Le Phare du bout du monde/Chapitre X

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Chapitre X
Après le naufrage
◄   Chapitre IX Chapitre XI   ►


Le lendemain, au lever du soleil, la tempête se déchaînait encore avec autant de fureur. La mer apparaissait toute blanche jusqu’au plus lointain horizon. À l’extrémité du cap, les lames écumaient à quinze et vingt pieds de hauteur, et leurs embruns, éparpillés par le vent, volaient au-dessus de la falaise. La marée descendante et les rafales, se rencontrant à l’ouvert de la baie d’Elgor, s’y heurtaient avec une extraordinaire violence. Aucun bateau n’aurait pu entrer, aucun bateau n’aurait pu sortir. À l’aspect du ciel toujours aussi menaçant, il paraissait très probable que la tourmente durerait quelques jours, et cela ne saurait étonner dans ces parages magellaniques.

Il était donc de toute évidence que la goélette, ce matin-là, ne quitterait pas son mouillage. Si ce contretemps devait exciter la colère de Kongre et de sa bande, il est facile de l’imaginer.

Telle était la situation dont Vasquez se rendit compte, lorsqu’il se leva dès les premières lueurs de l’aube, au milieu des tourbillons de sable.

Et voici le spectacle qu’il eut sous les yeux :

À deux cents pas, sur le versant nord du cap, hors de la baie par conséquent, gisait le navire naufragé. C’était un trois-mâts, jaugeant environ cinq cents tonneaux. De sa mâture, il ne restait plus que trois tronçons rompus au niveau des pavois, soit que le capitaine se fût trouvé dans la nécessité de les couper pour se dégager, soit qu’ils fussent venus en bas au moment de l’échouage. Aucune épave ne surnageait à la surface de la mer ; mais, sous la formidable poussée du vent, il était possible que les débris eussent été rejetés au fond de la baie d’Elgor.

S’il en était ainsi, Kongre savait maintenant qu’un bâtiment venait de se perdre sur les récifs du cap San Juan.

Vasquez avait donc des précautions à prendre, et il ne s’avança qu’après s’être assuré que personne de la bande ne se trouvait encore à l’entrée de la baie.

En quelques minutes, il arriva sur le lieu de la catastrophe. La mer étant basse, il put faire le tour du bâtiment échoué, et, sur le tableau d’arrière, il lut : Century. Mobile.

C’était donc un voilier américain, ayant pour port d’attache cette capitale de l’État d’Alabama, au sud de l’Union, sur le golfe du Mexique.

Le Century s’était perdu corps et biens. On ne voyait aucun survivant du naufrage, et, quant au navire, il n’en restait qu’une carcasse informe. Au choc, la coque s’était partagée en deux. La houle en avait enlevé et dispersé la cargaison. Des débris de bordage, de membrures, d’espars, de vergues, gisaient çà et là sur les écueils, découverts maintenant malgré la violence des rafales. Des caisses, des ballots, des barriques, étaient épars le long du cap et sur la grève.

La carcasse du Century étant à sec, il fut possible à Vasquez de s’y introduire.

La dévastation y était complète. Les lames avaient tout saccagé. Elles avaient arraché les planches du pont, démoli les cabines de la dunette, brisé les gaillards, démonté le gouvernail, et le choc sur les récifs avait achevé l’œuvre de destruction.

Et personne de vivant, pas un des officiers, pas un des hommes de l’équipage !

Vasquez appela d’une voix forte, sans obtenir de réponse. Il pénétra jusqu’au fond de la cale et ne trouva pas un cadavre. Ou ces malheureux avaient été enlevés par quelque coup de mer, ou ils s’étaient noyés au moment où le Century se fracassait sur les roches. Vasquez redescendit sur la grève, s’assura de nouveau que ni Kongre ni aucun de ses compagnons ne se dirigeaient vers le lieu du naufrage, puis il remonta, malgré la bourrasque, jusqu’à l’extrémité du cap San Juan.

« Peut-être, se disait-il, trouverai-je un des hommes du Century respirant encore, et pourrai-je le secourir ?… »

Ses recherches furent vaines. Revenu sur le littoral, Vasquez se mit à examiner les épaves de toute sorte que la houle y avait jetées.

« Il n’est pas impossible, pensait-il, que je trouve quelque caisse de conserves qui assurera ma nourriture pendant deux ou trois semaines !… »

Il eut bientôt recueilli, en effet, un baril et une caisse, que la mer avait lancés au delà des récifs. Ce qu’ils contenaient était inscrit à l’extérieur. La caisse renfermait une provision de biscuit, le baril, une provision de corn-beef. C’étaient le pain et la viande assurés pour deux mois au moins.

Vasquez transporta d’abord la caisse à la grotte, distante de deux cents mètres au plus, puis il y roula le baril.

Il retourna ensuite à l’extrémité du cap jeter un coup d’œil sur la baie. Il ne doutait pas que Kongre n’eût connaissance du naufrage. La veille, avant la nuit, il avait pu voir du haut du phare ce navire qui courait vers la terre. Or, du moment que la Maule était bloquée dans la crique, la bande accourrait certainement à l’entrée de la baie d’Elgor prendre sa part du naufrage. S’il y avait quelques débris à recueillir, peut-être des valeurs, comment ces pillards laisseraient-ils échapper une telle occasion ?

Vasquez, au moment où il atteignit le tournant de la falaise, fut surpris de la violence du vent qui s’engouffrait dans la baie.

Il aurait été impossible à la goélette de gagner contre lui, et, en admettant qu’elle eût atteint la hauteur du cap San Juan, jamais elle n’aurait pu s’élever au large.

À cet instant, dans une courte accalmie, des cris se firent entendre. C’était un appel douloureux jeté par une voix à demi éteinte.

Vasquez s’élança dans la direction de cette voix, du côté de la première cavité où il s’était réfugié, près de la caverne.

Il avait fait au plus une cinquantaine de pas, lorsqu’il aperçut un homme étendu au pied d’une roche. Sa main s’agitait comme pour demander assistance.

En une seconde, Vasquez fut près de lui.

L’homme qui gisait là pouvait avoir de trente à trente-cinq ans et paraissait vigoureusement constitué. Vêtu d’un costume de marin, couché sur le côté droit, les yeux clos, la respiration haletante, il était secoué de soubresauts convulsifs. Il ne paraissait pas, d’ailleurs, avoir été blessé, et aucune trace de sang ne souillait ses habits.

Cet homme, peut-être le seul survivant du Century, n’avait pas entendu s’approcher Vasquez. Cependant, lorsque celui-ci appuya la main sur sa poitrine, il fit, pour se redresser, un inutile effort, et, trop faible, il retomba sur le sable. Mais ses yeux s’étaient ouverts un instant, et les mots : « À moi !… à moi !… » s’étaient échappés de ses lèvres.

Vasquez, agenouillé près de lui, l’accota contre la roche avec précaution, répétant : « Mon ami… Mon ami… je suis là… Regardez-moi !… Je vous sauverai… »

Tendre la main, c’est tout ce que parvint à faire ce malheureux, qui perdit aussitôt connaissance.

Il fallait sans retard lui donner les soins qu’exigeait son état d’extrême faiblesse.

« Dieu fasse qu’il soit temps encore ! » se dit Vasquez.

Tout d’abord, quitter cette place. À chaque instant la bande pouvait arriver avec la chaloupe ou le canot, ou même à pied en suivant le rivage. Transporter cet homme à la grotte, où il serait en sûreté, c’est ce que devait faire Vasquez, et c’est ce qu’il fit.

Après un trajet d’environ cent toises, qui exigea un quart d’heure, il se glissait dans l’entre-deux des roches, l’homme inerte chargé sur son dos, et l’étendait sur une couverture, la tête appuyée sur un paquet de vêtements.

L’homme n’était pas revenu à lui, mais il respirait. Toutefois, s’il n’avait aucune blessure apparente, ne s’était-il pas fracturé les bras ou les jambes en roulant sur les récifs ? C’est ce que craignait Vasquez, qui, dans un tel cas, n’aurait su que faire. Il le tâta, il fit mouvoir ses membres, et il lui sembla bien que tout le corps était intact.

Vasquez versa un peu d’eau dans une tasse, y mêla quelques gouttes de brandy que contenait encore sa gourde, et introduisit une gorgée de ce breuvage entre les lèvres du naufragé ; puis il frictionna les bras et la poitrine, après avoir remplacé ses vêtements mouillés par ceux qu’il avait trouvés à la caverne des pirates.

Faire davantage était hors de son pouvoir.

Il eut enfin la satisfaction de voir que le malade reprenait connaissance. Celui-ci parvint même à se redresser, et, regardant Vasquez qui le soutenait entre ses bras, il dit d’une voix moins faible :

« À boire… à boire ! »

Vasquez lui tendit la tasse pleine d’eau et de brandevin.

« Ça va mieux ? demanda Vasquez.

– Oui !… Oui !… » répondit le naufragé.

Et, comme s’il eût rassemblé des souvenirs encore vagues dans son esprit :

« Ici ?… vous ?… où suis-je ? » ajouta-t-il en serrant faiblement la main de son sauveur. Il s’exprimait en anglais – langue que parlait aussi Vasquez, qui répondit :

« Vous êtes en sûreté. Je vous ai trouvé sur la grève, après le naufrage du Century.

– Le Century !… Oui, je me souviens…

– Vous vous nommez ?…

– Davis… John Davis.

– Le capitaine du trois-mâts ?

– Non… le second !… Et les autres ?

– Tous ont péri, répondit Vasquez, tous. Vous êtes le seul échappé du naufrage !

– Tous ?…

– Tous ! »

John Davis fut comme atterré de ce qu’il venait d’apprendre. Lui seul survivant ! Et à quoi tenait-il qu’il eût survécu ! Il le comprit, il devait la vie à cet inconnu penché sur lui avec sollicitude.

« Merci, merci !… dit-il, tandis qu’une grosse larme coulait de ses yeux.

– Avez-vous faim ?… Voulez-vous manger ?… un peu de biscuit et de viande ? reprit Vasquez.

– Non… non… à boire encore ! »

L’eau fraîche, mélangée de brandy, fit grand bien à John Davis, car il put bientôt répondre à toutes les questions.

Voici, en peu de mots, ce qu’il raconta :

Le Century, trois-mâts à voiles, de cinq cent cinquante tonneaux, du port de Mobile, avait quitté, vingt jours auparavant, la côte américaine. Son équipage comprenait : le capitaine Harry Steward ; le second, John Davis, et douze hommes, compris un mousse et un maître-coq. Il était chargé de nickel et d’objets de pacotille pour Melbourne, Australie. Sa navigation fut heureuse jusqu’au cinquante-cinquième degré de latitude sud dans l’Atlantique. Survint alors la violente tempête qui troublait ces parages depuis la veille. Dès son début, le Century, surpris par le premier grain, perdit, avec son mât d’artimon, toute la voilure d’arrière. Peu après, une lame énorme, embarquant par la joue de bâbord, balaya le pont, démolit en partie la dunette, et emporta deux matelots qu’on ne put sauver.

L’intention du capitaine Steward avait été de chercher un abri derrière l’Île des États, dans le détroit de Lemaire. Il se croyait certain de sa situation en latitude, le point ayant été fait dans la journée. Cette route, avec raison, lui paraissait préférable pour doubler le cap Horn et remonter ensuite vers la côte australienne.

À la nuit la bourrasque redoubla de violence. Toute la voilure avait été serrée sauf la misaine et le petit hunier au bas ris, et le trois-mâts courait vent arrière.

À ce moment, le capitaine pensait être encore à plus de vingt milles au large de la terre. Il ne voyait aucun danger à porter dessus, jusqu’au moment où il relèverait le feu du phare. En le laissant alors largement dans le sud, il ne courait pas risque de se jeter sur les récifs du cap San Juan, et donnerait sans peine dans le détroit.

Le Century continua donc à faire vent arrière, Harry Steward ne doutant pas de voir le phare avant une heure, puisque son feu avait un rayon de dix milles.

Or, ce feu, il ne l’aperçut pas. Alors qu’il se croyait encore à bonne distance de l’île, un épouvantable choc se produisit. Trois matelots, occupés dans la mâture, disparurent avec le mât de misaine et le grand mât. En même temps, les lames assaillirent la coque, qui s’ouvrit, et le capitaine, le second, les survivants de l’équipage furent jetés par-dessus le bord au milieu d’un ressac qui ne laisserait de salut à personne.

Ainsi le Century avait péri corps et biens. Seul, le second, John Davis, grâce à Vasquez, venait d’échapper à la mort.

Et, maintenant, sur quelle côte le trois-mâts était-il venu se perdre, c’est ce que Davis ne pouvait comprendre.

Il demanda de nouveau à Vasquez :

« Où sommes-nous ?

– À l’Île des États.

– L’Île des États ! s’écria John Davis, stupéfait de cette réponse.

– Oui… l’Île des États, reprit Vasquez, à l’entrée de la baie d’Elgor !

– Mais le phare ?

– Il n’était pas allumé ! »

John Davis, dont la figure exprimait la plus profonde surprise, attendait que Vasquez s’expliquât, lorsque celui-ci, se relevant soudain, prêta l’oreille. Il avait cru entendre des bruits suspects, et voulait s’assurer si la bande ne rôdait pas aux environs. Il se glissa donc à travers l’entre-deux des roches, et promena son regard sur le littoral jusqu’à la pointe du cap San Juan.

Tout était désert. L’ouragan ne perdait rien de sa force. Les lames y déferlaient toujours avec une prodigieuse violence, et des nuages plus menaçants encore chassaient à l’horizon, encrassé de brumes.

Le bruit entendu par Vasquez provenait de la dislocation du Century. Sous l’effort du vent, l’arrière de la carcasse s’était retourné, et la rafale, pénétrant à l’intérieur, la poussait plus avant sur la grève. Elle y roulait comme un énorme tonneau défoncé, et finit par s’écraser définitivement contre l’angle de la falaise. Sur le lieu de l’échouage, couvert de mille épaves, il ne restait plus que l’autre moitié du trois-mâts.

Vasquez rentra donc et s’étendit sur le sable près de John Davis. Les forces revenaient au second du Century. Il aurait pu se lever, et, appuyé au bras de son compagnon, descendre sur la grève. Mais celui-ci le retint, et c’est alors que John Davis lui demanda pourquoi, cette nuit-là, le phare n’avait pas été allumé.

Vasquez le mit au courant des faits abominables qui s’étaient passés sept semaines auparavant à la baie d’Elgor. Après le départ de l’aviso Santa-Fé, rien, pendant deux semaines environ, n’avait d’abord entravé le service du phare, confié à lui, Vasquez, et à ses deux camarades, Felipe et Moriz. Plusieurs bâtiments arrivèrent, durant cette période, en vue de l’île, et firent des signaux qui leur furent régulièrement rendus.

Mais, le 26 décembre, une goélette s’était présentée vers huit heures du soir à l’entrée de la baie. De la chambre de quart, où

il était de garde, Vasquez n’avait cessé d’apercevoir ses feux de position et il avait assisté à toute la manœuvre. À son avis, le capitaine qui la commandait devait bien connaître la route à suivre, car il ne montra pas la moindre hésitation.

La goélette atteignit la crique au pied de l’enceinte du phare, et y laissa tomber son ancre. C’est alors que Felipe et Moriz, qui avaient quitté le logement, montèrent à bord pour offrir leurs services au capitaine, et, lâchement frappés, périrent sans avoir pu se défendre.

« Les malheureux ! s’écria John Davis.

– Oui !… mes malheureux compagnons ! répéta Vasquez dont tout le chagrin renaissait à ces douloureux souvenirs.

– Et vous, Vasquez ? demanda John Davis.

– Moi, du haut de la galerie, j’avais entendu les cris de mes camarades… Je compris ce qui s’était passé… C’était un navire de pirates, cette goélette… Nous étions trois gardiens !… Ils en avaient assassinés deux, et ne s’inquiétèrent pas du troisième.

– Comment avez-vous pu leur échapper ? demanda encore John Davis.

– Je descendis rapidement l’escalier du phare, répondit Vasquez, je me précipitai dans le logement, j’y pris quelques effets, un peu de vivres, je m’enfuis avant que l’équipage de la goélette eût débarqué, et je vins me réfugier sur cette partie du littoral.

– Les misérables… les misérables ! répétait John Davis. Ils sont donc les maîtres du phare, qu’ils n’allument plus. Ce sont eux qui ont causé le naufrage du Century, la mort de mon capitaine et de tous nos hommes ?

– Oui, ils en sont les maîtres, dit Vasquez, et, en surprenant une conversation de leur chef avec un de ses compagnons, j’ai pu connaître leurs projets. »

John Davis apprit alors comment ces pillards, établis depuis plusieurs années sur l’Île des États, y attiraient les navires et massacraient les survivants des naufrages, toutes celles des épaves qui avaient quelque valeur étant renfermées dans une caverne, en attendant que Kongre pût s’emparer d’un bâtiment.

Survinrent les travaux de construction du phare, la bande fut contrainte d’abandonner la baie d’Elgor et de se réfugier au cap Saint-Barthélemy, à l’autre extrémité de l’Île des États, où personne ne soupçonnait sa présence.

Les travaux achevés, elle revint, il y avait de cela plus d’un mois et demi, mais alors elle était en possession d’une goélette venue s’échouer au cap Saint-Barthélemy, et dont l’équipage avait péri.

« Et comment se fait-il qu’elle ne soit pas encore partie avec la cargaison de ces pillards ? demanda John Davis.

– À cause des réparations importantes qui l’ont retenue jusqu’à présent… Mais, je m’en suis assuré par moi-même, Davis, les réparations sont terminées, le chargement est fait, et le départ devait avoir lieu ce matin même.

– Pour ?…

– Pour les îles du Pacifique, où ces bandits se croiront en sûreté et continueront leur métier de pirates.

– La goélette ne peut cependant sortir tant que durera cette tourmente…

– Assurément, répondit Vasquez, et, d’après l’aspect du temps, il est possible que ce retard se prolonge toute une semaine.

– Et, tant qu’ils seront là, Vasquez, le phare ne sera pas allumé ?…

– Non, Davis.

– Et d’autres bâtiments risquent de se perdre comme s’est perdu le Century ?

– Ce n’est que trop vrai.

– On ne pourrait donc pas signaler la côte aux marins qui s’en approchent pendant la nuit ?

– Si… peut-être, au moyen de feux allumés sur la grève, à la pointe du cap San Juan. C’est bien ce que j’ai essayé de faire pour avertir le Century, Davis. J’ai voulu allumer un foyer avec des débris d’épaves et des herbes sèches. Mais le vent soufflait avec une telle furie que je n’ai pu y réussir.

– Eh bien, ce que vous n’avez pu faire, Vasquez, nous le ferons, déclara John Davis. Le bois ne manquera pas. Les débris de mon pauvre navire… et, malheureusement, ceux de tant d’autres, en fourniront en abondance. Car, enfin, si le départ de la goélette est retardé, si le phare de l’Île des États ne peut être relevé par les bâtiments qui arrivent du large, qui sait si d’autres naufrages ne se produiront pas ?

– Dans tous les cas, fit observer Vasquez, Kongre et sa bande ne peuvent prolonger leur séjour sur l’île, et la goélette partira, j’en suis bien certain, dès que le temps lui permettra de prendre la mer…

– Pourquoi cela ? demanda John Davis.

– Parce qu’ils n’ignorent pas que la relève pour le service du phare doit se faire prochainement.

– La relève ?…

– Oui, dans les premiers jours de mars, et nous sommes au 18 février.

– Un navire viendra à cette époque ?

– Oui, l’aviso Santa-Fé doit arriver de Buenos-Ayres… vers le 10 mars, et peut-être même plus tôt. »

John Davis eut la même pensée qui était venue à l’esprit de Vasquez.

« Ah mais ! s’écria-t-il, voilà qui change tout ! Puisse alors le mauvais temps durer jusque-là, et fasse le Ciel que ces misérables soient encore ici lorsque le Santa-Fé laissera tomber son ancre dans la baie d’Elgor ! »