Le Portrait de Dorian Gray/XVIII

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Albert Savine, éditeur (p. 281-293).



Le lendemain, il ne sortit pas et passa la plus grande partie de la journée dans sa chambre, en proie avec une terreur folle de mourir, indifférent à la vie cependant... La crainte d’être surveillé, chassé, traqué, commençait à le dominer. Il tremblait quand un courant d’air remuait la tapisserie. Les feuilles mortes que le vent chassait contre les vitraux sertis de plomb lui semblaient pareilles à ses résolutions dissipées, à ses regrets ardents... Quand il fermait les yeux, il revoyait la figure du matelot le regardant à travers la vitre embuée, et l’horreur paraissait avoir, une fois de plus, mis sa main sur son cœur !...

Mais peut-être, était-ce son esprit troublé qui avait suscité la vengeance des ténèbres, et placé devant ses yeux les hideuses formes du châtiment. La vie actuelle était un chaos, mais il y avait quelque chose de fatalement logique dans l’imagination. C’est l’imagination qui met le remords à la piste du péché... C’est l’imagination qui fait que le crime emporte avec lui d’obscures punitions. Dans le monde commun des faits, les méchants ne sont pas punis, ni les bons récompensés ; le succès est donné aux forts, et l’insuccès aux faibles ; c’est tout...

D’ailleurs, si quelque étranger avait rôdé autour de la maison, les gardiens ou les domestiques l’auraient vu. Si des traces de pas avaient été relevées dans les parterres, les jardiniers en auraient fait la remarque... Décidément c’était une simple illusion ; le frère de Sibyl Vane n’était pas revenu pour le tuer. Il était parti sur son vaisseau pour sombrer dans quelque mer arctique... Pour lui, en tout cas, il était sauf... Cet homme ne savait qui il était, ne pouvait le savoir ; le masque de la jeunesse l’avait sauvé.

Et cependant, en supposant même que ce ne fut qu’une illusion, n’était-ce pas terrible de penser que la conscience pouvait susciter de pareils fantômes, leur donner des formes visibles, et les faire se mouvoir !... Quelle sorte d’existence serait la sienne si, jours et nuits, les ombres de son crime le regardaient de tous les coins silencieux, le raillant de leurs cachettes, lui soufflant à l’oreille dans les fêtes, l’éveillant de leurs doigts glacés quand il dormirait !... À cette pensée rampant dans son esprit, il pâlit, et soudainement l’air lui parut se refroidir...

Oh ! quelle étrange heure de folie, celle où il avait tué son ami ! Combien effroyable, la simple remembrance de cette scène ! Il la voyait encore ! Chaque détail hideux lui en revenait, augmenté d’horreur !...

Hors de la caverne ténébreuse du temps, effrayante et drapée d’écarlate, surgissait l’image de son crime !

Quand lord Henry vint vers six heures, il le trouva sanglotant comme si son cœur éclatait !...

Ce ne fut que le troisième jour qu’il se hasarda à sortir. Il y avait quelque chose dans l’air clair, chargé de senteurs de pin de ce matin d’hiver, qui paraissait lui rapporter sa joie et son ardeur de vivre ; mais ce n’était pas seulement les conditions physiques de l’ambiance qui avaient causé ce changement. Sa propre nature se révoltait contre cet excès d’angoisse qui avait cherché à gâter, à mutiler la perfection de son calme ; il en est toujours ainsi avec les tempéraments subtils et finement trempés ; leurs passions fortes doivent ou plier ou les meurtrir. Elles tuent l’homme si elles ne meurent pas elles-mêmes. Les chagrins médiocres et les amours bornées survivent. Les grandes amours et les vrais chagrins s’anéantissent par leur propre plénitude...

Il s’était convaincu qu’il avait été la victime de son imagination frappée de terreur, et il songeait à ses terreurs avec compassion et quelque mépris.

Après le déjeuner du matin, il se promena près d’une heure avec la duchesse dans le jardin, puis ils traversèrent le parc en voiture pour rejoindre la chasse. Un givre, craquant sous les pieds, était répandu sur le gazon comme du sable. Le ciel était une coupe renversée de métal bleu. Une légère couche de glace bordait la surface unie du lac entouré de roseaux...

Au coin d’un bois de sapins, il aperçut sir Geoffrey Clouston, le frère de la duchesse, extrayant de son fusil deux cartouches tirées. Il sauta à bas de la voiture et après avoir dit au groom de reconduire la jument au château, il se dirigea vers ses hôtes, à travers les branches tombées et les broussailles rudes.

– Avez-vous fait bonne chasse, Geoffrey ? demanda-t-il.

– Pas très bonne, Dorian... Les oiseaux sont dans la plaine : je crois qu’elle sera meilleure après le lunch, quand nous avanceront dans les terres...

Dorian flâna à côté de lui... L’air était vif et aromatique, les lueurs diverses qui brillaient dans le bois, les cris rauques des rabatteurs éclatant de temps à autre, les détonations aiguës des fusils qui se succédaient, l’intéressèrent et le remplirent d’un sentiment de délicieuse liberté. Il fut emporté par l’insouciance du bonheur, par l’indifférence hautaine de la joie...

Soudain, d’une petite éminence gazonnée, à vingt pas devant eux, avec ses oreilles aux pointes noires dressées, et ses longues pattes de derrière étendues, partit un lièvre. Il se lança vers un bouquet d’aulnes. Sir Geoffrey épaula son fusil, mais il y avait quelque chose de si gracieux dans les mouvements de l’animal, que cela ravit Dorian qui s’écria :

– Ne tirez pas, Geoffrey ! Laissez-le vivre !...

– Quelle sottise, Dorian ! dit son compagnon en riant, et comme le lièvre bondissait dans le fourré, il tira...

On entendit deux cris, celui du lièvre blessé, ce qui est affreux, et celui d’un homme mortellement frappé, ce qui est autrement horrible !

– Mon Dieu ! J’ai atteint un rabatteur, s’exclama sir Geoffrey. Quel âne, que cet homme qui se met devant les fusils ! Cessez de tirer ! cria-t-il de toute la force de ses poumons. Un homme est blessé !...

Le garde général arriva courant, un bâton à la main.

– Où, monsieur ? cria-t-il, où est-il ?

Au même instant, le feu cessait sur toute la ligne.

– Ici, répondit furieusement sir Geoffrey, en se précipitant vers le fourré. Pourquoi ne maintenez-vous pas vos hommes en arrière ?... Vous m’avez gâté ma chasse d’aujourd’hui...

Dorian les regarda entrer dans l’aunaie, écartant les branches... Au bout d’un instant, ils en sortirent, portant un corps dans le soleil. Il se retourna, terrifié... Il lui semblait que le malheur le suivait où il allait... Il entendit sir Geoffrey demander si l’homme était réellement mort, et l’affirmative réponse du garde. Le bois lui parut soudain hanté de figures vivantes ; il y entendait comme le bruit d’une myriade de pieds et un sourd bourdonnement de voix... Un grand faisan à gorge dorée s’envola dans les branches au-dessus d’eux.

Après quelques instants qui lui parurent, dans son état de trouble, comme des heures sans fin de douleur, il sentit qu’une main se posait sur son épaule ; il tressaillit et regarda autour de lui...

– Dorian, dit lord Henry, je ferai mieux d’annoncer que la chasse est close pour aujourd’hui. Ce ne serait pas bien de la continuer.

– Je voudrais qu’elle fût close à jamais, Harry, répondit-il amèrement. Cette chose est odieuse et cruelle. Est-ce que cet homme est...

Il ne put achever...

– Je le crains, répliqua lord Henry. Il a reçu la charge entière dans la poitrine. Il doit être mort sur le coup. Allons, venez à la maison...

Ils marchèrent côte à côte dans la direction de l’avenue pendant près de cinquante yards sans se parler... Enfin Dorian se tourna vers lord Henry et lui dit avec un soupir profond :

– C’est un mauvais présage, Harry, un bien mauvais présage !

– Quoi donc ? interrogea lord Henry... Ah ! cet accident, je crois. Mon cher ami, je n’y puis rien... C’est la faute de cet homme... Pourquoi se mettait-il devant les fusils ? Ça ne nous regarde pas... C’est naturellement malheureux pour Geoffrey. Ce n’est pas bon de tirer les rabatteurs ; ça fait croire qu’on est un mauvais fusil, et cependant Geoffrey ne l’est pas, car il tire fort bien... Mais pourquoi parler de cela ?...

Dorian secoua la tête :

– Mauvais présage, Harry !... J’ai idée qu’il va arriver quelque chose de terrible à l’un d’entre nous... À moi, peut-être...

Il se passa la main sur les yeux, avec un geste douloureux... Lord Henry éclata de rire...

– La seule chose terrible au monde est l’ennui, Dorian. C’est le seul péché pour lequel il n’existe pas de pardon... Mais probablement, cette affaire ne nous amènera pas de désagréments, à moins que les rabatteurs n’en bavardent en dînant ; je leur défendrai d’en parler... Quant aux présages, ça n’existe pas : la destinée ne nous envoie pas de hérauts ; elle est trop sage... ou trop cruelle pour cela. D’ailleurs, que pourrait-il vous arriver, Dorian ?... Vous avez tout ce que dans le monde un homme peut désirer. Quel est celui qui ne voudrait changer son existence contre la vôtre ?...

– Il n’est personne avec qui je ne la changerais, Harry... Ne riez pas !... Je dis vrai... Le misérable paysan qui vient de mourir est plus heureux que moi. Je n’ai point la terreur de la mort. C’est la venue de la mort qui me terrifie !... Ses ailes monstrueuses semblent planer dans l’air lourd autour de moi !... Mon Dieu ! Ne voyez-vous pas, derrière ces arbres, un homme qui me guette, qui m’attend !...

Lord Henry regarda dans la direction que lui indiquait la tremblante main gantée...

– Oui, dit-il en riant... Je vois le jardinier qui vous attend. Je m’imagine qu’il a besoin de savoir quelles sont les fleurs que vous voulez mettre sur la table, ce soir... Vous êtes vraiment nerveux, mon cher ! Il vous faudra voir le médecin, quand vous retournerez à la ville...

Dorian eut un soupir de soulagement en voyant s’approcher le jardinier. L’homme leva son chapeau, regarda hésitant du côté de lord Henry, et sortit une lettre qu’il tendit à son maître.

– Sa Grâce m’a dit d’attendre une réponse, murmura-t-il.

Dorian mit la lettre dans sa poche.

– Dites à Sa Grâce, que je rentre, répondit-il froidement.

L’homme fit demi-tour, et courut dans la direction de la maison.

– Comme les femmes aiment à faire les choses dangereuses, remarqua en riant lord Henry. C’est une des qualités que j’admire le plus en elles. Une femme flirtera avec n’importe qui au monde, aussi longtemps qu’on la regardera...

– Comme vous aimez dire de dangereuses choses, Harry... Ainsi, en ce moment, vous vous égarez. J’estime beaucoup la duchesse, mais je ne l’aime pas.

– Et la duchesse vous aime beaucoup, mais elle vous estime moins, ce qui fait que vous êtes parfaitement appariés.

– Vous parlez scandaleusement, Harry, et il n’y a dans nos relations aucune base scandaleuse.

– La base de tout scandale est une certitude immorale, dit lord Henry, allumant une cigarette.

– Vous sacrifiez n’importe qui, Harry, pour l’amour d’un épigramme.

– Les gens vont à l’autel de leur propre consentement, fut la réponse.

– Je voudrais aimer ! s’écria Dorian Gray avec une intonation profondément pathétique dans la voix. Mais il me semble que j’ai perdu la passion et oublié le désir. Je suis trop concentré en moi-même. Ma personnalité m’est devenue un fardeau, j’ai besoin de m’évader, de voyager, d’oublier. C’est ridicule de ma part d’être venu ici. Je pense que je vais envoyer un télégramme à Harvey pour qu’on prépare le yacht. Sur un yacht, on est en sécurité...

– Contre quoi, Dorian ?... Vous avez quelque ennui. Pourquoi ne pas me le dire ? Vous savez que je vous aiderais.

– Je ne puis vous le dire, Harry, répondit-il tristement. Et d’ailleurs ce n’est qu’une lubie de ma part. Ce malheureux accident m’a bouleversé. J’ai un horrible pressentiment que quelque chose de semblable ne m’arrive.

– Quelle folie !

– Je l’espère... mais je ne puis m’empêcher d’y penser... Ah ! voici la duchesse, elle a l’air d’Arthémise dans un costume tailleur... Vous voyez que nous revenions, duchesse...

– J’ai appris ce qui est arrivé ; Mr Gray, répondit-elle. Ce pauvre Geoffrey est tout à fait contrarié... Il paraîtrait que vous l’aviez conjuré de ne pas tirer ce lièvre. C’est curieux !

– Oui, c’est très curieux. Je ne sais pas ce qui m’a fait dire cela. Quelque caprice, je crois ; ce lièvre avait l’air de la plus jolie des choses vivantes... Mais je suis fâché qu’on vous ait rapporté l’accident. C’est un odieux sujet...

– C’est un sujet ennuyant, interrompit lord Henry. Il n’a aucune valeur psychologique. Ah ! si Geoffrey avait commis cette chose exprès, comme c’eut été intéressant !... J’aimerais connaître quelqu’un qui eût commis un vrai meurtre.

– Que c’est mal à vous de parler ainsi, cria la duchesse. N’est-ce pas, Mr Gray ?... Harry !... Mr Gray est encore indisposé !... Il va se trouver mal !...

Dorian se redressa avec un effort et sourit.

– Ce n’est rien, duchesse, murmura-t-il, mes nerfs sont surexcités ; c’est tout... Je crains de ne pouvoir aller loin ce matin. Je n’ai pas entendu ce qu’Harry disait... Était-ce mal ? Vous me le direz une autre fois. Je pense qu’il vaut mieux que j’aille me coucher. Vous m’en excuserez, n’est-ce pas ?...

Ils avaient atteint les marches de l’escalier menant de la serre à la terrasse. Comme la porte vitrée se fermait derrière Dorian, lord Henry tourna vers la duchesse ses yeux fatigués.

– L’aimez-vous beaucoup, demanda-t-il.

Elle ne fit pas une immédiate réponse, considérant le paysage...

– Je voudrais bien le savoir... dit-elle enfin.

Il secoua la tête :

– La connaissance en serait fatale. C’est l’incertitude qui vous charme. La brume fait plus merveilleuses les choses.

– On peut perdre son chemin.

– Tous les chemins mènent au même point, ma chère Gladys.

– Quel est-il ?

– La désillusion.

– C’est mon début dans la vie, soupira-t-elle.

– Il vous vint couronné...

– Je suis fatigué des feuilles de fraisier.[1]

– Elles vous vont bien.

– Seulement en public...

– Vous les regretterez.

– Je n’en perdrai pas un pétale.

– Monmouth a des oreilles.

– La vieillesse est dure d’oreille.

– N’a-t-il jamais été jaloux ?

– Je voudrais qu’il l’eût été.

Il regarda autour de lui comme cherchant quelque chose...

– Que cherchez-vous ? demanda-t-elle.

– La mouche de votre fleuret, répondit-il... Vous l’avez laissée tomber.

– J’ai encore le masque, dit-elle en riant.

– Il fait vos yeux plus adorables !

Elle rit à nouveau. Ses dents apparurent, tels de blancs pépins dans un fruit écarlate...

Là-haut, dans sa chambre, Dorian Gray gisait sur un sofa, la terreur dans chaque fibre frissonnante de son corps. La vie lui était devenue subitement un fardeau trop lourd à porter. La mort terrible du rabatteur infortuné, tué dans le fourré comme un fauve, lui semblait préfigurer sa mort. Il s’était presque trouvé mal à ce que lord Henry avait dit, par hasard, en manière de plaisanterie cynique.

À cinq heures, il sonna son valet et lui donna l’ordre de préparer ses malles pour l’express du soir, et de faire atteler le brougham pour huit heures et demie. Il était résolu à ne pas dormir une nuit de plus à Selby Royal ; c’était un lieu de funèbre augure. La Mort y marchait dans le soleil. Le gazon de la forêt avait été taché de sang.

Puis il écrivit un mot à lord Henry, lui disant qu’il allait à la ville consulter un docteur, et le priant de divertir ses invités pendant son absence. Comme il le mettait dans l’enveloppe, on frappa à la porte, et son valet vint l’avertir que le garde principal désirait lui parler... Il fronça les sourcils et mordit ses lèvres :

– Faites-le entrer, dit-il après un instant d’hésitation.

Comme l’homme entrait, Dorian tira un carnet de chèques de son tiroir et l’ouvrant devant lui :

– Je pense que vous venez pour le malheureux accident de ce matin, Thornton, dit-il, en prenant une plume.

– Oui, monsieur, dit le garde-chasse.

– Est-ce que le pauvre garçon était marié ? Avait-il de la famille ? demanda Dorian d’un air ennuyé. S’il en est ainsi, je ne la laisserai pas dans le besoin et je leur enverrai l’argent que vous jugerez nécessaire.

– Nous ne savons qui il est, monsieur. C’est pourquoi j’ai pris la liberté de venir vous voir.

– Vous ne savez qui il est, dit Dorian insoucieusement ; que voulez-vous dire ? N’était-il pas un de vos hommes ?...

– Non, monsieur ; personne ne l’avait jamais vu ; il a l’air d’un marin.

La plume tomba des doigts de Dorian, et il lui parut que son cœur avait soudainement cessé de battre

– Un marin !... clama-t-il. Vous dites un marin ?...

– Oui, monsieur... Il a vraiment l’air de quelqu’un qui a servi dans la marine. Il est tatoué aux deux bras, notamment.

– A-t-on trouvé quelque chose sur lui, dit Dorian en se penchant vers l’homme et le regardant fixement. Quelque chose faisant connaître son nom ?...

– Rien qu’un peu d’argent, et un revolver à six coups. Nous n’avons découvert aucun nom... L’apparence convenable, mais grossière. Une sorte de matelot, croyons-nous...

Dorian bondit sur ses pieds... Une espérance terrible le traversa... Il s’y cramponna follement...

– Où est le corps ? s’écria-t-il. Vite, je veux le voir !

– Il a été déposé dans une écurie vide de la maison de ferme. Les gens n’aiment pas avoir ces sortes de choses dans leurs maisons. Ils disent qu’un cadavre apporte le malheur.

– La maison de ferme... Allez m’y attendre. Dites à un palefrenier de m’amener un cheval... Non, n’en faites rien... J’irai moi-même aux écuries. Ça économisera du temps.

Moins d’un quart d’heure après, Dorian Gray descendit au grand galop la longue avenue ; les arbres semblaient passer devant lui comme une procession spectrale, et des ombres hostiles traversaient non chemin. Soudain, la jument broncha devant un poteau de barrière et le désarçonna presque. Il la cingla à l’encolure de sa cravache. Elle fendit l’air comme une flèche ; les pierres volaient sous ses sabots...

Enfin, il atteignit la maison de ferme. Deux hommes causaient dans la cour. Il sauta de la selle et remit les rênes à l’un deux. Dans l’écurie la plus écartée, une lumière brillait. Quelque chose lui dit que le corps était là ; il se précipita vers la porte et mit la main au loquet...

Il hésita un moment, sentant qu’il était sur la pente d’une découverte qui referait ou gâterait à jamais sa vie... Puis il poussa la porte et entra.

Sur un amas de sacs, au fond, dans un coin, gisait le cadavre d’un homme habillé d’une chemise grossière et d’un pantalon bleu. Un mouchoir taché lui couvrait la face. Une chandelle commune, fichée à côté de lui dans une bouteille, grésillait...

Dorian Gray frissonna... Il sentit qu’il ne pourrait pas enlever lui-même le mouchoir... Il dit à un garçon de ferme de venir.

– Ôtez cette chose de la figure ; je voudrais la voir, fit-il en s’appuyant au montant de la porte.

Quand le valet eût fait ce qu’il lui commandait, il s’avança... Un cri de joie jaillit de ses lèvres ! L’homme qui avait été tué dans le fourré était James Vane !...

Il resta encore quelques instants à considérer le cadavre...

Comme il reprenait en galopant le chemin de la maison, ses yeux étaient pleins de larmes, car il se savait la vie sauve...

  1. La feuille de fraisier est l’ornement héraldique, en Angleterre, des couronnes ducales (N. D. T.)