Le Porte-Chaîne/Chapitre 8

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Traduction par Auguste-Jean-Baptiste Defauconpret.
Furne, C. Gosselin (Œuvres, tome 26p. 72-84).



CHAPITRE VIII.


Que j’aime à voir ces ormes et ces platanes entrelacer leurs bras énormes au-dessus de ma route dans leur liberté sauvage ! ces vieux géants des forêts sont tout couverts de vignes non moins vivaces. Les torrents coulent limpides, et ne trouvent rien qui ternisse leur éclat au milieu de ces frais ombrages. Les fleurs poussent vigoureuses et embaument ces lieux ou jamais la pioche n’a passé.
Bryant.


Je connaissais assez les aventures de la jeunesse de mon père, pour savoir que l’homme que je venais de rencontrer y avait joué un rôle remarquable, et qu’il avait eu toute sa confiance. Cependant j’ignorais que Susquesus et Sans-Traces fussent la même personne, bien que j’eusse quelque idée vague d’en avoir entendu déjà parler. En tout cas, j’étais à présent avec un ami, et je n’avais plus besoin de me tenir sur mes gardes. C’était un grand soulagement ; car il n’est pas très-agréable de voyager à côté d’un inconnu, avec cette idée, quelque faible qu’elle soit, qu’au premier détour de la route, il pourrait vous faire sauter la cervelle.

Susquesus touchait au déclin de la vie. Si c’eût été un blanc, on aurait pu dire qu’il avait une verte vieillesse ; pour lui, rouge, vieillesse eût été une expression plus convenable. Ses traits étaient encore remarquables, quoiqu’ils portassent l’empreinte de la vie errante et laborieuse qu’il avait menée. Il se tenait aussi droit que dans ses meilleurs jours ; la taille du sauvage se courbe rarement autrement que par l’excès de l’âge ou des liqueurs fortes. Susquesus n’avait jamais donné accès à l’ennemi dans sa bouche ; aussi la citadelle de sa constitution était-elle à l’abri de tous ravages, excepté ceux du temps. Souple et dégagé dans sa démarche, le vieux coureur semblait encore effleurer la terre ; et, lorsqu’il accélérait le pas, comme j’eus bientôt occasion de le remarquer, ses muscles semblaient doués encore de toute leur énergie, et chacun de ses mouvements était libre.

Dans le premier moment, l’Indien et moi nous parlâmes de la dernière guerre, et des scènes dans lesquelles nous avions joué tous deux un rôle. Il s’exprima, sur ce qui le concernait, avec simplicité, et sans se laisser aller à ces fanfaronnades auxquelles l’homme à peau rouge n’est que trop enclin, surtout lorsqu’il veut provoquer ses ennemis. Enfin je détournai brusquement le sujet de la conversation en disant :

— Vous n’étiez pas seul dans le bois de pins, Susquesus ; ce bois d’où vous sortiez, au moment où vous m’avez rejoint ?

— Non, assurément, je n’étais pas seul. Il y a là beaucoup de monde.

— Est-ce qu’il y a un campement de votre tribu dans ce bois ?

La physionomie de mon compagnon se rembrunit, et je vis que la question qui lui était faite lui causait une impression pénible. Il ne répondit pas sur-le-champ, et, quand il le fit, ce fut avec un sentiment de tristesse.

— Susquesus n’a plus de tribu. Il y a trente étés qu’il a quitté les Onondagos ; il n’aime pas les Mohawks.

— Il me semble que mon père m’en a dit quelque chose ; et il ajoutait même que le motif qui vous avait fait vous séparer des vôtres était à votre honneur. — Mais on chantait dans le bois ?

— Oui, une jeune fille chantait. Les jeunes filles aiment à chanter ; les guerriers aiment à écouter.

— Et de quelle langue étaient donc les paroles qu’elle chantait ?

— La langue des Onondagos, répondit l’Indien à voix basse.

— Je n’aurais jamais cru que votre musique pût être aussi douce. Il y a longtemps que je n’ai entendu des accents qui allassent plus droit à mon cœur, bien que je ne comprisse pas les paroles.

— C’est un oiseau, un joli petit oiseau, qui chante comme un roitelet.

— Et avez-vous beaucoup de chanteuses de ce genre dans votre famille, Susquesus ? S’il en est ainsi, je viendrai souvent pour écouter.

— Pourquoi ne pas venir ? le chemin est sans ronces ; il est court. La jeune fille chantera autant que vous voudrez.

— Eh bien ! vous recevrez très-certainement ma visite un de ces jours. Où êtes-vous fixé à présent ? Êtes-vous Susquesus ou Sans-Traces dans ce moment ? Je vois que vous êtes armé, mais vous n’êtes point peint en guerre.

— La hache est enterrée profondément, cette fois. Personne ne la déterrera d’ici à longtemps. Les Mohawks ont fait la paix ; les Oneidas ont fait la paix ; les Onondagos aussi ; tous ont enterré la hache.

— Tant mieux pour nous autres propriétaires. Je suis venu pour tâcher de vendre ou de louer mes terres. Peut-être sauriez-vous me dire s’il y a beaucoup de jeunes gens qui cherchent des fermes cet été ?

— Les bois en sont pleins. Ils sont nombreux comme les pigeons. Comment vendez-vous la terre ?

— Cela dépend de sa qualité. Est-ce que vous voudriez en acheter, Sans-Traces ?

— L’Indien à toute la terre à lui, quand il en a besoin. Il établit son wigwam où il lui plaît.

— Oui, je sais que vous autres Indiens vous avez cette prétention ; et tant que le pays restera dans son état sauvage, personne ne sera tenté de vous la contester. Mais vous ne pouvez faire de plantations ni de récoltes, comme la plupart des hommes de votre nation font chez eux.

— Je n’ai pas de squaw, pas de pappoose. — Il faut peu de blé pour Susquesus. — Il n’a pas de squaw, pas de pappoose, pas de tribu.

Cela fut dit à voix basse, d’un ton assuré, mais empreint d’une mâle mélancolie, que je trouvai bien touchant. L’homme qui se plaint excite peu de sympathie ; celui qui pleure cesse d’inspirer du respect ; mais je ne sache pas de spectacle plus imposant que celui d’une nature énergique qui maîtrise sa douleur.

— Vous avez des amis, Susquesus, répondis-je, si vous n’avez ni femme, ni enfants.

— Votre père est un ami ; son fils, je l’espère, est un ami aussi. Votre grand-père l’était autrefois ; mais il est parti et n’ešt jamais revenu. J’ai connu votre père, votre mère — tous bien bons.

— Prenez toute la terre que vous voudrez, Sans-Traces ; cultivez-la, vendez-la, faites-en ce qu’il vous plaira.

L’Indien me regarda fixement, et je surpris un léger sourire de satisfaction sur ses traits durcis par le temps. Mais il n’était pas facile de lui faire perdre son sang-froid, et cet éclair ne fut que passager, comme un rayon de soleil au milieu de l’hiver. Le blanc, même le moins démonstratif, m’aurait pris la main ; et il est probable que sa reconnaissance aurait trouvé quelque moyen de se manifester ; mais à part ce sourire imperceptible, mon compagnon resta impassible, et rien à l’extérieur ne trahit la moindre émotion. Cependant il avait des sentiments innés de délicatesse et de courtoisie qui ne lui permirent pas de laisser sans réponse une offre qui partait si évidemment du cœur.

— Bien ! dit-il après une longue pause ; très-bien, de la part de jeune guerrier à vieux guerrier. Merci. — Les oiseaux sont abondants, le poisson abondant, les messages abondants ; et je n’ai pas besoin de terres. Le temps peut venir, et il viendra sans doute pour tous les vieux Indiens, dans ces environs…

— Quel temps, et que voulez-vous dire, Susquesus ? Dans tous les cas et en tout temps, vous avez en moi un ami.

L’Indien s’arrêta, laissa tomber à terre la crosse de sa carabine, et resta immobile, semblable à une belle statue antique.

— Oui, le temps viendra où le vieux guerrier demeurera dans un wigwam, et il parlera au jeune guerrier de chevelures, de feu du conseil, de chasse, et de sentier de guerre ; maintenant, il fait des balais et des paniers.

Je ne saurais dire à quel point je prenais intérêt à cet Onondago, que je connaissais depuis si peu de temps ; mais je sentais que c’était par des actes qu’il fallait le lui prouver, et non par des paroles. Me contentant pour le moment de serrer fortement la main calleuse du guerrier, je me remis en chemin, sans revenir sur un sujet qui m’était aussi pénible qu’à mon compagnon.

— N’étiez-vous pas avec mon père à Ravensnest, quand il était tout jeune, et que les Indiens du Canada essayèrent de mettre le feu à l’habitation ?

— Oui, Susquesus y était. Un jeune chef hollandais fut tué alors.

— C’est vrai ; il s’appelait Guert Ten Eyck ; mon père et ma mère, ainsi que votre vieil ami le colonel Follock, vénèrent toujours sa mémoire.

— Sont-ils les seuls qui vénèrent sa mémoire à présent ? demanda l’Indien en jetant sur moi un de ses regards les plus perçants.

Je compris qu’il voulait faire allusion à ma tante Mary, qui avait dû épouser le jeune Albanien.

— Non, il y a une dame qui le pleure toujours, comme si elle était sa veuve.

— Bien ! Les squaws ne pleurent pas toujours très-longtemps ; — quelquefois, pas toujours.


— Dites-moi, Susquesus, avez-vous connu un homme qu’on appelle le porte-chaîne ? Il était au régiment, et vous avez du le voir pendant la guerre.

— Si j’ai connu le porte-chaîne ! Je l’ai connu sur le sentier de guerre ; connu aussi après que la hache a été enterrée. J’ai demeuré dans les bois avec lui. Il est des nôtres. Le porte-chaîne est mon ami.

— Je suis charmé de l’apprendre ; car il est aussi le mien. C’est l’honnêteté même ; c’est un autre vous-même, Susquesus.

— Avant longtemps il fera aussi des balais, dit l’Indien avec une expression de regret.

Pauvre André ! sans les amis dévoués qu’il avait en nous, il aurait couru en effet grand danger d’en être réduit à cette extrémité. Les services qu’il avait rendus dans la Révolution ne lui auraient pas été d’un grand secours, le pays étant trop pauvre pour payer ses vieux serviteurs. Je n’accuse ni le peuple, ni le gouvernement ; c’était peut-être la force des choses. Pendant les deux années qui suivirent la paix, ou ne saurait se figurer la gêne pécuniaire qui pesa sur le pays. Puis, comme l’enfant qui relève de maladie, la nation reprit son essor par la force de sa constitution et par la sève qu’il y avait en elle, et ce fut surtout en abandonnant l’épée pour le soc.

— Oui, repris-je, le porte-chaîne est pauvre, comme presque tous ceux de sa classe ; mais il a des amis ; et ni lui ni vous, Susquesus, vous n’en serez réduits à ces ouvrages de femmes, tant que j’aurai une habitation ou une ferme à vous offrir.

Un éclair, aussi passager que le premier, sillonna la figure basanée de l’Indien. Il avait été sensible à cette marque d’amitié, mais il n’en donna point d’autre signe.

— Combien y a-t-il de temps que vous ne l’avez vu ? me demanda-t-il tout à coup.

— Qui ? le porte-chaîne ? Il y a plus d’un an ; depuis notre séparation après le licenciement de l’armée.

— Je ne parle point du porte-chaîne, dit-il en étendant le doigt devant lui ; mais la maison, la ferme, la terre ?

— Oh ! vous me demandez quand j’ai été à Ravensnest ? jamais, Susquesus ; c’est ma première visite.

— Voilà qui est drôle ! Vous possédez des terres que vous n’avez jamais vues ?

— Chez les Visages-Pâles, il y a des lois en vertu desquelles la propriété passe du père au fils. j’ai hérité de Ravensnest de mon grand-père, Herman Mordaunt.

— Qu’est-ce que cela, hériter ? Comment peut-on avoir des terres qu’on ne garde pas ?

— On les garde, sinon par le fait, en restant sur les lieux, au moins au moyen de titres et de contrats. C’est sur le papier que les Visages Pâles règlent toutes ces choses, Susquesus.

— C’est drôle ! Pourquoi ne pas laisser chacun prendre de la terre où et quand il en a besoin ? La terre ne manque pas. Il y en a plus que d’habitants. Il y en a pour tout le monde.

— C’est pour cela que nos lois sont justes. Quiconque veut avoir une ferme, peut en trouver une pour une très-faible redevance. On peut acheter à l’État, ou à des particuliers, à qui l’on veut.

— C’est assez bien ; mais à quoi bon des papiers ? Quand on veut rester dans une terre, qu’on y reste ; quand on veut s’en aller ailleurs, un autre prend la place. À quoi bon des écrits ?

— Pour établir des droits de propriété, sans lesquels personne ne chercherait à se procurer autre chose que les vêtements et la nourriture. Qui chasserait, si le premier venu pouvait venir ramasser et plumer le gibier ?

— Je conçois ; mais le gibier va avec le chasseur et le guerrier, tandis que la terre reste où elle est.

— C’est que vous autres Indiens, vous n’avez que des biens que vous pouvez transporter avec vous, et vos wigwams. tant que vous jugez à propos de les habiter. Jusque là vous respectez les droits de la propriété aussi bien que les Visages-Pâles ; mais vous devez voir quelle grande différence il y a entre l’homme à peau rouge et le blanc ?

— Sans doute, — l’un est fort, l’autre est faible ; — l’un est riche, l’autre pauvre ; — l’un est grand, l’autre petit ; — l’un a tout, l’autre n’a rien ; — l’un a de grandes armées, l’autre va par file indienne, cinquante tout au plus à la fois.

— Et d’où vient que les Visages-Pâles peuvent réunir de nombreuses armées avec des canons, des chevaux, des baïonnettes, et que l’homme rouge n’en fait pas autant ?

— Parce qu’il n’a pas de guerriers, pas de canons, pas de baïonnettes ; parce qu’il n’a rien.

— Oui, mais pourquoi n’a-t-il rien ? Écoutez, je vais vous le faire comprendre. Vous avez vécu longtemps avec les blancs, Susquesus, et, vous le savez, il y a du bon et du mauvais chez tous les peuples. La couleur n’établit pas de différence à cet égard. Pourtant tous les peuples ne se ressemblent pas. L’homme blanc est plus fort que l’homme rouge, et il lui a pris son pays parce qu’il sait plus.

— Il a le nombre aussi. Comptez une armée, et comptez les pistes sur le sentier de guerre ; vous verrez.

— Il est vrai ; les Visages-Pâles sont les plus nombreux aujourd’hui, mais autrefois ils ne l’étaient pas. Est-ce que vos traditions ne vous apprennent pas combien les Anglais étaient peu nombreux quand ils vinrent pour la première fois à travers le lac salé ?

— Ils vinrent dans deux ou trois grands canots, pas davantage.

— Comment donc si peu d’hommes blancs furent-ils assez forts pour repousser du rivage de la mer tous les guerriers rouges, et pour devenir maîtres du pays ? En pouvez-vous donner une raison ?

— Parce qu’ils apportèrent l’eau de feu avec eux, et que l’homme rouge eut la folie d’en boire.

— Cette eau de feu même, qui en effet a été un présent si fatal pour les Indiens, est un des fruits de la science de l’homme blanc. Non, Susquesus ; les Peaux-Rouges sont aussi braves que les Visages-Pâles, aussi prêts à défendre leurs droits ; mais ils ne savent pas autant. Ils n’avaient pas de poudre avant que l’homme blanc leur en eût donné ; — pas de fusil, pas de houe, pas de couteau, pas de tomahawk, autres que ceux qu’ils faisaient avec des cailloux. Eh bien ! toute la science et tous les arts de la vie dont jouissent les blancs proviennent du droit de propriété. Quel est l’homme qui voudrait construire un Wigwam pour y fabriquer des fusils, s’il pensait qu’il ne pourra pas le garder tant qu’il voudra, et le laisser à son fils quand il ira dans la terre des esprits ? C’est en encourageant ainsi l’amour propre qu’on stimule à faire de grandes choses. C’est ainsi que le père transmet au fils ce qu’il a appris, aussi bien que ce qu’il a bâti ou acheté ; et de cette manière, des nations deviennent avec le temps puissantes, en même temps qu’elles deviennent ce que nous appelons civilisées. Sans ce droit de propriété, aucun peuple n’arriverait à la civilisation ; car personne ne ferait de grands efforts, si l’on n’était pas sûr de conserver ce qu’on peut acquérir en se soumettant aux lois qui règlent ces grands intérêts. Vous me comprenez, Sans-Traces, n’est-ce pas ?

— Oui, la langue de mon jeune ami n’est pas comme le mocassin de Sans-Traces ; elle laisse une piste. Mais pensez-vous que le Grand Esprit ait dit qui aura la terre, qui ne l’aura pas ?

— Le Grand Esprit a créé l’homme tel qu’il est, et la terre telle qu’elle est ; et il a voulu que l’un fût le maître de l’autre. Tout ne se fait que par son bon plaisir. La loi, en plaçant tous les hommes sur le même niveau, quant aux droits, a fait tout ce qu’on pouvait attendre d’elle. Mais ce niveau ne consiste pas à démolir tout périodiquement pièce à pièce, mais bien à respecter certains grands principes qui sont justes en soi ; et une fois qu’ils ont été proclamés, il faut en admettre les conséquences. Ainsi du droit de propriété : une fois établi, il doit être sacré.

— Je comprends. On ne demeure pas dans une clairière pour rien. Pas de ferme, pas de tête.

— C’est bien le fond de la pensée, Susquesus, bien que je l’eusse exprimée différemment. Je veux dire que, sans la civilisation, les Visages-Pâles seraient comme l’homme rouge ; et que, sans le droit de propriété, ils seraient sans civilisation. Personne ne travaille pour un autre comme il travaillerait pour lui-même. Nous en avons la preuve tous les jours en voyant que le simple artisan, quelques gages qu’on lui donne, ne fait pas autant d’ouvrage à la journée qu’à la tâche.

— Ça c’est vrai, répondit l’Indien en souriant ; car il riait rarement ; — et, répétant un dicton du pays, il ajouta : À la journée, à la Journée ! à la tâche, à la tâche ! — Voila la religion des Visages-Pâles.

— Je ne vois pas que la religion ait rien à faire là dedans ; mais je conviens que telle est notre habitude, et il doit en être partout de même, quelle que soit la couleur. Pour qu’un homme fasse tout ce dont il est capable, il faut qu’il travaille pour lui, et il ne peut travailler pour lui que s’il jouit librement des fruits de son travail. C’est ainsi qu’il faut qu’il ait un droit quelconque sur la terre qu’il cultive, pour qu’il lui fasse produire tout ce qu’elle est susceptible de produire. C’est sur cette nécessité qu’est fondé le droit de propriété. On y gagne la civilisation, qui remplace l’ignorance, la pauvreté, la faiblesse. Voilà pourquoi nous vendons et nous achetons la terre, aussi bien que des vêtements, des armes, des grains de collier.

— Je comprends. Ainsi donc le Grand Esprit dit qu’il faut avoir une ferme ?

— Le Grand Esprit a dit que nous aurions des besoins et des désirs que nous ne pourrions satisfaire qu’en ayant des fermes ; et, pour avoir des fermes, il faut des lois qui protègent le droit qu’on a sur cette terre.

— Eh bien ! puisqu’il faut qu’il en soit ainsi, nous verrons un jour. — Le jeune chef sait où il est ?

— Pas précisément ; mais je suppose que nous approchons de Ravensnest.

— C’est drôle ! Il possède une terre, mais il ne la connaît pas. Voyez : cet arbre marqué — c’est là que votre terre commence.

— Merci, Susquesus. Un père ne reconnaîtrait pas son enfant, s’il le voyait pour la première fois. Songez, je vous le répète, que, tout propriétaire que je suis, c’est ma première visite dans ces lieux.

Tout en causant, Sans-Traces avait quitté la route pour me faire prendre un sentier de traverse, qui abrégeait au moins de deux milles. Par suite de ce changement de direction, Jaap n’aurait pu me rejoindre, quand bien même il eût fait plus de diligence ; mais à cause du mauvais état de la route, nous allions plus vite à pied que les deux bêtes fatiguées qui traînaient le chariot. Mon guide connaissait le chemin à merveille ; et, en gravissant une colline, il me fit remarquer, près d’une source, les restes d’un grand feu. C’était là qu’il avait l’habitude de camper, quand il voulait rester près de la concession, mais sans y entrer.

— Il y a trop de rhum dans la taverne, dit-il. Il n’est pas bon de rester près du rhum.

C’était avoir un grand empire sur soi-même pour un Indien ; mais j’avais toujours compris que Susquesus était un Indien extraordinaire. Même pour un Onondago. il était d’une tempérance et d’une sobriété remarquables. Je n’ai jamais su pourquoi il avait quitté sa tribu. J’appris par la suite que le porte-chaîne en connaissait le motif. Le vieil André affirmait toujours que ce motif était honorable pour son ami ; mais il ne voulut jamais trahir son secret.

Peu de temps après avoir passé devant la source, Susquesus me conduisit à une clairière sur la hauteur, d’où la vue planait sur presque toute la partie de mes possessions qui était exploitée. Nous nous y arrêtâmes, et n’asseyant sur un arbre tombé, ce que l’on rencontrait assez fréquemment. je me mis à contempler la vue avec cet intérêt que le sentiment de la propriété ne manque jamais d’exciter en nous tous tant que nous sommes. La terre est bien belle par elle-même ; mais elle est plus belle encore aux yeux de ceux qui en ont la plus grande part.

Quoique la concession faite à mon grand-père de ce domaine remontât alors à plus de trente ans, on n’y voyait aucune trace de ces améliorations rapides et énergiques qui ont signalé des entreprises semblables depuis la Révolution. Avant ce grand événement, le pays était lent à se peupler, et chaque colonie semblait se regarder en quelque sorte comme un pays distinct. Ainsi à New-York, nous voyions arriver très-peu d’émigrants de la Nouvelle-Angleterre, bien que de cette ruche féconde soient sortis une foule d’essaims qui ont couvert successivement une si grande partie de la république. Si la civilisation qu’ils portent avec eux n’est pas d’un ordre très-élevé, si, sous le rapport du goût, des manières, de l’élégance, il y a beaucoup à désirer, du moins tout ce qui intéresse le bien-être ou les premiers principes d’instruction, est soigneusement prévu. En un mot, les fondements de l’édifice sont solidement jetés, mais on donne peu de soin aux ornements de détail.

Je sens qu’en parlant ainsi je fais une concession à laquelle mon père n’aurait jamais souscrit ; mais les préjugés s’éteignent de jour en jour, et les Hollandais et les Yankees, en particulier, ne regardent plus comme impossible de vivre rapprochés les uns des autres. Il est possible que mon fils fasse des concessions plus larges encore. Seulement si j’avais un conseil à donner à nos amis les émigrants, ce serait de ne jamais oublier que celui qui émigre doit respecter les habitudes et les opinions de ceux auprès desquels il se transporte, et que la perfection en ce monde ne réside pas seulement dans le petit coin de terre que nous habitons. Mais revenons à Ravensnest.

Je disais donc que, depuis trente ans, les défrichements n’y avaient pas fait de progrès considérables, surtout sous le rapport des ouvrages d’art ; cependant le temps lui-même s’était mis à l’œuvre. Dans cette partie du pays, à l’exception de quelques terres montagneuses, les arbres étaient de cette nature particulière que nous appelons du bois dur, et les racines de ces arbres périssent quatre fois plus vite que les autres, après que le tronc a été coupé. Il en résultait que presque tout vestige en avait disparu dans les champs ; ce qui donnait au domaine l’apparence d’un pays vieux, suivant nos idées américaines. Il est vrai que la forêt vierge s’élevait dans toute sa vigueur à côté de ces plaines unies et labourées, encadrant avec une sombre majesté ce tableau champêtre. Le contraste était frappant ; mais il offrait aussi des images douces et agréables : de la hauteur sur laquelle l’Indien m’avait conduit, j’avais devant moi un avant-plan de terrain ouvert, parsemé de chaumières et de granges, coupé par des vergers, par de riantes prairies ou par des champs où le blé inclinait la tête sous le souffle d’une légère brise d’été. Deux ou trois routes serpentaient à travers l’établissement, se détournant complaisamment pour passer devant chaque porte ; et, à l’extrémité du côté sud, il y avait un hameau composé d’une douzaine de maisons construites en bois, dont l’une, quoique d’assez mauvais goût, semblait afficher plus de prétentions que les autres ; il y avait dans le nombre une auberge, un magasin, une boutique de forgeron, une école, puis des granges, des étables, etc. Près du hameau, qu’on appelait le Village du Nest (ou du Nid), étaient les moulins du pays. Il y en avait quatre ; l’un pour moudre le grain, un autre pour scier les planches, un moulin à foulon, et un pour l’huile ; tous de dimensions modestes, et probablement d’un modeste produit. La maison, même la plus apparente, n’était pas peinte, quoiqu’elle eût des ornements d’architecture assez ambitieux, et l’on n’y comptait pas moins de quatre portes extérieures. Il y en avait même une au second étage, dont il n’était pas facile de deviner l’usage. Sans doute le propriétaire avait quelque grand projet auquel il n’avait pas donné suite. Chez nous on a toujours beaucoup aimé à être hors de chez soi.

Une ceinture interminable de bois formait l’arrière-plan de ce tableau. Elle s’étendait de tous les côtés, sur le sommet des montagnes, comme dans le fond des ravins. C’était comme un voile mystérieux qui séparait ce coin de terre habité du reste de la création. Il y avait pourtant quelques autres établissements formés au milieu de la forêt ; un petit nombre de routes la sillonnaient, et de loin en loin on apercevait une cabane bâtie par le chasseur, le quaker ou l’homme Bouge, qui demeuraient au milieu de cette sombre magnificence du désert.