Le Passage du Niémen/02

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Le Passage du Niémen
Revue des Deux Mondes4e période, tome 124 (p. 543-573).
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Le passage du Niémen


II. ARRIVÉE A WILNA. DERNIÈRE NÉGOCIATION [1]


I

Le jour où Napoléon franchissait le Niémen à la tête de deux cent mille hommes, à quinze lieues du fleuve, aux environs de Wilna, l’empereur Alexandre assistait à un bal. L’imminence des hostilités n’avait point interrompu autour du tsar la vie de représentation et de plaisirs, qui semblait alors l’accompagnement nécessaire d’une cour, en quelque position qu’elle fût. Depuis son établissement à Wilna, Alexandre trouvait le temps, au milieu de travaux et de soucis incessans, de visiter les châteaux du voisinage. Là, il ravissait ses hôtes par son aménité célèbre, par une simplicité charmante, par des conversations pleines d’enjouement, où son esprit vif et fin brillait d’un éclat doux. On le voyait poli avec tout le monde, déférent envers les vieillards et les femmes. Après dîner, il priait les dames de se mettre au piano, écoutait avec intérêt leur romance favorite et galamment leur tournait les pages. Il aimait aussi à parcourir incognito les campagnes, à s’asseoir au foyer des humbles, à les faire causer, à ne se révéler qu’en partant, par quelque munificence qui laissait derrière lui la fortune, et de toutes parts circulaient sur son compte des anecdotes où il apparaissait sous les traits d’un calife bienfaisant, d’un génie familier. La politique n’était pas étrangère à ces attentions, qui s’adressaient spécialement aux Polonais de Lithuanie : en témoignant pour cette partie de ses sujets d’une prédilection marquée, en affectant un grand respect pour leurs coutumes, leurs traditions, leurs croyances, en allant parfois prier dans leurs églises, Alexandre tâchait de se les rallier, de les rendre sourds aux appels du ravisseur, de leur faire oublier la patrie perdue ; et il se flattait d’y avoir réussi pour beaucoup d’entre eux. Prévoyant l’arrivée des Français et la retraite de ses troupes, il se disait qu’obligé de livrer ces peuples à l’invasion, il n’abandonnerait pas tout en eux et emporterait les cœurs.

A Wilna, il convoquait fréquemment la noblesse, attirait à lui les femmes qu’il comblait de soins délicats, les prenant par la vanité, distinguant tour à tour les plus séduisantes, entretenant parmi elles une concurrence et une émulation à lui plaire. Il encourageait volontiers les réunions mondaines, les assemblées brillantes. Pour le 23 juin, il avait permis aux officiers de la garnison et de l’état-major d’organiser en son honneur un bal champêtre, avec fête de jour et de nuit, où toute la société de la ville serait conviée. Le lieu choisi fut le domaine de Zakrety, prêté pour la circonstance par la comtesse Bennigsen. Zakrety était une résidence d’été à la mode polonaise, c’est-à-dire, autour d’une maison d’habitation assez simple, un parc magnifique. Rien n’y avait été omis pour enjoliver la nature : il y avait des terrasses fleuries, des pelouses d’un vert d’émeraude, des eaux vives, une île et une cascade artificielles, des échappées ménagées avec art sur les campagnes et les fraîches collines d’alentour. On éleva sur les gazons, en face de la villa, une salle de bal environnée de portiques. L’avant-veille de la fête, la toiture s’écroula, et chacun frémit à la pensée que cet accident, survenant deux jours plus tard, eût dégénéré en catastrophe. Le dommage n’ayant pu être réparé à temps, on dansa en plein air ; puis, le jour baissant, la fête se transporta à l’intérieur des appartemens, et la longue file de couples qui formaient la polonaise, la danse nationale, après avoir parcouru les jardins, gravit en cadence les escaliers et se mit à serpenter au travers des galeries. L’empereur Alexandre, arrivé de bonne heure, animait et embellissait tout de sa présence, lorsque au cours de la soirée le général Balachof, ministre de la police, s’approcha de lui et murmura à son oreille quelques paroles, avec l’accent d’une émotion poignante : un message, expédié de Kowno, annonçait que les Français franchissaient le fleuve, en masses énormes, et que l’invasion commençait. Sous ce coup, Alexandre ne faiblit point et conserva la pleine maîtrise de soi-même ; pas un muscle de sa physionomie ne bougea : il recommanda à Balachof de tenir la nouvelle secrète, pour ne point troubler la réunion, et se remit à parcourir les groupes, toujours aimable et galant. Il admira fort la fête de nuit, l’embrasement des bosquets, les jeux de la lumière sur la cascade, et faisant remarquer la lune qui brillait au ciel, mariant sa rayonnante, pâleur aux feux répandus sur la terre, il l’appela « la plus belle pièce de l’illumination ». Au bout d’une heure environ il se retira et, rentrant à Wilna, passa au travail le reste de la nuit.

Après avoir expédié à Pétersbourg les élémens d’une note diplomatique, destinée à servir de réponse au manifeste français, à le réfuter point par point, il rédigea un ordre du jour aux armées, en termes élevés et dignes. Napoléon avait dit dans sa harangue à ses troupes : « La Russie est entraînée par la fatalité, ses destins doivent s’accomplir. » Contre la divinité aveugle qu’invoquait son rival, Alexandre se réclamait de la Providence : « Dieu, dit-il, est contre l’agresseur. »

Enfin, il procéda à une suprême formalité, propre à le mettre en règle, sinon avec sa conscience, au moins avec l’opinion des hommes. Le 26, il fit appeler Balachof, qui était un de ses aides de camp en même temps que son ministre de la police, et il lui dit, avec le tutoiement en usage fréquent chez les souverains de Russie lorsqu’ils s’adressent à leurs sujets : « Tu ne sais sans doute pas pourquoi je t’ai fait venir ; c’est pour t’envoyer auprès de l’empereur Napoléon. » Il expliqua alors que cette mission devait consister à porter une offre dernière de négociation et de paix. Non qu’Alexandre eût l’espoir ou même le désir d’arrêter la lutte ; il la savait aussi irrévocablement résolue par son adversaire qu’elle l’était par lui-même. Dans les propositions d’accommodement que Napoléon lui avait prodiguées, il n’avait pas eu de peine à démêler de simples ruses de guerre, destinées à leurrer et à endormir la Russie, tandis que l’envahisseur préparerait ses moyens. Il n’en était pas moins vrai qu’a considérer les apparences, Napoléon avait réitéré des instances pacifiques, demeurées sans réponse ; ces efforts avaient été portés par le public européen à l’actif et à la décharge de l’empereur français ; on en avait conclu que la Russie voulait la guerre, puisqu’elle laissait systématiquement échapper les dernières chances de paix. Pour dissiper cette impression, il importait qu’Alexandre ne demeurât pas en reste de spécieuses tentatives, qu’il rétablît sous ce rapport l’équilibre, et fît même pencher de son côté la balance. Napoléon lui avait expédié l’aide de camp Narbonne ; il enverrait pareillement un aide de camp, le général Balachof. Napoléon lui avait écrit une lettre exprimant le vœu d’épuiser les voies de conciliation, avant de recourir aux armes ; après avoir suspendu sa réponse, Alexandre la ferait par une lettre conçue dans le même sens, et cette démarche, destinée à retentir au loin, apparaîtrait de sa part d’autant plus méritoire qu’elle se produirait à l’instant où son territoire était violé, où un flot d’assaillans se précipitait sur ses frontières. Pouvait-il mieux manifester la candeur de ses intentions, son désir de ménager l’humanité et d’épargner le sang qu’en parlant encore de paix au lendemain d’une brutale injure ? Connaissant trop son rival pour craindre que celui-ci le prît au mot, résolu d’ailleurs ù, entourer ses offres de conditions inadmissibles pour l’orgueil napoléonien, il espérait, en se décorant de modération et de patience, ramener à lui les esprits hésitans, s’assurer un grand avantage moral, et, avant d’affronter matériellement la lutte, gagner son procès devant l’opinion européenne.

Autour de lui, conformément au plan de campagne adopté, le quartier général prenait les mesures nécessaires pour commencer la retraite, pour concentrer l’armée sur des positions éloignées, pour éviter le plus longtemps possible toute rencontre décisive, pour laisser l’ennemi s’avancer et s’épuiser dans le vide. Alexandre se disposa lui-même à quitter Wilna le 27 juin. Dans la nuit, il lit encore appeler Balachof, lui remit la lettre pour Napoléon, en l’accompagnant d’une paraphrase solennelle. Balachof devait dire que les négociations pourraient s’ouvrir sur-le-champ, si Napoléon le désirait, mais à une condition absolue, essentielle, « immuable », c’était que l’armée française repasserait préalablement le Niémen : « Tant qu’un soldat resterait en armes sur le territoire russe, l’empereur Alexandre — il en prenait l’engagement d’honneur — ne prononcerait ni n’écouterait une parole de paix. »

Balachof partit sur l’heure. Quand le soleil se leva, il était déjà à quelques lieues de Wilna, au village de Rykonty, encore occupé par les Russes, mais près duquel on lui signala la présence de nos avant-postes. Il prit alors avec lui un sous-officier aux Cosaques de la garde, un Cosaque, un trompette, et continua d’avancer. Au bout d’une heure, on vit se dessiner sur l’horizon la silhouette de deux hussards français, postés en vedette, le pistolet haut. En apercevant le petit groupe russe, les hussards le visèrent avec leurs armes et firent mine de tirer ; un appel de trompette les arrêta ; ils reconnurent la sonnerie on usage pour annoncer les parlementaires. L’un des deux, en un temps de galop, rejoignit aussitôt Balachof et, lui appuyant son pistolet contre la poitrine, le somma de faire halte ; l’autre était allé prévenir le colonel du régiment, qui fit son rapport au roi de Naples, toujours à proximité des avant-postes. Au bout de quelques instans, un aide de camp du roi se présenta, avec mission de conduire Balachof au quartier général du prince d’Eckmühl, situé un peu en arrière et plus près de l’empereur.

Reprenant sa route avec une escorte d’officiers français, Balachof croisa bientôt un brillant état-major à la tête duquel il n’eut pas de peine à reconnaître Murat en personne, à son costume « quelque peu théâtral ». Voici de quoi se composait, d’après un témoin oculaire, cette tenue d’une superlative fantaisie : au-dessus d’un grand chapeau en forme de demi-cercle, une envolée de plumes roulant au vent, parmi lesquelles jaillissait et montait très haut une triomphante aigrette ; un dolman à la hussarde en velours vert, plastronné de tresses d’or ; un pantalon cramoisi, également brodé et soutaché d’or ; des bottes en cuir jaune ; et partout, au chapeau, aux agrafes du dolman et de la ceinture, à la poignée du sabre, sur la selle, un scintillement de pierreries. Lorsque Murat ainsi paré passait devant nos campemens, les troupiers souriaient et le trouvaient habillé « en tambour-major ». Au feu, quand la poudre avait noirci ses dorures, quand la mousqueterie et le canon l’environnaient d’éclairs, il apparaissait comme le dieu même des combats, rutilant et invulnérable. Il mit pied à terre en apercevant Balachof, qui en fit autant de son côté, et, ôtant son chapeau d’un geste largo, il vint à l’envoyé des ennemis le sourire aux lèvres, en paladin gracieux : « Je suis heureux de vous voir, général, lui dit-il ; mais commençons par nous couvrir. »

La conversation s’engagea. On disputa quelque temps, avec une grande courtoisie, sur la question de savoir qui avait voulu la rupture, qui avait eu les premiers torts, qui avait commencé. Au fond, Mural n’aimait pas cette guerre au bout du monde, qui l’arrachait au doux pays où il avait pris goût à vivre et à régner ; il souffrait de se voir éloigné de ses Etats, privé de sa famille ; il déplorait la difficulté des communications, la rareté des nouvelles, car ce héros de cent batailles était tendre et craintif pour les siens. Ce fut en toute sincérité qu’il finit par dire : « Je désire beaucoup que les deux empereurs puissent s’entendre et ne point prolonger la guerre qui vient d’être commencée bien contre mon gré. » Sur ce, retournant aux grands devoirs qui l’appelaient, il prit congé avec une désinvolture aimable, se remit en selle, et l’on put voir quelque temps, sur le chemin de Wilna, onduler la croupe de sa monture et flotter son panache.

Tout autre fut l’accueil dans la maison de pauvre mine où s’était installé le prince d’Eckmühl. En campagne, l’illustre et impeccable soldat, tout entier à sa besognes, absorbé et comme torturé par le sentiment de sa responsabilité, montrait un visage sévère, préoccupé, morose, avec des éclats de mauvaise humeur, et faisait amèrement de grandes choses. En ce moment, occupé à expédier des ordres, à organiser méthodiquement la marche en avant, à mouvoir ses 75 000 hommes, il se montra fort contrarié qu’on le dérangeât dans ce travail. Balachof s’étant dit chargé d’un message pour l’empereur et ayant demandé où se trouvait Sa Majesté : « Je n’en sais rien, » répondit le maréchal d’un ton rogne. Il ajouta : « Donnez-moi votre ; lettre, je la lui ferai parvenir. » Balachof fit observer que son maître lui avait expressément recommandé de remettre le message en mains propres. Devant ce formalisme, Davout perdit tout à fait patience : « C’est égal, dit-il en colère, ici vous êtes chez nous, il faut faire ce qu’on exige de vous. » Balachof remit la lettre, mais sut exprimer combien sa dignité se sentait froissée de cette violence : « Voici la lettre, monsieur le maréchal, répliqua-t-il en élevant lui-même la voix ; de plus, je vous supplierai d’oublier et ma personne et ma figure et de ne songer qu’au titre d’aide de camp général de Sa Majesté l’empereur Alexandre, que j’ai l’honneur de porter. » Ces mots ramenèrent Davout à un ton plus mesuré : « Monsieur, reprit-il, on aura tous les égards qui vous sont dus. » En effet, tandis qu’il envoyait un officier porter la lettre à l’empereur, il retint auprès de lui, dans la même pièce, l’ennemi que les usages de la guerre lui donnaient pour hôte. Tous deux restèrent quelque temps à se regarder silencieusement, embarrassés de leur contenance, cherchant un sujet d’entretien sans le trouver. Davout demeurait sombre et distrait ; Balachof, après ce qui s’était passé, ne pensait pas que ce fût à lui de faire les premiers frais. Le maréchal rompit enfin ce muet tête-à-tête, en appelant un aide de camp : « Qu’on nous serve, » dit-il, et tout l’état-major se mit à table. Pendant le déjeuner, Davout fit effort pour causer avec Balachof, pour entretenir un semblant de conversation, mais toutes ces paroles trahissaient d’âpres défiances ; dans la tentative de négociation, il ne voyait qu’un stratagème imaginé par les Russes pour gagner du temps et opérer commodément leur retraite ; il le dit crûment à Balachof. Puis, il n’aimait pas que les regards de cet ennemi se promenassent sur nos troupes, sur nos positions, sur nos ressources ; flairant un espion dans le parlementaire, il avait hâte qu’on l’en débarrassât et attendait avec impatience les ordres de l’Empereur.


II

L’arrivée d’un négociateur russe fut promptement connue dans toutes les parties de l’armée française ; le bruit s’en répandit comme l’éclair et fit sensation au quartier général, où il réveilla chez quelques membres du haut état-major, qui voyaient avec regret l’ouverture des hostilités, un vague espoir de paix. Quant à l’empereur, il triompha de cet envoi ; il y vit chez les Russes un premier signe de désarroi et l’attribua à l’épouvante qu’aurait causée au tsar et à son conseil de guerre la rapidité de notre invasion. Il dit à Berthier : « Mon frère Alexandre, qui faisait tant le fier avec Narbonne, voudrait déjà s’arranger ; il a peur. Mes manœuvres ont dérouté les Russes : avant deux mois, ils seront à mes genoux. » En attendant, il ne se pressait point d’accueillir Balachof, invitant Davout à le garder jusqu’à nouvel ordre, résolu à ne l’admettre en sa présence qu’après un premier succès et la prise de Wilna. Il ferait alors ramener Balachof dans la ville même où cet envoyé avait reçu les instructions de son maître, et dont un éclatant fait d’armes nous aurait ouvert les portes. Constamment attentif à ménager ses effets, toujours soigneux du décor et de la mise en scène, il comptait frapper davantage le Russe s’il se montrait à lui installé dans le propre palais, dans le cabinet même de l’empereur Alexandre, où il apparaîtrait comme l’image et l’incarnation de la conquête. A peine entré en guerre et déjà victorieux, il pourrait alors parler plus haut, prononcer plus âprement ses exigences, et peut-être, par l’intermédiaire de Balachof, jeter les premières bases de cette capitulation qu’il prétendait imposer à ses ennemis et par laquelle il comptait clore rapidement la campagne.

Toutefois, avant de porter le coup qu’il médite, avant de marcher sur Wilna, il prend toutes les précautions nécessaires pour assurer le succès de cette entreprise. Sachant mettre une prudence raffinée au service de ses audaces, il passe deux jours encore à Kowno, le 25 et le 26, occupé à se préparer, à se reconnaître, à se munir, à faire explorer le pays. Il sait qu’il a devant lui la première armée russe, commandée par Barclay de Tolly ; il veut savoir comment les différens corps de cette armée sont constitués et répartis, se renseigner sur leur nombre, leur force, leur emplacement, et avant tout, comme il dit, « débrouiller l’échiquier ». Davout, et Murat sont chargés de s’éclairer au loin ; que ces deux chefs de corps procèdent par reconnaissances lestement poussées, en évitant de compromettre de trop forts détachemens, en tenant le gros de leurs troupes soigneusement rassemblé, en ayant soin de ne donner sur eux aucune prise. Napoléon modère l’ardeur de Murat, qui s’est jeté impétueusement en avant, et lui reproche d’aller un peu vite. Sa gauche le préoccupe toujours ; c’est à ses yeux le point faible et exposé. Il a jeté au-delà de la Wilya une partie des corps d’Oudinot et de Ney ; il leur recommande de démêler à tout prix ce qui se passe en face d’eux, établit aussi des communications avec les divisions de Macdonald, qui viennent de franchir le Niémen entre Tilsit et Georgenbourg et doivent opérer parallèlement à l’armée principale. Sur la rive gauche du Niémen, il presse les corps d’Eugène qui doivent passer à Preny et n’ont pas encore atteint le fleuve. C’est seulement lorsqu’il aura bien assuré ses flancs et complètement rallié ses troupes qu’il prononcera son mouvement ; alors, se mettant lui-même à la tête des colonnes destinées à l’attaque principale, il les poussera vivement sur Wilna, où il compte trouver l’ennemi en position, en ligne, s’offrant à nos coups, et où il a donné rendez-vous à la victoire.

Cet espoir de combattre et de vaincre sous Wilna fut promptement déçu. Dès le 26, l’Empereur apprit que nos grand’gardes étaient arrivées jusqu’à cinq lieues de la capitale lithuanienne sans rencontrer de résistance. La ligne des avant-postes russes se retirait devant nous, souple et flottante, ne tenant nulle part, cédant sous la moindre pression. Le gros des forces ennemies quittait la belle position de Troki, rempart de Wilna, pour traverser cette ville et s’éloigner vers le nord-est. Les corps de Wittgenstein et de Baggovouth, avec lesquels Oudinot et Ney cherchaient à prendre contact, évoluaient dans la même direction. Tout dénotait chez la première armée russe un plan prémédité de recul et d’abandon.

L’empereur fut vivement contrarié de ces nouvelles, auxquelles il refusa d’abord d’ajouter foi, ne se rendant à l’évidence que sur le vu de témoignages réitérés et probans. Mais son dépit se tourna aussitôt en un sursaut d’activité et d’énergie. Voyant les ennemis lui refuser le combat, il se rattache violemment au projet de les surprendre dans le désordre d’une retraite précipitée, de couper et d’enlever plusieurs corps. Une partie des forces commandées par Barclay de Tolly, l’aile gauche, sous Touchkof et Doctorof, se trouvait encore au sud de Wilna ; pour gagner le point général de ralliement, qui semblait indiqué aune assez grande distance au nord-est, vers Dunabourg et le camp retranché de Drissa, ces troupes auraient à côtoyer Wilna et à opérer un long circuit : en se portant précipitamment sur la ville et en la dépassant, notre armée n’aurait-elle point chance de les devancer à leur point de passage, de les intercepter, de leur couper la retraite, de leur infliger un irrémédiable désastre ? Puis, la seconde armée russe, celle de Bagration, rangée jusqu’alors sur les confins du duché de Varsovie, devait certainement avoir reçu l’ordre de remonter elle-même au nord, afin de rejoindre la première et de concourir à l’ensemble de la défense. Ignorant notre arrivée à Wilna, les colonnes de Bagration viendraient donner dans nos masses profondes, brusquement établies on ce lieu ; abordées de front par l’empereur, saisies en flanc par Eugène, prises en queue par les Polonais de Poniatowski, par les Saxons et les Westphaliens de Jérôme, qui recevaient l’ordre de s’ébranler et d’entrer en Russie, elles échapperaient difficilement à cette multiple étreinte. Donc, l’empereur peut encore obtenir de magnifiques résultats, avant même d’ouvrir le message d’Alexandre et de répondre à ses suprêmes paroles. « Si les Russes ne se battent pas devant Wilna, dit-il, j’en prendrai une partie. » Pour arriver à ce but, tout se réduit à une question de temps et de vitesse ; il ne faut qu’un ensemble de manœuvres rapides, précises et concordantes. Dans la journée du 26, l’empereur ordonne et accélère le mouvement sur Wilna ; il invite tous les corps à reprendre leur élan, à marcher franchement, rondement, sans halte ni repos ; il stimule le zèle et l’ardeur de chacun : « Il eût voulu, dit un témoin, donner des ailes à tout le monde. »

Soulevée par cette impulsion vigoureuse, l’armée franchit d’une seule haleine les dix lieues environ qui la séparaient de Wilna, mais elle résista mal à l’épreuve de cette marche précipitée. Beaucoup de nos soldats, recrutés trop jeunes, n’avaient pas acquis l’endurance nécessaire ; ils perdaient l’allure, s’attardaient, s’égrenaient en traînards le long des chemins ; on en vit mourir sur la route de fatigue et d’épuisement, d’inanition aussi et de besoin. En effet, malgré l’impérieuse sollicitude de l’empereur, l’armée était insuffisamment pourvue de vivres ; avant le passage, les hommes n’en avaient dans leur sac que pour quelques jours, et ils se trouvaient maintenant « au bout de leurs consommations ». Les convois qui amenaient le surplus de l’approvisionnement, ralentis par leur nombre, par leur pesanteur, par l’horrible encombrement qu’ils créaient partout sur leur passage, éprouvaient d’extrêmes difficultés à rejoindre. La plupart des voitures apportant le pain, la viande, le bois, restaient en arrière : les rares caissons qui parvenaient à rallier les colonnes étaient aussitôt pris d’assaut, défoncés, vidés, malgré les efforts de l’intendance, et c’étaient sur la route des scènes de confusion et de violence, des tempêtes de juremens et de cris, des rassemblemens tumultueux, qui faisaient obstruction et retardaient indéfiniment l’arrivée des autres convois. Dénuée et mourant de faim, la plus grande partie de l’armée dut vivre aux dépens du pays, aux dépens de cette Pologne russe que Napoléon tenait essentiellement à ménager et à se concilier. Pauvre et mal cultivé, le pays suffisait avec peine à ses propres besoins ; les habitations étaient rares et clairsemées, les villages éloignés de la route et perdus dans les bois. Pour les atteindre, nos soldats devaient s’écarter des rangs, se disséminer, se perdre dans les profondeurs de la région. Beaucoup d’entre eux, dès qu’ils apercevaient un groupe de maisons ou une demeure isolée, se formaient en bandes pour fondre sur cette proie, arrachaient aux paysans leurs maigres ressources à force de menaces et de coups ; ils saccageaient les chaumières, emportaient les meubles pour se faire du bois, ne laissant derrière eux que des débris, promenant partout la dévastation, se faisant exécrer de ceux qu’ils venaient affranchir. Le nombre de ces pillards, des isolés, des dispersés, grossissait d’heure en heure ; la maraude, cette plaie de nos années, prenait des proportions inconnues ; des détachemens, des régimens entiers perdaient leur cohésion, s’effritaient, se dissolvaient en une poussière humaine qui s’abattait sur le pays et le ravageait. Et ces désordres, ces signes d’indiscipline et de désagrégation, funeste présage pour l’avenir, naissaient spontanément, par la force même des choses : trompant tous les calculs de la prévoyance, déjouant l’effort du génie, ils accusaient le vice essentiel de l’entreprise et le défi porté par Napoléon aux possibilités humaines. L’appareil de guerre à proportions inconnues dont il était l’auteur, gêné par l’enchevêtrement et l’incroyable multiplicité des ressorts, fonctionnait mal ; ses rouages compliqués se faussaient du premier coup ou se refusaient à entrer en jeu ; à peine mise en mouvement, l’énorme machine craquait et se démontait.

Nos avant-gardes de cavalerie atteignirent Wilna dans la nuit du 27 au 28 juin ; elles venaient d’occuper sans combat des positions défensives par excellence, un triple étage de hauteurs, des escarpemens formant camp retranché, « le pays le plus stratégique que l’on pût rencontrer, » disait le général Jomini en connaisseur. Sans se laisser tenter par ce terrain si bien approprié à la résistance, la cavalerie et les troupes légères de l’ennemi continuaient à se replier, observées et serrées de près. Parfois, quand la poursuite devenait trop pressante, elles faisaient front et risquaient un court engagement, pour reprendre ensuite leur marche rétrograde : il y eut aux abords de Wilna une escarmouche assez vive qui ne tourna pas à notre avantage et où le frère du général de Ségur fut fait prisonnier.

Néanmoins, le 28 au matin, nos chasseurs et nos dragons pénétraient dans la ville. La population nous attendait et se préparait à nous faire fête ; sans qu’il y eût chez les habitans unanimité d’opinion, la ferveur patriotique était très prononcée chez le plus grand nombre, la haine du Russe exubérante, l’exaltation vive. Heureux de notre approche, ils s’attendaient à voir paraître des émancipateurs qui les traiteraient en alliés et leur apporteraient l’ordre avec l’indépendance ; ils virent arriver une nuée d’affamés qui se précipitèrent sur les faubourgs, forçant les boutiques, pillant les auberges et les dépôts de vivres, faisant main basse sur tous les objets placés à leur portée. A cet aspect, la terreur se répandit ; chacun ne songea plus qu’à se renfermer et à se barricader chez soi, à mettre en sûreté son avoir, à se cacher et à se terrer. Le désordre de notre entrée arrêta net l’élan national, figea l’enthousiasme.

L’empereur cependant arrivait au grand trot, suivant de près l’avant-garde, avec son escorte et une partie de son état-major. Se rappelant Posen, il se croyait sûr de trouver à Wilna le même accueil ; il s’attendait à des transports d’allégresse, à des arcs de triomphe, à une pluie de fleurs jetées sur son passage par ces gracieuses Polonaises qu’il avait vues, en d’autres lieux, aviver le feu des esprits et se passionner pour l’œuvre de la régénération nationale. Il avait escompté cette explosion du sentiment polonais et l’avait fait entrer dans ses calculs ; il espérait que la capitale de la Lithuanie, en se déclarant pour lui, en se levant dès qu’elle l’apercevrait, allait donner l’impulsion aux autres parties de la province ; que la Pologne moscovite tout entière, animée par cet exemple, viendrait se ranger sous ses drapeaux et faciliter sa tâche, en opposant à la Russie, aux côtés de notre armée, une nation ressuscitée et vivante. Il entra dans Wilna à neuf heures du matin. Au lieu de la cité en fête qu’il avait rêvée, folle d’enthousiasme et d’amour, il trouva une ville morte : de longs faubourgs déserts, portant des traces de dévastation ; dans les quartiers du centre, aux rues sombres et tortueuses, le silence et la solitude ; point de femmes aux fenêtres, peu d’habitans groupés : seuls, quelques hommes de la lie du peuple, surtout des Juifs, à l’aspect sordide et craintif, se glissant le long des murs.

Cet accueil de glace n affecta pas trop l’Empereur dans le premier moment. A la rigueur, tout pouvait s’expliquer par la rapidité de son apparition ; suivant son habitude, il avait pris son monde à l’improviste, sans se faire annoncer ; ne devait-il point laisser aux habitans le temps de se reconnaître, de venir à lui, de manifester leur zèle et d’organiser leur réception ? Il parcourut la ville dans toute sa longueur et parvint à l’autre extrémité, au pont de bois qui traverse la Wilya et que les Russes avaient dû franchir pour se retirer. Là, un spectacle de destruction l’attendait. Le pont n’était qu’une ruine fumante, achevant de se consumer ; l’armée ennemie l’avait incendié derrière elle pour ralentir la poursuite. Sur les bords de la rivière, d’épaisses colonnes de fumée montaient vers le ciel ; à leur base, plusieurs lignes de bâtimens s’écroulaient dans un brasier : c’était tout ce qui restait de nombreux magasins où les Russes avaient entassé pendant dix-huit mois des approvisionnemens de tout genre. Obligés d’abandonner ce riche dépôt, inestimable trésor pour notre armée déjà dépourvue, ils nous l’avaient soustrait en le livrant aux flammes.

Après avoir pris quelques mesures pour limiter l’incendie, l’empereur rentra dans l’intérieur de la ville et se dirigea vers le palais, où il allait prendre logement. A cette heure, il était impossible que le bruit de son arrivée ne se fût point répandu. On avait vu passer et entrer au palais le reste de son état-major, ses gens, ses équipages, sa maison, tout son accompagnement habituel. Malgré tant de signes indicatifs de sa présence, l’aspect de la ville n’avait guère changé ; les fenêtres ne s’étaient point garnies ni décorées ; les rues demeuraient désertes ; nulle trace d’enthousiasme ou même de curiosité. Cette fois, l’empereur ne sut point maîtriser son émotion, et son désappointement perça. Lorsqu’il fut entré dans la cour du palais et eut mis pied à terre, lorsqu’il s’installa dans les appartenions de l’empereur Alexandre, lorsqu’il prit possession des pièces où son rival en fuite avait vécu et habité, l’orgueil de cette victorieuse substitution ne s’épanouit point sur son visage. Par un retour amer sur le passé, il comparait la froideur de Wilna aux acclamations passionnées qui l’avaient accueilli dans les villes du grand-duché et ne put s’empêcher de dire : « Ces Polonais-ci sont bien différens de ceux de Posen. »

Il réprima durement les désordres qui lui avaient valu cette déconvenue, porta des peines terribles contre l’indiscipline et la maraude, fit parquer dans un enclos près de la ville tous les traînards que l’on put ramasser, n’épargna aucun moyen pour rassurer la population et ressusciter la confiance. Par les soins du major général, les principaux habitans furent recherchés et prévenus ; ils reçurent des appels plus ou moins discrets, s’entendirent inviter à sortir de leur retraite, à paraître, à faire montre de leurs sentimens. On arriva ainsi à provoquer quelques manifestations tardives de sympathie et de joie ; on parvint à créer une apparence d’enthousiasme, à susciter un simulacre d’ovation, avec ses accessoires habituels, Heurs, couronnes, décors, sur le passage des corps qui continuaient à traverser la ville et à se répandre autour d’elle.

Davout était déjà présent, avec ses cinq divisions ; Murat amenait son flot de cavalerie, Ney et Oudinot arrivaient à hauteur sur la gauche, et le reste de l’immense colonne, composé de la Garde et des réserves, rejoignait un peu moins vite, encore échelonné sur la route qui conduit de Kowno à Wilna. Du 28 au 30, Napoléon prépara les mouvemens enveloppans qui avaient pour but de déborder les masses russes en retraite et de lui en livrer une partie. Tandis que le roi de Naples, appuyé par quelques divisions d’infanterie, poussera droit devant lui et s’enfoncera comme un coin entre les deux armées ennemies, Oudinot, Ney et Macdonald continueront à s’élever vers le nord-est, suivant et talonnant Barclay de Tolly ; il est probable que l’armée de ce général, ainsi harcelée, ne saura échapper sans dommage : « J’en aurai pied ou aile, » dit l’Empereur. En même temps, il prescrit à Davout de prendre avec lui une partie de son infanterie, le plus de cavalerie possible, et de se rabattre sur la droite, vers le sud ; c’est de ce côté principalement que l’occasion s’offre propice à de fructueux coups de main. A très petite distance au sud-est de Wilna, vers Ochmiana, des forces russes sont signalées. Quels sont ces corps, aventurés si près de nous et qui semblent inconsciens du péril ? Sont-ce ceux de Doctorof et de Touchkof, s’efforçant éperdument de rejoindre Barclay par le chemin le plus court ? Napoléon incline à y voir plutôt l’avant-garde de Bagration. Il croit toujours que l’armée commandée par ce prince remonte vers Wilna ; il a appris d’autre part, par des estafettes interceptées, que le bruit de notre rapide irruption à Wilna n’a pas encore pénétré dans l’intérieur de la Russie. En conséquence, on peut espérer que Bagration ne sera pas averti à temps ; tout donne à penser que son armée, ignorant le péril où elle court, va se jeter tête baissée dans le filet tendu sous ses pas, qu’elle échappera difficilement à un anéantissement total ou partiel. Pour la mettre entre deux feux, Napoléon fait inviter Eugène et Poniatowski à presser leur marche de liane ; il les aiguillonne par d’impérieux messages. Lui-même renforce continuellement, en cavalerie surtout, les troupes placées sous les ordres de Davout et destinées à courir sus aux colonnes de tête. Successivement, il fait partir de Wilna la division Dessaix, la division Saint-Germain, les cuirassiers de Valence, les lanciers de la Garde ; il charge Nansouty et Grouchy, avec leurs corps entièrement composés de divisions à cheval, de coopérer aux mouvemens du prince d’Eckmühl, afin que celui-ci puisse « faire de bonnes et belles choses. » S’entêtant à l’espoir d’une capture immédiate, mettant nuit et jour ses soins à la préparer, tout entier à ses combinaisons de guerre, il néglige encore de recevoir Balachof, semble oublier le messager de paix, toujours confié à Davout et gardé à vue.


III

L’empereur avait compté sans un ennemi plus redoutable que les forces russes, inférieures en nombre et disséminées ; le climat du Nord lui ménageait un premier et rude avertissement. Depuis quelques jours, le temps était variable, avec des alternatives de soleil et de pluie, avec une tendance à se gâter définitivement. Pendant l’après-midi du 29, un amas d’orages s’amoncela au-dessus de la Grande Armée et fit explosion sur tout l’espace occupé par nos troupes. La Garde fut surprise on marche sur Wilna, les autres corps de la droite pendant leur séjour et leurs évolutions autour de la ville, l’armée du prince Eugène encore sur les rives du Niémen. Le déchaînement des élémens fut épouvantable ; la foudre sillonnait le ciel en tous sens, tombait à chaque instant, frappant et labourant nos colonnes, tuant des soldats sur la route. Après l’orage, la pluie s’établit, une pluie du Nord, ininterrompue, diluvienne, glaciale, accompagnée par un subit refroidissement de l’atmosphère ; c’était un bouleversement complet dans l’ordre et l’aspect de la nature, un rappel de l’hiver au milieu des ardeurs de l’été.

Les troupes passèrent la nuit dans leurs bivouacs inondés, sans feu, sans abri contre le vent qui soufflait en bourrasques, enveloppées dans leurs manteaux ruisselans. Au jour, un spectacle désolant s’offrit à leur vue : les campemens étaient transformés en lacs de boue, tous les objets nécessaires à la vie du soldat brisés ou dispersés, les voitures jetées sur le flanc, tristement échouées. Enfin, fait plus grave, dommage irréparable, des chevaux gisaient à terre par centaines, par milliers, les membres raidis, morts ou mourans. Nourris depuis plusieurs semaines d’herbes vertes, privés d’avoine, exténués de fatigue, ces animaux se trouvaient dans les pires conditions hygiéniques ; ils n’avaient pu résister à la chute soudaine de la température, au froid qui les avait saisis, transis, abattus sur le sol : par un phénomène sans exemple dans l’histoire des guerres, une nuit avait fait l’œuvre d’une épidémie, et nos soldats s’arrêtaient consternés devant cette hécatombe. Chacun songeait avec désespoir au surcroît de peines et d’embarras qui en résulterait pour lui ; parmi les officiers, l’un pensait à son escadron appauvri, l’autre à sa batterie démontée, le troisième à ses équipages en détresse ; plusieurs s’emportaient avec violence contre une guerre qui débutait si mal et contre celui qui les avait conduits en ce pays ; le général Sorbier, commandant l’artillerie de la garde, criait « qu’il fallait être fou pour tenter de pareilles entreprises ». Lorsqu’on eut à peu près supputé l’étendue du mal et chiffré les pertes, il fut reconnu que le nombre des chevaux frappés s’élevait à plusieurs milliers, — à dix mille suivant quelques-uns — et ce désastre affaiblissait irrémédiablement la cavalerie et l’artillerie, retardait de nouveau l’arrivage des vivres, désorganisait en partie les transports, faisait craindre à l’armée un long avenir de pénurie et de souffrances.

Dès à présent, la persistance du mauvais temps entravait tout, contrariait les opérations. L’armée s’épuisait inutilement on efforts pour se remettre en route, pour se tirer du bourbier où elle était prise et engluée. Tous les rapports arrivant au quartier général signalaient les difficultés de la marche ; tous les chefs de corps se plaignaient à la fois, en termes plus ou moins vifs, suivant leur tempérament et leur humeur. Le bouillant général Roguet, qui éclairait avec sa division l’armée d’Italie, pestait et maugréait. Ney continuait d’avancer, mais par quels miracles d’énergie ! Encore ne pouvait-il cheminer qu’à très petits pas et sans se déployer. Il écrivait le 30 à l’empereur : « La pluie qui ne cesse de tomber depuis hier trois heures de l’après-midi met le corps d’armée dans la presque impossibilité de marcher autrement que par la grande route, les chemins de traverse étant inondés et présentant des fondrières d’où l’infanterie ne peut se tirer et que la cavalerie même passe avec beaucoup de peine [2]. » Murat évoquait les plus fâcheux souvenirs de sa carrière militaire, ceux que lui avait laissés la campagne d’hiver entreprise à la fin de 1806 dans les boues de la Pologne : « Les routes sont devenues bien mauvaises, disait-il ; à certains endroits, j’ai cru me retrouver à Pultusk. » Eugène était le plus découragé ; sa correspondance annonçait plus d’appréhensions pour l’avenir que d’espérances. Il écrivait au prince major général : « Plus nous avançons, plus nous perdons de chevaux… Je ne puis pas dire à Votre Altesse le nombre des chevaux de transport que nous avons perdus, mais il est très considérable. Je suis désolé d’avoir toujours à entretenir Votre Altesse de notre fâcheuse position de vivres et de chevaux, mais il est pourtant de mon devoir de ne la lui cacher. Je n’ai plus à espérer que dans les ressources que nous pourrons trouver devant nous, car si le pays que nous allons parcourir est aussi dénué de ressources que celui que nous venons de traverser, je ne sais réellement pas à quel point nous serions réduits sous peu de temps. »

Malgré cette misère et ces prévisions fâcheuses, on cherchait l’ennemi, on s’efforçait de le rejoindre, car chacun le sentait près de soi et à portée. Dans la matinée du 1er juillet, pendant une éclaircie, une alerte eut lieu aux environs de Wilna. La veille, le général Pajol, parvenu jusqu’à Ochmiana, y avait rencontré des dragons de Sibérie, des hussards russes, des Cosaques ; on s’était vivement chargé et sabré ; la ville avait été prise, perdue, reprise ; non loin de là, Bordesoulle annonçait de son côté l’ennemi en forces. L’empereur et tout le monde au quartier général crurent que Bagration débouchait sur Wilna, qu’il allait tomber dans le réseau de troupes déployé autour de la ville et se faire prendre au piège. Dans nos campemens, le cri : Aux armes ! retentissait, et les soldats espéraient le combat. Mais la pluie recommença presque aussitôt à tomber, brouillant l’horizon, recouvrant tout de son voile gris, ramenant l’obscurité et l’incertitude. Au plus fort de l’averse, les soldats reconnurent au milieu d’eux l’empereur, sur son cheval blanc ; accompagné de Berthier, il était venu étudier les lieux dont il comptait faire la base d’une belle opération ; il cherchait à discerner les reliefs du sol, les approches de la position ; on le voyait braquer sa lorgnette sur les bois et les coteaux embrumés de pluie. Autour de lui, la rafale faisait rage ; son uniforme ruisselait, l’eau dégouttait par les bords avachis de son chapeau sur sa redingote grise. Au bout de quelque temps, on l’entendit dire : « Mais c’est une pluie horrible ; » et il tourna bride, revenant vers la ville.

Les corps de cavalerie jetés au sud de Wilna continuaient à apercevoir l’ennemi par intervalles, puis le perdaient de vue, n’arrivaient pas à se renseigner exactement sur la nature et la direction de ses forces, ne savaient plus s’ils avaient affaire à Bagration ou à d’autres. En réalité, Bagration ne s’était jamais approché de Wilna. Quittant le haut Niémen à la première nouvelle du passage, au lieu de remonter vers le Nord, il s’était jeté délibérément dans l’est, vers Minsk, vers l’intérieur de l’empire ; renonçant momentanément à rejoindre la première armée, il n’espérait plus s’y réunir qu’à la faveur d’un immense détour. Il était actuellement hors d’atteinte ; pour essayer contre lui d’une marche enveloppante, il faudrait élargir le cercle de nos évolutions, pousser Davout sur Minsk, attendre que Poniatowski et Jérôme fussent complètement entrés en ligne : ce ne pouvait plus être qu’une opération de longue haleine et de chances problématiques. Les Russes auxquels Pajol s’était heurté à Ochmiana appartenaient au corps de Doctorof, mais ce général, évitant de s’exposer sous Wilna, contournait cette ville à assez grande distance et prenait de l’espace. Nos dragons et nos chasseurs n’avaient fait que tâter et effleurer une colonne de cavalerie qui flanquait et protégeait son aile gauche, tandis que le reste du corps, ainsi couvert, filait à toute vitesse et dépassait la zone dangereuse. On pouvait encore s’élancer à sa suite, l’atteindre et le maltraiter dans sa retraite, non l’entourer et le prendre. Une seule fraction des armées ennemies restait aventurée, compromise, en extrême péril ; c’étaient quelques régimens d’infanterie et de cavalerie appartenant au 6e corps de Barclay et commandés par le général major Dorockof. N’ayant point reçu en temps utile l’ordre de se joindre au mouvement général de retraite, cette arrière-garde s’était attardée au sud de Wilna ; elle s’y était vue tout à coup environnée de nos postes ; maintenant, elle errait affolée, se heurtant à nous de tous côtés, changeant à chaque instant de direction, cherchant désespérément une issue ; les hommes marchaient nuit et jour, affamés, exténués, les pieds meurtris, en sueur et en sang ; quelques soldats portaient jusqu’à trois ou quatre fusils, échappés aux mains de leurs camarades défaillans, et cependant ils allaient toujours, fouettés par la voix impérieuse du chef qui leur montrait les Français accourant pour les prendre et qui leur faisait peur de la captivité. Heureusement pour eux, la nature du terrain facilitait leur évasion. Ceux de nos corps qui suivaient Doctorof et Dorockof avaient peine à se reconnaître au milieu d’un pays boisé, couvert, accidenté, coupé de ravins et de défilés ; ils s’embrouillaient dans les renseignemens fournis par les habitans du pays, confondaient les localités et les noms, prenaient Doctorof pour Dorockof et réciproquement. Davout, Pajol, Nansouty, Morand, Bordesoulle, touchaient à chaque instant l’ennemi sans le saisir et le sentaient glisser entre leurs doigts. La cavalerie légère entrait dans les villages sur les pas des Cosaques ; elle trouvait des cantonnemens encore chauds de leur présence, empestés de leur odeur, infectés de leur vermine, mais l’insaisissable ennemi avait fui. Parfois, cet ennemi semblait vouloir tenir. Son infanterie se montrait à la lisière des bois ; ses tirailleurs ouvraient le feu, nos grand’gardes étaient ramonées ; puis, lorsque nos commandans avaient rassemblé leurs troupes et reçu des renforts, lorsqu’ils poussaient contre l’adversaire, celui-ci avait décampé ; les masses entrevues la veille n’étaient plus que des formes indécises, se perdant peu à peu dans le brouillard et l’éloignement. Cette armée fantôme, vaguement surgie, s’évanouissait à notre approche, fondait sous notre main, se dérobait au contact.

Il y eut pourtant au nord de Wilna, dans la région où Ney et Oudinot opéraient contre Baggovouth et Wittgenstein, où les corps opposés les uns aux autres se frôlaient sans se bien distinguer, quelques rencontres partielles, d’assez rudes froissemens. Les deux partis se battaient alors avec vaillance, quoique sans acharnement. Français et Russes [3], que ne séparaient aucune inimitié traditionnelle, aucune injure de peuple à peuple, ne s’étaient pas encore animés mutuellement à la lutte et n’avaient pas eu le temps de se haïr. Dès le 28 juin, le maréchal duc de Reggio s’était heurté au corps de Wittgenstein, arrêté et établi aux environs de Wilkomir. Bien que le maréchal n’eût avec lui qu’une division de fantassins et sa cavalerie, il avait abordé l’ennemi avec entrain ; il lui avait tué ou pris quelques centaines d’hommes et l’avait refoulé assez loin, sans l’entamer sérieusement. L’empereur félicita le commandant et les troupes du 3e corps, mais qu’était cette brillante affaire d’avant-garde pour lui qui avait rêvé de recommencer Austerlitz ou Friedland, au moins Abensberg et Eckmühl ? A tous les officiers qui lui apportaient des nouvelles, sa première question était : « Combien de prisonniers ? » Les réponses ne le satisfaisaient guère. On recueillait des traînards, des déserteurs, quelques détachemens et quelques convois égarés : là se bornaient nos prises, et l’empereur attendait en vain ces colonnes d’ennemis désarmés, ces interminables trains d’artillerie, ces brassées d’étendards captifs que lui présentaient jadis ses soldats au retour du champ de bataille.

Il eût eu besoin pourtant de trophées, de bulletins triomphans pour retremper pleinement le moral de son armée, pour exciter surtout et soulever les Polonais de Lithuanie. En effet, bien que l’on essayât de toutes manières pour son compte à déterminer l’insurrection, à chauffer l’enthousiasme, l’attitude de la population trompait toujours son attente. Pour décider les notables de Wilna à se mettre en avant, à payer de leur nom et de leur personne, il avait fallu les relancer chez eux, les entreprendre un à un, quêter leur adhésion, forcer presque leur concours. Dans les campagnes, chaque classe d’habitans avait ses motifs de défiance. Les excès de nos soldats, les brigandages de nos alliés allemands continuaient à désoler les paysans, qui se sauvaient à notre approche et se réfugiaient dans les bois. Pour les ramener et se les concilier, Napoléon leur annonçait la liberté, l’abolition du servage ; mais ces promesses indisposaient les seigneurs, les grands propriétaires ruraux, possesseurs d’esclaves. Si la majeure partie de la noblesse restait malgré tout favorablement disposée, un doute persistant sur les intentions réelles de Napoléon à l’égard de la Pologne, un doute naissant sur le succès de ses armes, la crainte de représailles russes, retardaient l’élan des cœurs. Tout ce qui se faisait en Lithuanie, — ébauche d’une organisation nationale, formation d’un gouvernement provisoire, levée de milices locales, — était exclusivement l’œuvre de quelques seigneurs dévoués de longue date à notre cause, déjà compromis aux yeux de l’ennemi ; la masse suivait mollement l’impulsion et ne la devançait jamais. L’empereur voyait venir à lui des empressemens isolés, point de mouvement collectif, des individus plutôt qu’une nation. Ses calculs se trouvaient doublement en défaut ; les armées du tsar avaient déjoué ses premiers plans et échappé à ses atteintes ; la Pologne russe ne se levait qu’à demi et ne lui prêtait qu’un concours hésitant ; après la déception militaire, la déception politique.


IV

Napoléon décida alors de recevoir Balachof et le fit mander à son quartier général ; c’était un trophée qu’il présenterait aux Polonais, à défaut d’autres ; l’armée et la population pourraient croire que l’envoyé du Isar venait on suppliant, attestant par sa présence que la Russie s’avouait vaincue avant d’avoir tenté la lutte. Le 30 juin, Balachof avait été ramené à Wilna ; on l’y logea dans la maison du prince de Neufchâtel, où celui-ci le lit prier « de se considérer comme chez lui », et il fut prévenu que l’empereur allait incessamment lui donner audience.

L’apparente négociation dont Alexandre avait pris l’initiative ne pouvait aboutir qu’à une controverse rétrospective, à une altercation vaine. En souscrivant à la condition posée par son rival en termes absolus, en ramenant ses troupes en deçà du Niémen, Napoléon n’eût pas seulement meurtri et supplicié son orgueil ; reconnaissant aux yeux de tous son impuissance, signalant son erreur, il eût détruit son prestige, rompu l’enchantement qui liait tant de peuples à sa fortune, encouragé les Russes à l’offensive et l’Europe à la révolte. Il est hors de toute vraisemblance que l’idée d’un recul l’ait même effleuré. Les mécomptes de l’entrée en campagne l’avaient incontestablement affecté : on le voyait parfois « sérieux, préoccupé, sombre », mais les difficultés animaient son cœur de lion, loin de l’abattre, et la persistance avec laquelle les Russes se dérobaient l’excitait à continuer plus âprement la poursuite, à convoiter davantage cette proie. A supposer même qu’Alexandre, se désistant de son exigence préalable, se fût résigné à négocier en présence et sous la pression de nos troupes, à respecter désormais les lois du blocus continental et à s’employer contre les Anglais, cet arrangement, que l’empereur aurait accepté en d’autres temps, ne l’eût plus satisfait. Aujourd’hui, il tenait à retirer de son immense et coûteux armement un bénéfice proportionné à l’effort ; il n’entendait plus imposer à Alexandre une reprise d’alliance, mais un effacement absolu, l’écarter à jamais de son chemin, l’exclure et l’exiler de l’Europe, le reléguer aux confins de l’Asie. Il voulait défaire en partie l’œuvre de Pierre le Grand et de Catherine, refouler et endiguer la poussée moscovite, relever contre elle des barrières, environner la Russie d’Etats reconstitués ou fortifiés avec mission spéciale de la contenir. Quand la victoire pouvait lui valoir de tels résultats, s’arrêterait-il à discuter la question des neutres. à réclamer de maigres concessions, à renouer des liens dont l’expérience lui avait démontré la fragilité ? Il dit crûment devant Berthier, Caulaincourt et Bessiêres : « Alexandre se f… de moi ; croit-il que je suis venu à Wilna pour négocier des traités de commerce ? Il faut en finir avec le colosse du Nord, le refouler, mettre la Pologne entre la civilisation et lui. Que les Russes reçoivent les Anglais à Archangel, j’y consens, mais la Baltique doit leur être fermée… Le temps est passé où Catherine faisait trembler Louis XV et se faisait prôner en même temps par tous les échos de Paris. Depuis Erfurt, Alexandre a trop fait le fier ; l’acquisition de la Finlande lui a tourné la tête. S’il lui faut des victoires, qu’il batte les Persans, mais qu’il ne se môle plus de l’Europe ; la civilisation repousse ces habitans du Nord. »

Résolu d’arracher aux Russes l’abandon total ou partiel de leurs conquêtes, il comptait toujours l’obtenir d’eux à bref délai, par quelques coups retentissans et hardis, dont il saurait retrouver l’occasion. Son espoir était encore qu’Alexandre, aussi prompt à désespérer qu’accessible à d’orgueilleuses illusions, s’humilierait et viendrait à résipiscence dès qu’il aurait réellement senti le fer. Pour surprendre plus rapidement au tsar cette soumission, il importait de ne pas la lui rendre par trop pénible dans la forme, de laisser à cet ancien allié le chemin du retour ouvert et même facile. Napoléon s’était donc résolu, sans vouloir écouter sérieusement Balachof, à l’accueillir avec politesse, afin d’encourager pour l’avenir de nouveaux envois ; il chercherait à maintenir entre les souverains, malgré la guerre, des communications suivies, afin qu’Alexandre, au premier trouble qui s’emparerait de son âme, après une ou deux batailles perdues, sût où s’adresser pour capituler et faire parvenir des paroles de paix et de repentir. Toutefois, désireux de hâter par d’autres moyens ce moment d’abandon, il affecterait devant Balachof une assurance sans bornes, une confiance imperturbable ; se proposant d’épouvanter le Russe par l’étalage de ses forces et de ses ressources, il donnerait à sa courtoisie un ton d’écrasante supériorité.

Le 1er juillet, à dix heures du matin, il envoya chercher Balachof par un chambellan. Amené au palais, t’aide de camp fut introduit dans la salle où il avait vu Alexandre pour la dernière fois et qui servait maintenant de cabinet à l’empereur des Français ; rien n’y était changé, sauf le maître. Dans la pièce d’à côté, Napoléon finissait de déjeuner ; après quelques minutes, Balachof entendit distinctement le bruit d’une chaise que l’on repoussait ; la porte s’ouvrit, et l’empereur parut sur le seuil.

II alla droit au Russe, avec sa pétulance ordinaire, et lui dit d’un ton aimable : « Je suis bien aise, général, de faire votre connaissance. J’ai entendu du bion de vous. Je sais que vous êtes attaché sérieusement à l’empereur Alexandre, que vous êtes un de ses amis dévoués. Je veux vous parler avec franchise, et je vous charge de rendre fidèlement mes paroles à votre souverain. »

Après cette déclaration, son premier mot fut : « J’en suis bien fâché, mais l’empereur Alexandre est mal conseillé ; » il aimait mieux s’en prendre à l’entourage du souverain qu’au souverain lui-même. Et pourquoi cette guerre ? deux grands monarques poussaient leurs peuples au carnage sans que l’objet de leur querelle eût été nettement précisé. — Balachof répliqua que son maître ne voulait pas la guerre, qu’il avait tout fait pour l’éviter ; en témoignage suprême, il invoqua la proposition de paix dont il était porteur. Napoléon revint alors sur le passé, et l’on discuta, on ergota sur les incidens qui avaient été la cause occasionnelle de la rupture. Chacun des deux interlocuteurs répéta à satiété ses griefs, sans vouloir reconnaître et prendre en considération ceux de l’adversaire. A mesure que l’empereur rappelait les actes par lesquels la Russie avait manifesté l’intention de tenir contre la puissance française et de la braver, de ne pas même entrer en composition avec elle, il parlait avec plus de chaleur, avec une acrimonie croissante, s’animant au feu de ses propres discours. Sa colère, feinte peut-être au début, devenait réelle, et il prenait au sérieux son rôle d’offensé.

Il marchait à grands pas dans la chambre, faisant et refaisant interminablement le même tour, et l’on pouvait reconnaître, à certains signes d’impatience qui éclataient en lui, le frémissement de tout son être. A un moment, le vasistas d’une fenêtre, imparfaitement fermé, s’ouvrit et laissa pénétrer, par bouffées fraîches, l’air du dehors. L’Empereur le repoussa avec violence. Mais les bois joignaient mal ; au bout d’un instant, la mince clôture, remise en branle par le vent, se souleva de nouveau et recommença à battre. Dans l’état de ses nerfs, l’Empereur ne put supporter ce bruit agaçant. D’un geste rageur, il arracha le vasistas et le lança en dehors ; on l’entendit s’abattre sur le sol, avec un fracas de verre brisé.

Napoléon revint à son interlocuteur, se plaignant amèrement de ce que la Russie, en l’obligeant à se détourner contre elle, l’eût empêché de finir la guerre d’Espagne et de pacifier l’Europe. Puis, arrachant les voiles, dédaignant les subtilités et les controverses diplomatiques où il s’était attardé jusqu’alors, il alla au fond des choses. Supérieurement, il mit en relief ce qu’avait eu depuis longtemps de louche et de suspect la conduite d’Alexandre. Il fit sentir que ce prince s’était acheminé irrésistiblement à la guerre du jour où il avait laissé des personnages équivoques, — notoirement connus pour nos adversaires, — se rapprocher de sa personne et surprendre sa confiance. Autour de lui, dans sa société intime, qui voyait-on ? Etaient-ce des Russes, possédant le sens et la tradition de la politique nationale ? Point ; on ne voyait qu’un groupe d’étrangers, un conseil cosmopolite, un comité d’émigrés et de proscrits, Stein le Prussien, Armfeldt le Suédois, Wintzingerode, déserteur de nos armées, d’autres encore, éternels artisans d’intrigue et de discorde. Avec raison, Napoléon montrait, abrités et embusqués derrière le prince qui lui avait juré d’être son ami, ses ennemis personnels et acharnés, ceux qu’il avait retrouvés de tout temps en son chemin, ameutant les rois, fomentant la conspiration européenne. Chassés par lui de tous les pays où s’exerçait son pouvoir, ils étaient allés en Russie lui ravir l’allié qu’il croyait avoir subjugué par l’ascendant de son génie, et sa colère éclatait contre ces séducteurs, contre le monarque faible qui s’était laissé reprendre et suborner.

En vain s’était-il promis d’être calme, de montrer plus de pitié que de courroux, de gronder amicalement et de haut. Emporté par ses haines, il manquait à l’engagement pris envers lui-même, ne se contenait plus, frappait et blessait. Sa voix devenait brève et stridente ; ses phrases étaient autant de traits chargés de passion ou de venin ; chaque mot portait sa griffe.

L’empereur Alexandre, disait-il, se pique de sentimens élevés ; il veut être un chevalier sur le trône. Est-ce se conformer à cette règle que de s’entourer d’hommes vils, honte et rebut de l’Europe ? Parmi les Russes eux-mêmes, quels sont ceux qu’il choisit pour leur confier le commandement de ses armées et le sort du pays : « Je ne connais pas le Barclay de Tolly, mais Bennigsen » — Bennigsen, qui doit à ses crimes une célébrité affreuse : en cherchant sur les mains de cet homme, on y trouverait une tache de sang, et de quel sang ! L’allusion à l’assassinat de Paul Ier, au forfait où Bennigsen avait trempé et qui avait avancé le règne d’Alexandre, était sur les lèvres de l’empereur ; il la laissa plus d’une fois percer dans son langage.

Si ardentes que fussent ses colères, il savait toujours les gouverner et s’en servir pour atteindre son but. Ce qu’il veut aujourd’hui, c’est moins offenser Alexandre que le terrifier ; il veut lui faire honte, mais surtout lui faire peur. Son but est de prouver que le tsar, en se livrant à des étrangers, en épousant leurs rancunes, s’aliène le sentiment national, qui s’insurgera contre lui à la première occasion et dont l’explosion peut mettre en péril sa couronne et sa vie. Depuis un siècle, le mécontentement des hautes classes en Russie s’était manifesté à plusieurs reprises par des complots, par des attentats, par des révolutions de palais ou de caserne. En soixante ans, ces crises intérieures avaient abouti à quatre changemens de règne, à l’assassinat de trois empereurs. Fondée sur ces précédens, la croyance à l’instabilité du pouvoir à Pétersbourg était générale en Europe ; c’était la grande objection qu’opposaient les chancelleries à une alliance avec la Russie ; c’était l’une des raisons qui donnaient toute confiance à Napoléon dans le succès de son entreprise et qui l’avaient engagé à la risquer : il tenait pour presque assuré que, dans l’état critique et violent où il allait placer la Russie, une révolte de nobles viendrait favoriser indirectement l’invasion et désorganiser la résistance. Dans tous les cas, il voulait consterner Alexandre par la crainte de cette diversion, afin de l’avoir plus facilement à merci, et toutes ses paroles, toutes ses insinuations tendaient à faire redouter au fils de Paul Ier le sort de son père, à évoquer de lugubres visions.

En Russie — laissait-il entendre — les souverains sont-ils si solidement assis sur le trône qu’ils puissent impunément plonger leurs peuples dans les calamités d’une guerre malheureuse et les réduire au désespoir ? Les hommes auxquels Alexandre prostitue sa confiance seront les premiers à se retourner contre lui, dès qu’ils y verront leur intérêt, à le trahir et à le vendre, « à tirer la corde qui peut trancher sa vie ». Ces mots étaient-ils une allusion à l’écharpe qui avait serré le cou de Paul Ier et étouffé ses cris, tandis qu’on lui défonçait le crâne avec un pommeau d’épée ? Pour renouveler de pareilles horreurs, que fallait-il ? Un grand coup porté du dehors qui ébranlerait l’opinion, l’annonce d’une bataille perdue, d’un désastre militaire ! Or, ce désastre était imminent. Ici, par une suite d’affirmations superbes et tranchantes, Napoléon pose en fait que la guerre doit nécessairement tourner au détriment et à la confusion des Russes. Il soutient qu’elle commence mal pour eux et que la manière dont elle s’engage permet d’en préjuger l’issue ; il s’acharne à le prouver. Toutes les circonstances qui ont marqué le début des hostilités et qui ont été pour lui autant de déceptions, il les tourne en sa faveur, il s’en fait des avantages. Quant à la disproportion des forces en hommes, en argent, en ressources de tout genre, n’est-elle pas évidente, écrasante ? Napoléon se targue de tout connaître des armées russes, la composition de chacune d’elles, sa valeur, le nombre de ses divisions, l’effectif moyen des bataillons ; il cite des chiffres, accumule des détails, se livre à un retour complaisant sur sa propre puissance, fait des calculs et des comparaisons, oppose avec habileté les groupemens respectifs de manière à se montrer partout le plus fort, et excellant à donner aux assertions les plus hasardées l’aspect de vérités rigoureusement déduites, il démontre que le succès de la campagne est pour lui un problème résolu, qu’il est sûr, absolument sûr de son fait, qu’il a la certitude mathématique de vaincre.

Qui d’ailleurs en Europe, d’après lui, doute de ce résultat ? Les Anglais eux-mêmes regrettent cette guerre, car ils prévoient « des malheurs pour la Russie et peut-être le comble des malheurs. » c’est-à-dire une révolution. Quant à l’Europe continentale, elle marche avec nous et suit notre étoile. Les Russes se vantent, à la vérité, de nous avoir soustrait certains de nos auxiliaires traditionnels : on parle d’une paix qu’ils auraient conclue avec le Turc, et Napoléon, fort mécontent au fond et fort intrigué de ce traité, voudrait en savoir les conditions ; il soumet Balachof à un interrogatoire en règle, auquel l’autre se dérobe. Il fait fi alors des Turcs et des Suédois, pauvres alliés, appoint insignifiant ; on les verra d’ailleurs, dès que la fortune se sera prononcée en sa faveur, revenir à lui et se rallier au vainqueur. Il sait bien qu’on cherche à lui débaucher, à lui voler ses alliés allemands ; ses troupes ont intercepté une lettre écrite par un prince apparenté à la famille impériale de Russie pour exciter les Prussiens à la désertion. Tristes moyens ! Sont-ce là jeux d’empereur ? Que les potentats se fassent la guerre, c’est leur droit, mais au moins devraient-ils mettre dans leurs luttes la courtoisie et la hauteur d’âme qui conviennent à ces grands tournois. Au reste, en quoi espère-t-on lui nuire par de semblables manœuvres ? On débarrassera ses armées de « quelques coquins, » on arrivera à lui ravir quelques centaines de soldats : il en a 550 000 — oui, 550 000 bien comptés — contre 200 000 Russes : « Dites à l’empereur Alexandre que je l’assure par ma parole d’honneur que j’ai 550 000 hommes en deçà de la Vistule. »

Après avoir asséné ce dernier coup, il se radoucit, change de ton, et légèrement, presque négligemment, arrive au point où il veut en venir. La conclusion qu’il laisse se dégager de tous ses discours, celle qu’il sous-entend, celle qu’il exprime à demi-mot, c’est que l’empereur Alexandre, certain d’être battu, environné de périls, n’a qu’un parti à prendre : interrompre promptement la lutte et subir la loi. Quant à lui, il va faire la guerre, puisqu’on l’y oblige, mais il n’en est pas plus belliqueux pour cela ni plus acharné : « Il n’est ni contre les négociations ni contre la paix. » Qu’on ne lui parle pas sans doute d’évacuer Wilna et de faire reculer son armée ; de semblables conditions ne sauraient être prises au sérieux. Mais l’empereur Alexandre veut-il se rendre compte de la situation et se résoudre aux sacrifices convenables, quiconque se présentera de sa part sera le bienvenu. Veut-il rappeler le comte de Lauriston, afin d’avoir toujours sous la main un négociateur ? Il n’a qu’à faire un signe et l’ancien ambassadeur reprendra le chemin de Pétersbourg. Veut-il dès à présent régler les conditions du combat de manière à sauvegarder les droits de l’humanité et de la civilisation, conclure un cartel sur les bases les plus libérales, assurer le sort des blessés et des prisonniers ? Napoléon est prêta mener cette négociation, parallèlement aux hostilités, et de plus en plus sa pensée intime se révèle : ce qu’il désire, c’est de garder le contact avec Alexandre, c’est de conserver sur lui une prise par laquelle il puisse le ressaisir en temps opportun et le ramener à lui, résigné et contrit. Il s’exprime maintenant sur le compte du tsar avec une commisération sympathique, comme on parle d’un ami égaré, pour lequel on conserve malgré tout un fonds d’indulgence et que l’on voudrait voir revenir. Puis, quand il a jeté dans le débat toutes ces idées sans y trop insister, laissant aux adversaires le soin de les relever et d’en faire leur profil, il se met, avec une suprême désinvolture, à parler de choses indifférentes. Il interroge Balachof sur la cour de Russie, demande des nouvelles du chancelier Roumiantsof, s’enquiert des causes qui ont amené la disgrâce de Spéranski. Il se complaît à ces questions, à ces détails, comme si l’excellence de sa position et une parfaite tranquillité d’esprit lui laissaient pleinement le loisir de causer, jusqu’à ce qu’enfin, tout à fait rasséréné et gracieux, il s’y prenne pour rompre l’entretien avec une politesse presque excessive : « Je ne veux plus vous dérober votre temps, général. Dans le cours de la journée, je vous préparerai une lettre pour l’empereur Alexandre. »


V

Le soir, à sept heures, Balachof fut invité à dîner chez Sa Majesté. Les autres convives étaient Berthier, Duroc, Bessières et Caulaincourt ; ce dernier avait été spécialement mandé et s’étonna un peu de cet appel, car son maître ne l’habituait plus depuis quelque temps à de pareilles faveurs. Pendant tout le repas, l’empereur entretint et domina naturellement la conversation, mais il était redevenu haut, entier, agressif ; s’adressant à un auditoire au lieu de parler à un seul interlocuteur, il mesurait ses effets au nombre de personnes à frapper et à convaincre. Son but évident était d’embarrasser Balachof devant témoins, de le décontenancer par des questions imprévues ; on eût dit qu’il voulait confondre et humilier la Russie entière en sa personne. Malheureusement pour lui, il avait affaire à un adversaire difficile à démonter, servi par un patriotisme avisé et une rare présence d’esprit ; et l’avantage lui fut vivement disputé dans ce combat de paroles.

Il affecta d’abord un ton de rondeur familière et de bonhomie narquoise, abordant les sujets les plus frivoles, comme si son esprit eût eu besoin de se détendre et de se reposer après les préoccupations de la journée. Il fît allusion à la vie privée de l’empereur Alexandre, à ses succès féminins, aux occupations galantes qui semblaient l’absorber à l’heure même où nos troupes franchissaient la frontière : « Est-ce vrai, dit-il, que l’empereur Alexandre allait tous les jours à Wilna prendre le thé chez une beauté d’ici ? » Et se tournant vers le chambellan de service, M. de Turenne, qui se tenait debout derrière sa chaise : « Comment l’appelez-vous, Turenne ?

— Soulistrowska, Sire, » répondit le chambellan, dont le devoir était d’être parfaitement informé en ces matières.

— « Oui, Soulistrowska », et Napoléon adressait à Balachof un coup d’œil interrogateur.

— « Sire, répondit le Russe, l’empereur Alexandre est ordinairement galant avec toutes les femmes, mais à Wilna je l’ai vu occupé de tout autre chose.

— Pourquoi pas ? reprit l’empereur. Au quartier général, c’est encore permis. »

Mais il reprochait à Alexandre des fréquentations plus compromettantes. Etait-il donc vrai que ce monarque, non content d’accueillir à son service des Stein et des Armfeldt, permît à de tels hommes de s’asseoir à sa table et de manger son pain ?

— « Dites-moi, Stein a-t-il dîné avec l’empereur de Russie ?

— Sire, toutes les personnes de distinction sont admises à la grande table de Sa Majesté.

— Comment peut-on mettre un Stein à la table de l’empereur de Russie ? Si même l’empereur Alexandre s’est décidé à l’écouter, toujours ne devait-il pas le mettre à sa table. Est-ce qu’il a pu s’imaginer que Stein pouvait lui être attaché ? L’ange et le diable ne doivent jamais se trouver ensemble. »

Il parla alors de la Russie avec une curiosité pleine d’assurance, comme d’un pays qu’il allait visiter prochainement et parcourir en tous sens. Le nom de Moscou était déjà venu sur ses lèvres :

— « Général, demanda-t-il, combien comptez-vous d’habitans à Moscou ?

— Trois cent mille, Sire. — Et de maisons ?

— Dix mille, Sire.

— Et d’églises ?

— Plus de deux cent quarante.

— Pourquoi tant ?

— Notre peuple les fréquente beaucoup.

— D’où vient cela ?

— C’est que notre peuple est dévot.

— Bah ! on n’est plus dévot de nos jours.

— Je vous demande pardon. Sire, cela n’est pas partout de même. On n’est peut-être plus dévot en Allemagne et en Italie, mais on est encore dévot en Espagne et en Russie. »

L’allusion était mordante et méritée : on ne pouvait dire plus spirituellement à l’empereur qu’un peuple croyant avait seul réussi jusqu’à présent à le tenir en échec, qu’une autre nation également inébranlable dans sa foi, confiante en Dieu, saurait imiter cet exemple ; et que la Russie lui serait une Espagne. Sous cette repartie, il se tut un instant : puis, reprenant l’attaque, tendant le fer, il dit à Balachof, en le regardant fixement :

— « Quel est le chemin de Moscou ? »

A ce coup droit, la riposte se fit un instant attendre. Balachof prit son temps, parut réfléchir, puis : « Sire, répondit-il, cette question est faite pour m’embarrasser un peu. Les Russes disent comme les Français que tout chemin mène à Rome. On prend le chemin de Moscou à volonté ; Charles XII l’avait pris par Pultava. »

En évoquant subitement le nom et l’infortune du conquérant suédois, en avertissant l’empereur qu’au lieu d’aller à Moscou il risquait d’aller à Pultava, Balachof répondait à une bravade par une menace prophétique et prenait finement sa revanche. Il ne parut pas toutefois que l’à-propos de ses paroles ait vivement impressionné les assistans ; ses réponses acquirent leur célébrité après coup, lorsque l’événement fut venu les mettre en relief et les souligner.

On sortit de table et l’on passa dans un salon voisin. Là, l’empereur se mit à philosopher, déplorant l’aveuglement des princes et la folie des hommes : « Mon Dieu ! que veulent donc les hommes ? » L’empereur Alexandre avait obtenu de lui tout ce qu’il pouvait désirer, tout ce que ses prédécesseurs osaient à peine rêver : la Finlande, la Moldavie, la Valachie, un morceau de la Pologne ; s’il eût persévéré dans l’alliance, son règne se fût inscrit en lettres d’or dans les fastes de son peuple : « Il a gâté le plus beau règne qui a jamais été en Russie… Il s’est jeté dans cette guerre pour son malheur, ou par de mauvais conseils, ou par la fatalité de son sort. » Et par quels moyens faisait-il cette guerre ! A ce sujet, s’échauffant à nouveau et tempêtant, Napoléon reprit toutes ses plaintes, tous ses motifs d’indignation, toutes ses menaces, et toujours l’argument direct et personnel, celui qui cherchait l’homme sous le souverain, qui devait alarmer Alexandre pour sa sécurité et le faire trembler dans sa chair. L’empereur Alexandre, disait-il, en se plaçant lui-même à la tête de ses armées, s’est découvert devant ses peuples ; il s’est offert en première ligne, il s’est désigné à leur fureur, en cas de revers : « Il s’est réservé la responsabilité de la défaite. La guerre est mon milieu. J’y suis accoutumé. Ce n’est pas la même chose avec lui, il est empereur par sa naissance. Il doit régner et nommer un général pour commander : s’il fait bien, le récompenser ; s’il fait mal, le punir. Que le général ait une responsabilité devant lui plutôt que lui-même devant la nation, car les souverains ont aussi une responsabilité ; il ne faut pas oublier cela. »

Il continua ainsi longuement, prodiguant les avertissemens sinistres, les paroles acerbes, se promenant avec animation au milieu de ses convives debout. A un moment, il avisa Caulaincourt, qui restait silencieux et grave, sans donner aucun signe d’acquiescement, et lui frappant légèrement la joue, il l’interpella en ces termes : « Eh bien ! que ne dites-vous rien, vieux courtisan de la cour de Saint-Pétersbourg. » Très haut, il ajouta : « Ah ! l’empereur Alexandre traite bien les ambassadeurs : il croit faire de la politique avec des cajoleries ; il a fait de vous un Russe. »

A ces mots, Caulaincourt pâlit, ses traits se contractèrent. Il s’était entendu infliger maintes fois, au cours de ses longues conversations avec l’empereur, à la suite des objections qu’il avait vaillamment produites contre la guerre, cette épithète de Russe que désavouait son patriotisme. Il en avait souffert, mais il avait supporté jusque-là le jeu déplaisant où s’obstinait son maître. Cette fois, c’en était trop : répéter devant un étranger, un ennemi, le reproche contre lequel protestait toute sa vie, c’était mettre publiquement en doute ses sentimens français et sa loyauté ; l’injustice passait les bornes, la taquinerie tournait en insulte. Caulaincourt ne put se contenir et répliqua sur un ton que l’empereur n’était pas habitué à entendre : « C’est sans doute parce que ma franchise a trop prouvé à Votre Majesté que je suis un très bon Français qu’elle veut avoir l’air d’en douter. Les marques de bonté de l’empereur Alexandre étaient à l’adresse de Votre Majesté ; comme votre fidèle sujet, Sire, je ne les oublierai jamais. »

A l’expression de visage qui accompagna ces paroles, chacun sentit que le duc était blessé au cœur ; un froid s’ensuivit ; l’empereur lui-même parut gêné et presque déconcerté. Il changea de conversation, revint à Balachof, s’entretint encore quelque temps avec lui et finit par le congédier avec aménité. Il lui fit pourtant remettre, comme adieu, avec la lettre préparée pour l’empereur Alexandre, un exemplaire de la belliqueuse allocution qu’il avait adressée à ses troupes en leur ordonnant de franchir le Niémen : c’était sa réponse à la demande de repasser le fleuve. S’adressant à Berthier et l’appelant familièrement par son prénom : « Alexandre, lui dit-il, vous pouvez donner la proclamation au général, ce n’est pas un secret. »

Tandis que Balachof quittait le palais et se préparait à monter en voiture, pour rejoindre son empereur, un vif incident se passait chez Napoléon et formait l’épilogue de ces scènes. Se retrouvant avec les siens, l’empereur s’était rapproché de Caulaincourt, qui demeurait à l’écart, le visage douloureux et amer. Fâché et presque honteux d’avoir affligé ce serviteur fidèle, cet ami, il voulut finir leur brouille et essaya de guérir la blessure qu’il avait faite. Il dit au duc, sur un ton de bienveillante gronderie : « Vous avez eu tort de vous courroucer, » et pour prouver qu’il n’avait fait qu’une plaisanterie, il affecta de la continuer. « Vous vous attristez sans doute, dit-il, du mal que je vais faire à votre ami. » Il répéta ensuite son éternelle phrase : « Avant deux mois, les seigneurs russes forceront Alexandre à me demander la paix. » Il prit aussi la peine d’expliquer une dernière fois au duc et aux personnages présens pourquoi il faisait cette guerre, mêlant toujours le vrai et le faux, rappelant avec raison que l’alliance de la Russie n’avait été qu’un leurre, une ombre mensongère, et concluant à tort de ce fait qu’une guerre d’invasion dans le Nord s’imposait, qu’elle était la plus utile et la plus politique de ses entreprises, qu’elle conduirait nécessairement à la paix générale.

Mais Caulaincourt ne l’écoutait plus ; tout entier à son outrage, au soin de défendre son honneur, il se mit avec une extrême vivacité à relever le propos qui l’avait meurtri. Il dit, il cria presque qu’il s’estimait meilleur Français que les fauteurs de cette guerre : « Il se faisait gloire, puisque Sa Majesté le publiait, de la désapprouver : au reste, puisqu’on suspectait son patriotisme et sa fidélité, il demandait à se retirer du quartier général, à s’en aller tout de suite, le lendemain même ; il sollicitait de Sa Majesté un commandement en Espagne et la permission de la servir loin de sa personne. » En vain l’empereur s’efforçait-il de le consoler par des paroles de bonté, il allait toujours, cédant à son indignation, perdant toute mesure ; il ne semblait plus maître de sa parole et de ses gestes. Les autres grands officiers l’entouraient et tachaient de l’apaiser, consternés de cet éclat, épouvantés de cette hardiesse, craignant pour leur ami une irréparable disgrâce. Mais l’empereur restait très calme, très doux, se laissant tout dire, et le colérique souverain était redevenu le plus patient des maîtres. C’est que cet admirable connaisseur d’hommes mesurait en dernier lieu ses procédés à son estime : sincèrement attaché à ceux qui l’avaient conquise, s’il les faisait souffrir trop souvent par ses emportemens et ses défauts de caractère, il leur revenait toujours et leur rendait finalement justice ; il savait à merveille discerner les dévouemens vrais et leur passait beaucoup. Au lieu d’imposer silence à Caulaincourt, il se bornait à lui dire : « Mais qu’est-ce qui vous prend ? Et qui met votre fidélité en doute ? Je sais bien que vous êtes un brave homme. Je n’ai fait qu’une plaisanterie. Vous êtes par trop susceptible. Vous savez bien que je vous estime. Dans ce moment vous déraisonnez : je ne répondrai plus à ce que vous dites. » La scène se prolongeant, il prit ; le parti d’y couper court en se retirant, passa et s’enferma dans son cabinet. Caulaincourt voulait l’y rejoindre et exiger son congé : il fallut que Duroc et Berthier le retinssent de force ; il fallut ensuite de nombreux efforts pour que cet honnête homme exaspéré fît taire ses griefs et reprît ses fonctions, pour qu’il consentît à partager jusqu’au bout avec l’empereur les épreuves et les dangers de la campagne, après avoir eu le courage plus rare de l’avertir loyalement et de lui montrer l’abîme.

Le message apporté par Balachof et la réponse de Napoléon furent les dernières communications échangées entre les alliés de Tilsit et d’Erfurt, divisés irrémédiablement. Aux avarices comme aux menaces de Napoléon, Alexandre opposera désormais un mur de glace. Cette guerre à mort que son rival s’abstient de lui déclarer, c’est lui qui la veut : il s’est juré de la soutenir et d’y persévérer, quelles qu’en soient les péripéties. Pour se prémunir contre toute velléité de céder, il a prévu la défaite, l’occupation de ses villes, la dévastation de ses provinces ; il s’est habitué à l’idée de sacrifier momentanément une moitié de son empire, pour sauver l’autre : il s’est soustrait définitivement à cette seconde guerre de Pologne que Napoléon lui proposait comme une courte passe d’armes, et voici la guerre de Russie qui commence, la guerre sans batailles, contre la nature et les espaces. Le 16 juillet, Napoléon dépassait Wilna ; après avoir dépensé des trésors d’énergie à ravitailler et à réorganiser ses troupes, il les poussait maintenant vers la Dwina et le Dnieper, cherchant toujours à isoler et à envelopper l’une ou l’autre des armées russes, inventant des combinaisons multiples, ingénieuses, grandioses, dignes de lui en tout point et qui eussent assuré son triomphe, si l’extrême développement du théâtre des opérations n’eût permis à l’ennemi de se dégager sans cesse et de déconcerter la poursuite. Et Napoléon, devant cette résistance fuyante, irait plus loin, toujours plus loin, s’enfonçant dans l’infini, s’aventurant à travers le sombre et mystérieux empire, se dirigeant instinctivement vers le point de lumière qui brillait à l’horizon, au milieu d’universelles ténèbres, et qu’il fixait d’un regard halluciné. Non qu’il eût dès à présent arrêté en principe et irrévocablement la marche sur Moscou ; l’occupation de cette métropole ne formait pas encore à ses yeux l’une des opérations indispensables et le terme de la campagne. Il hésitait toujours entre deux plans qui depuis plus d’une année se disputaient sa pensée. Après avoir refoulé les Husses au-delà de la Dwina et du Dnieper, s’arrêterait-il ? se bornerait-il à s’établir et à hiverner sur les positions conquises, à préparer méthodiquement une seconde campagne, en se couvrant de la Pologne reconstituée ? Au contraire, profiterait-il de l’élan imprimé à ses troupes pour les pousser jusqu’au cœur de la Russie et planter ses aigles sur les murs du Kremlin ? Il l’ignorait encore, se déciderait sur les lieux, d’après les circonstances, suivant les chances et les vicissitudes de la campagne ; mais déjà une intime prédilection l’attirait vers le second projet, car ce parti éclatant et funeste répondait mieux à son impatience, à son besoin de frapper vite et puissamment, et fascinait son imagination. Ce qui l’entraîne à Moscou, c’est la fatalité à laquelle il obéit depuis le début de sa carrière, cette fatalité qu’il subit et qu’il crée en même temps, qui l’oblige à se surpasser constamment lui-même et qui ne lui permet de tenir les peuples dans l’obéissance qu’en les consternant par des prodiges sans cesse renouvelés et d’une splendeur croissante. Il subit aussi l’attirance de Moscou, la cité étrange et féerique, la cité de rêve, parce que cette conquête presque asiatique promet à son orgueil des jouissances inconnues et le tente comme le viol d’un monde nouveau. Enfin, il espère déterminer chez les Russes, par la prise de leur sanctuaire national, un ébranlement d’âme qui les jettera à ses pieds ; plus la guerre avec eux lui apparaît difficile, pénible, hérissée d’épreuves et de dangers, plus il s’obstine à l’espoir de la terminer rapidement en la poussant à fond ; il a dit à Caulaincourt : « Je signerai la paix dans Moscou. »


ALBERT VANDAL.


  1. Voyez la Revue du 1er juillet 1894.
  2. Ces extraits et les suivans sont tirés des Archives nationales, cartons de la Secrétairerie d’État, A F, IV, 1642-47.
  3. Le général Lyautey, dans ses Souvenirs inédits, raconte à ce sujet une scène qui rappelle certains épisodes de la guerre de Crimée : « Le combat qui avait commencé pour nous dès le point du jour eut, vers le milieu de la journée, une heure ou deux de repos. Un ravin avec un cours d’eau noire nous séparait des Russes. Le besoin de faire boire les chevaux était commun aux deux partis, et de chaque côté on descendit dans le ravin… Les Russes buvaient d’un côté, nous de l’autre ; on se parlait sans trop se comprendre que par gestes : on se donnait la goutte, du tabac ; nous étions les plus riches et les plus généreux. Bientôt après, ces si bons amis se tiraient des coups de canon. Je trouvai un jeune officier parlant français : nous échangeâmes courtoisement quelques paroles, en attendant mieux. »