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Le Particularisme bavarois/02

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Le Particularisme bavarois
Revue des Deux Mondes6e période, tome 59 (p. 405-424).
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Le particularisme bavarois de 1871 à 1914


II. LA BAVIÈRE ET LA PRUSSE[1]

« Nous voulons être Allemands : nous l’avons toujours été. Mais nous voulons aussi rester Bavarois. » Ce simple dicton, familier aux paysans du royaume, résume parfaitement les sentiments publics. Le particularisme populaire trouve son fondement dans une très ancienne tradition, dans les habitudes séculaires de l’État et de la race, dans un tempérament national fier et ombrageux qui n’a pas ménagé ses preuves. La situation politique qui résultait des événements de 1866 et de 1870 lui a donné à maintes reprises l’occasion de se manifester. En présence de la Prusse dominatrice et maîtresse, la Bavière a fortement réagi. Elle a su juger la monarchie des Hohenzollern avec une pénétration que nulle autre critique n’a dépassée.

Que le royaume, en quarante-quatre années, ne se soit pas laissé complètement assimiler par l’Empire, voilà ce que personne ne saurait contester. La durée de la résistance tient à un certain nombre de causes. En premier lieu, comme le pays, pendant une longue période d’indépendance, a joué un grand rôle au milieu d’autres nations dont les plus considérables se disputaient son alliance, il est fort compréhensible qu’une servitude de quelques lustres n’ait pas réussi à abolir des souvenirs aussi flatteurs dans une population essentiellement conservatrice. En second lieu, les accords de Versailles n’ont pas entièrement détruit l’édifice de l’État bavarois. Ils y ont laissé subsister une dynastie qui, pendant sept cents ans, a vécu en parfait accord avec le peuple. Cette dynastie, pendant fort longtemps, a été le symbole de la patrie et s’est confondue avec elle. Les prétentions, les échecs ou les succès des princes ont été en même temps ceux de leurs sujets. » Je sais que je ne fais qu’un avec mon peuple, » disait Louis II. Et le futur Louis III, le 15. juin 1892, a parlé d’une façon analogue : « Je sais que la maison des Wittelsbach est aussi bavaroise que le peuple et qu’elle est sortie du même sol. Avant d’occuper le trône, ils ont partagé les douleurs et les joies du peuple. Pendant sept cents ans ils ont possédé bien des couronnes, du cap Nord à la Grèce, et des Pays-Bas jusqu’en Hongrie. En Bavière, les habitants ont toujours montré une rare fidélité à la famille royale. »

Quelques faiblesses qu’aient eues les princes pour l’Empire, ils n’en possédaient pas moins une grande autorité et ils avaient un patrimoine à défendre qu’ils ne pouvaient abandonner en des mains étrangères sous peine de trahir leurs propres intérêts. Auprès d’eux prenait place une noblesse de cour jalouse de ne pas abdiquer ses privilèges et qui voyait se développer avec inquiétude les tentatives centralisatrices de Berlin, y découvrant une menace dirigée à la fois contre son prestige et contre se9 charges. A son tour, la bureaucratie bavaroise était animée d’un esprit tout semblable, et pour les mêmes raisons, puisque les progrès de l’unitarisme dans l’administration lui enlevaient sa raison d’être, diminuaient son ressort et son influence. Les blessures d’amour-propre, vivement ressenties et impatiemment supportées, étaient continuelles : toute réclamation, toute critique venues de Berlin étaient reçues aigrement, prenaient les proportions d’une affaire internationale, détruisaient la cordialité apparente des relations de service, même quand elles étaient présentées sous une forme courtoise.

D’autre part, les droits réservés de la Bavière contribuaient à maintenir le particularisme. Le pays, par les légations qu’il entretenait à l’étranger et par son petit corps de diplomates inactifs, avait encore l’illusion qu’il possédait une politique étrangère distincte de celle de l’Allemagne. Il était fier, aux jours de fête, de voir flotter sur tout le territoire, à la façade des monuments publics, des drapeaux bleu et blanc, à ses couleurs. L’armée elle aussi conservait ses uniformes particuliers qui permettaient de distinguer à première vue les soldats bavarois de ceux qui composaient les régiments de l’Empire. A Munich, le Roi avait sa garde personnelle, des géants vêtus de blanc et coiffés d’un casque surmonté par le lion bavarois, celui-ci ennemi naturel de l’aigle prussien que l’on nommait irrévérencieusement « bête à plumes » ou Federvieh. Cette armée, avec son infanterie habillée de bleu, ses chevau-légers et sa cavalerie lourde, restait le signe visible de l’indépendance.

Enfin l’attitude de la Prusse, par une réaction toute naturelle, provoquait les révoltes des patriotes, et, loin de l’affaiblir, conservait au contraire l’antipathie populaire. On manifestait dans le Nord un orgueil démesuré et l’on y était convaincu que le Sud ne devait être qu’une colonie obéissante. La dynastie royale y était continuellement l’objet des pires injures. En 1875, lorsque vint en discussion l’adresse qui demandait à Louis II le renvoi du ministre Lutz, le député Schels lut à la tribune des extraits des journaux prussiens, où le monarque bavarois était copieusement insulté. Il était le « roi déserteur ; » il se cachait pour éviter les visites des Hohenzollern ; il faisait preuve d’une obstination impuissante ; il méprisait les formes les plus élémentaires de la politesse : il D’était qu’un « jeune homme dénué de sens commun. » La Vossische Zeitung écrivit que « le véritable obstacle à un développement libéral de l’Empire résidait dans la dynastie bavaroise et dans le catholicisme de la maison régnante dont il fallait débarrasser le pays ; le mot d’ordre était donné : le Roi de Munich ne devrait pas avoir de successeur. » En 1876, Rittler se plaignit amèrement : avec textes à l’appui, il démontra qu’à Berlin on considérait les trônes non prussiens comme existant grâce à une concession toujours révocable de l’Empire, et les constitutions du Sud comme caduques, puisqu’elles supposaient une souveraineté abolie depuis 1871. Le langage des journaux prussiens, en toute occasion, notamment lors des incidents de Moscou et de Swinemünde, fut empreint de la même violence à l’égard de la dynastie.

Finis Bavariae était un thème qu’ils traitaient avec une évidente prédilection. La Bavière était morte, elle abandonnerait bientôt les derniers vestiges de son autonomie pour se fondre dans l’Empire. Par une faute insigne, on lui avait fait à Versailles une situation qu’elle ne méritait pas. « A la longue, écrivait Schipfer, tous les droits réservés sont incompatibles avec les buts de l’Empire », et il nommait les accords de Versailles « une page haïssable dans l’histoire allemande. » Selon le point de vue des particularistes, le Reich n’est qu’un élargissement de l’ancienne confédération, non une création nouvelle : les États ne lui ont donc cédé que certains droits étroitement spécifiés, mais ne lui ont pas accordé un mandat général ni une autorité sans limites. Les juristes prussiens au contraire, Zorn par exemple, soutenaient avec une arrogance doctrinale la thèse de la soumission absolue : les États avaient complètement abdiqué en faveur de la puissance impériale ; ils lui avaient fait pleine et entière remise de leur existence ; ils lui avaient abandonné tous leurs droits, et ceux qu’ils conservaient encore lui avaient été rendus par elle, dans un élan de générosité volontaire. En conséquence, l’Empire pouvait toujours reprendre ce qui lui appartenait, s’attribuer, par simple mesure législative, des pouvoirs d’administration à l’intérieur des États, et agir directement sur les fonctionnaires de chaque pays confédéré. Il ressortait de cette doctrine que le Reich avait le droit d’agir en raison de ses propres convenances, d’après des considérations purement politiques, mais non juridiques. Tels étaient les prétextes, brutalement exprimés, par lesquels le système unitaire tentait de se substituer au système fédératif.

Le manque d’égards était flagrant et blessa pins d’une fois la susceptibilité bavaroise. En même temps que l’Empire, par tous les moyens, essayait de se soumettre complètement l’armée du royaume, c’est sur celle-ci que pleuvaient de préférence les injures prussiennes. Bismarck au moins lui décerna toujours quelques éloges. D’autres au contraire n’eurent pas la même circonspection ni la même habileté. Au début de 1900, un junker de l’Est, Oldenburg-Januschau, bien connu pour son pangermanisme échevelé, parla au Reichstag des contingents de l’Empire, sans faire aucune distinction entre les troupes bavaroises et les autres corps allemands : Berlin, à l’en croire, commandait partout. Ce discours provoqua à Munich les récriminations du député Gunther. Le ministre de la Guerre, von Horn, joignit ses observations aux siennes ; il releva en outre qu’Oldenburg-Januschau, à propos de la bataille de Rosbach, avait insulté les contingents allemands qui luttaient avec les Français, que, parmi ces contingents allemands, se trouvaient quelques troupes de Wurzbourg, et que pour ce seul fait le plénipotentiaire militaire du royaume au Bundesrat aurait protesté, s’il avait eu connaissance de l’incident. Plus tard, lorsqu’à l’occasion de l’affaire de Saverne le général prussien Kracht eut accusé les Bavarois d’avoir lâché pied devant les Français en 1870, cet outrage souleva en Bavière la plus violente indignation.

Mais, au demeurant, pourquoi les maîtres de l’Allemagne se seraient-ils gênés ? Ils n’avaient devant eux qu’un petit État faible, battu en 1866, réduit à l’impuissance quelques années plus tard, et qui ne méritait aucune estime, pas même la moindre considération. A en croire les gens du Nord, la population du royaume était arriérée et partant méprisable. « L’esprit bavarois est toujours embrumé par des vapeurs de bière, » écrivait K. Stein, et Treitschke, avec tout le poids de son autorité professorale, proclamait que la réserve des droits sur la bière avait dû être consentie « à cause de la soif que tout Bavarois apporte en naissant. » Peuple d’ivrognes et peuple de brutes ! Pour les Prussiens protestants, le catholicisme était responsable de la dégradation morale dont étaient atteints la plupart des sujets des Wittelsbach. Les paysans n’étaient que des « bêtes à voter entre les mains de leurs vicaires ; » les crimes de droit commun « étaient favorisés et protégés par les dogmes et les institutions de l’Église catholique. » Avec une patience inlassable, les journaux luthériens s’efforçaient de prouver que les fidèles de la religion romaine sont partout moins riches, moins actifs et moins savants que les protestants. Les Bavarois, à lire ces lourdes diatribes, constataient qu’ils étaient traités en suspects. D’ailleurs, on ne se faisait pas faute de leur faire savoir que la guerre était déclarée contre le « bétail noir » dont on aurait la peau : Wir werden das schwarze Kleinvieh schon unterkriegen. A la Prusse était dévolue la glorieuse mission d’apporter les lumières à un peuple égaré.

Un orgueil aussi démesuré, et qui se manifestait d’une manière aussi insolente ne pouvait prétendre à cicatriser des plaies encore ouvertes. Aux invitations qui leur étaient adressées de se laisser absorber, les Bavarois les plus placides observaient que l’Empire constitué comme il l’était présentait une solidité suffisante et qu’ils n’apercevaient pas la nécessité d’y rien changer. D’autres ripostaient aux outrages par de violentes offensives, ameutaient le peuple en le prenant à témoin des impertinences prussiennes, et livraient d’acharnées batailles. Toutes les élections à la Chambre des députés servirent de prétexte à des campagnes sans merci, et les succès du Centre, quand il en remporta, provoquèrent de véritables explosions de patriotisme bavarois. Il en fut de même chaque fois qu’un incident retentissant ranimait les querelles assoupies et mettait aux prises les deux races hostiles. Au cours de ces longues années de lutte, les Bavarois ont dessiné de la Prusse et de l’Empire une image parfaitement fidèle, où chaque trait ressort avec une incroyable netteté.

Le dogme, venu du Nord, de la Kultur germanique, n’a pas rencontré d’adversaires plus déterminés qu’en Bavière. Dans les milieux catholiques, on a hautement protesté contre cette invention prussienne qui prétendait faire du progrès matériel le but suprême de l’humanité. Ratzinger, en 1881, a observé qu’il s’agissait là d’une confusion intellectuelle extrêmement regrettable ; il établissait qu’il y avait une différence fondamentale entre le progrès moral et le progrès matériel ; il demandait que pour le premier l’on employât le mot de « civilisation. » En 1908, les Historisch-politische Blätter écrivaient à nouveau que cette civilisation était en Europe d’origine gallo-romaine, que c’est sur ces bases gallo-romaines que toutes les institutions politiques et religieuses avaient été édifiées, mais que, dans les territoires de l’Allemagne du Nord, la civilisation ainsi définie avait exercé son action pendant beaucoup moins de temps qu’ailleurs. En d’autres termes, la Kultur était une conception de demi-civilisés protestants qui substituaient des apparences et des signes extérieurs à la réalité.

Par de telles critiques, les représentants les plus autorisés du catholicisme prenaient leur revanche des injures dont on les accablait à cause de leur religion, et l’on doit reconnaître qu’ils touchaient juste. De leur côté, les démocrates s’inquiétaient des menées luthériennes. S’ils voyaient sans plaisir l’activité que déployaient en Bavière les évêques et le clergé au moment des élections, ils n’étaient pas plus tendres pour l’obscurantisme protestant qui sévissait au-delà de l’Elbe. La collection du Simplicissimus contient des pointes redoutables dirigées contre le piétisme prussien. Toute une série d’humoristes a raillé dans ce journal l’Empereur luthérien qui se prenait pour un antipape, un régime qui choisissait ses hauts fonctionnaires en raison de leur orthodoxie confessionnelle, des pasteurs hypocrites et durs qui mettaient leur religion au service d’un étatisme réactionnaire.

Dans l’opinion bavaroise, les Prussiens en effet étaient considérés comme un peuple inférieur, plongé dans un état de servitude affreuse. Rien n’était comparable à leur esclavage, sinon celui des Russes : mais justement les deux gouvernements de Berlin et de Pétrograd étaient complices et solidaires [2]. Les maîtres de la Prusse étaient des hobereaux sans scrupules, ennemis de toutes les idées modernes, capables de toutes les félonies : « Pourquoi vous lamentez-vous, mes petits — en disant qu’ils vous enlèvent la liberté ? — Quand celle-ci a-t-elle fleuri en Prusse ? — Quand y a-t-on connu la loyauté et la foi ? [3] » Ces junkers, moralement vils au point de se faire entretenir par des filles de parvenus enrichis, brutaux et féroces, hostiles au peuple, se croyaient au-dessus des lois et de la justice. C’étaient des féodaux devant lesquels tremblaient les fonctionnaires et qui faisaient à leurs inférieurs des âmes serviles. Ils prolongeaient le moyen âge en plein dix-neuvième siècle : « Derrière l’uniforme et les décorations, écrivait Freytag que citait malicieusement le Simplicissimus en 1911, se cache bien souvent la même haine que jadis contre les idées de notre époque. Ce sont les mêmes préjugés, le même orgueil, le même respect grotesque pour des privilèges qui meurent, le même égoïsme grossier qui dédaigne le bien public. Beaucoup, parmi cette noblesse de cour et de campagne, considèrent toujours l’Etat comme leurs ancêtres, il y a deux cents ans, faisaient des magasins d’un voisin. Mais maintenant, plus fortement qu’il y a deux cents ans, s’élèvent contre eux la haine et le mépris du peuple. »

Dans ce pays sans liberté, remarquent les Bavarois, les opinions sont surveillées et soumises à l’inquisition la plus rigoureuse. Le fonctionnaire, pour se ménager un heureux avancement, doit perdre toutes ses facultés critiques et s’humilier devant les puissances. Une sévère orthodoxie nivelle tous les esprits. Le Prussien des basses classes est maintenu dans une ignorance salutaire : « Veillons, dit une légende du Simplicissimus, à ce que dans nos écoles on n’exagère pas l’instruction ni les autres bêtises modernes. Si les enfants savent leur Notre Père et le nom de leur roi, cela suffit pleinement. » Il y a donc une oppression bureaucratique et policière qui pèse sur tous les sujets des Hohenzollern, dans le seul dessein de renforcer l’étatisme prussien. Cette oppression s’est manifestée au moment du Kulturkampf ; dans sa dureté draconienne, tenant en réserve des mesures qui sentent l’état de siège, elle demeure suspendue comme une menace sur toute la vie politique et sociale du peuple. « Ce que les autres nations, écrivent les Historisch-politische Blätter, reprochent souvent avec raison aux Allemands, tant a ceux qui vivent dans leur pays qu’à ceux qui sont fixés à l’extérieur, c’est l’esprit de domesticité si répandu parmi eux et si enraciné. Cet esprit, à l’origine tout à fait étranger au peuple allemand, lui a été imposé depuis deux siècles seulement par une bureaucratie omnipotente. Il est surtout répandu dans la Vieille-Prusse où dominent les Slaves, puis dans ce pays de Bade « si purement allemand. » Là où il se rencontre le moins, c’est en Westphalie, dans le Schlesvig, à Hambourg et dans la Vieille-Bavière.

En Prusse, le gouvernement n’a d’autre but que d’étouffer l’opinion publique et de sauvegarder les privilèges de la caste dominante. C’est à quoi tend le système électoral qui sévit dans les États des Hohenzollern et qui, partageant les citoyens en trois classes, favorise les plus puissants au détriment des autres. Les sentiments démocratiques des Bavarois se révoltent devant une injustice aussi aveuglante : « Faut-il faire toucher du doigt, s’écrie le publiciste Breitscheid, les beautés du droit électoral prussien ? On y découvre toutes les imperfections et toutes les infamies imaginables. Non seulement il donne aux riches le pas sur les pauvres, mais il prive ceux-ci de tous droits, car la première et la seconde classe sont toujours en situation d’écraser de leurs votes la troisième, contre les revendications de laquelle elles se sentent dans la plupart des cas solidaires. » Le système électoral prussien n’est en somme qu’une loi d’exception contre le peuple : en 1903, les conservateurs, qui obtenaient 19,39 pour 100 des suffrages, faisaient passer 143 députés ; les socialistes, au contraire, avec 18,79 pour 100 des voix exprimées, n’en avaient pas un seul.

En 1910, il fut question d’une petite réforme qui ferait entrer un peu plus d’électeurs dans la première et la seconde classe. Les Münchener neueste Nachrichten, journal généralement inféodé à Berlin, poussèrent un cri d’alarme. C’était là, une affaire sérieuse qui intéressait tout le Sud, puisque la Prusse occupait la première place dans la Confédération. Les modifications devaient être radicales, et l’on ne pouvait se contenter de retouches insignifiantes. Fallait-il croire que le peuple prussien n’avait aucune maturité politique, ou bien dans quel dessein le ministre Bethmann-Hollweg se livrait-il à des plaisanteries aussi misérables ? Pour manifester leur indignation, les socialistes munichois, le 15 février, organisèrent une grande réunion publique au Kindlkeller, puis, au nombre de 800 à 1 000, ils se rendirent devant la légation de Prusse, acclamant le suffrage universel secret et égal pour tous, conspuant vigoureusement la monarchie réactionnaire des Hohenzollern qui méprisait les droits du peuple.

Mais la Prusse, qui restreignait chez elle les libertés publiques, tentait aussi d’en priver l’Empire. Et en effet, au cours de l’année 1904, les conservateurs Zedlitz et Arendt, par une campagne menée dans la Post et le Tag, tentèrent de prouver que le Reichstag n’accomplissait aucun travail de bon aloi. Pour remédier à cette situation, ils proposaient que ses députes fussent désormais élus selon le système prussien des trois classes. Là-dessus, cris à Munich, et fureur bien compréhensible. Au fond, ce que détestait par-dessus toutes choses la monarchie des Hohenzollern, c’était le parlementarisme, et les Bavarois l’avaient discerné de bonne heure. Elle ne pouvait, remarquaient-ils, supporter qu’une pseudo-représentation populaire derrière laquelle elle dissimulait son absolutisme foncier. Puissance maîtresse dans l’Empire, elle le gouvernait par des méthodes autoritaires, elle lui imposait sa volonté avec une hauteur implacable, elle brisait les résistances des députés par des dissolutions successives, elle ne connaissait ni majorité ni ministère responsable, elle violait enfin ses promesses les plus sacrées et s’efforçait sournoisement de transformer la Confédération en un État unitaire. La politique de Bismarck, à elle, seule, prouvait la justesse de ces observations, et ses successeurs ne s’étaient pas dégagés de la ligne de conduite qu’il leur avait tracée.

Sur ce point, les Historisch-politische Blätter nous apportent des analyses très sagaces. « Le développement de l’Empire, écrivent-elles, s’est opéré dans une forme jusqu’alors inconnue. Il se fait par le gouvernement personnel, non par celui d’un souverain qui s’élève au-dessus des partis, mais par celui d’un ministre, — Bismarck, — qui considère les groupes parlementaires comme le marchepied de sa toute-puissance. » Elles remarquaient encore que le parlementarisme d’Empire équivalait à un leurre : « Un parlement et un État militaire sont deux choses absolument incompatibles. » Au fond, comme le déclarait von Görne, il n’y avait pas de liberté, et il ne pouvait pas y en avoir ; l’Empire absorbait toutes celles qui étaient garanties par les constitutions particulières : « Il ne connaît que de nom la responsabilité gouvernementale. Ce qui existe n’est autre chose qu’une domination militaire enveloppée sous les formes du parlementarisme. »

Car la Prusse, créée par des soldats, ne pouvait se maintenir que par eux. Historiquement, on savait comment elle s’était toujours comportée. Lorsque Napoléon III avait fait aux cabinets européens des propositions de désarmement, elle avait répondu que son organisation reposait sur le principe du service universel et qu’il ne pouvait s’agir pour elle d’y renoncer. Moltke, le 15 juin 1868, avait dit qu’une puissance plus forte que toutes les autres pourrait empêcher la guerre, que cette puissance, il l’espérait, serait l’Allemagne Plus tard, en 1874, il était revenu sur sa déclaration : il avait alors annoncé qu’il faudrait cinquante années d’armements pour conserver le bien acquis, car l’Empire s’était fait respecter par sa victoire, mais sans conquérir les cœurs. A cette époque, le prêtre bavarois Sigl lui avait lancé l’anathème : « Le peuple allemand, écrivait-il, conduit à l’appauvrissement, à la ruine économique et sociale, au désespoir, tout cela, c’est le fruit amer de la dernière guerre sainte contre la France. » et il ajoutait, après avoir énuméré les dépenses militaires : « Ces chiffres ne font-ils pas frémir, surtout quand on songe que M. de Moltke laisse entrevoir à l’Allemagne le maintien d’un pareil système pendant cinquante ans ? » La chose était trop claire. Non seulement la Prusse ne désarmerait jamais, mais encore elle seule, — et non la France de Carnot, comme le prétendaient à tort quelques-uns, — était responsable des charges qui pesaient sur l’Europe. C’est par elle que l’Allemagne était devenue une puissance militaire centralisée, crainte de ses voisins, les forçant à fabriquer des fusils et des canons pour leur défense : « Tout esprit équitable, déclarait von Görne, ne pourra pas contester que c’est l’Allemagne qui a créé cette triste situation… La question est de savoir combien de temps la nation pourra subir un tel régime. » Oui, combien de temps cela durerait-il ? se demandaient anxieusement Franziss et avec lui les particularistes bavarois [4]. Et sans doute si, au lieu de l’Empire, on avait pu constituer une Confédération de l’Allemagne du Sud de tels malheurs eussent été évités. Mais en attendant, la monarchie des Hohenzollern ne changeait pas.

En 1875, les Historisch-politische Blätter approuvaient le Times d’avoir écrit que par ses armements elle ramenait le monde à la barbarie. Les excès du militarisme prussien, à des dates plus récentes, provoquèrent les véhémentes campagnes du Simplicissimus. Il faut voir les caricatures d’officiers croqués d’après nature au-delà de l’Elbe, hobereaux sanglés dans leurs tuniques, haut-bottés et éperonnés, durs et brutaux, n’ayant d’autre vertu que leur dévouement à un souverain en qui d’ailleurs ils reconnaissent le défenseur de leurs intérêts de caste et presque leur complice. Il faut jeter les yeux sur ces images fidèles qui attestent la grossièreté de cette aristocratie d’épée, le ton désobligeant qu’elle affecte avec ses inférieurs, les mauvais traitements qu’elle inflige aux soldats. Et bien au-dessous de ces animaux de proie sans générosité apparaît le peuple de Prusse, abruti au point qu’il en a perdu tout sentiment de sa dignité, démoralisé et moralement diminué par la caserne. Tel est ce militarisme que la Prusse impose à l’Allemagne.

Il est la cause des maux qui l’accablent et surtout de la gêne financière produite par des budgets démesurés. L’art et la science souffrent-ils du régime impérial ? C’est la faute des armements qui détournent les intelligences des libres spéculations. Le prix du litre de bière est-il augmenté de deux pfennigs dans les brasseries munichoises ? C’est parce que Berlin exige un accroissement des effectifs et que cela entraîne de nouveaux impôts. Le militarisme des junkers est un ogre insatiable d’or et de sang. Comme il ne leur suffit pas d’avoir une armée, il leur faut encore une marine, autre source de frais considérables, autre motif pour vider les bas de laine bavarois. Après la marine viennent les colonies, territoires sans valeur et impropres à la culture, où l’on ne peut faire qu’un commerce minime, mais pour lesquels on construit une flotte marchande qui engloutit encore des trésors. Cette politique mégalomane et dépensière aboutit d’ailleurs à des désastres : une tribu nègre d’Afrique, les Herreros, a fait perdre à l’Allemagne des milliers d’hommes sans autre bénéfice que l’attribution de hauts commandements et de fortes dotations à des bouchers comme le général von Trotha.

Mais le militarisme a conclu une alliance avec la grosse industrie prussienne dont il sert la cupidité. Les canons et les plaques de blindage enrichissent les potentats de l’acier dont les officiers épousent les filles. Et puis une forte armée doit permettre un jour des opérations fructueuses qui grossiront les fortunes particulières de la caste dirigeante. Le Simplicissimus imprime ces vers en patois berlinois :

« L’affaire est bonne. — Et malgré les protestations — D’une ignoble poignée de sans-patrie — Nous construisons maintenant une grande flotte : — C’est un bon placement pour l’avenir. — Le patriotisme porte intérêt, — Les intérêts remplissent le porte-monnaie — Et si l’esprit en souffre, — Nous n’en ressentons aucune douleur ! — Nous construisons maintenant une grande flotte [5]. »

Il suit de tout ce qui précède que la Prusse, dans l’opinion bavaroise, déprave et pervertit l’Allemagne. En fondant l’Empire, elle y a fait passer toutes les tares morales dont elle était elle-même infectée Elle l’a créé avec l’aide de Juifs qu’attirait l’espoir d’une prospérité matérielle dont eux-mêmes profiteraient. Elle l’a livré aux puissances d’argent qui depuis 1871 continuent leur œuvre malfaisante. La corruption y règne : Bismarck a commencé à acheter la presse avec l’or qu’il avait volé aux souverains détrônés par lui en 1866 : depuis, les journaux n’ont jamais été sincères, et c’est avec leur connivence payée que le gouvernement central gangrène l’Allemagne où sévissent les agents provocateurs, la dénonciation et l’arrivisme. L’industrialisme prussien, qui ronge l’Empire comme le ver un fruit trop mûr, a fait éclore une aristocratie de parvenus stupides, inhumains, cruels avec les misérables, sans mœurs et sans vertus, dont les enfants ont horreur du travail, tout en prétendant satisfaire de formidables appétits. Tout en haut, la famille se dissout, les courtisanes règnent, d’abjects goûts de noce s’étalent qui font prendre en horreur la vie simple d’autrefois. En bas, la détresse est immense, et le peuple, pour oublier sa misère, tombe dans l’ivrognerie : « Comment un Empire, écrit von Görne, qui a été fondé par la force matérielle, pourrait-il produire autre chose qu’un accroissement de ce matérialisme déjà trop répandu ? »

La Prusse n’a jamais cherché que son intérêt ; elle a ruiné des trônes allemands parce qu’elle voyait en eux des obstacles à sa propre expansion ; elle continue d’être une menace pour le bien-être des peuples et pour la civilisation. L’Empire, qu’elle domine, n’est pas, et ne peut être pour cette raison différent d’elle-même : il participe de sa nature et comme elle il n’adore que la force : « En Prusse, écrivent avec une netteté décisive les Historisch politische Blätter, on ne respecte rien, sinon la force et la résolution. Toute marque de déférence, toute concession conciliante, la simple politesse elle-même, exception faite pour quelques personnes estimables et sympathiques, mais dénuées d’influence dans la vie publique, sont considérées comme des faiblesses. Seul l’homme fort et résolu est estimé. Ceci vaut à la fois pour la politique intérieure et pour la politique extérieure. » De telles assertions ne sont pas nouvelles, et la grande revue particulariste n’a pas attendu l’année 1908 pour les formuler. Dès 1875, elle jugeait l’Empire prussien avec la même acuité pénétrante : « Le nouvel Empire allemand, lisons-nous, est contraint dans son isolement, et pour sa propre sécurité, à un accroissement de puissance sans limites. Il y parviendra directement par des agrandissements, indirectement en paralysant tous les autres États pour les empêcher de lui nuire. Le prince de Bismarck en a eu l’obscur pressentiment quand il a affirmé à plusieurs reprises que la sympathie à l’égard des pays voisins était un vice allemand. Un trou béant s’est ouvert autour de l’homme qui a rompu toute communauté d’intérêts dans les rapports internationaux, et il ne lui reste qu’à remplir cette brèche par l’hypertrophie de son moi tout-puissant. » Il est impossible de dire plus clairement que la Prusse et l’Empire se sont mis en dehors de l’humanité et comme au ban de l’Europe.

De tels jugements d’ensemble laissent prévoir l’antipathie des Bavarois particularistes à l’égard des Hohenzollern qui règnent sur l’Allemagne. Preuss ist Preuss, ob er König oder Kaiser tituliert wird, s’écrie Sigl, « Prussien est Prussien, qu’il porte le titre de roi ou celui d’empereur. » Donc le César de Berlin, dans l’opinion, est avant tout le successeur du grand électeur et de Frédéric II ; il reste inséparable de sa famille, de son milieu, de son pays, de la tribu barbare et à demi slave dont il est le souverain légitime. La population du royaume le considère comme un étranger. En outre, ce qui aggrave l’aversion, c’est qu’il est luthérien, et il est utile ici de mentionner une légende très caractéristique du Simplicissimus, sous un dessin qui représente la ville de Munich pavoisée au jour anniversaire de l’Empereur : « S’il vous plait, demande un touriste à un indigène, quelle fête y a-t-il donc aujourd’hui ? — Une fête protestante. »

Ni Guillaume Ier, ni Guillaume II n’ont été épargnés par la critique. Le premier passait pour un reitre inintelligent, et les patriotes gardaient l’amer souvenir de la défaite qu’il avait infligée à leur pays et de l’état de servitude dans lequel il l’avait réduit. L’historien Schreiber fait le récit de la cérémonie funèbre qui se déroula à Munich lorsque mourut le vainqueur de Sadowa. Il a vu passer dans les rues de la capitale de longs cortèges défilants à la nuit tombante, torches allumées, devant un immense sarcophage dressé en plein air. Il a vu des feux de Bengale, il a entendu des voix qui chantaient la Wacht am Rhein. Plus tard, pendant des semaines, il remarque que des hommes se sont promenés en habits de deuil et que des femmes ont porté des voiles de crêpe. De tels spectacles l’ont révolté : « Les Munichois, écrit-il, qui avaient conservé le vif souvenir de l’indignation générale ressentie par le pays contre la Prusse et l’armée prussienne lors de la guerre fratricide de 1866, s’étonnaient que certains esprits de la capitale manifestassent un tel changement dans leurs opinions politiques. »

Guillaume II fut encore plus détesté peut-être que son grand-père, et la voix publique le tenait communément pour fou. On railla sa personne, ses attitudes de matamore, sa manie d’envoyer des dépêches à tort et à travers, ses manières de commis-voyageur, ses déplacements continuels, jusqu’au ton même de ses discours [6]. La célèbre allocution de Gnesen, en 1906, où l’empereur jutait l’anathème sur les Nörgler ou mécontents, provoqua d’amers sarcasmes. Les révélations du journal anglais le Daily Telegroph, en 1908, déchaînèrent spécialement en Bavière une indignation sans précédent. Combien de temps l’activité brouillonne de cet irresponsable serait-elle encore un péril pour l’Allemagne ? Les Münchener neueste Nachrichten publièrent des articles rédigés sur un ton très vif. Plus encore que cette feuille libérale, les Historisch-politische Blätter formulèrent de véhémentes récriminations. Guillaume II, affirmaient-elles, était le produit de la perversion morale produite dans l’Empire par les victoires de 1870. Les patriotes patentés, libéraux pour la plupart, avaient donné au peuple une éducation toute servile, l’avaient habitué à approuver tous les gestes et toutes les paroles de César, à l’acclamer, quoi qu’il fît. Bien d’étonnant à ce que celui-ci se crût appelé à exercer un gouvernement purement personnel : il s’en acquittait comme on pouvait s’y attendre d’un impulsif couronné.

De peuple à peuple, les sentiments n’étaient pas plus cordiaux. « Voyez-vous, disait une légende du Simplicissimus sous un dessin qui représentait un Hartschier (soldat de la garde particulière du Roi) en conversation avec un bourgeois de Munich, ce qui se passe aujourd’hui ne plait pas à un homme comme moi ; je suis encore un soldat du bon vieux temps, quand on pouvait tirer sur les Prussiens. » Et j’en citerai encore une autre, court dialogue saisi dans un café entre un Berlinois et un indigène : « S’il vous plaît, quelle heure est-il ? — Est-ce que vous croyez que j’ai acheté ma montre pour les Prussiens ? » Il y avait une opposition radicale entre les deux races, une opposition qui remontait à des époques très anciennes, et qui, vieille comme l’histoire elle-même, se perpétuait sans faiblir. En 1898, lorsque le ministre impérial Podbielsky avait tenté de faire adopter par la Bavière les timbres en usage dans le reste de l’Allemagne, il avait rencontré la plus ferme résistance, et Hase avait écrit ces vers :

« Pourtant, si vous voulez plus que maintenant, — Nous enthousiasmer pour votre chère Prusse, — Apportez-nous d’abord d’autres réformes — Que celle qui consiste à coller des timbres. — Avec celle-ci vous ne gagneriez pas une seule sympathie — Si tout le reste demeurait sans changement. — Il est facile de mettre des timbres sur des enveloppes — Mais difficile de mettre l’amour dans les cœurs. »

Les Bavarois différaient des Prussiens par leur caractère comme par leurs goûts, et c’est sur ces deux points que l’incompatibilité s’affirmait avec évidence. La Prusse est guerrière, déclarait Franziss, mais non la Bavière, qui, au contraire, aime surtout les arts de la paix. « En fait de civilisation, écrivait-il, elle a une mission pacifique ; sa gloire dans le domaine intellectuel ne le cède en rien à la supériorité politique et militaire de la Prusse. » Depuis de longues années, en effet, le royaume s’enorgueillissait d’un bel effort artistique. Avant la Révolution, les villes de Landshut, Ingolstadt, Augsbourg avaient été ornées d’importants monuments par les électeurs. A Munich, le roi Louis Ier fit construire les Propylées, le grand théâtre, l’ancienne pinacothèque, l’Odéon, la porte de la Victoire. Il s’entoura de savants tels que Lasaulx, Schelling, Görres, Thiersch, d’artistes tels que les architectes Klenze et Gärtner ou les peintres Moritz von Schwind, Cornélius, Kaulbach, Piloty, Schraudolph. Son successeur Maximilien II avait continué cette tradition. Il avait reçu dans son palais les poètes Bodenstedt, Geibel, Heyse, Kobell, Pocci, les professeurs Liebig, Löher, Pettenkofer, Pözl, Riehl, Sybel. Wagner avait été le protégé de Louis II. Le prince-régent Luitpold favorisa les peintres.

Munich avait donc la prétention d’être l’Athènes de l’Allemagne. Les expositions d’art s’y succédaient. Ce n’était pas l’officier qui y tenait le premier rang. Au contraire, il suffisait de manier le pinceau ou l’ébauchoir, d’être poète ou musicien pour y jouir de l’estime publique et pour occuper la curiosité. Aussi quel mépris n’avaient pas les Bavarois pour la sombre Béotie figurée par le territoire prussien ! Là-bas, dans ce Nord embrumé, quel nuage ne pesait pas sur les intelligences ! Munich, au contraire, attirait les étrangers ; elle avait le désir de pouvoir rivaliser avec Rome et Paris, d’être comme ces deux villes un lieu de pèlerinage artistique pour les peuples du monde entier. En Prusse, faisait remarquer le Simplicissimus, il n’y avait aucun mouvement comparable : la science y était caporalisée, et l’on n’y connaissait qu’un art officiel, avec de grossiers manœuvres qui fabriquaient pour les places publiques des Frédéric II au mille, des Blücher à la centaine, des Bismarck, des Guillaume Ier et des Moltke en nombre infini.

L’orgueil national souffrait de ce que la Bavière, dans l’Allemagne impériale, eût été reléguée au second rang. Il s’irritait de tous les signes qui révélaient une main-mise plus complète de la Prusse sur le royaume. Il s’indigna lorsque les troupes durent revêtir pour la première fois le manteau gris imposé par Berlin ou lorsqu’elles durent adjoindre à leur cocarde une cocarde tricolore jusque-là inconnue. Dans les villes, les Prussiens immigrés ou de passage parlaient en maîtres, avec une arrogance que l’on trouvait insupportable, faisant entendre que la Bavière était comme leur propriété, et que, s’ils n’avaient pris la direction des affaires allemandes, elle ne serait ni plus policée, ni plus prospère qu’un royaume nègre. Dans les campagnes, pendant les mois d’été, c’était un défilé ininterrompu de Berlinois déguisés en Tyroliens, prétentieux et stupides, proférant de monstrueuses bêtises sur la beauté de la nature, et croyant, dans leur ineptie candide, que le paysan bavarois n’avait d’autre occupation, tout au long des jours, que de chanter et de danser le Schuhplatt.

Dans les heurts journaliers qui opposaient l’un à l’autre l’homme du peuple et le Prussien de passage, le premier résumait tous ses griefs par le mot Saupreuss, « cochon de Prussien, » par lequel il traduisait énergiquement son aversion. Il y mettait toutes ses rancunes de catholique brimé, ses colères de patriote désabusé, ses déceptions de contribuable saigné à blanc par un Empire qu’il détestait, sa haine d’un caporalisme qui s’étendait jusqu’à la vie civile. Démocrate et familier, il avait horreur de la hiérarchie brutale qui réglait tous les rapports sociaux dans les pays situés au-delà de l’Elbe. Habitué aux manières simples des grandes familles bavaroises et de la maison royale elle-même, il ne pouvait supporter l’orgueil hautain des hobereaux de l’Est. Tout ce qui pouvait arriver de bon à la monarchie prussienne le laissait froid et indifférent ; il se réjouissait au contraire des humiliations ou des blessures d’amour-propre qu’elle ressentait le plus cruellement. Mais ce monde féodal, encore plongé dans la nuit du moyen-âge, et qui excitait à la fois sa fureur et son ironie, lui paraissait aussi capable d’entraîner sa propre patrie dans un abîme de catastrophes.

Les catholiques, au point de vue confessionnel, redoutaient une nouvelle explosion de fanatisme protestant. En 1905, les Historisch-politische Blätter prévoyaient un second Kulturkampf aussi violent que le premier, conduit cette fois sans Lois de mai, mais avec tout un arsenal de calomnies qui représenteraient la religion romaine comme inconciliable avec les formes de l’État moderne, lui attribueraient les idées les plus extravagantes, la livreraient à la haine et au mépris public. En 1908, la même revue s’exprimait plus clairement encore : « Tous nous espérons et nous avons confiance que l’Allemagne saurait maintenir sa situation dans le monde contre les dangers soit intérieurs, soit extérieurs. Mais nous savons aussi que nous devons obtenir en Allemagne la réalisation de nos droits, c’est-à-dire l’honnête parité, avant que de nouveaux combats n’ébranlent le monde. Si nous ne le faisons pas, nous n’y arriverons pas après une guerre victorieuse. » Ce texte révèle, à n’en pas douter, que les catholiques bavarois ne désiraient pas de conflit européen, et que, si celui-ci venait à éclater, un succès des armes germaniques ne leur paraissait pas désirable. Avec moins de détours encore, Sigl en 1891 avait crûment souhaité la défaite : « La prochaine guerre, avait-il écrit, doit rendre la Prusse seule maîtresse dans l’Empire allemand. C’est pour cela que nous autres Bavarois, nous sacrifierons des millions de notre argent et des centaines de mille de nos meilleurs hommes. La guerre future a pour la Bavière une importance particulière : elle décidera de son existence ou de sa non-existence. Si elle se termine par notre défaite, il arrivera ce qui pourra de l’Empire allemand, mais le vainqueur a un grand intérêt à nous ménager. Si l’Allemagne sort de la lutte absolument victorieuse, comme en 1870, que deviendra la Bavière ? Une province du royaume de Prusse 1 Une guerre victorieuse serait la fin de la Bavière. »

Tant que les accords de Versailles restaient en vigueur, — « et le royaume était trop faible pour y rien changer, — il fallait bien s’accommoder de l’hégémonie prussienne. Comme l’avait fait remarquer Rittler, on vivait depuis 1866 avec une blessure très grave, et l’on avait reçu quatre ans plus tard un coup presque mortel. Mais l’on respirait encore, et l’on ne voulait rien céder de ce qui permettait de subsister, fût-ce péniblement. Les concessions faites à la Prusse avaient été suffisantes : on les regrettait. Donc le programme minimum consistait tout au moins à ne pas laisser s’aggraver une situation déjà douloureuse. Mais à côté de cette ambition modeste, il y en avait d’autres, et plus Gères et plus radicales, qui menaient tout droit au séparatisme. Par-delà les mots officiels de Bund et de Reich, ce que l’on apercevait très nettement, c’est l’état de servitude dans lequel avait été réduite la Bavière. Non seulement le royaume ne désirait pas subir le même sort que Bade ou la Saxe, mais encore il voulait briser les liens qui l’enserraient. Tandis que les partis d’Empire se déclaraient prêts à tous les sacrifices pour l’unité, les particularistes protestaient que cette unité était une chimère.

Ils le répétaient avec une inlassable insistance. Plus de vingt discours prononcés à la Chambre attestèrent que l’accord était impossible entre le Nord et le Sud, que les deux peuples comprenaient et entendaient résoudre de façon différente les problèmes de la vie politique et sociale. Divers publicistes l’affirmèrent à plusieurs reprises avec la plus sincère énergie. L’Empire bismarckien n’était à leur avis qu’un accident passager ; l’état territorial de l’Allemagne, tel qu’il résultait de 1866, ne présentait pas un caractère plus définitif que la constitution à laquelle elle était soumise. La géographie donnait des avertissements dont les fondateurs de l’unité n’avaient pas voulu tenir compte. L’histoire apportait des leçons qui prouvaient l’impossibilité d’un pouvoir central en Allemagne, à moins qu’il ne fût imposé par la contrainte de la force. Les différences que l’on constatait entre les populations des divers États découlaient de leur passé, et elles étaient aussi profondes que les variations des dialectes. « Il ne faut pas pousser davantage la centralisation, déclarait Franziss ; il ne faut pas abandonner à l’Empire de nouveaux droits particuliers parmi ceux qui nous restent. Une histoire de deux mille ans prouve que les Allemands, par ce qu’il y a de plus intime dans leur tempérament, répugnent à constituer un État unifié semblable, à celui que forme la France. » De telles conceptions, ajoutait-il, ne rencontreraient jamais dans le peuple bavarois que la plus vive hostilité.

Le conflit était ouvert depuis 1870, et les hommes les plus clairvoyants, même dans les rares instants des manifestations fraternelles, ne s’en dissimulaient pas la gravité. Deux solutions étaient possibles : ou bien l’Allemagne se fondrait dans la Prusse, ou bien celle-ci renoncerait à son hégémonie et se concentrerait dans ses provinces de l’Est, qui sont ses véritables bases. Les particularistes constataient avec tristesse que la première hypothèse était la plus vraisemblable, mais ils mesuraient le péril. « Notre unité apparente, écrivait à Triepel, est un édifice qui menace ruine, et les esprits les plus sérieux de notre génération s’arrêtent avec désespoir devant un chaos. Quelle sera la fin de tout cela ? Rien d’autre que le grand État prussien unitaire si redouté, d’où sortira en fin de compte la grande uniformité socialiste. Une seule chose pourrait nous sauver de ce destin : le retour au droit, un retour qui pourrait d’abord trouver son expression dans l’expiation de l’injustice commise en 1866 à l’égard de l’Allemagne, dans la restauration des États annexés contre toute équité, enfin dans une organisation vraiment fédéraliste des pays germaniques. » Il est trop évident que, selon l’idée de l’auteur, ces derniers résultats ne pouvaient être atteints qu’après une défaite militaire de la Prusse. Aurait-il eu l’audace de croire que des désastres subis sur des champs de bataille auraient pour conséquence, contre toute prévision, d’en consolider l’hégémonie ?


JULIEN ROVERE.

  1. Voyez la Revue du 1er septembre.
  2. Cf. la campagne du Simplissimus, années IX et X.
  3. P. Schlemihl, Simplicissimus, année X, n° 8.
  4. Pr. Franziss, op. cit. p. 24 ; cf. aussi p. 28, où l’auteur conteste que la Prusse soit responsable du militarisme, mais où il ajoute que c’est là une opinion très répandue en Bavière, eine in Bayern viel ach verwendente Phrase.
  5. Hase, dans le Simplicissimus, année IV, n° 41. — Cf. aussi n° du 15 août 1896 : le Triomphe de la Kultur, un long cortège de Grecs et de Romains, etc. qui se termine par un groupe de soldats allemands encadrant un sac d’écus.
  6. En conséquence, et selon les dispositions du Code pénal, les tribunaux bavarois ont infligé aux publicistes du royaume de nombreux mois de prison pour crime de lèse-majesté. Le Simplicissimus en récolta sa large part.