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Le Pont de Neuilly

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LE PONT DE NEUILLY.


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Au Roi.
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J’aime le frais Neuilly, ses îles, son ombrage,
Son vaste pont jeté sur l’élégant feuillage,
Et ses massifs profonds, manteau silencieux
Dont l’asile royal se voile à tous les yeux.
Modestie et grandeur ! ces beaux lieux sont l’emblème
De leur maître puissant : calmes, comme lui-même.

Je ne suis pas surpris du paternel amour
Qu’entre tant de palais il a pour ce séjour.
Aux enfans que Dieu fit à notre ressemblance,
Le cœur, bien averti, garde une préférence.
En sortant de Versaille ou de Fontainebleau,
Je vois toujours le Roi sourire à ce tableau
De saules verdoyans, de sentiers sur la rive,
De peupliers touffus à la feuille craintive,
Et crois que ce bocage, aux sinueux chemins,
Lui plaît mieux que le marbre autour des grands bassins.
Saint-Cloud est au plaisir, Versaille est à la gloire ;
Fontainebleau, plus grave, appartient à l’histoire :
Neuilly, c’est le bonheur, la vertu, le vrai bien,
L’abri de la famille et du doux entretien.

Telle était ma pensée, assis sur le rivage
Où s’étend à plaisir l’immense paysage
Dont la riche ceinture environne Paris.
Je montai sur le pont, et de là je suivis,
Dans ses rians détours, notre onduleuse Seine,
De la ville immortelle, aux coteaux de Surène.

Un homme sur la rampe avec moi se pencha,
Et comme mon regard, le sien bientôt chercha,
Parmi les profondeurs de l’immense domaine,
La place où notre Roi s’arrête ou se promène.

Tous les deux attentifs, d’abord silencieux,
Nous portions notre cœur où s’attachaient nos yeux.
Cet homme était du peuple : il en gardait sans plainte
Au front et sur les mains la forte et rude empreinte ;
La ride prononcée entre ses bruns sourcils
Témoignait du travail, plutôt que des soucis ;
De l’envieux du siècle il n’avait point l’audace,
Ni le chagrin rongeur ; mais seulement la trace
D’un labeur honorable : il portait simplement
L’ordre dans tous ses traits et dans son vêtement ;
Son silence semblait mêlé de rêverie,
Et de réflexion doucement attendrie.

Sa femme à cet endroit venant le retrouver,
Joyeuse, lui cria : « Le Roi vient d’arriver ! —
» Tant mieux, dit le mari ; que le Ciel le conserve,
» Et que des Alibauds sa bonté le préserve !
(L’exécrable assassin venait, tout récemment,
De subir en damné son juste châtiment.)
» Notre bon roi Philippe a-t-il assez de peine ! —
» Mon ami, tu ne penses qu’à lui, mais la Reine !
» La Reine ! ses enfans ! Ah ! maudit Lucifer !
» Jusqu’en leurs bras poursuivre un époux aussi cher !
» (Ainsi parlait la femme.) A-t-il échappé belle !
» Qu’on le garde donc mieux ! — Vois-tu la sentinelle
» Qu’à la pointe de l’île on a mise là-bas ?
» C’est triste cependant ! Quand donc seront-ils las

» De troubler le pays avec leur République !
» En quel dégoût je prends toute leur politique !
» La paix et le travail, que nous faut-il de plus ?
» Mais ce n’est pas leur compte à ces hommes perdus !
» La République ! ah ! ah ! je connais son histoire ;
» J’ai de ses assignats encor dans mon armoire ;
» Je les montre à mon fils, qui m’a l’air quelquefois,
» En lisant les journaux, de dédaigner les rois,
» Et, tirant un louis, argument sans réplique :
» Voilà ma Royauté ; Voilà ta République ;
» Et je lui mets en main le vieux papier menteur
» Qui ruina mon père, au temps de la Terreur.

» Reste là bien long-temps, toi qui l’as combattue,
» Bon Roi, » dit-il encor, en promenant sa vue
Sur les saules épais de l’asile enchanté,
Que semblait pénétrer son œil plein de bonté.
« Que chez toi tout au moins on te laisse, tranquille,
» Élever aux vertus ta nombreuse famille,
« Et goûter le bonheur de ton moindre sujet.
» Tu ne mérites pas le chagrin qu’on te fait ! »
Et la femme ajoutait, dans sa tendre sagesse :
« Oh ! que j’aime les Rois qui n’ont pas de maîtresse !
» C’est le seul que j’aurais accepté pour mari ! »
L’éloge était complet : un moqueur en eût ri ;
Le mot, mêlé de pleurs, m’arriva jusqu’à l’âme.
Il en venait, passant par des lèvres de femme

Bonne, riante, simple et bien jolie encor.

Nous causâmes long-temps sur ce ton, et d’accord.
Nos regards attachés sur la belle contrée
Qu’éclairait le rayon d’une calme soirée,
Nous disions les dangers du Roi pendant ce temps
D’émeute furieuse et de ressentimens ;
Ce qu’il avait fallu d’habile et vrai courage,
Pour conduire un vaisseau battu d’un tel orage.

Je ne me lassais pas de cet épanchement,
De la fécondité d’un si sain jugement,
De cet instinct des bons, race laborieuse,
De son pain quotidien reconnaissante, heureuse ;
Servant qui la protège et garde son foyer ;
Honorant la grandeur par un mot familier ;
Rendant au Roi qui passe un salut, un sourire,
Et qui, pareille à l’Ange, aime, respecte, admire ;
D’une couronne veut parer sa liberté,
Et sent que la misère est dans l’égalité.
Au bon sens de cet humble un ministre eût pu prendre.

« Ah ! que le Roi, monsieur, ne peut-il nous entendre,
» Me dit le paysan, et par hasard savoir
» Qu’il a si près de lui des cœurs en son pouvoir !

 » Il en serait heureux ! » Moi, déjà dans ma tête
J’arrangeais ces discours qui me rendaient poète.

Rêvant qu’à leur récit le prince sourira,
J’ai dit à mes amis : Peut-être il le saura !


1er mai 1837.


ULRIC GUTTINGUER.