Le Petit neveu de l’Arretin/Préface dialoguée entre Virgile et Izidore Othelo

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N. Laurenceau
Chez don B… aux trois Pucelles (p. 5-14).

Énéïde de Virgile
Préface dialoguée
entre
Virgile et Izidore Othelo.

Izidore.


Cest vous, seigneur Virgile ; quel puissant intérêt vous a fait quitter le paisible séjour de l’Élisée, pour visiter les demeures des mortels ?

Virgile.

L’indignation, monsieur. Instruit qu’un chétif imitateur de Grécourt et de Piron venait de faire de mon quatrième livre de l’Énéïde une traduction bizarrement obscène ? et que vous-même vous étiez obscène, et que vous-même vous étiez l’éditeur d’une pareille monstruosité, j’ai demandé un congé au Chef des enfers, pour prévenir ou venger l’injure faite au Prince des Poëtes.

Izidore.

Quoi ! seigneur Virgile, vous alarmez-vous donc d’une gaîté sans conséquence, produit d’une imagination en délire, et qui ne peut effleurer votre réputation.

Virgile.

Comment, monsieur, faire parler à mes héros le langage des halles et des lieux plus infâmes encore ; faire de mon pieux Énée un horrible putacier ; de ma Didon, une racrocheuse ; et de la bonne Anne une abominable maquerelle. Pensez-vous qu’on puisse davantage décréditer un auteur ?

Izidore.

Rassurez-vous, seigneur Virgile, la gloire du chantre de Mantoue est trop bien affermie. Ses vers divins, dictés par Érato elle-même, n’ont pas fait, depuis vingt siècles, le charme des amans de la belle poésie, pour qu’une parodie innocente puisse nuire au recpect dû au maître de l’Épopée.

Scarron, qui a métamorphosé votre muse en poissarde, et tous vos héros en forts de la halle, a-t-il empêché que le goût épuré n’appréciât vos grandes beautés ? et n’avez-vous pas souri quelquefois aux traits plaisans du travestiteur ?

Virgile.

Scarron, monsieur est dans une autre classe, et l’on peut passer à un pauvre cul-de-jatte, à qui la nature refuse d’autres jouisances, le plaisir de s’amuser un peu au dépens du prochain ; mais au moins n’a-t-il pas trop sali l’imagination de ses images obscènes, et votre traducteur est un versificateur déhonté qui ne craint pas de nommer les choses par leur nom, et dont le style libertin effarouche les oreilles les moins délicates.

Izidore.

Tant mieux, seigneur Virgile, et je le trouve, sous ce rapport, moins dangereux que ces auteurs perfides, qui, sous l’apparence de la vertu, pervertissent les âmes honnêtes, que ces romanciers empoisonneurs qui font faire des faux-pas aux filles en leur prêchant la morale ; celui-ci du moins se montre d’abord tel qu’il est, il vous avertit de jeter le livre loin de vous, si son style blesse votre pudeur. Une jeune fille ne s’avisera jamais d’en lire plus de six vers ; et un amateur de vos grands morceaux, pourra n’être pas lâché d’y rencontrer quelques passages heureusement rendus, malgré la licence des expressions.

Virgile.

Mais, monsieur, n’aurait-il pas été plus utile et plus décent pour un connaisseur, d’éclaircir, par des notes judicieuses, une des plus grandes conceptions de l’esprit humain ; d’en faire sortir les beautés, et d’ajouter par-là, s’il est possible, au mérite de l’ouvrage et à la gloire de l’auteur ?

Izidore.

Vous plaidez très-bien votre cause, illustre ami de Mécène ; mais un critique éclairé aurait-il des yeux seulement pour admirer, non pour appercevoir l’irrégularité du plan et les vices du détail. Homère vous a précédé dans la carrière, et non-seulement vous avez surpassé votre modèle, mais vous l’êtes devenu de tous ceux qui, après vous, ont aspiré à la palme immortelle ; néanmoins cette réputation, justement acquise, ne nous aveugle pas sur vos défauts, nous les respectons comme les écarts et les faiblesses d’un grand homme, nous appuyons sur les beautés, et nous glissons sur les taches.

Virgile.

Des taches, monsieur, des taches ! Apprenez que trois cents quarante-trois commentateurs, qui se sont exercés sur mes bucoliques, mes Géorgiques et mon Énéide, n’y ont vu que des perfections, et que MM. de la compagnie de Jésus étaient des gens à ne pas voir les choses à contre-sens.

Izidore.

Quelquefois, seigneur ; et je ne trouve pas étonnant que l’auteur de Formosum pastor Corydon ardebat alexim, s’applaudisse du goût de ces ci-devant révérends ; mais il n’en est pas moins vrai que le premier chef-d’œuvre de littérature ne renferme des défauts essentiels.

Virgile.

Doucement, monsieur Izidore, il ne suffit pas d’avancer un fait.

Izidore.

Prouvons, j’y consens. D’abord, seigneur, quelle fortune croyez-vous que puisse faire dans le monde votre pieux Énée, toujours appelant le ciel à son aide, toujours pleurant au moindre revers, et n’ayant ni ce caractère de fermeté, ni cette grandeur héroïque qui étonne le lecteur, ami du merveilleux ! Comment n’avez-vous pas vu que le but principal était manqué ; que votre héros, loin d’inspirer ces grands mouvemens d’admiration, ne jouait, dans votre pièce, qu’un rôle secondaire ; que le principal intérêt se reportait sur Turnus, que lui seul attache par la justice de sa cause et par ses malheurs ; au lieu qu’Énée ne paraît qu’un usurpateur injuste, qui vient chasser les fils de la maison, et s’emparer, de vive force, du patrimoine et de la femme d’autrui. Ce n’est pas tout, vous en faites un impertinent qui, sans égard pour le sexe, vient dire impoliment à son hôtesse qu’il n’y a pas de gloire à se venger d’une femme :

Namque etsi nullum memorabile nomen
Fœminea in pæna est nec habet victoria laudem.

Souvent vous vous écartez de la noblesse de votre sujet, pour fixer l’esprit du lecteur sur des circonstances puériles ; Didon donne un message à Barcé, nourrice de son mari, et vous n’oubliez pas de motiver ce choix sur ce que sa propre nourrice était morte au pays :

Namque suam patriâ antiquâ cinis ater habebat.

Quelquefois même vous égayez vos descriptions par des calembourgs fort divertissans, comme quand le petit Ascagne, mangeant son rôti sur une tartine de pain, s’écrie : Mon cher papa, nous mangeons nos assiettes. Mensas consumimus.

Vous parlerai-je de votre truie blanche et de ses marcassins ?…

Avouez, mon cher maître, qu’une interprétation burlesque de quelques morceaux de votre poëme, nuira moins à sa fortune, cimentée par deux mille ans de louanges, qu’une critique éclairée qui relèverait les beautés et les défauts du tableau.

Virgile.

Parlons bas, seigneur Izidore, il y a long-tems que j’ai fait les mêmes réflexions ; mais gardez-vous de donner l’éveil aux autres ; je vois que vous entendez mes intérêts mieux que moi-même, et je vous les abandonne ; je veux même m’égayer aux enfers avec votre traduction, ne manquez pas de m’en envoyer un exemplaire.

Izidore.

Soit, vous l’aurez, et moi je vais faire imprimer notre entretien, il servira de préface et d’excuse à l’ouvrage.