Le Petiot (Maurière)

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FLORÉAL
14 janvier 1922

Gabriel Maurière

Le petiot


Le petiot


NOUVELLE INÉDITE


C’était avant la guerre.

Avant la guerre — après la guerre : ces mots, comme un mur divisent le temps, partagent le monde, les souvenirs, les vies. Avant, Mathieu avait cinquante ans ; maintenant, il en tient soixante-dix et plus ! Assis contre la jambette de la cheminée, les coudes sur les genoux qui se touchent, les poings dans ses joues enfoncées, il semble soutenir, sur ses épaules maigres tout le poids de la lourde maison. Les objets de ménage traînent dans les coins et sur les meubles ; la poussière couvre les faïences peintes de l’étagère.

— Dans le temps, tout ça reluisait, ma bonne ! dit-il à sa vieille.

Dans le temps ! Un grand vide les sépare de ce passé : quand ils s’y aventurent, et c’est souvent, ils perdent toute envie d’agir. Si l’un ou l’autre tente de saisir un objet ou une idée, le bras retombe comme si le nerf était coupé, et la pensée s’enfuit, pareille à l’eau d’un seau percé…

…Il y avait là deux grands fils, blonds, rouges, musclés. Il y avait sous ces vastes charpentes de la ferme, deux larges garçons dont la force bruyante et brutale gouvernait les gens, faisait marcher les bœufs et obéir le taureau. Ils maîtrisaient la terre, buvaient ferme, mangeaient fort et dans la maison tout chantait la belle chanson de la vie. Eux, les vieux, qui s’en retournaient doucement vers la faiblesse puérile souriaient devant ces vigoureux rejets de leur vieille souche.

Ils sont morts là-haut, vers Suippes, l’un près de l’autre. La nouvelle en est tombée sur les parents comme un mur qui s’écroule. Et de fait, tout ce qui soutenait leur existence s’est écroulé aussi… L’un avait vingt-sept ans, l’autre vingt-cinq.

Quand il va au puits, dangereux à cause de sa margelle branlante, la même idée passe toujours dans la cervelle du père Mathieu : il faudra arranger cette pierre, car ça serait dangereux pour les petits… Hélas ! des petits, il n’y en aura jamais dans la maison ! Ce n’est pas la peine, non, ce n’est pas la peine d’arranger rien ! Ah ! que la terre est mélancolique au couchant, et qu’elles sont funèbres, ces soirées sans lumière où l’on se noie dans l’obscurité et le désespoir, où l’on n’est plus, au fond de la cuisine sombre, qu’une insaisissable palpitation de l’ombre… On s’en irait bien tout à fait vers l’ombre éternelle… Il vaudrait même mieux s’en aller ; le voyage n’est pas grand jusqu’au cimetière…

Parfois, un sursaut de colère fait tressaillir l’homme, comme un coup de fouet sur une bête épuisée, qui se redresse un moment. C’est lorsque vient à passer la Fleuriote.

— C’est c’te traînée. C’est sa faute, à c’te rien du tout !

Les mâchoires de Mathieu se mettent à trembler, et sous ses joues creuses, des os s’agitent, roulent, tandis que ses doigts se crispent, comme pour saisir quelqu’un à la gorge. Puis il retombe sur son fauteuil de bois, épuisé… Les terres s’encrassent de chiendent, la prairie est ulcérée de cuscute ; voici que le toit s’affaisse par endroit et laisse voir ses côtes, comme une bête décharnée… À quoi bon s’encolérer !

— Ça durera bien autant que nous… Ce qui est fait est fait.

Et il radote déjà, à cinquante-sept ans. Il y a des moments où il ne sait plus où il en est, où sa vision du passé est si forte qu’il parle tout seul, d’une voix bredouillante et basse, comme s’il s’adressait à ses fils, comme si ses deux gars s’asseyaient à ses côtés, devant la potée aux choux…

Un instant après, il passe sa main sur ses yeux, et il se réveille avec un : Ahan ! rauque, comme un cri de bête blessée, puis, s’en va, pour faire fuir la vision, le long du chemin de plaine…

Dès qu’il est parti, la mère Mathieu enfile la venelle, les fuseaux de ses jambes emmanchés dans de grands sabots tricotent le long des haies ; elle arrive au bout du verger et regarde, le menton sur la claie. Si elle ne voit personne, elle appelle, à voix étouffée :

— Georges ! Georges !

Un gamin de cinq ans, barbouillé, jambes nues, bronzé et solide, apparaît, le nez entre deux lames de palissade.

— Ta mère n’est pas là ? interroge la vieille.

L’enfant secoue la tête.

— Alors, viens un peu !

La vieille entr’ouvre la barrière. Du coin de son mouchoir, elle débarbouille le petit qui grimace et qui souffle ; elle rattache une bretelle, arrange les cheveux. Ensuite, elle tire de sa poche quelques noix, un morceau de sucre enroulé dans un bout de journal. Georges tend la main : mais il lui faut payer d’avance : la vieille présente sa joue qu’il embrasse sans entrain, car elle le serre, elle le serre, à tel point qu’il en est un peu étouffé.

Le père Mathieu est rentré ce soir plus affaissé et plus geignant que d’habitude ; il couve la cendre. Les pieds sur les chenêts, il regarde la neige qui tombe et parsème de fleurs la terre morte : on est en janvier.

La porte s’ouvre. Il n’est pas poli de frapper à la campagne : la cuisine, hospitalière, doit s’ouvrir sans qu’on ait à le permettre, et l’on n’a rien à cacher.

— Tiens, c’est toi ! Comme te voilà moult beau !

— C’est le petit à la Fleuriote, dit la mère. Il vient chercher ses étrennes.

L’enfant, intimidé par ce vieux osseux qui le regarde, fait oui de la tête, saisit les deux œufs que lui donne la vieille, et tourne le dos pour sortir.

— C’est le petit à la Fleuriote, répète la femme.

— Je vois, je vois. Comment qu’on t’appelle ?

— Georges…

C’était le nom du fils aîné… Le vieux paysan resta immobile un moment, puis il tira sa jambe, saisit son portemonnaie, chercha et tendit une pièce d’argent à l’enfant :

— Tiens, c’est pour toi… Pas pour ta mère, surtout… T’entends ?

Le gosse affirma de la tête, vigoureusement, puis il s’enfuit.

— Il est fort pour son âge, dit la mère. C’est un beau petiot.

Le vieux soupira, et son grondement rauque,

— Ahan !

sortit de la poitrine, comme un râle. Enhardie par la générosité sans exemple de son homme, la mère Mathieu se mit à parler, étonnée de s’entendre.

— Si on le prenait avec nous ! C’est tout le portrait de notre pauvre garçon !

Mais le vieux s’était levé.

C’te traînée ! C’te saleté qui a empêché mon garçon de se marier ! Il serait peut-être mort tout de même — et encore on ne sait pas si ça n’aurait pas changé quelque chose !… Mais, au moins, j’aurais des petits-enfants pour le remplacer…

— Il ne s’agit pas de la mère. La Fleuriote, elle, peut rester où elle est ! Rien que le petit… La mère, qu’elle aille se faire pendre ailleurs, si elle veut.

Elle riait d’un gros rire, excessif, affectant, pour complaire à son homme, un mépris plus grand que de raison pour la fille-mère.

Il ne répondit pas, et sortit, la tête congestionnée, pour se rafraîchir à l’air du dehors.

Mais la vieille revint chaque jour à cette idée, avec l’obstination des femmes qui finissent par imposer leurs idées à force d’y revenir sans en avoir l’air. La Fleuriote pourrait quitter le pays ; le petit resterait avec eux… Ça ne serait pas mal vu dans le village… C’est tout de même l’enfant de notre gars ; on ne peut pas le renier, et patati, et patata !

Un jour, ce fut chose admise — car le vieux la laissa dire sans protester.

Mais ce n’était que demi-besogne. Il fallait décider la Fleuriote, qui faisait un tas d’histoires, comme si c’était une rente pour elle que ce mioche à nourrir. La mère Mathieu cependant, sut la convaincre par des mots qu’elle ne répéta sûrement pas à son homme, car elle amena le petit Georges un dimanche de relevée. La mère suivait à dix pas.

Mathieu aperçut celle-ci, et tout de suite s’emporta :

— Qui que je revois ici ? Veux-tu démarrer de là, toi !

Le vieux, les yeux exorbités, la taille redressée, marchait sur la Fleuriote.

— Tais-toi voyons, Mathieu, tais-toi, lui disait la vieille.

Et elle faisait des signes désespérés à la mère, en haussant les épaules comme si son homme étant fou, elle eût pitié de lui.

— C’est moi le maître ici. Et on n’y entre que si je veux ! C’est-y à moi tout ça ? C’est-y moi qui commande ?

Et il montrait les vastes bâtiments qui enserraient sa vie chétive et rabougrie.

— Mais, puisqu’elle s’en va, qu’on te dit, cria la mère Mathieu, plus fort que lui.

La langue du vieux s’arrêta dans sa bouche ouverte. Il poussa un grognement, puis d’un seul coup, tourna le dos, et comme à son habitude, pour finir la discussion, il s’en alla vers les champs.

La Fleuriote se précipita sur l’enfant en l’embrassant.

— C’est pour toi, mon petit ! C’est pour toi, ne pleure pas !

Et elle le jeta dans les bras de la mère Mathieu. Quoi dire ? Elle sait bien qu’elle n’est rien, qu’elle ne peut pas répondre à cet homme riche et puissant. Et elle sait aussi qu’il n’en a pas pour longtemps, et que tout cela, ces bâtiments, cette terre, ça sera au petit Georges… À cette pensée, elle s’attendrit et l’embrasse plus fort ; il lui en devient plus cher.

Cependant, il faut partir. La Fleuriote fait quatre pas ; l’enfant tire sur le bras de sa grand’mère comme un chien sur sa corde :

— Maman ! maman !

Elle revient l’embrasser.

— Vaudrait mieux partir tout de suite. Il ne vous verrait plus, il n’y penserait plus. C’est comme quand on sèvre un agnelet.

Alors, les yeux et le nez gonflés sous sa capeline bleue, la Fleuriote regarde le petit qui se débat dans les bras de la mère Mathieu, puis elle se raidit et s’enfuit par la venelle, tandis que l’enfant qui s’entraînait à crier, hurle et trépigne.

La mère Mathieu le ramena à la maison, où elle l’amignota, le berça dans ses bras, si bien que le petit s’endormit bientôt.

Quand le vieux rentra, l’enfant reposait sur le lit ; sa femme le lui montra.

— C’est notre gars, dit-elle.

Alors, il hocha la tête, regarda un instant cette petite chose vivante, anéantie par le sommeil, mais où revivait son fils, sa race… Il tâta doucement la chair ronde et ferme des bras. Puis il s’en alla vers la margelle du puits, qu’il se mit à consolider et, regardant le toit qui s’affaissait, il dit à sa femme :

— Je vas voir le couvreux. Faut pas laisser tomber les bâtiments.


Gabriel MAURIÈRE.