Le Pilote (Cooper)/33

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 3p. 378-398).


CHAPITRE XXXIII.


L’escadre ennemie engage le combat avec fureur : c’est avec une fureur égale qu’il la reçoit. Enfin, il y eut tant de sang versé que ses forces s’épuisèrent. Qui peut résister longtemps à des milliers d’ennemis ?
Chant de guerre espagnol.


Nous ne pouvons retarder notre récit pour décrire en détail les scènes que la surprise, excitée par la relation de tout ce qui s’était passé à l’abbaye de Sainte-Ruth et dans les environs, produisit parmi les marins restés sur la frégate, et qui se groupaient autour de leurs compagnons revenus avec gloire d’une expédition sur la terre. Pendant près d’une heure, on n’entendit que le tumulte d’un mouvement général qui avait lieu dans toutes les parties du vaisseau, et les officiers écoutaient avec un silence indulgent cette gaieté bruyante. Mais tout rentra dans l’ordre accoutumé après le déjeuner. On fit, suivant l’usage, l’appel de ceux qui devaient être de quart, et la plupart de ceux que leur devoir n’obligeait pas à rester sur le pont profitèrent de ce moment de repos pour réparer le manque de sommeil de la nuit précédente.

On ne faisait pourtant encore aucun préparatif pour mettre la frégate sous voiles, quoique les officiers inférieurs eussent remarqué que le capitaine, le premier lieutenant et le mystérieux pilote avaient eu une longue conférence pour déterminer, comme ils le pensaient, ce qu’on avait à faire. Le dernier jeta plusieurs fois un regard inquiet vers l’horizon du côté de l’est, l’examinant attentivement avec son télescope, et tournant ensuite les yeux avec un mouvement d’impatience vers le brouillard épais qui, couvrant l’Océan du côté du sud, opposait à la vue une barrière impénétrable.

Vers le nord et du côté de la terre l’air était pur, et sur toute l’étendue de mer qu’on pouvait apercevoir il n’existait pas un seul point qui se distinguât de sa surface. Mais du côté de l’est on avait découvert à une très-grande distance une petite voile blanche qui s’élevait graduellement sur l’Océan, et qui prenait peu à peu l’apparence d’un bâtiment d’un certain port. Tous les officiers qui se trouvaient sur le gaillard d’arrière avaient examiné tour à tour cette voile éloignée, et avaient hasardé leur opinion sur la nature et la destination de ce bâtiment. Catherine Plowden elle-même, qui était sur le tillac avec sa cousine, jouissant des beautés nouvelles de la mer, avait été tentée de se servir du télescope pour examiner ce navire.

— C’est sans doute, dit Griffith, quelque bâtiment charbonnier qui a été jeté en pleine mer par le dernier ouragan, et qui cherche à se rapprocher des côtes. Si le vent reste au sud et qu’il n’entre pas dans ce banc de brouillard, nous pouvons lui donner la chasse et avoir une provision de charbon avant deux heures d’ici.

— Je crois qu’il a la proue tournée vers le nord et qu’il suit le vent, dit le pilote d’un air pensif. Si ce Dillon a réussi à faire arriver son exprès assez loin sur la côte, l’alarme a été donnée, et il faut nous tenir sur nos gardes. Le convoi de la Baltique est maintenant dans la mer du Nord, et quelqu’un des cutters de la côte peut aisément lui avoir porté avis de notre présence dans ces parages. Je voudrais pouvoir redescendre au sud jusqu’à la hauteur du Helder.

— En ce cas nous perdons cette marée qui porte au vent ! s’écria Griffith avec un mouvement d’impatience. N’avons-nous pas le cutter qui peut marcher en vigie ? D’ailleurs si nous nous enfonçons dans ce brouillard, nous perdrons l’ennemi de vue, si c’est un ennemi ; et convient-il à une frégate américaine de fuir devant ses ennemis ?

Une expression de hauteur anima le regard du pilote ; mais il reprit presque aussitôt son air calme, et il hésita avant de répondre, comme un homme luttant contre ses passions.

— Si la prudence et le service des États-Unis l’exigent, dit-il, cette fière frégate elle-même doit se retirer devant le plus humble de ses ennemis. Mon avis, capitaine Munson, est que vous forciez de voiles et que vous montiez au vent, et comme M. Griffith vient de le suggérer, que vous donniez ordre au cutter de nous précéder en s’avançant davantage du côté de la terre.

Le vieux capitaine, qui attendait évidemment le conseil du pilote pour prendre un parti, chargea sur-le-champ son premier lieutenant de donner les ordres nécessaires pour exécuter ces différentes mesures. En conséquence, l’Alerte, qui avait été mis sous le commandement du plus jeune lieutenant de la frégate, nommé Somers, fut bientôt sous voiles, et, fondant les ondes avec légèreté, il ne tarda pas à entrer dans le banc de brouillard où on le perdit de vue. Cependant on déploya lentement les voiles de la frégate, car on ne jugea pas nécessaire d’éveiller pour cette manœuvre les hommes de l’équipage qui dormaient encore ; et, suivant son petit bâtiment de conserve, le navire s’avança contre le vent, qui à la vérité était presque sans force.

Le calme du service régulier avait succédé au tumulte qui avait régné pendant le déploiement des voiles ; et comme les rayons du soleil tombaient obliquement sur les côtes qu’on apercevait à quelque distance, Griffith s’amusait à écouter Cécile et Catherine qui cherchaient à reconnaître quelques éminences qu’elles prétendaient être dans le voisinage de l’abbaye de Sainte-Ruth.

Barnstable, qui avait repris son ancien poste de second lieutenant de la frégate, se promenait de l’autre côté du gaillard d’arrière, tenant sous son bras le porte-voix qui annonçait qu’il était chargé en ce moment de diriger la course du vaisseau, et maudissant au fond du cœur le devoir qui l’empêchait d’être à côté de sa maîtresse.

Dans ce moment de tranquillité générale, quand le bruit des vagues qui frappaient la proue de la frégate n’était interrompu que par celui de quelques conversations tenues à demi-voix, l’explosion d’un coup de canon de petit calibre rompit la barrière de brouillards et se fit entendre à bord du vaisseau.

— C’est le cutter ! s’écria Griffith à l’instant même.

— Bien sûrement, dit le capitaine, Somers ne peut être assez indiscret pour souffler ses canons après l’ordre qu’il a reçu d’être prudent.

— Il n’est pas question ici de souffler des canons, dit le pilote en faisant un effort presque surnaturel, mais inutile, pour percer l’obscurité du brouillard. Ce canon était chargé à boulet, et le coup a été tiré pour nous donner un signal. Ne voit-on rien dans vos hunes, monsieur Barnstable ?

Le lieutenant de quart héla le matelot qui était dans la hune du grand mât, et lui demanda s’il ne voyait rien dans la direction du vent. La réponse qu’il reçut fut que le brouillard empêchait qu’on pût rien découvrir de ce côté, mais que la voile qu’on voyait à l’est était un vaisseau ayant le vent largue.

Le pilote secoua la tête en apprenant cette nouvelle, et cependant il persista encore à voguer plus avant vers le sud. Il se retira à l’écart pour conférer seul avec le capitaine, et ils étaient encore à délibérer quand on entendit un second coup de canon, qui ne laissa plus aucun doute que ce ne fût un signal de l’Alerte, pour attirer l’attention de la frégate.

— Peut-être, dit Griffith, il veut nous faire connaître sa position ou s’assurer de la nôtre, nous croyant aussi perdus dans le brouillard.

— Voyez ! s’écria Catherine avec la vivacité de la jeunesse, voyez, Merry ! voyez, Barnstable ! quel bel effet produit cette vapeur qui semble vouloir former des guirlandes au-dessus de la ligne de brouillard, et s’élever jusqu’au ciel en pyramide majestueuse.

— Former des guirlandes ! s’élever en pyramide ! répéta Barnstable. De par le ciel ! c’est un bâtiment de haut-bord ayant toutes ses voiles déployées. Il n’est guère qu’à un mille de nous, et ayant le vent favorable, il s’avance comme un cheval de course. Maintenant nous savons pourquoi Somers nous a parlé.

— Oui, oui, dit Griffith, et voici l’Alerte qui sort du brouillard en se dirigeant vers la terre.

Le pilote examinait aussi ce vaisseau très-attentivement, et il dit avec son calme ordinaire : — Ce n’est pas un bâtiment de peu d’importance que couvrent toutes ces voiles, capitaine Munson. Messieurs, il est temps de changer de marche et de prendre le vent.

— Quoi ! avant que nous sachions devant qui nous fuyons ! s’écria Griffith. Je réponds sur ma vie que le roi George n’a pas un seul vaisseau qui, seul contre nous, ne soit fatigué du jeu avant d’avoir fini la partie de boules.

La fierté du jeune homme plia sous le regard sévère que lui lança le pilote, et quoiqu’il souffrît intérieurement, il se tut tout à coup.

— Le même œil qui a découvert les voiles au-dessus du brouillard, dit le pilote, aurait pu distinguer aussi le pavillon de vice-amiral qui s’approche encore davantage du firmament ; et l’Angleterre, malgré toutes ses fautes, est trop judicieuse pour donner à un officier de ce rang le commandement d’une seule frégate, ou pour confier à un simple capitaine celui d’une escadre. Elle sait apprécier ceux qui versent leur sang pour elle, et c’est ainsi qu’elle est bien servie. Croyez-moi, capitaine Munson, ce symbole d’un haut grade et ces voiles nombreuses ne couvrent rien moins qu’un vaisseau de ligne.

— c’est ce que nous verrons, Monsieur, c’est ce que nous verrons, dit le vétéran, qui à l’approche du danger parut prendre un caractère plus décidé. Faites battre l’appel, monsieur Griffith ; car nous n’avons que des ennemis à attendre dans ces parages.

L’ordre fut donné sur-le-champ, et Griffith dit ensuite avec un zèle plus modéré :

— Si M. Gray ne se trompe pas, nous aurons à remercier le ciel d être si légers de quille.

Le bruit qu’un vaisseau ennemi était à peu de distance de la frégate était déjà descendu par les écoutilles, et au premier coup de tambour tout fut en activité à bord du navire. Les marins se précipitèrent à bas de leurs hamacs, les plièrent rapidement et montèrent sur le pont, où ils s’arrangèrent dans les filets de bastingage, pour coopérer à la défense de la partie supérieure du vaisseau de ligne.

Pendant que cette scène tumultueuse se passait, Griffith donna un ordre secret à Merry, qui disparut aussitôt et alla conduire ses deux cousines en lieu de sûreté, c’est-à-dire à fond de cale.

Les canons furent mis en état de service immédiat ; les cloisons furent abattues ; on retira de la grande cabane tout le mobilier qui s’y trouvait, et l’on rangea sur le pont une ligne non interrompue de pièces de canon formant une batterie navale formidable, prête à tonner au premier signal ; on ouvrit les caisses qui contenaient les armes, et l’on fit en divers endroits sur le tillac des dépôts de piques, de coutelas, de pistolets, et de toutes les armes usitées pour l’abordage ; on prépara les drisses et les élingues, en un mot on fit tous les apprêts nécessaires pour le combat avec une promptitude et une dextérité merveilleuses, quoique tout se passât avec une apparence de désordre et de confusion qui semblait changer la frégate en une seconde tour de Babel. Quelques minutes suffirent pour tous les préparatifs, après quoi on entendit la voix des marins qui répondaient à l’appel qu’en faisaient les officiers pour placer chacun à son poste. Peu a peu le navire devint silencieux comme le tombeau, et quand Griffith ou le capitaine trouvait nécessaire de donner quelque ordre, c’était d’une voix plus basse et plus calme que de coutume.

Pendant ce temps la marche du vaisseau avait changé, et il traçait une ligne oblique, divergente qui l’écartait de celle que suivait l’ennemi, quoiqu’on évitât avec grand soin jusqu’au dernier moment d’avoir l’air de le fuir. Lorsqu’on n’eut plus rien à faire, tous les yeux se fixèrent sur ces grandes voiles qu’on voyait de temps en temps s’élever au-dessus de la masse du brouillard, et dirigées évidemment vers le nord. Enfin le nuage épais qui couvrait la surface de l’Océan du côté du midi s’entrouvrit, et l’on en vit sortir les longues vergues du mât de beaupré du vaisseau ennemi, qui une tarda pas à se montrer lui-même tout entier. Une masse de vapeurs humides parut s’attacher un moment à ses agrès ; mais la marche rapide du navire les laissa bientôt en arrière, et rien n’empêcha plus d’en distinguer parfaitement toutes les parties.

— Une, deux, trois rangées de dents, dit Boltrope à demi-voix en considérant les trois rangs de canons pour lesquels ce vaisseau était percé ; c’est un vaisseau à trois ponts ! Jack Manly montrerait sa poupe à un pareil drôle, et le pirate écossais lui-même allongerait ses enjambées pour l’éviter !

— La barre tout au vent, quartier-maître, s’écria le capitaine Munson ; il n’y a pas à hésiter avec un tel ennemi à un quart de mille ! Faites donner le coup de sifflet pour faire monter tout le monde, monsieur Griffith, et mettez le vaisseau sous toutes voiles, depuis les pommes de girouettes jusqu’aux bonnettes basses. Dépêchez-vous, Monsieur, La barre tout au vent, vous dis-je, diable ! ferme au gouvernail !

La vivacité extraordinaire du vieux commandant produisit sur l’équipage le même effet qu’une voix qui serait sortie du sein des mers. On n’attendit pas les signaux ordinaires du contre-maître et du tambour, et les canonniers eux-mêmes quittèrent leur poste pour aider à la manœuvre. Il y eut une minute ou deux de confusion qu’un œil inexpérimenté aurait regardée comme du plus mauvais présage pour la frégate ; et pendant ce court intervalle on vit se déployer sur la hauteur des mâts ces voiles légères qui s’élevaient bien au-dessus des voiles ordinaires, et dont l’ombre se projetait sur la mer des deux côtés du bâtiment.

Pendant le moment d’inaction qui suivit cette manœuvre soudaine, la brise qui avait amené le vaisseau à trois ponts se fit sentir avec plus de force aux voiles de la frégate ; elle marcha avec plus de rapidité, et parut évidemment gagner du terrain sur son dangereux ennemi.

— Le brouillard se lève, s’écria Griffith ; que le vent nous favorise seulement pendant une heure, et nous serons hors de portée.

— Ces vaisseaux de quatre-vingt-dix pièces de canon ont la portée longue, dit le capitaine Munson assez bas pour n’être entendu que du pilote et du premier lieutenant, et nous aurons quelques amorces à brûler.

Le pilote surveillait tous les mouvements de l’ennemi, et il s’écria :

— Il voit déjà que nous lui montrons les talons, et il fait ses préparatifs. Nous serons bien heureux si nous échappons à une bordée. Embardez un peu la frégate, monsieur Griffith ; touchez légèrement le gouvernail ; si nous sommes enfilés de long, nous sommes perdus.

Le capitaine sauta sur le couronnement de la poupe avec l’activité d’un jeune homme, et vit en un instant que les conjectures du pilote étaient fondées.

Pendant quelques minutes, les deux vaisseaux ne parurent occupés qu’à surveiller respectivement les mouvements l’un de l’autre, le navire anglais faisant de temps en temps de légères déviations de la ligne qu’il suivait ; et quand il voyait que l’ennemi devinait ses intentions, il prenait une direction opposée. Enfin une manœuvre soudaine et décisive annonça clairement aux Américains par quelle bordée ils devaient s’attendre à être attaqués.

Comme si ce moment de crise eût été trop pressant pour permettre l’usage de la parole, le capitaine fit avec le bras un signe expressif à son premier lieutenant pour lui indiquer la manœuvre qu’il devait faire pour éviter le danger, et Griffith le comprit parfaitement. Les deux navires virèrent au vent en même temps, la proue tournée vers la terre, et les larges flancs du vaisseau à trois ponts percé de sa triple batterie, tournés vers son ennemi, vomirent un déluge de feu et de fumée qui fut suivi d’une explosion près de laquelle le sourd mugissement de l’Océan endormi n’était rien. Les plus braves marins qui se trouvaient à bord de la frégate frémirent en entendant siffler l’ouragan chargé de fer qui passait sur leurs têtes et au milieu d’eux, et tous les yeux semblaient frappés d’un étonnement stupide, et vouloir suivre dans leur vol ces instruments rapides de destruction. La voix du capitaine Munson se faisait entendre à l’instant où l’éclair partit, et son bras agitait son chapeau dans la direction qu’il voulait qu’on suivît dès que la bordée aurait produit son effet.

— Au gouvernail ! monsieur Griffith ! au gouvernail ! et reprenez…

Griffith avait prévu cet ordre, et il avait déjà fait le mouvement nécessaire pour tourner la proue de la frégate dans sa première direction, mais surpris que son commandant ne finit pas sa phrase il leva les yeux sur lui, et vit son vieux capitaine qui tombait dans la mer, emporté par un boulet, son bras étendu agitant encore son chapeau, ses cheveux gris flottant au gré du vent et ses yeux exprimant déjà la dernière angoisse de la mort.

— Juste ciel ! s’écria le jeune lieutenant en courant vers le bord du vaisseau, où il arriva à temps pour voir disparaître le corps du vétéran sous les eaux teintes de son sang, un boulet l’a frappé ! mettez une barque en mer, vite ! la barge, le Tigre, le…

— Cela est inutile, dit le pilote d’une voix calme et ferme ; il a reçu la mort d’un guerrier et il repose dans le tombeau d’un marin. La frégate a repris le vent, et l’ennemi reste en arrière.

Ces mots rappelèrent Griffith à ses devoirs. Il détourna ses yeux du point de l’Océan que le sang du capitaine marquait encore et dont la frégate s’éloignait déjà, et il reprit le commandement du vaisseau avec un calme forcé.

— Ces boulets d’enfer nous ont coupé quelques cordages, dit le quartier-maître dont les yeux avaient toujours été fixés sur les vergues et sur les agrès ; ils ont fait tomber du grand mât une esquille qui serait assez grosse pour en faire un épissoir, et ils ont fait passer le jour à travers quelques-unes de nos voiles ; mais au total, ils ne nous ont pas fait grand mal. Et le capitaine Munson ! n’ai-je pas entendu dire qu’il a attrapé une égratignure ?

— Il est mort, Monsieur, répondit Griffith d’une voix encore pleine d’horreur ; il a été emporté par dessus le bord. C’est une raison de plus pour nous occuper de nos devoirs dans ce moment de crise.

— Mort ! répéta Boltrope surpris, et enterré dans une jaquette mouillée ! Eh bien ! il est encore heureux qu’il ne nous soit rien arrivé de pire. Du diable si je ne craignais pas qu’il ne restât pas un seul bâton debout sur tout le vaisseau !

Il faisait à peine cette réflexion consolante qu’il se mit à donner les ordres nécessaires pour réparer les légères avaries que la frégate avait souffertes, et il y apporta ce sang-froid et cette tranquillité qui faisaient de lui, sinon un ami bien tendre, du moins un homme inappréciable dans sa situation.

Griffith n’avait pas encore réussi à recouvrer tout le calme qui lui était nécessaire pour s’acquitter des nouveaux devoirs dont il se trouvait chargé si soudainement et par suite d’un événement si malheureux, quand il se sentit légèrement toucher le coude par quelqu’un qui était à côté de lui.

— Le capitaine anglais paraît se contenter de cette première bordée, dit le pilote ; et comme nous sommes meilleurs voiliers, il perd trop de terrain pour la redoubler, s’il est bon marin.

— Et cependant, répondit Griffith, comme il voit que nous nous éloignons si rapidement, il doit sentir que toutes ses espérances consistent à nous désagréer. Je crains qu’il ne se remette en chasse, et qu’il ne nous lâche encore quelques bordées. Il nous faudrait un quart d’heure pour nous mettre hors de portée, quand il resterait sur ses ancres.

— Il joue un jeu plus sûr. Ne voyez-vous pas que le navire que nous avons aperçu le premier du côté de l’est a le port d’une frégate ? Il n’y a pas de doute qu’ils fassent tous deux partie de la même escadre, et que l’exprès qui leur a été envoyé ne leur ait appris que nous étions dans ces parages. L’amiral anglais avait d’abord étendu sa ligne, monsieur Griffith, et maintenant qu’il voit qu’il a réussi il la resserre.

Griffith avait été trop occupé jusqu’alors du bâtiment à trois ponts pour songer à autre chose ; mais en entendant les observations du pilote, qui parlait avec sang-froid quoiqu’en homme qui sentait parfaitement le danger qu’on avait à craindre, il eut recours au télescope et examina avec soin la position et les manœuvres des divers navires qu’on avait en vue. Il lui parut certain que l’officier dont le pavillon flottait sur le haut du grand mât du vaisseau à trois ponts voyait la situation critique de la frégate à laquelle il donnait la chasse, sans quoi il n’aurait pas hésité à s’en rapprocher et à lui lâcher de nouvelles bordées. Mais la prudence lui inspirait le dessein d’ôter à son ennemi tout moyen de lui échapper, en le pressant de si près en arrière qu’il lui fût impossible de gagner la pleine mer en filant entre son propre vaisseau et la frégate de son escadre qui en serait la plus voisine.

Le lecteur le moins expérimenté en marine comprendra aisément cette manœuvre en suivant l’œil intelligent de Griffith qui parcourait successivement toutes les parties de l’horizon. À l’ouest étaient les côtes d’Angleterre, le long desquelles l’Alerte marchait autant qu’il était possible, tant pour se tenir droit par le travers de sa conserve que pour éviter la proximité dangereuse d’un ennemi trop redoutable. Du côté de l’est et à tribord de la frégate américaine était le navire qu’on avait vu le premier, qui montrait alors toutes les apparences hostiles d’un bâtiment de guerre, et qui, se dirigeant vers elle par une ligne convergente, s’en approchait rapidement. Enfin bien loin vers le nord-ouest, était un vaisseau qu’on distinguait à peine, mais sur les manœuvres duquel on ne pouvait se méprendre, pour peu que l’on connût la tactique navale.

— Je vois que nous sommes enfermés, dit Griffith en quittant le télescope, et je crois que le parti le plus prudent que nous puissions prendre est de nous rapprocher de terre, et de passer entre les côtes et le vaisseau amiral, au risque de quelques bordées.

— Pourvu qu’il vous laisse un haillon de voile, répliqua le pilote. Non, Monsieur, non, c’est une vaine espérance ; en dix minutes, il ne vous resterait que les planches de votre frégate ; son pont serait rasé ; Dieu sait même ce qui nous serait resté après la première bordée, si la plupart des boulets ne se fussent relevés en frappant une grosse vague ! Il faut mettre la plus grande distance que nous pourrons et le plus promptement possible entre le vaisseau à trois ponts et nous.

— Mais les frégates ? que ferons-nous des frégates ?

— Nous les combattrons ! répondit le pilote d’une voix ferme et déterminée, nous les combattrons ! Jeune homme, j’ai soutenu les étoiles de l’Amérique dans des circonstances plus difficiles que celle-ci, et je les ai soutenues avec honneur. Ne croyez pas que ma fortune m’abandonne.

— Nous aurons une heure de combat opiniâtre.

— C’est sur quoi nous pouvons compter ; mais j’ai vu des journées entières de combat sanglant, et je ne vous crois pas homme à trembler à la vue de l’ennemi.

— Permettez que je proclame votre nom en présence de tout l’équipage : il y répandra l’enthousiasme ; il paraîtra le gage de la victoire.

— Cela est inutile, répondit le pilote en réprimant par un geste le zèle ardent de Griffith. Je désire n’être connu qu’autant que je pourrai l’être d’une manière digne de moi. Je veux partager vos dangers, mais je ne veux pas vous dérober la moindre partie de votre gloire. Si nous en venons à un abordage, ajouta-t-il avec un sourire qui n’était pas sans orgueil, je me nommerai moi-même ; mon nom sera le cri de guerre, et vous verrez qu’il fera trembler les Anglais !

Griffith se soumit aux désirs du pilote ; et, après avoir délibéré avec lui pendant quelques instants sur les manœuvres qu’on exécuterait, il donna tous ses soins à la conduite du vaisseau. Le premier objet qui frappa ses yeux en quittant le pilote fut le colonel Howard, qui se promenait sur le tillac l’air radieux, le front élevé, semblant jouir d’avance d’un triomphe qui lui paraissait certain.

— Je crains, Monsieur, lui dit-il en s’avançant vers lui avec un air de respect, que vous ne trouviez bientôt la promenade sur le pont désagréable et dangereuse. Vos pupilles sont…

— Ne me parlez pas ainsi, Monsieur, dut le colonel en l’interrompant ; quel plaisir peut être plus agréable que celui de respirer le parfum de loyauté qui sort de ce beau vaisseau de Sa Majesté, que le vent nous apporte ? Vous parlez de danger ? Connaissez-vous assez peu le vieux George Howard pour croire qu’il n’en braverait pas mille pour voir ce symbole de rébellion se baisser devant le pavillon de notre roi légitime ?

— Si tel est votre désir, colonel Howard, répondit Griffith en se mordant les lèvres, tandis que quelques marins qui étaient à peu de distance l’écoutaient d’un air de surprise, je crois que vos vœux ne seront pas exaucés ; mais je vous donne ma parole que si ce fatal moment arrive vous en serez averti, et que nous forcerons vos mains à nous éviter cette tâche déshonorante.

— Et pourquoi pas dès à présent, Édouard Griffith ? demanda le colonel. Voici votre moment d’épreuve ; soumettez-vous à la clémence de la couronne, et abandonnez votre équipage à la merci du roi. En pareil cas, je n’oublierais pas que vous êtes le fils de l’ami intime de mon ami Harry ; croyez-moi, mon nom n’est pas sans crédit auprès des ministres. Et vous, fauteurs égarés et ignorants de la rébellion, mettez bas ces armes inutiles, ou préparez-vous à éprouver la vengeance de ces serviteurs puissants et victorieux de notre prince légitime !

— Retirez-vous, drôles ! retirez-vous ! cria Griffith aux marins qui, les yeux menaçants, s’attroupaient autour du colonel ; si l’un de vous ose s’en approcher, je le fais jeter à la mer.

Les marins se retirèrent à l’ordre de leur commandant, et le colonel, livré à son enthousiasme de loyalisme, n’en continua pas moins à se promener sur le tillac, sans s’inquiéter des regards courroucés qu’on dirigeait contre lui. Mais les marins eurent bientôt à s’occuper de soins plus importants.

Quoique le vaisseau de ligne fût alors à une grande distance, à demi caché par les vagues, et qu’en moins d’une heure, à compter de l’instant où il avait lâché sa bordée, on n’aperçût plus qu’un rang de ses canons, il n’en offrait pas moins un obstacle irrésistible à tout projet de retraite vers le sud. D’une autre part, le navire aperçu le premier s’était tellement approché que l’œil suffisait pour en suivre tous les mouvements. On voyait que c’était une frégate, mais moins forte que celle des Américains, qui s’en seraient aisément emparés s’ils n’avaient eu en vue deux autres vaisseaux ennemis qui, chacun de leur côté, s’avançaient assez rapidement vers le lieu de la scène.

Au commencement de la chasse, la frégate du congrès se trouvait à la hauteur d’une pointe située en face de l’abbaye de Sainte-Ruth ; mais en ce moment elle était arrivée à peu de distance des brisants entre lesquels notre histoire a commencé. La petite frégate anglaise était alors si près que le combat parut inévitable. Griffith n’avait pas perdu le temps, et il avait déjà fait toutes les dispositions nécessaires pour s’y préparer. Le tambour appela de nouveau chacun à son poste, et l’on cargua toutes les voiles qu’il n’était pas indispensable de conserver, comme un boxeur prêt à entrer dans la lice se dépouille d’une partie de ses vêtements. Dès que les Américains eurent fait ainsi connaître leur intention de ne pas chercher à fuir davantage, la frégate anglaise cargua à son tour quelques-unes de ses voiles, comme pour annoncer qu’elle acceptait le cartel.

— C’est une frégate en miniature, dit Griffith au pilote qui restait à côté de lui, prenant une sorte d’intérêt paternel à la manière dont le jeune lieutenant allait engager le combat.

— Il faut l’écraser d’un seul coup ! répondit le pilote, ne pas brûler une amorce avant que nos vergues touchent les siennes.

— Je vois qu’on prépare ses pièces de douze. Nous pouvons nous attendre à une bordée.

— Après avoir essuyé le feu d’un vaisseau de quatre-vingt-dix, nous ne devons pas craindre celui d’une frégate de trente-deux.

— À vos pièces, canonniers ! cria Griffith avec son porte-voix ; mais qu’on ne tire pas un coup sans ordre !

Cette précaution était nécessaire pour calmer l’ardeur de ses marins ; à peine Griffith cessait de parler que la frégate ennemie fut entourée d’un nuage de feu et de fumée, et tous ses canons firent tomber successivement une grêle de boulets sur les Américains. Dix minutes se passèrent ainsi, les deux frégates continuant à s’approcher sans que Griffith permît à son équipage de répondre à l’ennemi par un seul coup de feu. Ce court espace de temps parut un siècle à ses marins, et cependant le plus profond silence régnait sur leur bord : les blessés et les mourants retenaient même leurs plaintes, tant était forte l’influence de la discipline à laquelle était-habitué tout l’équipage. Les officiers donnaient leurs ordres d’un ton ferme et déterminé, mais le plus bas possible. Enfin la frégate américaine entra dans le brouillard de fumée répandu tout autour du vaisseau ennemi, et Griffith entendit que le pilote lui disait à l’oreille : — Maintenant !

— Feu ! s’écria Griffith d’une voix qui retentit dans tout son vaisseau.

Le cri que poussèrent alors les marins sembla soulever le pont de la frégate, et elle trembla, comme une feuille agitée par le vent, sous le recul de ses grosses pièces d’artillerie, qui ne produisirent qu’une seule détonation, les canonniers, dans leur impatience, ayant négligé de tirer suivant l’ordre régulier. Cette bordée produisit un effet terrible à bord de la frégate anglaise. Un silence semblable à celui de la mort succéda an bruit de l’explosion, et il ne fut interrompu que par des plaintes et des exécrations semblables aux cris effrayants des damnés. Pendant que les Américains rechargeaient leurs pièces et que les Anglais cherchaient à se remettre de leur confusion, la frégate du congrès avançait lentement, et elle passait devant la proue du navire ennemi, quand le capitaine anglais, recourant à une manœuvre, qui, vu l’inégalité des forces, pouvait paraître inspirée par le désespoir, ordonna tout à coup l’abordage. Le grappin fut jeté sur la frégate américaine ; les marins anglais se précipitèrent avec intrépidité sur son gaillard d’avant, et Griffith fut sur le point d’être pris par surprise ; mais Manuel, qui avait fait son premier feu en même temps qu’on lâchait la bordée, et qui avait eu le temps de faire recharger, se rendit alors très-utile en faisant faite par ses soldats un feu de file continu. Les Anglais commencèrent à s’arrêter ; le pilote lui-même, en, dépit de toute sa prudence, oublia, dans l’intérêt du moment, les autres vaisseaux ennemis, et il échangea avec Griffith un sourire de plaisir et de fierté, tous deux sentant au même instant l’avantage qu’ils avaient obtenu.

— Liez leur mât de beaupré à notre mât d’artimon, s’écria Griffith, et nous aurons beau jeu pour balayer leur pont.

Vingt hommes s’élancèrent à la fois pour exécuter cet ordre ; et l’on vit au premier rang parmi eux le pilote et Boltrope.

— À présent, le navire est à nous ! s’écria le quartier-maître, et nous prendrons avec lui la même liberté que si nous en étions les armateurs ; nous le dépècerons ; car, de par Dieu…

— Silence ! lui dit le pilote d’un ton grave ; ne prenez pas le nom de Dieu en vain ! Songez que dans une minute vous pouvez paraître devant lui.

Le contre-maître, avant de sauter de la vergue sur le pont de la frégate, trouva le temps de jeter un regard d’étonnement sur son compagnon, qui, le visage tranquille, mais l’œil brillant d’une ardeur guerrière, regardait le combat autour de lui en homme qui en suivait les progrès pour en prévoir les résultats.

La vue des Anglais poussant de grands cris et vomissant des menaces, échauffa le sang du colonel Howard, qui, s’approchant du bord de la frégate, les appelait à haute voix et les exhortait à redoubler de courage.

— Taisez-vous, vieux corbeau ! s’écria Boltrope en le saisissant au collet ; descendez à fond de cale, ou je vous fais attacher à la bouche d’un canon.

— Bas les armes, rebelle ! répondit le colonel se laissant emporter au-delà des bornes de la prudence par l’ardeur qu’avait fait naître en lui la vue du combat. À genoux, implorez la merci de votre souverain légitime !

Trouvant des forces dans l’enthousiasme de son loyalisme, le colonel lutta quelques instants contre son antagoniste qui ne lâchait pas prise, et il était encore incertain à qui l’avantage resterait, quand les Anglais, repoussés par le feu des soldats de marine et par le front menaçant que leur imposait Griffith à la tête de ses matelots armés de piques, se retirèrent sur le gaillard d’avant de leur navire, et essayèrent de rendre aux Américains le mal que leur faisait une pièce de canon dirigée par Barnstable. Ils ne purent cependant pointer contre leurs ennemis qu’une pièce chargée à mitraille ; mais elle fut tirée de si près que le premier rang des soldats de Manuel sentit la chaleur de la flamme. Le colonel commençait à succomber sous les attaques du quartier-maître ; mais en cet instant il sentit se relâcher les doigts de la main qui lui serrait la gorge ; et les deux combattants tombèrent en même temps sur leurs genoux en face l’un de l’autre.

— Ah ! ah ! frère, s’écria Boltrope avec un sourire presque féroce, un sac de cette farine est-il entré dans votre moulin ?

Il ne put en dire davantage, et le colonel ne put lui répondre, car ils tombèrent tous deux au même instant sur le tillac, où ils restèrent oubliés au milieu du tumulte et de la confusion.

Pendant le combat furieux dont ils étaient les témoins, les éléments ne restaient pas dans l’inaction, et tout à coup la frégate américaine, enlevée par une forte vague, et poussée en même temps par la brise, fut entraînée à quelque distance. Les faibles liens de chanvre et de fer qui attachaient le mât de beaupré des Anglais au mât d’artimon des Américains se brisèrent comme un fil ; mais la secousse fut si violente qu’elle détermina la chute du mât de beaupré dans la mer, suivi de toutes les vergues, ne laissant à la frégate anglaise, de tous ses agrès, que quelques cordages tenant encore aux tronçons de ses mâts à pible, et flottant au gré du vent.

Tandis que la frégate victorieuse s’éloignait de la scène de confusion qu’elle avait occasionnée, et quand elle fut sortie de l’atmosphère de fumée épaisse dans laquelle elle laissait le navire désemparé, Griffith se souvint que ce n’était pas le seul ennemi qu’il eût à rencontrer, et ce ne fut pas sans inquiétude qu’il jeta un regard vers l’horizon.

— Nous nous sommes assez heureusement débarrassés du vaisseau de trente-deux, dit-il au pilote qui suivait tous ses mouvements avec un intérêt singulier ; mais en voici un autre qui porte le même numéro que nous, et qui paraît avoir dessein de nous voir de plus près ; d’un autre côté, voilà le quatre-vingt-dix qui se rapproche, et je crains qu’il n’arrive trop tôt.

— Il faut nous servir de nos vergues et de nos voiles, répondit le pilote, et ne pas songer à aborder cette nouvelle frégate. Il faut faire d’une pierre deux coups, Monsieur, et combattre cet autre ennemi par nos ailes et par nos canons.

— Il est donc temps de s’y préparer ; car le voilà qui cargue ses voiles, et il s’approche si rapidement que nous devons nous attendre à avoir de ses nouvelles dans quelques minutes. Quel est votre avis, Monsieur ?

— Laissons-le carguer ses voiles, et quand il croira nous tenir, nous déploierons toutes les nôtres en un instant en jetant à la fois deux cents bras sur nos vergues. Nous pourrons alors gagner sur lui par surprise. Mais il faut attendre qu’il soit dans nos eaux pour faire tomber nos voiles.

— Ce projet peut réussir ! s’écria Griffith. Allons, camarades, nettoyez le pont, descendez les blessés à fond de cale ; et quant aux pauvres diables qui sont morts, comme nous avons déjà les mains assez pleines, il faut les jeter à la mer.

On s’acquitta de ces tristes soins, et le nouveau commandant de la frégate s’occupa de ses autres devoirs avec une attention qui prouvait qu’il sentait toute sa nouvelle responsabilité. Ses occupations multipliées ne l’empêchèrent pourtant pas d’entendre la voix de Barnstable qui appelait Merry avec une sorte d’impatience. Il tourna la tête vers le côté d’où partait le son, et vit son ancien ami, le corps à demi sorti de la grande écoutille, le visage noirci par la fumée, sans habit, et sa chemise couverte de sang.

— Merry, disait Barnstable, M. Griffith n’est-il pas blessé ? On dit qu’un maudit coup de canon a renversé une demi-douzaine de nos gens sur le gaillard d’arrière.

Avant que le jeune midshipman eût le temps de lui répondre, les yeux de Barnstable, qui pendant qu’il parlait ainsi parcouraient tout le tillac, rencontrèrent ceux de Griffith, et dès ce moment une parfaite harmonie se rétablit entre les deux amis.

— Ah ! vous voilà, Griffith, s’écria Barnstable, je suis ravi de vous voir sans boutonnière à la peaux. On vient de descendre le pauvre Boltrope dans une de ses soutes. Ah ! Griffith, si ce mât de beaupré eût tenu dix minutes, l’Anglais aurait porté quelques-unes de mes marques de plus !

— Tout est peut-être pour le mieux, répondit Griffith. Mais qu’avez-vous fait des dames que nous sommes tenus de protéger ?

Barnstable répondit d’abord par un geste expressif, indiquant le fond de cale, et il ajouta ensuite :

— Dans la soute des câbles, aussi en sûreté qu’on peut l’être entre le bois, le fer et l’eau. Et cependant Catherine à trois fois levé la tête jusque….

Un signe du pilote fit partir Griffith, et les jeunes officiers furent obligés d’oublier leurs sentiments privés pour s’occuper d’un devoir plus pressant pour le moment.

Le vaisseau qui offrait alors leur combat était une frégate à peu près du même port que celle des Américains, ayant le même nombre de bouches à feu, et paraissant avoir un équipage aussi nombreux. Griffith, en l’examinant, reconnut qu’on avait fait sur son bord tous les préparatifs convenables pour maintenir au moins l’égalité.

On avait graduellement réuni les voiles au nombre ordinaire ; et d’après certains mouvements qu’ils remarquèrent sur le pont, Griffith et son inséparable compagnon, le pilote, comprirent parfaitement que l’ennemi n’avait plus besoin de se rapprocher que de quelques centaines de toises pour commencer le combat.

— Maintenant déployez toutes les voiles ; dit le pilote.

Griffith prit son porte-voix, et fit entendre ces mots qui parvinrent jusqu’aux ennemis :

— Laissez tomber les voiles ! Tous les bras à l’œuvre ! Toutes les voiles au vent !

Un mouvement général répondit à ce cri. Cinquante marins s’élancèrent sur les vergues, et en un instant les voiles se déployèrent aussi rapidement que si un oiseau eût étendu ses ailes. Le capitaine anglais vit sur-le-champ qu’il avait été trompé, et il donna ordre de lâcher une bordée. Griffith entendit les boulets siffler sur sa tête, et il en suivit l’effet avec inquiétude ; mais quand il vit qu’ils m’avaient fait que couper quelques cordages peu importants, sans toucher à un seul de ses mâts, il poussa un grand cri de joie, répété soudain par tout l’équipage. Pourtant quelques marins grièvement blessés tombèrent de cordage en cordage, cherchant en vain à s’y accrocher, et furent précipités dans l’Océan, tandis que le navire les abandonnait à leur sort, et s’éloignait d’eux avec une fière indifférence. Le moment d’ensuite, les mâts et les vergues du navire ennemi furent couverts à leur tour de marins déployant les voiles, et Griffith, embouchant son porte-voix, cria de toutes ses forces : — Feux, maintenant ! feu de mitraille ! faites-les tomber à bas de leurs vergues ! nettoyez leurs agrès.

L’équipage américain n’avait pas besoin d’être excité pour se mettre à l’œuvre avec courage et activité, et Griffith avait à peine cessé de parler qu’on entendit gronder le tonnerre de la frégate. Mais le pilote n’avait pas suffisamment apprécié le courage et l’habileté de ses ennemis. Malgré la situation désavantageuse où ils se trouvaient en déployant leurs voiles, ils n’en continuèrent pas moins leur manœuvre avec autant d’adresse que de fermeté, et quelques instants leur suffirent pour la terminer.

Les deux vaisseaux marchaient alors rapidement sur deux ligues parallèles, se lançant des bordées avec acharnement, essuyant des pertes réciproques, mais sans avantage marqué ni d’une part ni de l’autre. Griffith et le pilote voyaient avec grande inquiétude leur plain déconcerté, car ils ne pouvaient se dissimuler que chaque moment diminuait la rapidité de leur marche, le feu de l’ennemi ayant brisé une partie de leurs vergues, et rendu inutiles quelques-unes de leurs voiles.

— Nous trouvons ici à qui parler, dit Griffith ; voici le quatre-vingt-dix qui reparaît, s’élevant sur les vagues comme une montagne ; et si nous continuons à marcher si lentement, il ne tardera pas à nous atteindre.

— C’est la vérité, répondit le pilote d’un air pensif ; l’amiral prouve qu’il ne manque ni de jugement ni de courage, mais…

Il fut interrompu par Merry, qui accourait du gaillard d’avant en annonçant d’avance par le feu de ses regards l’importance qu’il attachait à la nouvelle qu’il apportait.

— Des brisants ! s’écria-t-il dès qu’il fut assez près pour se faire entendre au milieu du tumulte, nous sommes entraînés par un courant, et toute la mer est couverte d’écume à moins de deux cents toises de notre proue.

Le pilote s’avança sur un canon, et se pencha de divers côtés pour chercher une percée à travers la fumée. Y ayant réussi, il s’écria d’une voix si forte et si perçante qu’elle se faisait entendre au milieu du bruit du canon :

— Bâbord ! la barre ! Nous sommes sur le Devil’s-Grip. Passez-moi le porte-voix, monsieur Griffith ! Bâbord la barre, vous dis-je ; et vous feu, feu sur ces orgueilleux Anglais !

Griffith lui remit sans hésiter ce symbole de son rang, et fixant ses regards sur l’œil animé du pilote, il reprit confiance par l’air d’assurance qu’il y remarqua. Les marins étaient trop occupés de leurs canons et de leurs agrès, et la frégate entra dans un des canaux étroits et dangereux qui séparaient les écueils, au milieu de la chaleur d’un combat dont le succès était encore douteux. Quelques vieux matelots regardaient avec étonnement l’écume dont la mer était couverte autour d’eux, paraissant douter que cet effet pût être produit par les boulets de l’ennemi rasant la surface des ondes. Tout à coup le bruit des vagues, furieuses des obstacles que leur opposaient les rochers cachés sous les eaux, succéda à celui du canon, et la frégate, sortant de l’atmosphère de fumée dont elle était enveloppée, se montra hardiment, voguant au milieu d’un labyrinthe d’écueils. Pendant environ dix minutes, le pilote commanda les manœuvres, prenant à peine le temps de respirer, et dirigeant la course rapide du vaisseau par des passages étroits et tortueux, bordés et coupés par des brisants dont un seul aurait suffi pour rendre certaine la perte du navire qui l’aurait touché.

— Ce qui menaçait d’être notre destruction sera notre salut, s’écria-t-il enfin en remettant à Griffith le porte-voix. Tenez cette montagne couverte de bois ouverte d’un quart avec la tour de l’église qui en est la base ; gouvernez est-quart-nord-est ; nous avons à naviguer ainsi pendant une heure entre ces écueils où les Anglais n’oseront nous suivre, et par ce moyen nous gagnerons cinq lieues sur l’ennemi, qui sera obligé de doubler ce promontoire de brisants.

Il sauta en bas du canon, et perdit en même temps, non seulement l’air d’autorité qu’il avait pris dans ce moment critique, mais même l’apparence du vif intérêt qu’il avait manifesté pendant tous les incidents de cette journée. En un mot, il redevint l’homme froid, calme et réservé, que ses compagnons avaient toujours trouvé en lui depuis qu’il était avec eux.

Lorsque les premiers moments d’inquiétude furent passés, les officiers se réunirent sur les différentes parties de la frégate d’où l’on pouvait le mieux apercevoir les ennemis. Le vaisseau amiral avait continué à avancer, et s’était arrêté près de la frégate de trente-deux, qui, totalement désemparée, était le jouet des vagues. Celle qu’on venait de combattre côtoyait lentement le bord des brisants, ses voiles déchirées flottant au gré des vents, plusieurs de ses vergues n’offrant que des fragments brisés, et toutes ses manœuvres annonçant la confusion qui régnait sur son bord, due en grande partie à la manière dont elle s’était vue arrêter dans ses progrès. Tous les matelots eux-mêmes contemplèrent quelques instants ce spectacle en poussant des cris de joie et de triomphe ; mais ils oublièrent bientôt les trois vaisseaux anglais, au milieu des soins que le leur exigeait. Les tambours battirent la retraite ; les canons furent amarrés ; les nouveaux blessés furent descendus à fond de cale, et tout ce qui était en état de travailler s’occupa à réparer les avaries que la frégate avait essuyées pendant le combat.

Comme le pilote l’avait annoncé, le navire américain, au bout d’une heure, sortit triomphant de l’archipel d’écueils dans lequel il était engagé, mais que la clarté du jour rendait moins dangereux. Lorsque le soleil commençait à descendre vers l’horizon, Griffith, qui n’avait pas quitté le pont de toute la journée, eut la satisfaction de voir tout remis en ordre sur son vaisseau, et de se trouver prêt à combattre un autre ennemi. En ce moment le chapelain le fit prier de descendre sans délai dans la cabane. Chargeant donc du soin de la frégate Barnstable, qui l’avait secondé avec autant de zèle que d’intelligence pendant le combat comme dans tous les soins qui en avaient été la suite, il changea de surtout pour écarter de lui toutes les traces sanglantes du double engagement qui avait eu lieu, et se rendit promptement à l’invitation qui venait de lui être réitérée de la manière la plus pressante.