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Le Piccinino/Chapitre 10

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X.

PROBLÈME.

― Mais, enfin, d’où vient cette amitié de la princesse, reprit Michel après une pause, et quel service lui as-tu jamais rendu pour qu’elle te fasse de pareils présents ?

― Aucun. Mon père, qui est bien avec elle, m’a emmenée un jour au palais pour me présenter. Je lui ai plu ; elle m’a fait mille caresses ; elle m’a demandé mon amitié, je la lui ai promise et donnée tout de suite. J’ai passé la journée toute seule avec elle à me promener dans sa villa et dans ses jardins. Depuis ce temps-là, j’y vais quand je veux, et je suis toujours sûre d’être bien reçue.

― Et tu y vas souvent ?

― Je n’y suis encore retournée que deux fois, car il n’y a pas longtemps que j’ai fait connaissance avec elle. Depuis huit jours, je sais que le palais a été sens-dessus-dessous pour les apprêts de ce bal, et j’aurais craint de gêner ma chère Agathe dans un moment où elle avait sans doute beaucoup d’occupations. Mais j’irai dans deux ou trois jours.


Mais la princesse n’était pas seule… (Page 28.)

― Ainsi, voilà tout le mystère ? Pourquoi te faisais-tu prier pour me le dire ?

― Ah ! parce que la princesse m’a dit en me quittant : « Mila, je te prie de ne parler à personne de la bonne journée que nous avons passée ensemble, et de l’amitié que nous avons contractée. J’ai mes raisons pour te demander le secret là-dessus. Tu les sauras plus tard, et je sais que je peux compter sur ta parole, si tu veux bien me la donner. » Tu penses bien, Michel, que je ne la lui ai pas refusée ?

― Fort bien ; mais tu y manques, maintenant.

― Je n’y manque pas. Tu n’es pas un autre pour moi, et certainement la princesse n’a pas compté que j’aurais un secret pour mon frère ou pour mon père.

― Mon père sait donc tout cela ?

― Certainement, je lui ai bien vite tout raconté.

― Et il n’a été ni surpris ni inquiet de ce caprice de la princesse ?

― Et pourquoi surpris ? C’est ta surprise qui est singulière et un peu impertinente, Michel. Est-ce que je ne peux pas inspirer de l’amitié, même à une princesse ? Et pourquoi inquiet ? Est-ce que l’amitié n’est pas une bonne et douce chose ?

― Mon enfant, je suis cependant, sinon inquiet, du moins étonné de cette amitié-là, moi. Dis-moi quelque chose qui me l’explique, au moins ? Notre père a donc rendu quelque grand service à la princesse Agathe ?

― Il a fait beaucoup de belles peintures de décor dans le palais. Il a fait des feuillages superbes dans la salle à manger, entre autres.

― J’ai vu tout cela ; mais il est bien payé. La princesse l’a pris en amitié pour son activité et son désintéressement, n’est-ce pas ?

― Oui, cela doit être. Tous ceux qui voient mon père pendant quelque temps, ne l’aiment-ils pas ?

― C’est juste. Allons, c’est à cause de notre digne père que tu inspires tant d’intérêt à cette grande dame !

― Oh ! ce n’est pas une grande dame, va, Michel ! c’est une bonne femme, une excellente personne.

― Et qu’a-t-elle pu te dire, à toi, enfant, durant toute une journée ?

― Elle m’a fait mille questions, sur moi, sur mon père, sur toi, sur notre séjour à Rome, sur tes occupations, sur notre vie de famille, sur nos goûts. Je crois qu’elle m’a fait raconter notre histoire, jour par jour, depuis que je suis au monde ; à tel point que j’étais fatiguée, le soir, d’avoir tant parlé.

― Elle est donc terriblement curieuse, cette dame ; car, que lui importe tout cela ?

― Tu m’y fais songer ; oui, je la crois un peu curieuse ; mais il y a du plaisir à lui répondre : elle vous écoute avec tant d’intérêt, et elle est si aimable ! Tiens, ne m’en dis pas de mal, je me fâcherais contre toi !

― Eh bien, n’en parlons plus, et Dieu me préserve de te faire connaître la méfiance et la crainte, à toi, mon beau cœur d’ange ! Va te coucher ; mon père m’attend. Demain, nous causerons encore de ton aventure, car c’est déjà une aventure merveilleuse dans ta vie que cette grande amitié contractée avec une belle princesse… qui ne pense pas plus à toi, à l’heure qu’il est, qu’à la dernière paire de pantoufles qu’elle a mise… N’importe ! ne prends pas un air offensé. Dans un jour de solitude et de désœuvrement, il se pourra que la princesse de Palmarosa te fasse venir pour s’amuser encore de ton caquet.

― Vous ne savez pas ce que vous dites, Michel. La princesse n’est point désœuvrée, et, si vous voulez le prendre ainsi, je vous dirai que, quoique bonne, elle passe pour être assez froide avec les gens comme nous. Les uns disent qu’elle est haute, d’autres qu’elle est timide. Le fait est qu’elle parle toujours avec douceur et politesse aux ouvriers et aux serviteurs qui l’approchent, mais qu’elle leur parle si peu, si peu !… qu’en vérité elle est renommée pour cela, et que des gens qui ont travaillé pour elle, durant des années, n’ont pas su la couleur de ses paroles et l’ont à peine vue dans sa propre maison. Ainsi, son amitié pour mon père et pour moi n’est pas banale ; c’est de l’amitié véritable, et vos moqueries ne m’empêcheront pas d’y compter. Bonsoir, Michel, je ne suis pas trop contente de toi, ce soir ; je ne t’ai jamais vu cet air railleur. Tu as l’air de me dire que je ne suis qu’une petite fille et qu’on ne peut pas m’aimer !

― Ce n’est pas là ma pensée, en ce qui me concerne, toujours ! puisque, toute petite fille que tu es, je t’adore !

― Comment dis-tu cela, mon frère ? Tu m’adores ? c’est beau, ce mot-là. Embrasse-moi. »

L’enfant vint se jeter dans ses bras. Michel l’y pressa tendrement, et comme elle appuyait sa belle tête brune sur son épaule, il baisa les longs cheveux qui retombaient sur le dos à demi nu de la jeune fille.

Mais tout à coup il la repoussa avec un frémissement douloureux. Toutes les pensées brûlantes qui avaient agité son cerveau une heure auparavant se présentaient à lui comme un remords, et il lui semblait que ses lèvres n’étaient plus assez pures pour bénir sa petite sœur.

Il se vit à peine seul, qu’il franchit tout d’un trait la porte de la vieille maison qu’il habitait, sans avoir daigné fermer celle de sa chambre. À vrai dire, il ne s’aperçut pas de la distance qu’il franchissait, et, toujours poursuivi par ses rêves, il s’imagina passer de plain-pied du palier de sa mansarde au péristyle de marbre de la villa. Il y avait pourtant un mille de chemin à peu près entre ce palais et les dernières maisons du faubourg de Catane.

La première figure qui frappa ses regards, comme il allait entrer dans la salle, fut celle de l’inconnu qui l’avait occupé au moment d’en sortir. Ce jeune homme se retirait lentement en s’essuyant le front avec un mouchoir garni de dentelles. Michel, intrigué, et se demandant si ce n’était point une femme déguisée, l’accosta résolûment. « Eh bien ! mon maître, lui dit-il, avez-vous réussi à voir la princesse Agathe ? »

L’inconnu, qui paraissait absorbé dans ses pensées, releva brusquement la tête, et lança à Michel un regard d’une défiance et même d’une malveillance si étranges, que le jeune homme en eut comme une sensation de froid. Ce n’était pas là le regard d’une femme, mais bien celui d’un homme énergique et irascible. Le sentiment de l’hostilité est étranger aux jeunes cœurs, et celui de Michel se serra comme à une douleur imprévue. Il lui sembla que l’inconnu faisait le geste de chercher un couteau dans son gilet de satin broché d’or, et il s’arrêta pour suivre ses mouvements avec surprise.

« D’où vient, lui dit l’autre de sa voix douce qui contrastait avec un accent de colère et de menace, que vous étiez tout à l’heure un ouvrier, et qu’à présent vous êtes un gentilhomme ?

― C’est que je ne suis ni l’un ni l’autre, répondit Michel en souriant ; je suis un artiste employé au palais. Êtes-vous rassuré ? ma question paraît vous avoir choqué beaucoup. Pourtant, une question en vaut une autre. Ne m’en aviez-vous pas fait une sans me connaître ?

― Avez-vous l’intention de railler, Monsieur ? reprit, l’inconnu, qui s’exprimait en bon italien, sans aucun accent qui pût justifier l’origine grecque ou égyptienne que Barbagallo lui avait attribuée.

― Pas le moins du monde, répondit Michel, et si je vous ai adressé la parole, pardonnez à un mouvement de curiosité qui n’avait rien de malveillant.

― Curiosité ? pourquoi curiosité ? reprit l’inconnu en serrant ses dents et ses paroles d’une manière tout indigène.

― Ma foi ! je n’en sais rien, répondit Michel. Voilà bien trop d’explications pour une parole oiseuse ; je n’ai pas eu l’intention de vous blesser. Si votre mécontentement persiste, ne cherchez pas de prétextes pour engager une querelle, je n’ai pas l’intention de reculer.

― N’est-ce pas vous plutôt qui voudriez me chercher querelle ? répondit l’inconnu en lui lançant un regard plus sombre que le premier.

― Ma foi ! Monsieur, vous êtes fou, dit Michel en haussant les épaules.

― Vous avez raison, repartit l’inconnu, car je m’arrête ici à écouter les discours d’un sot. »

À peine cette parole fut-elle lâchée, que Michel s’élança vers l’inconnu avec la résolution soudaine de lui donner un soufflet. Mais, craignant de frapper une femme, car le sexe du personnage lui paraissait encore suspect, il s’arrêta ; et il s’en applaudit en voyant cet être problématique s’enfuir et disparaître si vite que Michel ne put comprendre quelle direction il avait prise, et crut avoir fait un rêve de plus.

« Assurément, se dit-il, je suis, ce soir, assiégé par des fantômes. »

Mais à peine fut-il en présence d’êtres réels qu’il recouvra la notion de la réalité. On lui demanda sa carte d’entrée. Il se nomma.

« Ah ! Michel ! lui dit le gardien de la porte, je ne te reconnaissais pas. Tu es si brave ! Tu as l’air d’un invité. Passe, mon garçon, et fais bien attention aux lumières. Le feu prendrait si vite aux jolis oripeaux que tu as tendus sur nos têtes ! Il paraît qu’on te donne de grands éloges. Tout le monde dit que les figures sont faites de main de maître ! »

Michel fut offensé d’être tutoyé par un valet, offensé d’être rappelé à l’office de pompier, et secrètement flatté pourtant d’avoir obtenu un succès qui faisait déjà la nouvelle de l’antichambre.

Il se glissa dans la foule, espérant passer inaperçu et gagner quelque recoin d’où il pourrait voir et entendre à son aise ; mais il y avait tant de monde dans la grande salle, qu’on se froissait et se marchait sur les pieds. Il se trouva porté à l’autre extrémité de cette vaste construction sans se rendre compte du mouvement que la masse compacte lui imprimait, et arriva ainsi au pied du grand escalier. Là seulement il put s’arrêter, haletant, et ouvrir ses yeux, ses narines, ses oreilles, son âme, au spectacle enchanteur de la fête.

Placé à une certaine élévation sur les gradins fleuris et ombragés, il pouvait embrasser d’un coup d’œil, et les danses qui tournoyaient autour des fontaines, et les spectateurs qui s’entassaient et s’étouffaient pour regarder les danses. Que de bruit, de lumière et de mouvement à éblouir et à faire tourner une tête plus mûre que celle de Michel ! que de belles femmes, de parures merveilleuses, de blanches épaules et de chevelures splendides ! que de grâces majestueuses ou agaçantes ! que de gaieté feinte ou réelle ! que de langueurs jouées ou mal dissimulées !

Michel fut enivré un instant ; mais, quand l’ensemble commença à s’éclaircir et à se détailler sous ses yeux, quand il se demanda laquelle de ces femmes serait, à son sens, un modèle idéal, il reporta ses regards vers les figures qu’il avait peintes au plafond et fut plus content, l’orgueilleux ! de son œuvre que de celle de Dieu.

Il avait rêvé la beauté parfaite. Il avait cru la trouver sous ses pinceaux. Il s’était probablement trompé ; car il est impossible de créer une image divine sans la revêtir de traits humains, et rien sur la terre n’est doué d’une perfection absolue. Quoi qu’il en soit, Michel, encore hésitant et maladroit dans son art, sous plusieurs rapports, avait approché, autant que possible, de la beauté vraie dans ses types. C’était là ce qui frappait tous ceux qui regardaient son œuvre ; ce fut là surtout ce qui le frappa lui-même lorsqu’il chercha, dans la réalité, la personnification de ses idées. Sur la quantité, il ne vit que deux ou trois femmes qui lui parurent véritablement belles, et encore eût-il voulu les tenir sur sa toile, pour ôter à l’une ou donner à l’autre certain contour ou certaine teinte, qui lui paraissait manquer de plénitude ou de pureté.

Il se sentit alors très-froid, froid comme un artiste qui analyse, et il reconnut que la physionomie humaine rachetait seule par l’expression de la vie ce qui manquait à la perfection des linéaments. « J’ai inventé de plus belles têtes, se dit-il, mais elles ne sont pas vraies. Elles ne pensent pas, elles ne respirent pas. Elles n’aiment pas. Il vaudrait mieux qu’elles fussent moins régulières et plus animées. En roulant ces toiles demain, je les crèverai toutes, et désormais je modifierai, je bouleverserai peut-être toutes les notions d’après lesquelles je me suis dirigé jusqu’ici. »

Et il ne s’occupa plus de chercher l’idéal de la forme parmi les danseuses vivantes qu’il étudiait, mais le mouvement, la grâce, l’attitude du corps, l’expression du regard et du sourire, en un mot, le secret de la vie.

Ravi d’abord, il se sentit encore une fois refroidi en prenant chaque être en particulier. Probablement il existe chez les femmes et chez les hommes beaucoup d’âmes naïves ; mais il n’est guère de figures naïves dans un bal du grand monde. On s’y compose un maintien presque toujours opposé à son propre caractère, soit qu’on cherche ou qu’on craigne les regards. Michel crut voir que les uns cachaient hypocritement leur vanité, que les autres l’étalaient avec arrogance ; que telle jeune fille, qui voulait paraître pudique, avait un fonds d’audace ; que telle femme, qui voulait sembler amoureuse, était froide et blasée ; que la gaieté de celle-ci était morne, et la mélancolie de celle-là minaudière. Un parvenu voulait avoir l’air noble ; un noble voulait avoir l’allure populaire. Tout le monde posait plus ou moins. Les plus humbles cherchaient à se donner de l’aplomb, et l’intéressante timidité elle-même se contraignait pour éviter la gaucherie qui triomphait de ses efforts.

Michel vit passer quelques jeunes ouvriers de sa connaissance. Ils vaquaient au service qu’ils avaient accepté, et se faisaient remarquer par leur bonne mine et quelque chose de pittoresque dans l’arrangement de leur toilette de gala. L’intendant les avait choisis évidemment parmi les plus présentables, et ils le savaient bien : car, eux aussi, se maniéraient ingénument : l’un avançait alternativement chaque épaule pour en déployer la vaste carrure ; l’autre ne perdait pas un pouce de sa haute taille en passant auprès de maint petit grand personnage ; un troisième raidissait l’arc de ses sourcils pour montrer aux belles dames un œil brillant comme l’escarboucle.

Michel s’étonna de voir ces garçons se transformer de la sorte et perdre les avantages de leur belle prestance ou de leur agréable extérieur par une affectation involontaire, mais à coup sûr ridicule. « Je savais bien, pensa-t-il, que tous les hommes cherchaient ardemment l’approbation dans quelque classe et dans quelque genre que ce fût. Mais pourquoi ce besoin d’attirer les regards nous ôte-t-il tout à coup le charme ou la dignité de nos manières ? Serait-ce que le désir est immodéré, ou que le but est méprisable ? Faut-il nécessairement que la beauté s’ignore pour ne rien perdre de son éclat ? Ou bien suis-je seul doué d’une insupportable clairvoyance ? Où est le plaisir enthousiaste que je croyais trouver ici ? Au lieu de subir l’action des autres, j’exerce la mienne sur moi-même pour juger sèchement tout ce qui frappe mes regards et m’ôter toute jouissance extérieure ! »

À tant regarder et à tant comparer, Michel avait oublié le principal but de sa présence au bal. Il se rappela enfin qu’il voulait surtout étudier avec calme une certaine figure, et il allait se disposer à monter le grand escalier et à parcourir l’intérieur du palais, où tout était ouvert et éclairé, lorsqu’en se retournant il vit, à deux pas de lui, un détail de la fête, dont il avait oublié d’observer l’effet.

C’était une grotte en rocaille, qui formait, sous le profil du grand escalier, un assez vaste enfoncement. Lui-même avait orné de coquillages, de branches de corail et de plantes pittoresques ce frais réduit, au fond duquel une naïade d’albâtre versait son urne dans une vaste conque toujours pleine d’eau limpide et courante.

Le goût que Michel avait montré dans tous les détails dont il avait été chargé, avait déterminé le majordome à lui laisser arranger beaucoup de choses à sa guise ; et, comme il avait trouvé cette naïade charmante, il s’était plu à placer dans sa grotte les plus jolis vases, les plus fraîches guirlandes et les plus beaux tapis. Il avait bien perdu une heure à encadrer la conque nacrée d’une bordure de mousse fine et douce comme du velours, à choisir et à disposer avec grâce et mollesse des touffes d’iris, de nénuphar ; et de ces longues feuilles rubanées qui s’harmonisent si bien avec les mouvements onduleux des eaux courantes.

Maintenant la grotte était éclairée d’une pâle lumière cachée derrière des feuillages, et, comme tout le monde était occupé à voir la danse, l’entrée en était libre. Michel y entra furtivement ; mais, à peine y eut-il fait trois pas, qu’il vit au fond une personne assise ou plutôt couchée, dans le demi-jour, aux pieds de la naïade. Il se dissimula précipitamment derrière une saillie du rocher, et il allait se retirer lorsqu’une invincible fascination le retint.