Le Parti socialiste/Livre IV/Chapitre 1

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A. Panis (p. 261-276).


CHAPITRE PREMIER


La révolution religieuse.


Les réformes que nous venons d’indiquer doivent entraîner une transformation complète de la société et par suite du gouvernement.

Cette transformation doit nécessairement résulter de l’impulsion donnée au monde par la Révolution française qui a complétement changé tous les principes sur lesquels avait reposé jusqu’ici l’ordre politique et social.

Toutes nos hésitations, toutes nos défaillances, toutes ces péripéties de révolution et de réaction que nous subissons depuis soixante-dix ans tiennent à ce que nous avons méconnu la portée du grand mouvement révolutionnaire.

Le parti socialiste n’a pas d’autre raison d’être que sa ferme volonté de reprendre et de conduire à son achèvement l’œuvre d’émancipation des peuples si glorieusement inaugurée en 1789.

Pour éviter de paraître exposer un système plus ou moins utopique, et pour rester sur le terrain des applications pratiques immédiates qui doit être celui d’un parti politique désireux d’exercer une influence réelle, nous avons procédé analytiquement : nous avons examiné les questions à mesure qu’elles se présentaient, et nous en avons indiqué la solution, en nous inspirant uniquement des principes généralement reconnus et admis, mais en tirant avec fermeté toute la conséquence logique de ces principes.

C’est bien de cette façon que procède le progrès dans l’humanité, lentement, progressivement, par voie de persuasion. Il ne s’impose pas au monde, il n’envahit pas d’assaut les esprit. Cette marche analytique que nous avons adoptée, aura sans doute eu pour effet de rallier beaucoup d’esprits de bonne foi et sans parti-pris, mais qu’eût indisposés, choqués et prémunis contre nous une exposition dogmatique.

Il importe maintenant de faire la synthèse du socialisme ; d’indiquer : quelles sont les idées générales desquelles procèdent toutes les réformes que nous poursuivons, quelles doivent être les conséquences définitives de ces réformes, quelle doit être la nature de la transformation politique et sociale qu’elles sont destinées à opérer.


Toute l’organisation sociale jusqu’ici a reposé sur le principe d’autorité, principe mystique, surnaturel, qui suppose la subordination de l’homme à des lois supérieures.

La vraie raison du principe d’autorité a été don née par le droit divin. L’autorité émane de Dieu, c’est-à-dire d’un être supérieur à l’homme dont l’homme dépend, auquel l’homme doit obéir et contre lequel toute lutte serait insensée et sacrilége.

Sa forme politique logique est la théocratie ; son instrument est la foi ; elle annule la raison et la liberté de l’homme par la grâce. Il faut la grâce de Dieu pour éclairer la conscience et la raison de l’homme et leur permettre de s’ouvrir à la vérité, de comprendre et de pratiquer la justice.

Voilà les caractères essentiels du principe d’autorité ; et ils sont nécessairement absolus : tous les tempéraments successifs qu’on a voulu y apporter sont des hypocrisies ou des inconséquences.

Si le pape ne commandait plus aux rois, les rois régnaient de par le droit divin ; si les rois ont été destitués du privilége de représenter l’autorité, l’autorité a revêtu des incarnations variées ; mais elle a toujours conservé son caractère surnaturel et mystique : sans cela elle ne serait pas l’autorité.

Vox populi, vox Dei : la voix du peuple est la voix de Dieu, a-t-on dit. Le caractère de l’autorité est d’étouffer toute discussion sous une force supérieure et infaillible dans ses décisions qui fait sa raison d’être.

Aussi la révolution religieuse a dû précéder la révolution politique, et elle l’a précédée effectivement. Luther a jeté le premier cri d’émancipation en proclamant le libre examen.

La souveraineté de la raison humaine a dû être reconnue comme le principe de la liberté et de l’égalité des hommes, comme le principe de l’inviolabilité de la personne humaine[1]

Le Christianisme reconnaissait bien l’égalité morale des hommes, mais il en réservait la réalisation pour l’autre monde, et il consacrait ainsi dans ce monde le principe du despotisme.

« Les réformateurs indiens, chinois, égyptiens, hébreux et chrétiens se sont étrangement abusés, en prêchant les prétendues lois de Dieu, disait Anacharsis Clootz[2]. Ils ont dit que nous étions égaux devant Dieu, et que la fraternité universelle découlait de la paternité céleste. Cette erreur grave engendra le plus affreux despotisme sacerdotal et royal. Nos chaînes s’appesantirent sous la main d’une foule de pères en Dieu qui se sont sacrés, mitres, couronnés au nom du Père éternel. On ôta la souveraineté au genre humain pour en revêtir un prétendu souverain dans le ciel… »

Telle fut la pierre angulaire du despotisme, et tel est le dernier rempart de toutes les injustices sociales.

Il y a à ce sujet une page admirable de Feuerbach :

« C’est seulement sur le manque de justice, de sagesse et d’amour dans l’humanité, » dit le philosophe allemand, « que repose la nécessité de l’existence de Dieu. La vérité serait donc de rendre inutile la vie future par l’amélioration de cette vie : de sorte que l’homme ne laisse pas échapper les biens de ce monde en attendant ceux du ciel, et qu’il préfère un bonheur limité, mais réel, a une félicité infinie qui n’a d’existence que dans l’imagination.

« D’autant plus, » poursuit-il, « que si Dieu est la consolation du malheur et de la pauvreté, il est aussi le rempart des persécuteurs. — Bien sûr la religion est consolante pour moi, mais très-peu pour les autres, car elle m’apprend à supporter avec une patience chrétienne, non-seulement mes propres maux, mais encore ceux d’autrui ; surtout quand je crois, comme doit le croire un chrétien, que les malheurs de l’homme sont la volonté de Dieu, des épreuves qu’il nous envoie pour notre salut. Où serait mon droit à ne pas vouloir ce que Dieu veut ?…

« N’est-il pas ridicule de procurer à l’homme une seconde existence avant de songer à lui prêter secours dans l’existence actuelle ? C’est ainsi que les chrétiens modernes, d’ailleurs si mondains et si frivoles, nous font voir par leurs preuves de l’existence future la vraie origine des maux de l’existence présente : ils sacrifient la destination réelle de l’homme à une destination imaginaire, ses besoins réels à des besoins fantastiques que l’on décore du nom de besoins religieux[3]. »

C’est ainsi que les systèmes théocratiques en sont venus à réaliser l’enfer sur la terre. — « Ne cherchez pas l’enfer hors du monde, » disait déjà le poëte latin Lucrèce, « c’est dans la société qu’il se trouve. »

C’est donc dans la société qu’il faut attaquer et détruire l’enfer ; et ce n’est pas hors de ce monde, mais dans la société aussi qu’il faut réaliser le ciel.

L’ignorance et la misère des hommes a été l’origine de tous les cultes et de toutes les religions. Ce n’est pas Dieu qui a fait les hommes à son image, car il les aurait faits parfaits du premier coup ; mais ce sont les hommes qui ont fait Dieu à leur image, comme l’atteste la grossièreté des premiers symboles religieux de l’humanité. A mesure que l’homme s’est perfectionné, à mesure que son idéal s’est élevé, des types religieux plus parfaits ont apparu dans le monde. La marche du développement de la religion n’est autre chose que la marche du développement de l’humanité et du développement de la science. « Les religions, » dit M. Littré, « sont la mesure du progrès des choses. »

L’homme ôte de plus en plus à Dieu pour s’attribuer de plus en plus à lui-même. Dans les temps modernes, chez un peuple civilisé, on regarde comme un don de la nature et de la raison, ce que, dans les temps primitifs, chez un peuple barbare, on regardait comme un don de Dieu. Pareillement tous les phénomènes de la nature, qui paraissaient autrefois des manifestations surnaturelles de la divinité, ont été étudiés et expliqués par là même.

« A des êtres hypothétiques chargés fictivement d’administrer le monde, et d’être l’explication des phénomènes qui s’y présentent, se sont substituées graduellement les lois immuables qui régissent ce monde et qui sont l’explication des phénomènes[4]. »

Le préjugé théologique a pour fondement le sentiment de notre dépendance. Or le but qui s’impose aux efforts de l’humanité, c’est précisément la destruction de cette dépendance ou la conquête de la liberté. L’histoire des idées religieuses est l’histoire même de la civilisation ; plus l’idéal religieux se perfectionne, plus aussi il se dépouille de son caractère surnaturel et tend à se confondre dans l’idéal social et humanitaire.

L’homme, comme être naturel, n’a pas plus une destination surhumaine que les plantes, les animaux n’ont une destination au-dessus de leur nature. Chaque être est destiné à être seulement ce qu’il est, et il atteint sa destination en atteignant l’existence. La destination de l’homme, c’est d’arriver à la plénitude de son existence, par le complet développement de toutes ses facultés et la complète satisfaction de tous ses besoins. Voilà quel doit être son but, voilà quelle est la perfection suprême à laquelle il doit tendre.

Perfection n’est pas absence de besoins, comme l’enseigne le christianisme, mais bien satisfaction des besoins.

La perfection du monde n’a pas son fondement dans un être imaginaire et au-dessus de lui ; elle se fonde sur ceci, que tous les êtres réels qui habitent l’univers ont besoin les uns des autres et se complètent. La société n’a pas d’autre loi que, par le travail et la science, par le développement de la solidarité entre les hommes, de réaliser un ciel terrestre[5].

« Il s’agit maintenant, avant tout, » dit Feuerbach, qui a indiqué plus nettement qu’aucun autre philosophe le caractère véritable de la révolution religieuse moderne, « il s’agit maintenant, avant tout, de détruire l’ancienne scission entre le ciel et la terre, afin que l’humanité se concentre de toutes ses forces et de toutes ses facultés sur elle-même et sur le présent ; car cette concentration seule produira une ère nouvelle, de nouveaux grands hommes, de grands caractères et de grandes actions.

« Au lieu d’individus immortels, la nouvelle religion demande maintenant des hommes complets, sains de corps et d’esprit. La santé a pour elle plus de valeur que l’immortalité. Le cœur, du moins le cœur vraiment sain, a ici-bas pleine et entière satisfaction.

« Tout homme doit se faire un Dieu, c’est-à-dire un but final de ses actes. Qui a un but a une loi au-dessus de lui ; il ne se conduit pas seulement lui-même, il est aussi conduit par une volonté supérieure.… Quiconque a un but, un but véritable, a, par cela même, une religion, sinon dans le sens borné de la plèbe théologique, du moins, et c’est là l’important, dans le sens de la raison, dans le sens de la vérité….

« Une ère nouvelle s’ouvre dans l’histoire du monde du moment qu’il est reconnu et avéré que la conscience de Dieu n’est que la conscience de l’humanité ; que, si l’homme peut et doit s’élever au-dessus des bornes de son individualité, il ne peut pas néanmoins dépasser la mesure, les lois, les attributs essentiels de l’espèce humaine.

« Si l’être humain est pour l’homme l’être suprême, la première, la plus haute loi pratique doit être l’amour de l’homme pour l’homme. Tel est le principe, le point de vue nouveau de l’histoire. »

« Il s’agit pour la religion du Christ de s’épanouir en religion de l’humanité, » dit d’autre part Strauss.

Les positivistes ont développé cette idée en distinguant la religion d’avec la théologie, et en montrant que la religion, théologique, tant que les notions des hommes ont été théologiques, doit devenir positive, aujourd’hui que les notions des hommes deviennent positives.

« Le dogme nouveau nous révèle une grande et suprême existence, qui est notre idéal, notre poésie, notre culte : l’Humanité… Voici venir, les temps étant accomplis, voici venir l’idéal qui n’a plus rien de fictif et qui est tout entier réel.

« Humanité, règne, voici ton âge, a dit le poëte en son inspiration prophétique. Oui, c’est un âge nouveau qui commence, et pour parler le langage d’un poëte dont l’inspiration prophétique ne fut pas moindre à l’aurore d’une révolution :

« Magnus ab integro seclorum nascitur ordo.

« La porte est ouverte aux grandes entreprises, aux labeurs infinis, aux conceptions qui captivent et qui absorbent. Une carrière sans bornes s’étend devant nous. Voilà un dogme, voilà un régime, voilà un culte qu’il s’agit de développer, de prouver, d’éclaircir ! Que de travaux pour la génération qui arrive ! que de fécondes préoccupations ! quel remaniement de toutes nos idées, de tous nos sentiments, de toute notre activité[6]. »


Voilà la religion nouvelle, la religion de l’humanité ; voilà la morale nouvelle, fondée sur la liberté et la solidarité. Le but de l’homme est d’obtenir par le plus grand développement de ses facultés la plus grande somme de satisfaction et de bien-être.

Mais la condition indispensable pour atteindre ce résultat, c’est le développement parallèle des autres hommes. L’homme est d’autant plus libre qu’il a plus de rapports avec ses semblables, libres, développés et heureux comme lui. La misère et l’ignorance des autres hommes sont des obstacles qui s’opposent à l’extension de nos jouissances, et qui menacent notre sécurité en même temps que notre bonheur. C’est la loi de solidarité qui est la loi même de la société.

Le christianisme, en faisant du salut personnel la seule affaire véritable, a plus que tout contribué à obscurcir cette loi essentielle de solidarité et à développer un individualisme tout à fait anti-social. « Jamais, dit fort justement M. Littré[7], un si complet système d’égoïsme n’avait été organisé dans le monde ; et si de puissants instincts, et, il faut l’ajouter, la sagesse sacerdotale, n’avaient balancé en partie les effets désastreux d’une telle direction habituelle, la tendance à l’ascétisme individuel et l’aspiration au salut auraient brisé les liens sociaux. »

Religion (de religare) veut dire ce qui relie, ce qui rattache les hommes entre eux. La Révolution en proclamant le principe de fraternité à côté des principes de liberté et d’égalité a donc donné la formule par excellence de la religion : elle a rétabli la loi des rapports des hommes entre eux, si profondément altérée par la théologie, qui s’était faite en cela comme en tout le reste l’auxiliaire complaisante du despotisme.

Pour résumer en quelques grands traits la révolution religieuse, qui entraîne avec elle toute la révolution politique et sociale, il suffit de mettre en regard les dogmes sur lesquels reposait l’ancien monde, et les dogmes, nouveaux qui doivent être la base du monde moderne.

Le principe d’autorité avait pour dogmes : l’infériorité originelle de la nature humaine, l’inégalité essentielle des conditions, la perpétuité de l’antagonisme et dé la guerre, la fatalité de la misère.

Les dogmes nouveaux de l’humanité régénérée sont : la perfectibilité indéfinie de l’individu et de l’humanité, l’égalité des destinées, l’identité des intérêts, l’amélioration du bien-être, la souveraineté de la raison, la liberté absolue de l’homme et du citoyen.

La sauvegarde de l’ancienne société était l’ignorance ; c’est la science qui doit être la sauvegarde de la société nouvelle. « La science, dit excellemment Proudhon[8], tel est maintenant le suprême effort commandé au peuple, à peine d’une éternelle servitude. Qui n’a pas l’intelligence, ne peut servir que d’instrument ; qui n’a pas la conscience du droit, n’a pas droit. »

  1. Comme il est utile d’établir par une démonstration concluante ce principe essentiel de la souveraineté de la raison individuelle, de l’infaillibilité de la raison humaine, — car c’est le principe même de la liberté, — nous pensons faire bien de citer cette page remarquable empruntée au livre de Solidarité par M. Hippolyte Renaud, qui est le résumé le plus complet de la doctrine de Fourier :
      « Frappés des erreurs sans nombre où les esprits sont tombés, des dissentiments profonds qui les séparent sous tant de bannières ennemies, la plupart ont admis que la raison est incer- taine ! Errare humanum est, disaient les anciens ; et les modernes répètent : Il faut se défier des lumières de la raison.
      « Cependant toute question se traduit en dernier ressort au tribunal de la raison. Ceux-là même qui déclarent la raison insuffisante. qui lui ordonnent de se soumettre, ne peuvent s’adresser qu’à elle pour qu’elle rende contre elle un arrêt d’incapacité ! Douter de la raison, c’est, en définitive, douter de tout ; c’est se plonger dans les ténèbres, en soufflant sur la seule lumière qui les puisse illuminer....
      « C’est cette question que nous examinerons d’abord, pour établir ce qui peut paraître à première vue un paradoxe : LA RAISON DE L’HOMME EST INFAILLIBLE.
      « Si l’on donnait à un géomètre des instruments pour mesurer un terrain, on ne pourrait attendre de lui un résultat exact qu’autant qu’on se serait assuré de la justesse des instruments livrés.
      « Dieu, en mettant l’homme sur la terre, lui a donné à mesurer et à comprendre tout ce qui se trouve en rapport avec lui, tout ce qui dépend de lui, tout ce qui exerce une influence sur ses actes et sur sa destinée.
      « Pour cela il lui a donné un instrument unique : la raison. La raison doit donc être exacte, doit suffire à la juste appréciation des choses, sans quoi Dieu aurait irrévocablement condamné l’homme à l’erreur.
      « Cependant, sans aucun doute, l’homme s’est souvent trompé, et se trompe encore chaque jour.
      « Mais le géomètre aussi peut se tromper, quoique muni des instruments les plus parfaits. « C’est que le géomètre doit apprendre à se servir de
      ses instruments ; c’est que l’homme doit savoir user de sa raison.
      « L’oeuvre de la raison est la recherche de la vérité.
      « Or la vérité n’a et ne peut avoir qu’un seul caractère, c’est d’être acceptée par la raison. Une chose est vraie, de par la rai- son qui la proclame telle, parce que la raison est, de droit divin, unique et souverain juge du vrai et du faux. »
  2. Bases constitutionnelles de la République du genre humain.
  3. Feuerbach, la Religion, trad. de l’allemand par Joseph Roy. Librairie internationale.
  4. Littré, Conservation, Révolution et Positivisme.
  5. « C’est ainsi que du ciel la société a été graduellement ramenée sur la terre… puisque le but personnel que le théolo- gisme assignait aux individus dans un séjour fictif disparaît, pour faire place à un but social, et que évidemment la société impossible à transporter dans une autre existence, ne peut être conçue que sur la terre et en vue de la terre. » Littré, Conservation, Révolution et Positivisme.
  6. Littré, Conservation, Révolution et Positivisme.
  7. Conservation, Révolution et Positivisme.
  8. Théorie de l’impôt. Tome XV des Œuvres complètes. Édit. de la Librairie internationale.