Le Parnasse contemporain/1869/Annonciade

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Le Parnasse contemporain : Recueil de vers nouveauxSlatkine ReprintsII. 1869-1871 (p. 65-70).




ANTONI DESCHAMPS

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ANNONCIADE


Elle avait dix-sept ans ; elle était blonde & belle,
Comme Vénus Victrix ou la grande Cybèle ;
Sa bouche avait ravi sa fraîcheur au Printemps,
Et ses yeux étaient doux & regardaient longtemps.
Sa mère avait couvé cette enfant sous son aile
Afin d’en retirer un revenu fidèle ;
Elle l’avait jetée aux bras d’un impotent,
Faible d’âme & de cœur, mais fort d’argent comptant,
Et muette de peur, toute pétrifiée,
A cette croix de chair l’avait crucifiée.
Cependant l’habitude & puis quelques égards,
Fleur de l’hiver de l’homme & pardon des vieillards,
Ayant apprivoisé la pudeur offensée,
Dans le repos du cœur l’avaient enfin laissée.
Et cette pauvre enfant trouvait quelques douceurs
A ressembler du moins par le nom à ses sœurs.

Mais les Dieux de l’amour & ceux dont la puissance
Préside à l’hyménée, ainsi qu’à la naissance,
Sous leur berceau de myrte aux nœuds voluptueux,
Contemplaient courroucés le couple monstrueux ;
Lucine s’indignait, dans sa cour isolée,
De n’être pas encor par l’épouse appelée,
Et l’Amour, appuyé sur son arc détendu,
Son flambeau renversé, le visage éperdu,
En voyant à sa loi cette femme rebelle,
Se plaignait à Vénus qui la faisait si belle.

« O vieillard, disait-il, tu gardes ce trésor,
Comme l’avare assis à côté de son or ;
Content d’avoir souillé sa pureté première
Et dans le sein du jour étouffé la lumière.
Et comment peux-tu donc, le matin, soutenir
Le dédain de ces yeux que tu n’as pu ternir ?
Vieillard, à deux genoux tu leur demandes grâce.
Alors que tu les vois te regarder en face,
Alors que tu les vois, vieillard, au point du jour,
Sans le beau cercle bleu, souvenir de l’amour ! »

Ainsi l’Olympe : ainsi dans leur cour éternelle
Les Dieux s’entretenaient de la chose mortelle,
Car ils se souvenaient, sous leurs sourcils divins,
D’avoir aimé jadis les filles des humains :
L’errante Io fuyant à travers les campagnes
Le céleste chasseur, aux cris de ses compagnes,
Europe s’attachant au col de son taureau

Quand elle ne vit plus que les astres & l’eau,
Et l’enfant Ganymède enlevé par la serre
Du formidable oiseau qui porte le tonnerre,
Et Danaé captive & succombant encor
Au Dieu qui l’inondait sous un déluge d’or.

Et la mère pourtant, d’avarice insensée,
De sa fille en secret corrompait la pensée ;
Confondant à dessein dans un chaos fatal
Et le juste & l’injuste & le bien & le mal ;
De son adroite main, en ses métamorphoses,
De la création pervertissant les choses,
A cette âme si tendre, incapable du jour,
Comme le seul forfait elle peignait l’amour !
Si bien qu’à ses grands yeux, troublés dès leur enfance,
Pour cet esprit encor sans arme & sans défense,
Sous le hideux sophisme en naissant abattu,
L’amour était le vice, & l’argent, la vertu !

Ah ! malheureuse enfant, toi dont le cœur novice
A si naïvement l’innocence du vice,
Quoi ! tu ne trembles pas, comme la plume au vent ?
Si l’Amour te laissait dans ce tombeau vivant !
Si, comme Juliette, au retour de l’aurore,
Tu ne ressuscitais que pour mourir encore !
Si, détournant de toi son regard enflammé,
Il te laissait mourir là, sans avoir aimé !
Et t’oubliant toujours dans cette solitude
Dont ton corps a déjà la honteuse habitude,

Comme un mort déposé dans son caveau tout seul,
Il étouffait ton cœur sous le même linceul !
Le formidable enfant, vois-tu, le dieu suprême
Ne blesse de ses traits que les mortels qu’il aime.
Tous briguent sa colère &, sous ses étendards,
Brûlent de s’exposer à ses terribles dards ;
Car chez les immortels, ainsi que sur la terre.
Sa colère est la paix, & son oubli, la guerre !

Mais, écoute : j’entends des ailes dans les bois,
L’Amour a prononcé ta grâce de sa voix ;
Le dieu s’est apaisé ; pour fermer ta blessure,
Le charbon flamboyant va toucher la souillure ;
Enfant, réveille-toi, peut-être que demain
L’Amour purifiera ce qu’a souillé l’hymen.
C’est l’Amour, c’est l’Amour ! ouvre donc ta paupière
Et de ton froid tombeau rejette enfin la pierre.
Laisse ta fausse mère en proie à ses remords,
Enfant, laisse dormir les morts avec les morts !
Laisse ton corset d’or, laisse tes pierreries,
N’emporte que ton cœur & va par les prairies.
Quand, le cœur près du cœur, quand, la main dans la main,
Vous passerez tous deux par le même chemin,
Lorsque tu reverras la région connue
Où jadis tu languis, glacée & demi-nue,
Le ciel resplendira de nouvelles couleurs,
Le sol s’émaillera de merveilleuses fleurs,
Et toi, pour les cueillir te courbant vers la terre,
Dans ce lieu si peuplé, jadis si solitaire,

Tu diras, admirant ces trésors imprévus :
« Quels sont donc ces beaux fruits, que je n’avais pas vus ? »
Et l’Amour te dira doucement à l’oreille,
Te voyant contempler cette terre vermeille :
« Si ces fruits d’or si beaux ne pendaient pas jadis,
Si tu ne sentais pas ces fleurs du paradis,
S’il faisait nuit là même où tu vois la lumière,
Si des cailloux blessaient, dans ta course première,
Tes pieds si délicats & retardaient tes pas,
C’est qu’alors, pauvre enfant, hélas ! tu n’aimais pas ;
C’est que ton âme au vice était tout asservie,
Car le vice est la mort & l’amour est la vie ! »