Le Petit Voyage

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PERSONNAGES

Ernest De Maxenville Godais, maître d’hôtel Auguste, garçon d’hôtel Marie, femme d’Ernest


La scène se passe dans un hôtel de Fontainebleau
Le théâtre représente une chambre d’hôtel. — Porte au fond. — A.

droite, deuxième plan, une fenêtre avec rideaux. — À gauche, aa deuxième plan, une porte avec le n° 7 au-dessus. — À gauche, premier plan, une cheminée avec garniture, pendule et candélahres sans bougies. — Sur la cheminée, un flambeau avec une bougie allumée. — Porte-allumettes ; un soufflet au pied de la cheminée ; un guéridon couvert d’un tapis devant la cheminée ; un fauteuil à cet» du guéridon ; une chaise, premier plan, à la cheminée ; un fauteuil, premier plan, à droite ; deux chaises au fond. — Les fauteuils el chaises sont couverts de housses.



Scène première


Godais, Auguste



Godais, entrant, à Auguste qui dort dans un fauteuil

Auguste !… Auguste ! Auguste !


Auguste, se réveillant

Hein ?… Tiens ! C’est le patron !


Godais
Il est onze heures et demie… Il ne viendra plus de voyageurs… Tu peux aller te coucher.

Auguste

Bonsoir, monsieur… (Il remonte et revient.) Ah ! Je savais bien… Et le turbot, monsieur ?


Godais

Eh bien ?… Quoi, le turbot ?


Auguste

Voilà cinq jours qu’il est là… Il commence à… s’impatienter.


Godais

Que veux-tu que j’y fasse ? Il n’est venu personne a Fontainebleau cette semaine. Tu diras au chef de le mettre en mayonnaise.


Auguste

Oui… La mayonnaise prolonge le turbot… mais pas longtemps.


Godais

Si dans deux ou trois jours je n’en ai pas trouvé le placement… Eh bien ! Vous le mangerez à l’office… Un turbot de douze francs… Je vous gâte !


Auguste

Ah ! C’est bien le mot !… Bonsoir, monsieur.


Godais

Bonsoir ! (Auguste sort.)



Scène II


Godais puis un Garçon d’hôtel



Godais
Je vais faire ma ronde pour voir si tout est en ordre… et je me coucherai aussi.

Un Garçon d’hôtel, entrant

Patron… Une lettre que le facteur apporte à l’instant,


Godais

Une lettre… donne. (le Garçon sort — lisant.) A monsieur Godais, maître d’hôtel à Fontainebleau. (Parlé.) C’est bien pour moi. (Lisant.) « Monsieur, je me marie aujourd’hui, j’arriverai à Fontainebleau avec ma jeune femme par le train de minuit cinq. (Parlé.) Comment ! Ce soir ! (Lisant.) Je désire un appartement confortable, pour y passer ma lune de miel. Faites faire du feu partout et préparez-nous un petit souper délicat. Je veux que ce soit très-bien ; je ne regarde pas au prix… (Parlé.) Il n’y a pas une minute à perdre. » (Remontant et appelant.) Auguste ! Auguste !


Auguste, dans la coulisse

Bonsoir, monsieur… Je suis couché !


Godais

Habille-toi… et viens tout de suite… tout de suite !


Auguste, dans la coulisse

Saprelotte !… qu’est-ce qu’il y a ?


Godais, seul, regardant sa lettre

Ah ! Il y a un post-scriptum. (Lisant.) « Vous me mettrez deux oreillers, je ne peux pas dormir la tête basse… cela fera trois oreiller, on comptant celui de ma femme… mais dans le cas où elle aussi aimerait à avoir la tête haute… ce que je ne sais pas encore… je vous le dirais… alors il nous faudrait quatre oreillers… Je ne regarde pas au prix… je veux que ce soit très bien. Recevez mes salutations.— Ernest de Maxenville. — Paris, le premier avril 1868. » (Parlé.) Je vais lui donner la chambre n°7… avec ce salon… c’est l’appartement réservé aux lunes de miel… Fontainebleau est très à la mode depuis quelque temps pour ces sortes d’expéditions.


Scène III


Godais, Auguste



Auguste, entrant

Me voilà ! Est-ce qu’il y a le feu ?


Godais

Non… Une lune de miel qui nous arrive par le train de minuit cinq…


Auguste

Aujourd’hui… Ce n’est pas possible !


Godais, lui montrant la lettre

Voici la lettre !


Auguste, la regardant

1er avril… J’en étais sûr… C’est un poisson d’avril… Ils ne viendront pas… Allons nous coucher…


Godais

Un moment ! Attendons au moins l’arrivée du train.


Auguste

Quelle rage ont ces gens-là de venir pendre la crémaillère chez les autres !


Godais

Puisque c’est la mode !


Auguste

Pas pour tout le monde ! … Moi je me suis marié l’année dernière…


Godais

Oui, une fameuse idée !


Auguste

Eh bien !… Je suis resté chez moi… et je n’ai pas eu à le regretter… Ma femme non plus !


Godais

Ah çà ! Pourquoi diable t’es-tu marié, à ton âge ?


Auguste

Monsieur, j’avais depuis longtemps le projet de m’unir à une jeune et jolie femme… Julie a vingt-deux ans…


Godais

Elle louche…


Auguste

Non, monsieur… Elle ne louche pas… Elle a un œil qui regarde en haut… Un œil qui implore… Mais elle ne louche pas.


Godais

Mais à quoi te sert ta femme ? … Elle est placée à Paris, et toi à Fontainebleau.


Auguste

Je prends le train tous les samedis soirs… Mais dans ce moment la pauvre enfant est sans place… Et si monsieur avait besoin de quelqu’un…


Godais

Ici, chez moi ?


Auguste

Ça m’éviterait des déplacements…


Godais

Merci… Je n’ai besoin de personne. (A part.) Une gaillarde pareille… Il passe trop de cavalerie à Fontainebleau.


Auguste, montrant la pendule

Monsieur… minuit et demi… Quand je vous disais que c’était un poisson d’avril !


Godais

Non ! Je ne puis croire à une pareille gaminerie.


Auguste

Alors je vais allumer le feu.


Godais

Un instant !… S’ils ne viennent pas… Ils devraient être ici depuis un quart d’heure… Attendons encore cinq minutes. (Il s’assied.)


Auguste, s’asseyant aussi

Attendons !… (Un temps.) Monsieur, il me vient une idée pour le turbot.


Godais

Laquelle ?


Auguste

L’employé de l’octroi est très enrhumé du cerveau… Si vous lui en faisiez hommage ?


Godais

Par exemple !… Un turbot de douze francs. (Se levant et regardant la pendule.) Minuit trente-cinq… Ils ne viendront pas ! Tu peux aller te coucher.


Auguste

Si j’ai un regret… C’est de m’être relevé… (Sortant.) Bonsoir, monsieur.


Godais

Bonsoir !


Scène IV


Godais, puis Ernest De Maxenville et Marie



Godais, montrant la lettre

C’est la première fois qu’on me fait une aussi sotte plaisanterie ! Il y a des gens qui ne savent qu’inventer. (On entend le roulement d’une voiture. Il prend la bougie et se dirige vers la fenêtre.) Hein ? Une voiture. (Courant à la fenêtre.) Un jeune homme… une dame… ce sont eux. (Appelant.) Auguste ! Auguste !


Auguste, dans la coulisse

Bonsoir, monsieur !… Je suis couché…


Godais

Habille-toi ! Tout de suite !… tout de suite !


Auguste

Encore ! Nom d’un petit bonhomme ! (Ernest parait avec Marie. Tous deux portent des sacs de nuit et des nécessaires de voyages.)


Ernest, à Marie

Entrez, mademoiselle… N’ayez pas peur… Nous serons ici comme chez nous.


Godais, les saluant

Monsieur… Madame…


Ernest

Ah ! C’est vous le nommé Godais…


Godais

J’ai reçu votre lettre… Je vous attendais…


Ernest

Nous avons eu toutes les peines du monde à trouver une voiture à la gare. Voyons, tout est-il prêt, l’appartement ?


Godais

Voici le salon… et la chambre à côté, n°7.


Ernest

Je veux que ce soit très bien ! Je ne regarde pas au prix… Le souper ?


Godais

Dans un quart d’heure… je puis vous offrir un joli perdreau rôti…


Ernest, à Marie

Acceptez-vous le perdreau ?


Marie, s’asseyant à la cheminée

Oh ! Tout ce que vous voudrez… Je n’ai presque pas faim.


Ernest, bas à Godais

L’émotion…


Godais, bas

Je connais ça… Ici on ne commence à manger que le troisième jour.


Ernest

Et après le perdreau ?


Godais

Turbot sauce mayonnaise… bien frais.


Ernest

Non… Je vais peut-être vous faire bondir… mais je n’aime pas le turbot…


Godais

Ah ! C’est fâcheux !… Je puis le remplacer par une truite saumonée.


Ernest, à Marie

Acceptez-vous la truite saumonée ?


Marie

Oh ! Tout ce que vous voudrez !


Godais

Macaroni au gratin… c’est le triomphe de la maison.


Ernest

Très-bien… Maintenant, fricassez-nous quelque chose de sucré…


Godais

Parfait glacé… vanille et orange… c’est le triomphe de la maison.


Ernest

Accepté ! Mais dépêchez-vous. (Le rappelant.) Ah ! Monsieur Godais !…


Godais

Monsieur ?


Ernest

N’oubliez pas mes deux oreillers…


Godais, bas

Oui, monsieur… J’en ai pris note… et pour madame, est-ce un ou deux ?


Ernest, bas

Je ne sais pas encore… Vous comprenez… Je suis marié de ce matin… Je vais le lui demander. (Haut.) Mademoiselle.


Marie

Quoi, monsieur ?


Ernest

Je ne voudrais pas que ma question vous parût indiscrète… mais chacun a ses petites habitudes. (A part.) Comment lui tourner ça… sans la faire bondir ? (Haut.) En ménage… quand on est destiné à vivre ensemble… il faut se mettre à son aise… parce que là où il y a de la gêne… il n’y a pas de plaisir. (Se reprenant.) Non ! … Ce n’est pas ça… Enfin, les uns ont la tête haute, les autres l’ont basse… Ainsi, monsieur votre père…


Marie, vivement

Mon père, monsieur, n’a aucune raison de baisser la tête, je vous prie de le croire.


Ernest

Pardon… vous ne me comprenez pas.. Loin de moi la pensée…


Marie

Mais quoi ?


Ernest

Rien… rien… (Bas à Godais qui attend.) Allez, je vous le dirai demain matin.


Godais

Très bien !… Je vais réveiller tout le monde.



Scène V


Ernest, Marie



Ernest, à part, regardant Marie

Je suis un peu ému… C’est la première fois que je me trouve seul avec elle… pas de maman… d’oncles… de antes… de cousines… Elle… Fontainebleau et moi ! … (Haut.) Mademoiselle…


Marie

Monsieur ?


Ernest

Vous paraissez triste… contrariée…


Marie

Je le crois bien… après la façon dont vous venez de traiter mon père…


Ernest

Je me suis fait bien mal comprendre, quand je me suis permis de dire que monsieur votre père avait la tête basse, cela signifiait qu’il ne mettait qu’un oreiller.


Marie

Eh bien ?


Ernest

Cela n’attaque en rien son honorabilité ni son intelligence.


Marie

Quelle singulière conversation !


Ernest, riant

Le fait est que… (A part.) Pour un jour de noce ! Je ne sais pas pourquoi je me suis embarqué dans les oreillers. (Haut.) Nous serons très bien ici…


Marie

Vous croyez ?


Ernest

C’est simple…


Marie

Oh ! Oui !… Il n’y a pas de luxe… mais vous aviez mis dans votre tête de faire ce voyage… malgré tout le monde… malgré mon père surtout, un homme de bon sens, quoique vous en disiez…


Ernest

Moi ? Je n’ai jamais prétendu le contraire…


Marie

Je ne comprends pas, vous disait-il, quand vous avez un appartement bien chaud, bien commode, bien meublé… que vous alliez faire vingt lieues, au beau milieu delà nuit, pour tomber dans une misérable chambre d’auberge…


Ernest

C’est l’usage… après la cérémonie… on disparaît, on fait ce qu’on appelle le petit voyage, c’est consacré. On éprouve le besoin de fuir les regards indiscrets, de se soustraire aux sottes interprétations, aux questions équivoques…


Marie, vivement

Quelles questions ? Je n’en redoute aucune !


Ernest

Aujourd’hui… c’est possible (A part.) mais demain !… (Haut.) Enfin, ce que je voulais, c’était de m’isoler du monde… avec vous… nous ne nous quitterons pas, nous ferons de longues promenades à pied… dans la forêt…


Marie

Il n’y a pas encore de feuilles… et il pleut.


Ernest

J’ai apporté des parapluies… Mais ne vous tourmentez pas… Ces huit jours passeront comme un rêve.


Marie

Comment ! Nous allons rester huit jours ici !


Ernest

Vous les regretterez peut-être… Tenez, asseyons-nous près du feu.


Marie, montrant la cheminée

Il n’y en a pas.


Ernest

Tiens ! C’est vrai… (Il va à la cheminée.) Ils ont oublié d’allumer, je vais sonner. (Il sonne plusieurs fois.) Eh bien ! La sonnette est cassée ! (Appelant.) Garçon ! Garçon !… Personne ! Tout le monde est occupé de nous… mais on va apporter le souper…


Marie, s’asseyant au fauteuil prés de la table

Oh ! Moi, j’ai juré que je ne mangerais jamais dans un restaurant !


Ernest

Pourquoi ?


Marie

Je n’y suis allée qu’une seule fois… avec mon père… et j’y ai vu faire une chose !…


Ernest

Laquelle ?


Marie

Il y avait dans le salon, tout près de nous, un monsieur… bien désagréable, il faut en convenir !… Il ne trouvait rien de bon… Son filet était trop cuit, son poisson ne l’était pas assez… Il dérangeait le garçon à chaque instant… Garçon ! du citron ! … Garçon ! … de la moutarde ! Garçon !… un cure-dents !… Le pauvre homme n’était occupé qu’après lui… et il le traitait d’imbécile, d’idiot…


Ernest

Oh ! Ils sont habitués à ça… et avec un bon pourboire…


Marie

Oui, mais celui-là s’est joliment vengé !


Ernest

Et de quelle manière ?


Marie

De ma place mes yeux plongeaient dans l’escalier par où se faisait le service, et j’aperçus ce garçon, montant un macaroni destiné à ce monsieur… Avant d’entrer, savez-vous ce qu’il fit ?


Ernest

Non !


Marie

Il tenait son plat comme ça !… devant lui… et il osa… Oh ! Non ! Je ne peux pas le dire… c’est trop vilain !…


Ernest

Il y jeta du poivre ?…


Marie

Si ce n’était que cela !…


Ernest

De la cendre de cigare ?


Marie

Non.


Ernest

Du tabac ?


Marie

Non.


Ernest

Ah ! j’y suis !… Il éternua dedans !


Marie

Pis que cela !…


Ernest

Je comprends… il le traita comme le dernier des lâches. (Il fait très légèrement te simulacre de cracher.) Ah ! C’est affreux.


Marie

Et il eut le front d’entrer en criant… Macaroni… soigné !…


Ernest

Vraiment !


Marie

J’avais envie de prévenir notre voisin, lorsqu’il s’écria : Enfin ! voilà un plat réussi !


Ernest, riant

Ah ! charmant !


Marie

C’est horrible ! et voilà pourquoi jamais je ne mangerai dans un restaurant !…


Ernest

Oh ! à Fontainebleau il n’y a rien à craindre, les garçons sont sans malice… (Apercevant une boite d’allumettes sur la cheminée.) Tiens !… un briquet !… je vais allumer le feu. (Il frotte une allumette qui ne prend pas.) En voyage, il faut se servir soi-même. (Il en frotte une seconde, même jeu.) Comme dit le proverbe… Aide-toi (même jeu), le ciel t’aidera. (S’impatientant.) Ah ! c’est insupportable ! (Appelant.) Garçon ! Garçon !…


Scène VI


Les mêmes, Auguste



Auguste, entrant

Voilà !…


Ernest

Allumez le feu… Vos allumettes ne prennent pas…


Auguste

Monsieur… Cela dépend de la manière de les frotter… Regardez… (Il prend une allumette et l’allume à la bougie) ce n’est pas bien difficile. (A part, désignant Ernest.) Et cela croit appartenir aux classes supérieures…


Marie, à part, regardant Auguste

Oh ! C’est singulier… ce garçon… il m’a semblé reconnaître.,. Ah ! Je me trompe…


Ernest, à Auguste, qui a allumé le feu

C’est bien… maintenant, allumez dans la chambre… au n°7…


Auguste, prenant une seule allumette, et la montrant à Ernest

Monsieur, je n’en prends qu’une… il ne m’en faut pas davantage à moi. (A part, en sortant.) J’en ai d’autres dans ma poche. (Il entre au n°7.)


Scène VII


Ernest, Marie



Marie, à part

Oh ! Je me trompe… Quelle apparence que ce garçon… se retrouve juste à Fontainebleau ?



Ernest, à la cheminée

Ce bois est mouillé… Il ne flambe pas… Je vais baisser la trappe… (Il fait des efforts pour baisser la trappe, qui résiste.) Bien !… Elle est rouillée !… Ah ! un soufflet !… (Il fait manœuvrer le soufflet, qui jette des cris plaintifs.)


Marie

Écoutez… On dirait d’un enfant qui pleure…


Ernest

Non ! C’est ce soufflet qui est crevé… (Il le rejette.) Ah ! Ça ! C’est donc un magasin de bric-à-brac que cette maison ?…


Marie

Il me semble que mon père n’avait pas tout à fait tort…


Ernest

Moi, ces petites mésaventures ne me déplaisent pas… Tenez, je vais peut-être vous faire bondir… Eh bien ! (S’interrompant.) Sapristi !… Est-ce que vous ne sentez pas un courant d’air… là… derrière la tête ?…


Marie

Non.


Ernest, courant à la fenêtre

Allons ! Bon !… Un carreau cassé. (Appelant.) Garçon ! Garçon !…



Scène VIII


Les mêmes, Auguste



Auguste, entrant

Monsieur ?


Ernest, lui montrant la fenêtre

Qu’est-ce que c’est que ça ?


Auguste, allant à la fenêtre, après avoir examiné

Tiens ! Monsieur a cassé un carreau ?


Ernest

Ce n’est pas moi…Imbécile.


Marie, bas à Ernest

Prenez garde !


Ernest

Va me chercher un vitrier !


Auguste

A une heure du matin… Monsieur veut rire…


Ernest, s’emportant

Nous ne pouvons pourtant pas rester dans un courant d’air, sacrebleu ! (A Marie.) Oh ! Pardon !


Marie, à part

Il jure.


Auguste

Calmez-vous !… J’ai une idée… Je la crois bonne… Attendez cinq minutes. (Il sort.)


Scène IX


Ernest, Marie, puis Auguste



Ernest, à part

Brrr !… Ordinairement je porte de la flanelle… mais un jour de noces… Je sens que je m’enrhume. (Haut.) Je vous demanderai la permission de remettre mon paletot.


Marie

Et moi, mon manteau…


Ernest, mettant son paletot et son cache-nez

Il fait un froid de loup…


Marie, à part, mettant son manteau

Je suis gelée…


Ernest, à part

Va jour de noce… quel drôle d’uniforme !… C’est égal… je sens la chaleur qui revient (S’approchant de Marie, et tendrement.) Mademoiselle… non, permettez-moi de vous appeler Marie… ma chère Marie…


Marie, frappant le parquet du pied

Mon Dieu, que j’ai froid aux pieds !


Ernest

Voulez-vous une chaufferette ?


Auguste, entrant avec une feuille de papier

Voilà l’affaire !…


Ernest

Quoi ?


Auguste

Le carreau ! (Il colle le carreau en papier sur ta fenêtre.) Au moins si vous cassez celui-là… ça ne vous coûtera pas cher.


Ernest

Mon ami, voulez-vous avoir l’obligeance d’apporter une chaufferette pour Madame ?


Auguste

Une chaufferette ?


Ernest

Vous devez en avoir.


Auguste

Il y en a une… mais je ne sais pas si elle est complète… je vais voir. (Il sort.)


Marie

Il faut avouer que nous ne pouvions pas plus mal tomber. (Tous deux arpentent la scène en frappant du pied pour se réchauffer.)


Ernest

C’est l’installation qui est pénible… mais une fois que nous aurons pris nos petites habitudes… Ce carreau… en papier… est déjà une amélioration… Je sentais sur la nuque un courant d’air…


Marie

Tiens ! Voilà le feu qui prend !


Ernest

C’est, ma foi, vrai ! (La faisant asseoir devant la cheminée.) Approchez-vous ! chauffez-vous les pieds…


Marie

Ah ! avec plaisir.


Ernest, s’asseyant prés d’elle

Notre horizon s’éclaircit !… un bon feu… un bon souper et (lui prenant la main) Marie !… Permettez-moi de vous appeler Marie…


Marie, baissant les yeux

Je le veux bien, monsieur.


Ernest

Et vous… vous m’appellerez Ernest… plus tard !…


Marie, vivement

Oh ! Pas devant le monde !


Ernest

Non !… Quand nous serons seuls… tous les deux, votre main dans la mienne… comme en ce moment… moment délicieux ! (Se levant et à part.) Ah ! J’ai trop chaud maintenant… (Il ôte son paletot ainsi que son cache-nez. Marie laisse tomber son manteau sur sa chaise. Ernest, revenant s’asseoir prés d’elle.) Marie… permettez-moi de vous appeler Marie. C’est la première fois que je me trouve vraiment seul avec vous… car, en chemin de fer, nous avions dans notre compartiment… un capitaine de dragons dont la présence m’empêchait de vous exprimer tous mes sentiments…


Marie

Oh !… Il sentait affreusement le cigare ! Fumez-vous, monsieur ?


Ernest

Moi, je fume… c’est-à-dire… je fume quand on le désire…


Marie

Eh bien ! Moi, monsieur, je ne le désire pas !


Ernest

Cela suffit, mademoiselle, un mot de vous…


Marie

Papa dit que tous les fumeurs deviennent fous ou imbéciles…


Ernest

Oh !… Monsieur votre père a des idées.


Marie

Quoi ?


Ernest

Un peu arriérées…


Marie

Encore !… Ah ! je le vois bien… vous n’aimez pas mon père !…


Ernest

Mais si !


Marie, lui tournant le dos

C’est de l’antipathie !…


Ernest

Je vous jure… (Se mettant à genoux devant elle.) Voyons, Marie… ma petite Marie… ne me boudez pas… mais votre père… je l’adore… et vous aussi !… (Il l’embrasse. Auguste parait avec une chaufferette à la main et un oreiller sous le bras. Ernest, surpris à genoux, prend le soufflet pour se donner une contenance et lui fait rendre des cris plaintifs.)


Auguste

Monsieur, c’est la chaufferette… Il manque le couvercle.


Ernest, se relevant

C’est inutile… Le feu est pris…


Auguste

Ça, c’est votre oreiller…


Ernest

Ah ! Très bien !…


Auguste

Je vous gâte… c’est le mien !… (Il entre au n°7.)


Ernest, courent à la porte de la chambre et criant

Comment ! le sien !… Mets-le par-dessous ! par-dessous. (Revenant.) Je n’ai pas envie de poser ma joue… Ah ça, mais !… Notre souper ne vient pas… Ils dorment à la cuisine… Je vais les réveiller… (A Marie.) Vous permettez… deux minutes… (Il sort par le fond.)



Scène X


Marie, Auguste, puis Ernest



Marie, seule

Quand je pense que nous allons passer huit jours ici…


Auguste, entrant et à part

J’ai réfléchis… un jeune ménage ! Ils doivent avoir besoin d’une femme de chambre. (Haut.) Madame…


Marie, à part, le regardant

La ressemblance est frappante…


Auguste

J’oserai vous adresser une petite requête… Ma femme…


Marie

Est-ce qu’il y a longtemps que vous êtes à Fontainebleau ?


Auguste

Trois ans… Ma femme…


Marie

Et auparavant ?


Auguste

Je servais à Paris dans un des premiers restaurants du boulevard Montmartre.


Marie, à part

Boulevard Montmartre ! C’est lui !


Auguste

Ma femme, Julie… désirerait se placer comme femme de chambre, et si vous n’avez personne en vue…


Marie, prenant ses paquets sur ta table

Oh ! Cela ne me regarde pas ! Adressez-vous à Monsieur… c’est lui qui est chargé de choisir les domestiques…


Ernest, entrant

On va servir…


Marie

Vous me ferez appeler… Je vais procéder à notre installation. (Bas à Ernest.) Surtout, soyez très poli avec ce garçon ! Je vous dirai pourquoi. (Elle entre au n°7.)



Scène XI


Ernest, Auguste



Ernest, à lui-même

Il me semble que je n’ai pas l’habitude d’être malhonnête avec les domestiques…


Auguste

Monsieur… j’oserai vous adresser une petite requête… je connais une femme de chambre à placer.


Ernest

Justement j’en cherche une.


Auguste

Elle coud, elle repasse, elle raccommode… elle touche même un peu du piano…


Ernest, effrayé

Hein ?


Auguste

Quand les maîtres sont sortis… Elle s’appelle Julie…


Ernest

Tiens ! J’en ai connu une… qui louchait…


Auguste

Celle-là ne louche pas… elle a un œil qui implore… mais elle ne louche pas… Quant aux renseignements, monsieur peut s’adresser à madame la comtesse de Pertuisan…


Ernest

Ma tante !… Ah ! C’est la Julie qui était chez ma tante !… une grande… belle fille…


Auguste

Superbe.


Ernest

Eh bien ! Mon ami, c’est impossible !


Auguste

Pourquoi ?


Ernest

Ma tante l’a renvoyée parce qu’elle s’est aperçue de notre liaison… ne parle pas de ça à ma femme !


Auguste

Quelle liaison ?


Ernest

Eh bien ! Notre liaison… tu comprends ?


Auguste

C’est faux !


Ernest

Comment ?


Auguste

Il y a dans le monde une foule de petits crevés…


Ernest

Hein ?


Auguste

Qui se vantent d’avoir des femmes et qui ne sont que de hâbleurs et des rien du tout !


Ernest

Ah ! Mais ! prends garde !


Auguste

Et des rien du tout !


Ernest

Insolent ! Tiens ! (II lui donne un coup de pied, Marie parait.)


Auguste, à part

Il lève la main sur moi !… Il me le paiera. (II se dirige vers ta porte du fond, se ravise et va crever le carreau en papier. Il retourne à la porte et dit avant de sortir.) Et des rien du tout ! (Il disparaît.)


Scène XII


Ernest, Marie, puis Godais



Marie

Eh bien ! Monsieur, si c’est comme cela que vous tenez compte de mes recommandations.


Ernest

Quoi donc ?


Marie

Je vous avais prié d’être très-poli avec ce garçon…


Ernest

Oh ! Une petite altercation… je lui donnerai cent sous…


Marie

Frapper un domestique ! Ah ! Je vois bien que j’ai épousé un homme violent, emporté…


Ernest

Mais non !… c’est tout le contraire !


Marie

Vous avez su vous contenir tant que je n’étais pas votre femme… mais maintenant…


Ernest

Je vous assure que je suis un mouton… Tenez, je vais vous raconter mon caractère… avec tous ses défauts. Voici mon caractère. Je suis bon, je suis doux, je suis généreux… (II éternue.) Oh ! Je ne vous cache rien !


Marie

Oui, mais vous commencez par les qualités…


Ernest

J’arrive aux défauts… A vrai dire, je ne m’en connais qu’un…


Marie

Vraiment ?


Ernest

Je suis doué d’une extrême sensibilité… Je ne peux pas voir un malheureux… Je le fuis !


Marie

Ah !


Ernest

Mes aspirations me portent à la rêverie, à la mélancolie… Je suis ce qu’on appelle un homme mélancolique. (Il éternue, à part.) Ça y est, me voilà enrhumé ! (Haut.) Je puis le dire sans fausse modestie… je porte un cœur de poète… (Il se mouche.)


Marie

Vous faites des vers ?


Ernest

Oh ! Quelques romances… assez réussie… Je suis organisé d’une façon exceptionnelle, j’entends vibrer en moi toutes les harmonies de la nature… (Il prononce tout ce qui va suivre comme un homme fortement enrhumé du cerveau.) Je comprends les voix qui ne parlent pas… le frémissement des feuilles sous les pieds de la femme aimée (il se mouche), la chanson plaintive du vent qui souffle dans les grands bois (il se mouche), le concert des étoiles… la goutte de rosée… qui dit à sa sœur… (Se retournant vivement.) Sapristi ! Il y a encore un courant d’air ! (Courant à la fenêtre.) On a crevé le carreau ! (II éternue et baisse le rideau de la fenêtre.)


Marie

Vous êtes enrhumé ?


Ernest

Non… ce n’est rien… Marie… Permettez-moi de vous appeler Marie !… Je vous le dis du fond du cœur…Ce que j’aime avant tout… c’est le bruit harmonieux de vos pas… (il se mouche), c’est le frissonnement de votre robe… c’est… (Il se mouche, à part.) Ah ! je deviens impossible. (Haut, avec résolution.) Marie !…


Marie

Monsieur ?


Ernest

Je vais peut-être vous faire bondir… Si nous retournions à Paris… chez nous ?


Marie

Oh ! Ça ! Avec plaisir… tout de suite !


Ernest

C’est-à-dire après souper.


Marie

Comment, monsieur, vous aurez le courage de souper… et de vous faire servir par ce garçon ?…


Ernest

Pourquoi pas ?


Marie

Si vous saviez…


Godais, qui est entré, suivi de deux Garçons portant une table servie

Monsieur est servi.


Ernest

Ah ! Ce n’est pas malheureux ! Nous repartons dans une heure.


Marie

Le plus tôt possible.


Ernest

Chargez-vous de nous procurer une voiture.


Godais

Est-ce que monsieur n’est pas content de la maison ?


Ernest, se mouchant

Mon ami… Je n’ai apporté qu’une douzaine de mouchoirs… et je vois que c’est insuffisant…


Godais

Je puis en prêter à monsieur.


Ernest

Merci, mon ami.


Godais

Comme monsieur voudra… et dès qu’Auguste sera rentré…


Marie

Ah !… Il est sorti ?


Godais, en sortant

Il est parti comme un fou, pour envoyer une dépêche à Julie.


Marie

A sa femme ?


Ernest, bondissant

Comment !… Julie !… C’est sa femme ?


Marie

Sans doute… Qu’avez-vous donc ?


Ernest

Rien… c’est le rhume ! (A part.) Et moi qui lui ai raconté… saprelotte !… (Il tombe sur une chaise, prés de la table servie.)



Scène XIII


Les mêmes, Auguste



Auguste, entrant avec un plat de macaroni

Macaroni… soigné !


Marie

Lui. (Bas à Ernest.) Pour rien au monde ne touchez à ce macaroni.


Ernest

Comment ?


Marie

Plus tard, je vous dirai… je vais chercher les manteaux… les sacs de nuit. (Elle entre au n°7.)



Scène XIV


Ernest, Auguste



Ernest, à part, regardant Auguste

Je l’ai trompé… et il le sait… ce sourire sardonique… et vindicatif… (Tout à coup, à part.) Ce macaroni doit être empoisonné !!!


Auguste, montrant la table

Monsieur… ça va refroidir.


Ernest, à part

Comme il est pressé ! (Haut.) Malheureux, tu comptes sans doute sur l’impunité… mais ce macaroni, je puis le faire analyser ; car aujourd’hui il n’y a plus de secrets pour la science… La chimie a su trouver des appareils… qui permettent de découvrir de l’arsenic dans un bâton de chaise.


Auguste

Monsieur ne me parait pas avoir bien faim.


Ernest

Je pourrais me transporter immédiatement chez le procureur impérial…


Auguste

Il est à la chasse…


Ernest

Mais non !… mais non !… Je serai clément, car j’ai eu des torts envers toi… torts involontaires… j’ignorais que cette Julie fût ta femme,..


Auguste

Ah ! Monsieur, pour ce qui est de Julie, je vous engage à ne pas continuer votre petite balançoire… J’ai dans ma poche la preuve de son innocence…


Ernest

La preuve… Ah ! c’est un peu fort.


Auguste

Nous avons un télégraphe de nuit à Fontainebleau… et je l’ai fait jouer. (Tirant une dépêche de sa poche.) Lisez !


Ernest, lisant

« Imbécile… »


Auguste

C’est à moi qu’elle s’adresse.


Ernest

Je le vois bien. (Lisant.) « Tu crois les cancans du premier cocodès venu… »


Auguste

Ça, c’est pour vous…


Ernest, lisant

« Monsieur Ernest m’a offert une montre en or avec sa chaîne… je l’ai refusée… » (A part.) Elle a préféré un bracelet.


Auguste

Brave fille !


Ernest, lisant

« Sois tranquille… si jamais je te trompe, je te le dirai… »


Auguste, reprenant sa dépêche

Vous entendez… elle me le dira… (Avec triomphe.) Eh bien ! Qu’est-ce que vous avez à répondre à ça ?


Ernest

Rien !… mon ami… rien… je me vantais, mais alors qu’as-tu fourré dans ce macaroni ?


Auguste

Rien, parole d’honneur !… J’ai eu un moment l’idée… quand vous avez levé la main sur moi… d’y déposer l’expression de mon mécontentement… mais la dépêche de Julie est arrivée…


Scène XV


Les mêmes, Godais, puis Marie



Godais

La voiture est en bas.


Ernest

C’est bien… prévenez madame. (Godais remet ta carte à payer à Auguste, et entre au n°7.)


Auguste, à Ernest

Monsieur… c’est la petite note…


Ernest, la prenant et lisant

Souper… feu… bougies… service… un carreau cassé… recollage dudit carreau… Total : soixante-cinq francs (Marie entre, suivie de Godais qui porte des paquets.)


Ernest, à Auguste

Tiens ! Voilà cent francs… tu garderas le reste… (A part.) Je lui dois bien ça !…


Auguste, à part

Trente-cinq francs de pourboire !… Il a des remords. (A part, à Godais.) Il y a quatre francs à déduire, le carreau était cassé…


Godais, présentant le livre des voyageurs à Marie

Si madame est contente et veut avoir la bonté de le certifier… voici le livre des voyageurs.


Marie

Moi ?… (A Ernest, bas.) Qu’est-ce qu’il faut écrire la-dessus ?


Ernest

Êtes-vous contente ?


Marie

Mais non !


Ernest

Moi non plus ! Alors écrivez : Jeunes époux, restes chez vous !


Marie, écrivant

Oh ! Approuvé ! (Elle ferme le livre.)


Ernest

Marie… Permettez-moi de vous appeler Marie !… Pardonnez-moi ce voyage… inutile… et acceptez mon bras ?


Marie

Volontiers. (Elle éternue.)


Ernest

Vous aussi ! Sauvons-nous ! (Ils remontent vivement vers la porte du fond, accompagnés de Godais.)


Auguste, se mettant à table

Moi, je vais manger le macaroni. (Le rideau baisse.)