Le Parnasse contemporain/1869/Ahasvérus

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Le Parnasse contemporainAlphonse Lemerre [Slatkine Reprints]II. 1869-1871 (p. 93-94).


VII

AHASVÉRUS


Sans relâche, depuis mille & huit cents années,
Sous tous les ciels, le long des routes étonnées
De ce passant ancien qui revenait toujours,
Ahasvérus marchait, la tête & les pieds lourds.

L’antique lassitude écrasait ce pauvre homme ;
Et, tandis que, sans halte & sans espoir de somme,
Il se traînait comme un blessé qui voudrait fuir,
Cinq sous tintaient dans son escarcelle de cuir.
Un jour, il gravissait une côte, en Norwége.
La barbe dans la bise & les pieds dans la neige,
Il cria vers les cieux, marcheur désespéré :
« Qu’il sera doux, le roc où je m’endormirai,
Dût la neige y glacer la sueur de ma face !
Dieu qui me châtias, n’est-il donc rien qui fasse
Que je puisse m’asseoir, ô Dieu bon, & mourir ? »

En ce moment, non loin du Juif las de souffrir,
Un mendiant passait, blanc vieillard qui chancelle.
Ahasvérus tendit au vieux son escarcelle
Et lui mit son manteau sur l’épaule en marchant.

Cela fait, il s’assit & mourut sur-le-champ.