




SENECTUS




Morne fatalité, Vieillesse, horreur des yeux,
O Vieillesse, ironie amère dont les Dieux
Se plaisent à railler le néant que nous sommes,
Toi par qui les plus beaux et les meilleurs des hommes
Sont déchus, dégradés, sont tout chargés de maux,
Et courbés vers le sol comme des animaux,
Pourquoi subissons-nous l’horreur de ton outrage ?
— Dieux du sublime éther, nous sommes votre ouvrage,
Le plus cher cependant et le plus précieux :
Vous nous avez donné votre âme et mis les cieux
Dans nos regards, et fait de la femme un calice,
Une aurore, une neige : or, par quelle malice,
Avant de la tuer, désirant la flétrir,
Infliger à sa chair la honte de vieillir ? —
Vous nous avez créés et jetés sur la terre,
Dieux du ciel, pour charmer votre ennui solitaire :
Poëtes éternels, ô bizarres rêveurs,
Vous n’êtes donc jamais troublés par nos laideurs,
Et ne souffrez donc pas, lorsque par les années,
Ces roses et ces lys, toutes ces chairs fanées,
Font devant votre rêve un cortége hideux,
Venant salir l’azur tranquille de vos yeux ?




TRISTESSE DES CHOSES




La pierre était triste, en songeant au chêne
Qui libre et puissant croît au grand soleil,
Du haut des rochers regarde la plaine,
Et frissonne et rit quand l’air est vermeil.

Le chêne était triste, en songeant aux bêtes
Qu’il voyait courir sous l’ombre des bois,
Aux cerfs bondissants et dressant leurs têtes,
Et jetant au ciel des éclats de voix.

La bête était triste, en songeant aux ailes
De l’aigle qui monte à travers le bleu
Boire la lumière à pleine prunelles…
Et l’homme était triste, en songeant à Dieu !




A LA NATURE




Pareille en ton caprice aux reines d’Orient,
Bizarre déité, qui fais en souriant
Mourir ceux qui venaient de s’enivrer la tête
Aux parfums de ton corps, à la brûlante fête
Que leur donnaient tes seins d’où ruisselait l’amour :
— Reine, malgré la mort, quand apparaît le jour,
Malgré ta cruauté tranquille, et les mensonges
De tes bras repliés pour enlacer nos songes,
De tes bras nous faisant une aimante prison
Avec tes grands regards d’azur pour horizon,
— Pour tes profonds regards, pour la chaude caresse
De ton sourire d’or, pour toute cette ivresse
Qu’une heure nous buvons à tes lèvres de feu,
Pour les splendeurs de ton palais au plafond bleu,
Pour la claire musique et la belle lumière
De ta chair, pour tes seins en leur fraîcheur première,
Pour le son féminin et le chant de ta voix,
Pour tes baisers, le soir, en la langueur des bois,
Je t’aime, et te bénis de m’avoir donné l’être,
D’avoir fait qu’un instant je te visse apparaître
Dans le rayonnement de ton corps adoré,
— Aux risques du néant, dont tu m’avais tiré !




LE CALME




Le sage aime le calme et la douceur des plantes,
Leurs regards féminins et leur sérénité,
Et le sage aime aussi les bêtes nonchalantes
Qui dorment près de lui dans l’immobilité.

Le soir, quand il succombe au lourd poids de la vie,
Qu’il est las de penser et de rêver toujours,
Il va parmi les bois, et sa tristesse envie
Les fleurs qui vont s’ouvrir à de calmes amours.

Car Dieu semble n’avoir créé dans notre tête
Que stériles tourments et vaine activité,
Réservant ici-bas pour la plante et la bête
Le calme bienheureux de la passivité.


HENRI CAZALIS



LASSITUDE




La pensée a des jours ineffablement calmes,
Où la gloire effraierait comme un vice ; où les palmes,
Où les bravos, où tout appareil de grandeur
Déconcertent le goût et blessent la pudeur.
On vit, on est content de vivre ! Les plans vastes
Sont bien loin ! On est las de chercher des contrastes :
Et l’on accorde au cœur trop longtemps tourmenté
Les plaisirs endormeurs de l’uniformité.
Alors, sur le chemin banal si l’on coudoie
Un camarade ancien, et s’il voit cette joie
Sans chaleur, sans rayon, qui ressemble à l’ennui,
Il se sent tout glacé quand il rentre chez lui !
Si le nom d’un héros alors monte à la lèvre,
Ce n’est pas Bonaparte ou Dante ; c’est Penthièvre,
Ou Rollin, ou plutôt, dans un bourg ignoré,
Quelque vieux pédagogue ou quelque doux curé !
Plus de roman, plus d’ode ardente ; plus de livre
Où la verve possède, où la parole enivre ;

Mais un répertoire humble, à peu près souriant,
Et Gessner, et Goldsmith, et surtout Florian,
Inventant, pour charmer la France encor prospère,
Les tendres embarras d’un Arlequin Bon père !
O torrents généreux que Mozart épanchait,
Pleurs du violoncelle, et sanglots de l’archet,
Taisez-vous à jamais ! votre murmure entête !
D’ailleurs nous avons mieux ce soir ! comme c’est fête,
Une voisine aimable et qui cherche un mari
Fredonnera sans doute un motif de Grétry,
Et sans doute par elle entraîné vers la lutte,
Le vieil oncle à son tour jouera son air de flûte.
Voyageurs revenus des pays du soleil,
Laissez-nous ! à quoi bon votre Midi vermeil,
Vos danses, vos palais où chantent les cascades
Et vos doñas rêvant à côté des alcades ?
Le seul pèlerinage et le seul paradis
Qui tente maintenant les marcheurs alourdis,
C’est l’éternel parcours du parc, l’unique allée
Qui du coteau sans ombre arrive à la vallée !
Et vous amants, et vous, qui soupirez encor
Après les grands destins, Tasse sans Léonor,
O don Juan sans Elvire, Hamlet sans Ophélie,
Allez ailleurs porter votre mélancolie,
Ici l’on se repose ! ici nous espérons
Découvrir un front pur parmi ces jeunes fronts,
Près de la table à thé, comme au printemps antique,
Rallumer le flambeau du bonheur domestique,
Et changer en mistress quelque timide miss,
Juliette à présent qui deviendra Baucis. —
— Oh ! vains projets conçus pour l’âge où l’espoir tombe
Instincts d’agonisant, préface de la tombe,
Parfois je vous envie, aux moments où, lassé,
Mon avenir me pèse autant que mon passé !

Mais mon amour jaloux me brûle encor la tempe,
Le soleil de mon Dieu vient éteindre ma lampe,
Et j’ai l’horreur du calme, et tout mon être en feu
Demande des douleurs pour l’amour et pour Dieu !




CONCEPCION


Hier, à l’heure où l’essaim folâtre
Des romanesques visions
Dans les campagnes de théâtre
Vient tenter nos illusions,

Ardeur, jeunesse, fantaisie,
Vous avez, — O Concepcion !
O bel oiseau de poésie,
Éclos aux bois où Caldéron

Aimait à voir sous la ramée
Passer les muses au grand vol ! —
Converti mon âme charmée
Aux douceurs du ciel espagnol.

J’avais horreur des cantatilles
Sous les balcons des posadas,
Des caméristes, des mantilles,
Et de ces ollas podridas


Dont vivent depuis vingt années
Les compilateurs les moins lus,
Thème usé, grenades fanées
Dont le libraire ne veut plus !

J’étais fatigué des Mauresques
Qui viennent ici chaque été
Nous imposer leurs pas grotesques
Sans décence et sans volupté ;

Fronts bas où l’humanité manque ;
Corps où rien n’est intelligent ;
Agilité de saltimbanque
Et réserve de vieux sergent !

Quand la foule accueillait les bandes
De tous ces pitres zingari
Qui conduisent leurs sarabandes
Au milieu d’un charivari,

Moi je pleurais les Terpsichores,
Blanches nymphes des jours anciens,
Sous les couchants, sous les aurores
Excitant les musiciens !

Mais vous paraissez ! La basquine
De ses contours roses et blancs
Ceint votre hanche qui taquine
Le désir des yeux indolents,

Et soudain l’Espagne plus pure
Revit par vous, astre des soirs
Par vous sa plus fraîche figure,
Et tous nos cœurs sont des miroirs !


C’est le contraste qu’on demande,
Après Gil Blas et Figaro,
Ce motif de valse allemande
Qui perce sous le boléro,

Cette eau pleurant ses notes tristes
Dans les bassins des Alhambras,
Quand les doigts fous des guitaristes
Racles des airs aux señoras !

C’est, avec sa grâce guerrière,
L’Espagne des Campeadors
Raillant l’Espagne roturière,
L’Espagne des toréadors,

C’est doña Florinde ou Chimène
Qui, dans cette évocation,
Reparaît, libre de sa peine,
Heureuse de sa passion,

Tandis que, sous les lourdes grilles
Du monastère d’Avila,
Dans le groupe des chastes filles
Que le vœu chrétien y voila,

Thérèse livre aux chaudes brises
Son front que l’extase a jauni,
Et s’abandonne aux convoitises
De la croix et de l’infini.




A UNE PATRICIENNE



I


Je ne suis pas celui qui s’éprend des fontaines,
Des sables d’or, des lacs, des lueurs incertaines
Que l’aurore répand sur les bois, — et mon cœur
Ne s’éparpille pas dans les notes du chœur
Qu’avec ses fleurs, ses eaux et ses firmaments chante
La nature brutale, ironique et méchante.
Car l’esprit n’est pas là. L’univers cache Dieu,
Le décor ne dit rien du drame, et ce milieu
De rayons aveuglants, d’éphémère verdure,
Ne contient pas l’essence invisible et qui dure.
Aussi, les jours de lutte et d’ennui, si je vais,
Dolent, meurtri, navré d’avoir été mauvais,
Cherchant la foi qui sauve et l’art qui tranquillise,
Ce ne sont pas les champs qui me tentent. — L’église
Petite, et froide, et sombre, et sans tableaux au mur,
M’est d’un attrait plus haut et d’un pouvoir plus sûr.
Là tout parle ; la pierre est vivante ; le prêtre
Me convie à sa suite et me présente au maître ;
L’encens fait un plafond d’azur au monument,
Et, du sommeil des morts réveillés un moment,
Tendres comme un conseil, graves comme un exemple,
Les chrétiens assoupis sous le pavé du temple,

Après avoir souffert pour le devoir commun,
Pascal ou Lesueur, ou Racine, ou Lebrun,
Racontent aux vivants le consolant mystère
Des saints morts pour le Christ, du Christ mort pour la terre.
Ainsi je laisse aller mes heures jusqu’au soir,
Oubliant, contemplant, aspirant ; et l’espoir
Me ressaisit ; je rêve à la grâce féconde,
Et je crois tant à Dieu que je crois presque au monde.
Mais quand la nuit revient et laisse sur Paris
Courir la légion maudite des esprits,
Les cierges sont éteints ; plus d’orgue, plus de psaumes !
Le Verbe fuit mon sein qu’occupent des fantômes !
Où trouver une voix qui m’asservisse au beau,
Un astre familier qui veuille être un flambeau ?
Pour confesser, malgré cette chair tentatrice,
Paul et l’Alighiéri, Marie et Béatrice,
Pour être fort, pour être humain, pour être doux,
Il me faut une église encore !… Je vais à vous !


II


Oh ! le disciple ému vers son autel s’élance !
Par vos regards baissés et par votre silence,
Par ce front rougissant où la fière pudeur
Contient la passion et marque la grandeur,
Par cet accent profond et subtil, par ce geste
Majestueux toujours, quoique toujours modeste ;
Par ces discours d’un mot, par ces élans soudains,
Par l’active pitié qui se tourne en dédains,
En légère épigramme, en puissante colère,
Si quelqu’un devant vous rabaisse Lacordaire,

Ou celui qui pleura, pour jamais orphelin,
Sa mère et son enfant, Elvire et Jocelyn,
Puisqu’ils ont enchanté vos jours enthousiastes
De pieuse éloquence et de poëmes chastes ;
Par vos courroux charmants jurés à Mayerbeer
A cause de son pacte impie avec Luther ;
Par ces ferveurs qui, près d’Ormond et de Montrose,
Vous auraient décidée à cueillir une rose,
La rose de l’adieu, pour aller l’effeuiller
Sur le dernier chemin du roi Charles premier ;
Qui vous auraient jetée, enivrée et soumise,
Dans les processions de l’apôtre d’Assise,
Et qui, plus tôt, sous l’œil effronté des Nérons,
Auraient, dans ce cerveau chrétien, jaloux d’affronts,
Excité l’indomptable appétit des tortures ;
Par cette royauté des consciences pures
Qui sonderaient sans peur l’abîme de l’enfer,
Et se perdraient peut-être à sauver Lucifer ;
Par cette force étrange et mal dissimulée
D’enfant ou de lion ; nature immaculée
Où la grâce est un don moins encor qu’une loi,
Clarté d’en haut, brillez sur moi, veillez sur moi !
Veillez sans le savoir ! Sous la seule influence
D’un entretien parfois et de votre présence,
Je vivrai, j’agirai, je vous glorifierai ;
Et cet anniversaire en restera sacré,
Si l’on me lit plus tard, comme on reparle encore
De ce vendredi saint où Pétrarque vit Laure !


A V… H…


« Vers la terre où bientôt les citrons vont mûrir,
» Vers l’ombre que versait la maison regrettée,
» Vers les sentiers perdus de la grotte enchantée,
» Il nous faut fuir, mon père, ou bien je vais mourir. »
Ainsi chantait Mignon, lasse de trop souffrir.
Ainsi chante mon âme, et la pauvre attristée
Me dit, les yeux en pleurs, de sa voix tourmentée :
« Si tu veux que je vive, oh ! laisse-moi partir ! »
Mais ce qu’elle voudrait, mon âme désolée,
Ce n’est pas l’eau du lac, les fleurs de la vallée,
Le vent toujours léger, le ciel toujours serein :
Il lui faut seulement, pour qu’elle se ranime,
S’agenouiller, tremblante, au Panthéon sublime
Où resplendit votre œuvre, ô maître souverain !




A MON CHER PETIT VICTOR


Quand j’ai gagné tous ces volumes,
J’étais encor petit garçon ;
Mais j’usais très-vite mes plumes
Et j’apprenais bien ma leçon.


Maintenant que mon front grisonne,
Je ressuscite et je souris,
Fils bien aimé, quand je te donne
Mon trésor d’enfant, mes vieux prix.

Ah ! bientôt tu sauras les lire !
Bientôt tu comprendras, Victor,
Pindare, maître de la lyre,
Et Cicéron à la voix d’or !

Théognis, Tyrtée et Ménandre
Te diront la loi des vertus,
Et tu seras heureux d’entendre
Ces chrétiens nés avant Jésus !

Bientôt tu salueras dans l’ombre
Où brûle une fauve rougeur,
Tacite, inexorable et sombre,
Fulminant son verbe vengeur !

Bientôt Eschyle, ardent et libre,
Solon, majestueux et doux,
Feront tressaillir chaque fibre
De ton bon cœur qui bat pour nous :

Car l’esprit des choses divines
En toi déjà trouve un écho ;
Où tu ne sais pas, tu devines,
Et tu dis juste un chant d’Hugo !




MISERRIMUS




La poésie aussi compte ses Lapeyrouses,
Marins prédestinés aux tempêtes jalouses,
Dignes pourtant d’un meilleur sort ;
Voyageurs qui partaient sous les blondes étoiles,
Heureux, fiers du bon vent qui soufflait dans leurs voiles,
Mais qui n’ont pas trouvé de port !

Au moins pour quelques-uns il reste sur la grève
Un blanc et doux fanal, une écharpe qu’on rêve,
Et qui contraint à croire en Dieu ;
Mais moi, je m’en irai, pauvre astre solitaire,
Sans clarté fraternelle, et je fuirai la terre
Sans avoir à qui dire adieu.


PHILOXENE BOYER.



A CELLE QUI EST TROP LOIN




Veux-tu, sur les grands monts aux vertes chevelures,
Où l’haleine des soirs balsamiques t’attend,
Voir aux molles lueurs de Vesper hésitant,
Des chevriers tardifs les étranges allures ;

Et sur ces flancs ouvrés en mille dentelures
Me dire ces vieux airs où le cœur se plaît tant,
D’une bouche enfantine et le sein palpitant
Comme un doux gonflement de divines voilures ?

Viens ! des cieux rajeunis s’épanche une vertu
Fluide, et qu’on dirait par un Dieu distillée ;
Octobre est glorieux et de soleil vêtu ;

L’automne au front changeant simule une aprilée.
C’est la saison d’aimer qui refleurit… Viens-tu ?
Mais tu ne viendras pas, triste, ô triste exilée !


LES DÉLIVRÉS


Tous ceux qui s’appelaient en se tendant les bras,
Grands éplorés toujours loin de leurs Eurydices,
Martyres des exils plus longs que les supplices,
Cher ange de la Mort, tu les rapprocheras.

Tu sculptes dans l’éther de bien beaux Alhambras,
Pour y perpétuer nos furtives délices,
Et dans ton saint mépris pour les hymens factices,
Où l’homme a désuni, toi tu réuniras.

Alors tu nous verras, fous de béatitude,
Nous deux que l’existence avait tant séparés,
Nous enivrer d’azur moins que de solitude,

Savourer la douceur d’être enfin délivrés
Et ne sentir jamais notre lèvre assouvie,
Nous étant si peu vus pendant toute la vie !




PLACIDA


Lorsque nous revenons de Perpignan la nuit,
Vers toi mon cœur plus libre et plus léger s’élance
Vers tes yeux alanguis de noble nonchalance,
Pôle mystérieux dont l’aimant me conduit.

Une douceur lactée emplit les cieux : le bruit
Glisse mélodieux à travers le silence.
L’apaisement s’étend ainsi qu’une aile immense ;
La clarté pacifique aux fronts des astres luit.


Et je songe que seule en ton discret réduit
Plein de parfums, de fleurs et de chaude opulence,
Cherchant d’un regard vague un souvenir qui fuit,

Tu daignes me mêler à cette somnolence
Sereine, et que ton rêve intérieur me suit,
O si calme dans ta radieuse excellence.




LES VIERGES


I

Toutes deux mourront vierges.....

II

L’une,
Corps en fleurs et cœur en éveil,
Est une plébéienne brune,
Une brave enfant du soleil.

Vision de grâce robuste,
Elle porte avec dignité
La forte élégance d’un buste
Que Praxitèle eût imité.


Toute une forêt ténébreuse
S’épanouit sur son chignon ;
Luxuriante et plantureuse,
Elle est le rosier d’Avignon.

Comme le fruit d’or sur les branches,
Mûre pour les puissants larcins,
Elle est rhythmique par ses hanches
Et sculpturale par ses seins ;

Et ses belles formes égales
Promettent aux regards tentés
La saveur des nuits conjugales
Et l’espoir des maternités.

III

L’autre, fille de race ancienne,
Blanche orpheline d’un marquis,
Est la pure patricienne,
Type un peu maigre, mais exquis.

Grande comme un grand lis pudique,
Elle mêle, svelte beauté,
Ce fier port de tête héraldique
A la sainte simplicité.

Elle a d’Yseult ou d’Yolande
Le front superbe où rien ne ment,
Triste comme une fleur de lande,
Pâle délicieusement.


Ses pieds divins, ses mains divines
Ressemblent aux joyaux de prix ;
Les élégantes Angevines
Jalousent son charme inappris,

Quand elle va, modeste et sûre,
Rêvant aux vieux rois délaissés,
Et toujours cachant sa blessure
Sous son voile aux plis abaissés.

IV

Telles je vous vois, ô merveilles
D’ineffable ingénuité,
Si diverses et si pareilles,
Sœurs de vertu, sœurs de beauté.

Toujours sœurs ; car la destinée
Vous réserve, pour dernier don,
Une ressemblance obstinée :
L’égalité dans l’abandon.

Renoncez aux bonheurs intimes
Que la pauvreté vous défend ;
Résignez-vous, nobles victimes,
O cœurs de mères sans enfants !


EMMANUEL DES ESSARTS.



SONNETS



ATHÈNES


Quand, les temps accomplis, sous les faisceaux romains
Mourante, se tordait la cité de Minerve,
(Car, splendeur, et génie, et grâce, tout s’énerve !)
On la vit vers le ciel tendre ses blanches mains ;

Remplissant ses palais, le port et les chemins
De soupirs cadencés, que l’avenir conserve ;
Et la muse, qui tient les grands pleurs en réserve,
Pleura longtemps Athène, idole des humains !

Ainsi, poëte, ainsi, quand pour ton corps débile,
Sont arrivés les jours prédits par la Sibylle,
Quand pèse sur ton cœur le genou du trépas ;

Ton agonie exhale une plainte divine ;
Et les Hélas publics, et ceux que l’on devine
Te font de saints honneurs que d’autres rois n’ont pas.


JÉRUSALEM


Quand sous son déïcide et Titus en fureur,
Jérusalem maudite eut fermé sa paupière,
Sans que du temple saint restât pierre sur pierre,
Le corps seul succomba, trop juste objet d’horreur.

Mais d’une autre existence un souffle avant-coureur,
L’âme se dégagea de cette immense bière.
La nouvelle Sion put revivre en saint Pierre ;
Le Pape enfin bénit tonnait l’Empereur.

Ainsi, dès que chez nous sera mort le vieil homme,
De la Jérusalem notre âme ira vers Rome,
La matière à l’Idée et la lettre à l’Esprit,

Car, pour chaque mortel, autant que pour le monde,
L’âge vient où chassant tout alliage immonde ;
Dans l’or pur de son nimbe apparaît Jésus-Christ.




ROME


Quand la Rome d’orgie, après le moindre choc,
Tombait de pourriture, ayant au cœur son chancre,
Ou comme un vieux vaisseau, désarmé de son ancre,
Sur une mer de sang sombrait de roc en roc ;

Guettant mourir la ville, enfoui sous son froc,
Un sale Juif, avec ses maigres doigts de cancre,
Mêlait, broyait le fiel et la fange au lieu d’encre,
Pour insulter la Reine et du glaive et du soc.


Ainsi, quand le péché, qui touche nos fronts pâles,
De hoquets en hoquets nous jette aux derniers râles,
Une voix, qu’on dirait celle du méchant Juif

Ronfle, ricane ou siffle à notre oreille, et navre
D’outrages dégoutants notre prochain cadavre :
Guenille d’oripeau sur qui bave le suif.




PARIS


« Comment mourra Paris ? quels insolents hasards
Oseraient, ce géant, le renverser sur l’herbe ?
Paris qui, d’âge en âge, a noué dans sa gerbe
Les éparses moissons d’Athène et des Césars !

» Lui, palais des palais, et bazars des bazars ;
Le cerveau de l’Europe, et la grâce superbe,
Paris, l’ardent foyer, Paris, la cité-verbe,
Le trône de la guerre et le temple des arts ! »

« — Paris, dort maintenant, le cœur est en phtisie,
Grand corps, vide d’amour, de foi, de poésie,
Qui même ne sent pas quel ver hideux le mord ;

« Paris, que l’âme fuit, où, si loin qu’il s’étende,
La femme est une robe et l’homme un dividende ;
Comment mourra Paris ? — Regardez : il est mort ! »




PRIÈRE SECRÈTE



(Traduit du Russe, de la comtesse Ropstochin.)



Mon Dieu ! toi qui sais tout, oh ! ne m’ordonne pas
D’atteindre aux sombres jours de la froide vieillesse ;
De voir mon corps s’user, et tomber pièce à pièce,
Et la destruction me gagner pas à pas ;
D’être un morne objet d’épouvante,
Ou qu’on suit d’un regard moqueur ;
D’assister enfin, moi vivante,
Aux funérailles de mon cœur !

Grâce ! ne permet pas, mon Dieu ! que je survive
A l’espérance fugitive,
Aux illusions, mon trésor.
Grâce ! qu’avant la nuit mes paupières soient closes,
Tandis que le sourire encor
Effleurera mes lèvres roses !

Je ne veux point peser ma vie au poids des ans ;
La mesurer au cours des heures prolongées ;
Je veux seulement, Dieu des âmes affligées,
Après tant de désirs et de rêves cuisants,
Connaître ce bonheur, qu’un vague espoir devine ;
Voir s’épanouir un seul jour,
Dans toute sa beauté, la fraîche fleur divine
De la jeunesse et de l’amour !


Je veux, un seul été, m’enivrer de délice
Dans la coupe mortelle ; … il faut
Que mon rêve céleste ici-bas s’accomplisse…
Et puis, mon Créateur, rappelle-moi, là-haut,
Où, parmi les soleils, tes magnifiques sables,
Je serai, si tes bras ne me font pas défaut,
Un des esprits impérissables !…

Là-haut, où, quand les temps comme un torrent ont fui,
L’éternité s’allonge, à soi-même pareille ;
Où, — prodige adorable ! — on ne devient pas vieille.
Où le plaisir n’est point le père de l’ennui ;
Là-haut, où rien ne se passe, où rien n’est infidèle ;
Où les félicités, les amours n’ont point d’aile,
demain ne doit plus menacer aujourd’hui.




BOUQUET D’UN ABSENT


A Madame X***


Il est de tristes fleurs qui fleurissent fanées,
Aux crevasses des murs, sur les tours ruinées ;
Le soleil les accable, et le vent orageux
Les déchire, cruel comme nous dans ses jeux.
On les voit cependant, qui se pressent d’éclore,
Comme si dans leur sein devait pleurer l’aurore ;
Comme si la bergère, en l’effeuillant, un jour,
Y devait consulter l’oracle de l’amour !
Car, tout suit une loi fatale ; que l’on boive

Le nectar ou l’absynthe, hélas ! que l’on reçoive
Le jour comme un bienfait ou comme un châtiment,
Il faut naître, il faut vivre… il n’importe comment !

Ainsi, mes pauvres vers, floraison languissante,
Entr’ouvrant leur calice à la rosée absente,
Sous les coups de l’orage, au sifflement moqueur,
S’obstinent à jaillir des fentes de mon cœur ;
Dans l’espoir qu’attendrie à je ne sais quel charme,
Vous leur pourrez donner l’aumône d’une larme,
Et que, même à la fête où l’on vous aime tant,
Votre grâce en fera sa parure un instant…
Tout meurtris, laissez-les vous chercher et vous suivre,
Et qu’ils meurent du moins… comme je voudrais vivre
Ou si, par un miracle, on les voit refleurir,
Qu’ils vivent à vos pieds… comme on voudrait mourir !




TERZA RIMA


Comme un poison subtil redoutons la pensée.
Moi, si j’avais vingt fils, ils auraient vingt chevaux
Qui, sous les grands soleils ou la bise glacée,

Les emportant joyeux, et par monts et par vaux,
Devanceraient la flèche et l’oiseau dans leurs courses :
Ils n’entendraient jamais parler de leurs cerveaux ;


La matière partout leur créerait des ressources,
Tout leur serait festin ; leur soif à tous moments
Boirait le Malvoisie ou l’eau froide des sources ;

Des chiens de tous poils les suivraient écumants.
Ils s’époumoneraient dans un cornet d’ivoire
A sonner le trépas aux sangliers fumants ;

Des broussailles pour lit, un étang pour baignoire,
Ils dormiraient beaucoup, et rêveraient fort peu,
Se portant comme Hercule, et mettant là leur gloire ;

Puis l’hiver, ils auraient et l’orgie et le jeu,
Tout ce qui ne sent pas la science et l’école…
Des cartes ? en voilà !… mais un livre, grand Dieu !

Un livre ! ils y pourraient trouver une parole
Qui desséchât leur sang, épouvantât leurs nuits,
Bouleversât leurs nerfs, rendît leur raison folle…

Ils pourraient devenir, un jour, ce que je suis !




ÉPISODE


De l’horrible penser, suis-je un moment vainqueur,
L’espoir de tous côtés, rentre à flots dans mon cœur.
Alors les beaux projets, les fêtes de famille,
Les lectures, les jeux, le soir sous la charmille,
Les déjeuners au bois, avec quelques voisins,
Dont les enfants, porteurs d’un panier de raisins,
Vont, par l’anse d’osier, le suspendre à la selle
D’un âne, qu’une blonde et rose demoiselle

Monte déjà, riante, et semblable en son air
A Charlotte, au front pur, qui rendit fou Werther !
Et l’on part sans songer à l’orage qui plane,
Et toujours je me trouve un peu trop près de l’âne.
« — Prenez garde, dit-elle, il vous ferait du mal,
Et vous ne pourriez plus, demain, danser au bal
Avec votre cousine Alix. » — « Ne vous déplaise,
Ma cousine est bien loin. »

Ma cousine est bien loin. » Mais le panier qui pèse
Fait chavirer le trône ; et, de son embarras,
Plus belle encor, la reine a glissé dans mes bras…
Elle crie, elle rit… et les mères accourent.
Maudits soient les fâcheux amis qui nous secourent
Et nous tirent d’affaire au plus beau du danger !…
Cependant on arrive ; il faut tout arranger
Pour le joli repos… la pluie alors commence,
Et moi, qu’un rien ramène à ma terreur immense,
Je m’assieds à la pluie, et sans suivre des yeux
La blonde jeune fille et les enfants joyeux !!


ÉMILE DESCHAMPS.



SONNETS

——

PAYSAGE



A l’abri de l’hiver qui jetait vaguement
Sa clameur, dans la chambre étroite et bien fermée
Où mourait un bouquet fait de ta fleur aimée,
Parmi les visions de l’étourdissement ;

Pendant qu’avec la joie extrême d’un amant
Je froissais d’un cœur las et d’une main pâmée
L’étoffe frémissante et la chair embaumée,
Mon sang montait plus lourd à chaque battement.

J’avais le souvenir d’un ancien paysage :
Je revoyais, le front penché sur ton visage,
La source pure et claire au milieu des roseaux ;

Et, dans l’ombre où veillait la lampe en porcelaine,
S’ouvraient à la chaleur tiède de mon haleine
Tes froids regards pareils aux larges fleurs des eaux.


LUNE D’HIVER


A travers le réseau des branches que l’hiver
Trace avec la vigueur des dessins à la plume,
La lune, comme un feu qui dans le ciel s’allume,
Montait, luisant au bord du bois couleur de fer.

Tu manquais à mon bras, mignonne, et ton pied cher
A qui marcher fait mal et qui n’a pas coutume
D’aller loin, sur la bande étroite du bitume
Ne faisait pas crier le sable fin et clair.

Pourtant lent et distrait, sous cette grande allée,
Où le bruit de mes pas fait partir la volée
Des rêves vers le sourd abîme de l’azur,

Je crus qu’auprès de moi palpitait quelque chose,
Et, me tournant pour voir rire ta bouche rose,
Je vis mon ombre longue et triste sur le mur.




L’IMAGE


Comme la main distraite et qui n’a pas de thème
Précis, par la vertu secrète d’un aimant,
Décrit, sans y songer et machinalement,
Un contour au hasard jeté, toujours le même ;

Ainsi va ma pensée, et l’éternel problème
De l’amour la ramène à tracer constamment
Dans le cadre naïf d’un ovale charmant
Un sourire indécis et les chers yeux que j’aime.


Et souvent, dans l’azur profond des soirs d’hiver,
Lorsque la lune au front du paysage clair
Pose comme un décor sa lueur métallique,

Seul, dans l’apaisement des soirs silencieux,
Suivant l’éclosion lente et mélancolique
Des étoiles, j’ai pu reconnaître ses yeux.




LA BERGE


Malgré le froid, le ciel est en fête, et l’azur,
Pâle encore, adoucit la lumière adorable ;
Penché sur l’horizon, le soleil favorable
Se répand et ne laisse aucun détail obscur.

La colline montrant au loin sur un fond pur
Le profil dépouillé d’un saule ou d’un érable,
Abrite des maisons blanches, et sur le sable
De la grève un vieux banc se chauffe près d’un mur.

Le jour clair, les coteaux courant comme des ondes,
Et les blanches maisons, et les tonnelles rondes,
Se fondent en accords comme dans un concert :

Un concert où, tenant le devant de la scène,
Entre les joncs fredonne à petit bruit la Seine
Un de ces airs légers que l’on chante au dessert.


LE CARREAU


Derrière l’épaisseur lucide du carreau
Un paysage grêle, une miniature,
Fait voir chaque détail plus petit que nature
Et tient entre les quatre arêtes du barreau.

Ce transparent posé d’aplomb sur le tableau
Montre un ciel triste encore et d’une couleur dure,
Des gens qui vont, les champs, des arbres en bordure
Et les flaques de pluie où l’azur luit dans l’eau.

Il semble qu’un burin très-aigu n’ait qu’à suivre
Le trait fin des maisons, les branchages de cuivre
Où le pâle soleil glisse un regard sournois.

Décalque compliqué comme une broderie,
Dont le caprice peut tenter la rêverie
D’un poète amoureux ou d’un peintre chinois.




L’ARCHE


Le grand cintre de l’arche encadre un clair tableau.
En attendant Avril et pour la bienvenue
Des fleurs, le ciel sourit et le froid s’atténue.
Au premier plan, la rive en pente douce, et l’eau.

Peinte légèrement du bout d’un fin pinceau,
Profilant sur l’azur sa silhouette nue,
Une ile, avec des airs de baigneuse ingénue,
Sort du fleuve, et les joncs lui font un frais berceau


Le froid soleil d’hiver, qui ne fait rien éclore,
Glisse sur les coteaux dans sa pourpre incolore,
Comme un hôte ennuyé prompt à gagner le seuil.

Mais la tonnelle semble attendre sur la grève,
Et j’entends clairement pétiller dans l’auberge
La friture dorée et le vin d’Argenteuil.




LE GRAND ARBRE


Dans un parc oublié dont le silence amorce
Les rêveurs, sentinelle ancienne du seuil,
Le grand arbre muet isole son orgueil,
Et vers le ciel étend ses branches avec force.

Son tronc noir se raidit musculeux comme un torse,
Et son cœur dépouillé ferait un bon cercueil.
Il a l’air de porter l’empreinte d’un long deuil,
Et l’âge a sillonné profondément l’écorce.

Il sent qu’il n’est pas fait pour prêter aux amants
L’ombre dont le secret rassure les serments
Et les baisers, concert matériel des rêves.

Inutile à l’amour trop vulgaire pour lui,
Âpre et dur, il attend venir avec ennui
La fermentation violente des séves.


ALBERT MÉRAT.



L’AUBERGE




L’auberge était sinistre, isolée ; à la voir
On eût dit une tombe au fond d’un cimetière ;
Pareille au croque-mort qui recouvre une bière,
La nuit l’enveloppait de son grand manteau noir.

Voyageur attardé, je couchais dans l’auberge
Ce soir-là. Sur mon lit étendu, triste et seul,
Mon drap glaçait mon corps ainsi qu’un froid linceul,
Et le flambeau prenait les tons blafards du cierge.

La glace reflétait une étrange pâleur,
La pâleur effrayante, humide du suaire ;
Mes dents claquaient d’horreur : tels en un ossuaire
Frémissent de remords les os verts d’un voleur.

Comme des spectres noirs errant dans les ténèbres
D’un sombre et transparent miroir vénitien,
Dans mon esprit terni d’un souvenir ancien
Passaient et repassaient mille histoires funèbres.


Je sentais comme un gnome accroupi sur mon sein.
Monotone comme une obsession, la pluie
Tombait ; dans le foyer, ses gouttes sur la suie
Bruissaient comme un pas étouffé d’assassin.

La tempête hurlait par l’espace sans bornes,
Battant dans sa fureur les larges contrevents,
Et puis on entendait, apportés par les vents,
Les hululements sourds des loups dans les bois mornes.




NUIT D’HIVER


L’air était âpre et froid ; par les champs la gelée
Étreignait fortement contre ses reins roidis
La terre par les vents du nord toute pelée.
La lune blêmissait dans les cieux engourdis.

Au loin la grande mer se brisant sur ses grèves
Roulait en gémissant de lugubres sanglots ;
Un funèbre concert de pleurs, de plaintes brèves
S’élevait de la terre et répondait aux flots.

Un vent rauque et glacé courait sur les bruyères,
Pareil au chant des morts dans les temples chrétiens ;
Comme des moines noirs marmottant leurs prières,
Les corbeaux échangeaient de mornes entretiens.


Point de nuage au ciel, et pourtant des tons sombres
Sur la terre ; un air peu diaphane et laiteux
Que les dolmens noircis traversaient de leurs ombres
Lourdes, où grelottaient les arbres souffreteux.

Triste, silencieux sous son linceul de givre,
L’univers, immobile en son manteau de deuil,
Gisait comme un géant près de cesser de vivre
Et qu’attendant les ais lugubres du cercueil.

— Ah ! comme toi, nature, en ces heures funèbres,
J’ai senti se roidir tout mon être épuisé,
Les frissons de l’horreur parcourir mes vertèbres
Et la morne douleur tordre mon cœur brisé.

Toi, tu reverdiras, ô terre ! et ton écorce
Craquera fécondant les germes recélés,
Et tu reproduiras, éternelle en ta force,
Les saints embrassements des êtres accouplés.

Pour nous, jeunes encor, mais que nos pâles mères
Engendrèrent un soir de ces temps ténébreux,
Quand l’amour décevant, de ses lèvres amères,
A tari l’idéal de nos rêves fiévreux,

Nous ne renaissons pas, et, roulant par la vie
Comme un soleil éteint dans les déserts des cieux,
Notre cœur sans pitié, sans espoir, sans envie
S’avance vers la mort froid et silencieux.


HENRY WINTER.



BARCAROLLE




Claire est la nuit, limpide est l’onde ;
Les astres, faisant leur miroir
De la nappe large et profonde,
Y sont encor plus doux à voir.

Un bois entr’ouvre sur la rive
Des clairières pour les élus ;
Trop tôt quelque laideur arrive.
O les rameurs, ne ramez plus.

Le ciel verse la somnolence,
La terre la boit à longs traits ;
La brise même fait silence
Dans le feuillage des forêts.

C’est l’extase du calme étrange,
Tous les mots y sont superflus,
Le moindre murmure y dérange.
O rossignols, ne chantez plus.


L’étoile n’a peur d’aucun gouffre,
La barque ne craint nul écueil ;
Je veux oublier que l’on souffre,
Reposer avant le cercueil.

Sans désir de l’heure future,
Sans regret des jours révolus,
Perds tes fièvres dans la nature,
O mon cœur, ne me brûle plus !




?


Près de moi se tenait une femme si douce
Que moins doux est un nid fait de plume et de mousse.
Le sourire dormait sur sa lèvre ; ses mains
Caressantes avaient des senteurs de jasmins ;
Ses bras semblaient promettre une étreinte profonde.
Elle était pâle avec la chevelure blonde.
Ni mouvement ni souffle. Un charme plein d’effroi
Tombait de son visage énigmatique et froid
Dont le calme regard eût dompté des athlètes.
Sur ses cheveux mouraient d’amour des violettes.
Je sentais s’abîmer tous mes fiévreux desseins
Dans l’espoir de dormir au tombeau de ses seins
Éternellement, sans rien rêver ni rien croire.
Dans sa coupe d’ébène elle m’offrait à boire ;
Et je ne savais plus, tant mon trouble était fort,
Si c’était ma maîtresse ou si c’était la Mort.


IVRESSE DOUCE


Échanson, couronne mon verre
De fleurs aux aromes divers.
Boire en silence est trop sévère ;
Prends ta lyre et dis-moi des vers.

Vertige et cadence ! J’adore
Les parfums dans la coupe d’or.
Lorsque résonne ta mandore,
Un rêve plus moelleux m’endort.

En ce monde tout est futile,
Quoi que l’on dise de subtil,
Hors la coupe d’or qui scintille,
Le tendre accord, le frais pistil.

Verse tout cela sans mesure,
Que de m’enivrer je sois sûr,
Et qu’au moins, par une embrasure,
Mon âme monte vers l’azur.




SONGE D’OPIUM


Je suis étendu dans la boue,
Incapable de faire un pas ;
Il viendrait la plus lourde roue
Que je ne me bougerais pas.


Contre un poteau mon front s’appuie ;
En haut un homme est empalé.
Mordant mes haillons, une truie
Pousse un grognement désolé.

De l’eau tombe, froide et gluante,
D’un ciel noir comme le remords ;
Une vermine remuante
Ronge mon corps pareil aux morts.

Cependant, couverte d’un voile
Qui l’enroule en plis gracieux,
Jetant une lueur d’étoile,
Une forme sort de mes yeux.

Avec lenteur elle s’allonge,
Elle s’éloigne lentement,
Vers la fange où mon corps se plonge
Tournant la tête par moment.

A l’horizon quand elle arrive,
Voici que le noir horizon
D’une immense lueur s’avive,
S’épanouit en floraison.

Parmi les lys à tige fière,
Les jasmins, les rosiers moussus,
Serpente une large rivière ;
Une barque ondule dessus.

Barque à courbure égyptienne
Avec figures aux deux bouts ;
En poupe, une musicienne
Tient sa harpe sur les genoux.


La forme aux blanches draperies
Sur la barque vient se dresser ;
Parmi les lointaines féeries,
Celle-ci se met à glisser ;

Et l’être couvert de mystère,
Au firmament oriental,
S’évapore, loin de la terre,
Sous des portiques de cristal.

Quand la vision est en fuite,
Je soulève mes membres lourds,
Je fais des mouvements sans suite,
Je laisse échapper des cris sourds ;

Mais en vain je me romps la tête
Pour réfléchir n’importe à quoi.
Je sens bien vivre en moi la bête ;
Mais mon âme n’est plus en moi.


ARMAND RENAUD.



LE PINGOUIN




Allongeant dans l’air vide un regard hébété,
Les pingouins sont groupés aux pointes des presqu’îles,
Et la mer saute autour de ces spectres tranquilles,
Immobiles témoins de sa mobilité.

On ne les verra pas s’élancer dans l’orage,
Car leurs pauvres moignons ne peuvent voltiger,
Le ciel les déshérite, et, s’ils veulent nager,
L’Océan dédaigneux les rejette au rivage.

D’une imbécillité calme que rien n’émeut,
Ils se laissent en cercle assommer sur la grève…
Et moi, je sais un être abruti qui ne peut

Nager dans l’action ou planer dans le rêve,
Fixe, les bras pendants, les yeux perdus au loin.
Ah ! l’assommera-t-on bientôt, ce vieux Pingouin ?




LE RÉVEIL




La seule chose que j’envie,
C’est de sentir autour de moi
Frémir l’insulte de la vie
Pour en tirer un peu d’émoi.

Salut donc, printemps dont le livre
M’offre un martyrologe sûr,
Salut, cher bourreau qui me livre
Au vaste dédain de l’azur.

Partout, en poses langoureuses,
M’environne l’injure en fleur,
Les petites feuilles heureuses
Tirent la langue à ma douleur.

Le brin d’herbe qui me renie
Pour me siffler trouve une voix.
Ce sont des touffes d’ironie,
Et non des roses que je vois.

Le jour me frappe de sa lance,
Et je sens jusqu’au fond des os
Les coups d’épingle que me lance
Le chant pépiant des oiseaux.


Tant mieux, printemps ! qu’une morsure
M’atteigne à chacun de mes pas !
C’est un réveil qu’une blessure.
Est-ce qu’on ne préfère pas

Ce qui secoue à ce qui tue,
Et le coup de couteau qui sort
D’une sensation pointue,
A l’ennui plat comme la mort ?




A MA FENÊTRE


Accoudé quelquefois derrière ma persienne,
Que le soleil discret visite obliquement,
Je regarde passer une parisienne
Qui s’éloigne d’un leste et gai sautillement.

Avec son air mutin, son bonnet de dentelle
Posé sur ses cheveux comme un blanc papillon,
Sa robe à chaque pas soulevée autour d’elle,
Elle fuit, elle fuit, gracieux tourbillon,

Et coupe d’un éclair mon loisir monotone.
Et c’est alors qu’au fond de mon cœur qui s’étonne,
Malgré le froid d’enfer que l’étude répand,

Les écrits, les calculs, les veilles et les rides,
Et tous les nénufars des sciences arides,
Le désir irrité se tord comme un serpent.




LA NOCE DES SERPENTS




Un groupe de serpents, sur l’herbe printanière,
Se livre avec furie aux amoureux ébats ;
Quelques traînards, sifflant d’une horrible manière,
Accourent et, tordus d’un replis de lanière,
Sous la foule grouillante enfoncent leurs fronts plats.

Ce ne sont que zigzags dans une masse noire,
Étreintes, coups de fouet, brusques convulsions,
C’est un chaos d’anneaux, un fourmillant grimoire
Où le soleil de mai, du plus haut de sa gloire,
Tombe, jaillit et roule en ondulations.

On ne peut distinguer ni mâles ni femelles
Dan l’effrayant fouillis du combat nuptial.
Les dents à coups pressés attisent les querelles,
Les crocs crochus font rage, et les gueules cruelles
Assaisonnent de sang leur amour bestial.

Par instants, au milieu de ces fureurs lubriques,
Une tête, d’un jet, dresse la fixité,
La froide fixité de ses yeux magnétiques,
Écarte largement deux mâchoires obliques,
Et crache vers le ciel un chant de volupté.


Nul essaim bourdonnant de vagues éphémères
N’ose promener là ses jeux indéfinis.
L’air qui luit alentour s’emplit d’odeurs amères.
Les oiseaux dans les bois fuient en criant. Les mères
De leur vol inquiet enveloppent leurs nids.




COUCHANT


Le soleil disparaît dans son rouge brasier,
Et le fleuve qui dort sous l’arche des nuages,
Semble un champ noir coupé par des reflets d’acier.
Vénus rit dans un fond sinistre de feuillages.

Les bruits, les pas, les voix s’éteignent. C’est la nuit.
Le crépuscule blanc pâlit sur l’eau moirée,
Et l’ombre couvre tout de sa grande marée ;
Comme un vaisseau dans l’eau je sombre dans l’ennui.

Oh ! quand on n’aime plus, est-ce vivre que vivre ?
Quand les ans sont passés où le printemps enivre,
Vaut-il pas mieux mourir et s’en aller dehors ?

Qu’en dis-tu, ciel drapé d’immobiles tentures ?
Qu’en dites-vous, bois noirs, champs tristes,fleurs obscures ?
Vous tous, en qui revit la poussière des morts ?




LE RETOUR DE L’ENNEMI




Je ne pensais à rien, pas même à mon remords.
Allongé dans mon lit, je savourais l’absence
Des rêves que le jour contre mon impuissance
Lâche, comme un cheval à qui l’on ôte un mors.

Ils laissaient reposer, enfin ! ma plaie intime,
Car le soleil, au fond des couchants violets,
Avait en s’en allant tiré dans ses filets
Tous ces vampires las de sucer leur victime.

Avec un frôlement onduleux d’encensoir,
L’ombre, l’ombre adorée épaississait ses voiles,
Et contre le regard lancinant des étoiles,
La nuit m’enveloppait comme un bouclier noir.

Effleurant le parquet de leurs robes obscures,
Les ténèbres allaient et venaient, douces sœurs,
Qui, sur les miroirs pleins de luisantes noirceurs,
Couche à couche, sans bruit, suspendaient leurs tentures.

Et moi, dont la clarté ramène les bourreaux,
Avec l’or triomphant des couleurs ennemies,
Sombre, j’étais heureux du bonheur des momies,
Lorsque je vis monter la lune à mes carreaux.


Ah ! ce n’était pas l’astre au sourire d’opale
Qui dans l’ombre des lacs glisse des lames d’or,
Donne un baiser céleste à la terre qui dort,
Et fait neiger des lys à travers l’azur pâle.

Non, par un trou du ciel qu’elle avait déchiré,
Une lune d’acier, froide, farouche, hostile,
Sortit comme un fantôme au bout d’un péristyle,
Et darda dans ma chambre un rayon acéré.

Je crus voir éclater l’éclair de mille glaives !
Renversant ma persienne en squelette au plafond,
Elle arriva sur moi comme un aigle qui fond,
Horreur ! et son regard était plein de mes rêves !


EUGÈNE LEFÉBURE.



L’ATTELAGE




Sur la route creusée aux flancs de la colline,
Sur la route qui va d’Orthosie à Milet,
Traîné par deux bœufs blancs dont le garrot s’incline
Et s’élève en cadence, un chariot roulait
Pesamment. — Et lanière aux reins, aux flancs la pique,
Les bœufs gravissaient, lents et courbés, la hauteur,
Mêlant au bruit du char leur haleine rhythmique,
Et leurs longs meuglements aux cris du conducteur.
C’était un fier jeune homme au corps souple et robuste,
Ses muscles saillaient durs sur ses bras nus et blancs ;
Et le soleil dorait les lignes de son buste,
Et ses cheveux égaux sur son cou ruisselants.
Il menait l’attelage et dirigeait les roues.
Son frère à ses côtés courait, beau comme un dieu,
Ayant aux yeux la flamme et la jeunesse aux joues,
Il piquait les grands bœufs tardifs de son épieu.
Derrière eux reposait sur un trépied d’érable,
Une femme encor belle, et comme Démèter
Féconde, ayant des fils qui la font vénérable.
Son œil luisait, limpide et bleu, comme l’éther.
Tels qu’un marbre taillé par Phidias d’Athènes,
Elle admirait ses fils aux bras hérakléens. —

Déjà des sphinx de nuit bruissaient les antennes,
Et l’Ombre envahissait les cieux céruléens.
C’était le Crépuscule et longue était la route.
On entendait au loin les hurlements des loups.
Plus lentement les bœufs avançaient. Goutte à goutte,
Leur sang, sous l’aiguillon, rougissait les cailloux.
La Nuit, oiseau sinistre à la vaste envergure,
De ses ailes couvrait plaine et bois ; et toujours
Retentissaient lointains, le fatidique augure
Des hiboux, et les sourds mugissements des ours.
Les villes s’effondraient dans la brune. — Orthosie
N’était plus qu’un brouillard, Milet qu’une vapeur.
La Mère, sous un froid clair de lune d’Asie,
Souriait à ses fils. — Les grands bœufs avaient peur…
Peur de la nuit, du vent, des formes inconnues. —
Leurs cous pesants pendaient. Les grands bœufs étaient las,
Et s’affaissant soudain sur leurs croupes charnues,
Inertes, les grands bœufs ne se levèrent pas.
Un meuglement aux cieux poussé, farouche et rauque ;
Les reins arqués cédant sous les jarrets discords ;
Du sang dans les naseaux, et dans l’œil terne et glauque
Un éclair… ce fut tout : les grands bœufs étaient morts. —
La Nuit ! Toujours la Nuit ! Toujours la Solitude !
Les vautours sur la proie, affamés et joyeux
Fondent ; le froissement de leur plumage rude
Se mêle au grincement d’un char aux lourds moyeux… —
Le chariot roulait. — Et les chasseurs nocturnes
De leurs ongles aigus dépeçaient les grands bœufs :
Cependant que passaient deux formes taciturnes
Par les âpres sentiers et les vallons bourbeux,
Tirant le chariot massif aux ais d’érable.
Seléné blanchissait les fils pieux et forts,
Attelés et traînant leur mère vénérable !
La bienveillante Hèra protégeait leurs efforts.

Aussi bientôt, courbés sous son sacré portique,
Ils offraient le parfum de l’encens, la douceur
Du miel, et la blancheur de la laine rustique,
O favorable Hèra, de Zeus épouse et sœur !
Tu juras par les eaux du Styx inviolable
D’écouter la prière et d’exaucer les vœux
De la Mère, et plissant sa lèvre secourable,
Ton sourire odorant disait à Zeus : « Je veux ! » —
Et lentement montait vers les hauteurs sereines,
Du fond du temple obscur le souhait maternel :
« Donne à mes fils, ô Zeus, aux bontés souveraines,
Le plus grand bien que puisse espérer un mortel ! »
Et les deux fils dormaient. — Quand l’aube blanchissante
Eut dissipé la nuit, sur leurs fronts radieux,
La Mort avait posé sa lèvre obéissante :
Cléobis et Biton étaient aimés des dieux.




LÉTHÉ


Aux Champs Élyséens, Léthé dort immobile.
Pas un souffle dans l’air, dans l’arbre pas un nid ;
Inerte et noir s’étend le fleuve délébile.
Comme au seuil asclépien un serpent de granit,
Aux Champs Élyséens, Léthé dort immobile.

Sous les cyprès obscurs dans l’abîme plongeant
Erre éternellement la Mort inassouvie ;
Ni les abeilles d’or, ni les poissons d’argent,
Ne passent, lumineux et beaux comme la Vie,
Sous les cyprès obscurs dans l’abîme plongeant.


Père des jours futurs et des races nouvelles,
Léthé, tout ce qui fut renaît dans ton flot saint
Dissolvant la mémoire et les formes mortelles.
Les siècles rajeunis émergent de ton sein,
Père des jours futurs et des races nouvelles.

La Douleur et la Haine expirent sur tes bords.
Ton flot vaste, chargé de vieux corps, d’âmes neuves,
Roule vers l’Infini nos crimes, nos remords,
Les longs sanglots d’amants, les désespoirs de veuves… —
La Douleur et la Haine expirent sur tes bords.

Que n’avons-nous ton onde où s’éteint la Mémoire !
Dans nos cœurs ulcérés le vautour-souvenir
S’est abattu ; son cri rauque dans l’âme noire
Nous obsède et nous fait oublier l’avenir… —
Que n’avons-nous ton onde où s’éteint la Mémoire !

Mais à notre misère un espoir est resté :
Nous n’avons plus l’Oubli, mais la Mort est certaine !
Je veux souffrir encore, inutile Léthé !
Je veux garder tout mon amour, toute ma haine… —
A ma sourde misère un espoir est resté !


EDMOND LEPELLETIER.



UN FOU




Un fou disait : Venez, ce soir
Le vent souffle, le ciel est noir…
Dieu, dans sa grandeur, est sans voiles.
Aux sons du fifre de l’hiver
Et des flots sonnants de la mer,
Venez voir danser les étoiles.

J’ai l’âme d’or, le cœur d’argent,
Mais l’habit d’un homme indigent.
Hélas ! je n’ai plus de toilettes !
Quel gouvernail que votre nez !
Otez-moi ça si vous venez
Au concert que font les chouettes.


Ce fou disait : Comme un miroir
Est mal inventé pour se voir ;
Je suis laid quand je m’y regarde.
J’en veux composer un nouveau,
Où je me verrai jeune, beau
Et capitaine dans la garde.

Ce fou, quand il voyait pleurer,
Jouer, ou se désespérer
Le pauvre enfant qui perd sa mère,
Devenait rêveur et pensif,
Et murmurait ce chant plaintif,
Car il enviait sa misère ;

Il chantait : L’enfant va mourir,
Si le bon Dieu veut le bénir,
Il reverra celle qu’il aime.
Entendez-vous dans les grands bois
Venir mes amours d’autrefois ?
Mourir sans se tuer soi-même.

Et si l’enfant ne mourait pas
Et se consolait vite, hélas !
Le fou chantait, disant encore :
La foudre, en crevant mon chapeau,
A failli briser mon cerveau.
Le malheur est à son aurore.

Son jour commence seulement.
Le malheur nous vient en dormant ;
Le malheur nous guette et nous veille.
Voici trois corbeaux sur un mur,
Trois oiseaux noirs sur fond d’azur…
Enfant, le malheur te réveille.


Et quand il voyait sangloter
Un homme, on l’entendait chanter :
Ce n’est rien ; tout chagrin s’apaise.
Allons, fossoyeur, fais des nids,
Nuls grands malheurs ne sont finis ;
Morts, nous serons bien plus à l’aise.

J’écoute avec un plaisir fou
Les rossignols et le coucou ;
Ils font leurs tombeaux sur un arbre.
Les rossignols chantent le jour,
Mais le coucou chante l’amour.
Moi, je suis la statue en marbre.

Je ne dirai rien désormais ;
Je ne sais plus ce que je sais.
Marins, qu’est-ce que la boussole ?
J’ai perdu celle que j’aimais !
Si j’étais mort, je danserais,
Voilà tout ce qui me console.

Une belle lui dit : Pourquoi
Ne veux-tu donc pas être à moi ?
Le fou lui répondit : Madame,
Je pleure et j’attends son retour,
J’ai perdu mon chien, l’autre jour…
Une autre femme a pris mon âme.

Hélas ! il ne me reste rien.
Ma raison, même, dernier bien,
Je sens parfois qu’elle succombe.
Oh ! si j’avais ce bonheur-là !
Chut !… chut !… regardez, la voilà
Là-bas !… Elle creuse ma tombe.


C’est l’amour seul qui fait des lois.
Je me hâte… elle attend, je crois ;
Jamais je ne l’ai fait attendre.
Je n’emporte que cette fleur
Qu’elle a mise un jour sur mon cœur
Et que nul n’oserait me prendre.

Je ne pouvais toujours souffrir,
Puisque c’est mon tour de mourir ;
Tambours de basque, clarinettes,
Que j’entends dans les carrefours,
Chantez le plus beau de mes jours,
Triangles, orgues et musettes !


AUGUSTE DE CHATILLON.



SOUHAIT




Dernier rameau d’un tronc pourri,
Dernier feuillet d’un vilain livre,
Dernière injure, dernier cri
Que poussera l’univers ivre ;

Toi qui baisseras le rideau,
Dernier acteur du noir théâtre,
Dernier torturé du bourreau,
Dernier enfant de la marâtre ;

Toi qui viendras au dernier rang
Dans la procession humaine,
Désespéré, sombre et souffrant,
Plein d’ironie — et plein de haine ;

Toi qui dois conclure et finir,
Tomber avec tout ce qui tombe,
Voir passé, présent, avenir,
Rouler peut-être dans ta tombe,


Et ne laisser derrière toi
Qu’un grand globe qui se balance,
Sans âme, sans vie et sans loi,
Se consumant dans le silence ;

Toi qui sauras les vieux secrets,
Avant de dormir le grand somme,
Ah ! je voudrais, ah ! je voudrais
Être à ta place, ô dernier homme !




AVRIL


Ils me diront, — pauvres fous, —
Que la terre se réveille,
Que les vents soufflent plus doux,
Qu’un ange, de sa corbeille,
Fait tomber des fleurs sur nous.
 
Ils me diront qu’au cerveau
Montent, comme les fumées
D’un vin étrange et nouveau,
Mille senteurs bien aimées,
Et que c’est le renouveau.

Hélas ! je leur répondrai :
J’ai froid, fermez bien ma porte,
Jamais je ne vous croirai.
Pour moi, depuis qu’Elle est morte,
Le printemps est enterré.




LE PAUVRE SAVANT




Il n’avait qu’un habit vert,
Un mince habit tout en loques,
Et ses dents claquaient l’hiver,
Comme un pendant de breloques.

Loin des boulevards sablés
Il traînait par la ruelle
Ses vieux souliers éculés
Et sa pensée immortelle.

On l’a vu passer souvent
Souriant d’un air étrange,
Inspiré, cheveux au vent,
Bohémien à face d’ange.

On l’a vu souvent aussi,
Avec des morceaux de briques,
Tracer sur des murs noircis
Des formules algébriques.

Longtemps, longtemps il restait
Pensif devant ces murailles.
Il gelait ; la faim battait
La charge dans ses entrailles…


Ah ! l’on peut penser combien
Se moquaient du pauvre diable,
Les passants, tous gens de bien,
Chaud-vêtus, sortant de table.

Et maint bourgeois, par moments,
S’indigna que la Voirie
Montrât, pour ses monuments,
Une pareille incurie.

Par-devant le tribunal
Un jour il dut comparaître.
— « Je n’ai jamais fait de mal » —
Il s’étonnait, le vieux traître !

— « C’est vrai, reprit-il plus bas,
Je n’ai pas une pistole ;
Mais, juge, ne vois-tu pas
Sur mon front mon auréole ? » —

Les juges ne virent rien.
Sans feux ni lieux, à son âge !
On condamna le vaurien :
Délit de vagabondage.

Il mourut dans la prison,
Résigné, sans fiel ni haine,
Souriant à l’horizon,
Saluant l’aube prochaine.

Il légua ses manuscrits
A son héritier : le monde.
Le geôlier fut bien surpris
Quand il vint faire sa ronde.


O prodige ! ô vieux martyr !
Autour de sa face blême
Commençait à resplendir
Un merveilleux diadème.




MA CHOPE


Ma chope est de cristal, de cristal de Bohême,
Brillante comme un prisme. Au fond, pour mon malheur,
Un sot artiste a peint une petite fleur ;
Hélas ! je me serais passé de cet emblème.

Ma chope est de cristal ; en hiver, en été,
Dans la taverne, ou bien sous la tonnelle, j’aime,
Comme toi, blond buveur, buveur au diadème,
Gambrinus, la remplir, quand je suis attristé.
 
A travers le soleil, je regarde la bière,
L’écume immaculée arrive sur le bord
Comme un flocon de neige au-dessus des flots d’or ;

Je bois… mais tout à coup je ferme ma paupière :
Au fond j’ai vu la fleur, le ne m’oubliez pas !
Et je rêve à l’enfant qui m’aimait tant là-bas.




LE FOSSOYEUR




Le fossoyeur fut le premier
Laboureur du monde où nous sommes.
La mort l’a choisi pour fermier,
Dans les champs il sème des hommes.

Il sème. Il ne voit rien venir
Lorsqu’au printemps poussent les herbes ;
Il faut des siècles d’avenir
Pour que germent ces grains superbes.

Qu’importe ! sa maîtresse est là
Qui lui met de l’argent en poche.
Il travaille content. Voilà
Six mille ans qu’il use sa pioche.

Dis-nous, honnête fossoyeur,
Quand finira ta tâche immense ;
Quand il viendra, ce temps meilleur,
Où fleurit ce qu’on ensemence ?

Dis-nous quel nouveau firmament,
Ah ! dis-nous, fossoyeur honnête,
Quel merveilleux rayonnement
D’étoiles sur notre planète ;


Dis-nous quel souffle virginal,
D’un vent printanier qu’on ignore,
Quel chaud soleil oriental,
Quelle rosée et quelle aurore

Doivent paraître à l’horizon
Pour accomplir ton œuvre entière,
Pour faire germer la moisson,
Pour féconder le cimetière,

Pour préparer aux paradis,
Pour préparer aux vastes granges
Ces grains transformés en épis,
Ces cadavres changés en anges ?

Le fossoyeur hait les discours ;
Il nous prend morts, il nous enfonce
Dans la terre : c’est tous les jours
La même, la triste réponse !


JULES FORNI.



LE SONGE




Emporté ce matin par un dernier sommeil,
Je guidais, dans mon rêve, un quadrige en ivoire ;
Ce char resplendissant trouble encore ma mémoire,
Avec ses chevaux blonds, tels que ceux du soleil.

Au Dieu qui fait le jour je me trouvais pareil :
Tous les crins rayonnaient pour m’aider à le croire,
Et, voltigeant vers moi, m’entouraient d’une gloire ;
Mais soudain un baiser m’a conduit au réveil.

Où suis-je ? Entre tes bras, maîtresse blanche et blonde,
Sur l’éclat de ton sein ma tête vagabonde,
Tes cheveux rutilants éblouissent mes yeux.

Amour, n’insultons plus à la vertu des songes ;
L’aimable Vérité se prête à leurs mensonges,
Mon rêve eut bien raison de m’égaler aux dieux.




BAIN DE MER



I



Sur ce rivage au sable lisse
Le bain d’hier fut un délice ;
L’Océan n’était plus amer :
Dans les eaux d’une jeune blonde,
Comme un Triton, j’aimais dans l’onde,
Et comme à Paris, dans la mer.

Je disais au flux de la lame :
« — Que m’apportez-vous de la dame,
» Vous si retors en vos larcins ? » —
Et moi, qui pour un rien divague,
Je pressais d’une étreinte vague
Des frissons d’eau pris à des seins.

L’élément qui partout pénètre
M’inondait d’un secret bien-être ;
Je sentais d’humaines chaleurs,
Des parfums, ceux que l’eau dérobe
En baisant sous leur courte robe
Des attraits qui sentent des fleurs.


J’aurais voulu jusqu’à nuit close
Prolonger ce bain à la rose ;
Mais quand la dame en eut assez,
Ramené par elle au rivage,
Je cherchais encor à la nage
Les sillons qu’elle avait tracés.



II



— Que j’ai changé d’un jour à l’autre !
A mes pieds l’Océan se vautre,
Lascif et câlin comme hier ;
Le sable est doux, l’air est sans brise ;
Moi, ce matin, je les méprise,
Pour y goûter je suis trop fier.

C’est que la nuit me fut heureuse…
Sur mon lit de plume amoureuse,
Dans le blanc roulis de ses draps
J’ai senti la blonde personne
(Tout mon être encor en frissonne !)
Mouler ses charmes dans mes bras.

Je suis couvert de ma maîtresse,
J’ai la chaleur de son ivresse,
J’ai les parfums de son toucher,
Tout mon corps en porte les traces :
Je ne veux plus que tu m’embrasses,
Mer, garde-toi de m’approcher !




POLICHINEL




J’ai pour Polichinel un fond de vieille haine :
Ce méchant contrefait rend la gaîté malsaine,
Et Guignol est un sot, l’ayant choisi bossu,
Et le montrant brutal, de l’avoir fait cossu.
Quel profit pour le goût de nos chers petits singes !
C’est la difformité qui porte les beaux linges.
Et quel exemple aussi ! ce pourpoint brodé d’or
Orne à ses yeux jaloux les méfaits d’un butor !
Le pantin est affreux, mais qu’importe, il est riche :
Il bat les innocents, voyez la bonne niche !
Il reçoit la morale à grands coups de sabot,
Et pour prouver son droit, il bredouille, est-ce beau !
— Aux dépens d’un vieux chat, apprenez, jeunes drôles,
Qu’à jouer du bâton on tient les premiers rôles ;
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il me souvient qu’étant un soir chez Séraphin,
Enfant, je dus quitter la salle avant la fin.
D’abord, j’avais eu peur de ce monstre à deux bosses
Que mes voisins fêtaient dans leurs gaîtés féroces ;
Mais quand Polichinel se rua sur les gens,
Eux, mes voisins, jetaient des cris encourageants ;
Mais, moi, les poings fermés, pris tout à coup de rage,
Ne pouvant l’étrangler, je lui lançais l’outrage…




SONNET




Maîtresse, d’après toi je veux faire un pastel.
Des crayons de Latour je connais le manége ;
Tu deviendras marquise à la rose, à la neige,
Sur un trumeau doré de ton petit hôtel.

Quoi ! j’allais te farder… ô l’indécent mortel !
Farder ce front divin, vois-tu quel sacrilége !
Plutôt, trempons dans l’huile un pinceau de Corrége,
Pour te peindre en Madone, au-dessus d’un autel.

Non, ton corps est trop beau… viens poser pour le marbre,
Sois Vénus dans un parc, triomphe au pied d’un arbre…
Tu rougis, ma déesse oppose des refus.

Alors contentons-nous des dessins de ma plume ;
Mais je rendrai si bien les dessous du costume
Que l’avenir saura la belle que tu fus.


CHARLES CORAN.



LE DRAME DE RACHEL



I



Elle est morte ; — une énigme enveloppe sa vie ; —
Oublieuse de gloire et d’or inassouvie,
Morte en sa puberté.
Et qu’un jour l’Avenir l’accuse ou la défende,
Cette mort, — cette vie, — est comme une légende
Pour la Postérité.

Il semblait qu’un vertige eût entraîné sa pente.
Un cœur d’homme animait cette frêle charpente
Faite pour un oiseau.
Son public la suivait comme un dogue à la chaîne.
Elle eût, de son regard, ployé le front d’un chêne,
Elle, mince roseau.

Jeune fille, d’un souffle, elle émouvait le globe.
Elle est morte ; elle enterre en un pli de sa robe
Les élans des grands jours.
Dieu nous avait donné cette dernière étoile ;
Et le Poëte pleure, emportés dans son voile,
Le beau, l’art, ses amours.


Rachel vivait encor qu’elle était déjà morte ;
Le lucre était venu lui semer sur sa porte
Ses lourds et tristes fruits.
L’Ange était retourné dans lés régions hautes ;
La Muse avait dit : — Meurs ! et, jusque dans tes fautes,
Remue, étonne, instruis.


II


« Soit ! répondit Rachel ; j’ai profané le temple ;
» Je serai la victime et je serai l’exemple.
» Aux marches du Veau d’or, Dieu du jour, j’accourrai ;
» Mais le lucre, la soif dont on meurt, j’en mourrai.

» Puisqu’aux erreurs du siècle il faut un holocauste,
» Mourant ainsi, je meurs sans déserter mon poste.
» Puisqu’on veut pour le drame un ressort plus puissant,
» Venez donc ! vous aurez de vrais pleurs, du vrai sang. »


III


L’homme, au labour et sur la glèbe,
Du vrai Dieu cueillait les moissons ;
Le ciel riait, et les chansons
Naissaient aux lèvres de la plèbe.

D’autres, errant sur les trottoirs,
Enveloppés d’ombre et de givre,
Allaient mendiant de quoi vivre
Le long des splendides comptoirs.


Leurs doigts glacés heurtaient la corde
D’une guitare, et les passants
Refusaient l’obole aux accents
Qui leur criaient : Miséricorde !

Dans le nombre, une Enfant aussi
Chantait, fauvette au pied débile,
Et, quand l’aumône à sa sébile
Pleuvait un peu, disait : Merci !

Du maigre tartan l’humble frange,
L’hiver, lui drapait sur les reins ;
Elle en tordait les plis empreints
De je ne sais quel souffle étrange.

Et l’œil fier, le col mince et droit,
Tout en elle sentait la race ;
L’épaule ondoyant avec grâce
Arquait sous le spencer étroit.

Bure et coton ! — pauvre chlamyde,
A celle qui devait plus tard
S’épanouir de luxe et d’art,
Vivre, en Reine, au palais d’Armide.

Elle semblait du Parthénon
Calquer les formes, les cambrures,
Alors qu’elle avait pour parures
Des bijoux faux et point de nom.

Mais de son teint couleur d’albâtre,
La blancheur éblouissait l’œil ;
On aurait dit que du cercueil
Sortait ou Phèdre, ou Cléopâtre.


Dans cette chanteuse en haillon
Palpitaient Monime, Hermione ;
La brebis cachait la lionne,
Un cygne était sous ce grillon,

Fille du peuple, à qui Dieu garde
La gloire, l’immortalité,
Monte et conquiers l’immensité,
Gravis la montagne et regarde :

Tes yeux, dans l’orbite enchâssés,
Ont la profondeur des yeux d’aigle ;
Marche, ton génie est ta règle ;
Marche, les frimas sont passés.

Tous, Anglais, Germain ou Tartare,
Reine ! sous ton pied vont fléchir ;
Le monde est là pour t’enrichir :
Prends ta sébile et ta guitare.

Prends ta sébile et souviens-toi
D’où tu sors, sublime cigale ;
Ta gloire au bonheur est fatale,
Prends ta guitare et souviens-toi ! —


IV


A chacun son drapeau, son exergue et sa forme ;
Je veux que l’art se meuve et vive, non qu’il dorme ;
Mais quand Rachel parut,
De l’art et du génie on niait la merveille :
« Peuple, je viens, dit-elle, et je te rends Corneille ! »
Et le peuple accourut.


La Muse antique se réveille
Dans une sève de printemps.
Ce fut la maison de Corneille
Ouverte au siècle à deux battants ;
Ce fut le Cid, ce fut Chimène,
La pompe espagnole et romaine,
La grande fête où l’âme humaine
Reprenait son vol et ses droits.
Ce fut Polyeucte et Pauline,
Ce fut sur la haute colline
L’essor devant qui tout s’incline.
Les dieux de la terre et les rois.

Ce fut Rachel ; — gloire et prestige ! —
Mais sans périls qui peut grandir ?
Sur la cime, elle eut le vertige ;
L’or… elle vit l’or resplendir.
« Esméralda ! songe à ta chèvre ! »
Un frisson lui crispait la lèvre ;
Et quand au travers de sa fièvre
Venait briller l’âpre métal,
Lumière blafarde et jaunie,
Au seuil même de l’agonie,
Ce rayon troublait son génie :
Elle était morte à l’idéal.


V


Mais son pied, sur sa route, avait marqué sa trace.
Mais le Dieu jeune, — beau d’énergie et de grâce, —
Du premier jour, avait conquis son piédestal
D’un marbre pur, candide, et non d’un lourd métal.


Le vers, ce vin sacré, dont le Réel nous sèvre,
Musical et ryhthmé, lui sortait de la lèvre.
— Je me souviens de l’heure où Paris frémissant
Dans l’œuf reconnut l’Aigle et l’applaudit naissant.

Paris ! ce fils d’Athène ; et qu’il veille ? ou qu’il dorme,
Devienne houille et chiffre ? un éclair le transforme. —
Donc, Rachel était née ; elle avait combattu.
Elle entre ; on lui dit : Parle ! et le reste s’est tu.

Le génie à ce front posait une auréole ;
Au marbre elle donnait des poses de créole ;
Sa robe sur ses pieds tombait en plis d’airain.
Phidias eût sculpté les deux arcs de sa bouche
Que pour le mol sourire ou le dédain farouche
Il n’eût pas inventé d’accent plus souverain.
Tel que ces pics, où monte un flot d’ombres funèbres,
Son crâne était semé d’éclairs et de ténèbres,
Qui rendaient à son gré le ciel terne et serein.

Mais le lucre à son cœur s’introduit et le rouille.
— Puisque tu veux de l’or ! vends-lui cher ta dépouille,
Rachel ; — il faut le drame implacable et vivant ;
Marche ; il faut de vrais pleurs et du vrai sang au monde.
Donne la Tragédie, et que ton sang l’inonde ;
La leçon plus terrible en sera plus féconde ;
Souffre et meurs ; en avant !

Marche ! dit la Muse irritée,
Sur ton char, saignante et debout,
Du siècle sois le Prométhée ;
Les mers, les steppes, franchis tout.
Et le czar, dont l’orgueil te brise,

New-York qui ne t’a point comprise
Te porteront le dernier coup.
Marche, et sur ton masque burine
La lèpre, le fléau du jour ;
Pour de l’or gonfle ta narine,
L’or va te ronger la poitrine ;
L’or a les ongles du vautour.
Sur ce roc nud ils t’ont jetée ;
Du siècle sois le Prométhée,
Montre à la foule épouvantée
Pour quel dieu vibre son amour.

Elle est morte ; — une énigme enveloppe sa vie ; —
Oublieuse de gloire et d’or inassouvie,
Morte en sa puberté.
Et qu’un jour, l’Avenir l’accuse ou la défende,
Cette mort, — cette vie, — est comme une légende
Pour la Postérité.


EUG. VILLEMIN



LES MASQUES




Ainsi qu’en carnaval, ainsi qu’à la Courtille,
Dans le demi-jour triste, équivoque et blafard
De nos froides cités, hurle, gronde et fourmille
Un essaim chamarré d’or faux, couvert de fard.

Des masques, des faux nez ! L’un gai, l’autre morose,
Et, suivant le manteau dont il est revêtu,
L’un habillé de noir, l’autre habillé de rose,
Fanfaron de vice ou fanfaron de vertu.

Dons Juans en paletot dont nul n’a dit les hontes,
Les stigmates sans nom par le carton cachés,
Et dons Juans repentis qui, devenus Gérontes,
En larmes de carton pleurent leurs vieux péchés.

Salut à vous, salut et paix à votre cendre,
A votre souvenir qu’ils n’ont pas effacé,
Très-vertueux Scapin, très-aimable Cassandre,
Honnêtes et joyeux masques du temps passé !

Napolitains, et vous illustres Bergamasques
Qui ne fûtes du moins tristes ni solennels,
Ni pleurards, vous auriez pitié de tous ces masques,
Plagiaires guindés de types immortels.


Ils sont graves, ils ont le spleen ; on ne peut prendre
Plaisir à regarder, entouré de badauds,
Leur parade ; il devient monotone d’entendre
Les coups de bâton choir tristement sur leurs dos.

Pourtant il me souvient que, parmi ces paillasses,
Parmi ces capitans drapés dans un lambeau
Rehaussé de clinquant, au milieu des grimaces,
Parfois j’ai vu passer un masque étrange et beau.

Ce masque est souriant, mais de secrètes fièvres
L’ont sillonné de plis et couvert de pâleur,
Et dans le rire fier dont s’animent les lèvres
Couve discrètement l’immuable douleur ;

Car il lui plaît d’errer dans la cohue immonde
La raillerie au front, le deuil au cœur, armé
Du rire, masque pris pour traverser le monde
Comme on traverse un lieu suspect et mal famé.




ABANDON


Ce fut un soir d’hiver que ce vaste cadavre
De ville m’apparut ; je n’oublierai jamais
Ses mornes carrefours sans rumeurs, ses palais
Vides et délabrés dont l’aspect glace et navre.


Le vent faisait plier des arbres rabougris
Sur les larges remparts pleins de mélancolie ;
Les bastions croulaient, inondés par la pluie
Qui tombait lentement de lourds nuages gris.

Dans les cours des maisons lugubres et désertes
L’herbe haute croissait ; le lierre, insolemment,
Envahissait les murs, et lamentablement
Des guenilles pendaient aux fenêtres ouvertes.

Parfois, dans le brouillard qui montait vers les cieux,
De longs vols de corbeaux, en épaisses nuées,
Croassaient et frôlaient le haut des cheminées ;
Puis tout redevenait calme et silencieux.

De sinistres passants, sombres, muets, farouches,
Pareils aux condamnés et pareils aux maudits,
Cheminaient tristement le long de leurs taudis,
Et sur tout étranger fixaient des regards louches.

De même, horizons bleus, songes d’or, visions
Radieuses, alors que vous fuyez en foule,
Et que l’ombre se fait en nous, et que s’écroule
L’édifice brillant de nos illusions ;

Lorsque la vérité, de pleurs toujours avide,
Apparaît impassible, et, bannissant l’erreur,
Nous force à contempler dans toute leur horreur
Nos désirs impuissants morts et notre cœur vide,

Quelques rêves encor, dans ce cœur désolé,
Errent tristes et noirs comme en la cité morte
Les derniers habitants errent de porte en porte,
— Car ils ont pris le deuil de l’espoir envolé !




BRIC-A-BRAC




Un soir je m’arrêtai devant une boutique
Où gisait pêle-mêle un amas surprenant
D’armes et de vieux pots qu’un brocanteur sceptique
Avait entassés là pour vendre à tout venant.

Le long des murs jaunis comme de vieilles pipes
On pouvait entrevoir dans les angles profonds
Quelques groupes piteux de lamentables nippes,
Vaniteux oripeaux transformés en chiffons.

Parmi tous ces débris et toutes ces guenilles,
Un verre de Venise aux contours élégants,
Ainsi qu’un papillon entouré de chenilles,
Jetait sur ses voisins des reflets arrogants.

Ruisselants de bijoux, par d’illustres orfévres
Ciselés, ses flancs bleus conservaient les parfums
Qu’y laissèrent les vins de Toscane et les lèvres
Des femmes que chantaient les poëtes défunts.

Auprès de ce chef-d’œuvre aux formes si suaves,
Vieux champions des droits que César profana,
Plusieurs bustes romains, impassibles et graves,
Causaient de Spartacus ou de Catilina.


Non loin de là, debout, une grande rapière
Du temps de Charles neuf, écoutant leurs propos,
Se tenait à l’écart, farouche, droite et fière,
Et dans un coin obscur se rouillait en repos.

Pensif en contemplant ce bizarre assemblage
De reliques, longtemps je me suis arrêté,
Car toutes me parlaient votre muet langage,
Vieil honneur, vieil amour, et vielle liberté.




SANCTA SIMPLICITAS


C’était au sombre temps des guerres sans merci :
Des cadavres hideux couvraient le sol durci
Par la neige, et souvent se balançaient aux branches.
Quiconque, en cet hiver, parmi les plaines blanches,
Se fût aventuré la nuit, eût entendu
Maint arbre secouer dans l’ombre son pendu.

Dans un bourg entouré de marais insalubres
Et bâti de maisons noires, basses, lugubres,
Que la faim et le froid couvraient de leur linceul,
Un étrange vieillard passait ; il était seul.
Abandonné des siens, il allait à Genève.
Cet homme, poursuivi, traqué sans nulle trève,
Avait nom d’Aubigné ; le deuil avait écrit
Sur son front soucieux que c’était un proscrit.


Or, la religion catholique et romaine
Était fort pratiquée en ce triste domaine
Dont les habitants, pleins d’une fervente foi,
Vénéraient le saint Père et Henry, leur bon roi,
Depuis qu’il n’était plus un parpaillot. Naguère,
Ayant été pillés par des hommes de guerre,
Qui leur prirent gaîment leurs femmes et leur vin,
Ils avaient juré haine éternelle à Calvin,
Et, bien que ces soudarts fussent ligueurs et reîtres,
Aux huguenots couraient sus ainsi qu’à des traîtres.

Les manants, au sortir de leurs sombres taudis,
Devant le voyageur restèrent ébahis
En voyant que son cou n’avait nulle relique ;
Ses allures étaient celles d’un hérétique,
D’un vassal de Satan, car il n’avait pas craint
De passer tout auprès d’une image de saint
Sans ôter son chapeau de feutre, dont la forme
Annonçait de très-loin Luther et la Réforme.
L’un d’eux, s’enhardissant, dit : C’est un huguenot !
— A mort ! dirent alors les autres. A ce mot,
Hommes, femmes, enfants surgirent dans la rue,
Et les femmes criaient : Nous voulons qu’on le tue !

Mais d’Aubigné rêvait ; il ne semblait pas voir
Que les cailloux déjà commençaient à pleuvoir,
Et laissant au fourreau sa fidèle rapière,
Il demeurait pensif et muet. Une pierre
Fut tout à coup lancée et l’atteignit au front.
Le proscrit tressaillit d’abord à cet affront,
Puis, se rassérénant et tourné vers les drôles,
Sourit sans amertume en haussant les épaules.


ROBERT LUZARCHE.



ORAGE !




Vous ne m’aimez plus, je le pense ;
Et j’en suis triste — par malheur ! —
Cela fait un mois de constance :
Après tout, c’est beaucoup d’honneur.

Quittons-nous donc à l’échéance,
Sans prendre le ton querelleur ;
A vous l’oubli, l’indifférence,
Moi, — je garderai la douleur !

En vérité, je n’ose guère
Rappeler l’heure — passagère !
Des serments de fidélité.

« Je t’aime ! » O la phrase frivole !
C’était une douce parole…
Redis-la moi — par charité.




CONSOLATION




La neige tapissait la terre
Et frangeait le toit des maisons ;
Au coin de l’âtre, solitaire,
Je regardais mes froids tisons.

Bientôt une douce parole
M’arrache à mon accablement…
« — Viens ! disait-on, car je console
» Des regrets, de l’isolement. » —

Une femme jeune et rieuse
S’accoudait à mon vieux fauteuil :
La ravissante visiteuse,
Sans bruit, avait franchi le seuil.

« Ami, dans tes jours de souffrance,
» Des ennuis je te guérirai.
» A l’heure où s’en va l’espérance,
» Vite, appelle-moi : je viendrai ! » —

» — Mais qui donc ici m’encourage,
» Quand je ne sais que devenir ? » —
» — Je suis la compagne du sage :
» A ma voix il croit rajeunir.


» Le bon sourire de ta mère,
» Tes jours d’illusion, de foi,
» Et tous ceux qui t’aimaient naguère,
» Tu les reverras, — grâce à moi !

» Les rêves de l’adolescence,
» Le parfum du premier amour,
» Avec les fêtes de l’enfance,
» Reviendront vers toi tour à tour.

» Bien loin des ronces de la vie,
» Je te conduirai par la main ;
» Nous suivrons la route fleurie,
» Car je choisirai le chemin !

» Adieu l’hiver et la vieillesse !
» Le printemps te sourit là-bas :
» Un chaud rayon déjà caresse
» Le thyrse embaumé des lilas… »

» — Quel est ton nom, bel ange rose
» Qui parles de si doux plaisirs ? »
» — Je suis, pauvre vieillard morose,
» L’ange des riants souvenirs. »


ALEXANDRE PIEDAGNEL.



HÉLÈNE




Au sortir de ce bal, nous suivîmes les grèves :
Vers notre toit d’exil, au hasard du chemin,
Nous allions ; une fleur se fanait dans sa main ;
C’était par un minuit d’étoiles et de rêves !…

Dans l’ombre, autour de nous, tombaient des flots foncés :
Vers les lointains d’opale et d’or, sur l’Atlantique,
L’outremer épandait sa lumière mystique :
Les algues parfumaient les espaces glacés ;

Les vieux échos sonnaient dans la falaise entière,
Et les nappes de l’onde aux volutes sans frein
Écumaient lourdement contre les rocs d’airain ;
Sur la dune brillaient les croix d’un cimetière.

Leur silence, pour nous, couvrait ce vaste bruit.
Elles ne tendaient plus, croix par l’ombre insultées,
Les couronnes des morts, fleurs de deuil, emportées
Dans les flots tonnants, par les tempêtes, la nuit !


Mais, de ces vieux tombeaux dormant sous les érables,
Désertés, soucieux, aux décombres pareils,
L’ombre questionnait en vain les noirs sommeils :
Ils gardaient le secret des cieux impénétrables.

Frileuse, elle voilait, d’un cachemire noir,
Son sein, royal exil de toutes mes pensées !
J’admirais cette femme aux paupières baissées :
Sphynx cruel, mauvais rêve, ancien désespoir.

Ses regards font mourir les enfants. Elle passe,
Et se laisse survivre en ce qu’elle détruit :
C’est la femme qu’on aime à cause de la Nuit,
Et ceux qui l’ont connue en parlent à voix basse.

Le danger la revêt d’un rayon familier ;
Même dans son étreinte oublieusement tendre
Ses crimes rappelés sont tels, qu’on croit entendre
Des crosses de fusils tombant sur le palier.

Cependant, sous la honte illustre qui l’enchaîne,
Sous le seuil où se plaît cette âme sans essor,
Repose une candeur inviolée encor,
Comme un lis renfermé dans un coffret d’ébène.

Elle prêta l’oreille au tumulte des mers,
Inclina son beau front touché par les années,
Et, se remémorant ses mornes destinées,
Elle se répandit en ces termes amers :

— « Autrefois, autrefois, quand je faisais partie
» Des vivants, leurs amours, sous les pâles flambeaux
» Des nuits, — comme la mer au pied de ces tombeaux, —
» Se lamentaient, houleux, devant mon apathie !


» J’ai vu de longs adieux sur mes mains se briser !
» Mortelle, j’accueillais sans désir et sans haine
» Les aveux suppliants de ces âmes en peine :
» Le sépulcre à la mer ne rend pas son baiser.

» Oui, je suis insensible et faite de silence,
» Et je n’ai pas vécu ! mes jours sont froids et vains ;
» Les cieux m’ont refusé les battements divins :
» On a faussé pour moi les poids de la balance.

» Je sens que c’est mon sort, même dans les trépas :
» Et, soucieux encor des regrets ou des fêtes,
» Si les morts vont chercher leurs fleurs dans les tempêtes,
» Moi, je reposerai, ne les comprenant pas. » —

Je saluai les croix lumineuses et pâles !
L’étendue annonçait l’aurore, — et je me pris
A dire, pour calmer ses ténébreux esprits
Que le vent du remords battait de ses rafales,

Et pendant que la mer déserte se gonflait :
— « Au bal, vous n’aviez pas de ces mélancolies,
» Et les sons de cristal de vos phrases polies
» Charmaient le serpent d’or de votre bracelet.

» Rieuse et respirant une touffe de roses
» Sous vos grands cheveux noirs mêlés de diamants,
» Les valses vous jetaient près de moi par moments ;
» Votre blond cavalier vous disait mille choses ;

» J’étais heureux de voir, sous le plaisir vermeil,
» Se ranimer votre âme à l’oubli toute prête,
» Et s’éclairer enfin votre douleur distraite,
» Comme un glacier frappé d’un rayon de soleil ! »


Elle laissa briller sur moi ses yeux funèbres,
Et la pâleur des morts ornait ses traits fatals :
— « Selon vous, je ressemble aux pays boréals :
» J’ai six mois de clartés et six mois de ténèbres ?…

» Non, monsieur, mes regards sont à jamais tournés
» Vers l’ombre, et mon orgueil empêche d’y rien lire :
» Je fais semblant de vivre, et, sous mon clair sourire,
» Je suis pareille à ces tombeaux abandonnés. »




ESQUISSE

A LA MANIÈRE DE GOYA


Admirons le colosse au torride gosier
Abreuvé d’eau bouillante et nourri de brasier,
Cheval de fer que l’homme dompte !
C’est un sombre coup d’œil, lorsque, subitement,
Le frein sur l’encolure, il s’ébranle fumant
Et part sur ses tringles de fonte.

Le centaure moqueur siffle aux défis lointains
Du vent, voix de l’espace où s’en vont nos destins !
Le dragon semble avoir des ailes ;
Et, tout fier de porter les hommes dans son flanc
Il fait flotter sur eux son grand panache blanc
Et son aigrette d’étincelles !

Et les talus boisés qui bordent son chemin,
Montagnes et rochers, tourbillon souverain !…
Les champs décrivent des losanges ;

Il passe, furieux, éperonné d’éclairs,
Son arome insolite imprègne au loin les airs
D’une odeur de sueurs étranges.

Quand il fait onduler lourdement ses vagons,
Le soir, dans la campagne, avec un bruit de gonds,
Fauve cyclope des ténèbres,
On croit voir, léthargique, une hydre du chaos
Qui revient sous la lune, étirant ses grands os
Et faisant valoir ses vertèbres.

C’est le monstre prévu dans les temps solennels ;
C’est un enfer qui roule au fond des noirs tunnels
Avec sa pourpre et ses tonnerres ;
Et les rouges chauffeurs qui la nuit sont debout,
Chacun sur la fournaise où sa chaudière bout,
Semblent des démons ordinaires.

Quand ses réseaux ceindront ce globe illimité,
Sans honte nous pourrons aimer la Liberté :
Ils le savent, les capitaines !
Après avoir pesé la gloire, dans nos mains,
Nous allons trouver mieux que le sang des humains,
Pour nous fertiliser les plaines !

O mort ! tout se transforme et rien ne se corrompt,
Et tous les éléments de la Terre seront
Les éléments de notre gloire ;
Les pôles se joindront dans le cercle idéal :
Courage, char macabre, auguste et boréal !
Éclaireur de la route noire !…




A UNE ENFANT TACITURNE




J’ai perdu la forêt, la plaine
Et les frais avrils d’autrefois.
— Donne tes lèvres ! leur haleine,
Ce sera le souffle des bois !

J’ai perdu l’Océan morose,
Son deuil, ses vagues, ses échos.
— Dis-moi n’importe quelle chose,
Ce sera la rumeur des flots !

Sans repos, sans ombre amicale,
Front lourd, sous le soleil, je fuis…
— Oh ! cache-moi dans ton sein pâle !
Ce sera le calme des nuits !


AUGUSTE VILLIERS DE L’ISLE-ADAM



O DOCTISSIME !


A UN REDRESSEUR DE MOTS




Bon ! des travaux d’autrui tu passes la revue,
D’un œil inquisiteur et d’un soin sans égal
Tu cherches ; mais, hélas ! ton œil a courte vue…
Ton repas de chercheur est un repas frugal.

Et pourtant tu jouis à l’aubaine entrevue ;
Tu signales le point que tu crois illégal ;
Tout fier, tu dis : — « Voyez ! j’ai trouvé la bévue ! »
Et tes mains d’un bravo se donnent le régal.

Mais on n’accepte pas ta justice sommaire.
Reste donc, pauvre rat grignotant ta grammaire,
Insipide éplucheur des mots les mieux tournés.

De l’œuvre que tu lis tu vois, dans ta soupente,
Autant que le ciron voit du tronc qu’il arpente…
Tu peux fouiller longtemps, tes besicles au nez.


EN SORTANT DU CIMETIÈRE


Nous revenions, tous deux, par le triste chemin,
Qui s’emplissait déjà d’une foule pressée.
Tous avaient le pas lent et grave la pensée…
Peut-être songeaient-ils à leur tour pour demain ?

Je sondais, grave aussi, ce large flot humain,
Quand je vois une enfant par sa mère embrassée ;
La fillette à la marche était mal exercée,
Mais portait bravement sa couronne à la main.

La couronne était large et faite d’immortelles,
On y lisait, en noir sous de blanches dentelles :
« A ma Grand’Mère… » Et puis, l’enfant avait passé, —

Ému, je la suivis de l’œil dans le grand nombre,
Cette petite fille, aube visitant l’ombre,
Jeune avenir allant saluer un passé.




L’IDÉE


Fluide parcourant les sentiers de l’espace,
Étincelle échappée au foyer créateur,
Elle plane, invisible, elle flotte, elle passe,
Ayant la fantaisie… un souffle pour moteur.

Elle suit son chemin, lente, mais jamais lasse ;
Est calme, ou véhémente, — et, quand, de sa hauteur,
Elle a touché les bords de notre terre basse,
Pour devenir lumière entre au cerveau quêteur.


— Elle était, jusque-là, le bien de tout le monde ;
Mais un front l’a reçue et ce front la féconde ;
C’est un rayon de pris au lumineux faisceau.

Donc, lorsque au moule ardu sa forme est décidée,
On peut dire au penseur artiste : — « À toi l’Idée,
Toi qui sus lui donner et l’empreinte et le sceau !


F. FERTIAULT



L’ANNEAU




O toi que j’ai choisi pour ma jeune maîtresse ;
O toi qui ceindras son doigt nu,
Anneau d’or, puisse celle à qui l’amour t’adresse
T’accueillir comme un bienvenu ?

Ne froisse point son doigt délicat ; sois pour elle
Ce qu’elle est pour mon cœur épris,
Une extase, un rayon d’aurore, une parcelle
De moi-même, un joyau sans prix.

Alors, sans que son âme austère se courrouce,
Je pourrais, métal transporté,
De désirs tout humains, presser sa lèvre douce,
Nid rose où dort la volupté.

Alors j’effleurerais sa gorge, une merveille
Éblouissante de pâleur,
Aux contours si riants et si frais que l’abeille
Les prend pour deux pêches en fleur.


Bien des fois j’ai rêvé des charmes que dérobe
Sa pruderie à l’œil du jour ;
J’ai maudit bien des fois son corset et sa robe,
Ces deux guichetiers de l’amour ;

L’anneau qu’on porte au doigt n’éveille point d’alarmes,
Pour lui nul temple n’est fermé,
Il peut voir, à toute heure et sans voile, les charmes
Qu’on cache à l’œil du bien-aimé ;

Soit que la vierge, aux pieds de sa couche, abandonne
Son long vêtement desserré ;
Soit que dans le bain d’ambre elle joue et frissonne
Comme un beau cygne énamouré ;

Soit qu’au premier baiser que l’aube épand sur elle,
Entr’ouvrant ses cils demi-clos,
Elle se lève, aussi nonchalante, aussi belle
Qu’Aphrodite sortant des flots…

Dans ces heures d’extase, anneau pris de délire,
Brisant ma forme d’un moment,
Je reprendrais mon corps et ma voix pour lui dire :
« Aimons-nous : je suis ton amant ! »

Mais où s’égare, hélas ! ma pensée en détresse ?…
Pars, anneau, gage de ma foi,
Et va dire tout bas à ma belle maîtresse :
« Il languit, il meurt loin de toi ! »


FRANCIS TESSON.



A VÉNUS DE MILO


(STATUETTE)




O Vénus de Milo ! ma chère statuette,
Seul reste d’un amour comme toi mutilé,
Mon cœur, mon pauvre cœur, qui souffre et qui regrette,
En ces strophes t’adresse un soupir désolé ;

Je crois que tu dois bien comprendre ma tristesse,
O chef-d’œuvre incomplet ! — comme tout ici-bas. —
Où puis-je mieux pleurer, poëte sans maîtresse,
Que sur le sein meurtri de la Vénus sans bras ?…

Hélas ! tu l’as connue avant moi. — Dans sa chambre
Pour la première fois quand j’entrai si joyeux,
C’était, — t’en souvient-il, — l’an dernier, en décembre,
Après elle, sur toi s’arrêtèrent mes yeux.

Pressentais-je déjà qu’un jour viendrait où d’elle
Et de ce grand amour qui ne devait finir,
Toi seule resterais, témoin cher et fidèle
Et muet souvenir ?…


Plus tard, quand elle vint habiter ma demeure,
Ce nid, que j’avais fait exprès pour elle et moi ;
— Réduit vide, à présent, où bien souvent je pleure,
T’en souvient-il encor ? elle y vint avec toi ;

Quand elle eut arrangé les choses à sa guise :
La chambre à coucher bleue et mon cabinet vert ;
Du haut de l’étagère où sa main t’avait mise,
Vénus, n’as-tu pas cru voir ton temple rouvert ?

O Vénus ! quelquefois à l’heure du mystère,
Quand nos noms confondus mouraient dans un baiser,
N’as-tu pas cru sentir sous ta gorge de pierre
Un cœur qui s’éveillait et voulait se briser ?

Et quand tu nous voyais follement nous étreindre,
Aux rapides instants des désirs exaucés,
N’as-tu pas dû parfois te trouver bien à plaindre
D’avoir les bras cassés ?…

N’as-tu pas, jalousant sa beauté diaphane,
Enviant l’éclat pur et doux de ses grands yeux,
O Vénus ! pensé voir en mon logis profane
La Vierge qui t’a pris la royauté des cieux ?…

Dis-moi, te souvient-il de sa voix enfantine ?
C’est elle, — je l’entends qui prélude tout bas, —
Chut ! — Elle va chanter le Lac, de Lamartine,
Ou bien : La peur d’aimer fait que je n’aime pas.

Mais non, nous nous trompons, ma chère confidente ;
Depuis longtemps déjà, sa voix au son si doux,
Pour un autre résonne et près d’un autre chante,
Sans que l’écho jamais en vienne jusqu’à nous !


A cet autre, elle donne en folâtrant, sans doute,
Les adorables noms dont elle me comblait…
— Pèlerine d’amour, elle a changé de route
Et non de chapelet. —

Tu te souviens aussi, n’est-ce pas des disputes
Qui venaient quelquefois troubler notre horizon. —
— Marbre, comprenais-tu mieux qu’elle, dans ces luttes,
Tout ce que je souffrais en me sentant raison ?

Mieux qu’elle as-tu compris de combien d’indulgence
Était doublé l’amour dont mon cœur s’enivrait ? —
— Ai-je assez accusé son inexpérience ?
Preuve en main, — ai-je assez crié : — Ce n’est pas vrai !

Ai-je assez imploré quand j’aurais dû maudire ?…
Me suis-je assez souvent à ses genoux plié,
Lui demandant pardon pour avoir osé lire
Quelque billet d’amour sur ma table oublié…

Ai-je assez souvent dit : — meurtri de ses offenses,
Recommençons à vivre à partir de ce jour.
Taisez-vous, souvenirs, renaissez, espérances,
Sois éternel, amour !…

C’était lâche… — Pourtant je trouvais en moi-même,
Je ne sais quel triomphe à cet abaissement. —
Qui n’a jamais senti la volupté suprême
De pouvoir être juste et de rester clément ?

Mais un jour l’amitié, ce compagnon austère,
Ce fidèle gardien de notre dignité,
Rougissant de ma honte et ne pouvant se taire,
Comme un gant, à mes pieds, jeta la vérité.


Tu les connais, ceux-là, dont le mâle courage,
— Au risque de briser mon cœur et ma raison, —
M’osa montrer de qui je portais l’esclavage,
Et ce que, — moi sorti, — devenait ma maison.

Tu sais leur nom à tous, — sans doute tu les aimes
Et tu les reconnais à leurs pas différents ; —-
Mais, comme moi, sais-tu qu’ils sont toujours les mêmes
Depuis douze ou quinze ans !…

Leurs bouches n’ont jamais proféré d’impostures,
D’envieux sentiments ne souillent pas leurs cœurs ;
Eh bien ! quand ils m’ont peint mes réelles tortures,
J’ai lâchement failli les traiter de menteurs !…

Pourtant il fallut bien, — la coupe étant si pleine,
De honte, de douleur, de découragement, —
De ma propre faiblesse enfin briser la chaîne,
Et tuer mon bonheur pour tuer mon tourment.

Alors, tu t’en souviens ! — Rien qu’à cette pensée
Je sens encor mon cœur qui sa glace d’effroi ;
Elle que j’aimais tant. — Elle ! — je l’ai chassée,
Comme un voyant qui crie au soleil : — Éteins-toi !

Alors, elle est partie, et mon regard aride,
Dans ce nid démeublé, ne rencontra le soir
Que la muraille nue, et le calme du vide,
Et le sol pour m’asseoir…

Et sur le sol erraient, — honni soit qui se raille
De tous ces souvenirs de pleurs sanctifiés, —
Témoins de son départ, quelques fétus de paille
Qui me semblaient crier de douleur sous mes pieds.


Alors je me sentis envahi de délire,
Je frappai le parquet et les murs de mon front,
Je répétai les noms que j’aimais à lui dire :
— Le bonheur en fuyant avait lavé l’affront.

Oh ! que j’aurais voulu, pendant cette heure étrange,
Pouvoir la ressaisir entre mes bras nerveux,
Prendre encore un baiser dans son sourire d’ange,
Et lui crier : Tu mens ! — et mourir tous les deux !

Et comme je cherchais, — recherche machinale, —
S’il ne restait rien d’elle en ce lieu désolé,
— Soudain je t’aperçus, — ô statuette pâle !
En un coin isolé.

Victime d’un oubli, tu restais immobile,
Déesse sans autel — au temple déserté.
Je voulus te briser comme chose inutile,
Mais je fus effrayé de ta fragilité.

Alors je te couvris de baisers et de larmes.
Je te parlai du temps si vite évanoui ;
Vingt fois je te redis les jalouses alarmes
Qui torturaient mon cœur, autrefois ébloui.

Puis, je te conservai ; — je te dotai d’une âme,
Je crus que tu pourrais comprendre quelque jour,
Pour mettre en cendre un cœur, tout ce qu’il faut de flamme,
Tout ce qu’il faut d’oubli pour tuer tant d’amour !…

Souvent, je t’entretiens pendant une heure entière,
Et tu restes muette ! — En ce monde moqueur
Parlerai-je toujours à des Vénus de pierre,
A des femmes sans cœur ?


ALEXIS MARTIN



SONNETS




Parfois une Vénus, de notre sol barbare,
Jaillit, marbre divin, des siècles respecté,
Pur, comme s’il sortait, dans sa jeune beauté,
De vos veines de neige, ô Paros ! ô Carrare !

Parfois, quand le feuillage à propos se sépare,
En la source des bois luit un dos argenté,
De sa blancheur subite et de sa nudité
Diane éblouit l’œil du chasseur qui s’égare.

Dans Stamboul la jalouse, un voile bien fermé
Parfois s’ouvre, et trahit sous l’ombre diaphane
L’odalisque aux longs yeux que brunit le surmé.

Mais toi, le même soir, sur ton lit parfumé,
Tu m’as fait voir Vénus, Zoraïde et Diane,
Corps de déesse grec à tête de sultane.


THÉOPHILE GAUTIER

LA REINE DE SABA


La Reine Nicosis, portant des pierreries,
A pour parure un calme et merveilleux concert
D’étoffes, où l’éclair d’un flot d’astres se perd
Dans les lacs de lumière et les flammes fleuries.

Son vêtement tremblant chargé d’orfévreries
Est fait d’un tissu rare et sur la pourpre ouvert,
Où l’or éblouissant, tour à tour rouge et vert,
Sert de fond méprisable aux riches broderies.

Elle a de lourds pendants d’oreilles, copiés
Sur les feux des soleils du ciel, et sur ses pieds
Mille escarboucles font pâlir le jour livide.

Et fière sous l’éclat vermeil de ses habits,
Sur les genoux du roi Salomon elle vide
Un vase de saphir d’où tombent des rubis.


THÉODORE DE BANVILLE.




LA CHASSE


Le quadrige divin, en de hardis élans,
Monte au faîte du ciel, et les chaudes haleines
Ont fait onduler l’or bariolé des plaines.
La Terre sent le feu circuler dans ses flancs.

La lumière filtrant sous les feuillages lents,
Dans l’ombre où rit le timbre argentin des fontaines,
Fait trembler à travers les cimes incertaines.
Au caprice du vent, ses jeux étincelants.


C’est l’heure flamboyante, où, par les hautes herbes,
Bondissant au milieu des molosses superbes,
Dans les clameurs de mort, le sang et les abois,

Faisant voler les traits de la corde tendue,
Les cheveux dénoués, haletante, éperdue,
Invincible, Artémis épouvante les bois !


JOSÉ MARIA DE HEREDIA.




L’ECCLESIASTE


L’Ecclésiaste a dit : Un chien vivant vaut mieux
Qu’un lion mort. Hormis, certes, manger et boire,
Tout n’est qu’ombre et fumée. Et le monde est très-vieux,
Et le néant de vivre emplit la tombe noire.

Par les antiques nuits, à la face des cieux,
Du sommet de sa tour, comme d’un promontoire,
Dans le silence, au loin, laissant planer ses yeux,
Sombre, tel il songeait sur son siége d’ivoire.

Vieil amant du soleil, qui gémissais ainsi,
L’irrévocable mort est un mensonge aussi ;
Heureux qui d’un seul bond s’engloutirait en elle !

Moi, toujours, à jamais, j’écoute, épouvanté,
Dans l’ivresse et l’horreur de l’immortalité,
Le long rugissement de la vie éternelle.


LECONTE DE LISLE

ENNUI


Je sais que toute joie est une illusion,
Qu’il faut que tout se paye et que tout se compense,
Et je devrais bénir la dure providence
Qui m’impose l’épreuve ou l’expiation.

Les stériles regrets, la menteuse espérance
N’atteignent pas la pure et calme région
Où le sage s’endort, libre de passion,
Dans la sereine paix de son intelligence,

Je le sais ; mais je garde au cœur le souvenir
D’un rêve éblouissant, qui ne peut revenir
Ni dans ce monde-ci, ni dans l’autre : personne,

Ange, Démon ou Dieu, n’y peut rien ; j’ai perdu
Un bonheur bien plus grand que ceux que le ciel donne,
Et ce bonheur jamais ne me sera rendu.


LOUIS MÉNARD




LE LYS


Hors du coffret de laque aux clous d’argent, parmi
Les fleurs du tapis jaune aux nuances calmées,
Le lourd collier massif qu’agrafent deux camées
Ruisselle et se répand sur la table à demi.

Un oblique rayon l’atteint. L’or a frémi.
L’étincelle s’attache aux perles parsemées,
Et midi darde moins de flèches enflammées
Sur le dos somptueux d’un reptile endormi.


Cette splendeur rayonne et fait pâlir des bagues
Éparses où l’onyx a mis ses reflets vagues,
Et le froid diamant sa claire goutte d’eau.

Et comme dédaigneux du contraste et du groupe,
Plus loin, et sous la pourpre ombreuse du rideau,
Noble et pur, un grand lys se meurt dans une coupe.


FRANÇOIS COPPÉE




L’ABSENTE


C’est une chambre où tout languit et s’effémine ;
L’or blême et chaud du soir, qu’émousse la persienne,
D’un ton de vieil ivoire ou de guipure ancienne
Apaise l’éclat dur d’un blanc tapis d’hermine.

Plein de la voix mêlée autrefois à la sienne,
Et triste, un clavecin d’ébène que domine
Une coupe où se meurt, tendre, une balsamine,
Pleure les doigts défunts de la musicienne.

Sous des rideaux imbus d’odeurs fades et moites,
De pesants bracelets hors du satin des boîtes
Se répandent le long d’un chevet sans haleine.

Devant la glace, auprès d’une veilleuse éteinte,
Bat le pouls d’une blanche horloge en porcelaine,
Et le clavecin noir gémit, quand l’heure tinte.


CATULLE MENDÈS.

LE COUVERCLE


En quelque lieu qu’il aille, ou sur mer ou sur terre,
Sous un climat de flamme ou sous un soleil blanc,
Serviteur de Jésus, courtisan de Cythère,
Mendiant ténébreux ou Crésus rutilant,

Citadin, campagnard, vagabond, sédentaire,
Que son petit cerveau soit actif ou soit lent,
Partout l’homme subit la terreur du mystère,
Et ne regarde en haut qu’avec un œil tremblant.

En haut, le Ciel ! ce mur de caveau qui l’étouffe,
Plafond illuminé par un opéra bouffe
Où chaque histrion foule un sol ensanglanté ;

Terreur du libertin, espoir du fol ermite :
Le Ciel ! couvercle noir de la grande marmite
Où bout l’imperceptible et vaste Humanité.


CHARLES BAUDELAIRE




JOURNÉE D’HIVER


Ce matin, nul rayon n’a pénétré la brume,
Et le lâche soleil est monté sans rien voir.
Aujourd’hui, dans mes yeux, nul désir ne s’allume ;
Songe au présent, mon âme, et cesse de vouloir !

Le vieil astre s’éteint comme un bloc sur l’enclume,
Et rien n’a rejailli sur les rideaux du soir.
Je sombre tout entier dans ma pourpre amertume ;
Songe au passé, mon âme, et vois comme il est noir !


Les anges de la nuit traînent leurs lourds suaires ;
Ils ne suspendront pas leurs lampes au plafond ;
Mon âme, songe à ceux qui sans pleurer s’en vont !

Songe aux échos muets des anciens sanctuaires !
Sépulcre aussi, rempli de cendres jusqu’aux bords,
Mon âme, songe à l’ombre, au sommeil, songe aux morts !


LÉON DIERX




LES DANAIDES


Toutes, portant l’amphore, une main sur la hanche,
Théano, Callidie, Amymone, Agavé,
Esclaves d’un labeur sans cesse inachevé,
Courent du puits à l’urne où l’eau vaine s’épanche.

Hélas ! le grès rugueux meurtrit l’épaule blanche,
Et le bras faible est las du fardeau soulevé :
« Monstre, que nous avons nuit et jour abreuvé,
» O gouffre, que nous veut ta soif que rien n’étanche ? »

Elles tombent, le vide épouvante leurs cœurs.
Mais la plus jeune alors, moins triste que ses sœurs,
Chante et leur rend la force et la persévérance.

Tels sont l’œuvre et le sort de nos illusions :
Elles tombent toujours, et la jeune espérance
Leur dit toujours : « Mes sœurs, si nous recommencions ! »


SULLY-PRUDHOMME

EXIL


Fatigué des méchants et des sots : — soucieux
Des lâchetés d’un monde immoral et factice,
Je fuis vers l’horizon d’où viendra la Justice,
Et je hais les vivants quand je songe aux aïeux.

Une femme, aux baisers chastes et sérieux,
A trempé ma fierté dans son amour complice ;
Et je lui dis : — « Quand tu craindras que je faiblisse,
» Mets la main sur mon cœur et regarde mes yeux.

» Va : devant les vainqueurs et ceux qui leur font fête,
» Je n’humilîrai point l’orgueil de la Défaite ;
» J’aime en toi la splendeur de ce que nous aimons.

» Du moins, dans les mauvais hasards des aventures,
» J’ai su placer nos Dieux plus haut que les injures
» Et mon cœur est un temple isolé sur les monts ! »


LOUIS-XAVIER DE RICARD




APRÈS LA MORT DE LAURE

TRADUCTION DE PÉTRARQUE


La vie avance et fuit sans ralentir le pas ;
Et la mort vient derrière à si grandes journées,
Que les heures de paix qui me furent données
Me paraissent un rêve et comme n’étant pas.

Je m’en vais mesurant d’un sévère compas
Mon sinistre avenir, et vois mes destinées
De tant de maux divers sans cesse environnées,
Que je veux me donner de moi-même au trépas.


Si mon malheureux cœur eut jadis quelque joie,
Triste, je m’en souviens ; et puis, tremblante proie,
Devant, je vois la mer qui va me recevoir.

Je vois ma nef sans mâts, sans antenne et sans voiles,
Mon rocher fatigué, le ciel livide et noir,
Et les beaux yeux éteints qui me servaient d’étoiles.


ANTONI DESCHAMPS




L’ANGOISSE


Nature, rien de toi ne m’émeut, ni les champs
Nourriciers, ni l’écho vermeil des pastorales
Siciliennes, ni les pompes aurorales,
Ni la solennité dolente des couchants.

Je ris de l’Art, je ris de l’Homme aussi, des chants,
Des vers, des temples grecs et des tours en spirales
Qu’étirent dans le ciel vide les cathédrales,
Et je vois du même œil les bons et les méchants.

Je ne crois pas en Dieu. J’abjure et je renie
Toute pensée, et quant à la vieille ironie,
L’Amour, je voudrais bien qu’on ne m’en parlât plus.

Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille
Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
Mon âme pour d’affreux naufrages appareille.


PAUL VERLAINE

LA SAINT-JEAN


Timide, il me souvient qu’un jour je l’ai menée
Sur la terrasse haute au splendide coup d’œil,
Où jadis un château gothique sous l’orgueil
De ses tours a tenu la plaine dominée.

C’était en juin, le mois le plus doux de l’année,
Le soir de la Saint-Jean… Les étoiles, au seuil
Du ciel bleu, surgissaient pâles et comme en deuil,
La plaine de grands feux s’étant illuminée.

Sur les hauteurs, avec des rougeurs de tison,
D’autres brasiers lointains enfumaient l’horizon :
Et le fleuve, au milieu, déroulait ses méandres ;

Et, tandis qu’à mon bras pesait un bras peureux,
Sans ombre scintillaient des fanaux amoureux
Vers les blondes Héros invitant des Léandres.


LÉON VALADE




TRISTESSE D’ÉTÉ


Le soleil, sur le sable, ô lutteuse endormie,
Pour l’or de tes cheveux chauffe un bain langoureux,
Et, consumant l’encens sur ta joue ennemie,
Il mêle avec les pleurs un breuvage amoureux.

De ce blanc Flamboiement l’immuable accalmie
T’a fait dire, attristée, ô mes baisers peureux,
« Nous ne serons jamais une seule momie
Sous l’antique désert et les palmiers heureux ! »


Mais ta chevelure est une rivière tiède,
Où noyer sans frissons l’âme qui nous obsède
Et trouver ce Néant que tu ne connais pas.

Je goûterai le fard pleuré par tes paupières
Pour voir s’il sait donner au cœur que tu frappas
L’insensibilité de l’azur et des pierres.


STÉPHANE MALLARMÉ




DEVANT LA MÉLENCOLIA D’ALBERT DURER


La Mélencolia se tient sur une pierre,
Le visage en sa main, cependant que le soir,
Triste, comme elle, étend son ombre sur la terre
Et qu’au loin le soleil s’éteint dans un ciel noir.

Que bâtit-on près d’elle ? Est-ce un grand monastère
Pour une foi qui meurt, ou bien quelque manoir
Dont les canons un jour feront de la poussière ?
— Le soleil, lentement, s’éteint dans le ciel noir. —

La Mélencolia, songeant à ce mystère,
Qui fait que tout ici s’en retourne au néant,
Et qu’il n’est nulle part de ferme monument,

Et que partout nos pieds heurtent un cimetière
Se dit : Oh ! puisque tout se doit anéantir,
Que sert donc de créer sans fin et de bâtir ?…


H. CAZALIS



LES VIOLETTES




Une habitude longue et douce lui faisait
Aimer pendant l’hiver les violettes blanches ;
A l’agrafe du châle un peu court sur les hanches
Son doigt fin, sentant bon comme elles, les posait.

Un jour que le soleil piquant et clair grisait
Les moineaux francs criant par terre et dans les branches,
Elle me proposa d’aller tous les dimanches
Cueillir avec l’amour la fleur qui lui plaisait.

A présent, ce bouquet est tout ce que j’ai d’elle ;
Mais j’y trouve toujours, pénétrant et fidèle,
Un vivace parfum émané de mon cœur.

Tel le verre vidé qu’un souvenir colore :
Le regret du buveur pensif l’embaume encore
Et la lèvre y croit boire un reste de liqueur.


ALBERT MÉRAT



FIN