Le Phylloxéra en Europe et en Amérique/02

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Le Phylloxéra en Europe et en Amérique
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 1 (p. 914-943).
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LE PHYLLOXÉRA
en europe et en amérique

II.
la vigne et le vin aux états-unis.




C’est d’hier à peine que l’attention des viticulteurs de France s’est portée vers les vignes américaines. Justement fiers de nos vins de luxe, qui n’ont pas d’équivalens dans le monde, et même de nos vins communs, si précieux comme boisson populaire, nous ignorions presque l’existence des nombreux cépages qui, de l’autre côté de l’Atlantique, entrent dans la grande culture, et dont les produits sous forme de raisins de table ou de vin prennent de plus en plus dans la grande république une importance méritée. D’ailleurs, jugeant de tous les raisins des États-Unis par les deux seuls que l’Europe ait longtemps connus, l’isabelle et le catawba, on leur attribuait à tous indistinctement le goût de cassis ou de framboise (foxy taste, goût de renard ou de sauvagine, comme disent les Américains), qui rend ces deux raisins peu agréables. Pour vaincre un tel préjugé, il a fallu que ces cépages dédaignés nous apparussent comme les sauveurs possibles de nos propres vignes, décimées ou menacées par le phylloxera vastatrix [1].

L’histoire de la culture de la vigne aux États-Unis d’Amérique présente donc en ce moment un intérêt d’actualité. Au point de vue utilitaire, il nous importe de savoir quelles ressources des cépages de ce pays peuvent nous offrir pour la reconstitution de nos vignobles ; au point de vue de la science, c’est une étude des plus instructives que celle des vignes du Nouveau-Monde, car, tandis que dans notre continent l’origine des principaux raisins se dérobe dans l’obscurité des temps, aux États-Unis, terre vierge fécondée par l’intelligence des colons d’Europe, c’est sous nos yeux que sont sortis des vignes sauvages des forêts les élémens variés d’une culture originale. On verra par quels échecs est passée cette culture avant d’entrer dans la voie où l’attendait le succès, et quel ennemi secret a ruiné, pendant deux siècles et plus, les calculs en apparence les plus légitimes fondés sur notre vigne d’Europe ; enfin on essaiera de pressentir quelle influence peut avoir dans l’avenir, sur le régime d’un peuple voué jusqu’ici à l’eau glacée ou au whisky, l’usage de la liqueur généreuse qui répare les forces du corps et verse la gaîté expansive dans les esprits.


I.

Il est curieux que le nom même de la vigne se rattache à la première découverte probable du continent américain. Vinland est en effet le nom donné aux côtes de la Nouvelle-Angleterre par les Normands Scandinaves qui, partis d’Islande vers l’an 1000 de notre ère, furent jetés par la tempête sur ces parages alors inconnus ; mais ce nom de « pays de la vigne, » où l’enthousiasme patriotique de M. Husmann voit comme un augure de l’avenir de la viticulture en Amérique, est resté longtemps une sorte de dérision dans des contrées où le vin demeure encore un objet de luxe et pour beaucoup un breuvage suspect, coupable aux yeux des sociétés de tempérance des méfaits qu’on peut reprocher aux seules liqueurs alcooliques. Néanmoins les Espagnols et les Français, premiers colons de l’Amérique du Nord, durent chercher dans les raisins sauvages du pays une boisson qui leur rappelât le vin de leur patrie. On cite du vin indigène fait en Floride à la date de 1564. Les Anglais de leur côté, établis dès 1607 en Virginie, essayèrent vers 1620 la plantation d’un vignoble, probablement avec des vignes importées d’Europe, et ce premier essai réussit, dit-on, assez bien pour que la Compagnie de Londres ait eu en 1630 l’idée d’envoyer des vignerons de France dans sa colonie virginienne. Ceux-ci furent bientôt accusés d’avoir laissé périr les vignes faute de soins intelligens, reproche qu’il nous est permis de croire injuste aujourd’hui que plus de deux siècles d’expérience ont démontré l’impossibilité de mener longtemps à bien la vigne d’Europe dans toute la partie de l’Amérique du Nord située à l’est des Monts-Rocheux [2]. Cet échec dans la culture des cépages du vieux monde n’était en effet que le prélude de nombreux insuccès du même genre.

En 1633, William Penn essaya vainement de cultiver la vigne d’Europe en Pensylvanie. En 1690, une colonie de Suisses, fidèle au culte des vins généreux du Léman, tenta de les produire dans le comté de Jessamine (Kentucky). Un premier fonds de 10 000 dollars fut inutilement dépensé dans cette entreprise ; ils avaient malheureusement voulu cultiver les vignes de leur patrie. Transportant en 1801 leurs pénates à Vevay, dans l’Indiana, par le 39e degré de latitude, ils y cultivèrent avec un meilleur succès un cépage réputé indigène, le cape ou schuylkill muscadell ; mais cette variété, aujourd’hui presque abandonnée, dut se montrer à la fin peu productive, car les vignobles de la colonie déclinèrent peu à peu, et dès 1819 le botaniste Nuttall les voyait céder la place à des champs de blé. Aujourd’hui Vevay, chef-lieu du comté de Switzerland, n’a plus de la Suisse que le nom, et de ses vignobles que quelques restes clair-semés. — Le même échec fut réservé aux tentatives obstinées d’un vigneron lorrain, Pierre Legaud, qui vers la fin du dernier siècle, fit des efforts répétés pour cultiver, près de Philadelphie, des cépages de France, d’Espagne et de Portugal. Deux insuccès analogues sont restés célèbres, celui de nos compatriotes du Champ d’Asile et celui de Lakanal. Chassés du Texas, où ils s’étaient d’abord établis, les premiers, vieux soldats de l’empire, fondèrent sur les bords du Tombig Bee River, dans le district de Marengo (Alabama), une petite colonie agricole. Ils eurent le désir très naturel d’y cultiver la vigne d’Europe ; mais tous leurs soins n’aboutirent qu’à des déceptions. Compagnon de leur exil, le célèbre conventionnel dont le nom reste attaché avec honneur à la fondation de l’Institut et du Muséum d’histoire naturelle, Lakanal, fit également de la vigne européenne l’objet d’une sollicitude particulière et digne d’un meilleur succès : le Kentucky, le Tennessee, l’Ohio et l’Alabama furent le théâtre de ces stériles efforts.

Il serait presque fastidieux de multiplier ces exemples. Le nombre en est grand sur tous les points de l’Union, et je pourrais aisément les recueillir dans les ouvrages sur la viticulture américaine [3] : il en est un tout récent qui pourra les confirmer tous, et dont je puis parler de visu d’après des notes prises sur les lieux en septembre 1873. L’île Kelley, sur le lac Érié, est un lieu charmant dont la vigne fait la richesse. Cette culture pourtant n’y date que de peu d’années, de 1848 ; un des premiers colons, Allemand de naissance, feu Thomas Rush, y planta en 1860 huit cents pieds de vignes allemandes, comprenant dix-sept variétés, toutes venues de Neustadt an der Haardt en Bavière. Ces vignes poussèrent assez bien pendant trois ans, puis elles déclinèrent rapidement et furent successivement remplacées par des cépages indigènes. Les seuls pieds que j’en aie vus de survivans, bien que misérables et les racines garnies de phylloxéras, sont deux ou trois traminer, variété bien connue en Allemagne, et qui offrirait peut-être au phylloxéra une résistance relative. Tous ces faits ont amené les Américains à la conviction absolue que la vigne d’Europe est réfractaire à toute naturalisation dans leur pays.

En présence de ces déceptions réitérées, on a dû naturellement en chercher la cause. Les explications en pareil cas ne manquent jamais aux soi-disant praticiens, très dédaigneux d’habitude des recherches scientifiques, et qui se contentent volontiers d’hypothèses vagues, comme les intempéries, la différence de climat, le peu d’aptitude de la plante à une prétendue acclimatation. Si de telles causes agissent dans des cas donnés, peut-on les invoquer contre la vigne d’Europe prise en masse, c’est-à-dire dans l’ensemble de ses innombrables variétés, adaptées en Europe, en Asie, en Afrique, à des températures relativement excessives, depuis Potsdam jusqu’aux Canaries et même jusqu’en Égypte, dans le Fayoum, au-dessous du 30e degré de latitude ? L’Amérique du Nord elle-même n’a-t-elle pas en quelque sorte tous les climats depuis la Floride et la Louisiane, où mûrissent les bananes, jusqu’au Canada, dont les fleuves gèlent tous les ans, et n’est-ce pas sur toute cette étendue que la vigne d’Europe a succombé ? D’ailleurs, si ce dépérissement tenait aux températures extrêmes, comment s’expliquer que les jeunes plants commencent par prospérer, et que le mal augmente avec leur âge ? Enfin, si c’est une question de température, pourquoi la Californie est-elle peuplée de vastes vignobles, tous de variétés européennes, tous florissans et dont l’introduction date des premières années de la colonisation espagnole ? À vrai dire, la vigne d’Europe rencontre dans l’Amérique du Nord les conditions variées de climat, de sol, qui lui donnent dans l’ancien monde une aire relativement très étendue. Les mêmes sols se retrouvent des deux côtés de l’Atlantique ; l’acclimatation n’est qu’un mot faux, s’il veut dire qu’une plante quelconque se modifie graduellement, autrement que par sélection possible dans sa descendance, se modifie, dis-je, pour s’adapter à un nouveau climat. Or, ces explications mises de côté, que reste-t-il pour comprendre la mort fatale de nos vignes aux États-Unis ? Une seule chose, très petite en apparence, bien puissante en réalité, bien cachée et par suite longtemps ignorée, bien manifeste quand on a su la voir une fois et qu’on a pu suivre par une étude assidue les effets sur les racines d’abord, puis sur toutes les parties vitales de l’arbuste ; ce petit rien, qui s’appelle légion, n’est autre que le phylloxéra. Avec cette cause si simple, reconnue en premier lieu par Riley et que mes récentes études sur place me font admettre comme évidente, tous les faits s’expliquent et s’enchaînent. La Californie est pleine de vignes d’Europe, elle n’a pas le phylloxéra ; les terres à l’est des Monts-Rocheux ne peuvent nourrir longtemps notre vigne, c’est que sur ce vaste espace le phylloxéra règne en tyran, n’épargnant qu’à des degrés divers les seules vignes indigènes. Ceci nous amène à l’étude des cépages particuliers à l’Amérique ; mais, comme introduction naturelle à ce sujet, il faut tout d’abord esquisser les caractères des espèces d’où dérivent ces variétés [4].

Si grandes qu’en soient les diversités apparentes, tous les cépages de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, cultivés pour leurs raisins, sont rattachés par les botanistes à la même espèce, le vitis vinifera de Linné. À l’état sauvage ou de lambrusque, cette espèce grimpe partout dans les taillis, sans qu’on puisse dire toujours avec certitude si les variétés locales de vigne dérivent de ces lambrusques du pays, ou si les lambrusques elles-mêmes, au lieu d’être toutes strictement sauvages, ne seraient pas en partie des sauvageons nés du semis accidentel des cépages cultivés, En tout cas, les variétés nouvelles de vignes obtenues de nos jours par le semis rentrent comme de simples nuances dans les types déjà connus, et ces types mêmes remontent pour la plupart à des périodes si anciennes que la trace de leur première apparition est effacée. Il en est tout autrement des vignes du Nouveau-Monde. On en distingue plusieurs espèces sauvages dont quelques-unes parfaitement tranchées : quant aux variétés cultivées, il est généralement assez facile de les rattacher au type sauvage ; il est même possible pour quelques-unes de marquer la date et le lieu de leur origine.

Voici d’abord comme espèce le vitis labrusca de Linné. On peut en avoir une idée par l’isabelle et le catawba. Ses larges feuilles sont tapissées en dessous d’un duvet ras, de couleur fauve ou blanchâtre ; ses raisins, à gros grains, ont tous le goût de cassis ou de framboise dont nous avons parlé. Vient ensuite le vitis œstivalis de Michaux, summer grape ou raisin d’été des Américains. Les feuilles, très variables de forme, n’ont de duvet floconneux que sur les nervures ; les raisins, à petits grains, plus ou moins acides, n’ont pas le goût de cassis des labrusca. Très rapprochées par les caractères, peut-être simples variétés d’un même type, les vitis cordifolia et riparia ont, comme les raisins d’été, de petits grains avec ou sans goût de cassis ; les feuilles portent à peine quelques poils sur les nervures, ou bien sont pubescentes à la face inférieure, mais sans duvet feutré ni floconneux. Le mustang, ainsi nommé du nom indien d’un cheval sauvage, est une vigne du Texas très remarquable par sa vigueur, par ses feuilles couvertes en dessous d’un feutre blanc, d’où le nom de vitis candicans. Véritable bourreau des arbres, qu’elle étouffe sous ses innombrables rameaux, cette espèce a de gros grains à pulpe blanche ou rouge de sang, et fournit, grâce à l’addition de sucre, un vin corsé, très coloré, estimé dans le pays, mais peu connu au dehors. On en compte, paraît-il, cinq variétés. La fertilité de cette vigne est telle qu’un pied âgé de huit ans a donné jusqu’à 204 litres de vin. Probablement réfractaire au phylloxéra, le mustang serait à ce titre un excellent porte-greffe pour nos cépages d’Europe.

Plus curieuse encore, plus fertile, plus remarquable à tous égards, est une autre vigne des états du sud, la muscadine, appelée par les botanistes rotundifolia ou vulpina, et dont la variété principale porte le nom de scuppernong. À l’état sauvage, elle s’élance au sommet des plus grands arbres ; cultivée, elle couvre d’immenses berceaux et prend des proportions si gigantesques que l’on en cite certains pieds comme des merveilles de puissance de végétation. Tel est par exemple le pied historique de l’île Roanoke, sur la côte de la Caroline du nord, planté par les premiers colons du pays, et qui, après deux siècles, couvre de ses rameaux une acre [5] entière de superficie. On en cite un autre dans la Caroline du nord, chez le père du colonel Carrow, dont l’étendue superficielle est de 2 acres. Le bois de cette espèce est dur, l’écorce adhérente et sans stries, les feuilles sont petites, arrondies, luisantes, dentelées, mais sans lobes ni découpures : les grains, peu nombreux dans chaque grappe, sont gros avec une peau très dure ; ils se détachent un à un à mesure qu’ils mûrissent, de telle sorte que la récolte s’en fait sur des toiles placées à terre et d’une manière successive comme pour les olives de Provence. Ces grains se vendent par mesures, comme on le ferait des groseilles à maquereaux. Si grande est la fertilité de la plante qu’un seul pied à l’âge de dix ans peut donner 8 hectolitres de grains égrappés. Telles sont les principales espèces de vigne des États-Unis. J’en néglige à dessein quelques autres dont l’intérêt est presque uniquement scientifique, et qui ne jouent dans la culture qu’un rôle très secondaire.

C’est par une variété de labrusca que s’inaugure au début même de notre siècle la viticulture américaine. Le chef vénéré de la colonie suisse de Vevay, John-James Dufour, adopta comme base de cette culture une variété de vigne indigène improprement appelée cape ou vigne du Cap, dans l’idée, reconnue fausse depuis, qu’elle n’était autre que le célèbre cépage de la colonie de Constance, au cap de Bonne-Espérance. On l’appelle aujourd’hui schuylkill, du nom d’un fleuve de Pensylvanie, sur les bords duquel un certain Alexander, jardinier du gouverneur Penn, l’aurait trouvée, avant la guerre de l’indépendance, aux environs de Philadelphie. De là aussi son nom d’alexander. Longtemps conservée comme simple curiosité, elle ne constitua de vignobles qu’à partir de 1805. Les Suisses de Vevay en faisaient un vin rouge ambitieusement comparé au bordeaux, et qui resta le seul vin estimé d’Amérique jusqu’à l’introduction du catawba. « Il était pourtant, écrit M. Robert Buchanan, trop âpre et trop acide pour le goût des Américains, » et cette raison, jointe à la faute grave d’avoir planté ce cépage dans des sols trop bas et trop riches, sans défoncemens préalables, est donnée comme la cause de la décadence des vignes de la colonie suisse. Aujourd’hui que l’on connaît l’action destructive du phylloxéra sur la plupart des variétés dérivées du labrusca, on peut se demander si cette cause, alors ignorée, n’a pas été la principale dans la perte de ces premiers vignobles, concentrés dans un étroit espace et dont l’étendue n’a pu être que très limitée.

Avec le catawba s’ouvre véritablement l’ère de prospérité de la vigne aux États-Unis. L’origine de ce cépage est entourée de quelques doutes. Le major Adlum, qui le premier en comprit toute la valeur, l’aurait trouvé par hasard en 1820 dans le jardin d’une famille allemande, près de Washington, mais l’aurait en même temps reconnu pour tout pareil à une variété sauvage observée dans le Maryland. La tradition néanmoins veut que ce cépage ait été découvert en 1802 dans le comté de Buncombe, de la Caroline du nord, sur les bords de la rivière Catawba, dont il a emprunté le nom. Nul doute que ce ne soit un dérivé du vitis labrusca des bois ; il en a les gros grains à goût très aromatique et les feuilles à duvet très cotonneux ; mais l’arôme des raisins, moins foxy, moins framboisé, si l’on veut, que dans le type sauvage, la chair plus fondante et plus sucrée, en font un produit perfectionné qu’un heureux caprice de la nature a mis à la portée de l’homme soit par voie de variation accidentelle de semis, soit peut-être par quelque influence d’hybridation qu’il serait difficile de démêler. Ce qui me ferait croire que l’hybridation aura pu intervenir dans la production des cépages américains en général et particulièrement de ceux du groupe labrusca, c’est que le duvet des feuilles du catawba et de l’isabelle ne reproduit pas exactement celui du labrusca sauvage. Moins dense et n’ayant pas sur le sec une sorte d’éclat demi-métallique, blanchâtre au lieu d’être fauve clair, ce duvet se rapproche de celui des feuilles de plusieurs cépages européens. Tel qu’il est en tout cas, fixé et multiplié par la bouture et la greffe, le catawba reste à juste titre l’orgueil des États-Unis. Le major Adlum se vantait d’avoir, en le propageant, plus fait pour la fortune de ce pays que s’il en avait payé la dette publique ; Longfellow même en a chanté les louanges, et le sparkling catawba, avec sa mousse légère et perlée, a pu sans trop d’ambition s’appeler le représentant, — les Américains disent le rival, — de notre vin de Champagne. Pour atteindre en si peu de temps une si haute renommée, il fallait au catawba plus que sa valeur intrinsèque : l’auteur de cette fortune méritée, le vrai créateur de la culture de la vigne et de la production des vins en Amérique, c’est Nathaniel Longworth, dont l’activité entière, et l’on sait ce qu’est l’activité d’un Américain, dont l’intelligence, les efforts, les sacrifices, largement récompensés par le succès, ont ouvert à son pays une source inépuisable de jouissance et de profits.

Les bords de l’Ohio, sur lesquels cette culture allait se développer, avaient déjà vu des embryons de vignobles, dus surtout aux tentatives des Français, premiers explorateurs de ce fleuve. Sur l’emplacement même qu’occupent aujourd’hui des rues de Cincinnati, un exilé français, nommé Mennessiur, avait dans la seconde moitié du siècle dernier planté un petit vignoble de vignes d’Europe. En juillet 1796, notre célèbre Volney, visitant Gallipolis, siége d’une pauvre petite colonie de compatriotes, y goûtait un vin rouge fait avec un raisin qu’on supposait européen et que les Français auraient apporté au fort Duquesne, mais qui, selon M. Buchanan, n’a été qu’une variété du labrusca. Peu de temps après, en 1799, Dufour de Vevay, descendant l’Ohio, trouvait à Marietta un colon français qui tous les ans faisait plusieurs barriques de vin avec des raisins que l’on disait apportés de France, mais dont les pareils, croissant naturellement dans les îles sablonneuses du fleuve, n’étaient autres que des labrusca, c’est-à-dire l’espèce d’où le Français du fort Venango avait retiré pour la culture le cépage connu de nos jours sous le nom de venango ou de minor’s seedling. Ce n’étaient là cependant que des préludes de culture, des essais restreints et vite avortés : heureux encore lorsque, avec les absurdes idées économiques du gouvernement français de l’époque, on n’obligeait pas les colons d’arracher leurs vignes, comme on l’avait fait pour un vignoble planté par les jésuites à Kaskaskia (Illinois), dans la crainte que la culture de la vigne en Amérique ne nuisît au commerce des vins de France.

C’est vers 1823 que Longworth commençait à Cincinnati son œuvre de viticulteur. Sous sa direction et par son exemple, cette région devint en peu d’années le principal centre de la production du vin en Amérique. L’immigration allemande lui donna pour auxiliaires des vignerons expérimentés, auxquels il cédait à bail de petits lots de terre avec charge d’y planter la vigne, en réservant au propriétaire une part déterminée dans les profits. Grâce à la vigne, l’Ohio put bientôt être appelé « le Rhin d’Amérique. » En 1845, à Cincinnati seulement, il y avait quatre-vingt-trois vignobles, couvrant ensemble une aire de 350 acres : cette surface était devenue de 1 200 acres en 1852 ; elle n’était pas moindre de 4 000 à 5 000 acres en 1873 [6].

Pendant d’assez longues années, le catawba fut le cépage prédominant dans ces vignobles de l’Ohio : toute une école de praticiens habiles s’était formée autour de Longworth pour perfectionner la culture de ce raisin, qui donnait et donne encore le Champagne d’Amérique : il entra longtemps pour les 19 vingtièmes dans les vendanges du pays ; mais peu à peu, sous les atteintes multiples des maladies appelées rot (pourriture) et mildew (moisissure) et sous l’action alors méconnue du phylloxéra, la vigueur de l’espèce a semblé décroître, sa fécondité diminuer, si bien que, depuis vingt ans surtout, on lui substitue graduellement des variétés à produits moins fins, mais à végétation plus robuste. Aujourd’hui le catawba, bien que représenté dans les vignes de Cincinnati et du Missouri, se cultive plus en grand dans les îles du lac Érié et dans une portion de l’état de New-York, dont Hammondsport est le centre. Plus récent dans ces régions, il commence néanmoins à y péricliter.

Une autre variété longtemps célèbre, aujourd’hui en décroissance, est la vigne dite isabella, du nom d’une dame Isabelle Gibbs, qui la fit connaître en 1818. On la dit originaire de la Caroline du sud ; elle appartient, comme la précédente, au groupe des labrusca, dont elle a l’arome trop prononcé. Plus fréquemment cultivée dans les états du nord-est que dans les autres, elle décline partout sous des influences prétendues climatériques, sous lesquelles se cache probablement le phylloxéra. C’est en effet une des variétés que cet insecte a tuées en France, dans le clos de M. Laliman, à côté des variétés résistantes qu’il a envahies sans les détruire. L’isabelle n’a du reste jamais occupé dans les cultures autant de place que le catawba, car elle sert essentiellement à fournir des raisins de table, surtout au marché de New-York.

Dans ce même groupe des labrusca, la variété robuste par excellence est le concord, ainsi nommé de la localité de Concord, dans le Massachusetts, où M. E. Bull l’a fait connaître il y a peu d’années. Les larges feuilles du concord, sa végétation luxuriante, sa fertilité soutenue, sa résistance aux maladies, compensent ce qui manque aux raisins comme finesse de goût. Les grappes, superbes d’apparence, mais à pulpe tenace et à saveur trop framboisée, se vendent partout aux États-Unis : c’est le raisin populaire, a grape for the million, comme on dit en Amérique, ce qui n’empêche pas qu’un raisin de grosseur moyenne ne se vende vingt centimes aux étalages des coins de rue où des marchands, Italiens pour la plupart, exposent les fruits variés du pays. Très inférieur au catawba, le concord donne pourtant un vin blanc ou rouge dont les Américains ne craignent pas le bouquet et dont le mode de cuvaison fait varier la saveur et le coloris. L’ives seedling, le hartford prolific, sont des raisins du même groupe, d’acquisition relativement récente, et qui, par leur rusticité, leur vigueur, leur fécondité, supplantent peu à peu dans la faveur des vignerons les variétés plus anciennes et plus délicates. Parmi ces dernières se trouve le meilleur raisin de bouche de l’Amérique, le seul même qui plaise franchement au palais des Européens, je veux dire le delaware. L’origine de ce joli cépage reste enveloppée d’obscurité. Il n’est pas facile de le rattacher avec certitude à quelqu’une des espèces sauvages, l’absence du goût de cassis l’éloignant des labrusca, dont ses feuilles tendraient à le rapprocher. Quelques-uns même ont cru voir en lui une variété européenne, hypothèse qui est contredite par l’ensemble de ses traits. La couleur originale des fruits d’un blond foncé rappelant le terret bourret du sud de la France, une peau relativement fine, une chair fondante et douce à saveur peu prononcée, lui font une place à part entre tous les raisins des États-Unis ; le vin qu’on en retire est blanc plus ou moins rosé et d’un bouquet très-délicat. Malheureusement ce cépage dépérit en cent endroits par des causes en général mal comprises, où l’on retrouve encore l’influence occulte du phylloxéra.

Jusqu’ici, en dehors du delaware, dont la filiation est douteuse, nous avons vu les deux premières périodes de la culture de la vigne indigène reposer sur des variétés de labrusca. Vient maintenant une série d’un autre groupe, les variétés que l’on rattache au raisin d’été. Quatre variétés principales de ce groupe occupent un rang distingué dans les vignobles, surtout dans la région vinicole du Missouri, dont Hermann est devenu le centre : ce sont le norton’s Virginia, le cynthiana, l’herbemont et le cunningham. Gagnée de semis, il y a plus de quarante ans, par un docteur Norton, de Richmond en Virginie, la première donne un vin rouge corsé, coloré, riche en bouquet, comparable, sauf la finesse, aux bourgognes, et auquel les Américains ont donné l’épithète de médicinal, c’est-à-dire hygiénique, tonique. D’abord méconnu par Longworth, qui le déclara médiocre, ce cépage acquit entre les mains des habiles vignerons d’Hermann une renommée qui s’étend déjà dans toute l’Amérique et qui pourra grandir vite en Europe, si sa remarquable résistance au phylloxéra et les qualités du vin qu’il fournit en font un des élémens importans de la reconstitution de nos propres vignes. Le cynthiana en est très voisin ; originaire de l’Arkansas, où l’on suppose qu’il a été trouvé à l’état sauvage, il ne figure que depuis 1858 dans les vignobles d’Hermann, mais on le vante comme un cépage de grand avenir et comme ayant donné déjà le meilleur vin rouge du Missouri. L’herbemont, bien que de renommée récente, date pourtant d’assez loin, s’il est vrai que feu Nicolas Herbemont l’ait découvert en 1798, dans une vieille vigne de la Caroline du sud. L’indigénat de cette variété fut établi lorsqu’on l’eut retrouvée sauvage dans le comté de Warren, en Géorgie, d’où le nom de warren, sous lequel elle est connue. C’est, avec le cunningham, le cépage dont la vigueur s’annonce le mieux à Montpellier comme résistance au phylloxéra ; à ce titre et par sa grande fertilité, qui l’a fait nommer sacs à vin, bags of wine, il mérite de figurer au premier rang parmi les cépages que nous sommes en train d’introduire. On place également dans le groupe des raisins d’été le lenoir ou long, dont M. Laliman a constaté la résistance au phylloxéra en même temps que l’excellence de son vin ; le devereux, donnant un excellent vin blanc ; le rulander ou sainte-geneviève (différent du rulander d’Allemagne), et le louisiana, introduit de la Nouvelle-Orléans dans le Missouri. On a cru longtemps à l’origine européenne de ces deux derniers, mais M. Husmann les tient pour bel et bien américains. Le cunningham est aussi d’origine virginienne ; né dans un jardin de feu Jacob Cunningham, dans le comté de Prince-Edward, il eut pour parrain et patron le docteur Norton, qui en fit du vin en 1835. Il s’accommode, paraît-il, des terrains calcaires maigres, à l’exposition du sud, et doit peut-être à cette sobriété de besoins l’aptitude qu’il semble montrer à végéter dans les rares points où l’on en a fait l’essai près de Montpellier.

Aux variétés qui précèdent et que l’on suppose, sans preuves certaines, dérivées du vitis œstivalis, se rattachent d’assez près celles qu’on estime issues des vitis cordifolia ou riparia ; telles sont entre autres le clinton et le taylor. Cette origine n’est guère douteuse quant au taylor, dont les feuilles membraneuses, presque glabres, à grosses dentelures triangulaires, rappellent, à s’y méprendre, le type sauvage du vitis cordifolia, tel que je l’ai vu enlaçant de ses élégans festons les arbres de Goat-Island, près des chutes du Niagara. Le clinton, avec ses feuilles légèrement pubescentes sur les nervures, se rapproche davantage de la forme dite riparia ; il conserve dans ses petits grains noirs un peu du goût de cassis des gros grains des labrusca ; mais ce bouquet étrange, que les Américains craignent du reste moins que nous, n’empêche pas le clinton d’occuper une large place dans les vignes, parce que sa constitution vigoureuse lui permet de se défendre contre les diverses causes de destruction qui compromettent des variétés plus délicates. Particulièrement sujet aux galles du phylloxéra, il supporte sans faiblir les attaques de cet insecte sur l’abondant chevelu des racines. Ces qualités et la facilité avec laquelle il se multiplie par la simple bouture en feront probablement pour nous, surtout comme porte-greffe de nos cépages, un auxiliaire précieux. Le taylor donne un raisin blanc, base d’un vin estimé que l’on compare au célèbre riessling des bords du Rhin : une grande vigueur de végétation et une heureuse résistance aux maladies le recommandent au même titre que le clinton, mais on le dit moins fertile et par suite moins fréquemment cultivé. Ces variétés sont du reste relativement récentes ; le clinton ne remonte qu’à 1821, époque où le premier pied en fut planté dans l’enceinte d’un collège de New-York.

À côté des vignes américaines de grande culture, il y aurait encore lieu de signaler de très remarquables produits de croisemens entre ces vignes indigènes et nos divers raisins d’Europe. Les succès obtenus dans cette voie par les jardiniers Rogers, Allen, Arnold et autres font le plus grand honneur à la pomologie des États-Unis. Chez un peuple essentiellement utilitaire, la culture des fleurs d’ornement est naturellement négligée, celle des fruits excite au contraire un intérêt général. De là tant de progrès dans cette branche délicate et féconde de la culture qui, par le semis et l’hybridation, façonne en quelque sorte des êtres nouveaux dans les moules des types sauvages ou déjà perfectionnés. Pour ne parler que des raisins, c’est par centaines que s’en comptent aujourd’hui les variétés indigènes [7]. Quant aux hybrides, quelques-uns, comme le goethe, le salem, le wilder, ont déjà pris rang parmi les raisins de table ; mais ce serait nous perdre dans les détails que d’insister sur ces produits d’un art raffiné et d’une culture encore restreinte. Revenons aux vrais vignobles pour marquer la phase nouvelle où l’immigration vers l’ouest a fait entrer la production de la vigne.

Précaire, intermittente, à peu près nulle tant qu’elle voulut se fonder sur les cépages d’Europe, on a vu la culture de la vigne s’établir modestement au début de notre siècle dans la vallée de l’Ohio. Des Français, des Suisses, en sont les initiateurs ; débuts bien chancelans encore, pleins de tâtonnemens, d’imperfections inévitables, les fautes dues à l’inexpérience s’aggravant par l’action latente du phylloxéra sur un cépage peu résistant, d’ailleurs la population clair-semée, la difficulté des communications, les habitudes du pays, étaient autant d’obstacles à la consommation du vin et par conséquent à l’extension de la vigne. Avec le catawba comme cépage fondamental, avec Longworth et ses émules comme chefs de file des vignerons, avec l’immigration croissante des Allemands, qui sont à la fois ouvriers pour la vigne et consommateurs de vin, avec l’imitation de notre champagne, une ère nouvelle s’ouvre pour la culture de la vigne dans un des états de l’ouest. Cincinnati devient à la fois centre de culture pour cet arbuste et de commerce pour les vins. On y multiplie avec une rapidité tout américaine les vignobles de catawba, et plus tard, après 1850, lorsque ce cépage, toujours délicat et sujet aux maladies, décline dans le district auquel il avait d’abord porté la richesse, les négocians de Cincinnati vont demander aux îles du lac Érié et au rivage méridional de cette vaste mer d’eau douce un supplément de jus de ce cépage, qu’ils sauront transformer dans leurs celliers en champagne américain. Adouci par l’influence d’une immense nappe liquide, le climat de cette région lacustre semble favoriser la nature du catawba mieux que les températures extrêmes de Cincinnati, placé pourtant à plus de 3 degrés de latitude plus au sud ; mais la raison principale de cette meilleure réussite est peut-être la jeunesse relative de ces vignobles de l’Érié, qui les a soustraits pendant quelques années à l’action lentement destructive du phylloxéra. La plus ancienne vigne de catawba, plantée dans l’île Kelley, le fut en 1848 par M. Charles Carpenter, agriculteur distingué de qui j’ai obtenu d’excellens renseignemens sur le sujet qui m’occupait pendant ma mission en Amérique. La vigne en question existe encore ; mais elle est sur le déclin comme toutes celles de la même espèce.

Cependant à mesure que le catawba, comme culture, déclinait sur les bords de l’Ohio, un nouveau centre de vignoble naissait et grandissait à vue d’œil dans l’état du Missouri. Simple poste de commerce de la compagnie française des fourrures de la Louisiane en 1764, bourgade insignifiante en 1811, ville naissante en 1830, Saint-Louis comptait en 1870 plus de 312 000 âmes de population. Un immense flot d’immigration, principalement allemande, a submergé en trente ans la primitive colonie française, dont quelques descend ans figurent encore avec honneur dans le haut commerce et la société élevée du pays. Fondateurs et immigrans ne demandaient pas mieux que de faire du vin ; mais on a vu par quelle politique inintelligente la métropole française cherchait à entraver cette culture. Saint-Louis, même devenu américain, n’avait pas un seul vignoble en 1840. Le centre des vignobles les plus importans du Missouri, Hermann, eut son premier pied de vigne planté presqu’à cette date ; c’était une isabella, qui fut bientôt propagée, en même temps que le catawba, récemment importé de Cincinnati, et dont on fit les premières et très restreintes récoltes en 1848. Séduits d’abord par l’excellence de ce cépage, les vignerons le multiplièrent en tout terrain ; mais la pourriture et le mildew, sévissant sur ce raisin délicat, calmèrent bien vite cet engouement des premiers jours. Heureusement des cépages plus robustes arrivèrent à point nommé pour rendre le courage aux vignerons, et constituer en peu d’années, sur les bords du Mississipi en amont de Saint-Louis, et principalement le long de la ligne actuelle du Pacific and Missouri railroad, un des plus grands centres vinicoles de l’Union, entre les Alleghanies et les Monts-Rocheux. Le nortoris Virginia parut d’abord, importé de Cincinnati et de Virginie vers 1850 ; le concord suivit bientôt en 1855, puis le clinton et les autres variétés qui constituent le fonds des vignobles de la région.

Le succès du Missouri a suscité naturellement à cet état de nombreux imitateurs : l’Indiana, l’Illinois, ont largement étendu leurs plantations de ce genre ; le Kentucky, le Tennessee, l’Arkansas, l’Iova, la partie sud-est du Michigan, suivent plus lentement cette impulsion : en somme, le vaste bassin du Mississipi et surtout de ses affluens le Missouri et l’Ohio semble devoir être dans sa région moyenne un champ indéfini de production pour la vigne, comme il l’est déjà pour les céréales et les pâturages [8]. Les états du nord-est, où la culture des raisins de table est disséminée sur beaucoup de points, ne présentent pas en proportion autant de vignobles d’étendue moyenne ou considérable. Le concord y domine, élevé surtout en treille comme ornement des tonnelles rustiques ou des murs des habitations ; c’est dans l’état de New-York que se cultivent des catawba, dont les fabricans de vin de Cincinnati et de Saint-Louis viennent prendre sur place le produit à l’état de première fermentation pour le convertir en champagne dans leurs celliers spéciaux. Dans le sud-est, le scuppernong tient la première place, et grâce au peu de main-d’œuvre qu’il exige, à sa vigueur à toute épreuve, à son incroyable fertilité, c’est le plant qui semble, dans ces régions du tabac et du coton, avoir le plus d’avenir. La Caroline du nord, la Caroline du sud, la Georgie, sont les états où la vigne se propage le mieux. Dans l’Alabama et la Louisiane, régions de la canne à sucre, la vigne compte à peine comme culture, bien que la Nouvelle-Orléans, avec ses traditions et ses goûts français, soit un centre de consommation pour les vins de France ; le Texas, plus riche en vignes indigènes, fait des vins particuliers avec son mustang. Enfin la Californie, vraie terre promise pour tous les fruits d’Europe, possède en vignes, presque toutes européennes, d’immenses étendues qui s’accroissent tous les ans, le nombre de ceps en 1861 n’étant pas moindre de 10 592 688, dont 2 570 000 dans le seul comté de Los Angelos et 1 701 660 dans celui de Sonoma. C’est l’état où les vignobles sont le plus vastes ; on en citait un en 1865 qui comptait plus d’un million de ceps.

Il faut bien le dire pourtant, à part cette région californienne, où les traditions sont plus espagnoles et les habitudes plus européennes que yankees, le reste des états de l’Union ne montre encore la vigne qu’à l’état de dissémination et comme perdue au milieu des bois, des prairies ou des cultures de maïs, de nos céréales, de coton et de tabac. Autant les vignes sauvages sont abondantes et décorent avec grâce les arbres et les buissons des régions agrestes, autant les vignobles font peu d’effet dans l’ensemble du paysage civilisé. Emporté par la vapeur à travers les forêts, les marécages, les prés et les champs, le voyageur ne saisit que de loin en loin les massifs verdoyans des pampres alignés en longues files et serrés en rangs symétriques sur les poteaux qui leur servent de support. En France, dans les régions où la vigne est souveraine, elle couvre d’immenses espaces d’un flot continu de verdure : elle est le fond même du paysage, d’où tout le reste se détache ; en Amérique, sauf quelques points où les vignobles s’étagent sur les collines ou s’étalent en larges plaques dans les plaines, la vigne n’est qu’un accessoire dans l’ensemble du pays. Dans la Caroline du nord par exemple, pays agreste où la forêt domine encore, englobant les espaces défrichés, il faut aller chercher loin des grandes voies des vignobles dont quelques-uns ont des 50 ou des 90 acres d’étendue, et là même, s’il s’agit du scuppernong, ce n’est pas en surface continue que s’étend le tapis de sa verdure, on ne voit que des berceaux aplatis, formant dais et laissant entre eux de larges vides où l’on cultive des fraisiers ou d’autres plantes herbacées.

Le précepte du vitis amat colles est aussi vrai en Amérique qu’en Europe lorsqu’il s’agit de la qualité du vin ; mais là, comme chez nous, la vigne en plaine, pourvu que l’eau n’y soit pas stagnante, donne des produits plus abondans que sur la colline. Le défoncement du sol, le drainage, s’il y a lieu, sont des conditions préalables d’établissement d’un vignoble. Les bas-fonds, les bords des cours d’eau, doivent être évités comme sujets aux gelées ; l’exposition varie suivant les lieux, mais il faut la choisir de telle sorte qu’on échappe aux vents froids du nord et du nord-ouest, et qu’on reçoive les vents humides et chauds du sud et du sud-ouest. La plantation se fait par lignes avec des intervalles de 1,m80 entre les rangées et de 1m,80 à 3 mètres d’un cep à l’autre suivant la force de végétation des variétés. La taille comporte des détails divers depuis la première année de la plantation jusqu’au régime définitif de la mise à fruit, qui s’établit en général à quatre ans. Des échalas soutiennent chaque cep ; les sarmens libres ou diversement liés en cordons, droits ou courbés en arc, sont taillés les uns à deux ou trois yeux pour donner le bois à fruit de l’année suivante, les autres à six, sept ou huit yeux pour donner le fruit de l’année. Le scuppernong, qui est une vigne à part à tant d’égards, ne souffre d’autre taille que la suppression de quelques gourmands ou du bois mort. La multiplication par semis n’est utile que pour rechercher des variétés nouvelles. Le bouturage, le marcottage, la multiplication par yeux isolés, la mise en terre, les soins aux boutures, les labours à la houe et à la charrue, rappellent, à quelques modifications près, les opérations analogues faites en Europe, et naturellement variées suivant les climats et les lieux.

Les époques de vendange varient suivant les localités et la nature des cépages. Dans les états du nord-est, on préfère aux variétés tardives celles qui mûrissent de bonne heure, mais il arrive que même celles-là n’atteignent qu’une maturation imparfaite, si le retour des froids est trop précoce ou l’été et l’automne trop peu chauds. Heureusement que le mois d’octobre est en général en Amérique un très beau mois appelé « été indien, » comme nous appelons « été de la Saint-Martin » la série des belles journées de novembre. Ces dernières caresses du soleil mûrissent souvent les raisins tardifs de la Nouvelle-Angleterre et du lac Érié. Dans les états du centre, du sud et de l’ouest, la vendange commence, comme chez nous, vers la fin d’août, et s’achève vers la fin de septembre ou même en octobre, si la saison est tardive : l’essentiel est que les raisins soient bien mûrs au moment de la cueillette, surtout s’il s’agit d’en faire du vin, auquel cas la maturation avancée dispense de l’addition de sucre dans les moûts en vue d’élever le titre alcoolique du vin. Ici commence en effet une opération capitale que mon intention n’est pas d’exposer en détail, mais dont il y a quelque intérêt à faire connaître la marche et le produit : je veux dire la vinification et le vin,


II.

Faire de bon vin même avec de bons raisins n’est pas, on le sait, chose si simple dans les pays où la tradition s’éclaire des données les plus précises de la pratique et de la science, à plus forte raison dans une région toute neuve, pour des colons d’abord en lutte avec toutes les difficultés d’une vie demi-sauvage, et qui, la plupart venus d’Angleterre, ne connaissaient la vigne que de nom. Les raisins sauvages auront beau tenter leurs lèvres, ils y mordront peut-être avec plaisir : de cette jouissance d’enfant à la confection savante d’une liqueur rappelant le vin d’Europe, il y a tout l’intervalle de l’instinct à l’art raffiné. Sans doute le penchant universel vers les liqueurs alcooliques portera même les Anglo-Saxons à remplacer par le jus fermenté des raisins sauvages la bière qu’ils buvaient dans leur patrie ; mais les puritains de la Nouvelle-Angleterre, impuissans à détruire autour d’eux l’usage des liqueurs fortes, proscriront le vin au profit de l’eau glacée ; les cavaliers des états du sud, moins austères à l’endroit des jouissances, essaieront seuls sans grand succès d’introduire la vigne d’Europe, ne comptant que sur elle comme source antique du vin, sans songer que l’Amérique, plus généreuse, leur en tenait en réserve des sources nouvelles sous la forme de raisins parfumés. On a vu quels échecs arrêtèrent ces premiers essais mal dirigés, et comment deux siècles presque s’écoulèrent avant que la fabrication du vin d’Amérique avec des raisins américains devînt autre chose qu’une affaire de fantaisie individuelle sans portée et sans conséquence. Nous ne savons ce que pouvait être le vin fabriqué en Floride en 1564 avec des raisins indigènes, mais Volney dit que l’on qualifie de « méchant Surène » le vin que ses compatriotes de Callipolis faisaient avec une vigne de l’Ohio ; les Suisses de la Nouvelle-Vevay eux-mêmes durent en partie leur échec dans la culture du cape à l’imperfection du vin qu’ils en retiraient ; il fallut la découverte du catawba, les travaux de Longworth et de ses émules de la Société d’horticulture de Cincinnati pour que la fabrication du vin d’Amérique, bien que fondée sur l’imitation des procédés les plus rationnels de l’Europe, devînt une sorte de triomphe national.

Tant que les raisins soumis à la vinification furent ceux du groupe des labrusca, l’obstacle à vaincre était d’éviter dans le vin la trop forte saveur framboisée du fruit. On y parvint pour le catawba, comme on le fait pour le concord, en extrayant immédiatement le premier jus des raisins et le faisant fermenter en dehors du marc. De cette façon, des raisins rouges ou noirs donnent un vin blanc, et l’arome, en grande partie concentré dans le tissu qui reste adhérent aux pellicules, ne passe qu’en proportion assez faible dans le vin. Il y en a dans ce cas juste assez pour communiquer au vin blanc ce bouquet léger que les Américains recherchent et qui ne déplaît pas même aux Français dans le champagne d’Amérique. Fabriqué en grand à Cincinnati, à Saint-Louis, à l’île Kelley, ce dernier vin est le plus connu, le plus justement estimé parmi tous les vins blancs des États-Unis. À ce titre, il ne sera pas sans intérêt de faire connaître un des établissemens d’où ce vin sort tous les ans par centaines de mille de bouteilles.

Situé dans une des îles du lac Érié, le chais de la Kelley’s Island wine company constitue un vaste bâtiment en pierre de taille, assez lourd d’aspect et auquel les quatre tourelles de ses angles donnent un faux air féodal peu en rapport avec sa destination. Toute la portion hors du sol forme une salle de 58 mètres de long sur 25 mètres de large. C’est là que se fait le pressage et la cuvaison des raisins. Deux plafonds de bois divisent la pièce en trois étages ; au rez-de-chaussée sont six grands pressoirs. Les raisins arrivent de la campagne, apportés par divers propriétaires : on les met dans une caisse roulant sur des rails, qui les amène sur une bascule ; on les pèse, on en paie le prix sur place, on les verse dans une cuve d’où un élévateur à auges, mû par la vapeur, les prend et les transporte au deuxième étage dans la trémie d’une machine à égrapper qui écrase les raisins, et, mettant de côté les rafles, n’en laisse passer que les grains et le jus. Le jus, séparé du marc, est alors conduit par des tuyaux dans les cuves à fermentation placées sur le premier plafond ; le marc descend au rez-de-chaussée pour être soumis aux pressoirs. Ceux-ci sont commandés par une machine à vapeur de 15 chevaux, placée dans une pièce annexe ; mais on peut à volonté faire agir les pressoirs par la vapeur ou par une barre à main. Ces pressoirs traitent chacun à la fois trois tonnes de marc en six heures, et telle est la rapidité de l’ensemble des opérations que l’on peut en six minutes recevoir 2 070 livres de raisins, les écraser et en mettre le jus dans les cuves ; vingt-quatre heures suffisent pour en traiter 72 tonnes. Dans le sous-sol sont disposés en deux étages de vastes celliers voûtés, enfermant assez de foudres ou de bouteilles pour loger au besoin 350 000 gallons de vin. Le champagne mousseux, sparkling catawba, n’y compte que pour une part encore assez faible, une large proportion des catawba étant réservée pour ce qu’on nomme still catawba, lequel peut être sec ou sucré, suivant le mode de fermentation adopté. D’autres vins portent le nom des cépages qui en constituent la base, tels sont le concord, l’ives seedling, le delaware, l’isabella, l’iova, etc.

Sur l’île Kelley seulement, il existe au moins dix chais importans pouvant contenir les plus grands 350 000, les plus petits 50 000 gallons de vin. Celui de M. Rush renferme trois rangées de foudres, au nombre de 72, dont la capacité varie de 700 à 2 200 gallons. Tous ces vaisseaux sont bien construits, soigneusement tenus : on y reconnaît l’œuvre de la race des puissans buveurs qui symbolisèrent jadis, dans le célèbre tonneau de Heidelberg, le culte du Bacchus des bords du Rhin. Les autres petites îles du lac Érié, Middle Bass surtout, renferment également de vastes chais. Cincinnati, Saint-Louis, Hermann, n’en restent pas moins les grands centres de fabrication des vins variés, rouges ou blancs, qui sous des noms divers commencent à se répandre dans la consommation du pays.

Juger en détail ces vins d’Amérique serait une tâche au-dessus de ma compétence ; je me bornerai à quelques remarques générales. Ce qui est certain, c’est que ces vins des États-Unis ont conquis leurs titres à l’estime non pas seulement auprès des Américains, juges un peu prévenus dans leur propre cause, mais en Europe auprès des jurys des expositions de Paris et de Vienne, auprès de producteurs et négocians de Montpellier et de Cette. Les rares échantillons que j’ai pu en soumettre à ces derniers ont eu assez de succès pour engager les chambres de commerce de ces deux villes à préparer, de concert avec la Société d’agriculture de l’Hérault, une exposition spéciale de ces vins, mesure d’autant plus opportune que l’introduction des cépages d’Amérique va peut-être transformer en quelques années le fond même de nos cultures de vignes, et fournir à la fabrication des vins de France des élémens tout nouveaux.

Le préjugé à vaincre à l’égard des vins d’Amérique était surtout l’idée du goût de cassis, attribué à tous indistinctement. Quelques remarques oubliées de feu Cazalis Allut auraient pu pourtant rectifier cette prévention mal fondée : dès 1835, ce praticien distingué faisait avec l’isabelle, raisin framboisé par excellence, un vin agréablement parfumé lorsqu’il l’avait laissé cuver sur marc, un autre sans goût spécial lorsqu’il l’avait séparé des grappes. D’ailleurs l’introduction du delaware, du norton’s Virginia, des cépages dérivés de la vigne d’été, supprimait d’un seul coup le goût de cassis de toute une catégorie de vins, laissant à chacun un bouquet propre, souvent très délicat, qui rappelle chez les uns le sauterne, chez d’autres les vins de Bourgogne ou les vins du Rhin et de Hongrie. Un reproche plus spécieux, c’est le faible titre alcoolique que donneraient aux États-Unis la plupart des moûts naturels. À cet égard, il serait difficile d’assigner les limites maximum et minimum de valeur saccharine de chaque cépage ; ce titre varie suivant le climat du lieu, suivant la saison et suivant le cépage lui-même. Quand la saison est favorable, le catawba, même dans l’état de New-York, donne jusqu’à 12 degrés d’alcool pur : ce titre s’abaisserait de plusieurs degrés dans les années défavorables, si l’on n’avait soin d’ajouter au moût naturel avant la fermentation une quantité de sucre calculée sur le déficit du sucre normal du raisin. Indiquée en premier lieu par Macquer, puis par Chaptal et par Petiot, développée et perfectionnée en Amérique par le docteur Ludwig Gall, cette opération est acceptée et préconisée par les meilleures autorités œnologiques du pays. Galliser le vin (le traiter par le procédé Gall) est une expression courante parmi les vignerons des États-Unis, et qui signifie ajouter au moût du sucre étranger, soit pour élever le titre alcoolique d’un vin fait en une fois, soit pour faire avec les mêmes raisins deux cuvées successives, la première avec le moût normal séparé du marc, la seconde avec le marc lui-même, auquel on ajoute de l’eau et du sucre. Ainsi traité par exemple, le concord donne un premier vin blanc à saveur peu prononcée, puis un vin rouge inférieur, mais encore assez agréable et susceptible de conservation : ce n’est pas, comme on pourrait le croire, une piquette renforcée, c’est du vin chez lequel une simple addition de sucre a fait utiliser les quantités surabondantes d’acides, de tannin et d’arome contenus dans le pulpe qui adhère aux pellicules. Si cette opération est légitime en elle-même, à la condition de n’être pas dissimulée à l’acheteur, le succès dépend beaucoup de la justesse des proportions du mélange de moût, de sucre et d’eau, et du rapport de ces élémens avec les acides du vin : le glucomètre, l’acidimètre, sont, entre les mains d’opérateurs instruits et habiles, des instrumens indispensables, dont l’usage négligé par les uns, mal compris par d’autres, explique beaucoup d’imperfections des vins livrés au commerce ou consommés par le producteur. La nature du sucre influe beaucoup sur la qualité du vin : si c’est du glucose tiré des pommes de terre, il risque d’introduire dans le vin un goût étranger ; le sucre de canne échappe à ce reproche et n’a contre lui qu’un plus haut prix.

Est-ce à dire que la production du vin en Amérique soit fatalement condamnée à ces procédés artificiels et coûteux ? Évidemment non. Pour les vins fins, on s’en tient autant qu’on peut au moût naturel ; pour les vins ordinaires, on ne craint pas d’augmenter la dose du sucre pour diminuer d’autant au moyen de l’eau l’excès fréquent des acides et de l’arome. Ceux qui s’imaginent trouver dans le vin un produit direct du ciel s’insurgeront contre de telles manipulations ; mais les gens pratiques estimeront que l’art entre pour beaucoup dans la liqueur du vieux Noé, et réserveront leurs justes reproches à toute addition malfaisante, à toute fraude viciant la nature même du produit offert au consommateur.

Bien que la qualité du sol, l’exposition et les conditions locales doivent sûrement exercer en Amérique sur les produits de la vigne une influence incontestable, on n’en est pas venu, dans cet immense pays, à classer les vins d’après leurs provenances spéciales. La notion du cru, attachée en Europe comme un titre de noblesse à tels vins d’un clos, d’un coteau, d’un vignoble particulier, n’a pas encore pénétré dans la langue du commerce des vins d’Amérique. On y désigne ceux qui sont purs ou censés tels par le nom du cépage qui les produit, ou bien c’est sous des noms de vins d’Europe, oporto, claret (bordeaux) hock (pour hochheimer), riessling, que circulent des mélanges auxquels il serait difficile le plus souvent d’assigner un caractère déterminé. Accommodés au goût des Allemands, ces produits du commerce se consomment principalement dans l’ouest ; ils s’y rencontrent chez les négocians avec les vins venus de Californie, et qui, tantôt alcoolisés à outrance, tantôt affadis par le sucre, se vendent sous les noms de porto, d’aliso, d’angelico. Ces boissons ne valent que ce que vaut la maison qui les produit. À côté de ces breuvages de mérite secondaire ou nul, les producteurs directs et les négocians qui se respectent livrent des vins capables de satisfaire le goût difficile des connaisseurs de vins d’Europe ; on peut même dire que le vin, étant un objet de luxe en Amérique et se consommant plutôt par petits verres que par bouteilles, est en moyenne, dans ce pays, bien supérieur non-seulement aux affreux breuvages dont s’empoisonne, sous le nom de vin, le public de nos cabarets, mais à nos petits vins de consommation courante.

En présence de l’accroissement rapide de la culture de la vigne en Amérique et du perfectionnement des vins de ce grand pays, pouvons-nous craindre que notre commerce d’Europe souffre de cette concurrence, soit par la diminution de nos exportations, soit parce que les vins d’Amérique trouveraient leur voie sur nos marchés ? La question, aussitôt posée, — elle ne se serait pas même posée, il y a dix ans, — se résout par la négative. Bien des raisons en effet empêcheront les vins d’Amérique de supplanter les nôtres en Europe et sur les autres points du Nouveau-Monde. D’abord et par-dessus tout c’est la cherté de la main-d’œuvre dans presque tous les états de l’Union, et par suite les frais élevés de l’établissement et de l’exploitation d’un vignoble, comme aussi de la fabrication du vin. Dans les frais de plantation, figure pour une large part le prix même des boutures de vigne, prix tel que, près d’Hermann par exemple, 700 pieds d’un an d’herbemont, nécessaires pour planter une acre de vigne, étaient en 1865 cotés pour une somme de 175 dollars et que la dépense totale pour une acre de ce cépage n’était pas durant la première année moindre de 620 dollars ; il est vrai que le premier coût de sarmens est largement remboursé les années suivantes par la vente des boutures que donne la vigne, vente si profitable en ce moment qu’elle dépasse souvent la valeur du vin de l’année ; mais les frais d’exploitation sont en tout cas si élevés que le vin de catawba par exemple ne peut pas se vendre chez le producteur à moins de 1 dollar 25 le gallon une année dans l’autre, si l’on veut compter sur un bénéfice raisonnable. Le même vin, à l’état de champagne mousseux, se vendait à l’île Kelley, en 1873, 14 dollars les douze bouteilles, et 6 dollars à l’état de still catawba, ce qui fait près de 2 fr. 60 c. la bouteille de ce dernier et près de 6 fr. 15 c. la bouteille de champagne américain. Il est vrai que, pris en barrique en 1873, le concord de 1871 n’est coté que 90 cents le gallon (1 fr. 25 le litre) ; mais, à ce prix même relativement si minime, ce vin ne saurait lutter avec ceux que donnent la France, l’Espagne, où les frais de production sont infiniment moins grands. Il serait même possible que les vins des cépages d’Amérique produits en Europe retournassent dans leur pays natal à des prix inférieurs à ceux des mêmes vins faits sur place, surtout si les droits élevés et les difficultés de douanes n’entravaient pas, comme ils le font aujourd’hui, nos importations en Amérique [9].

Du reste, bien que certains viticulteurs des États-Unis parlent déjà du triomphe de leurs vins sur ceux du vieux monde, le mieux à faire pour eux, c’est de songer à leur marché intérieur et de convertir à l’usage du vin les masses croissantes de leur propre population. L’hygiène, la sociabilité même, gagneraient à ce changement de régime : l’eau glacée sous toutes les formes est sans doute pour beaucoup dans la dyspepsie, qui, dit-on, menace l’âge mûr de tout Américain ; les liqueurs fortes ravagent bien plus encore la santé physique et morale de leurs victimes [10] ; le vin seul, dans le cercle de la famille, est une source de joie saine qui pourrait verser de la grâce sur les qualités sérieuses d’un peuple énergique, plus soucieux de chiffres que de poésie, trop enclin peut-être à mépriser chez les nations vieillies de l’Europe les qualités qui manquent à son orgueilleuse jeunesse.

En tout cas, ce n’est pas la place qui fait défaut à la vigne pour s’étendre aux États-Unis ; ce n’est pas non plus le nombre de consommateurs qui peut arrêter cette expansion. L’Allemagne par ses flots d’immigrans infuse de plus en plus à ce peuple hétérogène le goût et le besoin du vin. Déjà plus de deux millions d’acres en vignobles ont pu donner, en 1871, 14 millions de gallons de vin ; le seul obstacle est dans le haut prix de la production, et le seul échec possible dans les maladies endémiques, dans les causes de destruction qui compromettent temporairement les récoltes de certaines variétés ; c’est donc à l’étude des ennemis de la vigne que notre attention est naturellement ramenée.


III.

Plus peut-être en proportion qu’aucune autre plante de grande culture, la vigne d’Europe est exposée à des attaques qui en compromettent la santé générale, la végétation ou la fertilité. Sans parler des accidens climatériques tels que gelées, grêles, échaudage, il est des causes plus permanentes d’altération, telles que la mauvaise nature du sol, la stagnation des eaux autour des racines, qui déterminent des maladies plus ou moins caractérisées ; mais en dehors de ces affections générales notre vigne a contre elle une armée d’ennemis vivans qui peuvent se ranger sous deux chefs : les insectes et acariens ampélophages et les cryptogames. Plus variées comme espèces, étendues sur un espace plus vaste, les vignes d’Amérique n’ont pas moins d’ennemis que notre vigne d’Europe. En fait d’insectes, elles en ont même davantage, comme le prouvent les belles études consacrées à ce sujet dans les rapports entomologiques de M. Riley. Nous nous bornerons ici à signaler, parmi ces ennemis, insectes ou champignons parasites, ceux dont les ravages sont assez grands pour attirer l’attention générale. Commençons par les cryptogames qui jouent un rôle dans les maladies complexes vaguement appelées rot (pourriture) et mildew (nielle ou moisissure).

Le rot est la plus redoutée des maladies de la vigne en Amérique : c’est un vrai fléau tombant tout d’un coup sur la récolte, sur les grappes pleines de vie, et détruisant en un jour les espérances de l’année. Le mot est dans toutes les bouches aux États-Unis ; mais la chose elle-même n’est pas nettement élucidée et mérite sur place un examen plus attentif. Le black rot, pourriture noire, se manifeste aux mois de juin et de juillet lorsque des pluies très abondantes succèdent à de violens coups de soleil. Tout d’un coup des grappes encore vertes, plus qu’à demi développées, ont leurs grains comme brûlés sur un côté d’une tache brun clair avec un bord ou auréole plus foncée : au-dessous de la tache, le tissu du grain durcit et le grain entier se dessèche ou pourrit suivant que le temps devient sec ou demeure humide. On pourrait croire qu’il y a dans ce fait une simple action météorique analogue à l’échaudage par exemple, si l’on ne voyait le plus souvent sur la pellicule de la tache poindre de toutes petites pustules saillantes, dont l’orifice presque imperceptible laisse sortir une gouttelette vermiculée de liqueur gluante, où le microscope révèle les spores d’un champignon du groupe de ceux appelés par les botanistes pyrénomycètes ou hypoxylés. Ces organismes ont le plus souvent des filamens nourriciers dissimulés sous l’épiderme des plantes, tandis que les appareils de fructification se font jour à l’extérieur. La cryptogame du rot a été décrite par MM. Curtis et Berkeley sous le nom de phoma uvicola ; mais l’histoire de son évolution est encore à faire, et jusqu’à présent rien n’a pu suggérer des moyens pratiques de s’opposer à ses ravages. Tous les raisins n’y sont heureusement pas sujets, mais le catawba, si précieux à d’autres égards, est un de ceux dont il rend la récolte précaire.

Sous le nom vague de mildew, deux parasites de la vigne sont souvent confondus par les viticulteurs américains : ce sont d’une part l’oïdium Tuckeri, et de l’autre le peronospora viticola, qu’on pourrait appeler faux oïdium. Connu en Europe depuis 1845 seulement, l’oïdium est certainement un parasite importé ; le docteur Montagne, de l’Institut, pensait même y reconnaître un champignon décrit par le botaniste Schweinitz comme attaquant parfois les raisins américains. Néanmoins, par un phénomène étrange, mais que l’exemple du phylloxéra explique en partie, il se trouve que cette cryptogame américaine sévit sur la vigne d’Europe cultivée en Amérique avec une prédilection marquée, tandis qu’elle est excessivement rare sur les vignes indigènes. Voilà donc un nouvel exemple à joindre à bien d’autres d’une parasite qui, presque inoffensive pour les plantes qui l’ont nourrie dans sa patrie, devient désastreuse pour une espèce étrangère, et qui n’acquiert son entier développement que sur cette même espèce dépaysée et soumise à des conditions spéciales de culture. Sous ce rapport, comme aussi par son premier mode d’introduction en Europe (dans les serres à raisin du voisinage de Londres), le phylloxéra reproduit à beaucoup d’égards l’histoire de l’oïdium.

Bien différent de ce dernier malgré des similitudes d’aspect, est le faux oïdium d’Amérique, le peronospora viticola. Son apparence est aussi celui d’une moisissure ; mais, tandis que l’oïdium recouvre à la fois les pampres entiers, tiges et feuilles, sur leurs deux surfaces, ainsi que les fruits, le faux oïdium ne se montre qu’à la face inférieure des feuilles. Il y forme des plaques irrégulières, d’étendue variable, souvent confluentes, non pas grisâtres comme celles de l’oïdium, mais d’un aspect blanc un peu cristallin dû à la demi-transparence des fîlamens qui composent ce feutrage superficiel. Cette moisissure est une proche alliée du peronospora infestans, champignon filamenteux qui végète d’abord dans les fanes de la pomme de terre, puis se fait jour au dehors et envoie à travers le sol humide jusqu’aux tubercules les germes invisibles qui en causent l’altération morbide. Fidèle à ces habitudes de ses proches, le peronospora de la vigne végète dans le tissu de la feuille avant de venir fructifier au dehors ; aussi le résultat est-il le plus souvent une destruction totale du tissu dans les parties attaquées. De là chute des feuilles et souffrance indirecte de la plante entière, y compris les fruits et les sarmens sur lesquels repose l’espoir de la prochaine récolte. Le vrai mildew ou faux oïdium sévit surtout en automne, sur beaucoup de cépages indigènes, sous l’influence de l’humidité froide ; l’oïdium au contraire, d’après M. Saunders, se développerait surtout en Amérique sous l’action de la chaleur sèche, observation qui ne cadre pas exactement avec ce qui se passe à cet égard en Europe.

Si j’ai donné quelques détails sur ces cryptogames nuisibles à la vigne d’Amérique, c’est qu’il importe de connaître ces ennemis au moment où l’importation en grand de cépages des États-Unis risque d’amener en Europe des hôtes si peu désirables et qui pourraient être des intrus fort importuns. Des lotions avec des liquides caustiques ou corrosifs agissant durant quelques minutes sur la surface entière des sarmens reçus de l’autre côté de l’Atlantique seront une précaution utile, sinon un remède absolu contre les germes de ces cryptogames redoutées ; pourtant ce qui atténue nos craintes à ce sujet, c’est l’innocuité parfaite de l’introduction déjà ancienne en Europe du catawba et de l’isabelle, deux des cépages qui en Amérique sont le plus sujets aux maladies en question.

Eh quoi ! nous dira-t-on, vous osez courir le risque d’amener de nouveaux fléaux en important de nouvelles vignes ? N’est-ce déjà pas assez du phylloxéra, voulez-vous lui donner des aides pour achever de nous détruire ? La réponse à cette question, c’est l’étude même des cépages qu’on se propose d’introduire, question complexe et qui mérite quelques développemens indispensables.

Étant donnés l’existence immémoriale du phylloxéra aux États-Unis et le fait de la mort fatale de notre vigne d’Europe dans cette région, il est clair que, si des vignes américaines vivent encore, si quelques-unes prospèrent, c’est qu’elles ont contre leur ennemi séculaire une force de résistance incontestable. Que des vignes à l’état sauvage jouissent de ce privilége, c’est chose assez naturelle. On sait que les types spontanés sont en général plus robustes que leurs descendans civilisés par la culture. Parmi les variétés elles-mêmes dont la culture s’est emparée, il se peut qu’une sélection naturelle ait peu à peu éliminé celles qui ne pouvaient lutter contre l’insecte ennemi. Cette hypothèse, émise avec réserve par M. Riley, rendrait compte de la persistance de certaines vignes américaines, de la demi-résistance de quelques autres, du déclin relatif d’un certain nombre. Ce serait comme dans la bataille de la vie, où les forts résistent, les faibles succombent, et où la vitalité ne s’établit pour les premiers qu’après la destruction graduelle des seconds. Le combat durerait encore en Amérique, sinon pour les espèces ou les variétés spontanées, arrivées depuis longtemps à une sorte d’équilibre instable, au moins pour les variétés introduites dans la culture ou artificiellement créées et dont plusieurs n’auront probablement qu’une existence transitoire. Sans nous arrêter à la théorie, voyons d’abord à cet égard les faits évidens et tâchons d’en tirer à notre profit les conséquences pratiques.

Lorsque, dans le cours des années 1867, 1868, 1869, le phylloxéra eut détruit presque entier le vignoble de M. Laliman, près de Bordeaux, parmi ces vignes, la plupart d’origine américaine, quelques-unes demeurèrent luxuriantes et vigoureuses au milieu de leurs voisines misérables, mourantes ou mortes. Frappé de ce contraste, M, Laliman en conclut que ces cépages résistans au phylloxéra pourraient être une ressource comme remplaçans des cépages non résistans. M. Riley, de son côté, sans connaître les remarques du viticulteur bordelais, constatait en Amérique des faits analogues, et cette coïncidence suggérait à M. Gaston Bazille [11], de Montpellier, l’idée que la greffe de nos variétés d’Europe sur les vignes résistantes d’Amérique pourrait être dans un temps prochain le seul moyen de reconstituer nos vignobles. Ces idées ont pris une forme plus nette à mesure que l’imminence de la ruine et les résultats incomplets, mais encourageans, de quelques expériences instituées à Montpellier ont rendu plus évident l’intérêt d’une étude sérieuse de cette question non-seulement en Europe, mais surtout en Amérique. Telle est l’origine de la mission que le ministre de l’agriculture voulut bien me confier en juillet 1873, et que j’ai accomplie en août, septembre et octobre de la même année. Enfermées dans de courtes limites de temps, mais secondées par le bon accueil et le concours généreux des savans et praticiens de ce grand pays, mes observations ont confirmé dans l’ensemble celles qui avaient servi de point de départ. Il me suffira de les résumer succinctement.

Au point de vue de leur résistance relative au phylloxéra, les vignes peuvent se ranger en trois groupes : les indemnes (celles qui n’en sont pas même attaquées), les résistantes et les non résistantes. Dans la première catégorie, je ne connais qu’une espèce, le vitis rotundifolia sous sa forme sauvage dite muscadine, et sous ses variétés de scuppernong, à fruit blanc, légèrement mordoré, ou de mish, à fruit violet, sans parler d’autres variétés que je n’ai pas vues. Des recherches réitérées n’ont pu m’y faire découvrir la moindre trace de phylloxéra, ni aux racines, ni aux feuilles. Du reste, c’est un fait admis dans le pays que ce cépage échappe à toutes les maladies comme à tous les insectes et notamment aux chenilles voraces d’un singulier papillon qui, dans le sud, détruit d’autres vignes en en rongeant les racines. Quelle est la raison probable de l’immunité de ce cépage vis-à-vis du phylloxéra ? Je la chercherais volontiers dans le goût manifestement âcre des racines, comparé au goût douceâtre à peine mêlé d’arrière-goût acide des mêmes organes chez des variétés auxquelles l’insecte s’attache. Des recherches ultérieures seront bientôt possibles dans notre pays, où les scuppernong serviront à contrôler cette hypothèse, tout en confirmant, je l’espère, le fait de l’immunité de l’espèce.

Parmi les variétés résistantes, M. Laliman avait cru d’abord ne pouvoir comprendre que des vignes dérivées du vitis œstivalis ; il plaçait à tort dans ce groupe le clinton, et du fait que le catawba et l’isabelle avaient succombé dans ses cultures il croyait pouvoir induire que tous les dérivés de labrusca seraient voués au même sort. Mieux renseigné sur les vrais noms des cépages, mieux instruit par des observations faites en grand dans le Missouri, M. Riley rectifia sur plusieurs points ces données, et, distinguant dans les variétés l’aptitude à nourrir le phylloxéra sur les feuilles ou à l’avoir sur les racines, il éclairait singulièrement cette question de la résistance relative des cépages. De ses observations et des miennes peut résulter dès à présent une sorte d’échelle de résistance des divers cépages, dans laquelle nous passerons des plus réfractaires à ceux qui le sont le moins. L’herbemont, le cunningham viennent en tête, sur la foi de Riley et surtout parce que, dans les expériences faites à Montpellier, leurs boutures, cultivées pendant deux ans entre des vignes d’Europe phylloxérées, ont mieux poussé que les concord eux-mêmes placés dans les mêmes conditions. D’ailleurs l’excellente qualité du vin et l’absence de goût de cassis recommandent ces cépages pour la culture directe, sans greffage des nôtres, en Europe. Le concord est le plant rustique et vigoureux par excellence ; on recommande au même titre l’hartford prolific, remarquable par l’abondance, la précocité de ses raisins, l’ives seedling, qui dans les cultures de l’Ohio prend la tête pour la production des vins rouges, le martha, raisin blanc qui, mêlé au maxatawney, donne l’un des meilleurs vins blancs de l’Amérique. Toutes ces variétés sont résistantes, bien qu’elles appartiennent au groupe des labrusca.

Cette qualité de résistance appartient également à plusieurs variétés dérivées des types sauvages cordifolia et riparia. En tête, je mettrais peut-être le norton’s virginia, que j’ai vu à Webster, dans le Missouri, former un carré de vigne luxuriant et fertile juste à côté d’un carré de catawba du même âge en train de périr. Le clinton est un cépage populaire, plein de vigueur, relativement fertile, bien que ses raisins soient petits, peu juteux et légèrement framboisés ; il se couvre parfois de galles phylloxériennes sans que ces déformations groupées en général au sommet des pampres compromettent la récolte ou même la santé du cep : seulement il faudra soigneusement enlever, dans l’intérêt des ceps voisins, ces nichées de phylloxéras. Le taylor, cépage blanc, donne un vin très délicat : on le dit malheureusement peu fertile, mais ses rameaux rampans ont une grande puissance de végétation.

Tous ces cépages et d’autres que j’omets ne sont pas, comme on pourrait le croire, à l’abri des attaques du phylloxéra : tous au contraire l’ont aux racines en quantité variable ; seulement l’action de l’insecte se borne le plus souvent au chevelu, sur lequel sa piqûre développe les nodosités caractéristiques sans que les générations nouvelles se portent en masses sur les divisions moyennes ou grosses de la racine, ou même sur la partie enterrée du tronc, comme la chose se passe d’habitude chez la vigne européenne. Est-ce à la vigueur plus grande des vignes américaines résistantes, au plus rapide développement de leur chevelu, qu’est due l’immunité relative de ces cépages ? Seraient-ils moins nutritifs pour l’insecte ? Ces explications restent incertaines, mais les faits eux-mêmes n’en sont pas moins constans, savoir la vigueur des ceps infestés et la moindre multiplication de l’insecte sur un cep donné.

Il est pourtant des cépages qui, s’ils ne meurent pas absolument et rapidement comme la vigne d’Europe, présentent en Amérique des signes non équivoques de dépérissement graduel. On a vu l’isabelle périr en France dans les vignes phylloxérées de M. Laliman : elle décline également en Amérique et commence à se faire rare dans les vignobles où elle était abondante autrefois ; le catawba, ce plant précieux qui a fait la fortune des fabricans de champagne de Cincinnati, décline sensiblement, même dans les lieux où le climat lui est le plus favorable ; enfin le delaware, si justement recherché comme raisin de bouche et pour son vin délicat, est en pleine décadence dans la plupart des vignobles : on l’arrache aux environs de Sandusky et de Cleveland, et la seule vigne qui m’ait offert en Amérique l’aspect désolé des vignes mourantes de notre midi est un carré de delaware de l’île Kelley, placé juste à côté de concords et de clintons luxurians. Cette faiblesse vis-à-vis du phylloxéra est surtout très accusée chez les cépages hybrides dont on pourrait, par une métaphore souvent usinée, dire qu’ils ont du sang du vitis vinifera de la vigne de l’ancien monde. Presque partout j’ai vu ces hybrides donner des signes de souffrance et même de dépérissement, et, si parmi elles le wilder et le goethe ont jusqu’ici tenu bon, c’est peut-être que le temps de leur épreuve n’a pas encore assez duré.

En somme pourtant, les vignes américaines prises en masse luttent contre le phylloxéra, toujours présent autour d’elles ou sur elles, avec un succès qui chez beaucoup aboutit de fait à l’immunité. D’autres faiblissent, succombent même dans un combat inégal : la vigne d’Europe a toujours péri lorsqu’on l’a mise en Amérique aux prises avec cet implacable suceur ; elle périclite en ce moment dans son pays même, et ne peut être sauvée, en attendant mieux, que par le secours des vignes américaines.

Sous quelle forme ce secours nous viendra-t-il ? Sera-ce en greffant nos propres cépages sur ces vignes étrangères, dont les racines plus robustes leur fourniraient une base de nutrition permanente ? Quelques indices permettent de l’espérer : telle est par exemple une observation curieuse que j’ai relevée dans l’herbier de l’académie des sciences de Philadelphie. Annexée à un échantillon de vigne d’Europe cueilli au Texas se trouve une note du botaniste Buckley, constatant que ce raisin ne réussit pas sur son propre cep, mais qu’il prospère étant greffé sur le mustang, vigne sauvage de ce pays dont la vigueur est proverbiale, et que je voudrais voir introduire en Europe, parce que je soupçonne qu’il est réfractaire au phylloxéra peut-être autant que le scuppernong. Cette remarque de feu Buckley prouve à la fois la possibilité de cette greffe et les bons effets qu’elle aurait pour la vigne d’Europe. Les exemples du même genre que j’ai vus à Kirkwood, près Saint-Louis, chez M. Gill, portent sur des vignes de Californie, européennes d’origine, greffées sur concord. Les résultats ne sont pas uniformes, — succès pour certains pieds, insuccès pour d’autres ; mais on ne saurait conclure ni pour ni contre avec des expériences peu nombreuses et dont on n’a pu contrôler les conditions. De nouveaux essais sont indispensables pour trancher cette question.

Mais, la greffe sur les vignes américaines échouerait-elle dans le résultat qu’on s’en promet, tout ne serait pas perdu pour cela ; il resterait à les cultiver pour elles-mêmes, pour leurs raisins, pour leurs vins comme pis-aller dans certains cas, avec avantage probablement dans les régions où les cépages n’ont pas la valeur de crus traditionnels et non susceptibles d’être remplacés. Ni le climat, ni le sol, ne sont des obstacles à cette naturalisation des vignes transatlantiques. Qui sait même si l’avenir ne nous réserve pas à cet égard des surprises, et si tel cépage, longtemps méconnu dans les forêts du Nouveau-Monde, ne fera pas, sur le vieux sol de l’Europe, souche de nobles et vigoureux descendans ? Gardons-nous d’assigner en ce sens à la nature, à l’art, les bornes étroites de nos goûts ou de nos intérêts du moment. L’apparition de l’oïdium, qui menaça de ruiner nos vignes, a marqué le grand essor de la richesse vinicole du midi : le phylloxéra, si redoutable aujourd’hui, sèmera les ruines sur son passage ; mais, s’il nous pousse aux grands travaux de canalisation, s’il rend au bétail un peu de l’espace envahi par le vignoble, s’il nous oblige à varier les élémens de notre culture favorite, peut-être verra-t-on dans ce fléau un de ces agens mystérieux du progrès qui secouent la routine de l’homme, et l’amènent à marcher par la lutte à la conquête du monde.


J.-E. Planchon.
  1. Voyez la Revue du 1er février.
  2. La seule exception que je connaisse à ce fait semble confirmer la règle générale. Il s’agit d’une vigne d’origine européenne (puisqu’on la dit introduite par les Espagnols) et qui prospérerait au Nouveau-Mexique dans la localité de El Paso, sur le cours du Rio-Grande del Norte, dans le bassin du Pacifique ; mais le procédé de culture auquel ces vignobles sont soumis est des plus curieux : on coupe tous les ans les ceps ras de terre, au printemps les vignobles sont mis sous l’eau et conservés dans cet état jusqu’à ce que le sol soit détrempé. N’est-ce pas le procédé de submersion de M. Faucon appliqué par des gens qui, sans le savoir, tuent probablement le phylloxéra sur leurs vignes ? La mention du fait est empruntée à une relation de voyage de M. Mölhausen.
  3. Notamment dans Robert Buchanan, Culture of the grape, 8th edit., Cincinnati 1865 (la première édition est de 1850), — G. Husmann, The Cultivation of the native grape, New-York 1866, — Strong, Culture of the grape, Boston 1867.
  4. On peut consulter à cet égard : Élias Durand, les Vignes et les vins des États-Unis, Bulletin de la Société d’acclimatation, Paris, avril, mai et juin 1862, et G. Engelmann dans Ch. Riley, 4th Annual Report in Agricult. Report of Missouri state board of agricult. ann. 1872.
  5. L’acre est de 40 ares 4 centiares.
  6. Le rapport du département de l’agriculture de Washington pour 1870 indique 10 446 acres (4 596 hectares) pour l’état de l’Ohio tout entier, et une production de 155 045 gallons (6 860 hectolitres) de vin ; l’année précédente, il n’y avait eu que 5 574 acres (2 252 hectares) en culture, avec production de 143 767 gallons (5 434 hectolitres de vin), le gallon américain est de 3 litres 78.
  7. Voyez à cet égard : A.-S. Fuller, the Grape culturist, New-York, — Isidor Bush. and Son, Illustrated descriptive Catalogue of grape vines, Saint-Louis 1869.
  8. En 1858, un rapport de M. Erskine adressé au gouvernement anglais indiquait comme suit en acres l’étendue respective des vignobles dans certains états : 3 000 dans l’Ohio, 500 dans le Kentucky, 1 000 dans l’Indiana, 500 dans le Missouri, 500 dans l’Illinois, 100 dans la Géorgie, 300 dans la Caroline du sud, 200 dans la Caroline du nord. La récolte totale en vin des États-Unis est évaluée dans le même document à 2 millions de gallons. D’après les documens officiels cités par M. Isidor Bush, voici quelle aurait été la progression de la production totale des États-Unis dans les trente dernières années : en 1840, 124 734 gallons, en 1850, 221 249, en 1860, 1 860 008, en 1871 au moins 14 millions de gallons. (Isidor Bush, American. Weinbau und Weinhandel in Wielandy, erster Deutscher Jahresbericht der Staats-Ackerbehörde von Missouri, Jefferson-City, 1872.)
  9. D’après un relevé fait par M. Ernest Leenhardt, de Montpellier, la somme totale des vins de France expédiés aux États-Unis en 1867 n’était que de 132 768 hectolitres, sur lesquels 65 596 hectolitres vins fins (de la Gironde) et vins de liqueurs, ces derniers au tarif de 68 francs ou 136 l’hectolitre de droits, plus 25 ad valorem.

    La note suivante, empruntée aux documens officiels et que me communique M. Henri Pagezy, président de la chambre de commerce de Montpellier, démontre que nos exportations ont augmenté depuis 1867.

    Exportation de vins de France aux États-Unis.

    1873. hectolitres 1872. hectolitres 1871. hectolitres
    Vins de la Gironde en fûts 110 317 112 385 111 471
    Id. en bouteilles 7 953 6 689 7 325
    Vins ordinaires en fûts autres que de la Gironde 83 220 121 901 117 847
    Id. en bouteilles 24 306 29 848 15 261
    Vins de liqueurs en fûts 5 505 6 933 2 736
    Id. en bouteilles 1 504 2 889 1 187
    Totaux 232 805 280 645 255 827


    Ces exportations représentent une valeur d’environ 23 millions de francs (la différence des prix compensant la différence des qualités).

  10. D’après M. Bush, il se fabrique encore par an environ 60 millions de gallons de whisky aux États-Unis, mais heureusement la consommation et la production sont en décroissance (en raison de l’usage plus grand du vin). C’est ce que montrent les chiffres suivans de production de cette liqueur dans l’état de Kentucky : dans la saison de 1868-1869, 9 853 173 gallons ; de 1869 à 1870, 6 791 623 gallons ; de 1870 à 1871, 4 millions de gallons.
  11. Le même viticulteur distingué, qui a tant fait pour l’étude du phylloxéra, songeait dès le mois de juillet 1869 à la possibilité de greffer nos vignes sur des plantes de la même famille, par exemple sur la vigne vierge, dont les racines pourraient, pensait-il, se trouver réfractaires au phylloxéra.