Le Porte-Chaîne/Chapitre 14

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Traduction par Auguste-Jean-Baptiste Defauconpret.
Furne, C. Gosselin (Œuvres, tome 26p. 137-149).



CHAPITRE XIV.


Voulant mêler un jour leurs sorts, le destin le fit tout ce qu’elle n’était pas, et leurs cœurs, attirés par cette différence même, contractèrent une étroite sympathie.
Pinckrey.


Pendant tout ce temps je vis Ursule chaque jour et à chaque heure. Habitant la même maison, nous avions des occasions continuelles de nous voir, de nous parler. Ursule aurait été la plus grande coquette du monde, qu’elle n’eût pu employer d’expédients plus heureux pour me charmer que ceux qu’elle mettait en usage, à son insu, sans avoir la plus légère intention de produire ce résultat. C’était précisément l’absence totale d’art qui formait un de ses plus grands attraits, et qui donnait tant de piquant à son esprit et à sa beauté.

Dès qu’Ursule se vit placée à la tête du ménage, elle se mit à remplir les devoirs de sa nouvelle position sans bruit, sans fracas, mais activement et de manière à ce que rien n’échappât à sa surveillance. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’une femme, pour être bonne ménagère, doit mettre elle-même la main à la pâte, ou faire la lessive ; mais il faut qu’elle sache gouverner sa maison, sans qu’on la voie ni qu’on l’entende ; il faut en quelque sorte que chacun sente sa présence, et qu’attentive au bien-être de tous ceux qui l’entourent, elle sache prévenir leurs besoins ou leurs désirs, et en même temps régler les dépenses sur les ressources mises à sa disposition.

C’est ce qu’Ursule entendait à ravir. Elle évitait ces déplacements continuels, ces allées et venues incessantes qui, le plus souvent, n’aboutissent à rien. Les nègres lui épargnaient la nécessité de se livrer à des travaux purement manuels ; et tout se faisait au moment voulu, sans trouble et sans confusion. Toujours d’une humeur charmante, elle chantait souvent, non pas à gorge déployée, mais à demi-voix ; et parfois, quand elle se croyait seule, sa voix prenait un accent mélancolique, comme si les airs qu’elle fredonnait réveillaient en elle d’anciens souvenirs. Deux ou trois fois même, j’avais surpris des larmes dans ses yeux, mais je n’osai lui en demander la cause. D’ailleurs, j’aurais pu à peine en trouver l’occasion ; car, dès qu’elle me voyait, elle essuyait ses yeux, et me recevait le sourire sur les lèvres.

Ai-je besoin d’ajouter que le temps passait pour moi d’une manière charmante et avec une surprenante rapidité ? Le porte-chaîne resta auprès de nous par ordre, car une simple prière n’eût pas suffi ; et je ne me rappelle pas avoir jamais passé un mois plus délicieux. Je fis connaissance avec mes fermiers, et je les trouvai, pour la plupart, bons travailleurs, honnêtes, industrieux. Mon frère d’armes, le vieux major de milice, entre autres, était un excellent homme ; et comme il occupait la ferme attenante à la mienne, il venait souvent me voir. Il murmurait un peu entre ses dents contre la secte qui avait pris possession du nouveau temple, mais on voyait qu’il n’avait pas de fiel dans le cœur.

— Je ne comprends pas grand-chose à ces affaires de majorité, me disait-il un jour ; mais ce que je sais très-bien, c’est que Newcome sait toujours s’arranger de manière à en avoir une. Un jour, il n’avait pas pour lui le quart des membres présents ; eh ! bien c’est égal ; il s’est retourné si bien qu’il a fini par avoir raison.

— J’en ai vu un échantillon à mon arrivée, et certes on n’est pas plus adroit !

— Oui, mais moi j’avoue que cela me passe : on a raison ou on ne l’a pas. Après tout, pour ce qui est de telle ou telle dénomination à donner à l’église, Je ne m’en mêle pas. Que l’homme prie où il veut, pourvu qu’il prie ; qu’on prêche de telle ou telle manière, pourvu que les autres écoutent ; peu m’importe. Je crois que cette tolérance en matières religieuses fait de rapides progrès parmi nous, quoique peut-être elle touche de bien près à l’indifférence. Quant aux épiscopaux, je m’étonne qu’il en existe encore dans le pays, bien que notre nombre augmente rapidement. Une église, fondée sur le principe de l’administration épiscopale, est laissée pendant un siècle sans évêque, dans l’impossibilité, par conséquent, d’observer des pratiques qu’elle regarde comme essentielles ; et cela parce qu’il ne convient pas à la politique de la métropole de nous accorder des prélats à nous, ni même de nous en envoyer un des siens ! Que la politique humaine paraît étroite et mesquine, quand on la pèse dans la balance du bon sens ! Et ce reproche, je ne l’adresse pas à tel système de religion en particulier ! Partout je retrouve le même vice, lorsque l’Église tient à l’État par des nœuds intimes.

Mais, hélas ! quand ce nœud est brisé, les choses en vont-elles beaucoup mieux ? Qu’arrive-t-il parmi nous ? Ne voyons nous pas des sectes, et souvent des simulacres de sectes, surgir de tous les côtés, à tel point que les ministres se disputent et s’arrachent les fidèles, et ce n’est point entre eux à qui fera le plus grand nombre de chrétiens, mais à qui fera entrer le plus grand nombre d’adhérents dans son petit troupeau. Quant au peuple, au lieu de ne considérer qu’une église, souvent établie par lui-même, il ne considère que ses goûts, ses inimitiés ou ses prédilections ; il respecte le prêtre beaucoup plus que l’autel, et se croit le droit d’être représenté directement dans le gouvernement des serviteurs de Dieu sur cette terre. La moitié d’une paroisse, au moindre mécontentement, se sépare et forme une autre secte. Il semblerait vraiment qu’on cherche à façonner la religion à son gré, et que ce n’est plus Dieu qui dicte ses lois, mais la créature qui veut bien prêter son appui au créateur.

Mais je n’écris pas des homélies, et je m’empresse de retourner auprès de mes amis. Un jour ou deux après la signature du nouveau bail de M. Newcome, André, Frank, Ursule et moi, nous étions assis sous le petit berceau d’où la vue planait sur les prairies, quand nous vîmes Susquesus s’avançant, du pas léger de l’Indien, le long d’un sentier qui conduisait, à travers la forêt, à Mooseridge. Il portait, comme toujours, sa carabine, et avait sur le dos un gros paquet de ce qui nous parut être du gibier, quoique l’éloignement ne nous permît pas d’en être certains. Au bout d’une minute, il disparut derrière une pointe avancée des rochers, se dirigeant vers la maison.

— Notre ami Sans-Traces a prolongé son absence plus qu’à l’ordinaire, dit Ursule, qui avait observé tous ses mouvements tant qu’il avait été en vue ; mais, à la manière dont il est chargé, je vois qu’il a pensé à nous.

— Il quitte peu votre oncle, je crois, depuis assez longtemps, répondis-je les yeux attachés sur ceux d’Ursule, ce qui me plaisait bien plus que les plus belles vues du monde. Je l’ai écrit à mon père, qui sera charmé de recevoir des nouvelles de son vieil ami.

— Oui, il est très-attaché à mon oncle. Ah ! comme il est chargé ! C’est chose rare que de voir un Indien porter ainsi un fardeau quelconque ; mais un chef même fait cependant une exception pour le gibier.

Comme Ursule disait ces mots, Susquesus jeta à ses pieds deux ou trois douzaines d’oiseaux, et des pigeons en quantité, puis il se retira doucement à l’écart, comme quelqu’un qui avait accompli sa part de la tâche et qui laissait le reste aux squaws.

— Merci, Sans-Traces, dit la gentille ménagère, merci. Voilà de charmants oiseaux, et voyez donc comme ils sont gras ! Nous allons les faire apprêter de toutes sortes de manières.

— Ils sont tout jeunes ; à peine commençaient-ils à voler. Je les ai tous pris au nid, répondit l’Indien.

— Il doit y avoir des nids en quantité, et je serais très-curieux de les voir, m’écriai-je, me rappelant avoir entendu raconter des merveilles de la multitude de pigeons qu’on trouvait souvent dans leurs « perchoirs, » pour me servir du mot par lequel on désignait leurs campements dans les bois. Ne pourrions-nous tous ensemble leur rendre une visite ?

— Sans doute, répondit le porte-chaîne ; d’autant plus qu’il est grand temps que nous allions de ce côté, pour continuer nos opérations d’arpentage. Si ces oiseaux viennent de la colline que je suppose, Mooseridge ne manquera pas de pigeons cette saison.

— Vous pouvez le dire, il y en a par millions, par milliers, par centaines, et plus encore, dit Susquesus, qui, comme tous les Indiens, n’avait pas une grande idée de la valeur des nombres, et qui les employait au hasard, sans observer la gradation, — jamais je n’en ai vu plus, jamais autant. Le Grand Esprit n’oublie pas le pauvre Indien. Tantôt il lui donne du daim, tantôt du saumon, tantôt des pigeons. Il y en a pour tout le monde.

— Oui, Susquesus, il y en a pour tout le monde. Dieu est bien bon pour nous ; mais nous ne savons pas toujours faire un bon usage de ses bienfaits, répondit le porte-chaîne, qui s’était mis à examiner attentivement les oiseaux. Voilà vraiment des pigeons comme on en rencontre rarement, et j’aimerais aussi infiniment à voir encore un perchoir avant d’entreprendre le grand voyage. Je n’ai pas de temps à perdre.

— Que dites-vous donc, André ! Quand on est sorti sain et sauf d’une guerre comme la dernière, et qu’on jouit à présent des douceurs de la paix, est-ce qu’on doit parler de sa fin ? Vous êtes vieux par les années, mais vous êtes jeune de corps et d’esprit.

— Tout cela est bien usé, je le sens. Vous avez raison de dire le contraire, mais moi, je sais à quoi m’en tenir. Quand on a vécu soixante-dix ans, il est temps de céder la place à d’autres, et j’ai rempli la mesure de mes jours. Dieu me rappellera à lui quand ce sera son bon plaisir ; je suis prêt, je mourrai content maintenant, bien plus content que je ne l’aurais été il y a un mois.

— Vous m’étonnez, mon cher ami ! Pourquoi donc cette différence ?

— Parce que je suis tranquille sur le sort d’Ursule ; à présent que Frank à une bonne place, mon enfant ne sera pas abandonnée.

— Abandonnée ! Ursule, miss Malbone abandonnée ! C’est ce qui ne serait jamais arrivé, André, jamais !

— Allons, allons, c’est possible. Mais ne parlons plus de cela ; car voilà que les larmes de cette chère petite commencent à couler. — Écoutez, Susquesus : pouvez-vous nous conduire à ce perchoir ?

— Je le puis ! le sentier est large, il est facile comme une rivière.

— Eh bien donc, nous nous mettrons en route demain matin. Il est grand temps que Frank et moi nous retournions dans les bois.

J’entendis faire cet arrangement, quoique mes yeux suivissent Ursule, qui s’était levée précipitamment, et qui rentrait dans la maison pour cacher son émotion. L’instant d’après je la vis qui souriait, à la fenêtre de sa chambre, bien que le nuage ne fût pas encore entièrement dissipé.

Le lendemain, de très-bonne heure, nous partîmes pour Mooseridge, et pour voir les perchoirs. Ursula et la vieille négresse voyageaient à cheval ; nous, nous allions à pied ; mais nous avions trois bêtes de somme pour porter nos vivres, nos instruments, nos effets, etc. Chaque homme était armé, ce qui allait presque sans dire à cette époque ; j’avais même un fusil de chasse à deux coups. Susquesus remplissait les fonctions de guide.

Au bout d’une grande heure, nous avions franchi les limites des fermes exploitées sur mes terres, et nous entrions dans la forêt vierge. Par suite de la dernière guerre, qui avait paralysé toutes les opérations de défrichement, on ne voyait guère encore, autour des établissements, de ces clairières formées graduellement qui en sont comme les faubourgs. Au contraire, à peine étions-nous sortis de l’enceinte de la dernière ferme qui fût défendue par des palissades, et passablement cultivée, que nous nous enfonçâmes dans des bois interminables, et que nous prîmes complètement congé de presque tous les signes de la vie civilisée, comme on se trouve dans la campagne en sortant d’une ville de France. Il y avait bien un sentier qui suivait une ligne d’arbres calcinés, mais à peine était-il frayé ; il n’était guère mieux tracé que les caractères que griffonne un enfant à sa première leçon d’écriture. Cependant, pour un habitant des forêts, il n’était pas difficile de le suivre, et, n’eût-il pas existé, Susquesus n’aurait eu aucune peine à trouver son chemin. Quant au porte-chaîne, il allait en avant du pas le plus sûr et le plus délibéré ; l’habitude de tracer des lignes droites, au milieu des arbres, lui avait donné une justesse de coup d’œil qui ne le cédait guère à l’espèce d’instinct d’après lequel Sans-Traces semblait se diriger.

Cette excursion était d’autant plus agréable, que les branches touffues des arbres tempéraient délicieusement la chaleur de la saison. Nous fûmes quatre heures à atteindre le pied de la petite montagne, où les oiseaux avaient bâti leurs nids, et nous nous y arrêtâmes pour faire une légère collation.

Les repas ne prennent pas beaucoup de temps dans les forêts, et nous fûmes bientôt prêts à commencer notre ascension. Les chevaux furent laissés avec les nègres, et Ursule nous accompagna à pied. En quittant la source près de laquelle nous avions fait notre station, Je lui offris mon bras pour l’aider à monter ; mais elle me remercia, paraissant trouver très-amusant qu’il lui eût été offert.

— Comment, moi, une porte-chaîne ! dit-elle en riant, moi qui ai fait demander grâce à Frank, et qui ai bien fatigué mon bon oncle, quoiqu’il n’ait jamais voulu en convenir, j’irais prendre un bras pour gravir une colline ! Vous oubliez, major Littlepage, que les dix premières années de ma vie se sont passées dans une forêt ; que l’année qui vient de s’écouler m’a rendue à toutes mes anciennes habitudes, et que je suis, de nouveau, à présent une enfant des bois.

— Je ne sais vraiment que penser de vous, car vous semblez toujours faite pour la situation dans laquelle vous vous trouvez placée, répondis-je, profitant d’un instant où nos compagnons avaient pris les devants, pour m’exprimer avec plus de liberté ; je suis tenté de croire, tantôt que vous êtes la fille d’un de mes fermiers, tantôt l’héritière de l’une de nos plus anciennes familles. Ursule se mit à rire ; l’instant d’après elle rougit, et, pendant le reste de la montée, elle garda le silence. Loin d’avoir besoin de mon aide, Ursule m’eut vite dépassé, et elle marchait avec une si grande agilité qu’elle eut bientôt rejoint Sans-Traces, qui marchait en éclaireur. Était-ce pour montrer à quel point elle était habituée à ce genre d’exercice, ou plutôt pour échapper aux sensations diverses que mes dernières paroles avaient éveillées dans son âme, je ne saurais trop le décider ; mais je soupçonnai, dans le temps, que la seconde conjecture était la plus vraisemblable. J’eus soin, toutefois, de ne pas rester trop en arrière, et lorsque nous arrivâmes au « perchoir, » Ursule, Sans-Traces et moi, nous marchions de front.

Je suis embarrassé pour décrire cette scène remarquable. À mesure que nous approchions du sommet de la colline, des pigeons commençaient à se montrer, voltigeant au milieu des branches au-dessus de nos têtes, comme on rencontre des passants le long des routes qui conduisent aux faubourgs d’une grande ville. Nous avions pu voir mille de ces oiseaux errer ainsi çà et là, avant d’arriver au perchoir même. Plus nous avancions, plus le nombre augmentait ; enfin la forêt parut s’animer tout entière. C’étaient des battements d’ailes continuels et presque assourdissants, notre passage occasionnant un mouvement général dans cette innombrable population. Chaque arbre était littéralement couvert de nids ; il y en avait où, à l’ombre des feuilles et sur les branches, se cachaient des myriades de ces fragiles demeures. Elles se touchaient presque l’une l’autre, et cependant un ordre admirable semblait régner parmi ces centaines de milliers de familles ainsi rassemblées. C’était partout une odeur de poulailler, et des pigeonneaux, ayant tout juste assez de plumes pour faire l’essai de leurs forces, sautillaient autour de nous dans tous les sens, par bandes nombreuses. On voyait s’agiter, près d’eux, les pigeons plus âgés qui s’efforçaient de les protéger et de les préserver de tout accident. Les oiseaux se levaient à notre approche, ce qui les faisait paraître encore plus nombreux ; mais pourtant notre présence ne semblait pas produire un émoi général, ils étaient trop affairés pour faire grande attention aux étrangers qui arrivaient, quoique ceux-ci fussent d’une race ordinairement si hostile à la leur. Les masses se retiraient devant nous, comme une foule composée d’êtres humains fuit une presse ou un danger sur un point donné, le vide créé se remplissant l’instant d’après, de même que l’eau de l’Océan se précipite dans le sillage tracé par la quille d’un bâtiment.

L’effet produit sur la plupart d’entre nous fut des plus saisissants ; et je ne puis comparer la sensation que j’éprouvai qu’à cet enivrement que nous ressentons en nous trouvant tout à coup au milieu d’une multitude dont les passions sont excitées au plus haut degré. Le peu d’attention que ces oiseaux semblaient faire à nos personnes n’était pas la moindre cause de ma surprise, et l’on eût dit que quelque influence extraordinaire se faisait sentir dans ce lieu. Il était étrange en effet de se voir entouré d’une semblable population, et qu’elle parût à peine s’apercevoir de notre présence. On eût dit que les pigeons étaient là dans un monde à eux, et que rien ne pouvait les troubler dans la possession de leur royaume.

Aucun de nous n’ouvrit la bouche dans les premières minutes. L’étonnement avait paralysé nos langues, et nous avancions lentement, à travers ces bataillons ailés, absorbés dans l’admiration des œuvres du Créateur. Nous aurions voulu parler, qu’il nous eût été très-difficile de nous entendre. Ce n’est pas que le pigeon soit un oiseau bruyant ; mais lorsqu’il y en avait un million, rassemblés sur le haut d’une colline, dans un espace de moins d’un mille carré, la forêt ne pouvait conserver son calme ordinaire, si solennel et si imposant. En avançant, j’offris de nouveau mon bras à Ursule, presque machinalement, et elle le prit avec la même distraction qui m’avait fait le lui offrir. Nous continuâmes à suivre ainsi le grave Onondago, qui s’enfonçait de plus en plus au milieu de cet essaim bourdonnant.

Dans cet instant il se fit un bruit qui, je ne le cacherai pas, fit refluer tout mon sang jusqu’à mon cœur. Ursule se cramponna à mon bras, avec cet abandon d’une femme qui sent qu’elle est incapable de se soutenir, et qu’elle a près d’elle quelqu’un qui possède sa confiance. Ses deux mains pressaient mon bras, et elle se serrait involontairement contre moi, ce qu’elle n’eût jamais fait si elle eût eu sa présence d’esprit. Ce n’était pas qu’elle fût effrayée. Son teint était animé, ses yeux charmants étaient pleins d’une surprise qui n’était pas sans mélange de curiosité ; mais elle était vivement excitée par la vue d’une scène qui eût mis à l’épreuve le courage le plus intrépide. Seuls, Susquesus et le porte-chaîne ne manifestaient aucune émotion : ils avaient déjà vu des perchoirs, et ils savaient à quoi ils devaient s’attendre. Pour eux, les merveilles de la forêt n’étaient point nouvelles. Appuyés sur leur carabine, ils souriaient de notre étonnement manifeste. Je me trompe, l’Indien n’alla pas même jusqu’à sourire, car ç’aurait été laisser voir sur sa figure une impression quelconque ; cependant on pouvait deviner qu’il s’attendait à notre surprise. Mais il faut que je m’efforce d’expliquer ce qui ajouta si prodigieusement à l’effet premier de notre visite.

Pendant que nous admirions la scène extraordinaire qui nous entourait, un bruit retentit qui couvrit celui du battement continuel de tant de millions d’ailes, et que je ne saurais comparer qu’au piétinement d’une troupe innombrable de chevaux sur une route battue. Ce bruit d’abord se fit entendre dans le lointain ; mais à mesure qu’il s’approcha, il augmenta d’intensité, et finit par fondre sur nous, à travers la cime des arbres, comme un coup de tonnerre. L’air s’obscurcit tout à coup, et la place où nous étions devint aussi sombre que si nous eussions été à l’entrée de la nuit. Au même instant, tous les pigeons près de nous, qui étaient dans leurs nids, parurent en tomber, et l’espace immédiatement au-dessus de nos têtes fut complètement couvert de ces oiseaux. Le chaos lui-même n’aurait pu présenter ni une plus grande confusion, ni un plus affreux tumulte. Quant aux oiseaux, ils ne semblaient plus faire aucune attention à notre présence ; peut-être même leur nombre les empêchait-il de nous voir, car ils se pressaient entre Ursule et moi, nous frappant de leurs ailes, et semblant quelquefois sur le point de nous ensevelir sous une avalanche. Chacun de nous en prit dans ses mains plusieurs, qui furent rendus l’un après l’autre à la liberté. En un mot, nous paraissions littéralement être transportés dans un univers de pigeons. Cette partie de la scène avait pu durer une minute, quand l’espace autour de nous s’éclairait tout à coup, tous les oiseaux prenant leur volée et disparaissant au milieu du feuillage. Cet effet fut produit par le retour des femelles, qui avaient été à une assez grande distance, vingt milles pour le moins, se nourrir de faînes, et qui revenaient alors prendre la place des mâles dans leurs nids, ceux-ci allant à leur tour chercher leur nourriture.

J’ai eu depuis la curiosité de calculer à peu près le nombre des oiseaux qui avaient pu se trouver rassemblés en même temps à ce perchoir dans cette minute si mémorable. Sans qu’un pareil calcul puisse être bien exact, il y a cependant des moyens d’arriver à une évaluation approximative, et je me rappelle que Frank et moi nous estimions à un million le nombre des oiseaux revenus, et au même nombre autant celui des oiseaux partis. Comme le pigeon est très-vorace de sa nature, on se demande naturellement où il se trouve assez de nourriture pour tant de becs. En admettant que la colonie que je visitai contînt plusieurs millions d’oiseaux, et je suis sûr que tout compté, grands et petits, il ne pouvait pas y en avoir moins, il y avait probablement pour chacun d’eux un arbre portant fruit, qu’ils pouvaient gagner à tire d’aile en moins d’une heure.

Telle est l’échelle sur laquelle la nature travaille dans le désert ! J’ai vu des insectes flotter dans l’air, dans de certaines saisons et à certains endroits, en si grande quantité qu’ils formaient de petits nuages ; il n’est personne qui n’ait dû maintes fois en voir autant ; en ! bien, c’est en diminutif l’effet que produisaient les pigeons au perchoir de Mooseridge. Nous passâmes une heure dans la ville des oiseaux, retrouvant nos langues et nos facultés à mesure que nous nous accoutumions à notre situation. Bientôt Ursule recouvra assez de sang-froid pour jouir sans contrainte du spectacle que nous avions sous les yeux. Nous nous mîmes à observer ensemble les habitudes de ce peuple intéressant, et cette étude acquit un nouveau charme à mes yeux à cause de celle avec qui je la faisais. Après avoir passé ainsi une grande heure, nous descendîmes la colline, et notre départ ne produisit pas plus de sensation que notre arrivée.

— N’est-il pas remarquable, me dit Ursule, que ces pigeons qui, isolés ou par petites troupes, ne nous auraient pas laissés approcher sans prendre aussitôt la fuite, soient si familiers ici ? Est-ce le nombre qui leur donne du courage ?

— Il leur donne du moins de la confiance. Nous autres hommes, nous sommes de même. Les dangers qui nous effraieraient quand nous sommes presque seuls, nous deviennent indifférents dès que nous nous trouvons en grand nombre.

— D’où vient donc que la panique se met dans une armée ?

— D’après la même loi qui fait que l’homme obéit à l’impression de ceux qui l’entourent. Si l’impulsion est en avant, nous nous précipitons dans la mêlée ; si elle est en sens contraire, nous nous enfuyons à qui mieux mieux. Les masses exercent une influence irrésistible sur les individus.

— Suivant ce principe, notre nouvelle forme de gouvernement devrait être bien forte, et pourtant j’ai entendu exprimer des opinions tout à fait contraires.

— À moins qu’un miracle ne s’opère en notre faveur, notre gouvernement, si fort à certains égards, est d’une faiblesse déplorable sous d’autres rapports. Ainsi, il renferme en soi un principe de conservation qui manque à d’autres systèmes, puisqu’il faut que le peuple se révolte contre lui-même pour le renverser ; mais, d’un autre côté, il lui manque ce principe actif d’une justice toujours ferme, toujours conséquente avec elle-même, parce qu’il n’y a pas de pouvoir indépendant dont ce soit le devoir et l’intérêt de la faire administrer. C’est là notre côté faible, parce que c’est ainsi que rien n’est plus en sûreté, ni la personne, ni le caractère, ni la fortune des particuliers ; et c’est ainsi que les institutions deviennent odieuses à ceux mêmes qui dans l’origine les ont le plus aimées.

— Les nôtres du moins, j’espère, ne courent pas ce danger ?

— Rien de ce qui tombe sous le contrôle de l’homme n’est à l’abri de ces variations. Il n’y a qu’un gouvernement parfait : celui de l’univers, et cela parce qu’il émane d’une seule volonté, et d’une volonté impeccable.

— On dit pourtant que les gouvernements despotiques sont les pires de tous.

— Tout dépend de la manière dont ils sont administrés. La nécessité pour eux d’employer la force pour se maintenir les rend souvent oppresseurs ; mais le gouvernement des masses peut devenir plus tyrannique encore que celui des individus ; car l’opprimé trouve au besoin un appui dans le peuple contre le despote ; mais où en trouvera-t-il contre le peuple lui-même ? Vous avez vu que ces pigeons avaient perdu leur instinct par suite de l’impulsion qui leur avait été imprimée par la masse. Dieu nous préserve toujours de la tyrannie des masses !

Je continuai à causer ainsi avec Ursule jusqu’au moment où elle remonta à cheval. Le lecteur trouvera sans doute que c’était un genre de conversation bien sérieux et bien abstrait pour une jeune personne ; on est si habitué à entendre les femmes ne parler que de frivolités ! mais je fus charmé du bon sens et du tact exquis qu’elle montra Sans être positivement au courant de ces graves questions, elle les comprenait parfaitement, et y prenait un intérêt réel. Elle me semblait comprendre et apprécier les événements publics avec une rare sagacité. Il ne serait pas impossible que la jolie bouche, les yeux éloquents, l’air animé de ma jolie interlocutrice ne fussent pour quelque chose dans la persuasion où j’étais que jamais je n’avais pris part à une discussion politique plus intéressante.