75%.png

Le Port des lettres depuis sept siècles

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le port des lettres depuis sept siècles [1]


I

On écrit plus que l’on ne voyage. Autant et plus que le déplacement des personnes, la circulation des lettres a modifié les conditions de la vie. La transmission régulière des correspondances fut un progrès plus grand, en son temps, que n’ont été dans le nôtre le télégraphe ou le téléphone, inventions beaucoup plus merveilleuses en elles-mêmes. Le télégraphe abrège, le téléphone supprime le délai des communications ; mais ces communications mêmes, à peu près inexistantes avant elle, la « poste » les créait, — la « poste, » dans son acception moderne, puisque ce mot eut longtemps un tout autre sens ; les anciennes postes étant exclusivement des relais de chevaux et n’ayant rien de commun avec le port des lettres, lesquelles étaient confiées à des messagers publics ou privés.

Le Moyen âge, qui avait des vassaux-bergers ou fileuses de chanvre et des cuisiniers héréditaires, eut aussi des coureurs « fieffés, » gratifiés d’une terre qu’ils possédaient féodalement en propre, moyennant l’obligation de remplir chez le seigneur, de père en fils, à perpétuité, l’emploi de coureur. Lestes et agiles, les premiers coureurs féodaux eurent sans doute dans leur descendance des hommes replets et poussifs et, d’un commun accord entre vassaux et suzerains, le service personnel se changea en une redevance pécuniaire.

Les riches personnages entretenaient des messagers de pied et des chevaucheurs : de ces derniers, le roi de France en avait une centaine ; chez l’archiduc-régent des Pays-Bas, ils étaient vingt-six ; de moindres seigneurs se contentaient de deux ou trois. Les chevaucheurs étaient payés à forfait : au XIVe siècle, 18 francs par jour pour un parcours de 55 kilomètres environ [2] ; s’ils perdaient le cheval à eux confié, ils le remplaçaient aux frais de leur maître. Les messagers de pied, par journée de 30 kilomètres en moyenne, touchaient 9 francs chez le Roi (1380) ; à la solde des particuliers ou des villes leur salaire variait de 5 à 10 francs. Un voyage de nuit valait le double : 20 francs ; de même les courses périlleuses : Orléans, assiégé par les Anglais avant l’arrivée de Jeanne d’Arc (1429), n’hésite pas à rémunérer, sur le pied de 30 francs par jour, un commissionnaire exposé sans doute à de fâcheuses rencontres dans ce temps de guerre et de brigandages.

Si les distances sont grandes, si le courrier de cabinet à l’ordre de marcher nuit et jour, un port de lettres arrive à coûter plusieurs milliers de francs ; au contraire, lorsqu’on peut, par l’inlermédiaire de quelque « cher et espécial ami, » tel que sont « les courratiers de vin et de change, » confier son pli à un charretier qui fasse route avec ses marchandises dans la direction voulue, ou plus simplement lorsque le destinataire habite une localité desservie par les « petits messagers de l’Université, » le prix ne dépassera pas 5 francs de Troyes à Paris (1522) pour un sac de procédure et même 0, 60 centimes pour une simple missive de Paris à Soissons (1527).

Mais le cas est rare ; quoique les messagers de l’Université, chargés au Moyen âge de la correspondance des étudians avec leurs familles et employés en fait par toutes sortes de personnes, fussent assez nombreux, — trois pour Blois, quatre pour Fontenay-le-Conte, six pour Rouen, un pour Dol et Saint-Malo réunis, — on se demande si tous s’acquittaient réellement de leur office, ou s’ils ne s’étaient pas fait investir de ce titre simplement pour être dispensés de l’impôt rigoureux des tailles, ainsi qu’il leur est reproché par les Etats de Normandie (1620) Quel que soit le mode de transmission, tous les ports de lettres jusqu’au commencement du XVIe siècle sont chers : 40 à 70 francs de Paris à Rouen, à Troyes, à Tours, et, si l’on se sert de messagers spéciaux, c’est 55 francs de Nantes à Vannes par un « poste » et de Paris à Angers 180 francs. Les prétentions des estafettes sont d’ailleurs très diverses, puisqu’en 1437, de Troyes à Sens, il en coûte 15 francs pour une lettre par le messager de Troyes et seulement 7 fr. 50 par le messager de Sens, qui sans doute prenait les dépêches au rabais comme fret de retour. Les messagers traitaient aussi à forfait : une bourgeoise de Troyes, M, ne Vignier, payait sous Louis XIII un fixe de 38 francs par an (1615) pour correspondre avec Paris.

Mais à cette époque, dans toute l’Europe, bien avant qu’aucun gouvernement se fût avisé d’y pourvoir, le besoin de relations avait depuis longtemps suscité, entre villes même éloignées, des courriers plus ou moins réguliers : celui de Perpignan est tenu, dès 1500, d’aller en huit jours à la cour du roi d’Espagne ; chaque semaine partait alors de Venise un envoyé pour Nuremberg et un autre de Nuremberg pour Venise ; Amsterdam avait plusieurs « messagers jurés » (1557) ; cet emploi était exercé dans l’Allemagne du Sud par les bouchers ; il était rempli par des chevaliers dans l’Allemagne du Nord, où l’Ordre Teutonique avait fait de ses commandeurs des maîtres de poste. Ceux-ci disparurent de bonne heure, mais les « postes bouchères » subsistaient encore en 1671 à Strasbourg ; quatre membres de la corporation en avaient l’entreprise et entretenaient à cet effet 70 chevaux.

Les offices de messagers sont partout assez recherchés ; le droit de les conférer est revendiqué par le corps de ville et par les magistrats du bailliage, qui entrent parfois en conflit à ce sujet et nomment chacun de leur côté des candidats différens. En règle générale, la municipalité choisit les titulaires, puis, après caution fournie par eux et attestation de bonne vie et mœurs, ils sont reçus par le Parlement, devant lequel ils prêtent serment. Ce sont des gens de la classe moyenne, souvent de petits propriétaires : le messager ordinaire de Moulins possède une maison (1603) ; celui d’Amiens à Paris est détenteur d’une portion de fief (1624). Le nombre de ces messagers n’a rien de fixe : Langres n’a qu’un « vat-à-pied » municipal pour porter ses dépêches (1643) ; Toulon en a deux au service de la communauté, dont l’un résidant à Aix ; Périgueux en a quatre (1618), Nîmes aussi, depuis la fin du XVIe siècle, et en établit deux nouveaux (1634) pour aller à Milhau en Rouergue.

La plupart de ces porteurs jurés ne vont pas loin : leur mission consiste à relier leur localité avec le chef-lieu de la province, — celui d’AvalIon se rend à Dijon, celui d’Ussel à Tulle, celui d’Agen à Bordeaux, — ou, plus modestement, avec un bourg situé sur la grand’route. Le traitement est proportionné à la distance et à la périodicité des voyages, irréguliers au début, puis effectués tous les huit jours et même deux fois par semaine, à pied ou à cheval, en vertu d’arrangemens avec le maître des messageries : celui de Metz à Strasbourg touche 1 000 francs (1635), et celui d’Avallon 350 francs de gages annuels, tandis que Taulignan (Dauphiné) paie 28 francs par an son piéton pour Valréas.

Le transport des lettres intéressa peu les Etats Provinciaux ; on voit bien ceux de Provence traiter avec un parfumeur d’Aix (1617) de l’établissement d’un service pour Paris, et créer un « ordinaire » pour Lyon, afin « de remplacer les messagers exprès qui tardent en chemin le double du temps qu’il faut ; » mais le soin des correspondances demeure surtout affaire locale, et au même temps où les communes bretonnes instituent des estafettes à leur usage, — Auray avec Vannes, Hennebont avec Nantes (1632), — les Etats de Bretagne refusent au gouvernement tout concours à ce sujet ; Richelieu, qui leur demandait des fonds pour solder les courriers d’Angers à Rennes, ajoutait d’ailleurs discrètement : « ce que je ne désire qu’autant que vous jugerez qu’il revienne de l’utilité à la province. »

La communication des principales villes entre elles était entretenue par des messagers travaillant isolément ou en corporation comme les quatorze de Toulouse, sous le patronage de « Monseigneur l’Archange Saint-Gabriel » (1588), qui, tous les quinze jours, partaient alors pour Paris, Lyon ou Bordeaux. De la capitale pour la province, c’est-à-dire sur les grandes artères où circulent les wagons-poste, les « ambulans » de nos jours, les messagers dits « royaux » disputaient le port des lettres et paquets aux messagers dits « de l’Université ; » les uns et les autres obtenant alternativement des tribunaux et du Conseil des arrêts qui « cassaient et annulaient tous les précédens » et leur concédaient tour à tour des monopoles aussi absolus que fragiles.

De leur côté, ces messagers de grandes lignes défendaient énergiquement leur réseau contre les concurrences nouvelles : pourquoi les habitans de Saint-Malo s’opposent-ils à la création d’un courrier pour Fougères, par Dol et Antrain, « ayant assez, disent-ils, de celui de Paris à Saint-Malo, qui fait le service sur la route dudit Fougères ? » On devine que cette protestation était inspirée par le courrier parisien menacé d’un détournement partiel de trafic. Sous prétexte de faire cesser la mauvaise intelligence qui existe entre les entreprises rivales, mais en réalité pour se procurer quelque argent en vendant les charges nouvelles, l’Etat imaginait (1634) des « intendans contrôleurs généraux des messagers, voituriers et rouliers de France. » Ils n’auraient su que multiplier les querelles avec les fonctionnaires préexistans, investis comme eux des pouvoirs les plus étendus, appuyés sur les textes les plus formels…, s’ils n’avaient été supprimés l’année suivante.


II

Le port des lettres n’eut ainsi, jusqu’au règne de Louis XIII, rien de commun avec les postes. Les seuls plis confiés aux chevaucheurs qui couraient la poste étaient les plis royaux, en France comme ailleurs. Les premiers relais échelonnés en Allemagne, sur la route de Vienne à Bruxelles, par l’empereur Maximilien n’étaient que pour sa commodité personnelle et c’était uniquement sur les fonds de la couronne qu’étaient payés encore en 1593 les 50 000 francs par an que touchait l’entrepreneur « Messire de Taxis. »

La transmission des correspondances privées s’était donc organisée toute seule, tant bien que mal, et si l’on veut absolument trouver aux postes modernes un fondateur, celui qui mérite ce nom fut un fonctionnaire en son temps fort effacé et inconnu de l’histoire : Pierre d’Alméras. Le « Grand Maître des coureurs, » institué sur le papier au XVe siècle, avait été remplacé au XVIe siècle, toujours sur le papier, par un « Contrôleur général des Postes, » jusqu’à ce qu’un édit de Henri IV (1608) confiât ce rôle, précédemment imaginaire, à un « général des postes » en chair et en os : ce fut Guillaume Fouquet de la Varenne, longtemps porteur attitré des « poulets » d’amour et même un peu proxénète du Vert-Galant. Son successeur (1612) Pierre d’Alméras, fils d’un partisan de Languedoc, riche financier lui-même, qui paya cette charge 2 500 000 francs, s’avisa que les courriers officiels, « tenant la poste pour le Roi » le long des grandes routes, feraient, avec les chevaux frais dont ils étaient propriétaires, une concurrence utile aux messagers qui voyageaient lentement pour ménager leurs montures.

Aux estafettes qui portaient les dépêches de la Cour il permit de se charger de celles du public ; puis, l’innovation ayant réussi, il établit des courriers ordinaires, — l’adjectif devint rapidement un substantif : « le prochain ordinaire, » — partant et arrivant à jour fixe et les multiplia, ainsi que les bureaux, au fur et à mesure des besoins et de la clientèle. Des lettres patentes donnant à Aimeras juridiction sur les maîtres de poste, c’est-à-dire créant quelque cohésion, et un premier tarif, bien succinct, des ports de lettres (1625), telles furent les deux mesures, noyées au milieu du fatras d’ordonnances fiscales d’un jour, qui se trouvèrent amorcer sans bruit l’un des organismes vitaux de la société future. La hiérarchie, tentée par Aimeras, fut repoussée d’abord aussi bien par les agens qu’il s’agissait d’embrigader que par les autorités provinciales qui prétendaient garder ces subalternes sous leur dépendance ; le tarif, mal accepté du public qui préférait marchander avec les courriers, ne prit force de loi qu’au bout d’une vingtaine d’années ; délai assez bref pour qui connaît les embarras d’un mécanisme nouveau, qu’entravait par surcroit la guerre étrangère : en effet, les maîtres de poste, déjà très irrégulièrement payés, avaient été réquisitionnés pour former des compagnies de postillons militaires et, par suite de cette levée malencontreuse, « les postes, écrit Richelieu, périssent tout à fait (1642). »

Depuis dix ans, Aimeras, à cette époque, n’était plus en’ fonctions. Son successeur, Jérôme de Nouveau, courtisan assidu quoique ridicule, jugea sans doute insuffisant à sa gloire le titre de« surintendant des postes, » car il acheta successivement ceux de « capitaine de la meute des petits chiens blancs pour le cerf » et de « grand trésorier des Ordres du Roi, » ce dernier moyennant 1340 000 francs (1660). Son hôtel de la Place Royale (la mairie actuelle) servait de rendez-vous à la meilleure compagnie ; sa table était renommée, mais lorsqu’il mourut des suites d’une chute de cheval (1665), il laissait 4 900 000 francs de dettes. De plus, il se trouvait « en perte d’office, » selon le langage du XVIIe siècle, ayant négligé de payer le droit annuel pour s’assurer l’hérédité de sa charge, qui fut perdue pour les siens et fit retour au Roi. Sa femme, « la plus grande folle du monde en braverie, » dit Tallemant, resta dans un complet dénuement.

Une gestion aussi médiocre de ses affaires particulières ne fait pas augurer, chez le surintendant de Nouveau, de hautes capacités d’organisateur dans la direction du service public qu’il avait hérité, bien rudimentaire encore, de son devancier. Les postes avaient pris pourtant, durant ces trente années, une extension que l’on pourrait croire automatique, si l’on ne savait que des commis habiles, « maîtres des courriers du royaume, » opéraient dans l’ombre, tant pour eux-mêmes que pour le compte du principal propriétaire.

De propriétaire privé, les postes n’en eurent plus à dater de Louvois… ; la plus grande partie d’entre elles du moins, car le tout-puissant ministre de la Guerre, en réunissant au domaine royal le produit des postes dites intérieures dont les anciens tenanciers furent largement indemnisés, se fit octroyer à lui-même la jouissance des postes dites étrangères, cadeau princier comme on le verra tout à l’heure. Il y eut ainsi (1668-1691) deux sortes de bureaux sous la surintendance de Louvois : les uns, ceux des frontières terrestres et maritimes, des territoires occupés, par nos armées et d’une douzaine de départemens actuels, qu’il exploitait à son profil, sans contrôle, avec des agens dépendant de lui seul ; les autres, comprenant le reste du territoire, donnés à bail à un fermier général. Celui-ci, sauf recours au bureau du Conseil, juge supérieur des litiges, gérait son entreprise au point de vue financier en toute indépendance ; politiquement, il demeurait fonctionnaire docile de la Cour.

Ces premiers détenteurs de la ferme, Louis Rouillé et Léon Pajot, déjà employés dans les postes, y fondèrent une dynastie d’habiles gens, qui se maintint soixante-dix ans, en faisant les affaires de l’Etat sans négliger les leurs. Rouillé avait commencé par être porteur de lettres à Tours, puis à Paris, où il avait gagné la faveur de Louvois ; Pajot était filleul du ministre Bouthillier de Chavigny et avait été successivement commis et maître des courriers. Les deux familles Pajot et Rouillé s’allièrent aussi étroitement que possible et placèrent dans les postes tous leurs enfans, gendres et petits-enfans, sans parler des cousins. Plusieurs acquirent quelque renom : le 2e Pajot, comte d’Onsenbray, dut à son goût pour la physique l’entrée comme membre honoraire à l’Académie des Sciences ; le 4e Rouillé, comte de Jouy, devint sous Louis XV ministre de la Marine, puis des Affaires étrangères ; mais c’est par leur besogne postale qu’ils méritent de nous intéresser.

Aimeras avait accepté de prendre les lettres ; Louvois les exigea. La poste fut investie d’un monopole, les messagers durent s’affilier à elle ou disparaître. Les baux successifs, à partir de 1672, attestent l’augmentation rapide des correspondances ; encore nous laissent-ils ignorer le produit brut des taxes ; nous ne connaissons pas davantage les frais d’exploitation et le bénéfice des fermiers. Grâce aux soins que les Rouillé-Pajot avaient de cacher leurs opérations et même d’en détruire les traces, — on brûlait, dit-on, les états tous les quinze jours, — il serait difficile de déterminer exactement leurs profits. Nous pouvons cependant nous en faire une idée approximative par un document, relatif aux postes « étrangères, » conservé, seul de son espèce, dans les papiers du contrôle général des Finances.

On avait dit au Roi que ces postes rapportaient a Louvois 6 500 000 francs, — un traitant aurait même offert de les affermer à un chiffre peu inférieur. — Lorsque le prince partit pour Mons, en 1691, il eut une scène avec son ministre, et peu s’en fallut que celui-ci ne fût dépouillé ; révolution qui se fit quatre mois plus tard, à sa mort. Bien des plaintes s’étant produites, notamment sur le défaut de fixité des tarifs, l’ancienne part de Louvois fut confiée provisoirement à un maître des requêtes, qui en compterait devant le Roi seul. Le monarque arrêtait les états de sa main, « travail, disait Pontchartrain, plus considérable que celui d’un écrivain à gages ; » mais Louis XIV ne reculait pas devant certaines corvées.

La recette des 115 bureaux composant ce qu’on appelait les postes étrangères montait (1693) à 3 580000 francs, dont plus du quart, — 956000, — provenait de 31 villes alors occupées par les armées françaises telles que Courtray, Namur ou Tournay en Belgique, Trêves, Huningue ou Fribourg en Allemagne, Pignerol en Piémont, Genève et Neuchâtel en Suisse. La guerre n’empêchait pas la transmission réciproque des correspondances entre les belligérans, et notre bureau de Chambéry, par exemple, passait, « en dépenses, » à l’armée de Catinat les Lettres « pour des officiers ennemis. »

Dans les départemens du Nord, du Pas-de-Calais et de la Somme, possédant ensemble trente-quatre bureaux d’un rendement brut d’un million de francs ; dans l’Alsace, la Lorraine et la Franche-Comté, qui toutes ensemble ne comptaient que dix-neuf bureaux produisant 672 000 francs, les agens de Louvois fonctionnaient seuls, tandis que dans l’Aisne, l’Oise ou les Ardennes, leurs douze bureaux partageaient le service avec la Ferme générale. En outre, pour les frontières maritimes ou pour celles d’Italie et d’Espagne, les lettres étaient centralisées dans dix-huit villes, telles que Rouen, Nantes, Bordeaux, Bayonne, Perpignan, Toulouse, Montpellier, Aix, Lyon, dont la recette montait à 728 000 francs.

Le bureau spécial de Versailles, où aboutissaient toutes les relations de la Cour avec l’étranger, figure modestement pour 31 300 francs de ports ; ce qui ne surprendra guère si l’on songe que, dès ces temps reculés, les plis officiels jouissaient de la franchise diplomatique et que la formule, « pour les expresses affaires de Sa Majesté, » couvrait nombre d’abus aimables qui ont survécu jusqu’à nos jours.


III

En dirons-nous autant de ce qu’on appelait au XVIIe siècle le « Secret de la Poste, » par ironie sans doute ou par antiphrase, puisque cette expression, remplacée sous Louis XV par celle de Cabinet noir, désignait précisément l’ouverture subreptice des lettres privées par le pouvoir public ? Il était d’usage de laisser passer librement, même en temps de guerre, les messagers des souverains ; à plus forte raison en pleine paix, Wallenstein, qui n’avait pas « la manière, » fit-il scandale d’intercepter les dépêches de Suède en Transylvanie. Mais de tout temps et en tous pays, il était défendu aux particuliers d’envoyer sans permission des courriers à l’étranger ou d’en recevoir, et les dépêches du dehors étaient tenues de suivre, en traversant la France, un itinéraire légal, — celles d’Espagne ou d’Italie devaient prendre par Bordeaux et Lyon, — sous peine, si elles déviaient de cette route, d’amende, de punition corporelle et de confiscation des chevaux.

A en juger par les procès dont elle est l’objet, la violation du secret des correspondances par les simples citoyens constituait un délit ; pour l’État, c’était chose moins sacrée ; elle passait, suivant une tradition ancienne, pour un attribut gouvernemental, aussi bien sous les premiers Valois que sous les derniers Bourbons : l’« armoire de fer, » aux Archives nationales, contient un carton entier intitulé : « Lettres privées copiées dans les bureaux de la poste » sous la Restauration, en 1818 et 1819.

Seulement, pour que le cabinet noir donnât des résultats vraiment fructueux, il fallait que les postes fussent aux mains de l’Etat, ce qui n’était pas le cas au XVIe siècle, et que cependant la multiplicité des lettres ne compliquât pas trop le choix, comme de nos jours ; tandis que sous l’Ancien Régime rien ne s’opposait à de paisibles soustractions. Le surintendant de Nouveau écrivait (1633) au cardinal de Richelieu : « J’ai trouvé dans le paquet de Gand une lettre de la qualité de celles que Votre Eminence sait qu’elle m’a commandé de retenir et de lui faire voir. J’ai cru qu’elle aurait agréable l’envoi que je lui fais tant de l’original que de la copie d’icelle… J’estimerais, sauf le meilleur avis de Votre Eminence, qu’il serait nécessaire de supprimer entièrement ledit paquet comme perdu, d’autant qu’étant, comme il est, composé de deux lettres seulement, en ôtant une, ce serait découvrir entièrement les affaires et nous ôter le moyen de continuer ce petit négoce ;… sinon Votre Eminence me renverra le tout, on le pourra rendre mercredi prochain comme ayant été oublié par le précédent courrier… Il sera nécessaire de le renvoyer en la forme qu’il est, pour l’ouvrir avec la dextérité requise et remettre les queues des lettres en leurs mêmes places… Si on le garde, on peut l’ouvrir sans aucune sorte de cérémonie que celle que Votre Eminence aura agréable d’y observer… j’envoie aussi les extraits de quelques autres lettres que j’ai fait copier… »

Semblables rapports sont à foison dans les archives du temps. Le secrétaire d’Etat de Noyers rendait compte au premier ministre des lettres et paquets ouverts à. Calais sur la demande de notre ambassadeur en Angleterre : « On les referme, dit-il, assez adroitement, ainsi qu’avait mandé ledit sieur Ambassadeur… » Ne trouvant pas ce qu’il cherche, mais voyant des lettres à l’adresse de Sourdéac, « nous avons cru qu’il pourrait y avoir de quoi apprendre des nouvelles de Flandres ; ainsi Votre Eminence les recevra et, s’il le juge à propos, les refermera et renverra par le prochain ordinaire… Si Ton s’aperçoit en Angleterre que l’on ouvre les paquets, ajoute de Noyers, je crains qu’ils ne fassent le même et qu’ils n’ouvrent les dépêches du Roi ; à quoi il serait aisé de remédier si M. l’Ambassadeur avait un homme à Douvres, pour les recevoir des mains du maître de la chaloupe qui les porte de Calais. »

Faute de messagers spéciaux, on essayait de se mettre à l’abri des indiscrétions ; jamais les encres sympathiques et les alphabets mystérieux ne jouèrent un aussi grand rôle. Il n’est pas rare de voir des missives d’une grande étendue qui ne contiennent pas un seul mot en clairv Parfois les correspondans convenaient de puiser dans un livre quelconque, choisi par eux, les mots dont ils auraient besoin ; chaque groupe de chiffres indiquait la page, la ligne et le rang de ce mot dans la ligne ; système d’ailleurs long et laborieux. Sans aller jusqu’au chiffre, on avait recours aux termes de conventions, au langage allégorique alors fort à la mode : dans les dépêches administratives, Richelieu est désigné sous les pseudonymes de Nestor, Amadeau, Calori ; Mazarin sous ceux de Colmardo ou Frère-Coupe-Choux ; le Roi devient Le Chêne ou Alexandre ; la Seigneurie de Venise s’appelle Julien, un esturgeon signifie une alliance.

Les gouvernemens avaient leurs déchiffreurs attitrés : celui de Henri IV était un certain Chorrin, à qui, si l’on en croit d’Aubigné, nul chiffre ne résistait. Mais le plus habile de l’Europe en ce genre fut Antoine Rossignol, pauvre garçon d’Albi que « les mathématiques ( ? ) amenèrent, dit Tallemant, à une sorte de divination merveilleuse. » Il l’utilisa pour la première fois lors du siège de Réalmont en 1626, au service du prince de Condé et passa tôt après à celui de Richelieu. Il y avait des chiffres qu’il lisait tout de suite, mais aucun ne lui échappait. Devenu rapidement un personnage indispensable, gratifié d’une charge de maître à la Chambre des Comptes et d’une pension de 60 000 francs, Rossignol, à qui Perrault consacre une notice dans ses Hommes Illustres, inculqua sa science à son fils, qui le suppléa dans sa vieillesse, mais sans l’égaler. Louvois lui préférait un autre déchiffreur, nommé Luillier, et les virtuoses en ce genre ne manquèrent pas, puisque les lettres chiffrées, interceptées à la poste, qui abondent dans les dossiers de jadis, y sont toutes traduites en clair.

Il circulait, dès le premier tiers du XVIIe siècle, des traités manuscrits révélant les « Règles assurées et infaillibles pour déchiffrer et lire ce qui sera écrit par figures, » et recommandant aussi « plusieurs façons d’écrire qui ne pourront être déchiffrées. » De toutes les lettres, dit l’auteur d’un de ces manuels, « les voyelles sont les plus usitées et, parmi les voyelles, E est la plus fréquente ; de sorte que, si l’on remarque un chiffre qui revient sans cesse, on peut être sûr que c’est un E. Lorsqu’un groupe composé de trois chiffres commence par E, ce doit être Eut, eau, eux, mais plus probablement Est ; lorsqu’il finit par E, ce peut être Vie, lie, tue, vue ; mais c’est ordinairement que. Deux figures semblables à la fin d’un mot sont infailliblement deux E, comme dans armée. Un mot de trois chiffres, le premier et le troisième étant semblables, sera ordinairement non ; un chiffre seul faisant un mot c’est certainement a ou y ou o…, » etc.

Quoique l’auteur donnât le « moyen de reconnaître les lettres inutiles, inexistantes et de remplissage, » ses procédés, fondés sur la place et la fréquence d’un même caractère, ne servaient de rien pour les chiffres plus compliqués, où la même figure signifie, suivant sa place, trois ou quatre lettres différentes : ainsi le P est employé trois fois dans deux mots pour signifier tantôt O, tantôt M et tantôt I. Les diverses manières de chiffrer par lettres et points, par le carré, le triangle ou l’octogone, par châssis et grilles avec signes d’intelligence que l’on change chaque fois suivant l’ordre dans lequel on emploie la grille, tous ces systèmes, si parfaits que les modernes n’ont pas eu à les perfectionner, n’offraient qu’une sécurité illusoire.

Le « service du secret, » pour enlever la cire des cachets sans qu’il y parût trop, puis pour rétablir plus ou moins proprement la fermeture, se servait d’un amalgame à base de vif-argent, nommé gama, sur les mérites duquel les contemporains diffèrent assez d’opinion : « On ne saurait comprendre, dit Saint-Simon, la promptitude et la dextérité de cette opération. » Au contraire, d’après la Palatine, duchesse d’Orléans, il arrivait souvent que les lettres remises aux destinataires portassent des traces très visibles d’effraction : « La poste, écrit-elle à la duchesse de Hanovre (1682), nous fait l’honneur de refermer bien subtilement nos lettres. Mais à cette bonne Madame la Duchesse (de Bourbon) on les lui envoie souvent dans un singulier état et déchirées par en haut. »

Louvois procédait d’ailleurs plus rondement que son successeur, M. de Torcy : « C’est une misère, écrit plus tard Madame, que la façon dont va la poste aujourd’hui (1705). Du temps de M. de Louvois, on lisait les lettres aussi bien qu’à présent, mais on les remettait du moins en temps convenable. Maintenant que ce crapaud de Torcy a la direction de la poste, les lettres se font attendre un temps infini. » Quand cette princesse constatait que « toutes les lettres qui entrent en France ou qui en sortent sont ouvertes, » elle venait d’en faire l’expérience par une missive à sa tante (1701), que la poste, trouvant trop forte pour se contenter, à l’ordinaire, d’en donner un extrait, avait envoyée au Roi en original : Mme de Maintenon y était traitée de « vieille ordure. »

Pour la belle-sœur du Roi, tout s’arrangeait avec une scène et des excuses ; pour les simples particuliers, le « cabinet noir » avait ce grave inconvénient d’être un coupe-gorge : des commis peu délicats pouvaient, dans ces « extraits, » faire dire tout ce qu’ils voulaient aux lettres décachetées, desservir ou perdre quelqu’un près du souverain et des ministres, en inventant ou falsifiant les correspondances, puisque rien ne garantissait l’authenticité et l’exactitude des copies. Il est même curieux que ce monstrueux organisme n’ait pas donné de pires résultats, surtout au XVIIIe siècle où les intendans généraux, qui travaillaient directement avec le Roi, répartissaient les extraits entre les mains des ministres intéressés, des hommes politiques, des favorites, des courtisans d’importance. Une discrétion relative y fut observée ; Louis XIV se taisait scrupuleusement sur les intrigues amoureuses qui venaient ainsi à sa connaissance et Louis XV, comme son aïeul, « gardait le secret aux dames. » On en peut dire autant des douze ou quinze hommes de confiance, vieillis dans le métier, seuls admis à pénétrer dans cette chambre des postes qu’ils appelaient entre eux « le Secret. »
IV

La louche besogne de ces fonctionnaires était assez facile avec le nombre restreint des courriers de jadis et des dépêches dont ils étaient porteurs. Pour l’Angleterre par exemple, les lettres étaient, jusqu’en 1634, acheminées par la voie de Rouen et Dieppe, « fort longue à cause du trajet de 25 lieues de mer ; » le service était fait par trois messagers français, et trois anglais, voyageant à leur compte et mettant trois semaines à aller et venir. L’Angleterre fut la première à les remplacer par des courriers allant une ou deux fois par semaine en poste de Londres à Douvres ; la France de son côté établit à Calais et à Boulogne deux agences de transit dont les chefs s’engagèrent à faire tenir les lettres de Paris à Londres en dix ou douze jours au plus.

Or la recette des bureaux de Calais et de Boulogne, en 1693, nous apprend que les lettres expédiées de France en Angleterre n’excédaient pas le chiffre modeste de 110 par jour. Cent dix lettres par jour ou 40 000 par an, c’est aujourd’hui à peu près le nombre annuel des envois postaux de France… pour le Congo belge. Nous écrivons, en 1913, 50 000 lettres au Japon et 60 000 au Venezuela. Quant à l’Angleterre, le chiffre des lettres qui y sont adressées par les Français est de 17 millions et demi par an ; joignez-y les cartes postales, les journaux, les papiers d’affaires et les échantillons, le tout monte à 30 millions et demi.

Pour Rome, la moyenne journalière au commencement du XVIIIe siècle était de 40 lettres seulement ; la recette postale qu’elles produisaient atteignait à peine le quart des frais de voyage de l’ordinaire bimensuel qui les portait. Aussi avait-on concédé à l’entrepreneur, pour couvrir ses dépenses, le monopole de transport des petits paquets dont il avait droit de remplir 4 caisses à son profit. Le bureau de Lyon avait seul des rapports directs avec l’Italie ; sur la route d’Aix à Nice, la malle des lettres, jusqu’au temps du cardinal de Fleury (1728), était encore confiée a des muletiers ou, à défaut, à des enfans qui conduisaient des bourriques. En 1913, de France en Italie, le1 chiffre des lettres expédiées annuellement passe 9 millions et demi, celui de la totalité des envois postaux atteint près de 22 millions. Avec les pays non limitrophes il n’existait guère de service direct ; mais les banquiers, les gros négocians se chargeaient des réexpéditions par leurs correspondais personnels ; on adressait ainsi, par le courrier hebdomadaire de Hollande : « A Monsieur un Tel à Amsterdam, pour M. un Tel à Lubeck, ou à Copenhague » des plis, qui parvenaient presque toujours, bien que lentement.

Paris, en 1653, n’avait encore que 4 boîtes à lettres ; il en eut 6 en 1695 et 8 en 1716, y compris celle de l’hôtel des Postes, rue des Bourdonnais, levées chacune deux fois par jour, à midi et à sept heures du soir. Ces boites devinrent des bureaux de quartier lorsque fut créée (1759) la « petite poste » à 0, 25 centimes, — deux sous, — pour les lettres circulant à l’intérieur de la capitale, imitation perfectionnée de la « penny-post » de Londres. Essayée déjà cent ans avant par un ingénieux académicien, Renouard de Villayer, qui échoua (1653), cette idée hardie, souvent discutée, consistant à remplacer les petits savoyards par une équipe de facteurs officiels, ne semblait pas encore, au dire de Barbier, appelée à un grand succès, lorsque le philanthrope Chamousset l’exécuta à ses risques et périls, moyennant concession du produit pendant vingt ans.

La lettre distribuée par la « petite poste », dans l’enceinte de Paris, jouissait d’une tolérance de poids de 60 grammes ; le tarif de la poste ordinaire, en France, ne concédait que 7 grammes et demi à la « lettre simple » et 15 grammes à la « lettre double ; » au-dessus, on payait pour l’once, soit 31 grammes. Le tarif de 1676 introduisait, entre la « simple » et la « double » lettre, une catégorie intermédiaire, celle de la « lettre avec enveloppe, » assez rare sans doute puisque jusqu’au milieu du XIXe siècle l’usage persista, comme on sait, d’écrire l’adresse au dos de la feuille pliée et cachetée à la cire, laquelle ne pesait souvent pas plus de 4 grammes. Un mémoire de la direction des postes, en 1703, constate que dans un paquet d’une once on a compté jusqu’à 7 et 8 « lettres simples. »

Les taxes postales, cinq ou six fois remaniées et qui, exprimées en monnaies anciennes, semblent plus que doubler depuis 1625 jusqu’à la Révolution, subirent au fond peu de changement et même tendirent à diminuer, si on les traduit toutes en monnaie actuelle d’après la valeur intrinsèque et relative des anciens « sous » aux diverses dates : ainsi la lettre simple de Paris à Lyon payant 3 sous en 1625, 6 sous en 1703 et 8 sous en 1760, se trouve effectivement tarifée à 0, 90 centimes en 1625, 1 franc en 1703 et 0, 84 centimes en 1760. Le prix variait suivant les localités de 0, 50 centimes à 1 fr. 75 centimes ; mais il n’était pas exactement proportionné à la distance : il en coûtait davantage pour Strasbourg (1 fr. 70 centimes en 1703) que pour Marseille (1 fr. 20) ; Calais, à 1 franc, était plus cher que Nancy à 0, 85 centimes et le port était le même de Lille à Madrid, par l’ordinaire d’Espagne, que de Paris à Perpignan.

Les tarifs officiels ne nous donnent d’ailleurs qu’une idée peu exacte des frais de port qui incombaient à nos pères : les premiers tarifs n’entrèrent en vigueur que bien longtemps après leur promulgation, quelques-uns n’y entrèrent jamais : une lettre de Paris à Amiens coûte 2 fr. 50 centimes en 1657, tandis qu’elle était censée depuis des années devoir être taxée à 0, 50 centimes, et l’on paye 13 francs le port d’un arrêt du Conseil de Paris à Toulouse (1634) qui, d’après les pancartes, aurait dû se payer six fois moins. Le chiffre, inscrit sur la lettre au départ, était rayé souvent en cours de route par les maîtres de poste, qui exigeaient à l’arrivée un prix supérieur. Sans admettre toutes les exactions reprochées aux messagers, dont on se plaignait fort, il est certain que les ports sont plus élevés dans la réalité que sur les tarifs, et la raison en est fort simple : c’est que les tarifs ne concernaient qu’un petit nombre de villes, celles par où passaient les grands courriers, ou qui s’étaient reliées, par un piéton hebdomadaire et moyennant un supplément de 35 centimes, — le « droit de traverse, » — au bureau le plus voisin. Quant aux autres localités, chefs-lieux de canton ou communes rurales, le destinataire d’une lettre adressée « au maître de la poste de X…, pour faire tenir s’il lui plaît à Monsieur X… à tel endroit, » se voyait réclamer, pour de courts trajets, des taxes de 5 et 6 francs.

De Hollande, où il existait un service direct pour Paris, une lettre, une brochure, dès le milieu du XVIIe siècle, ne payait guère que 2 fr. 50 ; mais, de Paris à Montmorency, elle coûtait 3 francs, en 1760, à Jean-Jacques Rousseau, qui s’en plaint d’ailleurs amèrement comme des ports de lettres en général : « Ils le ruinent, dit-il, parce que tous les désœuvrés de France et de l’Europe lui écrivent et, qui pis est, exigent des réponses. » Mirabeau se voyait incapable aussi de payer les lettres qu’il recevait dans les premiers mois des États Généraux. L’affranchissement préalable, essayé plusieurs fois, avait donné lieu à des abus : les petits commis, préposés à la réception, mettaient l’argent dans leur poche et brûlaient la lettre, qui passait pour avoir été perdue. Seuls, les procureurs, ayant pour règle de refuser les lettres et paquets qui leur parvenaient en port dû, forçaient leurs cliens à les affranchir.

Bien des plis cherchaient à esquiver les taxes postales ; les « franchises » offraient à cet égard la voie la plus sûre. Elles représentaient sous Louis XIII moitié de chaque ordinaire et en formaient encore plus du quart sous le Consulat (1801). On les sabrait de temps à autre, mais elles repoussaient tout doucement ; à l’étranger, nos ambassadeurs et leurs secrétaires « mettaient le cachet » sur les lettres de tous les Français résidant ; les ministres, en France, contresignent les lettres de tous leurs amis « et souffrent en outre qu’on leur adresse beaucoup de lettres et paquets pour les rendre francs (1703). » En échange de réductions opérées par arrêts du Conseil dans ces droits de franchises et de contreseings, tant à l’expédition qu’à la réception, les fermiers des postes consentirent plusieurs fois de grosses augmentations de bail ; la dernière (1787) fut de 2 400 000 francs, soit 10 p. 100. Aujourd’hui, les lettres et autres envois admis à la franchise atteignent le total respectable de 115 millions ; mais, au lieu de 25 pour 100 comme en 1801, ils représentent à peine 3 1/2 pour 100 du chiffre global des objets de correspondance intérieure, lequel atteint 3 milliards 334 millions.

Un mode semi-légitime de se soustraire aux tarifs officiels consistait à faire des abonnemens avec les maîtres de poste, quoiqu’il leur fût interdit de consentir pareils traités autrement que pour les journaux. On s’arrangeait aussi avec les grands courriers, autorisés à introduire à leur profit dans les malles un « paquet, » cacheté de 5 kilos, lequel paquet se transformait volontiers en valise, et la valise s’enflait jusqu’à devenir une malle. Celle du courrier de Lyon (1683) contenait des truffes, des perdrix, des pièces, d’étoffe et des couteaux de Forez ; celle de Bruxelles, moins innocente, introduisait en France des dentelles. « Les courriers des lettres, dit une circulaire aux intendans, pour le gain ou par complaisance, se chargent de beaucoup de choses. Sa Majesté désire que vous confisquiez tout ce que vous trouverez y être par abus. Le remède le plus naturel est d’obliger les courriers de payer un cheval exprès, — à leurs frais, — quand la surcharge est trop grande. »

Une économie, sévèrement prohibée par les lois, était de confier les lettres ou paquets de moins d’un kilo aux maîtres des coches ou conducteurs de diligences, aux muletiers, poulaillers, beurriers et autres voituriers des grandes routes. La brochure pour laquelle Jean-Jacques avait payé 3 francs ne lui eût coûté, dit-il, « par le messager L’Épine » que 0 fr. 50 centimes. Mais ces facteurs marrons, lorsqu’ils étaient découverts, et les exemples ne manquent pas, risquaient une amende de 1 000 francs.

Le monopole de la poste ne s’étendait pas aux articles d’argent. Au début (1632), le port des monnaies ou bijoux était même interdit aux courriers, parce que, « s’ils étaient attaqués, les dépêches du Roi pourraient être volées sur les chemins. » Il était alors de jurisprudence qu’un messager n’est point responsable d’un vol fait, nuitamment et par effraction, dans son bureau ; « cas fortuit, disait le Parlement, auquel on ne peut apporter de remède. » Les envois de fonds s’effectuaient pourtant, de bureau à bureau, par viremens, jusqu’à concurrence de 500 francs ; mais ils étaient peu usités, puisque Mme de Sévigné écrit de Paris (1660), à son oncle, qui est a Niort : « Je voudrais vous rendre la pistole que je vous dois — 33 francs — mais je ne sais comment vous faire tenir une si petite somme. »

Au XVIIIe siècle, le public eut le choix entre les postes et les diligences ; dans celles-ci, le droit, gradué suivant la distance, était par 80 kilomètres de 2 pour 1 000, mais avec une perception minimum de 2 francs, qui écartait absolument les petits envois, puisque 10 francs, envoyés de Paris à Versailles, eussent payé autant que 1 000 francs. La poste, elle, acceptait deux sortes de chargemens : aux uns, sans déclaration de valeur, — analogues à nos lettres recommandées d’aujourd’hui, — elle imposait seulement la double taxe, avec remboursement éventuel de 300 francs au plus en cas de perte par faute des employés, mais sans aucune indemnité en cas de vol ou de force majeure. Aux autres, avec sommes déclarées, pour lesquels sa responsabilité était entière, elle prenait uniformément 5 pour 100. Repoussés par cette commission exorbitante, tous les mouvemens d’argent se faisaient par les banques, comme de nos jours, bien qu’à des taux supérieurs : 2 pour 100 avec l’étranger, 1/2 pour 400 à l’intérieur de la France, étaient des changes ordinaires sous Louis XV.

Le droit postal de 5 pour 100 était partagé également entre l’administration et ses agens locaux ; c’était le plus clair appointement de 247 directeurs, qui se contentaient d’un fixe de 200 francs et qu’il fallut porter à 600 francs, lorsque, sous le Consulat, cette remise leur fut supprimée. A cette époque (1801) le total des envois d’argent par la poste ne montait encore annuellement qu’à 22 millions de notre monnaie, — 11 millions intrinsèques, — dont 8 millions à destination de Paris. Vingt-deux millions ! C’est la valeur annuelle, en 1913, des lettres chargées qui vont de France en Italie, à laquelle s’ajoutent des mandats-poste pour 32 millions de francs. De France à destination de la Belgique, mandats et lettres chargées font un total de 77 millions de francs. Quant à l’intérieur de la France, au lieu des 22 millions de 1801, les envois d’argent par la poste atteignent, en 1913, le chiffre de 9 milliards de francs, dont 3 milliards pour les bons ou mandats et 6 pour les lettres chargées. Encore la France est-elle, sur ce terrain, bien distancée par l’Allemagne où les mouvemens de fonds, sous ces deux formes, s’élèvent actuellement à 24 milliards.


V

Sous l’Ancien Régime, à l’époque où la poste était en ferme, les bureaux de province étaient, tantôt loués à des sous-fermiers, qui les faisaient valoir pour leur compte, — celui du Nivernais rapporte ainsi 38 000 francs par an (1700), — tantôt confiés à des employés analogues à nos receveurs actuels. Les gages de ceux-ci, dont la moyenne était de 570 francs, — 801 bureaux coûtaient 480 000 francs sous la Régence, — variaient suivant les localités depuis 5 500 et 7 000 francs, pour Bordeaux, Besançon ou Amiens et depuis 2 800 francs, pour Aix, Bayonne ou Compiègne, jusqu’à 180 francs, sommes comprenant les frais de bureau et le loyer, que le comptable essayait parfois de porter en dépense, mais qu’on lui rayait impitoyablement à Paris. Les autres articles étaient les « lettres en déboursés, » dont l’affranchissement était avancé partiellement par le bureau de départ, et les « lettres en rebut, » que leur destinataire avait refusé de payer. Les recettes consistaient dans les ports encaissés, classés soit en deux catégories, — Paris et province, — soit d’après le détail des bureaux d’origine : sur 65 000 francs recouvrés par celui de Genève en 1693, les lettres venues de Lyon représentaient presque les deux tiers ; celles de Strasbourg, Huningue, Besançon et Annecy, toutes ensemble, 3 150 francs seulement. A Paris, à l’arrivée des courriers, les principaux associés de la ferme, tant Pajot que Rouillé, au nombre de 8, taxaient eux-mêmes les plis, leurs commis triaient et 80 facteurs faisaient la distribution.

Telle était la situation en 1738, où le bail primitif de 3 900 000 francs en 1672, et de 6 300 000 francs en 1683, accru en 1694 des postes de Louvois, s’était peu à peu élevé à 11 millions de francs. Durant cette période, la « surintendance des postes » avait plusieurs fois changé de titulaires, depuis Torcy, à qui le cardinal Dubois l’avait enlevée, jusqu’à Fleury, qui se l’était attribuée depuis quelques années. Mais la dynastie des Rouillé-Pajot se perpétuait immuable ; hiérarchisés et disciplinés vis-à-vis les uns des autres comme des étrangers, mais travaillant comme une famille unie dans un bien patrimonial. Les filles avaient pour dot une part dans la ferme ; mais les gendres comme les fils recevaient leur décompte en fin d’année, sans avoir la liberté de le vérifier.

Le profit, que chacun savait être considérable, se partageait entre tant de personnes que cela ne faisait pas un particulier ou deux assez riches pour donner de l’envie ; pourtant le ministère désirait depuis longtemps savoir le chiffre de ces bénéfices. Pontchartrain, contrôleur général des Finances sous Louis XIV, avait une fois tenté de voir clair dans cette situation ; mais les Pajot, en donnant une forte somme pour les bâtimens du Roi, s’étaient assuré le repos et le Régent n’avait pas eu plus de pouvoir. Brusquement, un matin de l’année 1638, Fleury annonça aux fermiers que le bail était résilié et les invita à remettre séance tenante le service aux frères Grimod et Thiroux, désignes pour leur succéder en qualité de simples régisseurs. Ceux-ci, au nombre de 6, étaient gratifiés ensemble d’un traitement fixe de 270 000 francs, plus une participation du tiers dans les recettes nettes au-dessus de 11 millions de francs, chiffre de l’ancien bail.

Le Trésor ayant encaissé l’année suivante 1 500 000 francs de plus, on en peut conclure que le bénéfice des fermiers était d’environ 2 millions. Trente ans plus tard (1768), le revenu des postes montait à 15 600 000 francs ; il était de 23 millions au moment de la Révolution ; ce qui n’avait pas empêché les régisseurs-intéressés de s’enrichir à leur tour : la place de l’aîné des Grimod, le Sr de La Reynière, passant pour valoir 400 000 francs par an.

Le produit net serait d’ailleurs un bien mauvais indice du degré d’utilité, de progrès et même de bonne gestion des Postes. Ce service public, qui, en 1791, rapportait 23 millions à l’Etat, et moitié plus sous la Restauration, ne procure à notre budget actuel qu’un boni de 46 millions, y compris les télégraphes et les téléphones. Le produit brut, d’une date à l’autre, a progressé davantage : il était de 33 millions de francs en 1791, il est aujourd’hui de 370 millions. L’ancien régime exploitait donc à 70 pour 100 de gain ; pour lui, les postes étaient surtout un impôt ; dans l’exploitation contemporaine, — à 12 et demi pour 100 de gain seulement, — le côté fiscal passe tout à fait au second plan. La comparaison des produits bruts, à deux époques diverses, nous renseignerait encore très mal sur le développement effectif de l’organisme, parce qu’il y a cent vingt-cinq ans, les tarifs étant très élevés, on obtenait une somme relativement forte avec un nombre assez faible de correspondances.

La Révolution eut cette conception du rôle moderne des postes et tenta bravement de le réaliser : en dix ans, malgré les troubles intérieurs et la guerre étrangère, elle doubla l’importance de ce service. L’emploi des petits courriers ou entreprises particulières, c’est-à-dire des piétons ou des méchantes charrettes à un cheval dont le conducteur, assis sur une botte de paille, avait sa malle derrière lui, subsistait, pour des routes de première importance comme celles d’Amiens, Orléans, Reims, Troyes, Saint-Quentin, Rouen, Chartres et la Bretagne, jusqu’en 1791. Des malles furent alors établies sur toutes les grandes routes ; l’« entreprise » fut réservée aux chemins de traverse. Comme les maîtres de poste étaient tenus au transport gratuit, — sauf le pourboire du postillon, — de deux malles par semaine, tandis qu’il fallait leur payer assez cher le port de la troisième, l’ancienne administration ne se pressait pas d’établir ce troisième ordinaire, dont tout le Midi notamment était privé. Dans le Nord, il n’y avait pas longtemps que des services directs avaient été institués, entre des villes peu éloignées, qui précédemment n’étaient reliées qu’avec la capitale. Aussi, de Mézières à Charlemont, — trajet de 10 lieues, — une lettre mettait-elle trois semaines, parce qu’elle devait aller à Paris et en revenir.

En comparant, de 1791 à l’an IX (1801), le parcours annuel des agens des postes, en voiture, à cheval ou à pied, l’on constate que, dans l’espace de ces dix années, le chiffre des kilomètres était passé de 7 millions et demi à 15 millions. — Il est aujourd’hui de 260 millions, dont 189 millions sur voies ferrées. — Quoique les postes eussent ainsi doublé d’importance, leur produit brut avait à peine augmenté (de 33 millions à 35) et leur produit net avait baissé (de 23 millions à 16 et demi).

Les recettes étaient demeurées stationnaires : parce que le tarif des affranchissemens avait été abaissé et que le port des papiers de procédure, — le sac à procès était une partie notable du trafic postal sous la monarchie, — était moins lucratif depuis que les tribunaux avaient été rapprochés de leurs justiciables. ; Les dépenses au contraire s’étaient beaucoup accrues : l’extension du service en poste à un très grand nombre de routes n’avait pu se faire qu’à un prix quatre fois plus haut qu’en 1791, pour dédommager les maîtres de poste de la presque inactivité à laquelle ils étaient réduits, par la concurrence des voitures libres, presque aussi rapides que les malles ; quant aux buralistes, leur traitement avait grossi à proportion du travail qui leur était imposé. Quoique ce travail se fut multiplié depuis le début de la Révolution, rien n’eût pu faire prévoir en 1801, ni même en 1840, le prodigieux développement des postes qui, dans notre France contemporaine, véhiculent, classent et font annuellement parvenir à leur adresse trois milliards et demi de lettres, de cartes, journaux et papiers de toute sorte.

Si l’on suit en détail dans certaines localités la marche du progrès postal depuis cent ans, on remarque que, jusqu’au milieu du règne de Louis-Philippe, nombre de petites villes ne possédaient encore ni bureaux, ni distribution journalière. Quant aux simples communes rurales, la plupart se contentaient d’une distribution par semaine. A Peyreleau (Aveyron) où le facteur passait tous les huit jours, une délibération du Conseil municipal s’exprime ainsi en 1832 : « Le service actuel des postes suffit aux besoins ; le service journalier ne serait d’aucun avantage. » En 1843, ce chef-lieu de canton fut doté d’une receveuse à 180 francs par an ; en 1850, il eut deux facteurs ; maintenant, il en a sept et il en demande deux de plus, « indispensables, » dit-il (1910). Il reçoit de différentes directions quatre courriers par jour et émet environ 2 000 mandats. Plus tôt ou plus tard, suivant les régions, l’ancien porteur à 100 francs par an, payé parfois en nature par un poids convenu de blé, fut remplacé par une administration plus perfectionnée ; mais partout, une fois éveillé, le besoin de communications grandit à mesure qu’il était satisfait.


VI

Ces communications allaient être accélérées au XIXe siècle par la vapeur et l’électricité ; le XVIIIe siècle, en ses dernières années, vit seulement la naissance du télégraphe aérien. On avait eu l’idée, lors de l’élection de l’Empereur en 1742, de placer des canons de deux en deux lieues de Francfort à Paris, « ce qui aurait fait connaître la nouvelle en cinq heures ; » mais le transport des canons aurait, parait-il, coûté 34 000 francs. Les pigeons voyageurs étaient pourtant connus, à cette époque, et employés en Orient par les capitaines de navires qui, en arrivant à Alexandrette, leur confiaient des missives pour les négocians d’Alep ; l’on en lâchait aussi de Bassora pour Bagdad, éloigné de plus de cent lieues.

La première expérience d’une petite ligne télégraphique fut faite dans le Jardin du Luxembourg (1690), sous le patronage du Dauphin et de sa maîtresse, la grosse Mlle Choin, très enthousiaste de cette idée, bien que l’histoire ne lui prête pas d’ordinaire un grand mouvement dans l’esprit. L’invention était due à Amontons, de l’Académie des Sciences, qui trouva, dit Fontenelle, le moyen de faire parvenir une nouvelle en trois ou quatre heures aussi loin que de Paris à Rome, sans qu’elle fut sue dans tout l’espace compris entre les deux villes. « Cette proposition si paradoxale et si chimérique en apparence fut exécutée sur une petite étendue de pays ; » des gens disposés en plusieurs postes consécutifs, munis de longues-vues, apercevant les signaux, se les transmettaient les uns aux autres jusqu’au dernier en aussi peu de temps qu’il fallait au premier poste pour faire les signaux au deuxième.

Manquait-il à cette découverte quelque détail qui la rendit pratique ? Toujours est-il qu’elle sommeilla durant cent années, jusqu’à ce que Claude Chappe établît en 1791 à la barrière de l’Etoile son premier tachygraphe, — qui écrit vite, — plus heureusement baptisé par Miot, chef de division à la Guerre, de télégraphe, — qui écrit de loin. — Une expérience officielle, ayant été décidée par l’Assemblée Législative, après que la première machine eut été nuitamment brisée par des hommes masqués, une seconde fut hissée à Ménilmontant, chez Lepelletier Saint-Fargeau. Celle-ci fut incendiée par la populace comme suspecte de permettre à Louis XVI, enfermé au Temple, de correspondre avec ses partisans. Reconstruit sous la protection de la force armée, un nouvel appareil donna des résultats si probans par un échange de dépêches avec Saint-Martin-du-Tertre, localité distante de 35 kilomètres, que Chappe, appointé « ingénieur-télégraphe » à 5 livres 10 sous par jour (1793), fut aussitôt chargé de mettre sur pied une première ligne de Paris à Lille.

Au châssis mobile de lm, 65 centimètres de long sur lm, 35 centimètres de large, garni de lames de persiennes à deux faces, blanches et noires, et flanqué de deux autres châssis plus petits qui se profilaient sur l’horizon, l’opérateur, placé dans une chambre basse, donnait l’impulsion avec un système de cordes et de poulies, lesquelles actionnaient aussi un petit appareil de contrôle, le répétiteur, placé à côté de lui. Quoique la machine pût prendre cent quatre-vingt-seize positions, chaque mot, au début, n’exigeait pas moins de six signaux, réduits peu après à deux par les vocabulaires de 1795.

Il fut alors dressé trois répertoires distincts de quatre-vingt-douze pages chacun, à quatre-vingt-douze mots par page, correspondant aux quatre-vingt-douze signaux ou développemens du télégraphe dont l’un indiquait la page et l’autre le mot. Le premier de ces codes renfermait ainsi 8 464 mots usuels ; le second contenait un même nombre de phrases, pour la Guerre et la Marine ; le troisième était géographique. Entre Paris et Lille, les seize stations, à 14 kilomètres en moyenne les unes des autres, furent reconnues plus tard trop espacées pour assurer une marche normale ; de même avait-on suivi trop rigoureusement le principe de la ligne droite, au lieu de choisir les hauteurs les plus propices.

Le jour pourtant où apparut sur le dôme du Louvre, cimier bien maigre et peu esthétique pour ce casque géant, la mécanique parlante de Chappe, fut une date mémorable dans l’histoire des communications. Le 15 fructidor an II (1er septembre 1794), parvenait la première dépêche, pour laquelle les appareils se déployaient simultanément depuis la tour Sainte-Catherine, à Lille, jusqu’au dernier poste de la butte Montmartre. C’était la nouvelle d’une victoire ; Carnot vint en donner lecture à la tribune de la Convention : « La ville de Condé est restituée à la République ; la reddition a eu lieu ce matin à six heures. »

Bien que l’histoire politique de la Révolution, — la seule écrite jusqu’ici, — ait, suivant sa coutume pour tout ce qui n’est pas la lutte voyante et bruyante des partis, à peine mentionné l’inauguration du télégraphe aérien, ce succès national excita grande jalousie à l’étranger ; il parut en Allemagne des pamphlets pour décrier la machine de Chappe et en démontrer l’absurdité. A la tête de ce mouvement, Bergstrasser, l’auteur de la synsématographie, écrivait au roi de Prusse : « Le télégraphe sert à amuser les Parisiens qui, les yeux fixés sur la machine, disent : Il va ! Il ne va pas ! » Il alla pourtant, mais on a peine à comprendre comment. Tout manquait à Chappe, l’argent surtout, quoique son administration naissante parût disposer de « 13 millions par an. » Mais au temps où 100 francs valaient 5 sous en assignats et 0, 60 centimes en mandats « territoriaux » du Directoire, ces 13 millions de papier représentaient à peine 90 000 francs en numéraire.

La ligne de Strasbourg exigeait 6 000 livres de fil de laiton ; Chappe en obtint 300 et imagina d’y suppléer en empruntant aux mobiliers confisqués, épars dans les magasins nationaux, les cordes de métal employées naguère à la suspension des lampes. A Metz, lorsque déjà la toiture du bâtiment où siégeaient les administrateurs du district était enlevée pour faire place à l’échafaudage du télégraphe, le travail fut interrompu faute de fonds, et les fonctionnaires, faute de toit, allèrent siéger ailleurs. L’an VI enfin, à l’occasion du Congrès de Rastadt, le Directoire délivra 176 000 francs en numéraire pour la construction de cette ligne de 600 kilomètres, comprenant 46 postes de Paris à Strasbourg ; elle fut achevée en 5 mois. Les baraques étaient en bois ; celles de la ligne de Paris à Brest furent construites la même année, en maçonnerie, au nombre de 55 sur un parcours de 870 kilomètres. Trois lignes fonctionnaient au début du Consulat, le 18 Brumaire : celles du Nord, de l’Est et de la Bretagne. Celle de Lyon, assez avancée, fut prolongée sous l’Empire jusqu’à Milan et Venise, et l’ensemble du télégraphe aérien comportait on 1852, lorsqu’il disparut, un développement de 4 000 kilomètres.

Ce télégraphe primitif ne faisait pas de recettes, réservé comme il l’était aux dépêches officielles avec, pour unique client, la loterie d’État dont il publiait les numéros gagnans. Son budget en 1814 s’élevait à 360 000 francs ; chiffre modeste auprès des 96 millions de francs que produisent nos télégraphes et téléphones de 1914.

Depuis cent ans, en ce domaine, de prodigieuses inventions ont vu le jour ; elles ont accru la rapidité de transmission de l’écriture et de la parole ; elles n’ont pas augmenté la qualité ou le nombre des « idées. » Le monde des idées, obéissant à des forces mystérieuses, tout indépendantes du monde matériel, dispose quand il le faut de courans d’une nature particulière pour la prompte diffusion des systèmes, des opinions ou des découvertes. De grands mouvemens politiques, religieux, scientifiques même ou économiques, se sont produits avec autant de soudaineté dans le passé, et les idées ont fusé de cerveau en cerveau, au XVIe siècle ou au XVIIIe, aussi vite qu’elles se répandent en notre siècle de téléphone et de radiotélégraphie.

Si la Révolution française, au lieu d’être contemporaine des diligences et des courriers bi-hebdomadaires, s’était accomplie, par exemple, il y a une quinzaine d’années, il ne manquerait pas d’historiens futurs pour soutenir qu’un régime aussi solide que l’ancienne monarchie n’aurait pu s’effondrer en quelques semaines sur l’ensemble du territoire, en un temps où les chemins de fer, les dépêches électriques et los journaux à un sou auraient rendu possible un pareil événement.

Sans s’exagérer la portée du développement des communications écrites ou parlées, on doit reconnaître que ce besoin nouveau d’envoyer et de recevoir des lettres et des imprimés innombrables, artificiel comme la plupart des besoins, donne des joies réelles pourtant, surtout aux petits, aux familles peu fortunées, dispersées par le travail, dont les membres se sentent moins loin les uns des autres depuis qu’un simple timbre de deux sous les sépare et qu’un ouvrier ou un domestique, appelé par une dépêche de 50 centimes, peut arriver à temps pour embrasser sa mère mourante. Ce réconfort apporté aux foyers populaires, ce supplément de tendresse et de pitié, n’est-ce pas le meilleur gain de ces postes dont nous sommes si fiers ?

Pour les riches contemporains, cliens habituels du télégraphe, abonnés aux téléphones urbains et ruraux, le bon marché des timbres les touche peu ; ce chapitre de leur budget est quatre ou cinq fois plus élevé qu’au temps où le port des lettres coûtait quatre ou cinq fois plus cher. Des seigneurs, sous Louis XV, ne dépensaient pas 150 francs par an de ce chef et de gros bourgeois déboursaient à peine 50 francs.

La lettre portée par la vapeur, la phrase écrite au bout d’un fil, ou même sans fil, à travers l’espace par un courant électrique, la conversation de deux interlocuteurs éloignés de quinze cents kilomètres, ces phénomènes, qui passeraient pour invraisemblables, si nous n’en usions tous les jours, sont encore « aimés pour eux-mêmes » par des créatures moins blasées : un Chinois, un Sénégalais, se payent cinq francs de chemin de fer pour aller n’importe où et revenir, sans descendre, comme les enfans se payent deux sous de chevaux de bois et, pour les Arabes d’Algérie, le téléphone est un jouet si amusant qu’ils en usent pour le plaisir et qu’on a peine à les en arracher.

Nous autres, Européens, si nous dégageons des appels téléphoniques superflus, des télégrammes inutiles et de ce fatras de papiers indifférens qu’apporte le facteur, les quelques lettres vraiment agréables ou nécessaires, nous constaterons que celles-là nos pères, pour les recevoir moins vite, les recevaient aussi il y a soixante-dix ans ; que, par conséquent, le résultat positif des organismes nouveaux sur les relations humaines n’est pas proportionné à la valeur propre de ces découvertes géniales qui honorent si fort l’esprit humain.

Mais ce qui est vrai pour les voyageurs et les correspondances, déjà transportés autrefois, bien que lentement, ne l’est pas pour les marchandises, hier inertes, que leur volume et leur poids semblaient, depuis l’origine du monde, attacher inexorablement au sol. La mobilité nouvelle des choses, ses conséquences sur la mentalité des gens, constitue la révolution, plus profonde que toutes les autres, à qui nous consacrerons un dernier article sur l’histoire des transports.


GEORGES D’AVENEL.

  1. Voyez, dans la Revue du 1er octobre 1913, les Moyens de transport depuis sept siècles ; Routes et voyageurs à cheval ; et, dans la Revue du 15 décembre 1913, Diligences, Chaises de poste et Auberges.
  2. Tous les prix contenus dans cet article sont exprimés en monnaie de 1914 ; suivant le rapport des anciennes monnaies avec les francs intrinsèques de 4 grammes et demi d’argent fin, traduits eux-mêmes en francs de nos jours d’après la puissance d’achat des métaux précieux. C’est ainsi que 18 francs correspondent en pouvoir à 4 fr. 45 cent, de 1380, lesquels équivalaient en poids d’argent à 10 sous tournois.