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Le Porche du mystère de la deuxième vertu

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Nouvelle Revue Française (Tome 5p. 243-455).
Le Porche du mystère de la deuxième vertu

le porche

du mystère

de la deuxième vertu

NON SOLUM IN MEMORIAM
SED IN INTENTIONEM

Non seulement à la mémoire
mais à l’intention
de notre ami et de notre frère Eddy Marix
Eltville sur le Rhin, le 2 août 1880
Eltville sur le Rhin, le 31 août 1908

notamment en mémoire
de ce cahier qu’il fit
pour le dimanche des Rameaux
et pour le dimanche de Pâques
de l’année 1905.

cahier pour la Toussaint
et pour le jour des Morts de la treizième série ;
deuxième cahier préparatoire
pour le cinq centième anniversaire
de la naissance de Jeanne d’Arc,
qui tombera pour le jour des Rois
de l’an 1912.

LE PORCHE DU MYSTÈRE
DE LA DEUXIÈME VERTU

Madame Gervaise rentre
Madame Gervaise

La foi que j’aime le mieux, dit Dieu, c’est l’espérance.


La foi, ça ne m’étonne pas.
Ça n’est pas étonnant.
J’éclate tellement dans ma création.
Dans le soleil et dans la lune et dans les étoiles.
Dans toutes mes créatures.
Dans les astres du firmament et dans les poissons
de la mer.
Dans l’univers de mes créatures.
Sur la face de la mer et sur la face des eaux.

Dans le mouvement des astres qui sont dans le ciel.
Dans le vent qui souffle sur la mer et dans le vent qui
souffle sur la vallée.
Dans la calme vallée.
Dans la recoite vallée.
Dans les plantes et dans les bêtes et dans les bêtes des
forêts.
Et dans l’homme.
Ma créature.
Dans les peuples et dans les hommes et dans les rois et
dans les peuples.
Dans l’homme et dans la femme sa compagne.
Et surtout dans les enfants.
Mes créatures.
Dans le regard et dans la voix des enfants.
Car les enfants sont plus mes créatures.
Que les hommes
Ils n’ont pas encore été défaits par la vie.
De la terre.
Et entre tous ils sont mes serviteurs.
Avant tous.
Et la voix des enfants est plus pure que la voix du vent
dans le calme de la vallée.
Dans la vallée recoite.

Et le regard des enfants est plus pur que le bleu du ciel, que le laiteux du ciel, et qu’un rayon d’étoile dans la calme nuit.

Or j’éclate tellement dans ma création.
Sur la face des montagnes et sur la face de la plaine.

Dans le pain et dans le vin et dans l’homme qui laboure et dans l’homme qui sème et dans la moisson et dans la vendange.

Dans la lumière et dans les ténèbres.
Et dans le cœur de l’homme, qui est ce qu’il y a de
plus profond dans le monde.
Créé.
Si profond qu’il est impénétrable à tout regard.
Excepté à mon regard.
Dans la tempête qui fait bondir les vagues et dans la
tempête qui fait bondir les feuilles.
Des arbres dans la forêt.
Et au contraire dans le calme d’un beau soir.
Dans les sables de la mer et dans les étoiles qui sont
un sable dans le ciel.
Dans la pierre du seuil et dans la pierre du foyer et
dans la pierre de l’autel.
Dans la prière et dans les sacrements.
Dans les maisons des hommes et dans l’église qui
est ma maison sur la terre.
Dans l’aigle ma créature qui vole sur les sommets.
L’aigle royal qui a au moins deux mètres d’envergure
et peut-être trois mètres.
Et dans la fourmi ma créature qui rampe et qui amasse
petitement.
Dans la terre.
Dans la fourmi mon serviteur
Et jusque dans le serpent.
Dans la fourmi ma servante, mon infime servante, qui
amasse péniblement, la parcimonieuse.
Qui travaille comme une malheureuse et qui n’a point
de cesse et n’a point de repos.
Que la mort et que le long sommeil d’hiver

haussant les épaules de tant d’évidence.
devant tant d’évidence.

J’éclate tellement dans toute ma création.

Dans l’infime, dans ma créature infime, dans ma servante infime, dans la fourmi infime.

Qui thésaurise petitement, comme l’homme.
Comme l’homme infime.
Et qui creuse des galeries dans la terre.
Dans les sous-sols de la terre.
Pour y amasser mesquinement des trésors.
Temporels.
Pauvrement.
Et jusque dans le serpent.
Qui a trompé la femme et rampe pour cela sur
le ventre.
Et qui est ma créature et qui est mon serviteur.
Le serpent qui a trompé la femme.
Ma servante.
Qui a trompé l’homme mon serviteur.
J’éclate tellement dans ma création.
Dans tout ce qui arrive aux hommes et aux peuples, et
aux pauvres.
Et même aux riches.
Qui ne veulent pas être mes créatures.
Et qui se mettent à l’abri.
D’être mes serviteurs.
Dans tout ce que l’homme fait et défait de mal et
de bien.

(Et moi je passe par dessus, parce que je suis le maître et je fais ce qu’il a défait et je défais ce qu’il a fait.)

Et jusque dans la tentation du péché.
Même.
Et dans ce qui est arrivé à mon fils.

À cause de l’homme.
Ma créature.
Que j’avais créé.

Dans l’incorporation, dans la renaissance et dans la vie et dans la mort de mon fils.


Et dans le saint sacrifice de la messe.


Dans toute naissance et dans toute vie.
Et dans toute mort.
Et dans la vie éternelle qui ne finira point.
Qui vaincra toute mort.


J’éclate tellement dans ma création.


Que pour ne pas me voir vraiment il faudrait que ces pauvres gens fussent aveugles.


La charité, dit Dieu, ça ne m’étonne pas.
Ça n’est pas étonnant.

Ces pauvres créatures sont si malheureuses qu’à moins d’avoir un cœur de pierre, comment n’auraient-elles point charité les unes des autres.

Comment n’auraient-ils point charité de leur frères.

Comment ne se retireraient-ils point le pain de la bouche, le pain de chaque jour, pour le donner à de malheureux enfants qui passent.

Et mon fils a eu d’eux une telle charité.


Mon fils leur frère.
Une si grande charité.


Mais l’espérance, dit Dieu, voilà ce qui m’étonne.
Moi-même.
Ça c’est étonnant.


Que ces pauvres enfants voient comme tout ça se passe et qu’ils croient que demain ça ira mieux.

Qu’ils voient comme ça se passe aujourd’hui et qu’ils croient que ça ira mieux demain matin.

Ça c’est étonnant et c’est bien la plus grande merveille
de notre grâce.
Et j’en suis étonné moi-même.
Et il faut que ma grâce soit en effet d’une force
incroyable.
Et qu’elle coule d’une source et comme un fleuve
inépuisable.
Depuis la première fois qu’elle coula et depuis
toujours qu’elle coule.
Dans ma création naturelle et surnaturelle.
Dans ma création spirituelle et charnelle et encore
spirituelle.
Dans ma création éternelle et temporelle et encore
éternelle.
Mortelle et immortelle.

Et cette fois, oh cette fois, depuis cette fois qu’elle coula, comme un fleuve de sang, du flanc percé de mon fils.

Quelle ne faut-il pas que soient ma grâce et la force de ma grâce pour que cette petite espérance, vacillante au souffle du péché, tremblante à tous les vents, anxieuse au moindre souffle,

soit aussi invariable, se tienne aussi fidèle, aussi droite, aussi pure ; et aussi invincible, et immortelle, et impossible à éteindre ; que cette petite flamme du sanctuaire.

Qui brûle éternellement dans la lampe fidèle.
Une flamme tremblotante a traversé l’épaisseur des mondes.
Une flamme vacillante a traversé l’épaisseur des temps.
Une flamme anxieuse a traversé l’épaisseur des nuits.
Depuis cette première fois que ma grâce a coulé pour
la création du monde.
Depuis toujours que ma grâce coule pour la conservation
du monde.
Depuis cette fois que le sang de mon fils a coulé pour
le salut du monde.


Une flamme impossible à atteindre, impossible à éteindre
au souffle de la mort.


Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance.
Et je n’en reviens pas.
Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle.


Car mes trois vertus, dit Dieu.
Les trois vertus mes créatures.
Mes filles mes enfants.
Sont elles-mêmes comme mes autres créatures.
De la race des hommes.
La Foi est une Épouse fidèle.
La Charité est une Mère.
Une mère ardente, pleine de cœur.
Ou une sœur aînée qui est comme une mère.
L’Espérance est une petite fille de rien du tout.
Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année
dernière.
Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.
Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne couverts de
givre peint.
Et avec son bœuf et son âne en bois d’Allemagne.
Peints.
Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne
mangent pas.
Puisqu’elles sont en bois.
C’est cette petite fille pourtant qui traversera les
mondes.
Cette petite fille de rien du tout.
Elle seule, portant les autres, qui traversera les
mondes révolus.


Comme l’étoile a conduit les trois rois du fin fond de
l’Orient.
Vers le berceau de mon fils.

Ainsi une flamme tremblante.
Elle seule conduira les Vertus et le Mondes.

Une flamme percera des ténèbres éternelles.



Le prêtre dit.
Ministre de Dieu le prêtre dit :

Quelles sont les trois vertus théologales ?

L’enfant répond :

Les trois vertus théologales sont la Foi, l’Espérance et la Charité.



Pourquoi la Foi, l’Espérance et la Charité sont-elles appelées vertus théologales ?


La Foi, l’Espérance et la Charité sont appelées vertus théologales parce qu’elles se rapportent immédiatement à Dieu.





Qu’est-ce que l’Espérance ?


L’Espérance est une vertu surnaturelle par laquelle nous attendons de Dieu, avec confiance, sa grâce en ce monde et la gloire éternelle dans l’autre.




Faites un acte d’Espérance.

Mon Dieu, j’espère, avec une ferme confiance, que vous me donnerez, par les mérites de Jésus-Christ, votre grâce en ce monde, et, si j’observe vos commandements, votre gloire dans l’autre, parce que vous me l’avez promis, et que vous êtes souverainement fidèle dans vos promesses.
On oublie trop, mon enfant, que l’espérance est une vertu, qu’elle est une vertu théologale, et que de toutes les vertus, et des trois vertus théologales, elle est peut-être la plus agréable à Dieu.
Qu’elle est assurément la plus difficile, qu’elle est peut-être la seule difficile, et que sans doute elle est la plus agréable à Dieu.
La foi va de soi. La foi marche toute seule. Pour croire il n’y a qu’à se laisser aller, il n’y a qu’à regarder. Pour ne pas croire il faudrait se violenter, se torturer, se tourmenter, se contrarier. Se raidir. Se prendre à l’envers, se mettre à l’envers, se remonter. La foi est toute naturelle, toute allante, toute simple, toute venante. Toute bonne venante. Toute belle allante. C’est une bonne femme que l’on connaît, une vieille bonne femme, une bonne vieille paroissienne, une bonne femme de la paroisse, une vieille grand-mère, une bonne paroissienne. Elle nous raconte les histoires de l’ancien temps, qui sont arrivées dans l’ancien temps.
Pour ne pas croire, mon enfant, il faudrait se boucher les yeux et les oreilles. Pour ne pas voir, pour ne pas croire.
La charité va malheureusement de soi. La charité marche toute seule. Pour aimer son prochain il n’y a qu’à se laisser aller, il n’y a qu’à regarder tant de détresse. Pour ne pas aimer son prochain il faudrait se violenter, se torturer, se tourmenter, se contrarier. Sa raidir. Se faire mal. Se dénaturer, se prendre à l’envers, se mettre à l’envers. Se remonter. La charité est toute naturelle, toute jaillissante, toute simple, toute bonne venante. C’est le premier mouvement du cœur. C’est le premier mouvement qui est le bon. La charité est une mère et une sœur.
Pour ne pas aimer son prochain, mon enfant, il faudrait se boucher les yeux et les oreilles.

À tant de cris de détresse.

Mais l’espérance ne va pas de soi. L’espérance ne va pas toute seule. Pour espérer, mon enfant, il faut être bien heureux, il faut avoir obtenu, reçu une grande grâce.
C’est la foi qui est facile et de ne pas croire qui serait impossible. C’est la charité qui est facile et de ne pas aimer qui serait impossible. Mais c’est d’espérer qui est difficile.
à voix basse et honteusement.
Et le facile et la pente est de désespérer et c’est la grande tentation.
La petite espérance s’avance entre ses deux grandes sœurs et on ne prend pas seulement garde à elle.

Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur le chemin raboteux du salut, sur la route interminable, sur la route entre ses deux sœurs la petite espérance

S’avance.
Entre ses deux grandes sœurs.
Celle qui est mariée.
Et celle qui est mère.

Et l’on n’a d’attention, le peuple chrétien n’a d’attention que pour les deux grandes sœurs.

La première et la dernière.
Qui vont au plus pressé.
Au temps présent.
À l’instant momentané qui passe.

Le peuple chrétien ne voit que les deux grandes sœurs, n’a de regard que pour les deux grandes sœurs.

Celle qui est à droite et celle qui est à gauche.
Et il ne voit quasiment pas celle qui est au milieu.
La petite, celle qui va encore à l’école.
Et qui marche.
Perdue entre les jupes de ses sœurs.

Et il croit volontiers que ce sont les deux grandes qui traînent la petite par la main.

Au milieu.
Entre les deux.
Pour lui faire faire ce chemin raboteux du salut.
Les aveugles qui ne voient pas au contraire.
Que c’est elle au milieu qui entraîne ses grandes sœurs.
Et que sans elle elles ne seraient rien.
Que deux femmes déjà âgées.
Deux femmes d’un certain âge.
Fripées par la vie.



C’est elle, cette petite, qui entraîne tout.
Car la Foi ne voit que ce qui est.
Et elle elle voit ce qui sera.
La Charité n’aime que ce qui est.
Et elle elle aime ce qui sera.




La Foi voit ce qui est.
Dans le Temps et dans l’Éternité.
L’Espérance voit ce qui sera.
Dans le temps et dans l’éternité.

Pour ainsi dire le futur de l’éternité même.


La Charité aime ce qui est.
Dans le Temps et dans l’Éternité.
Dieu et le prochain.
Comme la Foi voit.
Dieu et la création.
Mais l’Espérance aime ce qui sera.
Dans le temps et dans l’éternité.

Pour ainsi dire dans le futur de l’éternité.



L’Espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera.
Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera

Dans le futur du temps et de l’éternité.





Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé.
Sur la route montante.
Traînée, pendue aux bras de ses deux grandes sœurs,

Qui la tiennent pas la main,
La petite espérance
S’avance.
Et au milieu entre ses deux grandes sœurs elle a l’air
de se laisser traîner.
Comme une enfant qui n’aurait pas la force de marcher.
Et qu’on traînerait sur cette route malgré elle.
Et en réalité c’est elle qui fait marcher les deux autres.
Et qui les traîne.
Et qui fait marcher tout le monde.
Et qui le traîne.
Car on ne travaille jamais que pour les enfants.

Et les deux grandes ne marchent que pour la petite.



Mes trois vertus, dit Dieu.
Maître des Trois Vertus.

Mes trois vertus ne sont point autrement que des hommes et des femmes dans une maison des hommes.

Ce ne sont point les enfants qui travaillent.
Mais on ne travaille jamais que pour les enfants.

Ce n’est point l’enfant qui va aux champs, qui laboure et qui sème, et qui moissonne et qui vendange et qui taille la vigne et qui abat les arbres et qui scie le bois.

Pour l’hiver.
Pour chauffer la maison l’hiver.
Mais est-ce que le père aurait du cœur à travailler
s’il n’y avait pas ses enfants.

Si ça n’était pas pour ses enfants.
Et l’hiver quand il travaille dur.
Dans la forêt.
Quand il travaille le plus dur.
De la serpe et de la scie et de la cognée et de la hache.
Dans la forêt glacée.
L’hiver quand les vipères dorment dans le bois
parce qu’elles sont gelées.
Et quand il souffle une bise aigre.
Qui lui transperce les os.
Qui lui passe au travers de tous les membres.
Et il est tout transi et il claquerait des dents.
Et le givre lui fait des glaçons dans la barbe.
Tout d’un coup il pense à sa femme qui est restée à la maison.
À sa femme qui est si bonne ménagère.
Dont il est l’homme devant Dieu.
Et à ses enfants qui sont bien tranquilles à la maison.
Qui jouent et qui s’amusent à c’te heure au coin du feu.
Et qui peut-être se battent.
Ensemble.
Pour s’amuser.

Ils passent devant ses yeux, dans un éclair devant les yeux de sa mémoire, devant les yeux de son âme.

Ils habitent sa mémoire et son cœur et son âme et les yeux de son âme.
Ils habitent son regard.
Dans un éclair il voit ses trois enfants qui jouent et qui rient au coin du feu.
Ses trois enfants, deux garçons et une fille.
Dont il est le père devant Dieu.
Son aîné, son garçon qui a eu douze ans au mois de septembre.

Sa fille qui a eu neuf ans au mois de septembre.
Et son cadet qui a eu sept ans au mois de juin.
Ainsi la fille est au milieu.
Comme il convient.
Afin qu’elle soit défendue par ses deux frères.
Dans l’existence.
Un avant et l’autre après.
Ses trois enfants qui lui succéderont et qui lui survivront.
Sur terre.
Qui auront sa maison et ses terres.
Et s’il n’a point de maison et de terres qui auront du moins ses outils.
(S’il n’a point de maison et de terres il n’en auront point non plus.
Voilà tout.)
(Il s’en est bien passé pour vivre.
Ils feront comme lui. Ils travailleront.)
Sa hache et sa cognée et sa serpe et sa scie.
Et son marteau et sa lime.
Et sa pelle et sa pioche.
Et sa bêche pour bêcher la terre.
Et s’il n’a pas de maison et de terre.
S’ils n’héritent pas sa maison et sa terre.
Au moins ils hériteront ses outils.
Ses bons outils.
Qui lui ont servi tant de fois.
Qui sont faits à sa main.
Qui ont tant de fois bêché la même terre.
Ses outils, à force de s’en servir, lui ont rendu la main
toute calleuse et luisante.
Mais lui, à force aussi de s’en servir, il a rendu poli et luisant
le manche de ses outils.

Et à force de travailler il a la peau aussi dure et aussi tannée
que le manche de ses outils.
Au manche de ses outils ses fils retrouveront, ses fils hériteront
la dureté de ses mains.
Mais aussi leur habileté, leur grande habileté.
Car il est un bon laboureur et un bon bûcheron.
Et un bon vigneron.
Et avec ses outils ses fils hériteront, ses enfants hériteront.
Ce qu’il leur a donné, ce que nul ne pourrait leur ôter.
(Presque pas même Dieu).
(Tant Dieu a donné à l’homme).
La force de sa race, la force de son sang.
Car ils sont sortis de lui.
Et ils sont Français et Lorrains.
Fils de bonne race et de bonne maison.
Or bonne race ne peut mentir.
Fils de bonne mère.

Et par dessus tout ce qui est par dessus tout avec ses outils et avec sa race et avec son sang ses enfants hériteront.

Ce qui vaut mieux qu’une maison et un morceau de terre
à laisser à ses enfants.
Car la maison et la terre sont périssables et périront.
Et la maison et la terre sont exposées au vent de l’hiver.
À cette bise aigre qui souffle dans cette forêt.
Mais la bénédiction de Dieu n’est soufflée par aucun vent.
Ce qui vaut mieux que les outils, ce qui est plus laborieux,
plus ouvrier que les outils.
Ce qui fait plus de travail que les outils.

Et les outils finissent tout de même par s’user.
Comme l’homme.
Ce qui vaut mieux, ce qui est plus durable que la race
et le sang.
Même.
Car la race même et le sang sont périssables et périront.
Excepté le sang de Jésus.
Qui sera versé dans les siècles des siècles.
Et la race même et le sang sont exposés au vent de l’hiver.
Et il peut y avoir un hiver des races.
Avec sa maison peut-être s’il en a une et sa terre.
Avec ses outils sûrement et sa race et son sang ses enfants
hériteront.
Ce qui est au dessus de tout.
La bénédiction de Dieu qui est sur sa maison et sur sa race.
La grâce de Dieu qui vaut plus que tout.
Il le sait bien.
Qui est sur le pauvre et sur celui qui travaille.
Et qui élève bien ses enfants.
Il le sait bien.
Parce qu’il l’a promis.
Et qu’il est souverainement fidèle dans ses promesses.


Ses trois enfants qui grandissent tellement.
Pourvu qu’ils ne soient pas malades.
Et qui seront certainement plus grands que lui.
(Comme il en est fier dans son cœur).
Et ses deux gars seront rudement forts.
Ses deux gars le remplaceront, ses enfants tiendront sa place
sur la terre.

Quand il n’y sera plus.
Sa place dans la paroisse et sa place dans la forêt.
Sa place dans l’église et sa place dans la maison.
Sa place dans le bourg et sa place dans la vigne.
Et sur la plaine et sur le coteau et dans la vallée.
Sa place dans la chrétienté. Enfin. Quoi.
Sa place d’homme et de chrétien.
Sa place de paroissien, sa place de laboureur.
Sa place de paysan.
Sa place de père.
Sa place de Lorrain et de Français.
Car c’est des places, grand Dieu, qu’il faut qui soient tenues.
Et il faut que tout cela continue.
Quand il n’y sera plus comme à présent.
Sinon mieux.
Il faut que la paysannerie continue.
Et la vigne et le blé et la moisson et la vendange.
Et le labour de la terre.
Et le pâtour des bêtes.
Quand il n’y sera plus comme à présent.
Sinon mieux.
Il faut que la chrétienté continue.
L’Église militante.
Et pour cela il faut qu’il y ait des chrétiens.
Toujours.
Il faut que la paroisse continue.
Il faut que France et que Lorraine continue.
Longtemps après qu’il ne sera plus.
Aussi bien comme à présent.
Sinon mieux.
Il pense avec tendresse à ce temps où il ne sera plus et

où ses enfants tiendront sa place.
Sur terre.
Devant Dieu.
À ce temps où il ne sera plus et où ses enfants seront.

Et quand on dira son nom dans le bourg, quand on parlera de lui, quand son nom sortira, au hasard des propos, ce ne sera plus de lui que l’on parlera mais de ses fils.

Ensemble ce sera de lui et ce ne sera pas de lui, puisque ce sera de ses fils.

Ce sera son nom et ce ne sera plus et ce ne sera pas son nom, puisque ce sera (devenu) le nom de ses fils.

Et il en est fier dans son cœur et comme il y pense avec tendresse.
Que lui-même ne sera plus lui-même mais ses fils.
Et que son nom ne sera plus son nom mais le nom de ses fils.
Que son nom ne sera plus à son service mais au service de ses fils.
Qui porteront le nom honnêtement devant Dieu.
Hautement et fièrement.
Comme lui.
Mieux que lui.
Et quand on dira son nom, c’est son fils qu’on appellera,
c’est de son fils qu’on parlera.
Lui il sera depuis longtemps au cimetière.
Entour de l’église.
Lui, c’est-à-dire son corps.
Côte à côte avec ses pères et les pères de ses pères.
Aligné avec eux.
Avec son père et son grand père qu’il a connus.
Et avec tous les autres tous ceux qu’il n’a pas connus.

Tous les hommes et toutes les femmes de sa race.
Tous les anciens hommes et toutes les anciennes femmes.
Ses ancêtres et ses aïeux.
Et ses aïeules.
Tant qu’il y en a eu depuis que la paroisse a été fondée.
Par quelque saint fondateur.
Venu de Jésus.
Son corps, car pour son âme il y a longtemps.
Qu’il l’a recommandée à Dieu.
La mettant sous la protection de ses saints patrons.

Il dormira, son corps ainsi reposera.
Parmi les siens, (attendant les siens).
Attendant la résurrection des corps.
Jusqu’à la résurrection des corps son corps ainsi reposera.

Il pense avec tendresse à ce temps où on n’aura pas besoin de lui.
Et où ça ira tout de même.
Parce qu’il y en aura d’autres.
Qui porteront la même charge.
Et qui peut-être, et qui sans doute la porteront mieux.

Il pense avec tendresse à ce temps où il ne sera plus.
Parce que n’est-ce pas on ne peut pas être toujours.
On ne peut pas être et avoir été.
Et où tout marchera tout de même.
Où tout n’en marchera pas plus mal.
Au contraire.
Où tout n’en marchera que mieux.
Au contraire.

Parce que ses enfants seront là, pour un coup.

Ses enfants feront mieux que lui, bien sûr.
Et le monde marchera mieux.
Plus tard.
Il n’en est pas jaloux.
Au contraire.
Ni d’être venu au monde, lui, dans un temps ingrat.
Et d’avoir préparé sans doute à ses fils peut-être un temps moins ingrat.
Quel insensé serait jaloux de ses fils et des fils de ses fils.

Est-ce qu’il ne travaille pas uniquement pour ses enfants.

Il pense avec tendresse au temps où on ne pensera plus guère à lui
qu’à cause de ses enfants.
(Si seulement on y pense quelquefois. Rarement.)
Quand son nom retentira (cordialement) dans le bourg,
C’est que quelqu’un appellera son fils Marcel ou son fils Pierre.
C’est que quelqu’un aura besoin de son fils Marcel ou de son fils Pierre.
Et les appellera, heureux de les voir. Et les cherchera.
Car c’est eux qui régneront alors et qui porteront le nom.
Car c’est eux qui régneront avec les hommes de leur âge et de leur temps.
C’est eux qui régneront sur la face de la terre.
Peut-être quelque temps encore un vieux qui se rappellera.

Dira.
Les deux gars Sévin c’est des braves gars.
Ça n’est pas étonnant.
Ils ont de qui tenir.
Le père était un si brave homme.
Et quelque temps les jeunes rediront de confiance.
Le vieux était un si brave homme.
Mais déjà ils n’en sauront rien.
Puis ils ne sauront plus et cela même, ce propos même se taira.
Il pense avec tendresse au temps où il ne sera plus même
un propos.

C’est à cela, c’est pour cela qu’il travaille, car n’est-ce pas pour ses enfants que l’on travaille.


Il ne sera plus qu’un corps dans six pieds de terre sous six pieds de terre sous une croix.

Mais ses enfants seront.
Il salue avec tendresse le temps nouveau où il ne sera plus.
Où il ne sera pas.
Où ses enfants seront.
Le règne de ses enfants.

Il pense avec tendresse à ce temps qui ne sera plus son temps.
Mais le temps de ses enfants.
Le règne (de temps) de ses enfants sur la terre.
Dans ce temps-là quand on dira les Sévin ce ne sera pas lui
mais eux.
Sans plus, sans explication.


Ses enfants porteront ce nom des Sévin.

(Ou ce nom des Chénin, ou ce nom des Jouffin, ou Damrémont ou tout autre nom de Lorraine)

Tout autre nom chrétien, français, lorrain.

À la pensée de ses enfants qui seront devenus hommes et femme.
À la pensée du temps de ses enfants, du règne de ses enfants.
Sur la terre,
À leur tour,
Une tendresse, une chaleur, une fierté lui monte.
(Mon Dieu ne serait-ce pas un orgueil.
Mais Dieu lui pardonnera.)
Comme ses fils dans la forêt seront vaillants, juste
Dieu.
Et des gars solides comme des chênes.
Dans la forêt quand soufflera la bise d’hiver.
La bise aigre.
Qui leur traversera les os.
Et fera des glaçons dans leur barbe.

Il rit en pensant à la tête qu’ils feront.
Il rit en lui-même et peut-être même en dessus.
En dehors.

Quand il pense à la tête qu’ils feront quand ils auront de la barbe.

Et il pense avec tendresse à sa fille qui sera une si bonne ménagère.
Parce que sûrement elle sera comme sa mère.

Il ne sera plus, lui c’est entendu il ne sera plus.
Il aura perdu le goût du pain.
Mais il y en aura d’autres, Dieu juste il y en aura d’autres,
Il faut l’espérer,

Qui ont déjà le goût du pain et qui sauront mordre dans une bonne miche de pain.

Qui mangeront de bon appétit.
Leur pain de chaque jour.

Qui mangeront de bon appétit leur pain de chaque jour et leur pain éternel.

(On se passera très bien de lui, et il ne sera plus à (la) table, car il faut se pousser à table quand les nouveaux venus viennent et poussent).

D’autres ses enfants qui vivront et qui mourront après lui si tout se passe dans l’ordre.

Et qu’il retrouvera en paradis.

Il y en aura d’autres, Dieu merci :
Il faut que France continue.
Ni France ne chômera, ni chrétienté ni Lorraine.
Et la paroisse ne chômera pas.
Ni ne chômera point la vigne ni le blé.

C’est l’ordre que le père meure avant les enfants.
Il pense à eux, par une grâce de Dieu, aussitôt le sang lui refoule
au cœur.
Et le réchauffe tellement.
Et lui reflue dans tous les membres jusqu’au bout des doigts.

Tellement que s’il avait bu un bon verre de vin de Meuse.
Des coteaux au-dessus de Cepoy.

Et cette onglée qu’il avait aux doigts, (et il avait beau souffler dans ses doigts).

Disparaît comme par enchantement.
Et il n’a plus qu’un tremblement de chaleur au bout des doigts.
Et la bise aigre.
Qui souffle toujours.
Parce qu’elle n’a pas d’enfants.
Parce qu’elle est une créature inanimée.
Et elle ne connaît pas toutes ces histoires-là.
La bise aigre dans la forêt.

Vient à présent lui glacer deux grosses larmes qui descendent bêtement sur ses joues.

Dans les sillons creusés de ses deux joues et qui viennent se perdre dans les broussailles de sa barbe.

Comme deux glaçons.
Alors lui, riant et honteux.
Riant en dedans et honteux en dedans et en dessus.
Et riant même tout haut.
Car il est doux et il est honteux de pleurer.
Pour un homme.
Alors le pauvre homme il veut faire le malin.
Celui qui n’a pas pleuré.
On veut toujours faire le malin.

Il regarde autour de lui sans avoir l’air de regarder si on ne le regarde pas.

Si on ne l’a pas vu.
Des fois.
Riant en lui-même et dans sa barbe à la dérobée.

Il se dépêche d’essuyer ces deux larmes sur sa joue.
Et de les effacer.
Il boit et lèche de la langue sur ses lèvres.
Au coin de ses lèvres l’eau salée de ses larmes.
Qui lui passe à travers la barbe.
Et aussi de sa main maladroitement.
Gauchement.
Obliquement.
De biais, en descendant.

Du revers de la souche du pouce il se dépêche d’effacer ses larmes et la trace de ses larmes.

Pour qu’on ne s’aperçoive pas.
Pour qu’on ne voye pas qu’il a pleuré.
Et qu’on n’aille pas se moquer de lui dans le bourg.
Parce qu’il ne faut pas qu’un homme pleure.

Et sa femme qui aujourd’hui est restée à la maison.
Mais qui d’autres fois d’habitude va aussi aux champs.
Qui est si bonne femme de ménage.
Et si bonne chrétienne.
Est-ce qu’elle aurait autant de courage à l’ouvrage.
Et à faire son ménage.
Si elle ne travaillait pas pour ses enfants.



Ainsi, non autrement tout le monde travaille pour la petite espérance.




Tout ce que l’on fait on le fait pour les enfants.
Et ce sont les enfants qui font tout faire.

Tout ce que l’on fait.
Comme si ils nous prenaient par la main.

Ainsi tout ce que l’on fait, tout ce que tout le monde fait on le fait pour la petite espérance.






Tout ce qu’il y a de petit est tout ce qu’il y a de plus beau et de plus grand.

Tout ce qu’il y a de neuf est tout ce qu’il y a de plus beau et de grand.

Et le baptême est le sacrement des petits.
Et le baptême est le sacrement le plus neuf.
Et le baptême est le sentiment qui commence.
Tout ce qui commence a une vertu qui ne se retrouve jamais plus.
Une force, une nouveauté, une fraîcheur comme l’aube.
Une jeunesse, une ardeur.
Un élan.
Une naïveté.
Une naissance qui ne se trouve jamais plus.
Le premier jour est le plus beau jour.
Le premier jour est peut-être le seul beau jour.
Et le baptême est le sacrement du premier jour.
Et le baptême est tout ce qu’il y a de beau et de grand.
S’il n’y avait pas le sacrifice.
Et la consommation du corps de Notre-Seigneur.

Il y a dans ce qui commence une source, une race qui ne revient pas.

Un départ, une enfance que l’on ne retrouve, qui ne se retrouve jamais plus.

Or la petite espérance
Est celle qui toujours commence.



Cette naissance
Perpétuelle.
Cette enfance

Perpétuelle. Qu’est-ce que l’on ferait, qu’est-ce que l’on serait, mon Dieu, sans les enfants. Qu’est-ce que l’on deviendrait.

Et ses deux grandes sœurs savent bien que sans elle elles ne seraient que des servantes d’un jour.

Des vieilles filles dans une chaumière.
Dans une cabane délabrée qui se démolit tous les jours davantage.
Qui s’use à mesure.

Des vieilles femmes qui vieillissent toutes seules et qui s’ennuient dans une masure.

Des femmes sans enfants.
Une race qui s’éteint.





Mais par elle au contraire elles savent bien qu’elles sont deux femmes généreuses.

Deux femmes d’avenir.
Deux femmes qui ont quelque chose à faire dans l’existence.

Et que par cette petite fille qu’elles élèvent elles tiennent tout le temps et l’éternité même dans le creux de leurs mains.





Ainsi ce sont les enfants qui ne font rien.
Ah les gaillards ils font semblant de ne rien faire,
Les mâtins,
Ils savent bien ce qu’ils font,
Les innocents.
Aux innocents les mains pleines.
C’est le cas de le dire.
Ils savent bien qu’ils font tout ; et plus que tout ;
Avec leur air innocent ;
Avec leur air de ne rien savoir ;
De ne pas savoir ;
Puisque c’est pour eux que l’on travaille.
En réalité.
Puisque on ne travaille que pour eux.
Et que rien ne se fait que pour eux.




Et que tout ce qui se fait dans le monde ne se fait que pour eux.
De là leur vient cet air assuré qu’ils ont.
Si agréable à voir.

Ce regard franc, ce regard insoutenable à voir et qui soutient tous les regards.

Si doux, si agréable à regarder.
Ce regard insoutenable à soutenir.

Ce regard franc, ce regard droit qu’ils ont, ce regard doux, qui vient tout droit de paradis.

Si doux à voir, et à recevoir, ce regard de paradis.
De là leur vient ce front qu’ils ont.
Ce front assuré.
Ce front droit, ce front bombé, ce front carré, ce front levé.
Cette assurance qu’ils ont.
Et qui est l’assurance même.
De l’espérance.



Leur front bombé, tout lavé encore et tout propre du baptême.
Des eaux du baptême.



Et cette parole qu’ils ont, cette voix si douce, et ensemble si assurée.
Si douce à entendre, si jeune.
Cette voix de paradis.
Car elle a une promesse, une secrète assurance intérieure.

Comme leur jeune regard a une promesse, une secrète assurance intérieure, et leur front, et toute leur personne.

Leur petite, leur auguste, leur si révérente et révérende personne.



Heureux enfants ; heureux père.
Heureuse espérance.

Heureuse enfance. Tout leur petit corps, toute leur petite personne, tous leurs petits gestes, est pleine, ruisselle, regorge d’une espérance.

Resplendit, regorge d’une innocence.
Qui est l’innocence même de l’espérance.



Assurance, innocence unique.
Assurance, innocence inimitable.

Ignorance de l’enfant, innocence près de qui la sainteté même, la pureté du saint n’est qu’ordure et décrépitude.

Assurance, ignorance, innocence du cœur.
Jeunesse du cœur.
Espérance ; enfance du cœur.
Doux enfants, enfants inimitables, enfants frères de Jésus.
Jeunes enfants.

Enfants près de qui les plus grands saints ne sont que vieillesse et décrépitude.




Enfants c’est pour cela que vous êtes les maîtres et que vous commandez dans les maisons.

Nous savons bien pourquoi.
Un regard, un mot de vous fait plier les plus dures têtes.
Vous êtes les maîtres et nous le savons bien.
Nous savons bien pourquoi.
Vous êtes tous des enfants Jésus.




Et quel homme, quel fou, quel blasphémateur oserait se dire un homme Jésus.

Quel saint, le plus grand saint, oserait même y penser.




Et vous aussi vous savez bien que vous êtes les maîtres dans les maisons.

Votre voix le dit, votre regard le dit, et vos boucles de cheveux, et votre tête mutine.

Et quand vous demandez quelque chose, vous le demandez comme un qui rit parce qu’il est bien sûr de l’avoir.


Vous savez bien que vous l’aurez.



De l’imitation de Jésus. Vous enfants vous imitez Jésus.
Vous ne l’imitez pas. Vous êtes des enfants Jésus.
Sans vous en apercevoir, sans le savoir, sans le voir.
Et vous le savez bien.

Et l’homme, quel homme, le plus grand saint, quel saint ne sait qu’il est infiniment loin de Jésus.

Dans son imitation.



Perte irréparable, descente, chute, inévitable déperdition de la vie.
Et qui est l’existence et la vie et le vieillissement même.
À nos enfances nous joignons Jésus.

Et grandissants nous en sommes disjoints, nous nous en disjoignons pour toute la vie.




Enfants votre ignorance, votre assurance, votre innocence est l’ignorance même et la même innocence de Jésus, de l’enfant Jésus.

Et sa timide assurance.

Vous êtes des espérances comme l’enfant Jésus était une espérance.

Réellement vous êtes des enfants Jésus.



C’est pour cela, enfants, que nous sommes si heureux que vous êtes les maîtres et que vous commandez dans les maisons.

C’est le commandement même de l’espérance.
Votre règne est le règne propre de l’espérance.

Car nous autres hommes qu’est-ce que nous sommes,
Dans notre pauvre imitation.



Et votre commandement c’est le commandement même de Jésus.



Singulier sort, singulière destinée, destination de l’homme.

Quand nous sommes enfants, nous sommes des enfants Jésus, nous joignons Jésus enfant.

Et quand nous sommes hommes, disjoints qu’est-ce que nous sommes.



Beaux enfants, votre regard est le regard même de Jésus.
Votre regard bleu.
De Jésus enfant.
Votre beau regard.
Votre front est le front même de Jésus.
Votre voix est la voix même de Jésus.

Et nous qu’est-ce que nous sommes.
Avec notre regard voilé.
Notre front voilé.
Notre voix voilée.
Et au coin des lèvres le pli des amertumes.

Et au mieux aller le pli même de la contrition.
Nous ne sommes jamais que des innocences recouvrées.
Et eux ils sont l’innocence première.



Nous qu’est-ce que nous devenons.
Qu’est-ce que nous sommes devenus.
Qu’est-ce que nous savons.
Qu’est-ce que nous pouvons.
Qu’est-ce que nous faisons.
Qu’est-ce que nous avons.
Nous n’avons jamais que des innocences réparées.
Et eux ils ont l’innocence première.

Et en supposant le mieux, en allant au mieux, en mettant tout pour le mieux nous ne serions jamais que des innocences conservées.

Mais eux ils sont l’innocence première.

Et autant le fruit mûr, juste mûr, pris à l’arbre, l’emporte sur le fruit conservé.

Frais vaut mieux que le fruit conservé.

Autant l’innocence de l’enfant l’emporte sur l’innocence de l’homme.

Vaut mieux que ce que l’homme n’ose plus même nommer son innocence.




Il pense à ses trois enfants qui en ce moment-ci même jouent au coin du feu.

Jouent-ils, travaillent-ils, on n’en sait rien.
Avec les enfants.

Travaillent-ils avec leur mère.
On n’en sait jamais rien.
Les enfants ne sont pas comme les hommes.

Pour les enfants jouer, travailler, se reposer, s’arrêter, courir, c’est tout un.

Ensemble.
C’est le même. Ils ne font pas seulement la différence.
Ils sont heureux.

Ils s’amusent tout le temps. Autant quand ils travaillent, autant quand ils s’amusent.

Ils ne s’en aperçoivent même pas.
Ils sont bien heureux.
Aussi leur commandement est le commandement même de Jésus.
De Jésus enfant.
L’espérance aussi est celle qui s’amuse tout le temps.




Il pense à ses trois enfants qui jouent à c’t’heure au coin du feu.

Pourvu seulement qu’ils soient heureux.
N’est-ce pas tout ce qu’un père demande.

On vit pour eux, on demande seulement que ses enfants soient heureux.




Il pense à ses enfants qu’il a mis particulièrement sous la protection de la Sainte Vierge.

Un jour qu’ils étaient malades.

Et qu’il avait eu grand peur.
Il pense encore en frémissant à ce jour-là.
Qu’il avait eu si peur.
Pour eux et pour lui.
Parce qu’ils étaient malades.
Il en avait tremblé dans sa peau.
À l’idée seulement qu’ils étaient malades.
Il avait bien compris qu’il ne pouvait pas vivre comme cela.
Avec des enfants malades.
Et sa femme qui avait tellement peur.
Si affreusement.

Qu’elle avait le regard fixe en dedans et le front barré et qu’elle ne disait plus un mot.

Comme une bête qui a mal.
Qui se tait.
Car elle avait le cœur serré.
La gorge étranglée comme une femme qu’on étrangle.
Le cœur dans un étau.
La gorge dans des doigts ; dans les mâchoires d’un étau.
Sa femme qui serrait les dents, qui serrait les lèvres.
Et qui parlait rarement et d’une autre voix.
D’une voix qui n’était pas la sienne.
Tant elle avait affreusement peur.
Et ne voulait pas le dire.

Mais lui, par Dieu, c’était un homme. Il n’avait pas peur de parler.


Il avait parfaitement compris que ça ne pouvait pas se passer comme ça.

Ça ne pouvait pas durer.
Comme ça.
Il ne pouvait pas vivre avec des enfants malades

Alors il avait fait un coup (un coup d’audace), il en riait encore quand il y pensait.

Il s’en admirait même un peu. Et il y avait bien un peu de quoi. Et il en frémissait encore.

Il faut dire qu’il avait été joliment hardi et que c’était un coup hardi.

Et pourtant tous les chrétiens peuvent en faire autant.
On se demande même pourquoi ils ne le font pas.
Comme on prend trois enfants par terre et comme on les met tous les trois.
Ensemble. À la fois.
Par amusement. Par manière de jeu.
Dans les bras de leur mère et de leur nourrice qui rit.
Et se récrie.
Parce qu’on lui en met trop.
Et qu’elle n’aura pas la force de les porter.
Lui, hardi comme un homme.
Il avait pris, par la prière il avait pris.
(Il faut que France, il faut que chrétienté continue.)
Ses trois enfants dans la maladie, dans la misère où ils gisaient.
Et tranquillement il vous les avait mis.
Par la prière il vous les avait mis.

Tout tranquillement dans les bras de celle qui est chargée de toutes les douleurs du monde.

Et qui a déjà les bras si chargés.
Car le Fils a pris tous les péchés.
Mais la Mère a pris toutes les douleurs.



Il avait dit, par la prière il avait dit : Je n’en peux plus.

Je n’y comprends plus rien. J’en ai par dessus la tête.
Je ne veux plus rien savoir.
Ça ne me regarde pas.
(Il faut que France, il faut que chrétienté continue.)
Prenez-les. Je vous les donne. Faites-en ce que vous voudrez.
J’en ai assez.

Celle qui a été la mère de Jésus-Christ peut bien aussi être la mère de ces deux petits garçons et de cette petite fille.

Qui sont les frères de Jésus-Christ.
Et pour qui Jésus-Christ est venu au monde.
Qu’est-ce que ça vous fait. Vous en avez tellement d’autres.
Qu’est-ce que ça vous fait, un de plus un de moins.
Vous avez eu le petit Jésus. Vous en avez eu tant d’autres.

(Il voulait dire dans les siècles des siècles, tous les enfants des hommes, tous les frères de Jésus, les petits frères, et elle en aura tellement dans les siècles des siècles).

Il faut que les hommes en aient un aplomb, de parler ainsi.
À la Sainte Vierge.

Les larmes au bord des paupières, les mots au bord des lèvres il parlait ainsi, par la prière il parlait ainsi.

En dedans.

Il était dans une grande colère, Dieu lui pardonne, il en frémit encore (mais il est rudement heureux d’avoir pensé à ça).

(Le sot, comme si c’était lui qui y avait pensé, le pauvre homme.)

Il parlait dans une grande colère (que Dieu le garde) et dans cette grande violence et, en dedans, en dedans de cette grande colère et de cette grande violence avec une grande dévotion.

Vous les voyez, disait-il, je vous les donne. Et je m’en retourne et je me sauve pour que vous ne me les rendiez pas.

Je n’en veux plus. Vous le voyez bien.
Comme il s’applaudissait d’avoir eu le courage de faire ce coup-là.
Tout le monde n’aurait pas osé.
Il était heureux, il s’en félicitait en riant et en tremblant.
(Il n’en avait pas parlé à sa femme.
Il n’avait pas osé. Les femmes sont peut-être jalouses.
Il vaut mieux ne pas se faire d’affaires dans son ménage.
Et avoir la paix.
Il avait arrangé ça tout seul.
C’est plus sûr. Et on est plus tranquille.)
Depuis ce temps-là tout marchait bien.
Naturellement.
Comment voulez-vous que ça marche autrement-
Que bien.
Puisque c’était la sainte Vierge qui s’en mêlait.
Qui s’en était chargée.
Elle sait mieux que nous.



Et Elle, qui les avait pris, pourtant elle en avait avant ces trois-là.
(Il avait fait un coup unique.
Pourquoi tous les chrétiens ne le font-ils pas ?)

Il avait été rudement hardi.
Mais qui ne risque rien, n’a rien.
Il n’y a que les plus honteux qui perdent.
Il est même curieux que tous les chrétiens n’en fassent pas autant.
C’est si simple.
On ne pense jamais à ce qui est simple.

On cherche, on cherche, on se donne un mal, on ne pense jamais à ce qui est le plus simple.

Enfin on est bête, vaut mieux le dire tout de suite.



Et Elle, qui les avait pris, pourtant elle n’en manquait pas.
Elle en avait avant ces trois-là, elle en aurait, elle en avait après.
Elle en avait eu, elle en aurait dans les siècles des siècles.



Et Elle, qui les avait pris, il savait bien qu’elle les prendrait.
Elle n’aurait pas le cœur de les laisser orphelins.
(Comme il avait été lâche, tout de même).
Elle ne pouvait pas les laisser au coin d’une borne.
(C’est bien là-dessus qu’il comptait,
le gueux).
Elle était bien forcée de les prendre,
Elle qui les avait pris.
Il s’en félicitait encore.




Et pourtant on est si fier d’avoir des enfants.
(Mais les hommes ne sont pas jaloux).
Et de les voir manger et de les voir grandir.
Et le soir de les voir dormir comme des anges.
Et de les embrasser le matin et le soir, et à midi.
Juste au milieu des cheveux.

Quand ils baissent innocemment la tête comme un poulain qui baisse la tête.

Aussi souples comme un poulain, se jouant comme un poulain.
Aussi souples du cou et de la nuque. Et de tout le corps et du dos.
Comme une tige bien souple et bien montante d’une plante vigoureuse.
D’une jeune plante.
Comme la tige même de la montante espérance.

Ils courbent le dos en riant comme un jeune, comme un beau poulain, et le cou, et la nuque, et toute la tête.

Pour présenter au père, au baiser du père juste le milieu de la tête.

Le milieu des cheveux, la naissance, l’origine, le point d’origine des cheveux.

Ce point, juste au milieu de la tête, ce centre d’où tous les cheveux partent en tournant, en rond, en spirale.

Ça les amuse ainsi.
(Ils s’amusent tout le temps).
Ils s’en font un jeu. Ils se font un jeu de tout.

Ils chantonnent, ils chantent des chansons dont on n’a seulement pas idée et qu’ils inventent à mesure, ils chantent tout le temps.
Et du même mouvement ils reviennent en arrière sans s’être presque arrêtés.

Comme une jeune tige qui se balance au vent et qui revient de son mouvement naturel.

Pour eux le baiser du père c’est un jeu, un amusement, une cérémonie.
Un accueil.
Une chose qui va de soi, très bonne, sans importance.
Une naïveté.
À laquelle ils ne font seulement pas attention.
Autant dire.
C’est tellement l’habitude.
Ça leur est tellement dû.
Ils ont le cœur pur.
Ils reçoivent ça comme un morceau de pain.
Ils jouent, ils s’amusent de ça comme d’un morceau de pain.

Le baiser du père. C’est le pain de chaque jour. S’ils soupçonnaient ce que c’est pour le père.

Les malheureux. Mais ça ne les regarde pas.
Ils ont bien le temps de le savoir plus tard.

Ils trouvent seulement, quand leurs yeux rencontrent le regard du père.

Qu’il n’a pas l’air de s’amuser assez.
Dans la vie.



Et les enfants quand ils pleurent.
C’est infiniment plus mieux que quand nous rions.
Car ils pleurent en espérance.
Et nous ne rions qu’en foi et en charité.




Il a donc mis ses enfants en lieu suret il est content et il rit en lui-même et il rit même tout haut et il se frotte les mains.

Du bon tour qu’il a joué.
Je veux dire de la grande invention qu’il a eue. Qu’il a faite.
(C’est qu’aussi il ne pouvait plus durer).
Il a remis ses enfants, reposé entre les bras de la sainte Vierge.
Et il s’en est allé les bras ballants.



Il s’en est allé les mains vides.
Lui qui les avait remis.
Comme un homme qui portait un panier.
Et qui n’en pouvait plus et qui avait mal aux épaules.
Et qui a posé son panier par terre.
Ou qui l’a remis à une personne.



C’est le contraire d’un homme qui a loué ses enfants dans une ferme.
Car celui qui a loué ses enfants dans une ferme.
Il reste le propriétaire de ses enfants.
Et c’est le fermier qui en devient le locataire. Le fermier.
Lui au contraire il ne veut plus être que le locataire de ses enfants.

Il n’en a plus que l’usufruit.
Et c’est le bon Dieu qui en a la nue (et la pleine) propriété.
Mais c’est un bon propriétaire que le bon Dieu.



Admire comme cet homme est sage.
Cet homme qui ne veut plus être que le fermier de ses enfants.
Cet homme qui s’en va, qui s’en retourne les mains vides.
Car Dieu n’est point jaloux, ni la sainte Vierge.
Ils lui laisseront tranquillement toute la jouissance de ses enfants.
C’est agréable d’avoir Dieu comme propriétaire.



Il est malin cet homme-là, il a remis ses enfants aux bras de la sainte Vierge, aux mains de Dieu.

De Dieu leur créateur.
Et leur propriétaire.
Toute la création n’est-elle pas aux mains de Dieu.
Toute la création n’est-elle pas la propriété de Dieu.



Les enfants quand ils pleurent sont plus heureux que nous quand nous rions.

Et quand ils sont malades ils sont plus malheureux que tout au monde.

Et plus touchants.
Parce que nous sentons et qu’ils sentent bien que c’est déjà
Une diminution de leur enfance.
Et la première marque de leur vieillissement.
Vers la mort.
Temporelle.



Et elle, qui les avait pris, elle était

Si touchante et si belle. (Pendant que lui il s’en allait d’un cœur léger).



Et elle, qui les avait pris, elle était
Si touchante et si pure.
Non seulement toute en foi et en charité.
Mais toute en espérance même.

Pure et jeune comme l’espérance. (Pendant que lui il s’en allait les bras ballants.)



Et elle, qui les avait pris, elle était

Dans sa jeunesse tendre. (Pendant que lui il s’en allait les deux mains vides).



Et elle, qui les avait pris, elle était
Dans son éternelle jeunesse.

Il y a des jours dans l’existence où on sent qu’on ne peut plus se contenter des saints patrons.

Soit dit sans offenser personne.
(Et elle, qui les avait pris, elle était
Si chargée de famille).
On sent que les saints patrons ne suffisent plus.
(Soit dit sans les offenser).
Il y a un grand danger et il faut monter plus haut.
Il vaut mieux avoir affaire au bon Dieu qu’à ses saints.
(Et elle, qui les avait pris, elle était
Si touchante et si pure.
Mater Dei, mère de Dieu,
Mère de Jésus et de tous les hommes ses frères.
Les frères de Jésus.)
Il faut monter directement jusqu’au bon Dieu et à la sainte Vierge.
(Et elle, qui les avait pris, elle avait
Tant d’enfants sur les bras.
Tous les enfants des hommes.
Depuis ce petit premier qu’elle avait porté dans ses bras.
Ce petit homme qui riait comme un bijou.
Et qui depuis lui avait causé tant de tourment.
Parce qu’il était mort pour le salut du monde.)
Et elle, qui les avait pris, elle était

Si ardente et si pure. Il y a des jours où on sent bien que l’on ne peut plus se contenter des saints ordinaires.

Que les saints ordinaires ne suffisent plus. Et elle, qui les avait pris, elle était

Si jeune et si puissante.
Si puissante auprès de Dieu.
Si puissante auprès du Tout-Puissant.



Et elle, qui les avait pris, elle était
Si chargée de douleurs.
Et elle en avait tant vu depuis ce petit bonhomme.
Qui riait en tétant.
Car il y a longtemps qu’elle n’est plus la mère des Sept Douleurs.
Les sept douleurs c’était pour commencer.
Et il y a longtemps qu’elle est et que nous l’avons faite
La mère des septante et des septante fois septante douleurs.



Pendant que lui, qui les avait remis, il s’en allait la tête libre et les yeux clairs.

Comme un homme qui a fait un bon marché.
Insoucieux, les sourcils défroncés, le front desserré.
Le front débandé.
Comme un homme qui vient d’échapper à un grand danger.
Et vraiment il venait d’échapper au plus grand de tous les dangers.
Et elle, qui les avait pris, elle était
Si éternellement soucieuse.
Et elle les avait pris en tutelle et en charge.
(Après tant d’autres, avec tant d’autres).
Et en commende pour l’éternité.



Et ainsi elle qui n’est point seulement
Toute foi et toute charité.
Mais aussi qui est toute espérance.
Et cela est sept fois plus difficile.
Comme c’est aussi sept fois plus gracieux.
Ainsi elle elle a pris en charge et en tutelle.
Et en commende pour l’éternité.
La jeune vertu Espérance.



Il faut dire la vérité. C’est pourtant un bien grand saint que saint Marcel.
Et un bien grand patron.

(Bien qu’on ne sache pas au juste ce qu’il a fait. Mais il ne faut pas le dire.

Et il y en a peut-être même eu plusieurs.

Mais enfin il a été un grand saint, mettons même un saint, c’est déjà beaucoup).

Mais il y a des jours où il faut aller plus haut.



Il ne faut pas avoir peur de dire la vérité. C’est pourtant une bien grande sainte que sainte Germaine.

Et une bien grande patronne. Et qui doit être bien puissante.

(Bien qu’on ne sache pas au juste ce qu’elle a fait. Mais il ne faut pas le dire.)
Mais qu’est-ce que ça fait, elle a fait au moins qu’elle a été une sainte et une grande sainte. Et c’est déjà beaucoup.

C’est déjà tout.
Être seulement une sainte, c’est déjà tout.

Et il y a son compère saint Germain, qui peut servir, né à Auxerre, évêque d’Auxerre, qui aura cette gloire éternelle

D’avoir consacré à Dieu notre grande sainte et notre grande patronne et notre grande amie.

Sainte Geneviève
qui était une simple bergère.

Saint Germain, dit l’Auxerrois, né à Auxerre, évêque d’Auxerre,
Évêque et saint du temps des armées barbares,
Et du refoulement des armées barbares,
Évêque et saint de France,
Et qui peut servir de patron.
D’un très grand patron.

Et cette sainte Geneviève, née à Nanterre.
Parisienne, patronne de Paris.

Patronne et sainte de France voilà de grands patrons et de grands saints.

Saint Marcel, saint Germain, sainte Geneviève.
Pourtant il y a des jours où les plus grandes amitiés ne suffisent pas.
Ni Marcel ni Geneviève,
Geneviève notre grande amie.
Ni les plus grands patronages ni les plus grandes saintetés.
Il y a des jours où les patrons et les saints ne suffisent pas.

Les plus grands patrons et les plus grands saints.
Les patrons ordinaires, les saints ordinaires.

Et où il faut monter, monter encore, monter toujours ; toujours plus haut, aller encore.


Jusqu’à la dernière sainteté, la dernière pureté, la dernière beauté, le patronage dernier.




Il faut avoir le courage de dire la vérité. Saint Pierre est un grand saint et un grand patron entre tous les patrons.

(On sait très bien ce qu’il a fait, celui-là, mais il vaut peut-être mieux ne pas trop en parler).

Mais c’est bien certes un très grand patron.
Car il fut la pierre de l’angle.
Et les Portes de l’Enfer ne prévaudront point contre elle.
Tu es Petrus, et super hanc petram.
Et éternellement il est Pierre et sur cette pierre.

Et pour celui qui veut entrer au Paradis c’est bien le plus grand patron que l’on puisse inventer.

Car il est à la porte et il a la porte et il est le « portier et il a les clefs.

Il est le Portier éternel et le Porte-clefs éternel.
Il porte à la ceinture le gros trousseau de clefs.
Et pourtant je te jure que ce n’est pas un gardien de prison.
Car il est le gardien de l’éternelle Liberté.

Et dans une prison, d’une prison les prisonniers voudraient bien se sauver.
Mais au paradis au contraire ceux qui sont dans le paradis ne sont pas près de s’en aller.

Il n’y a pas de danger qu’ils demandent à s’en aller.
Il faudrait les payer cher pour qu’ils s’en aillent.
Ils ne voudraient pas donner leur place à d’autres.

Par conséquent on ne pourrait pas trouver un meilleur patron que saint Pierre.




Mais il vient un jour, il vient une heure.
Il vient un moment où saint Marcel et sainte Germaine.

Et saint Germain lui-même et notre grande amie cette grande sainte Geneviève.

Et ce grand saint Pierre lui-même ne suffit plus.
Et où il faut résolument faire ce qu’il faut faire.



Alors il faut prendre son courage à deux mains.
Et s’adresser directement à celle qui est au-dessus de tout.

Être hardi. Une fois. S’adresser hardiment à celle qui est infiniment belle.

Parce qu’aussi elle est infiniment bonne.

À celle qui intercède.
La seule qui puisse parler avec l’autorité d’une mère.

S’adresser hardiment à celle qui est infiniment pure.
Parce qu’aussi elle est infiniment douce.


À celle qui est infiniment noble.
Parce qu’aussi elle est infiniment courtoise.
Infiniment accueillante.

Accueillante comme le prêtre qui au seuil de l’église va au devant du nouveau-né jusqu’au seuil.

Au jour de son baptême.
Pour l’introduire dans la maison de Dieu.

À celle qui est infiniment riche.
Parce qu’aussi elle est infiniment pauvre.

À celle qui est infiniment haute.
Parce qu’aussi elle est infiniment descendante.

À celle qui est infiniment grande.
Parce qu’aussi elle est infiniment petite.
Infiniment humble.
Une jeune mère.

À celle qui est infiniment jeune.
Parce qu’aussi elle est infiniment mère.

À celle qui est infiniment droite.
Parce qu’aussi elle est infiniment penchée.

À celle qui est infiniment joyeuse.
Parce qu’aussi elle est infiniment douloureuse.

Septante et sept fois septante fois douloureuse.
À celle qui est infiniment touchante.
Parce qu’aussi elle est infiniment touchée.


À celle qui est toute Grandeur et toute Foi.
Parce qu’aussi elle est toute Charité.

À celle qui est toute Foi et toute Charité.
Parce qu’aussi elle est toute Espérance.



Heureusement que les saints ne sont point jaloux les uns des autres.

Il ne faudrait plus que ça.
Ça serait un peu fort.

Et ensemble heureusement qu’ils ne sont point jaloux de la sainte Vierge.

C’est même ce que l’on nomme la communion des saints.

Ils savent bien quelle elle est et qu’autant l’enfant l’emporte sur l’homme en pureté.

Autant et septante fois autant elle l’emporte sur eux en pureté.

Autant l’enfant l’emporte sur l’homme en jeunesse.

Autant et septante fois autant elle l’emporte sur les saints, (sur les plus grands saints même), en jeunesse et en enfance.


Autant l’enfant l’emporte sur l’homme en espérance.

Autant et septante fois autant elle l’emporte sur les saints, (sur les plus grands saints mêmes), en foi, en charité, en espérance.




L’homme n’est rien auprès de l’enfant en pureté, en jeunesse, en espérance.

En enfance.
En innocence.
En ignorance.
En impuissance.
En nouveauté.

Ainsi, autant et septante fois autant les saintes et les saints, les plus grandes saintes et les plus grands saints

Ne sont rien auprès d’elle en enfance et en pureté.
En innocence et en jeunesse.
En ignorance, en impuissance, en nouveauté.
En foi, en charité, en espérance.



Geneviève, mon enfant, était une simple bergère.
Jésus aussi était un simple berger.
Mais quel berger mon enfant.
Berger de quel troupeau. Pasteur de quelles brebis.
En quel pays du monde.

Pasteur des cent brebis qui sont demeurées dans le bercail, pasteur de la brebis égarée, pasteur de la brebis qui revient,

Et qui pour l’aider à revenir, car ses jambes ne peuvent plus la porter,

Ses jambes fourbues,

La prend doucement et la rapporte lui-même sur ses épaules,
Sur ses deux épaules,
Doucement ployée en demie couronne autour de sa nuque,
La tête de la brebis doucement appuyée ainsi sur son épaule droite,
Qui est le bon côté,
Sur l’épaule droite de Jésus,
Qui est le côté des bons,

Et le corps demi roulé tout autour autour du col et autour de la nuque,

Autour du cou en demi-couronne,
Comme un foulard en laine qui tient chaud.
Ainsi la brebis même tient chaud à son propre pasteur,
La brebis en laine.
Les deux pieds de devant bien et dûment tenus dans la main droite,
Qui est le bon côté,
Tenus et serrés,
Doucement mais ferme,

Les deux pieds de derrière bien et dûment tenus dans la main gauche,

Doucement mais ferme,
Comme on tient un enfant quand on joue à le porter à califourchon
Sur les deux épaules,

La jambe droite dans la main droite, la jambe gauche dans la main gauche.

Ainsi le Sauveur, ainsi le bon pasteur, ce qui veut dire le bon berger
Rapporte à califourchon cette brebis qui s’était perdue,

qui allait se perdre

Pour que les pierres du chemin ne meurtrissent plus ses pieds meurtris.

Parce qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour ce pécheur qui s’en revient,

Que pour cent justes qui ne seront point partis.
Car les cent justes qui ne seront point partis ils seront restés.
Ils ne seront restés que en foi et en charité.
Mais ce pécheur qui est parti et qui a failli se perdre
Par son départ même et parce qu’il allait manquer à l’appel du soir

Il a fait naître la crainte et ainsi il a fait jaillir l’espérance même

Au cœur de Dieu même,
Au cœur de Jésus
Le tremblement de la crainte et le frisson,
Le frémissement de l’espérance.



Par cette brebis égarée Jésus a connu la crainte dans l’amour.

Et ce que la divine espérance met de tremblement dans la charité même.




Et Dieu a eu peur d’avoir à la condamner.


Par cette brebis et parce qu’elle ne rentrait point au bercail et parce qu’elle allait manquer à l’appel du soir,

Jésus comme un homme a connu l’inquiétude humaine,
Jésus fait homme,
Il a connu ce que c’est que l’inquiétude au cœur même de la charité,
L’inquiétude rongeante au cœur d’une charité ainsi véreuse,

Mais ainsi aussi il a connu ce que c’est que la toute première pointe de la poussée de l’espérance.

Quand la jeune vertu espérance commence à pousser au cœur de l’homme,
Sous la rude écorce,
Comme un premier bourgeon d’avril.



Ainsi Geneviève était bergère mais Marie
Est la mère du berger même
Et tant qu’il y aura un bercail,
C’est-à-dire une bergerie,
Elle est la mère du berger éternel.



Adonc il faut quelque jour une fois remonter
À celle qui intercède.
Après Marcel et Germaine et Germain,
Geneviève et saint Pierre.
Après les patrons, les patronnes, les saints,
Après la patronne éternelle de Paris.

Et même après le patron éternel de Rome
Il faut monter
À celle qui est la plus imposante.
Parce qu’aussi elle est la plus maternelle.

À celle qui est infiniment blanche.
Parce qu’aussi elle est la mère du Bon Pasteur,
de l’Homme qui a espéré.



(Et il avait bien raison d’espérer, puisqu’il a réussi à rapporter la brebis).




À celle qui est infiniment céleste.
Parce qu’aussi elle est infiniment terrestre.

À celle qui est infiniment éternelle.
Parce qu’aussi elle est infiniment temporelle.

À celle qui est infiniment au-dessus de nous.
Parce qu’aussi elle est infiniment parmi nous.

À celle qui est la mère et la reine des anges.
Parce qu’aussi elle est la mère et la reine des hommes.
Reine des deux, régente terrienne.



(Empérière des infernaux palus).




À celle qui est Marie.
Parce qu’elle est pleine de grâce.

À celle qui est pleine de grâce
Parce qu’elle est avec nous.

À celle qui est avec nous.
Parce que le Seigneur est avec elle.

À celle qui intercède.
Parce qu’elle est bénie entre toutes les femmes.
Et que Jésus, le fruit de son ventre, est béni.



À celle qui est pleine de grâce.
Parce qu’elle est pleine de grâce.



Celle qui est infiniment reine
Parce qu’elle est la plus humble des créatures.

Parce qu’elle était une pauvre femme, une misérable femme, une pauvre juive de Judée.


À celle qui est infiniment loin
Parce qu’elle est infiniment près.

À celle qui est la plus haute princesse

Parce qu’elle est la plus humble femme.

À celle qui est la plus près de Dieu
Parce qu’elle est la plus près des hommes.

À celle qui est infiniment sauve
Parce qu’à son tour elle sauve infiniment.

À celle qui est la plus agréable à Dieu.



À celle qui est pleine de grâce
Parce qu’aussi elle est pleine d’efficace
Maintenant.

Et parce qu’elle est pleine de grâce et pleine d’efficace
Et à l’heure de notre mort ainsi soit-il.



D’avoir conçu et d’avoir enfanté,
D’avoir nourri et d’avoir porté
L’Homme qui a craint,
L’Homme qui a espéré.

(Et il avait bien raison d’espérer, puisqu’il a réussi à sauver tant de saintes et tant de saints. Au moins pour commencer. En somme enfin il a réussi tout de même).




À celle qui est la seule Reine
Parce qu’elle est la plus humble sujette.

À celle qui est la première après Dieu
Parce qu’elle est la première avant l’homme.

La première avant les hommes et les femmes.
La première avant les pécheurs.

La première avant les saintes et les saints.
La première avant l’homme charnel.

Et aussi bien la première avant les anges mêmes.



Écoute, mon enfant, je vais t’expliquer, écoute-moi bien,
je vais t’expliquer pourquoi,
comment, en quoi
la sainte Vierge est une créature unique, rare,
D’une rareté infinie,
Entre toutes précellente,
Unique entre toutes les créatures.
Suis-moi bien. Je ne sais si tu me comprendras bien.
Toute la création était pure. Suis-moi bien.
(En somme Jésus a réussi, il ne faut pas être trop difficile.
Il ne faut pas être trop exigeant.
Avec la vie.

Puisqu’il a tout de même pu rapporter, rassembler cette gerbe de saints.
Que montant il a jetée aux pieds de son père.
Et les âmes des justes qu’il avait parfumées de ses vertus).
Donc toute la création était pure.

Comme elle était sortie, comme elle avait jailli pure et jeune et neuve des mains de son Créateur.




Mais le péché de Satan séduisit, corrompit la moitié des anges.

Et le péché d’Adam séduisit, corrompit dans le sang la totalité des hommes.


 

De sorte qu’il n’y avait plus de pur que la moitié des anges.
Et rien des hommes,
Personne des hommes,
Dans toute la création,

De la pureté native, de la jeune pureté, de la pureté première, de la pureté créée, de la pureté enfant, de la pureté de la création même.




Quand fut créée cette créature unique.
Bénie entre toutes les femmes,

Infiniment unique, infiniment rare,
Maintenant.

Infiniment agréable à Dieu.
Et à l’heure de notre mort ainsi soit-il,
Précellente entre toutes.



Quand enfin, quand un jour des temps fut créée pour l’éternité,
Pour le salut du monde cette créature unique.
Pour être la Mère de Dieu.
Pour être femme et pourtant pour être pure.



Écoute-moi bien, mon enfant, suis-moi bien, c’est difficile à t’expliquer.

En quoi elle est à ce point une créature unique. Mais suis-moi bien.

À toutes les créatures il manque quelque chose.
Non seulement qu’elles ne sont point le Créateur,
Dieu leur créateur.
(Ceci c’est dans l’ordre.
C’est l’ordre même).
Qu’elles ne sont point leur propre Créateur.
Mais en outre il leur manque toujours quelque chose.

À celles qui sont charnelles il manque précisément d’être pures.

Nous le savons.
Mais à celles qui sont pures il manque précisément d’être charnelles.

Il faut le savoir.



Et à elle au contraire il ne manque rien.
Sinon vraiment d’être Dieu même.
D’être son Créateur.
Mais ceci c’est l’ordre).



Car étant charnelle elle est pure.
Mais, étant pure, aussi elle est charnelle.



Et c’est ainsi qu’elle n’est pas seulement une femme unique entre toutes les femmes.

Mais qu’elle est une créature unique entre toutes les créatures.



Littéralement la première après Dieu. Après le Créateur.
Aussitôt après.
Celle que l’on trouve en descendant, aussitôt que l’on descend de Dieu
Dans la céleste hiérarchie.



Dans ce désastre. Dans ce défaut. Dans ce manque.

Dans ce désastre de la moitié des anges et de la totalité des hommes il n’y avait plus rien de charnel qui fût pur,

De la pureté de naissance.
Quand un jour cette femme naquit de la tribu de Juda
Pour le salut du monde
Parce qu’elle était pleine de grâce.



Et en outre Joseph était de la maison de David
Qui était la maison de Jacob.



Quand elle naquit toute pleine de son innocence première.
Aussi pure que Ève avant le premier péché.



Voyez à ne pas mépriser un de ces petits : en effet je vous le dis, que leurs anges dans les deux voient toujours la face de mon Père, qui est aux cieux.


En effet le Fils de l’homme est venu sauver ce qui avait péri.

Que vous semble ? Si quelqu’un avait cent brebis, et que l’une d’elles se soit perdue en route ;


(Trompée de chemin) ;


est-ce qu’il ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf dans les montagnes, et ne va pas chercher celle qui s’est perdue ?


Et s’il a eu le bonheur de la trouver : En vérité je vous le dis, qu’il se réjouit sur elle plus que sur les quatre-vingt-dix-neuf, qui ne se sont pas perdues.


Ainsi n’est pas la volonté devant votre Père, qui est aux deux, que périsse un seul de ces petits.




Le Bon Pasteur c’est-à-dire le bon berger.
Par elle il a connu l’inquiétude.
Par celle-ci qui n’est point restée avec les quatre-vingt-dix-neuf autres.
La mortelle inquiétude.
(La dévorante inquiétude au cœur de Jésus).
L’inquiétude de ne pas la retrouver. De ne pas savoir.
De ne la retrouver jamais. L’humaine inquiétude.
La mortelle inquiétude d’avoir à la condamner.
Mais enfin il est sauvé.
Lui-même le sauveur il est sauvé.
Il est sauvé d’avoir à la condamner.
Comme il respire.
Ça en fait toujours une de sauvée.
Il n’aura point à condamner cette âme.


Par cette petite brebis qui s’était seulement trompée de chemin,
(Ça peut arriver à tout le monde),

et erraverit una ex eis,

et c’est arrivé aux plus grands saints
De prendre le chemin du péché

Par cette petite brebis d’âme homme, fait homme, il a connu l’inquiétude d’homme.

Mais par cette sotte de petite brebis d’âme (qui lui a fait une si grande peur) homme, fait homme, il a connu l’espérance d’homme.




Par cette petite brebis de rien du tout qui s’était égarée, par cette créature brebis

Homme, fait homme, il a connu la bourgeonnante espérance,

Le bourgeonnement de l’espérance qui pointe au cœur plus douce que le fin bourgeon d’avril.





À toutes les créatures il manque quelque chose, et non point seulement de n’être pas Créateur.

À celles qui sont charnelles, nous le savons, il manque d’être pures.

Mais à celles qui sont pures, il faut le savoir, il manque d’être charnelles.

Une seule est pure étant charnelle.
Une seule est charnelle ensemble étant pure.

C’est pour cela que la sainte Vierge n’est pas seulement la plus grande bénédiction qui soit tombée sur la terre.

Mais la plus grande bénédiction même qui soit descendue dans toute la création.

Elle n’est pas seulement la première entre toutes les femmes,

Bénie entre toutes les femmes,

Elle n’est pas seulement la première entre toutes les créatures,
Elle est une créature unique, infiniment unique, infiniment rare.



Une seule et nulle autre ensemble charnelle et pure. Car du côté des anges

Les anges seraient bien purs, mais ils sont de purs esprits, ils ne sont point charnels.

Ils ne savent point ce que c’est que d’avoir un corps, que d’être un corps.

Ils ne savent point ce que c’est que d’être cette pauvre créature.
Charnelle.
Un corps pétri du limon de cette terre.
Charnelle.
Ils ne connaissent point cette liaison mystérieuse, cette liaison créée,

Infiniment mystérieuse,
De l’âme et du corps.
Car Dieu n’a pas créé seulement l’âme et le corps.
L’âme immortelle et le corps mortel mais qui ressuscitera.
Mais il a créé aussi, d’une tierce création il a créé
Ce lien mystérieux, ce lien créé,
Cet attachement, cette liaison du corps et de l’âme,
D’un esprit et d’une matière,
De l’immortel et du mortel mais qui ressuscitera
Et l’âme est liée à la boue et à la cendre.
À la boue quand il pleut et à la cendre quand il fait sec.
Et pourtant liée ainsi il faut que l’âme fasse son salut.

Comme un bon cheval de labour, comme une bête loyale et vigoureuse, comme une grosse bête lorraine qui tire la charrue.

De sa vigueur et de sa force il ne faut pas seulement qu’elle se meuve elle-même, qu’elle se tire, qu’elle se traîne elle-même.

Qu’elle se porte sur ses quatre pieds.

Mais de cette même vigueur et force il faut aussi qu’elle meuve et qu’elle tire et qu’elle traîne l’inerte charrue.

Inerte sans elle, qui ne peut pas se mouvoir toute seule, se tirer, se traîner toute seule,

Se mouvoir, se traîner, se tirer sans elle.

Inerte sans elle mais laborieuse avec elle, travailleuse par elle, agissante par elle.

Cette charrue qui derrière elle laboure la terre lorraine.
(Mais qui la laboure à une condition, c’est qu’on la tire).

Comme le cheval de labour, la bonne bête doit non seulement se porter et se mouvoir elle-même,

Sur ses quatre jambes, sur ses quatre pieds,

Mais ensemble traîner cette charrue qui, ainsi animée, derrière elle laboure la terre,

Ainsi l’âme, cette bête de labour, et d’un labour terrestre,
D’un labour charnel,

Non seulement l’âme doit se mouvoir et se porter sur les quatre vertus,

Se tirer et se traîner elle-même.
Mais il faut qu’elle meuve et qu’elle porte,
Encore il faut qu’elle tire et qu’elle traîne

Ce corps enfoncé dans la terre qui laboure derrière elle la glèbe de la terre.

Ce corps inerte, sans elle inanimé.
Inerte sans elle, laborieux par elle,
Qui animé par elle travailleur peut labourer cette terre,
Réussit à la labourer.

Il ne faut pas seulement qu’elle fasse son salut, elle pour elle, elle pour soi.

Il faut aussi qu’elle fasse son salut pour lui, son salut à elle l’âme pour lui le corps.

Et il faut qu’elle fasse ensemble son salut à lui qui ressuscitera.

Leur commun salut, ensemble leur double salut pour qu’après le jugement dernier,

Aussitôt après,
Ensemble ils participent à la commune félicité éternelle,
Elle l’immortelle, et lui le mortel et le mort mais le ressuscité,
Lui étant seulement devenu un corps glorieux.
Comme les deux mains sont jointes dans la prière,
Et l’une n’est pas plus injuste que l’autre,
Ainsi le corps et l’âme sont comme deux mains jointes.

Et l’un et l’autre ensemble ils entreront ensemble dans la vie éternelle.

Et ils seront deux mains jointes, ensemble, pour ce qui est infiniment plus que la prière.

Et infiniment plus que le sacrement.
Ou tous les deux ensemble ils retomberont comme deux poignets liés
Pour une captivité éternelle.



Comme un bon laboureur pour labourer cette lourde terre,
Qui poisse au soc de la charrue,
Attelle au cheval vigoureux la charrue (elle-même vigoureuse,
Mais en elle-même inerte),
(Et il ne met pas la charrue devant les bœufs),
Ainsi le Seigneur Dieu pour labourer cette charnelle terre,
Cette grasse terre qui poisse au corps et au cœur de l’homme,
Cette lourde terre,
Cette terrestre terre,
Et terrienne,

(Reine des cieux, régente terrienne),

Ainsi le Seigneur Dieu a attelé le corps à l’âme.


Et comme il faut que le cheval de labour tire pour lui-même et pour la charrue,

Ainsi il faut que l’âme tire aussi pour elle-même et pour le corps,
Qu’elle fasse son salut, leur salut, pour elle-même et pour le corps.
Car nul des deux, ni l’un ni l’autre ne sera sauvé sans l’autre.

Nous n’avons pas le choix. Il faut être deux mains jointes ou deux poignets liés.

Deux mains jointes qui montent jointes pour la félicité.
Deux poignets liés qui retombent liés pour la captivité.
Ni les mains ne seront disjointes ni les poignets ne seront déliés.
Car Dieu a lui-même attaché l’immortel au mortel.
Et au mort mais qui ressuscitera.



Voilà ce que les anges, mon enfant, ne connaissent pas.
Je veux dire voilà ce qu’ils n’ont pas éprouvé.

Ce que c’est que d’avoir ce corps ; d’avoir cette liaison avec ce corps ; d’être ce corps.

D’avoir cette liaison avec la terre, avec cette terre, d’être cette terre, le limon et la poussière, la cendre et la boue de la terre,

Le corps même de Jésus.



Ainsi il faut que l’âme ne fasse pas seulement pour elle, il faut qu’elle fasse non pas seulement pour soi.

Mais il faut qu’elle fasse aussi pour son serviteur le corps.
Comme un homme riche qui vient à vouloir passer sur un pont.
Il paye au péager qui a une petite guérite à l’entrée du pont.

Il paye un sou pour lui et ensemble un sou aussi pour son serviteur qui le suit.

Ainsi il faut que l’âme paye pour l’âme et le corps, il faut que l’âme fasse pour l’âme et le corps.

Car c’est toujours elle, l’âme, qui est un homme riche,

Et lui le pauvre corps il a beau faire, il a beau dire, avec tout son orgueil il ne sera jamais qu’une pauvre créature

Et c’est toujours lui qui a tort.
(Même quand il a raison).
Surtout quand il a raison.






Voilà, mon enfant, ce que les anges ne connaissent point, je veux dire ce qu’ils n’ont point éprouvé.



Les péchés de la chair et les uniques rémissions de la chair.


Les péchés qui sont de la chair et qui ne sont que de la chair.

Et que toute créature ignore qui n’est point charnelle.

Les péchés de la chair et de la terrestre terre que les anges ne connaissent que pour en avoir entendu parler.

Comme une histoire d’un autre monde.
Et presque pour ainsi dire d’une autre création.

Les péchés charnels que les anges ne connaissent point.
Je veux dire qu’ils n’ont point éprouvés.

Les péchés du corps et du cœur terrestre.
(Rachetés par le corps et par le cœur).

Les péchés de la chair et du sang.
(Rachetés par la chair et par le Sang).

Les péchés terrestres.
Les péchés terriens.
Les péchés terreux.
Les péchés de la glèbe.
Et de la terrestre terre.


Le premier péché charnel, quand dans un coup brusque le sang vous monte et vous bat aux tempes, dans un coup de colère.

Dans un mouvement de colère.
Le péché de colère.


Le deuxième péché charnel, mon enfant, le plus grand péché qui soit jamais tombé dans le monde.

Quand le sang s’affaisse dans le cœur, le péché de désespoir.


Et sur le chemin du désespoir, mon enfant, la plus grande tentation qui ait jamais passé dans le monde.

Quand le sang tremble et s’affole dans le cœur.
La plus grande tentation charnelle.
Mais est-ce bien une tentation.
La tentation de la mortelle inquiétude.
Quand le Pasteur même eut peur et trembla dans son cœur

D’avoir à la condamner, à la perdre, je veux dire à la laisser perdue.

La peur mortelle, la mortelle inquiétude d’avoir à condamner à mort.

Exactement je veux dire d’avoir à laisser condamnée à mort.

In montibus, dans les montagnes, quand il eut peur de ne jamais la retrouver.

D’être forcé
De la laisser perdue dans la nuit d’une mort
Éternelle.


Les péchés de la chair, mais les rémissions de la chair,
Ils ne connaissent pas non plus les rémissions charnelles.
Cette rémission infinie, éternelle et d’un seul coup.
Et ensemble inséparablement temporelle et charnelle.
Quand tout le péché du monde ensemble et d’un seul coup

Fut racheté par la mise en croix d’un corps d’homme.

Quand les épines de la couronne d’épines firent dégoutter du front sur la face des gouttes d’un sang d’homme.

Quand les quatre clous des membres firent dégoutter par terre et sur le bois de la croix un sang d’homme.

Quand la lance romaine, perçant un flanc d’homme, fit couler sur le flanc un sang d’homme.



Et précédant cette rémission totale même
Et globale

Comme le dauphin dans le cortège du roi précède le globe de l’empire et de la terre,

Et comme une enfant dans une procession précède le Corps même et le Saint-Sacrement,

Précédant toute rémission ils ne connaissent point ce qui est presque plus doux que la rémission même.

Pour ainsi dire.
Quand le sang s’annonce et commence à remonter lentement au cœur,
La jeune espérance,
Le mouvement de l’espérance.
Quand un jeune sang commence à refluer vers le cœur.

Comme la jeune sève d’avril commence à goutter, à pointer dessous la dure écorce.



Quel commandement, quelle autorité, quelle brutalité, quel écrasement d’espérance.

Voyez à ne pas mépriser un seul de ces petits :

Un seul :
en effet je vous le dis,
que leurs anges dans les cieux
voient toujours la face de mon Père, qui est aux cieux.


Comme on voit, comme on sent la sève au mois de mai
Poindre sous la dure écorce,
Ainsi on sent, ainsi on voit au mois de Pâques
Un sang nouveau monter et poindre
Sous la dure écorce du cœur,
Sous l’écorce de la colère, sous l’écorce du désespoir,
Sous la dure écorce du péché.


Voilà ce qu’ils ne connaissent point, ni le plus grand péché charnel.

Quand le sang monte et se gonfle et se tuméfie dans le cœur et dans la tête.

Quand dans un soudain mouvement, dans un énorme mouvement le sang monte et se gonfle et bout.

Dans un mouvement d’orgueil.
Quand le sang, comme une bête, saute, dans un coup.
Comme un rapace, comme une bête de proie
Dans un coup d’orgueil.
L’orgueil, le plus grand péché qui soit jamais tombé sur la terre
Et dans toute la création.
L’orgueil du corps, l’orgueil du sang, l’orgueil de la chair.

Qui gonfle et qui bourdonne dans tout le corps comme une tempête de bourdonnement.

Et qui bat aux tempes comme un roulement de tambour.
L’antique orgueil, vieux comme la race, vieux comme la chair,
et comme la sève du bouleau.
Comme la sève et le sang de l’orgueil, comme la sève et le sang du chêne
L’orgueil charnel voilà ce qu’ils ne connaissent pas,
Ce qu’ils n’ont aucunement éprouvé.
Ils ont bien eu leur orgueil aussi, j’entends ceux qui se sont perdus
Par l’orgueil, Lucifer, Satan. Leur orgueil de perdition.
Mais c’était un pâle orgueil, un orgueil exsangue,
Un orgueil d’esprit, un orgueil de tête,
Nullement un orgueil de cœur et de sang,
Nullement un orgueil de corps,
Nullement un orgueil de cette terrestre
Terre.


C’était un orgueil de pensée, un pauvre orgueil d’idée.
Un pâle orgueil, un vain orgueil tout monté en tête.
Une fumée.
Nullement un gros et gras orgueil nourri de graisse et de sang.
Tout crevant de santé.
La peau luisante.
Et qui aussi n’a pu être racheté que par la chair et le sang.

Un orgueil tout bouffi de sang
Qui bourdonne dans les oreilles
Par le bourdonnement du sang,
Un orgueil qui injecte les yeux de sang,
Et qui bat le tambour dans les tempes,
Voilà ce qu’ils ne connaissent point.


Ils ne connaissent donc point qu’il y a un Pâques
Un jour de Pâques, un dimanche de Pâques
Une semaine de Pâques
Un mois de Pâques
Pour la montée, pour la remontée de l’espérance charnelle
Comme il y a pour la sève du chêne et du bouleau
Un mois d’avril, un mois de mai.


Ils ne connaissent point tout cet orgueil charnel, ce plein orgueil charnel, ce chaud orgueil charnel,

D’un sang bouillant.
Ils ne connaissent donc point la rémission charnelle
Du sang versé.


Ils ne connaissent point le gros orgueil d’homme,
Tout plein de soi.
Tout gras.
Tout gonflé, tout nourri de soi.
Ils ne connaissent point tant de graisse, tant de mangeaille
Qui n’a pu être compensée

Que par l’effrayante, que par l’affreuse maigreur,
Que par le décharnement
De Jésus sur sa croix.


Ils ne connaissent point le vieil orgueil royal, ils ne connaissent point l’antique orgueil,

L’orgueil sanguin, crevant de soi, l’orgueil qui crève dans sa peau, ils ne connaissent donc point

Que la jeune, que la charnelle, que la timide espérance
Marche en tête du cortège,
Innocente s’avance
Parce qu’elle est dauphin de France.




Quelle brutalité, mon enfant, quelle imposition, quelle violence de Dieu.

Quel écrasement, quel commandement d’espérance.
Voyez à ne pas mépriser un seul de ces petits :
En effet je vous le dis,
Que leurs anges dans les deux voient toujours la face de mon Père,
Qui est aux cieux.



Jésus-Christ, mon enfant, n’est pas venu pour nous dire des fariboles.
Tu comprends, il n’a pas fait le voyage de venir sur la terre,

Un grand voyage, entre nous,
(Et il était si bien où il était).
(Avant de venir.
Il n’avait pas tous nos soucis).
Il n’a pas fait le voyage de descendre sur terre
Pour venir nous conter des amusettes
Et des blagues.
On n’a pas le temps de s’amuser.
Il n’a pas mis, il n’a pas employé, il n’a pas dépensé
Les trente-trois ans de sa vie terrestre,
De sa vie charnelle,
Les trente ans de sa vie privée,
Les trois ans de sa vie publique,
Les trois jours de sa passion et de sa mort,
(Et dans les limbes les trois jours de son sépulcre),
Il n’a pas mis, il n’a pas employé, il n’a pas dépensé tout ça,

Ses trente ans de travail et ses trois ans de prédication et ses trois jours de passion et de mort.

Ses trente-trois ans de prière,
Son incarnation, qui est proprement son encharnement,

Sa mise en chair et en charnel, sa mise en homme et sa mise en croix et sa mise au tombeau,

Son encharnellement et son supplice,

Sa vie d’homme et sa vie d’ouvrier et sa vie de prêtre et sa vie de saint et sa vie de martyr,

Sa vie de fidèle,
Sa vie de Jésus,
Pour venir ensuite (en même temps) nous débiter des sornettes.
Il n’a pas mis, il n’a pas employé, il n’a pas dépensé tout ça,

Il n’a pas fait toute cette dépense
Considérable
Pour venir nous donner, pour nous donner ensuite
Des devinettes
À deviner
Comme un sorcier.
En faisant le malin.

Non, non, mon enfant, et Jésus non plus ne nous a point donné des paroles mortes

Que nous ayons à renfermer dans des petites boîtes
(Ou dans des grandes),
Et que nous ayons à conserver dans (de) l’huile rance
Comme les momies d’Égypte.

Jésus-Christ, mon enfant, ne nous a point donné des conserves de paroles

À garder,
Mais il nous a donné des paroles vivantes
À nourrir.
Ego sum via, veritas et vita,
Je suis la voie, la vérité et la vie.

Les paroles de (la) vie, les paroles vivantes ne peuvent se conserver que vivantes,

Nourries vivantes,
Nourries, portées, chauffées, chaudes dans un cœur vivant.

Nullement conservées moisies dans des petites boîtes en bois ou en carton.

Comme Jésus a pris, a été forcé de prendre corps, de revêtir la chair
Pour prononcer ces paroles (charnelles) et pour les faire entendre,
Pour pouvoir les prononcer,

Ainsi nous, pareillement nous, à l’imitation de Jésus,
Ainsi nous, qui sommes chair, nous devons en profiter,

Profiter de ce que nous sommes charnels pour les conserver, pour les réchauffer, pour les nourrir en nous vivantes et charnelles,

(Voilà ce que les anges mêmes ne connaissent pas, mon enfant, voilà ce qu’ils n’ont point éprouvé).

Comme une mère charnelle nourrit, et fomente sur son cœur son dernier-né,

Son nourrisson charnel, sur son sein,
Bien posé dans le pli de son bras,
Ainsi, profitant de ce que nous sommes charnels,
Nous devons nourrir, nous avons à nourrir dans notre cœur,
De notre chair et de notre sang,
De notre cœur,
Les Paroles charnelles,
Les Paroles éternelles, temporellement, charnellement prononcées.
Miracle des miracles, mon enfant, mystère des mystères.
Parce que Jésus-Christ est devenu notre frère charnel

Parce qu’il a prononcé temporellement et charnellement les paroles éternelles,

In monte, sur la montagne,
C’est à nous, infirmes, qu’il a été donné,
C’est de nous qu’il dépend, infirmes et charnels,
De faire vivre et de nourrir et de garder vivantes dans le temps
Ces paroles prononcées vivantes dans le temps.
Mystère des mystères, ce privilège nous a été donné,
Ce privilège incroyable, exorbitant,
De conserver vivantes les paroles de vie,

De nourrir de notre sang, de notre chair, de notre cœur
Des paroles qui sans nous retomberaient décharnées.


D’assurer, (c’est incroyable), d’assurer aux paroles éternelles
En outre comme une deuxième éternité,

Une éternité temporelle et charnelle, une éternité de chair et de sang,

Une nourriture, une éternité de corps,
Une éternité terrienne.


Ainsi les paroles de Jésus, les paroles éternelles sont les nourrissonnes, les vivantes nourrissonnes de notre sang et de notre cœur

De nous qui vivons dans le temps.

Comme la dernière des paysannes, si la reine dans son palais ne peut pas nourrir le dauphin

Parce qu’elle manque de lait,

Alors la dernière paysanne de la dernière paroisse peut être appelée au palais,

Pourvu qu’elle soit une bonne nourrice,
Et elle peut être appelée à nourrir un fils de France,
Ainsi nous toutes enfants de toutes les paroisses
Nous sommes appelées à nourrir la parole du fils de Dieu.


Ô misère, ô malheur, c’est à nous qu’il revient,
C’est à nous qu’il appartient, c’est de nous qu’il dépend
De la faire entendre dans les siècles des siècles,

De la faire retentir.


Ô misère, ô bonheur, c’est de nous qu’il dépend,
Tremblement de bonheur,

Nous qui ne sommes rien, nous qui passons sur terre quelques années de rien,

Quelques pauvres années misérables,
(Nous âmes immortelles),
Ô danger, péril de mort, c’est nous qui sommes chargées,

Nous qui ne pouvons rien, qui ne sommes rien, qui ne sommes pas assurées du lendemain,

Ni du jour même, qui naissons et mourons comme des créatures d’un jour,

Qui passons comme des mercenaires,
C’est encore nous qui sommes chargées,
Nous qui le matin ne sommes pas sûres du soir,
Ni même du midi,
Et qui le soir ne sommes pas sûres du matin,
Du lendemain matin,

C’est insensé, c’est encore nous qui sommes chargées, c’est uniquement de nous qu’il dépend

D’assurer aux Paroles une deuxième éternité
Éternelle.
Une perpétuité singulière.

C’est à nous qu’il appartient, c’est de nous qu’il dépend d’assurer aux paroles

Une perpétuité éternelle, une perpétuité charnelle,
Une perpétuité nourrie de viande, de graisse et de sang.

Nous qui ne sommes rien, qui ne durons pas,
Qui ne durons autant dire rien
(Sur terre)

C’est insensé, c’est encore nous qui sommes chargées de conserver et de nourrir éternelles

Sur terre
Les paroles dites, la parole de Dieu.


Mystère, danger, bonheur, malheur, grâce de Dieu,
choix unique,
responsabilité effrayante, misère, grandeur de notre vie,
nous créatures éphémères c’est-à-dire qui ne passons qu’un jour,
qui ne durons qu’un jour,
pauvres femmes viagères qui travaillons comme des mercenaires,

qui ne s’arrêtent dans un pays que pour faire la moisson seulement ou la vendange,

qui s’embauchent pour une paye pour quinze jours trois semaines seulement,

et qui aussitôt après repartent par la route,
sur le chemin,
tournent au coin des peupliers,
nous simples voyageurs, pauvres voyageurs, fragiles voyageurs,
voyageurs précaires,
chemineaux éternels,
qui entrons dans la vie et aussitôt qui sortons,
comme des chemineaux entrent dans une ferme pour un repas seulement,
pour une miche de pain et pour un verre de vin,

nous débiles, nous fragiles, nous précaires, nous indignes, nous infirmes,

nous autres bergères, nous légères, nous passagères, nous viagères,

(mais non pas, nullement étrangères),
grâce unique, (risque de quelle disgrâce ?),
Fragiles c’est de nous qu’il dépend que la parole éternelle
Retentisse ou ne retentisse pas.


Dans des cœurs charnels, voilà, mon enfant, ce que les anges ne connaissent pas.

Autrement que par ouï-dire,
Mais eux-mêmes ils ne l’ont pas éprouvé,

Dans des cœurs charnels, dans des cœurs précaires, dans des cœurs viagers,

Dans des cœurs qui se brisent
Une parole est conservée, est nourrie
Qui ne se brisera éternellement pas,

Dans des cœurs fragiles une parole qui se retrouvera toujours.


C’est pour cela, mon enfant, pour cela même,
(Tu t’y reconnais, tu t’y retrouves),
C’est pour cela qu’il faut que France, que chrétienté continue ;
Pour que la parole éternelle ne retombe pas morte dans un silence,
Dans un vide charnel.




C’est donc pour cela même,
(Nous y revenons, mon enfant, tu reconnais le chemin),
C’est précisément pour cela,
C’est pour cela même, c’est juste pour cela,
Que rien de tout cela,
Et même rien de tout,
(Ainsi, en cela, par cela, par le jeu de cela),
Que absolument rien de tout
Ne tient que par la jeune
Espérance,
Par celle qui recommence toujours et qui promet toujours,
Qui garantit tout.
Qui garantit demain à aujourd’hui et ce soir et ce midi à ce matin,
Et la vie à la vie et l’éternité même au temps.



Par celle qui garantit, par celle qui promet au matin la journée
Tout entière,
Au printemps l’année
Tout entière,
À l’enfance la vie
Tout entière,
Au temps l’éternité
Tout entière,
À la création Dieu même
Tout entier.

À la moisson le blé
Tout entier,
À la vigne le vin
Tout entier.

Au royaume le roi et au roi le royaume et ainsi le monde entier, et l’éternel et le temporel, et le spirituel et le charnel,

Et la création et Dieu
Tient (aisément) dans ses petites mains.


Pour assurer cette perpétuité charnelle il faut que Dieu
(Miracle, c’est le vase qui se brise,
Qui se brise même perpétuellement,
Et il ne se perd pas une goutte de la liqueur),
Pour que la parole ne retombe pas inerte
Comme un oiseau mort il faut que Dieu
L’une après l’autre crée ces créatures périssables,
Ces hommes et ces femmes,
(Qui deviendront des pécheurs et des saints),
L’une après l’autre les paroisses et dans les paroisses

(Miracle des miracles l’impérissable n’est sauvé de périr que par le périssable)

(Et l’éternel n’est maintenu, n’est nourri éternel que par le temporel)
Et dans les paroisses une fois fondées, une fois créées,

(Il faut que Lorraine, il faut que Toul, il faut que Vaucouleurs, il faut que Domremy continue),

Dans les paroisses l’une après l’autre ces créatures périssables,
L’une après l’autre ces âmes (immortelles) périssables,

Et ces corps périssables et ces cœurs
Pour nourrir vivante la parole impérissable.


Il faut que Dieu les crée, l’une après l’autre il faut que Dieu en crée. Il faut qu’il en naisse.

Ça c’est son affaire, c’est son office, on est sûr que c’est bien fait.
Il y pourvoit, il y pourvoira éternellement.
Mais ce qui est notre affaire, hélas, et notre office,
Nous périssables créées, périssables créatures,
Une fois créées, une fois nées, une fois baptisées,
Une fois femmes et chrétiennes,
Ce qui malheureusement dépend de nous, heureusement,
L’une après l’autre c’est de nourrir la parole vivante,
C’est de nourrir un temps la parole éternelle.
Après tant d’autres, avant tant d’autres.
Depuis qu’elle fut dite.
Jusqu’au seuil du Jugement.


In saecula saeculorum.
Dans les siècles des siècles.
De génération en génération.
Depuis le commencement des siècles.
Jusqu’à la consommation des siècles
De la terre.


Comme au seuil de l’église le dimanche et les jours de fête,
Quand on va à la messe,

Ou dans les enterrements,
On se passe, on se donne l’eau bénite de la main à la main,
De proche en proche, l’une après l’autre.

Directement de la main à la main ou un morceau de buis bénit trempé dans l’eau bénite.

Pour faire le signe de la croix soit sur soi-même vivant, sur nous-mêmes soit sur le cercueil de celui qui est mort,

De sorte que le même signe de la croix est comme porté de proche en proche par la même eau,

Par le ministère, par l’administration de la même eau,
L’une après l’autre sur les mêmes poitrines et sur les mêmes cœurs,
Et sur les mêmes fronts,
Et jusque sur les cercueils des mêmes corps défunts,
Ainsi de mains en mains, de doigts en doigts,
Du bout du doigt au bout du doigt les générations éternelles,
Qui éternellement vont à la messe,

Dans les mêmes poitrines, dans les mêmes cœurs jusqu’à l’enterrement du monde,

Se relayant,
Dans la même espérance se passent la parole de Dieu.

Par le ministère, par l’administration de la même espérance.

Par celle qui garantit, par celle qui promet, par celle qui contient d’avance.

Par celle qui promet à l’éternité
Un temps.

À l’esprit
Une chair.
À Jésus
Une Église.
À Dieu même
Une création, (sa création, la création),
Renversement, singulier renversement, renversement
insensé,
Par celle qui promet à l’éternel
Un temporel.
Au spirituel
Un charnel.
À la Nourriture
Une nourriture.
À la Vie
Une vie.
Renversement c’est comme si
elle promettait
à la vie l’enfance,
à l’année le printemps,
à la journée le matin.


Comme les fidèles se passent de main en main l’eau bénite,

Ainsi nous fidèles nous devons nous passer de cœur en cœur la parole de Dieu.

De main en main, de cœur en cœur nous devons nous passer la divine
Espérance.

Il ne suffit pas que nous ayons été créées, que nous soyons nées, que nous ayons été faites fidèles.

Il faut, il dépend de nous que femmes et fidèles,
Il dépend de nous chrétiennes
Que l’éternel ne manque point de temporel,
(Singulier renversement),
Que le spirituel ne manque point du charnel,

Il faut tout dire, c’est incroyable : que l’éternité ne manque point d’un temps,

Du temps, d’un certain temps.
Que l’esprit ne manque point de chair.
Que l’âme pour ainsi dire ne manque point de corps.
Que Jésus ne manque point d’Église,
De son Église.
Il faut aller jusqu’au bout : Que Dieu ne manque point de sa création.


C’est-à-dire il dépend de nous
Que l’espérance ne mente pas dans le monde.


C’est-à-dire, il faut le dire, il dépend de nous
Que le plus ne manque pas du moins,
Que l’infiniment plus ne manque pas de l’infiniment moins,
Que l’infiniment tout ne manque pas de l’infiniment rien.


Il dépend de nous que l’infini ne manque pas du fini.
Que le parfait ne manque pas de l’imparfait.


C’est une gageure, il manque de nous, il dépend de nous
Que le grand ne manque pas du petit,
Que le tout ne manque pas d’une partie,
Que l’infiniment grand ne manque pas de l’infiniment petit.
Que l’éternel ne manque pas du périssable.



Il manque de nous, (c’est une dérision), il manque de nous que le Créateur

Ne manque pas de sa créature.



Et comme le dernier jour il y aura un grand signe de croix sur le cercueil du monde.

Parce que ce sera le dernier enterrement.
Ainsi le dernier jour il y aura un grand signe de croix de bénédiction.
Parce que ce sera l’accomplissement,
Le couronnement de l’espérance.




Grâce unique, un infirme, une créature infirme porte Dieu.
Et Dieu peut manquer de cette créature.
Elle peut manquer dans son compte et dans son recensement,

Quand il compte ses brebis, manquer à son amour et à son être même,
Faire mentir son espérance.


Car il y a le couronnement d’épines mais il y a
Le couronnement de l’espérance


Qui est le couronnement des rameaux d’un arbre sans épines.





Jésus-Christ, mon enfant, n’est pas venu pour nous conter des fariboles,

Pendant le peu de temps qu’il avait.
Qu’est-ce que trois ans dans la vie d’un monde.
Dans l’éternité de ce monde.

Il n’avait pas de temps à perdre, il n’a pas perdu son temps à nous conter des fariboles et à nous donner des charades à deviner.

Des charades très spirituelles.
Très ingénieuses.
Des devinettes de sorcier.

Avec des mots à double entente et des malices et de misérables finesses de finasseries.

Non, il n’a pas perdu son temps et sa peine,
Il n’avait pas le temps,
Ses peines, sa grande, sa très grande peine.

Il n’a pas perdu, il n’a pas dépensé tout cela, tout son être, tout.

Il ne s’est pas dépensé, tout, lui-même, il n’a pas fait cette énorme, cette effroyable dépense

De soi, de son être, (de) tout,
Pour venir après ça, avec ça, moyennant ça, à ce prix,
Pour venir à ce prix-là nous donner de la tablature
À déchiffrer.

Des malices, de pauvres niaiseries, des quiproquos, des roueries spirituelles comme un devin de village.

Comme un farceur de campagne.
Comme un saltimbanque ambulant, un charlatan dans sa voiture.
Comme le malin du bourg, comme le gars le plus malin au cabaret.


Mais quand le Fils de Dieu, mon enfant, s’est dérangé du Ciel et de la droite de son Père.

Quand il s’est dérangé d’être assis à la droite.
Il n’a point fait, il n’a point fourni cette grande dépense.

Il n’a point fait ce grand dérangement pour venir nous conter des balivernes

De quatre sous.
Des paroles en l’air.
Et des emberlificotages à n’y rien comprendre.
Mais, à ce prix-là, il est venu nous dire ce qu’il avait à nous dire.
N’est-ce pas.
Tout tranquillement.
Tout simplement, tout honnêtement.

Tout directement. Tout premièrement.
Tout ordinairement.
Comme un honnête homme parle à un honnête homme.
D’homme à hommes.
Il ne s’est pas amusé à entortiller tout ça.

Il avait quelque chose à nous dire, il nous a dit ce qu’il avait à nous dire.

Il ne nous a pas dit autre chose.
Et il ne nous l’a pas dit autrement qu’il n’avait à nous le dire.
Comme il avait à dire, il a parlé.
Ce sont les imbéciles qui font le malin.
Et qui cherchent toujours midi à quatorze heures.
Toi quand ta mère t’envoie faire une commission chez le boulanger,
Quand tu vas chez le boulanger,

Tu ne te mets pas tout d’un coup à raconter des choses extraordinaires au boulanger.

Tu fais ta commission et puis tu t’en reviens.
Tu prends ton pain, tu payes, et tu t’en vas.
Lui c’est la même chose il est venu pour nous faire une commission.
Il avait une commission à nous faire de la part de son père.
Il nous a fait sa commission et il s’en est retourné.
Il est venu, il a payé, (quel prix !), et il s’en va.
Il ne s’est pas mis à nous raconter des choses extraordinaires.
Rien n’est aussi simple que la parole de Dieu.
Il ne nous a dit que des choses fort ordinaires.
Très ordinaires.
L’incarnation, le salut, la rédemption, la parole de Dieu.

Trois ou quatre mystères.
La prière, les sept sacrements.
Rien n’est aussi simple que la grandeur de Dieu.
Il nous a parlé sans détours ni embarbouillements.
Il ne faisait pas des manières, des embarbouillages.

Il parlait tout uniment, comme un simple homme, tout crûment, comme un homme dans le bourg,

Un homme dans le village.

Comme un homme dans la rue qui ne cherche pas ses mots et qui ne fait pas des embarras.

Pour causer.
Aussi, soit qu’il nous parlât et qu’il nous ait parlé directement,
Soit qu’il nous ait parlé par paraboles,
Que nous nommons en latin des similitudes,
Puisqu’il n’était point venu pour nous dire des fariboles,
Puisque toujours il nous a parlé directement et pleinement
Au pied de la lettre,
Au ras du mur,

Toujours aussi en réponse nous aussi nous devons l’écouter et l’entendre au pied de la lettre.

Directement et pleinement au pied du mur.

Notre frère, notre grand Frère ne nous a point trompés pour le plaisir de faire le malin.

Nous ne devons point le tromper pour le plaisir de faire les jacques.

Et c’est le tromper que de chercher des malices là où il n’en a point mis.

Que d’entendre, que de chercher, que de vouloir entendre ; que d’imaginer ;

Que de travailler ;

Que d’entendre sa parole autrement qu’il ne l’a dite.
Que d’écouter même autrement qu’il n’a parlé.

C’est même la plus grave tromperie que nous puissions lui faire.

Que de le recevoir autrement, contrairement qu’il ne s’est donné.

C’est la plus grave injure, peut-être la seule injure que nous puissions lui faire.

Une couronne a été faite une fois : c’était une couronne d’épines.
Et le front et la tête ont saigné sous cette couronne de dérision.
Et le sang perlait par gouttes et le sang s’est collé dans les cheveux.

Mais une couronne aussi a été faite, une mystérieuse couronne.
Une couronne, un couronnement éternel.
Toute faite, mon enfant, toute faite de souples rameaux sans épines.
De rameaux bourgeonneux, de rameaux de fin mars.
De rameaux d’avril et de mai.
De rameaux flexibles et qui se tressent bien en couronne.
Sans une épine.
Bien obéissants, bien conduits sous le doigt.
Une couronne a été faite de bourgeons et de boutons.

De bourgeons de fleurs comme un beau pommier, de bourgeons de feuilles, de bourgeons de branches.

De bourgeons de rameaux.

De boutons de fleurs pour les fleurs et pour les fruits.
Toute bourgeonnante, toute boutonnante une couronne a été faite
Mystérieuse.
Toute éternelle, toute en avance, toute gonflée de sève.
Toute embaumée, toute fraîche aux tempes, toute tendre et embaumante.
Toute faite pour aujourd’hui, pour en avant, pour demain.
Pour éternellement, pour après-demain.

Toute faite de pointes menues, de pointes tendres, de commencements de pointes.

Feuillues, fleuries d’avance,
Qui sont les pointes des bourgeons, tendres, fraîches,
Et qui ont l’odeur et qui ont le goût de la feuille et de la fleur.
Le goût de la pousse, le goût de la terre.
Le goût de l’arbre.
Et par avance le goût du fruit.
D’automne.
Pour calmer le pauvre front battant de fièvre, chargé de fièvre,
Afin de rattraper, afin de revaloir le couronnement de dérision,

Pour adoucir, pour apaiser, pour calmer, afin de rafraîchir les tempes battantes,

Les tempes fiévreuses.
Le front ardent, le front fiévreux,

Lourd de fièvre, les tempes chaudes, la migraine et l’injure, et le mal de tête et pour calmer la dérision même.

Pour apaiser, pour embaumer, pour étancher le sang qui se collait dans les cheveux.
Une couronne aussi a été faite, une couronne de sève, une couronne éternelle,

Et c’est la couronne, le couronnement de l’espérance.



Comme une mère fait un diadème de ses doigts allongés, des doigts conjoints et affrontés de ses deux mains fraîches

Autour du front brûlant de son enfant
Pour apaiser ce front brûlant, cette fièvre,

Ainsi une couronne éternelle a été tressée pour apaiser le front brûlant.

Et c’était une couronne de verdure.
Une couronne de feuillage.





Il faut avoir confiance en Dieu mon enfant.
Il faut avoir espérance en Dieu.
Il faut faire confiance à Dieu.
Il faut faire crédit à Dieu.



Il faut avoir cette confiance en Dieu d’avoir espérance en lui.
Il faut faire cette confiance à Dieu d’avoir espérance en lui.
Il faut faire ce crédit à Dieu d’avoir espérance en lui.



Il faut faire espérance à Dieu.


Il faut espérer en Dieu, il faut avoir foi en Dieu, c’est tout un, c’est tout le même.

Il faut avoir cette foi en Dieu que d’espérer en lui.
Il faut croire en lui, qui est d’espérer.


Il faut avoir confiance en Dieu, il a bien eu confiance en nous.
Il faut faire confiance à Dieu, il nous a bien l’ait confiance à nous.
Il faut faire espérance à Dieu, il nous a bien fait espérance à nous.
Il faut faire crédit à Dieu, il nous a bien fait crédit à nous.
Quel crédit.
Tous les crédits.
Il faut faire foi à Dieu, il nous a bien fait foi à nous.


Singulier mystère, le plus mystérieux,
Dieu a pris les devants.

Ou plutôt ce n’est pas un mystère, propre, ce n’est pas un mystère particulier, c’est un mystère qui porte sur tous les mystères.

C’est un redoublement, c’est un agrandissement à l’infini de tous les mystères.

C’est un miracle. Un miracle perpétuel, un miracle d’avance, Dieu a pris les devants, un mystère de tous les mystères, Dieu a commencé.
Un miracle de tous les mystères, singulier, mystérieux retournement de tous les mystères.

Tous les sentiments, tous les mouvements que nous devons avoir pour Dieu,

Dieu les a eus pour nous, il a commencé de les avoir pour nous.
Singulier retournement qui court au long de tous les mystères,
Et les redouble, et les agrandit à l’infini,

Il faut avoir confiance en Dieu, mon enfant, il a bien eu confiance en nous.

Il nous a fait cette confiance de nous donner, de nous confier son fils unique.

(Hélas hélas pour ce que nous en avons fait).
Retournement de tout c’est Dieu qui a commencé.
C’est Dieu qui nous a fait crédit, qui nous a fait confiance.
Qui nous a fait créance, qui a eu foi en nous.

Cette confiance sera-t-elle mal placée, sera-t-il dit que cette confiance aura été mal placée.



Dieu nous a fait espérance. Il a commencé. Il a espéré que le dernier des pécheurs,

Que le plus infime des pécheurs au moins travaillerait quelque peu à son salut,

Si peu, si pauvrement que ce fût.
Qu’il s’en occuperait un peu.
Il a espéré en nous, sera-t-il dit que nous n’espérerons pas en lui.

Dieu a placé son espérance, sa pauvre espérance en chacun de nous, dans le plus infime des pécheurs. Sera-t-il dit que nous infimes, que nous pécheurs, ce sera nous qui ne placerions pas notre espérance en lui.



Dieu nous a confié son fils, hélas hélas, Dieu nous a confié notre salut, le soin de notre salut. Il a fait dépendre de nous et son Fils et notre salut et ainsi son espérance même ; et nous ne mettrions pas notre espérance en lui.



Mystère des mystères, portant sur les mystères mêmes,
Il a mis en nos mains, en nos faibles mains, son espérance éternelle,
En nos mains passagères.
En nos mains pécheresses.
Et nous, nous pécheurs, nous ne mettrions pas notre faible espérance
En ses éternelles mains.



La parole de Dieu n’est point un écheveau embrouillé.
C’est un beau fil de laine qui s’empelote autour du fuseau.
Comme il nous a parlé, ainsi nous devons l’écouter.
Comme il a parlé à Moïse.
Comme il nous a parlé par Jésus.

Comme il nous a parlé tout ainsi nous devons l’entendre.



Or, mon enfant, s’il en est ainsi, si c’est ainsi que nous devons entendre Jésus.

Que nous devons entendre Dieu.
Littéralement.
Au pied de la lettre.
Rigoureusement, simplement, pleinement, exactement, sainement.
Au ras du mur.
Alors mon enfant quel tremblement, quel commandement d’espérance.

Quelle ouverture, quel saisissement d’espérance. Quel écrasement. Les paroles sont là.

Il n’y a pas à ratiociner, quelle ouverture sur la pensée de Dieu.
Sur la volonté de Dieu.
Sur les intentions, (dernières), de Dieu.

Abîme d’espérance, quelle ouverture, quel éclair, quelle foudre, quelle avenue.

Quelle entrée.
Paroles irrévocables, quelle ouverture sur l’Espérance même de Dieu.
Dieu a daigné espérer en nous. Espérer que nous.
Révélation, quelle révélation incroyable. Sic non est,
Ainsi n’est pas
Espoir incroyable, espoir inespéré Ainsi n’est pas
Voluntas ante Patrem vestrum, la volonté devant votre Père,
Qui in cœlis est. Qui est aux cieux.

Ut pereat. Que périsse
Unus. Un seul
De ces petits. De pusillis istis.



Et il leur fit cette parabole, disant :
Quel homme de vous, qui a cent brebis ;
(Ceci est selon saint Luc) ;
Et s’il en perd une,

Est-ce qu’il ne renvoie pas, (ne laisse pas), les quatre-vingt-dix-neuf dans le désert,

Et ne va pas à celle-là,

Quae perierat, qui était périe, qui avait péri,

C’était fait.

Jusqu’à ce qu’il la trouve ?

Et quand il l’a trouvée,
Il la place sur ses épaules se réjouissant ;

(Il la pose) sur ses épaules.

Et venant à la maison, il convoque, (il appelle), ses amis et ses voisins, leur disant :


Réjouissez-vous, (félicitez-vous), avec moi, parce que j’ai trouvé ma brebis qui avait péri ?



Je vous le dis,
Qu’il y aura autant de joie dans le ciel
Sur un pécheur faisant pénitence,

Que sur quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pénitence.


Or qu’est-ce que la pénitence, mon enfant, qu’est-ce qu’il y a donc dans la pénitence. Quelle est donc cette vertu secrète de la pénitence.

Mon enfant c’est singulier, c’est étrange, c’est inquiétant.
Qu’est-ce qu’il y a donc d’extraordinaire dans cette pénitence.
Comme c’est inquiétant.

Quelle est cette vertu, ce secret, qu’est-ce qu’il faut donc qu’il y ait de si extraordinaire,

Dans la pénitence,
pour que ce pécheur,
Pour que un vaille cent, ou enfin quatre-vingt-dix-neuf,
(Pour compter juste),
Pour que ce pécheur vaille autant,

Pour que ce pécheur, ce seul pécheur qui fait pénitence vaille autant, réjouisse, fasse autant de joie dans le ciel que quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pénitence.

Et pour que cette brebis égarée fasse tant de joie au pasteur,
Au bon pasteur,
Qu’il en laisse dans le désert, in deserto, dans un endroit abandonné,
Les quatre-vingt-dix-neuf qui ne s’étaient point égarées.

En quoi, quel est donc ce mystère,
En quoi un peut-il valoir quatre-vingt-dix-neuf.

Ne sommes-nous pas tous enfants de Dieu. Également sur le même pied.

En quoi, comment, pourquoi une brebis vaut-elle quatre-vingt-dix-neuf brebis.

Et surtout pourquoi c’est justement celle qui s’est égarée, qui avait péri, qui vaut justement les quatre-vingt-dix-neuf autres, les quatre-vingt-dix-neuf qui ne s’étaient pas égarées.

Pourquoi, quel est ce mystère, quel est ce secret, c’est suspect, comment, pourquoi, en quoi une âme vaudrait-elle quatre-vingt-dix-neuf âmes, c’est un peu fort.

C’est tout de même un peu fort, quand on y pense.
Quelle est cette manigance.

C’est justement cette âme qui était perdue, qui avait péri, qui vaut autant, qui fait autant de joie dans le ciel que ces quatre-vingt-dix-neuf autres.

Que ces quatre-vingt-dix-neuf qui ne s’étaient point
égarées.
Jamais.
Qui ne s’étaient point perdues, qui n’avaient point péri.
Jamais.
Qui étaient demeurées fermes.
C’est injuste. Quelle est cette invention, cette nouvelle invention.

C’est injuste. Voilà une âme, (et c’est justement celle qui s’était perdue), qui vaut autant, qui compte autant, qui réjouit autant que ces quatre-vingt-dix-neuf malheureuses qui étaient demeurées constantes.

Pourquoi ; en quoi ; comment. Voilà un qui pèse autant dans la balance de Dieu que quatre-vingt-dix neuf.
Qui pèse autant ? Peut-être qui pèse plus. En secret. On ne sait jamais. J’ai bien peur. Secrètement on a l’impression qu’il pèse plus, quand on lit cette parabole.

Donc voilà un pécheur, disons-le, qui pèse au moins autant que quatre-vingt-dix-neuf justes.

Qui pèse même peut-être plus. On ne sait jamais. Quand une fois on est entré dans l’injustice.

On ne sait plus où l’on va.

Disons le mot voilà un infidèle, il faut le dire, il ne faut pas avoir peur du mot.

Qui vaut plus que cent, que quatre-vingt-dix-neuf fidèles. Quel est ce mystère.

Quelle serait donc cette vertu extraordinaire de la pénitence.
Qui passerait cent fois la fidélité même.

Il ne faut pas nous en conter. Nous savons très bien ce que c’est que la pénitence.

Un pénitent c’est un monsieur qui n’est pas très fier de soi.
Qui n’est pas très fier de ce qu’il a fait.
Parce que ce qu’il a fait, il faut le dire, c’est le péché.
Un pénitent c’est un monsieur qui a honte de soi et de son péché.
De ce qu’il a fait.
Qui voudrait bien se terrer.
Surtout qui voudrait bien ne pas l’avoir fait.
Jamais.
Se cacher, se sauver de la face de Dieu.

Et qu’est-ce aussi que cette drachme qui vaut neuf drachmes, à elle toute seule.

Qu’est-ce qu’elle vient faire.

Et pourtant c’est celui-là, nul autre, c’est cette brebis, c’est ce pécheur, c’est ce pénitent, c’est cette âme

Que Dieu, que Jésus rapporte sur ses épaules, abandonnant les autres.

Enfin je veux dire (seulement) les laissant pendant ce temps à elles-mêmes.

La pénitence, nous le savons, ça n’est déjà pas si brillant que ça.
Ça n’est pas si reluisant.
(Il est vrai que Dieu ne quitte jamais personne).
C’est un sentiment honteux, je veux dire un sentiment d’une honte.
D’une honte légitime et due.
En somme c’est un acte honteux.
La pénitence ça n’est déjà pas si malin que ça. Alors quoi.

Non seulement ce pénitent en vaut un autre, non seulement il vaut un juste, ce qui serait déjà un peu raide.

Mais il en vaut quatre-vingt-dix-neuf, il en vaut cent, il vaut tout le troupeau.

Autant dire.
Dans le besoin on sent qu’il vaudrait plus et qu’on
l’aimerait davantage
Dans le secret du cœur.
Dans le secret du cœur éternel. Alors quoi.
Mon enfant, mon enfant, tu le sais, quoi. C’est justement cela.
C’est qu’elle avait péri ; et qu’elle a été trouvée.
C’est qu’elle était morte ; et qu’elle a revécu.
C’est qu’elle était morte et qu’elle est ressuscitée.



Puisqu’il faut tout prendre au pied de la lettre, mon enfant,

Littéralement comme Jésus était mort et est ressuscité d’entre les morts,

Ainsi cette brebis était perdue, ainsi cette brebis était morte,

Ainsi cette âme était morte et de sa propre mort elle est ressuscitée d’entre les mortes.



Elle a fait trembler le cœur même de Dieu.
Du tremblement de la crainte et du tremblement de l’espoir.
Du tremblement même de la peur.
Du tremblement d’une inquiétude
Mortelle.
Et en suite, et ainsi, et aussi
De ce qui est lié à la crainte, à la peur, à l’inquiétude.
De ce qui suit la crainte, la peur, l’inquiétude.

De ce qui marche avec elles, de ce qui est lié à la crainte, à la peur, à l’inquiétude

D’une liaison indéliable, d’une liaison indéfaisable,
Temporelle, éternelle, d’un indéfaisable lien
Elle a fait trembler le cœur de Dieu
Du tremblement même de l’espérance,
Elle a introduit au cœur même de Dieu la théologale
Espérance.


Voilà, mon enfant, quel secret. Voilà quel mystère.

Voilà quelle grandeur, (cachée), quelle source incroyable de grandeur il y a dans cette pénitence.
Dans cette honteuse pénitence. Secrètement, publiquement honteuse et réellement

Peut-être la plus glorieuse de toutes. C’est qu’une pénitence de l’homme
Est un couronnement d’une espérance de Dieu.


Cette honteuse pénitence, honteuse de soi, et qui ne sait où se cacher,
Où cacher sa tête, honteuse, sa tête rouge de honte, pourpre de honte,
Sa tête couverte de cendre et de terre,
En signe de honte et de repentir,
Où cacher sa honte et son péché.
Mais Dieu n’a point honte d’elle.
Car l’attente de cette pénitence,
L’attente anxieuse, l’espérance de cette pénitence
A fait jouer l’espérance au cœur de Dieu,
A fait surgir un sentiment nouveau,
Presque inconnu, comme inconnu, je sais bien ce que je veux dire,

A fait sourdre, a fait battre un sentiment comme inconnu au cœur même de Dieu.

Au cœur comme nouveau.
D’un Dieu comme nouveau. Je m’entends, je sais ce que je veux dire.
D’un Dieu éternellement nouveau.


Et cette pénitence même
A été pour lui, en lui, le couronnement d’une espérance



Car tous les autres Dieu les aime en amour.
Mais cette brebis Jésus l’a aimée aussi en espoir.
Et tous les autres, tout le monde Dieu nous aime en charité.
Mais le pécheur il y a eu un jour où Dieu l’a aimé en espérance.


Il faut tout prendre au pied de la lettre, mon enfant.
Dieu a espéré, Dieu a attendu de lui.

Dieu, qui est tout, a eu quelque chose à espérer, de lui, de ce pécheur. De ce rien. De nous. Il a été mis, à ce point, il s’est mis à ce point, sur ce pied d’avoir à espérer, à attendre de ce misérable pécheur.



Telle est la force de vie de l’espérance, mon enfant,

La force de vie, la promesse, la vie, la force de vie et de promesse qui source au cœur de l’espérance

Et qui rejaillit dans la pénitence même,
Dans la basse pénitence.

Telle la force unique de sève au cœur d’un chêne.


Nous sommes tous enfants de Dieu, mon enfant, également ; sur le même pied.

Il faut tout entendre au pied de la lettre, mon enfant, littéralement cette âme qui a fait jouer l’espérance de Dieu, qui a couronné l’espérance de Dieu

Comme Jésus morte (plus morte que Jésus) de sa propre mort est ressuscitée d’entre les mortes.

(Plus morte que Jésus, infiniment plus morte, éternellement plus morte, car elle était morte de la mort éternelle).

Comme Jésus elle est ressuscitée d’entre les morts.

Et comme nous sonnons nos Pâques à toute volée pour célébrer la résurrection de Jésus,

Christ est ressuscité !

Ainsi Dieu pour chacune âme qui se sauve sonne pour nous des Pâques éternelles.


Et il dit : Je l’avais bien dit.



Singulier renversement, singulier retournement, c’est le monde à l’envers.

Vertu de l’espérance.
Tous les sentiments que nous devons avoir pour Dieu,
C’est Dieu qui a commencé de les avoir pour nous.

C’est lui qui s’est mis à ce point, sur ce pied, qui y a été mis, qui a souffert d’y être mis, à ce point, sur ce pied, de commencer de les avoir pour nous.

Singulière vertu de l’espérance, singulier mystère, elle n’est pas une vertu comme les autres, elle est une vertu contre les autres.

Elle prend le contre-pied de toutes les autres. Elle s’adosse pour ainsi dire aux autres, à toutes les autres.

Et elle leur tient tête. À toutes les vertus. À tous les mystères.
Elle les remonte pour ainsi dire, elle va à contre courant.
Elle remonte le courant des autres.
Elle n’est point une esclave, cette enfant est une forte tête.

Elle réplique pour ainsi dire à ses sœurs ; à toutes les vertus, à tous les mystères.

Quand ils descendent elle remonte, (c’est très bien fait),

Quand tout descend seule elle remonte et ainsi elle les double, elle les décuple, elle les agrandit à l’infini.



C’est elle qui a fait ce renversement, ce retournement le plus fort de tout,

(C’est peut-être ce qu’elle a fait de plus fort),

(Qui eût cru que tant de pouvoir, qu’un pouvoir suprême était donné à cette petite

Espérance)
Ce retournement que tout ce que nous devons faire pour Dieu,
C’est Dieu qui prend les devants, qui commence de le faire pour nous.
Tout ce que nous devons lui dire, lui faire, faire envers lui.
Et tout ce que nous devons avoir pour Dieu.
C’est Dieu qui commence par l’avoir pour nous.



Celui qui aime se met, par cela même,
Par cela seulement, dès par cela dans la dépendance,

Celui qui aime tombe dans la servitude de celui qui est aimé.
C’est l’habitude, c’est la loi commune.
C’est fatal.

Celui qui aime tombe, se met sous la servitude, sous un joug de servitude.

Il dépend de celui qu’il aime.

C’est pourtant cette situation-là, mon enfant, que Dieu s’est faite, en nous aimant.

Dieu a daigné espérer en nous, puisqu’il a voulu espérer de nous, attendre de nous.

Situation misérable, (en) récompense de quel amour,
Gage, rançon de quel amour.

Singulière récompense. Et qui était dans la condition, dans l’ordre même, dans la nature de cet amour.

Il s’est mis dans cette singulière situation, retournée, dans cette misérable situation que c’est lui qui attend de nous, du plus misérable pécheur.

Qui espère du plus misérable pécheur.
Qui ainsi dépend du plus misérable pécheur.
Et nous.

Voilà où il s’est laissé conduire, par son grand amour, voilà où il s’est mis, où il a été mis, où enfin il s’est laissé mettre.

Voilà où il en est, où il est.
Où nous devons être, c’est lui qui s’est mis.
À ce point, sur ce pied.
Qu’il a à craindre, à espérer, enfin à attendre du dernier des hommes.
Qu’il est aux mains du dernier des pécheurs.

(Mais le corps de Jésus, dans toute église, n’est-il pas aux mains du dernier des pécheurs.

À la merci du dernier des soldats)
Qu’il a à redouter, tout, de nous.
(Qu’il ait à redouter, c’est déjà trop, c’est déjà tout),
(Si peu que ce fût, et ici c’est tout)
(Si peu que ce fût, quand ce ne serait presque rien, rien pour ainsi dire)
Telle est la situation où Dieu par la vertu de l’espérance
Pour faire le jeu de l’espérance,
S’est laissé mettre
En face du pécheur.
Il craint de lui, puisqu’il craint pour lui.

Tu comprends, je dis : Dieu craint du pécheur, puisqu’il craint pour le pécheur

Quand on craint pour quelqu’un, on craint de ce quelqu’un.
C’est à cette loi commune que Dieu s’est laissé mettre.
Et soumettre.
À ce niveau commun.
C’est à cette loi commune qu’il a souffert d’être mis.
Il faut qu’il attende le bon plaisir du pécheur.
Il s’est mis sur ce pied.
Il faut qu’il espère dans le pécheur, en nous.
Il faut, c’est insensé, il faut qu’il espère que nous nous sauvions.
Il ne peut rien faire sans nous.
Il faut qu’il écoute nos fantaisies.

Il faut qu’il attende que monsieur le pécheur veuille bien un peu penser à son salut.



Voilà la situation que Dieu s’est faite.

Celui qui aime tombe sous la servitude de celui qui est aimé.
Par là même.
Celui qui aime tombe sous la servitude de celui qu’il aime.
Dieu n’a pas voulu échapper à cette loi commune.
Et par son amour il est tombé dans la servitude du pécheur.


Retournement de la création, c’est la création à l’envers.
Le Créateur à présent dépend de sa créature.

Celui qui est tout s’est mis, a souffert d’être mis, s’est laissé mettre sur ce niveau.

Celui qui est tout dépend, attend, espère de ce qui n’est rien.
Celui qui peut tout dépend, attend, espère de ce qui ne peut rien,
(Et qui peut tout, hélas, car on lui a tout remis,
On lui a tout confié,
On lui a tout donné,
On lui a tout remis, en mains, dans ses mains pécheresses,
En confiance,
En espérance,
On lui a tout permis.
En toute confiance.

On lui a remis, on lui a permis son propre salut, le corps de Jésus, l’espérance de Dieu.

Dieu s’est mis sur ce pied. Comme la plus misérable créature a pu librement

Souffleter librement la face de Jésus,

Ainsi la dernière des créatures peut faire mentir Dieu
Ou lui faire dire vrai.
Effrayante remise.
Effrayant privilège, effrayante responsabilité.
Comme Jésus dans les siècles des siècles a remis son corps
Dans les pauvres églises
À la discrétion du dernier des soldats,
Ainsi Dieu dans les siècles des siècles a remis son espérance
À la discrétion du dernier des pécheurs.
Comme la victime se rend aux mains du bourreau,
Ainsi Jésus s’est livré en nos mains.
Comme la victime se livre au bourreau,
Ainsi Jésus s’est livré à nous.
Et comme le prisonnier se livre au gardien de prison,
Ainsi Dieu s’est livré à nous.
Comme le dernier des misérables a pu souffleter Jésus,
Et il fallait qu’il en fût ainsi,
Ainsi le dernier des pécheurs, un malheureux infirme,
Le plus infime des pécheurs peut faire avorter, peut
faire aboutir
Une espérance de Dieu ;
Le plus infime des pécheurs peut découronner, peut
couronner
Une espérance de Dieu.


Et c’est de nous que Dieu attend
Le couronnement ou le découronnement d’une
espérance de lui.



Effrayant amour, effrayante charité,
Effrayante espérance, responsabilité vraiment effrayante,
Le Créateur a besoin de sa créature, s’est mis à avoir besoin de sa créature.
Il ne peut rien faire sans elle.
C’est un roi qui aurait abdiqué aux mains de chacun de ses sujets
Simplement le pouvoir suprême.
Dieu a besoin de nous, Dieu a besoin de sa créature.
Il s’est pour ainsi dire condamné ainsi, condamné à cela.
Il manque de nous, il manque de sa créature.
Celui qui est tout a besoin de ce qui n’est rien.
Celui qui peut tout a besoin de ce qui ne peut rien,
Il a remis ses pleins pouvoirs.
Celui qui est tout n’est rien sans celui qui n’est rien.
Celui qui peut tout ne peut rien sans celui qui ne peut rien.
Ainsi la jeune espérance
Reprend, remonte, refait,
Redresse tous les mystères
Comme elle redresse toutes les vertus.



Nous pouvons lui manquer.
Ne pas répondre à son appel.
Ne pas répondre à son espérance. Faire défaut. Manquer. Ne pas être là.
Effrayant pouvoir.
Les calculs de Dieu par nous peuvent ne pas tomber juste.

Les prévisions, les prévoyances, les providences de Dieu
Par nous peuvent ne pas tomber juste,
Par la faute de l’homme pécheur.
Les conseils de Dieu par nous peuvent manquer.
La sagesse de Dieu par nous peut défaillir.
Effrayante liberté de l’homme.
Nous pouvons faire tout manquer.
Nous pouvons être absents.
Ne pas être là le jour qu’on nous appelle.
Nous pouvons ne pas répondre à l’appel
(Excepté dans la vallée du Jugement)
Effrayante faveur.
Nous pouvons manquer à Dieu.
Voilà le cas où il s’est mis,
Le mauvais cas.
Il s’est mis dans le cas d’avoir besoin de nous.
Quelle imprudence. Quelle confiance.
Bien, mal placée, cela dépend de nous.
Quelle espérance, quelle opiniâtreté, quel parti-pris,
quelle force incurable d’espérance.
En nous.
Quel dépouillement, de soi, de son pouvoir.
Quelle imprudence.
Quelle imprévision, quelle imprévoyance,
Quelle improvidence
de Dieu.
Nous pouvons faire défaut.
Nous pouvons faire faute.


Nous pouvons être défaillants.
Effrayante faveur, effrayante grâce.
Celui qui fait tout s’adresse à celui qui ne peut rien
Faire.
Celui qui fait tout a besoin de celui qui ne fait rien.
Et comme nous sonnons à toutes volées nos Pâques,
À pleine volée,
Dans nos pauvres, dans nos triomphantes églises,
Dans le soleil et le beau temps du jour de Pâques,
Ainsi Dieu pour chacune âme qui se sauve
Sonne à pleine volée des Pâques éternelles.
Et dit : Hein, je ne m’étais pas trompé.
J’avais raison d’avoir confiance dans ce garçon-là.
C’était une bonne nature. Il était de bonne race.
Fils de bonne mère. C’était un Français.
J’ai eu raison de lui faire confiance.
Et nous nous avons nos dimanches,
Notre beau dimanche, le dimanche de Pâques,
Et le lundi de Pâques,
Et même le mardi de Pâques, qui est aussi fête,
Tellement la fête est grande.
(C’est la fête de saint Loup).
Mais Dieu a aussi ses dimanches dans le ciel.
Son dimanche de Pâques.
Et il a aussi des cloches, quand il veut.



Et qu’est-ce que c’est aussi que ces dix drachmes.
Qui est comme qui dirait dix livres parisis.
Qu’est-ce que c’est encore que cette affaire des dix drachmes.

Qu’est-ce qu’elle vient faire ici cette drachme qui en vaut neuf autres.

Drôle de calcul, comme qui dirait une livre parisis qui vaut neuf autres livres parisis,

Neuf autres de la même. Quelle drôle d’arithmétique.
C’est pourtant ainsi, mon enfant, que sont faits les comptes de Dieu.


Ainsi étaient faits, mon enfant, les comptes de Jésus. Il est indéniable ; il ne fait aucun doute qu’il y a deux races de saints dans le ciel.

Deux sortes de saints.
(Heureusement qu’ils font bon ménage ensemble).
De même que les soldats du roi et les capitaines
Sont d’une race ou d’une autre mais sont tous des Français.
Et ils font tout de même une seule armée.
Et ils sont tous les soldats (de l’armée) du roi, et les capitaines.
Mais enfin ils proviennent d’une province ou d’une autre.
Ou d’une marche. Les uns de l’une, les autres de l’autre.
Ou d’outre Loire ou de par ici de la Loire.

Ainsi, (et autrement), il faut le dire il y a, il faut dire le mot il y a deux races de saints dans le ciel.

Deux races temporelles.
Deux sortes de saints.
Tout le monde est pécheur. Tout homme est pécheur.
Mais enfin il y a deux grandes races, il y a deux
recrutements.
Il y a un double recrutement des saints qui sont dans le ciel.

Il y a ceux qui viennent, il y a ceux qui sortent des justes.
Et il y a ceux qui sortent des pécheurs.
Et c’est une entreprise difficile.
C’est une entreprise impossible à l’homme.
Que de savoir quels sont les plus grands saints.
Ils sont tellement grands les uns et les autres.



Il y a deux extractions (et tous pourtant, ensemble, également ils sont des saints dans le ciel. Sur le même pied) (Des saints de Dieu)

Il y a deux extractions, ceux qui viennent des justes et ceux qui viennent des pécheurs.

Ceux qui n’ont jamais inspiré d’inquiétudes sérieuses
Et ceux qui ont inspiré une inquiétude
Mortelle.

Ceux qui n’ont pas fait jouer l’espérance et ceux qui ont fait jouer l’espérance.

Ceux dont on n’a jamais rien craint, rien redouté de sérieux, et ceux dont on a failli désespérer, Dieu nous en garde.

Quel grand combat.



Ceux dont on n’a jamais rien entendu dire.
Et ceux dont on a entendu dire
La parole
Mortelle.




Il y a deux formations, il y a deux extractions, il y a deux races de saints dans le ciel.

Les saints de Dieu sortent de deux écoles.
De l’école du juste et de l’école du pécheur.
De la vacillante école du péché.
Heureusement que c’est toujours Dieu qui est le maître d’école.



Il y a ceux qui viennent des justes et il y a ceux qui viennent des pécheurs.

Et ça se reconnaît.
Heureusement qu’il n’y a aucune jalousie dans le ciel.
Au contraire.
Puisqu’il y a la communion des saints.

Heureusement qu’ils ne sont point jaloux les uns des autres. Mais tous ensemble au contraire ils sont liés comme les doigts de la main.

Car tous ensemble ils passent tout leur temps toute leur sainte journée ensemble à comploter contre Dieu.

Devant Dieu.
Pour que pied à pied la Justice
Pas à pas cède le pas à la Miséricorde.



Ils font violence à Dieu. Comme des bons soldats ils luttent pied à pied,

(Ils font la guerre à la justice

(Ils sont bien forcés)
Pour le salut des âmes périclitantes.
Ils tiennent bon. Tout mus, tout animés d’espérance,
Hardis contre Dieu,
(Mais aussi ils en ont un appui, un patronage, une haute protection.
Quel patron, mes enfants, et quelle patronne.
Quel (autre) complot au-dessus d’eux, couvrant leur grand complot,
Patronnant leur grand complot.
Quelle avocate auprès de Dieu.
Advocata nostra).
Car nos patrons et nos saints, nos patrons les saints
Ont eux-mêmes un patron et une patronne.
Un saint et une sainte.
Qui est autant
(Et septante fois autant) au-dessus d’eux qu’ils sont au-dessus de nous
Eux-mêmes.

Qui est pour eux ce qu’ils sont pour nous, et septante fois ce qu’ils sont pour nous.

Telle est la folie de l’espérance.
Et couverts, encouragés par ce haut complot,
Par la protection de ce haut complot,
Tout nourris d’espérance ils tiennent bon comme des bons soldats.
Ils luttent pied à pied, ils défendent le terrain pied à pied.
On ne peut pas imaginer tout ce qu’ils font, tout ce qu’ils inventent
Pour le salut des âmes périclitantes,
Lambeau à lambeau ils vous arrachent
Au royaume de perdition

Une âme en danger.



Ainsi Dieu n’a pas voulu,
Il ne lui a pas plu,
Que dans le concert il n’y eût qu’une voix.
Il n’a pas plu à sa sagesse.
Et à son contentement.
Il n’a pas voulu être loué d’une seule voix.
Par un seul chœur
Et combattu.
Mais comme dans une église de campagne il y a plusieurs voix
Qui louent Dieu.
Par exemple les hommes et les femmes.
Ou encore les hommes et les enfants.
Ainsi dans le ciel il a plu, il a été agréable à sa sagesse.
Et à son contentement.
D’être loué, d’être chanté, d’être combattu par deux voix.
Par deux langages, par deux chœurs.
Par les anciens justes et par les anciens pécheurs.
Pour que pied à pied la Justice reculât
Devant la Miséricorde.
Et que la Miséricorde avance.
Et que la Miséricorde gagne.
Car s’il n’y avait que la Justice et si la Miséricorde ne
s’en mêlait pas,
Qui serait sauvé.






Ou quelle femme ayant dix drachmes,
(C’est encore selon saint Luc, mon enfant,
Si elle a perdu une drachme,
Si elle en perd une,
Est-ce qu’elle n’allume pas sa chandelle,
Et balaye sa maison,
Et cherche diligemment,
Jusqu’à ce qu’elle trouve ?

Et quand elle a trouvé,
Elle convoque ses amies et ses voisines,

(Ils convoquent tout le temps leurs amis et leurs voisins, dans ces paraboles),

Disant :
Réjouissez-vous avec moi,
Parce que j’ai trouvé la drachme que j’avais perdue.

Ainsi je vous le dis,
Il y aura de la joie devant les anges de Dieu,
Sur un pécheur faisant pénitence.





Il y avait une grande procession ; en tête s’avançaient
les trois Similitudes ;
la parabole de la brebis égarée ;

la parabole de la drachme égarée ;
la parabole de l’enfant égaré.



Or autant qu’un enfant est plus cher qu’une brebis,
Et infiniment plus cher qu’une drachme,
Autant qu’un enfant est plus cher au cœur du père,

(De son père qui est en même temps, qui est déjà, d’abord, qui est premièrement son pasteur),

Qu’une brebis même n’est chère au cœur du (bon) pasteur,
Autant la troisième Similitude,
Autant la parabole de l’enfant égaré
Est encore plus belle si possible et plus chère,
Est encore plus grande que les deux Similitudes antécédentes,
Que la parabole de la brebis égarée,
Et que la parabole de la drachme égarée.



Toutes les paraboles sont belles, mon enfant, toutes les paraboles sont grandes, toutes les paraboles sont chères.

Toutes les paraboles sont la parole et le Verbe,
La parole de Dieu, la parole de Jésus.
Elles sont toutes également, elles sont toutes ensemble
La parole de Dieu, la parole de Jésus.
Sur le même pied.
(Dieu s’est mis dans ce cas, mon enfant,
Dans ce mauvais cas,

D’avoir besoin de nous)
Toutes elles viennent du cœur, également, et elles vont au cœur,
Elles parlent au cœur.
Mais entre toutes les trois paraboles de l’espérance
S’avancent,

Et entre toutes elles sont grandes et fidèles, entre toutes elles sont pieuses et affectueuses, entre toutes elles sont belles, entre toutes elles sont chères et près du cœur.

Entre toutes elles sont près du cœur de l’homme, entre toutes elles sont chères au cœur de l’homme.

Elles ont on ne sait quelle place à part.

Elles ont peut-être en elles on ne sait quoi qui n’est pas, qui ne serait pas dans les autres.

C’est peut-être qu’elles ont en elles comme une jeunesse, comme une enfance ignorée.

Insoupçonnée ailleurs.

Entre toutes elles sont jeunes, entre toutes elles sont fraîches, entre toutes elles sont enfants, entre toutes elles sont inusées.

Invieillies.
Non usées, non vieillies.

Depuis treize et quatorze siècles qu’elles servent, et depuis deux mille ans, et dans les siècles des siècles jeunes comme au premier jour.

Fraîches, innocentes, ignorantes,
Enfants comme au premier jour.
Et depuis treize cents ans qu’il y a des chrétiens et quatorze cents ans,
Ces trois paraboles, (que Dieu nous pardonne),
Ont une place secrète dans le cœur.

Et que Dieu nous pardonne tant qu’il y aura des chrétiens,
Aussi longtemps c’est-à-dire éternellement,
Dans les siècles des siècles il y aura pour ces trois paraboles
Une place secrète dans le cœur.



Et toutes les trois elles sont les paraboles de l’espérance.
Ensemble.
Également jeunes, également chères.
Entre elles.
Sœurs entre elles comme trois enfants toutes jeunes.
Également chères, également secrètes.
Secrètement aimées. Également aimées.
Et comme plus intérieures que toutes les autres.
Répondant comme à une voix intérieure plus profonde.

Mais entre toutes ; entre toutes les trois voici la troisième parabole qui s’avance.

Et celle-là, mon enfant, cette troisième parabole de l’espérance,
Non seulement elle est neuve comme au premier jour.
Comme les deux autres
Ses sœurs.
Et dans les siècles elle sera neuve,
Aussi neuve jusqu’au dernier jour.
Mais depuis quatorze cents, depuis deux mille ans qu’elle sert,
Et qu’elle fut contée à des hommes innombrables,
(Depuis cette première fois qu’elle fut contée),

À des chrétiens innombrables,

À moins d’avoir un cœur de pierre, mon enfant, qui l’entendrait sans pleurer.

Depuis quatorze cents, depuis deux mille ans elle a fait pleurer des hommes innombrables.

Dans les siècles et dans les siècles.
Des chrétiens innombrables.

Elle a touché dans le cœur de l’homme un point unique, un point secret, un point mystérieux.

(Elle a touché au cœur).
Un point inaccessible aux autres.
On ne sait quel point comme plus intérieur et plus profond.

Des hommes innombrables, depuis qu’elle sert, des chrétiens innombrables ont pleuré sur elle.

(À moins d’avoir un cœur de pierre).
Ont pleuré par elle.
Dans les siècles des hommes pleureront.
Rien que d’y penser, rien que de la voir qui pourrait.
Qui saurait retenir ses larmes.

Dans les siècles, dans l’éternité des hommes pleureront sur elle ; par elle,

Fidèles, infidèles.
Dans l’éternité jusqu’au jugement.
Au jugement même, dans le jugement. Et
C’est la parole de Jésus qui a porté le plus loin, mon enfant.
C’est celle qui a eu la plus haute fortune
Temporelle. Éternelle.
Elle a éveillé dans le cœur on ne sait quel point de répondance
Unique.

Aussi elle a eu une fortune
Unique.
Elle est célèbre même chez les impies.
Elle y a trouvé, là même, un point d’entrée.
Seule peut-être elle est restée plantée au cœur de l’impie
Comme un clou de tendresse.
Or il dit : Un homme avait deux fils :
Et celui qui l’entend pour la centième fois,
C’est comme si c’était la première fois.
Qu’il l’entendrait.
Un homme avait deux fils. Elle est belle dans Luc. Elle est belle partout.
Elle n’est que dans Luc, elle est partout.
Elle est belle sur la terre et dans le ciel. Elle est belle partout.
Rien que d’y penser, un sanglot vous en monte à la gorge.
C’est la parole de Jésus qui a eu le plus grand retentissement
Dans le monde.
Qui a trouvé la résonance la plus profonde
Dans le monde et dans l’homme.
Au cœur de l’homme.

Au cœur fidèle, au cœur infidèle.



Quel point sensible a-t-elle trouvé
Que nulle n’avait trouvé avant elle,
Que nulle n’a trouvé, (autant), depuis.
Quel point unique,

Insoupçonné encore,
Inobtenu depuis.
Point de douleur, point de détresse, point d’espérance.
Point douloureux, point d’inquiétude.
Point de meurtrissure au cœur de l’homme.

Point où il ne faut pas appuyer, point de cicatrice, point de couture et de cicatrisation.

Où il ne faut pas que l’on appuie.



Point unique, fortune unique, force unique d’attache.
Attachement unique, liaison du cœur fidèle.
Et du cœur infidèle.

Toutes les paraboles sont belles, mon enfant, toutes les paraboles sont grandes.

Et notamment les trois paraboles de l’espérance.

Et toutes les trois paraboles de l’espérance en outre sont jeunes, mon enfant.

Mais sur celle-ci des centaines et des milliers d’hommes ont pleuré.
Des centaines de milliers d’hommes.
Par celle-ci.
Battus des mêmes sanglots pleuré les mêmes larmes.
Fidèles, infidèles.
Se recommençant les uns les autres.
Les mêmes.
Roulés des mêmes sanglots
Dans une communion de larmes.
Couchés, penchés, soulevés des mêmes sanglots pleuré les mêmes larmes.
Fidèles, infidèles.

Secoués des mêmes sanglots.
Pleuré comme des enfants.

Un homme avait deux fils. De toutes les paroles de Dieu
C’est celle qui a éveillé l’écho le plus profond.
Le plus ancien.
Le plus vieux, le plus neuf.
Le plus nouveau.
Fidèle, infidèle.
Connu, inconnu.
Un point d’écho unique.
C’est la seule que le pécheur n’a jamais fait taire dans son cœur.
Quand une fois cette parole a mordu au cœur
Le cœur infidèle et le cœur fidèle,
Nulle volupté n’effacera plus
La trace de ses dents.
Telle est cette parole. C’est une parole qui accompagne.
Elle suit comme un chien
Que l’on bat, mais qui reste.
Comme un chien maltraité, qui revient toujours.
Fidèle elle reste, elle revient comme un chien fidèle.
Vous avez beau lui donner des coups de pied et des coups de bâton.
Fidèle elle-même d’une fidélité
Unique,
Ainsi elle accompagne l’homme dans ses plus grands
Débordements.
C’est elle qui enseigne que tout n’est pas perdu.
Il n’entre pas dans la volonté de Dieu
Qu’un seul de ces petits périsse.

C’est un chien fidèle
Qui mord et qui lèche
Et les deux retiennent
Le cœur inconstant.
Quand le pécheur s’éloigne de Dieu, mon enfant,

À mesure qu’il s’éloigne, à mesure qu’il s’enfonce dans les pays, à mesure qu’il se perd

Il jette au bord du chemin, dans la ronce et dans les pierres

Comme inutiles et embarrassants et qui l’embêtent les biens les plus précieux. Les biens les plus sacrés.

La parole de Dieu, les plus purs trésors.
Mais il y a une parole de Dieu qu’il ne rejettera point.
Sur laquelle tout homme a pleuré tant de fois.
Sur laquelle, par la vertu de laquelle. Par laquelle
Et il est comme les autres, il a pleuré aussi.
Il est un trésor de Dieu, quand le pécheur s’éloigne
Dans les ténèbres grandissantes.
Quand des ténèbres
Croissantes

Voilent ses yeux il est un trésor de Dieu qu’il ne jettera point aux ronces de la route

Car c’est un mystère qui suit, c’est une parole qui suit
Dans les plus grands
Éloignements.
On n’a pas besoin de s’occuper d’elle, et de la porter. C’est elle
Qui s’occupe de vous et de se porter et de se faire porter.

C’est elle qui suit, c’est une parole à la suite, c’est un trésor qui accompagne.

Les autres paroles de Dieu n’osent pas accompagner l’homme

Dans ses plus grands
Débordements.
Mais en vérité celle-ci est une dévergondée.
Elle tient l’homme au cœur, en un point qu’elle sait, et ne le lâche pas.
Elle n’a pas peur. Elle n’a pas honte.
Et si loin qu’aille l’homme, cet homme qui se perd,
En quelque pays,
En quelque obscurité,
Loin du foyer, loin du cœur,
Et quelles que soient les ténèbres où il s’enfonce,
Les ténèbres qui voilent ses yeux,

Toujours une lueur veille, toujours une flamme veille, un point de flamme.

Toujours une lumière veille qui ne sera jamais mise sous le boisseau. Toujours une lampe.

Toujours un point de douleur cuit. Un homme avait deux fils. Un point qu’il connaît bien.

Dans la fausse quiétude un point d’inquiétude, un point d’espérance. Toutes les autres paroles de Dieu sont pudiques. Elles n’osent point accompagner l’homme dans les hontes du péché.

Elles ne vont pas assez avant.
Dans le cœur, dans les hontes du cœur.
Mais celle-ci en vérité n’est pas honteuse.
On peut dire qu’elle n’a pas froid aux yeux.

C’est une petite sœur des pauvres qui n’a pas peur de manier un malade et un pauvre.

Elle a pour ainsi dire
Et même réellement porté un défi au pécheur.
Elle lui a dit : Partout où tu iras, j’irai.
On verra bien.

Avec moi tu n’auras pas la paix.
Je ne te laisserai pas la paix.
Et c’est vrai, et lui le sait bien. Et au fond il aime son persécuteur.
Tout à fait au fond, très secrètement.

Car tout à fait au fond, au fond de sa honte et de son péché il aime (mieux) ne pas avoir la paix. Cela le rassure un peu.


Un point douloureux demeure, un point de pensée, un point d’inquiétude. Un bourgeon d’espérance.

Une lueur ne s’éteindra point et c’est
la Parabole troisième,
la tierce parabole de l’espérance. Un homme avait deux fils.





Il y avait une grande procession. En tête les trois Similitudes
s’avançaient. La foi, dit Dieu ça n’est pas malin.
Tout le monde croit. Je voudrais bien voir comment ils feraient autrement.
Oui je voudrais savoir comment ils feraient pour ne pas croire.
Comment ils s’y prendraient.
J’éclate tellement dans ma création.
Jusque dans les gouffres de la mer et dans les abîmes salés.
Dans les profondeurs des gouffres.

Dans les éclairs et dans la foudre d’un ciel d’orage,
Quand le ciel est lourdement chargé,
Qui sont comme une déchirure du ciel.
En zig-zag.
Et dans le fracas du tonnerre qui est un déchirement du ciel.
Et dans le roulement d’un tonnerre lointain.
Dans le roulement et le déroulement d’un tonnerre
Et dans les jours si beaux quand il ne fait pas un souffle de vent
En mai.



À moins d’être aveugles comment feraient-il pour ne pas me voir.
La charité, dit Dieu, ça n’est pas malin. Ça ne m’étonne pas non plus.

Ces pauvres enfants sont si malheureux qu’à moins d’avoir un cœur de pierre

Comment n’auraient-ils pas charité de leurs frères.
Comment n’auraient-ils pas charité les uns des autres.



Mais l’espérance, dit Dieu, (un homme avait deux fils),
que ces pauvres enfants voient tous les jours comme ça va.
Et que tous les jours ils croient que ça ira mieux le lendemain matin.
Justement le lendemain matin.
Tous les jours depuis qu’il y a des jours.

Et qu’un soleil se lèvera meilleur.
Que tous les matins en se levant ils croient que la journée sera bonne.
Cette journée.
Et que tous les soirs en se couchant ils croient que le lendemain.
Que justement le lendemain, que le jour du lendemain
Sera, fera une bonne journée.
Depuis tant de temps qu’il y a des jours.
Et que ça recommence.

Que tous les démentis ne comptent pas, tant de démentis qu’ils reçoivent précisément tous les jours.

Que les démentis ne soient comme rien, ne les arrêtent pas, que les démentis de tous les jours,

Innombrables comme les jours,
Innombrables dans les innombrables jours que les démentis
Ne les désabusent pas de cette idée, de cette conviction absurde
Que le jour d’aujourd’hui sera un jour meilleur,
Un autre jour, un jour nouveau, un jour frais, un jour neuf.
Un jour levant,
Bien lavé,
Un jour enfin, une bonne journée,
Enfin,
Un jour pas comme les autres,
Après tant d’autres qui étaient tous les uns comme les autres,
Qu’il a même oubliés.
Oubliés aussitôt que passés.
Oubliés aussitôt que touchés.

Oubliés aussitôt que eus.
Qu’ils croient que ce matin eh bien ça va marcher.
Que ça va aller.
Qu’ils croient quand même, que ce matin ça va bien.
Ça ça me confond.
Ça ça me passe.
Et je n’en reviens pas moi-même.
Et il faut que ma grâce soit tellement grande.



Et qu’ils oublient instantanément les jours mauvais.
À mesure. Aussitôt.
Presque avant. Presque d’avance.

Qu’ils étouffent pour ainsi dire comme d’avance dans leur mémoire les jours mauvais

Qu’ils absorbent les jours mauvais presque avant qu’ils soient passés.

Avant qu’ils soient écoulés.
Avant qu’ils soient échus.
Avant qu’ils soient tombés.
Comme une terre ardente qui absorberait les ingratitudes du ciel.

Qu’ils boivent les jours mauvais pour ainsi dire plus vite que les jours mauvais ne pleuvent.

Plus tôt.
Les jours mauvais qui pleuvent comme une pluie d’automne.
Comme une pluie grise, comme une infatigable pluie,
Impitoyable,
Tombant, descendant d’un ciel rayé.
Plus que d’un ciel gris.

Comme une oblique pluie infatigable.
Qu’ils absorbent tout ce qui tombe comme une bonne terre de Lorraine,
Comme une terre généreuse et saine,
Bien juste, bien à point, bien meuble,
boit tout ce qui tombe et ne se laisse pas envahir en
marais et en marécages.
Et en mares et en bas fonds et en marécages pleins de
boue et de vase,
Et du limon de l’âme et de plantes poisseuses
Et vaseuses.
Et de bêtes visqueuses. Gluantes.

Mais qu’au contraire de tout ce qui tombe et des innombrables pluies et des jours mauvais innombrables

Aussitôt, instantanément, presque avant ils fassent une eau courante.
Une eau vive, une eau claire, une eau douce.
Une belle eau transparente.
Une eau pure et qui jaillit et qui coule en ces prés
Aux rives de Meuse.

Une belle eau lorraine, une âme d’une belle eau et la source même de l’espérance.

Que ce soit juste avec cette matière, avec ces innombrables jours mauvais qui pleuvent et qui pleuvent

Qu’ils fassent, qu’ils jaillissent, qu’ils fassent sortir, qu’ils fassent jaillir cette source même de l’espérance.

Cette innombrable source et ce fleuve innombrable.
Ce fleuve le plus grand de tous mes fleuves.
Le seul grand.
Voilà ce que j’admire, moi, qui m’y connais pourtant.
Et qui connais ma création. Et l’œuvre des Six Jours.
Et le repos du Sept.

Voilà ce qui m’étonne. Et pourtant je ne suis pas facile à étonner.
Je suis si vieux. J’en ai tant vu. J’en ai tant fait.
Voilà ce qui me passe et je n’en reviens pas moi-même.
Et il faut que ma grâce soit tellement grande.




Les jours mauvais pleuvent ; sans se presser ; sans se lasser ; l’heure après l’heure, le jour après le jour.

Les jours mauvais pleuvent.

Et de toute cette eau qui glisse inlassable du ciel, (d’un ciel qu’ils pourraient dire mauvais),

De toute cette eau qui glisse par terre, de toute cette pluie oblique,

D’autres en feraient des marais et des marécages pleins de fièvres et tout peuplés de sales bêtes dégoûtantes).

Mais eux, la bonne terre, ma terre meuble et bien cultivée.
Bien aménagée.

Ma bonne terre d’âmes, bien labourée par mon Fils depuis des siècles et des siècles,

Ma bonne terre saine de Lorraine ils recueillent toute cette eau qui tombe.

Et merveille ils n’en font point des marais et des boues et des vases.
Et des algues et des scolopendres et des plantes bizarres.

Mais merveille c’est cette eau même qu’ils recueillent et ils n’en sont point embarrassés.

Car merveille c’est de cette eau même qu’ils font jaillir la source.



C’est cette eau, c’est la même eau qui court au ras des prés.
C’est la même eau saine qui monte aux tiges du blé pour le Pain.
C’est la même eau saine qui monte aux sarments pour le Vin.

C’est la même eau saine qui monte en l’un et l’autre bourgeon, en l’un et l’autre bourgeonnement.

En l’une et l’autre Loi.

C’est la même eau, recueillie, c’est la même eau, saine, assainie, qui fait le tour du monde.

Qui revient, qui reparaît, qui a fait tout le tour de ma création.
C’est la même eau recueillie qui rejaillit, qui ressource.
Dans la nouvelle fontaine, dans le rejaillissement jeune.
Dans la source et le ressourcement de l’espérance.



Vraiment, dit Dieu, mon Fils m’a fait de très bons jardiniers
Depuis quatorze siècles qu’il ameublit cette terre d’âmes.
Depuis quatorze siècles que mon Fils laboure et cultive cette terre.
Il m’a fait de très bons laboureurs et cultivateurs.

Et des moissonneurs et des vignerons. Des fins vignerons.

Ces jours mauvais qui pleuvent et qui pleuvent et qui partout ailleurs empoisonneraient des pays entiers.

Des nations, des peuples entiers, des créations entières.
Ces pluies et ces pluies qui partout ailleurs envahiraient,
Envaseraient d’un limon crasseux la terre végétale,
Noieraient toute pousse et bourgeonnement
Sous les varechs et les vers de vase.
Tous ces jours mauvais qui pleuvent et pleuvent
Partout ailleurs inonderaient, noieraient, de souillures, de bavures,
La bonne terre végétale,
Enliseraient, couvriraient de pestilences
Toute ma création.
Mais ici, dit Dieu, dans cette douce France, ma plus noble création,
Dans cette saine Lorraine,
Ici ils sont bons jardiniers.

C’est des vieux jardiniers finis, des fins jardiniers depuis quatorze siècles qu’ils suivent les leçons de mon Fils.

Ils ont tout canalisé, tout ameubli dans les jardins de l’âme.

De l’eau qui sert à inonder, à empoisonner (riant) eux ils s’en servent pour arroser.

Peuple de mon Fils, peuple plein de grâce, éternellement plein de jeunesse et de grâce.

Les eaux mêmes du ciel, tu les détournes ; pour tes merveilleux jardins.

Ma colère même, tu la détournes ; pour tes mystérieux, pour tes merveilleux jardins.
Les pestilences mêmes tu les détournes et elles ne t’atteignent pas et elles ne te servent que de fumier

Pour tes mystérieux, pour tes merveilleux jardins.
Ô peuple tu as bien appris les leçons de mon Fils.
Qui était un grand Jardinier.
Peuple secrètement aimé c’est toi qui as le mieux réussi.
Peuple jardinier toujours une eau saine arrosera tes terres.
Peuples ; peuple qui ne recules devant aucunes pestilences.

Ô mon peuple français, ô mon peuple lorrain. Peuple pur, peuple sain, peuple jardinier.

Peuple laboureur et cultivateur.
Peuple qui laboures le plus profondément
Les terres et les âmes.
Toujours tes eaux seront des eaux vives.
Et tes sources toujours des fontaines jaillissantes.
Toujours tes rivières seront des eaux courantes et tes fleuves.
Et tes secrètes sources dans tes mystérieux.
Dans tes merveilleux, dans tes douloureux jardins.
Toujours une eau courante, une eau saine arrosera tes prés.
Toujours une eau saine montera dans ton Blé.

Toujours une eau saine, rare, abondante, une eau précieuse, toujours une eau saine montera dans ta Vigne.

Peuple qui fais le Pain, peuple qui fais le Vin.
Ô ma terre lorraine, ô ma terre française,
Peuple qui suis le mieux, qui as le mieux pris les leçons de mon fils.
Peuple accointé à cette petite Espérance.
Qui jaillit partout dans cette terre.

Et dans les mystérieux.
Dans les merveilleux, dans les très douloureux jardins des âmes
Peuple jardinier qui as fait pousser les plus belles fleurs
De sainteté
Par la grâce de cette petite Espérance.



Peuple qui fais reculer les pestilences
Par l’ordre. Par la propreté, par la probité ; par la clarté.

Par une vertu qui est en toi, par une vertu propre, par une vertu unique.

Peuple jardinier, qui laboures et qui herses,
Qui bêche et qui ratisse,
Qui ameublit la création même.

Et je le dis, dit Dieu, je le déclare : Rien n’est aussi profond qu’un labour.

Et rien n’est aussi beau, je m’y connais,
Rien n’est aussi grand dans ma création

Que ces beaux jardins d’âmes bien ordonnés comme en font les Français.

Toutes les sauvageries du monde, on peut m’en croire, je le sais peut-être,

Toutes les sauvageries du monde ne valent pas un beau jardin à la française.

Car c’est là qu’il y a le plus d’âme et le plus de création.
C’est là qu’il y a de l’âme.
Jardins mystérieux, jardins merveilleux,
Jardins très douloureux des âmes françaises.
Toutes les sauvageries du monde ne valent pas un beau jardin français.

Honnête, modeste, ordonné.
C’est là que j’ai cueilli mes plus belles âmes.
Toutes les sauvageries du monde ne valent pas une belle ordonnance.

Peuple honnête, peuple de jardiniers c’est lui qui fait pousser les plus belles âmes

De sainteté.
Très douloureux jardins des âmes ont poussé là
Qui ont souffert sans rompre l’alignement
Le plus dur martyre
Et c’est ça qui est difficile ; c’est ça qui est rare
Le plus recreusé martyre
Sans rompre l’ordonnance.
Et ça je sais ce que ça coûte.
Très douloureux jardins des âmes ont poussé là que j’ai cueillies
Douloureuses.

Toutes les sauvageries du monde ne valent pas un bon jardin de presbytère.

Avec ses tournesols.
Que les enfants appellent des soleils.
Et c’est des soleils, si je veux.
Un bon jardin de curé.
Bien requiet ; bien requois.
C’est là que j’ai cueilli mes plus belles âmes
Silencieuses.

Les sauvages diront que ce jardin n’est pas grand et qu’il n’est pas profond.

Mais moi je sais, (dit Dieu), que rien n’est grand comme l’ordre et que rien n’est profond comme le labour

Français.

Peuple honnête, plein de jeunesse,
Plein de ma jeunesse et de ma grâce.
Les eaux du ciel, tu n’en es point intimidé.
Tu n’en es point embarrassé, les eaux du ciel tu les détournes.
Les jours mauvais pleuvent et pleuvent, ils ne te corrompent point.
Au contraire, peuple qui assainis tout.
France ma fille aînée.
Les jours mauvais tu n’en fais point des corruptions et des pestilences.
Des eaux corrompues, des eaux mortes.
Les jours mauvais tu n’en fais point des mortes eaux.
Toutes glaireuses.

Mais jardinier, peuple jardinier tu en fais ces beaux ruisselets d’eau vive

Qui arrosent les plus beaux jardins
Qu’il y ait jamais eu au monde.
Qui arrosent les jardins de ma grâce, les éternels jardins.
Moi je sais, dit Dieu, jusqu’où un Français peut se taire.
Sans rompre l’alignement,
Je sais jusqu’où un Français peut ne pas rompre une ordonnance.
Et ce qu’ils souffrent en dedans, et jusqu’où,
Quelles épreuves ils portent, sans bouger d’une ligne,
Comme un beau pont, comme une belle voûte bien juste.

Quels sacrifices ils m’apportent, (en secret), nul sacrifice n’est si profond

Qu’un labour français.

Une eau pure, une eau saine, une eau courante monte
Dans les tiges de la loi du Pain.
Une eau saine, une eau courante monte, une eau rare
Dans les sarments de la loi du Vin.
Une eau lorraine, une eau française monte dans le bourgeonnement
De l’une et l’autre loi.



Français, dit Dieu, c’est vous qui avez inventé ces beaux jardins des âmes.

Je sais quelles fleurs merveilleuses croissent dans vos mystérieux jardins.

Je sais quelles épreuves
Infatigables vous portez.
Je sais quelles fleurs et quels fruits vous m’apportez en secret.
C’est vous qui avez inventé le jardin.
Les autres ne font que des horreurs.
Vous êtes celui qui dessine le jardin du Roi.

Aussi je vous le dis en vérité c’est vous qui serez mes jardiniers devant Dieu.

C’est vous qui dessinerez mes jardins de Paradis.



Il a dû y avoir quelque chose, dit Dieu, entre nos Français et cette petite Espérance.

Ils y réussissent si merveilleusement.


Peuple laborieux, peuple du plus profond labeur.

Ce n’est pas lui qui stagne et croupit dans les marais de la paresse.

Dans les mares stagnantes, dans les fosses, dans les mares croupissantes.

Dans les croupissements et dans les boues de la paresse.
Dans les croupissements du désespoir.
Dans les croupissements et dans les boues du péché.
Peuple alerte, peuple jardinier les jours mauvais
Ils ne déposent point, chez lui ne s’extravasent point
En mares croupissantes mais peuple maraîcher
Des marais mêmes il fait les plus beaux jardins.
Il fait pousser les plus beaux légumes, les plus beaux fruits.
Et son âme est toujours une eau courante et une eau vive.
Et son travail est toujours une eau courante.
Et sa prière, je le sais, est toujours une eau courante.



Singulier peuple, il faut, dit Dieu, qu’il y ait eu quelque accointance.
Quelque accointement.

Qu’il se soit fait quelque accointance entre ce peuple et cette petite Espérance.

Ils y réussissent trop bien.
Et il n’y a qu’eux qui y réussissent.
Il faut qu’ils aient fait entre eux une espèce d’adoption.
Ils ont adopté l’espérance et l’espérance les a adoptés.

Non point certes comme un père une fille et comme une fille un père.

Mais plus familièrement.
D’une accointance, d’une adoption plus familière.
Ils sont avec elle, (je connais les familles
Des hommes), comme un oncle avec sa nièce.
Dans les maisons où il y a un oncle il a avec les enfants
Et ensemble les enfants ont avec lui
Une liberté, une familiarité propre
Que le père n’aura jamais.
Une connivence, une entente secrète, non déclarée.
Mais ils n’ont pas besoin de la déclarer.
Ils n’ont pas besoin de la déclarer à eux-mêmes.
De la voir.
Elle y est.

Le père est l’ascendant direct, il a le front sourcilleux, les yeux froncés, il est tout chargé d’une responsabilité directe.

Et les enfants le sentent bien.
Il est au-dessus.
Et les enfants le sentent bien.
Le lien du père au fils est un lien sacré, qui pèse, un lien direct.
Et les enfants le sentent bien.

L’oncle a une liberté, (et l’âge en même temps, et l’expérience), il fait tout ce qu’il veut, il est pour les enfants

Tout l’amusement de la vie.

Les enfants le savent. Avec lui seul avec lui de lui les propos sont amusants, de lui avec lui seul avec lui les jeux sont amusants.

Lui seul est familier.
C’est ainsi que ces Français se sont mis avec cette petite Espérance.
Elle ne se plaît qu’avec eux.
Elle écoute tous leurs propos. Il n’y en a que pour eux.
Tout ce qu’ils disent est bien. Elle se reconnaît en eux.

Il n’y a que leurs histoires qui sont bonnes. Elle ne quitte pas leurs genoux. Elle se les fait conter vingt fois.

Voilà comment ces Français se sont mis avec cette enfant Espérance.



Singulier peuple toute eau leur est une source vive.
Toute eau qui tombe leur devient une eau courante.
Par le ministère de l’espérance.
Toute eau, toute eau mauvaise leur devient une eau potable.
Les eaux mauvaises les rendent souvent malades.
Les eaux mauvaises ne les empoisonnent jamais.
Ils boivent impunément de tout.
Par cette accointance qu’ils ont avec cette petite Espérance.



On se demande, on dit : Mais comment que ça se fait
Que cette fontaine Espérance éternellement coule
Qu’elle jaillit éternellement, qu’elle source éternellement,
Qu’elle coule éternellement,

Éternellement jeune, éternellement pure.
Éternellement fraîche, éternellement courante.
Éternellement vive.
Où cette enfant prend-elle tant d’eau pure et tant d’eau claire.
Tant de jaillissement et tant de ressourcement.
Est-ce qu’elle les crée ? À mesure ?
— Non, dit Dieu, il n’y a que moi qui crée.
— Alors où prend-elle toute cette eau.
Pour cette fontaine jaillissante.
Comment que ça se fait que cette éternelle fontaine
Éternellement jaillisse.
Que cette éternelle source
Éternellement source.
Il doit y avoir un secret là-dedans.
Quelque mystère.

Pour que cette source éternellement ne se trouble point aux lourdes, aux épaisses pluies d’automne.

Pour qu’éternellement elle ne tarisse point aux ardentes ardeurs de juillet.

— Bonnes gens, dit Dieu, ça n’est pas malin.
Son mystère n’est pas malin.
Et son secret n’est pas difficile.

Si c’était avec de l’eau pure qu’elle voulût faire des sources pures,

Des sources d’eau pure,
Jamais elle n’en trouverait assez, dans (toute) ma création.
Car il n’y en a pas beaucoup.

Mais c’est justement avec les eaux mauvaises qu’elle fait ses sources d’eau pure.

Et c’est pour cela qu’elle n’en manque jamais.



Mais aussi c’est pour cela qu’elle est l’Espérance.


Maintenant comment elle s’y prend pour faire de l’eau pure avec de l’eau mauvaise,

De l’eau jeune avec de l’eau vieille.

Des jours jeunes avec des vieux jours.
De l’eau neuve avec de l’eau usée.

Des sources avec de la vieille eau.
Des âmes fraîches avec des vieilles âmes.

Des sources d’âme avec de la vieille âme.
De l’eau fraîche avec de l’eau tiède.

Malheur à celui qui est tiède.

Des matins jeunes avec des vieux soirs.
Des âmes claires avec des âmes troubles.

De l’eau claire avec de l’eau trouble.
De l’eau, des âmes enfants avec des âmes usées.

Des âmes levantes avec des âmes couchantes.
Des âmes courantes avec des âmes stagnantes.

Comment elle y réussit, comment elle s’y prend,
Ça, mes enfants, c’est mon secret.
Parce que je suis son Père.



Des âmes neuves avec des âmes qui ont déjà servi.
Des jours neufs avec des jours qui ont déjà servi.

Des âmes transparentes avec des âmes troubles.
Des âmes levantes avec des âmes couchées.
Des jours transparents avec des jours troubles.

Si c’était avec des jours transparents qu’elle fît des jours transparents.

Si c’était avec des âmes, avec de l’eau claire qu’elle fît des sources.
Avec de l’eau claire qu’elle fît de l’eau claire.
Si c’était avec de l’âme pure qu’elle fît de l’âme pure,

Parbleu, ça ne serait pas malin. Tout le monde pourrait en faire autant. Et il n’y aurait là aucun secret.


Mais c’est avec une eau souillée, une eau vieillie, une eau fade.

Mais c’est d’une âme impure qu’elle fait une âme pure et c’est le plus beau secret qu’il y ait dans le jardin du monde.




Si c’était avec de l’eau pure qu’elle fît de l’eau pure, elle sait bien ce qu’elle fait, elle est maline.

Si c’était avec de l’eau pure, si c’était de l’eau pure qu’elle fît jaillir en source d’eau pure,

Elle en manquerait tout de suite.

Elle n’est pas si bête, elle sait bien qu’elle en manquerait tout de suite.


Mais c’est des eaux mauvaises qu’elle fait une source éternelle.
Elle sait bien qu’elle n’en manquera jamais.
La source éternelle de ma grâce même.
Elle sait bien qu’elle n’en manquera jamais.
Et il faut que ma grâce soit tellement grande.
C’est d’une eau mauvaise qu’elle fait ses fontaines.
Aussi elle n’en manquera jamais.
Ses fontaines parfaitement pures.
C’est du jour impur qu’elle fait le jour pur.
Elle n’en manquera jamais.
C’est de l’âme impure qu’elle fait l’âme pure.
Elle n’en manquera jamais.



Il y avait une grande procession. C’était la procession de la Fête-Dieu. On portait le Saint-Sacrement. Aussi en tête les trois Théologales

Marchaient. Voyez, dit Dieu, cette petite, comme elle marche.
Regardez-moi voir un peu.

Les autres, les deux autres marchent comme des grandes personnes, ses deux grandes sœurs. Elles savent où elles sont. Elles sont décentes. Elles savent qu’elles sont dans une procession.

Surtout une procession de la Fête-Dieu.
Où l’on porte le Saint-Sacrement.

Elles savent ce que c’est qu’une procession.
Et qu’elles sont à la procession, à la tête de la procession.

Elles vont à la procession. Elles se tiennent bien. Elles s’avancent comme des grandes personnes.

Sérieuses. Qui sont toujours un peu fatiguées.
Mais elle elle n’est jamais fatiguée. Voyez voir un peu.
Comment elle marche.

Elle va devant vingt fois, comme un petit chien, elle revient, elle repart, elle fait vingt fois le chemin.

Elle s’amuse avec les guirlandes de la procession.
Elle joue avec les fleurs et les feuilles
Comme si ce ne fussent point des guirlandes sacrées.
Elle jouerait à sauter par dessus les feuillages
Frais coupés, frais cueillis. Jonchés.
Elle n’écoute rien. Elle ne tient pas en place dans les reposoirs.
Elle voudrait tout le temps marcher. Aller de l’avant.
Sauter. Danser. Elle est si heureuse.
(Ô peuple, peuple jardinier, qui pour les processions
Fais pousser les roses de France.
Jardinier du roi, jardinier de fleurs et de fruits, jardinier d’âmes
Peuple tu es mon jardinier.

Jardinier dans le verger, jardinier dans le potager, jardinier dans le jardin.

Jardinier dans le champ même.
Peuple jardinier, peuple honnête, peuple propre.
Peuple probe.
Tes forêts sont plus propres que le parc même du roi.
Tes bois (les plus sauvages) sont plus propres que le verger du roi.

Tes champs et tes vallons sont plus propres que le jardin du roi.

Dans tes champs les plus étendus je ne vois pas une seule mauvaise herbe.

Peuple laborieux j’ai beau regarder tes champs sont purs comme un beau jardin.

Et tes vallons au loin qui se recourbent mollement.

Pleins de fécondité. Bien gonflés sous la main. Avec des recreux de secret.

Peuple diligent la charrue et la herse et le rouleau, la bêche et le râteau et la pioche et la houe et le plantoir et le cordeau

Ne s’ennuient pas dans tes mains.
Ne chôment pas dans tes mains.

Tu n’as pas peur d’y toucher. Tu ne les regardes pas de loin avec des cérémonies.

Mais la charrue et la herse et le rouleau et la pelle et la pioche et la bêche et la houe.

Tu en fais des bonnes honnêtes ouvrières, des outils d’honnête homme.
Tu n’as pas peur de les approcher.

La paume de ta main polit le manche de l’outil, lui donne un beau luisant de bois.

Le manche de l’outil polit la paume de ta main, lui donne un beau luisant de cuir.

Jaune.

Tes outils tu en fais des outils alertes. Des outils diligents. Des outils honnêtes.

Des outils qui vont vite. Et ils sont bien emmanchés.
Peuple premier, tu es le premier dans le potager.
Le premier dans le verger. Le premier dans le jardin.
Le premier dans le champ.

Tu es le seul dans tout cela.
Tu fais pousser les plus beaux légumes et les plus beaux fruits.
Tu cueilles les plus beaux légumes, tu cueilles les plus beaux fruits.
Tu cueilles les plus belles feuilles mêmes.
C’est toi qui couches les plus belles jonchées de feuillages.
Aux pieds des trois Théologales.

Aux pieds graves de ma fille la Foi tu couches les plus beaux, les plus sérieux feuillages

Jonchés, couchés.

Aux pieds saignants de mon ardente fille, de ma fille la Charité tu couches les plus beaux, les plus tendres feuillages

Jonchés, couchés
Les plus frais au pied.

Si frais que la fraîcheur vous en remonte au cœur et jusqu’aux lèvres

Sèches. Feuillages frais
Et qui sont comme un baume au cœur endolori.
Car ils sont comme un baume au pied endolori

Au pied saignant, au pied ensanglanté. Aux pieds de Cendrillon de cette enfant ma petite Espérance

Peuple tu jettes les plus jaillissants feuillages

Jonchés, couchés. Des feuillages plein les rues. Et aux pieds des grandes Processions,

Peuple, et aux pieds du grand Saint-Sacrement,
Aux pieds du Très Grand peuple tu sèmes les roses de France.
Peuple qui couches aux pieds des grandes Processions
Les plus grandes Fleurs, les plus grandes Feuilles.

Les plus belles, les plus grandes fleurs de la terre charnelle.
Les plus grandes fleurs du monde
Terrestre.
Les plus grandes fleurs de terre et d’âme.
Les plus grandes fleurs de race et de terre.
Nourries d’eau.
Et de terre.
Peuple qui as fait de ton royaume un jardin.
Jardinier du roi. Royaume du roi.
Peuple qui as fait de tes champs un jardin.
Peuple qui sans compter aux pieds du Très-Haut
Jettes les fleurs, jettes les âmes,
Sachant qu’il en poussera toujours.
Que tu en feras toujours pousser.
Peuple, peuple, le seul qui ne comptes jamais avec moi.
Peuple du roi, peuple roi, je te le dis, je te prendrai au roi.
Moi aussi je suis roi je te prendrai au roi pour mon royaume.
Jardinier du roi je te prendrai au roi
Le jour du Couronnement
Pour dessiner mes jardins
Dans mon royaume de Paradis.
Peuple je te ferai mon peuple jardinier.
Peuple ami du cordeau et du plantoir.
Et tu me feras de ces belles roses de France.
Et de ces beaux lys blancs de France
Qui portent un col non ployé.



Peuple de pépiniéristes, pays de roseraies, peuple scrupuleux.
Peuple patient, qui as la patience (et le goût) de désherber.

Peuple qui ne cesses point de désherber. Plus vite et plus constant et plus infatigable que la nature même.

Plus penché sur la terre, plus courbé, plus penché à désherber, toi qui vas plus vite et qui es plus constant et plus infatigable à désherber

Que la mauvaise herbe à pousser (et ce n’est pas peu dire)
Que la mauvaise nature même à faire pousser la mauvaise herbe

Peuple qui suffis plus à arracher la mauvaise herbe que la mauvaise nature à la faire pousser.

(Et ce n’est pas peu dire. Si quelqu’un le sait, c’est moi).

Peuple plus opiniâtre, plus patient, plus recommençant que la mauvaise nature même.

Quand je regarde tes champs j’ai beau regarder je n’y vois pas une mauvaise herbe.

Ni un chardon pour les ânes. Ni cette ivraie que mon Fils nommait la zizanie

Et qui lui servit beaucoup pour ses similitudes. Un homme avait deux fils.

Et que vous autres vous nommez de l’ivraie et du chiendent.
Peuple laborieux quand je regarde tes champs.
Ni dans tes moissons cette affreuse maladie.
Quand les blés ont la maladie. Et surtout les seigles.
Cet ergot, cette carie du seigle, cette affreuse

Pourriture sèche qui empoisonne
Qui ose empoisonner le pain même.


Quand je regarde vos champs, Français,
Puissiez-vous désherber ainsi
Vos âmes aussi
De toute cette mauvaise herbe du péché.
De cette carie, de cette odieuse qui ronge
Le Pain Éternel


Peuple qui jettes par brassées
Les beaux lys de France au col non ployé,
Couchés,
Jonchés,
Fauchés,
Aux pieds de la Très Sainte et de l’Immaculée.



Voyez cette petite, dit Dieu, comme elle marche.
Elle sauterait à la corde dans une procession.

Elle marcherait, elle avancerait en sautant à la corde, par quelque gageure.

Tellement elle est heureuse
Seule de toutes)
Et tellement elle est sûre de ne jamais se fatiguer.
Les enfants marchent tout à fait comme des petits chiens.
(D’ailleurs ils jouent aussi comme les petits chiens)

Quand un petit chien se promène avec ses maîtres
Il va, il vient. Il repart, il revient. Il va en avant, il revient.
Il fait vingt fois le chemin.
Vingt fois le trajet.
C’est qu’en effet il ne va pas quelque part.
Ce sont les maîtres qui vont quelque part.
Lui il ne va nulle part.
Et ce qui l’intéresse, c’est précisément de faire le chemin.

Pareillement les enfants. Quand vous faites une course avec vos enfants

Une commission
Ou quand vous allez à la messe ou aux vêpres avec vos enfants
Ou au salut

Ou entre messe et vêpres quand vous allez vous promener avec vos enfants

Ils trottent devant vous comme des petits chiens. Ils avancent, ils reculent. Ils vont, ils viennent. Ils s’amusent. Ils sautent.

Ils font vingt fois le trajet.
C’est qu’en effet ils ne vont pas quelque part.
Ça ne les intéresse pas d’aller quelque part.
Ils ne vont nulle part.
Ce sont les grandes personnes qui vont quelque part
Les grandes personnes, la Foi, la Charité.
Ce sont les parents qui vont quelque part.
À la messe, aux vêpres, au salut.
À la rivière, à la forêt.
Aux champs, au bois, au travail.
Qui s’efforcent, qui se travaillent pour aller quelque part

Ou même qui vont se promener quelque part.

Mais les enfants ce qui les intéresse ce n’est que de faire le chemin.

D’aller et de venir et de sauter. D’user le chemin avec leurs jambes.
De n’en avoir jamais assez. Et de sentir pousser leurs jambes.

Ils boivent le chemin. Ils ont soif du chemin. Ils n’en ont jamais assez.

Ils sont plus forts que le chemin. Ils sont plus forts que la fatigue.

Ils n’en ont jamais assez (Ainsi est l’espérance) Ils courent plus vite que le chemin.

Ils ne vont pas, ils ne courent pas pour arriver. Ils arrivent pour courir. Ils arrivent pour aller. Ainsi est l’espérance. Ils ne ménagent pas leurs pas. L’idée ne leur viendrait même pas

De ménager quoi que ce fût.
Ce sont les grandes personnes qui ménagent.
Hélas elles sont bien forcées. Mais l’enfant Espérance
Ne ménage jamais rien.

Ce sont les parents qui ménagent. Triste vertu, hélas qu’ils ne s’en fassent point une vertu.

Ils sont bien forcés. Si solide que soit ma fille la Foi,
Ferme comme un roc elle est bien forcée de ménager.
Si ardente que soit ma fille la Charité
Brûlante comme un beau feu de bois
Qui réchauffe le pauvre dans la cheminée
Le pauvre et l’enfant et le mourant de faim.
Elle est bien forcée de ménager.
La seule enfant Espérance
Est la seule qui ne ménage jamais rien.

Elle ne ménage pas ses pas, la petite bougresse, elle ne ménage pas les nôtres.

Comme elle ne ménage point les fleurs et les feuilles aux grandes Processions,

Et les roses de France et les beaux lys de France
Au col non ployé,

Ainsi dans la petite, dans la longue procession, dans la dure procession de la vie elle ne ménage rien

Ni ses pas ni les nôtres
Dans l’ordinaire, dans la grise, dans la commune procession
De tous les jours
(Car ce n’est pas tous les jours la Fête-Dieu).
Elle ne ménage pas ses pas, et comme elle nous traite comme elle
Elle ne ménage pas non plus les nôtres.

Elle ne se ménage pas ; et pareillement, ensemble elle ne ménage pas non plus les autres.

Elle nous fait recommencer vingt fois la même chose.
Elle nous fait aller vingt fois au même endroit.
Qui est généralement un endroit de déception
(Terrestre).
Ça lui est bien égal. Elle est comme une enfant. Elle est une enfant.
Ça lui est bien égal de faire marcher les grandes personnes.
La sagesse terrestre n’est point son affaire.
Elle ne calcule point comme nous.

Elle calcule, ou enfin elle ne calcule pas, elle compte (sans s’en apercevoir) comme une enfant.

Comme une qui a toute la vie devant soi.
Ça lui est bien égal de nous faire marcher.

Elle croit, elle compte que nous sommes comme elle.
Elle ne ménage point nos peines. Et nos travails. Elle compte
Que nous avons toute la vie devant nous.
Comme elle se trompe. Comme elle a raison
Car n’avons-nous point toute la Vie devant nous.
La seule qui compte. Toute la vie Éternelle.

Et le vieillard n’a-t-il pas autant de vie devant soi que l’enfant au berceau.

Sinon plus. Car pour l’enfant au berceau la Vie éternelle,
La seule qui compte est masquée par cette misérable vie

Qu’il a devant lui. D’abord. Qui est devant. Par cette misérable vie terrestre.

Il faudra qu’il traverse. Il faudra qu’il passe par toute cette misérable vie terrestre

Avant d’arriver, avant d’atteindre, pour atteindre à la Vie
À la seule vie qui compte. Mais le vieillard il a de la chance.
Prudent il a mis derrière lui cette misérable vie
Qui lui masquait la Vie éternelle

À présent il est débarrassé. Il a mis derrière lui ce qui était devant.

Il voit clair. Il est plein de vie. Entre la vie et lui il n’y a plus rien. Il est au bord de la lumière.

Il est sur le rivage même. Il est à plein. Il est au bord de la vie éternelle.

On a bien raison de dire que les vieillards sont prudents.
Ainsi comme cette enfant avait raison de compter
Que nous sommes comme elle.

Que nous avons toute la vie devant nous.
Nous l’avons autant qu’elle. Que lui importe
De nous faire faire vingt fois le même trajet.
Elle a raison. Ce qui importe
(Et de nous faire aller vingt fois au même endroit
Qui est généralement un endroit de déception
Terrestre) ce qui importe
Ce n’est pas d’aller ici ou là, ce n’est pas d’aller quelque part
D’arriver quelque part

Terrestre. C’est d’aller, d’aller toujours, et (au contraire) de ne pas arriver.

C’est d’aller petitement dans la petite procession des jours ordinaires,

Grande pour le salut. Les jours vont en procession
Et nous nous allons en procession dans les jours. Ce qui importe
C’est d’aller. D’aller toujours. Ce qui compte. Et comme on va.

C’est le chemin qu’on fait. C’est le trajet lui-même. Et comme on le fait.

Vous faites vingt fois le même chemin terrestre. Pour aboutir vingt fois.

Et vingt fois vous aboutissez, vous parvenez, vous atteignez
Péniblement, laborieusement, difficilement,
Peineusement
Au même point de déception
Terrestre.
Et vous dites : Cette petite Espérance m’a encore trompé.
J’aurais dû me méfier. C’est la vingtième fois qu’elle me trompe.

La sagesse (terrestre) n’est point son fait.

Je ne la croirai plus jamais. (Vous la croirez encore, vous la croirez toujours).

On ne m’y prendra plus jamais. — Sots que vous êtes.
Qu’importe cet endroit où vous vouliez aller.
Où vous croyiez aller.
Voyons, vous n’êtes pas des enfants, vous saviez bien
Que ce point où vous alliez serait un point de déception

Terrestre. Qu’il en était un d’avance. Alors pourquoi y êtes-vous allé.

Parce que vous comprenez très bien le manège de cette petite
Espérance.
Pourquoi suivez-vous toujours cette enfant de déception.
Pourquoi donnez-vous les mains au manège de cette petite.
Toujours, et la vingtième fois plus premièrement que la première.
Pourquoi y allez-vous de vous-mêmes.
Toujours, et la vingtième fois plus couramment que la première.
C’est qu’au fond vous savez très bien ce qu’elle est.
Ce qu’elle fait. Et qu’elle nous trompe.
Vingt fois.
Parce qu’elle est la seule qui ne nous trompe pas.
Et qu’elle nous déçoit
Vingt fois
Toute la vie
Parce qu’elle est la seule qui ne déçoit pas
Pour la Vie.
Et c’est ainsi qu’elle est la seule à ne point nous décevoir.
Car ces vingt fois qu’elle nous fait faire le même chemin

Sur terre pour la sagesse humaine ce sont vingt fois qui se redoublent

Qui se recommencent, qui sont la même
Qui sont vingt fois vaines, qui se superposent
Parce qu’elles conduisaient par le même chemin
Au même endroit, parce que c’était le même chemin.
Mais pour la sagesse de Dieu
Rien n’est jamais rien. Tout est nouveau. Tout est autre.
Tout est différent.
Au regard de Dieu rien ne se recommence.

Ces vingt fois qu’elle nous a fait faire le même chemin pour arriver au même point

De vanité.

Pour le regard humain c’est le même point, c’est le même chemin, ce sont les vingt mêmes fois.

Mais c’est cela qui trompe.
C’est cela qui est le faux calcul et le faux compte
Étant le compte humain.

Et voici ce qui ne déçoit point : Ces vingt fois ne sont pas la même. Si ces vingt fois sont vingt fois d’épreuve(s) et si ce chemin est un chemin de sainteté

Sur le même chemin la deuxième fois fait le double de la première
Et la troisième en fait le triple et la vingtième en fait le vingtuple.
Qu’importe d’arriver ici ou là, et toujours au même endroit
Qui est un endroit de déception
Terrestre.

C’est le chemin qui importe, et quel chemin on fait, et quel étant on le fait

Comment on le fait.
C’est le trajet seul qui importe.
Si le chemin est un chemin de sainteté
Au regard de Dieu, un chemin d’épreuves
Celui qui Ta fait deux fois est deux fois plus saint
Au regard de Dieu et celui qui l’a fait trois fois
Trois fois plus saint et celui qui l’a fait
Vingt fois vingt fois plus saint. C’est comme ça que Dieu compte.
C’est comme ça que Dieu voit.
Le même chemin, deuxième n’est plus le même.
Tous les jours, dites-vous, tous vos jours sont les mêmes
Sur terre, sont le même.
Partant des mêmes matins vous acheminent aux mêmes soirs.
Mais ils ne vous conduisent point aux mêmes soirs éternels.

Tous les jours, dites-vous, se ressemblent. — Oui, tous les jours terrestres.

Mais rassurez-vous, mes enfants, ils ne ressemblent point
Au dernier jour, à celui qui ne ressemble à nul autre.
Tous les jours, dites-vous, se recommencent. — Non ils s’ajoutent
Au trésor éternel des jours.
Le pain de chaque jour au pain de la veille.
La souffrance de chaque jour
(Quand même elle recommencerait la souffrance de la veille)
Au trésor éternel des souffrances.
La prière de chaque jour

(Quand même elle recommencerait la prière de la veille)
Au trésor éternel des prières.
Le mérite de chaque jour
(Quand même il recommencerait le mérite de la veille)
Au trésor éternel des mérites.
Sur terre tout se recommence. Dans la même matière.
Mais au ciel tout compte
Et tout s’additionne. La grâce de chaque jour
(Quand même elle recommencerait la grâce de la veille)
Au trésor éternel des grâces. Et c’est pour cela que la jeune Espérance
Seule ne ménage rien. Quand Jésus travaillait chez son père
Tous les jours il faisait la même journée.
Il n’avait pas une seule histoire
Excepté une fois.
C’est pourtant le tissu, dans ces mêmes jours,
C’est le réseau de ces mêmes journées
Qui constitue, qui éternellement constitue
la Vie admirable de Jésus avant sa prédication
Sa vie privée
Sa vie parfaite, sa vie modèle.
Celle qu’il offre en exemple, en Modèle inimitable à imiter

À tout le monde, sans aucune exception, ne laissant qu’à quelques-uns

À quelques rares élus (et encore c’est en outre et non pas au contraire)

Les exemples de sa vie publique à imiter
Les modèles inimitables de sa Prédication
Et de sa Passion et de sa Mort.
(Et de sa Résurrection).

Pareillement, ensemble avec lui, à l’imitation de lui
Sur terre, sur nos chemins de la terre nos pas effacent nos pas.

Car les chemins de la terre ne peuvent pas garder plusieurs couches de traces.

Mais les chemins du ciel gardent éternellement toutes couches de traces

Toutes traces de pas.

Sur nos chemins de la terre il n’y a qu’une seule matière, la terre,

Nos chemins de la terre ne sont jamais faits que de la même terre,

Et c’est elle qui sert tout le temps, et elle ne peut servir qu’une fois

À la fois.
C’est la même terre qui sert tout le temps.
Elle ne garde jamais qu’une couche de traces à la fois.
Pour en recevoir une il faut qu’elle en sacrifie une autre.
La précédente. Toujours la précédente.

Une trace efface l’autre. Un pas efface un pas. Un pied efface un pied.

C’est pour cela que nous disons que nous faisons le même chemin.

C’est que ce même chemin est un chemin, un même chemin de la même terre.

Dans la même terre.
Mais les chemins du ciel reçoivent éternellement des empreintes
Neuves.

Et celui qui passe à la onzième heure dans les chemins du ciel (Un homme avait deux fils)

Pour aller à son travail et celui qui revient de son travail

Imprime dans le sol une empreinte neuve
éternelle
Qui est son empreinte propre et éternellement il laisse
Intactes les empreintes de tous ceux

Qui sont passés avant lui. Qui sont passés depuis la première heure.

Et même et pareillement
Intactes ses propres empreintes à lui
Qui est passé avant lui.

C’est le miracle même du ciel, le miracle de tous les jours du ciel, mais sur terre

Celui qui suit efface les traces de celui qui précède.
Les pas effacent les pas
Dans le même sable.

Celui qui marche derrière efface les pas de celui qui marche devant.

Et nous-mêmes quand nous faisons,
Quand nous recommençons vingt fois le même chemin,
Quand vingt fois nous nous marchons derrière nous-mêmes,
Nous-mêmes nous effaçons la trace de nos (propres) pas.
De nos anciens pas.
C’est pourtant ce que Jésus a fait
Trente ans.

À son imitation c’est pourtant ce que Jésus, ce que Dieu nous demande

À ceux qui n’ont point reçu de vocations propres
Publiques.
Et même aux autres.
À nous qui n’avons point reçu de vocations propres
Extraordinaires,

Publiques,
Toute la vie.
Et même à ceux qui ont reçu des vocations propres
Extraordinaires
Publiques
Pendant toute leur vie privée, et même ailleurs, et même après
Pendant les trente ans de leur vie privée, et même en autre temps
Car dans la vie publique même les jours ressemblent aux jours.
Parlant des mêmes matins vers les acheminements des mêmes soirs.

Car dans toute vie il y a bien peu de jours qui ne ressemblent pas à tous les jours.

Mais tous ces jours comptent. Dans la vie même de Jésus, dans la vie publique même

Dans la prédication combien de jours n’étaient-ils pas les mêmes.

Combien de prédications n’étaient-elles pas les mêmes et temporellement ne se recommençaient-elles pas.

Il n’y a eu qu’un jour de l’Institution de la Cène. Et un jour de la Crucifixion. Et un jour de la Résurrection.

(Et il n’y aura qu’un jour du Jugement).

Pendant trente et pendant trois ans tous les autres jours se ressemblaient.

Mais tous ces jours comptent. Car sur terre vingt fois nous effaçons nos propres traces

Et nous faisons vingt chemins qui se superposent le même.

Mais dans le ciel ils ne se superposent point. Ils se mettent bout à bout. Et ils font le pont

Qui nous fait arriver de l’autre côté.

Un seul était trop court. Un seul chemin. Mais vingt bout à bout

(Bien que chacun des vingt soit le même que l’autre)

Sont assez longs. Ainsi quand nous disons que l’espérance nous trompe.

Et quand en même temps secrètement dans notre cœur nous nous faisons ses complices

Pour qu’elle nous trompe,
Au fond nous savons très bien ce que tout cela veut dire.
Et que cette sourde complicité que nous avons avec elle
Pour qu’elle nous trompe
Est ce que nous avons en nous
De plus agréable à Dieu.
Or elle nous traite comme elle.
Comme elle se traite elle-même.
Comme si nous étions comme elle.
C’est-à-dire comme si nous étions infatigables.
Et elle nous fait faire vingt fois ce chemin.
Qui n’est pas le même.
Comme si nous étions infatigables.
Les enfants ne pensent même pas à la fatigue.
Ils courent comme des petits chiens. Ils font le chemin vingt fois.
Et par conséquent vingt fois plus de chemin qu’il n’en faut.
Qu’est-ce que ça leur fait. Ils savent bien que le soir
(Mais ils n’y pensent pas)
Ils tomberont de sommeil
Dans leur lit ou même à table
Et que le sommeil est la fin de tout.

Voilà leur secret, voilà le secret d’être infatigable.
Infatigable comme les enfants.
Infatigable comme l’enfant Espérance.
Et de recommencer toujours le lendemain.

Les enfants ne peuvent pas marcher, mais ils savent très bien courir.

L’enfant ne pense pas même, ne sait pas qu’il dormira le soir.
Que le soir il tombera de sommeil. C’est pourtant ce sommeil
Toujours prêt, toujours disponible, toujours présent,
Toujours en dessous, comme une bonne réserve,

Celui d’hier et celui de demain, comme une bonne nourriture d’être,

Comme un renforcement d’être, comme une réserve d’être,
Inépuisable. Toujours présente.
Celui de ce matin et celui de ce soir
Qui lui met cette force dans les jarrets.
Ce sommeil d’avant, ce sommeil d’après
C’est ce même sommeil sans fond
Continu comme l’être même

Qui passe d’une nuit à une nuit, d’une nuit à l’autre, qui continue d’une nuit à l’autre

En passant par dessus les jours
En ne laissant les jours que comme des jours, comme des ouvertures.
C’est ce même sommeil où les enfants ensevelissent leur être

Qui leur maintient, qui leur fait tous les jours ces jarrets nouveaux,

Ces jarrets neufs.

Et ce qu’il y a dans des jarrets neufs : ces âmes neuves.
Ces âmes nouvelles, ces âmes fraîches.
Fraîches le matin, fraîches à midi, fraîches le soir.
Fraîches comme les roses de France.
Ces âmes au col non ployé. Voilà le secret d’être infatigables.
C’est de dormir. Pourquoi les hommes n’en usent-ils pas.

J’ai donné ce secret à tout le monde, dit Dieu. Je ne l’ai pas vendu.

Celui qui dort bien, vit bien. Celui qui dort, prie.

(Aussi celui qui travaille, prie. Mais il y a temps pour tout. Et le sommeil et le travail

Et le travail et le sommeil sont les deux frères. Et ils s’entendent très bien ensemble.

Et le sommeil conduit au travail et le travail conduit au sommeil.

Celui qui travaille bien dort bien, celui qui dort bien travaille bien.




Il faut, dit Dieu, qu’il y ait une accointance,
Qu’il se soit passé quelque chose
Entre ce royaume de France et cette petite Espérance.
Il y a là un secret. Ils y réussissent trop bien. Pourtant on me dit
Qu’il y a des hommes qui ne dorment pas.
Je n’aime pas celui qui ne dort pas, dit Dieu.
Le sommeil est l’ami de l’homme.
Le sommeil est l’ami de Dieu.

Le sommeil est peut-être ma plus belle création.
Et moi-même je me suis reposé le septième jour.
Celui qui a le cœur pur, dort. Et celui qui dort a le cœur pur.
C’est le grand secret d’être infatigable comme un enfant.
D’avoir comme un enfant cette force dans les jarrets.
Ces jarrets neufs, ces âmes neuves
Et de recommencer tous les matins, toujours neuf,
Comme la jeune, comme la neuve
Espérance. Or on me dit qu’il y a des hommes
Qui travaillent bien et qui dorment mal.
Qui ne dorment pas. Quel manque de confiance en moi.

C’est presque plus grave que s’ils travaillaient mal mais dormaient bien.

Que s’ils ne travaillaient pas mais dormaient, car la paresse
N’est pas un plus grand péché que l’inquiétude
Et même c’est un moins grand péché que l’inquiétude
Et que le désespoir et le manque de confiance en moi.
Je ne parle pas, dit Dieu, de ces hommes
Qui ne travaillent pas et qui ne dorment pas.

Ceux-là sont des pécheurs, c’est entendu. C’est bien fait pour eux. Des grands pécheurs. Ils n’ont qu’à travailler.

Je parle de ceux qui travaillent et qui ne dorment pas.
Je les plains. Je parle de ceux qui travaillent, et qui ainsi
En ceci suivent mon commandement, les pauvres enfants.

Et qui d’autre part n’ont pas le courage, n’ont pas la confiance, ne dorment pas.
Je les plains. Je leur en veux. Un peu. Ils ne me font pas confiance.

Comme l’enfant se couche innocent dans les bras de sa mère ainsi ils ne se couchent point

Innocents dans les bras de ma Providence.

Ils ont le courage de travailler. Ils n’ont pas le courage de ne rien faire.

Ils ont la vertu de travailler. Ils n’ont pas la vertu de ne rien faire.

De se détendre. De se reposer. De dormir.
Les malheureux ils ne savent pas ce qui est bon.
Ils gouvernent très bien leurs affaires pendant le jour.

Mais ils ne veulent pas m’en confier le gouvernement pendant la nuit.

Comme si je n’étais pas capable d’en assurer le gouvernement pendant une nuit.

Celui qui ne dort pas est infidèle à l’Espérance.
Et c’est la plus grande infidélité.
Parce que c’est l’infidélité à la plus grande Foi.

Pauvres enfants ils administrent dans la journée leurs affaires avec sagesse.

Mais le soir venu ils ne se résolvent point.

Ils ne se résignent point à en confier le gouvernement à ma sagesse

L’espace d’une nuit à m’en confier le gouvernement.
Et l’administration et tout le gouvernement.
Comme si je n’étais pas capable, peut-être, de m’en occuper un peu.
D’y veiller.
De gouverner et d’administrer et tout le tremblement.

J’en administre bien d’autres, pauvres gens, je gouverne la création, c’est peut-être plus difficile.
Vous pourriez peut-être sans grand(s) dommage(s) me laisser vos affaires en mains, hommes sages.

Je suis peut-être aussi sage que vous.
Vous pourriez peut-être me les remettre l’espace d’une nuit.
L’espace que vous dormiez
Enfin

Et le lendemain matin vous les retrouveriez peut-être pas trop abîmées.

Le lendemain matin elles ne seraient peut-être pas plus mal.
Je suis peut-être encore capable de les conduire un peu,
Je parle de ceux qui travaillent
Et qui ainsi en ceci suivent mon commandement.
Et qui ne dorment pas, et qui ainsi en ceci
Refusent tout ce qu’il y a de bon dans ma création,
Le sommeil, tout ce que j’ai créé de bon,
Et aussi refusent tout de même ici mon commandement même.
Pauvres enfants quelle ingratitude envers moi
Que de refuser un aussi bon,
Un aussi beau commandement.
Pauvres enfants ils suivent la sagesse humaine.
La sagesse humaine dit Ne remettez pas au lendemain
Ce que vous pouvez faire le jour même.
Et moi je vous dis Celui qui sait remettre au lendemain
Est celui qui est le plus agréable à Dieu.
Celui qui dort comme un enfant
Est aussi celui qui dort comme ma chère Espérance.
Et moi je vous dis Remettez à demain
Ces soucis et ces peines qui aujourd’hui vous rongent

Et aujourd’hui pourraient vous dévorer.
Remettez à demain ces sang-lots qui vous étouffent
Quand vous voyez le malheur d’aujourd’hui.
Ces sanglots qui vous montent et qui vous étranglent.
Remettez à demain ces larmes qui vous emplissent les yeux et la tête.
Qui vous inondent. Qui vous tombent. Ces larmes qui vous coulent.
Parce que d’ici demain, moi, Dieu, j’aurai peut-être passé.
La sagesse humaine dit : Malheureux qui remet à demain.
Et moi je dis Heureux, heureux qui remet à demain.
Heureux qui remet. C’est-à-dire Heureux qui espère. Et qui dort.
Et au contraire je dis Malheureux.
Malheureux celui qui veille et ne me fait pas confiance.
Quelle défiance de moi. Malheureux celui qui veille. Et traîne.
Malheureux celui qui traîne sur les soirs et sur ses nuits.
Sur les avancées du soir et sur les tombées de la nuit.
Comme une traînée d’escargot sur ces belles avancées.
Mes créatures.
Comme une traînée de limace sur ces belles tombées.
Mes créatures, ma création.
Les lents ressouvenirs des soucis quotidiens.
Les cuissons, les morsures.
Les traces sales des soucis, des amertumes et des inquiétudes.
Des peines.
Les traces de limaces. Sur les fleurs de ma nuit.
En vérité je vous le dis celui-là fait offense

À ma chère Espérance.
Qui ne veut point me confier le gouvernement de sa vie.
Pendant qu’il dormirait.
Le sot.
Qui ne veut point me confier le gouvernement de sa nuit.
Comme si je n’avais pas fait mes preuves.
Qui ne veut pas me confier le gouvernement d’une nuit de lui.
Comme si plus d’un.
Qui avait laissé ses affaires très mauvaises en se couchant.
Ne les avait pas trouvées très bonnes en se levant.
Parce que peut-être j’avais passé par là.




Les nuits se suivent et se tiennent et pour l’enfant les nuits sont continues et elles sont le fond de son être même.

C’est là qu’il retombe. Elles sont le fond même de sa vie.

Elles sont son être même. La nuit est l’endroit, la nuit est l’être où il se baigne, où il se nourrit, où il se crée, où il se fait.

Où il fait son être.
Où il se refait.

La nuit est l’endroit, la nuit est l’être où il se repose, où il se retire, où il se recueille.

Où il rentre. Et il en sort frais. La nuit est ma plus belle création.

Or pourquoi l’homme n’en use-t-il pas. On me dit qu’il y a des hommes qui ne dorment pas la nuit.

La nuit est pour les enfants et pour ma jeune

Espérance ce qu’elle est réellement. Ce sont les enfants qui voient et qui savent. C’est ma jeune espérance

Qui voit et qui sait. Ce que c’est que l’être.
Ce que c’est que cet être la nuit. C’est la nuit qui est continue.
Les enfants savent très bien. Les enfants voient très bien.

Et ce sont les jours qui sont discontinus. Ce sont les jours qui percent, qui rompent la nuit

Et nullement les nuits qui interrompent le jour.
C’est le jour qui fait du bruit à la nuit.
Autrement elle dormirait.
Et la solitude, et le silence de la nuit est si beau et si grand
Qu’il entoure, qu’il cerne, qu’il ensevelit les jours mêmes.
Qu’il fait une bordure auguste aux agitations des jours.
Les enfants ont raison, ma petite Espérance a raison.
Toutes les nuits ensemble.

Se rejoignent, se joignent comme une belle ronde, comme une belle danse

De nuits qui se tiennent par la main et les maigres jours
Ne font qu’une procession qui ne se tient pas par la main.
Les enfants ont raison, ma petite Espérance a raison.
Les nuits toutes ensemble

Se rejoignent, se joignent par dessus les bords des jours, se tendent la main

Par dessus les jours, font une chaîne et plus qu’une chaîne,

Une ronde, une danse, les nuits se prennent la main
Par dessus le jour, du matin au soir
Du bord du matin à celui du soir, se penchant l’une vers l’autre.
Celle qui descend du jour précédent se penche en arrière
Celle qui monte
Du jour suivant
Se penche en avant
Et les deux se joignent, joignent leurs mains,
Joignent leur silence et leur ombre
Et leur piété et leur auguste solitude
Par dessus les bords difficiles
Par dessus les bords du laborieux jour.
Et toutes ensemble, ainsi se tenant la main,
Débordant par dessus les bords, les poignets liés
Aux poignets toutes les nuits l’une après l’autre
Ensemble forment la nuit et les jours l’un après l’autre

Ensemble ne forment pas le jour. Car ils ne sont jamais que des maigres jours

Qui ne se donnent pas la main. Or de même que la vie
Terrestre
En grand (si je puis dire) n’est qu’un passage entre deux bords
Une ouverture entre la nuit d’avant et la nuit d’après
Un jour
Entre la nuit de ténèbres et la nuit de lumière
Ainsi en petit chaque jour n’est qu’une ouverture.
Un jour.
Non pas seulement entre la nuit d’avant et la nuit d’après.
Entre les deux bords.

Mais comme les enfants le voient, comme les enfants le sentent, et ma jeune Espérance, comme les enfants le savent,

Dans la nuit, dans une seule et même,
Dans la seule et même nuit
Où se retrempe l’être.
En plein dans la nuit.

C’est la nuit qui est continue, où se retrempe l’être, c’est la nuit qui fait un long tissu continu,

Un tissu continu sans fin où les jours ne sont que des jours.
Ne s’ouvrent que comme des jours.
C’est-à-dire comme des trous, dans une étoffe où il y a des jours.
Dans une étoffe, dans un tissu ajouré.
C’est la nuit qui est ma grande muraille noire
Où les jours ne s’ouvrent que comme des fenêtres
D’une inquiète et d’une vacillante
Et peut-être d’une fausse lumière.
Où les jours ne s’ouvrent que comme des jours.
Où les jours ne s’ouvrent que comme des lucarnes.
Car il ne faut point dire que la chaîne des temps
Serait une chaîne sans fin
Où la maille suit la maille, où le chaînon suit le chaînon,

Où les jours et les nuits se suivraient égaux dans une même chaîne.

Un chaînon blanc, un chaînon noir, la nuit accrochant le jour, le jour accrochant la nuit.

Mais ils ne sont point égaux, ils n’ont point la même dignité dans cette chaîne.

C’est la nuit qui est continue. C’est la nuit qui est le tissu

Du temps, la réserve d’être

Et le jour n’ouvre là dessus que par de méchantes fenêtres et des poternes.

C’est le jour qui rompt et le jour n’ouvre là dessus
Que par de pauvres jours

De souffrance. C’est le jour qui crève et les jours sont comme des îles dans la mer.

Comme des îles interrompues qui interrompent la mer.
Mais la mer est continue et ce sont les îles qui ont tort.

Ainsi ce sont les jours qui ont tort et interrompus ils interrompent la nuit.

Mais ils ont beau faire et eux-mêmes
Ils baignent dans la nuit.

Comme la mer est la réserve d’eau ainsi la nuit est la réserve d’être.

C’est le temps que je me suis réservé. Tous ces jours fiévreux ont beau faire.

Comme en pleine mer, en plein dans la nuit ils baignent en pleine nuit.

Ce sont eux qui sont dispersés, ce sont eux qui sont brisés.
Les jours sont des Sporades et la nuit est la pleine mer
Où naviguait saint Paul
Et le bord qui descend de la nuit vers le jour
Est toujours un bord qui monte
Un bord abrupt et le bord qui remonte du jour vers la nuit
Est toujours un bord qui descend. Dans la pleine nuit.

Ô nuit, ma plus belle invention, ma création auguste entre toutes.

Ma plus belle créature. Créature de la plus grande
Espérance.

Qui donnes le plus de matière à l’Espérance.

Qui es l’instrument, qui es la matière même et la résidence de l’Espérance.

Et aussi, (et ainsi), au fond créature de la plus grande Charité.
Car c’est toi qui berces toute la Création
Dans un Sommeil réparateur.
Comme on couche un enfant dans son petit lit,
Comme sa mère le couche et comme sa mère le borde
Et l’embrasse (Elle n’a pas peur de le réveiller.
Il dort tellement bien).
Comme sa mère le borde et rit et le baise au front
En s’amusant.
Et lui aussi rit, lui rit en réponse en dormant.
Ainsi, ô nuit, mère aux yeux noirs, mère universelle,
Non plus seulement mère des enfants (c’est si facile)

Mais mère des hommes mêmes et des femmes, ce qui est si difficile,

C’est toi, nuit, qui couches et fais coucher toute la Création
Dans un lit de quelques heures.
(En attendant). Dans un lit de quelques heures

Image, faible image, et promesse et avant réalisation du lit de toutes les heures.

Réalisation anticipée. Promesse tenue d’avance
En attendant le lit de toutes les heures.
Où moi, le Père, je coucherai ma création.
Nuit tu es la nuit. Et tous ces jours ensemble
Ne sont jamais le jour, ils ne sont jamais que des jours.
Semés. Ces jours ne sont jamais que des clartés.
Douteuses, et toi, la nuit, tu es ma grande lumière sombre.

Je m’applaudis d’avoir fait la nuit. Les jours sont des îlots et des îles
Qui percent et qui crèvent la mer.

Mais il faut bien qu’ils reposent dans la mer profonde. Ils sont bien forcés.

Ainsi vous autres jours vous êtes bien forcés.
Il faut bien que vous reposiez dans la profonde nuit.
Et toi nuit tu es la mer profonde
Où naviguait saint Paul, non plus ce petit lac de Tibériade.
Tous ces jours ne sont jamais que des membres

Démembrés. Ce sont les jours qui émergent, mais il faut bien qu’ils soient assis dans la pleine eau.

Dans la nuit pleine. Nuit ma plus belle invention c’est toi qui calmes, c’est toi qui apaises, c’est toi qui fais reposer

Les membres endoloris
Tout démanchés du travail du jour.
C’est toi qui calmes, c’est toi qui apaises, c’est toi qui fais reposer
Les cœurs endoloris

Les corps meurtris, les membres meurtris du labeur, les cœurs meurtris du labeur

Et de la peine et du souci quotidien.
Nuit, ô ma fille la Nuit, la plus religieuse de mes filles
La plus pieuse.

De mes filles, de mes créatures la plus dans mes mains, la plus abandonnée.

Tu me glorifies dans le Sommeil encore plus que ton Frère le Jour ne me glorifie dans le Travail.

Car l’homme dans le travail ne me glorifie que par son travail.

Et dans le sommeil c’est moi qui me glorifie moi-même par l’abandonnement de l’homme.

Et c’est plus sûr, je sais mieux m’y prendre.

Nuit tu es pour l’homme une nourriture plus nourrissante que le pain et le vin.

Car celui qui mange et boit, s’il ne dort pas, sa nourriture ne lui profite pas.

Et lui aigrit, et lui tourne sur le cœur.
Mais s’il dort le pain et le vin deviennent sa chair et son sang.
Pour travailler. Pour prier. Pour dormir.
Nuit tu es la seule qui panses les blessures.
Les cœurs endoloris. Tout démanchés. Tout démembrés.

Ô ma fille aux yeux noirs, la seule de mes filles qui sois, qui puisses te dire ma complice.

Qui sois complice avec moi, car toi et moi, moi par toi
Ensemble nous faisons tomber l’homme dans le piège de mes bras
Et nous le prenons un peu par une surprise.
Mais on le prend comme on peut. Si quelqu’un le sait, c’est moi.
Nuit tu es une belle invention
De ma sagesse.
Nuit ô ma fille la Nuit ô ma fille silencieuse
Au puits de Rébecca, au puits de la Samaritaine
C’est toi qui puises l’eau la plus profonde
Dans le puits le plus profond
Ô nuit qui berces toutes les créatures
Dans un sommeil réparateur.
Ô nuit qui laves toutes les blessures
Dans la seule eau fraîche et dans la seule eau profonde
Au puits de Rébecca tirée du puits le plus profond.

Amie des enfants, amie et sœur de la jeune Espérance
Ô nuit qui panses toutes les blessures
Au puits de la Samaritaine toi qui tires du puits le plus profond
La prière la plus profonde.

Ô nuit, ô ma fille la Nuit, toi qui sais te taire, ô ma fille au beau manteau.

Toi qui verses le repos et l’oubli. Toi qui verses le baume, et le silence, et l’ombre

Ô ma Nuit étoilée je t’ai créée la première.
Toi qui endors, toi qui ensevelis déjà dans une Ombre éternelle
Toutes mes créatures
Les plus inquiètes, le cheval fougueux, la fourmi laborieuse,
Et l’homme ce monstre d’inquiétude.
Nuit qui réussis à endormir l’homme
Ce puits d’inquiétude.
À lui seul plus inquiet que toute la création ensemble.
L’homme, ce puits d’inquiétude.
Comme tu endors l’eau du puits.
Ô ma nuit à la grande robe
Qui prends les enfants et la jeune Espérance
Dans le pli de ta robe
Mais les hommes ne se laissent pas faire.
Ô ma belle nuit je t’ai créée la première.
Et presque avant la première
Silencieuse aux longs voiles
Toi par qui descend sur terre un avant goût
Toi qui répands de tes mains, toi qui verses sur terre
Une première paix
Avant-coureur de la paix éternelle.

Un premier repos
Avant-coureur du repos éternel.
Un premier baume, si frais, une première béatitude
Avant-coureur de la béatitude éternelle.
Toi qui apaises, toi qui embaumes, toi qui consoles.
Toi qui bandes les blessures et les membres meurtris.
Toi qui endors les cœurs, toi qui endors les corps
Les cœurs endoloris, les corps endoloris,
Courbaturés,
Les membres rompus, les reins brisés
De fatigue, de soucis, des inquiétudes
Mortelles,
Des peines,
Toi qui verses le baume aux gorges déchirées d’amertume
Si frais
Ô ma fille au grand cœur je t’ai créée la première
Presque avant la première, ma fille au sein immense
Et je savais bien ce que je faisais.
Je savais peut-être ce que je faisais.
Toi qui couches l’enfant au bras de sa mère
L’enfant tout éclairé d’une ombre de sommeil
Tout riant en dedans, tout riant secret d’une confiance en sa mère.
Et en moi,
Tout riant secret d’un pli des lèvres sérieux
Toi qui couches l’enfant tout en dedans gonflé, débordant d’innocence
Et de confiance
Au bras de sa mère.
Toi qui couchais l’enfant Jésus tous les soirs
Au bras de la Très sainte et de l’Immaculée.

Toi qui es la sœur tourière de l’espérance.
Ô ma fille entre toutes première. Toi qui réussis même,
Toi qui réussis quelquefois
Toi qui couches l’homme au bras de ma Providence
Maternelle
Ô ma fille étincelante et sombre je te salue
Toi qui répares, toi qui nourris, toi qui reposes
Ô silence de l’ombre
Un tel silence régnait avant la création de l’inquiétude.
Avant le commencement du règne de l’inquiétude.
Un tel silence régnera, mais un silence de lumière
Quand toute cette inquiétude sera consommée,
Quand toute cette inquiétude sera épuisée.
Quand ils auront tiré toute l’eau du puits.

Après la consommation, après l’épuisement de toute cette inquiétude

D’homme.
Ainsi ma fille tu es ancienne et tu es en retard

Car dans ce règne d’inquiétude tu rappelles, tu commémores, tu rétablis presque,

Tu fais presque recommencer la Quiétude antérieure
Quand mon esprit planait sur les eaux.

Mais aussi ma fille étoilée, ma fille au manteau sombre, tu es très en avance, tu es très précoce.

Car tu annonces, car tu représentes, car tu fais presque commencer d’avance tous les soirs

Ma grande Quiétude de lumière
Éternelle.
Nuit tu es sainte, Nuit tu es grande, Nuit tu es belle.
Nuit au grand manteau.

Nuit je t’aime et je te salue et je te glorifie et tu es ma grande fille et ma créature

Ô belle nuit, nuit au grand manteau, ma fille au manteau étoilé

Tu me rappelles, à moi-même tu me rappelles ce grand silence qu’il y avait

Avant que j’eusse ouvert les écluses d’ingratitude.

Et tu m’annonces, à moi-même tu m’annonces ce grand silence qu’il y aura

Quand je les aurai fermées.

Ô douce, ô grande, ô sainte, ô belle nuit, peut-être la plus sainte de mes filles, nuit à la grande robe, à la robe étoilée

Tu me rappelles ce grand silence qu’il y avait dans le monde
Avant le commencement du règne de l’homme.
Tu m’annonces ce grand silence qu’il y aura
Après la fin du règne de l’homme, quand j’aurai repris mon sceptre.

Et j’y pense quelquefois d’avance, car cet homme fait vraiment beaucoup de bruit.

Mais surtout, Nuit, tu me rappelles cette nuit.
Et je me la rappellerai éternellement.

La neuvième heure avait sonné. C’était dans le pays de mon peuple d’Israël.

Tout était consommé. Cette énorme aventure.

Depuis la sixième heure il y avait eu des ténèbres sur tout le pays, jusqu’à la neuvième heure.

Tout était consommé. Ne parlons plus de cela. Ça me fait mal.
Cette incroyable descente de mon fils parmi les hommes.
Chez les hommes.
Pour ce qu’ils en ont fait.
Ces trente ans qu’il fut charpentier chez les hommes.

Ces trois ans qu’il fut une sorte de prédicateur chez les hommes.
Un prêtre.
Ces trois jours où il fut une victime chez les hommes.
Parmi les hommes.
Ces trois nuits où il fut un mort chez les hommes.
Parmi les hommes morts.
Ces siècles et ces siècles où il est une hostie chez les hommes.
Tout était consommé, cette incroyable aventure
Par laquelle, moi, Dieu, j’ai les bras liés pour mon éternité.
Cette aventure par laquelle mon Fils m’a lié les bras.

Pour éternellement liant les bras de ma justice, pour éternellement déliant les bras de ma miséricorde.

Et contre ma justice inventant une justice même.
Une justice d’amour. Une justice d’Espérance. Tout était consommé.

Ce qu’il fallait. Comme il avait fallu. Comme mes prophètes l’avaient annoncé. Le voile du temple s’était déchiré en deux, depuis le haut jusqu’en bas.

La terre avait tremblé ; des rochers s’étaient fendus.

Des sépulcres s’étaient ouverts, et plusieurs corps des saints qui étaient morts étaient ressuscités.

Et environ la neuvième heure mon Fils avait poussé

Le cri qui ne s’effacera point. Tout était consommé. Les soldats s’en étaient retournés dans leurs casernes.

Riant et plaisantant parce que c’était un service de fini.
Un tour de garde qu’ils ne prendraient plus.
Seul un centenier demeurait, et quelques hommes.

Un tout petit poste pour garder ce gibet sans importance.
La potence où mon Fils pendait.
Seules quelques femmes étaient demeurées.
La Mère était là.

Et peut-être aussi quelques disciples, et encore on n’en est pas bien sûr.

Or tout homme a le droit d’ensevelir son fils.
Tout homme sur terre, s’il a ce grand malheur
De ne pas être mort avant son fils. Et moi seul, moi Dieu,
Les bras liés par cette aventure,
Moi seul à cette minute père après tant de pères,
Moi seul je ne pouvais pas ensevelir mon fils.
C’est alors, ô nuit, que tu vins.

Ô ma fille chère entre toutes et je le vois encore et je verrai cela dans mon éternité

C’est alors ô Nuit que tu vins et dans un grand linceul tu ensevelis

Le Centenier et ses hommes romains,
La Vierge et les saintes femmes,
Et cette montagne et cette vallée, sur qui le soir descendait,

Et mon peuple d’Israël et les pécheurs et ensemble celui qui mourait, qui était mort pour eux


Et les hommes de Joseph d’Arimathée qui déjà s’approchaient

Portant le linceul blanc.