Le Portugal sous le roi dom Luiz Ier

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Le Portugal sous le roi dom Luiz
Valentin de Mazade


LE PORTUGAL
SOUS LE ROI DON LUIZ
IMPRESSIONS ET SOUVENIRS.


I.

Depuis quelques années, l’Europe s’est peu occupée du Portugal, et il n’est guère de pays dont l’histoire intérieure, à part quelques courtes périodes, soit moins connue. Pour secouer notre indifférence, il a fallu des commotions politiques qui, à deux ou trois reprises, jetèrent parmi nous une émigration jeune et intelligente, l’élite de la nation portugaise. À l’abri de nos lois vint se réfugier une génération qui, sous le gouvernement de dom Miguel, avait abandonné tout à coup les bancs de la célèbre université de Coïmbre pour fuir les gibets que l’on dressait aux cris de vive la religion ! vive le roi absolu ! Ces jeunes soldats du bataillon académique nous révélèrent les premiers ce qu’il y avait de vitalité politique dans le Portugal. Plus tard, après avoir partagé les périls du chevaleresque Pedro IV, qui, accouru du Brésil, venait sauver le trône de sa fille en le plaçant sous la protection du drapeau de la liberté, ces jeunes gens, devenus hommes, surent de nouveau appeler l’attention sur un pays dont le nom avait rempli le monde.

La situation géographique du Portugal a toujours été pour beaucoup dans notre indifférence à l’égard de ce petit royaume, placé à l’extrême occident de l’Europe. Il fallait, pour y arriver, braver les hasards de la mer ou les fatigues d’un long voyage en diligence, à travers l’Espagne, des Pyrénées à Badajoz ; hasards et fatigues disparaissent aujourd’hui. De Nantes et de Bordeaux partent régulièrement des bateaux à vapeur qui vous déposent à jour fixe sur les quais de Lisbonne ou de Porto. Le chemin de fer, d’un autre côté, peut vous jeter en deux jours de Paris à Madrid. Malheureusement ici la scène change : il est impossible encore d’éviter la traversée fatigante en voiture des provinces de Tolède et d’Estramadure pour se rendre de Madrid à Badajoz, et la route à parcourir, l’une des plus importantes de l’Espagne cependant, puisqu’elle relie les capitales des deux royaumes de la péninsule, en est aussi sous tous les rapports la plus pénible et la plus ingrate.

Au mois d’août 1861, je prenais cette route, et je me hasardais dans une façon de coche qui s’engageait à me remettre intact, ou à peu près, en cinquante heures de la belle rue d’Alcala de Madrid à Badajoz. Jusqu’à Talavera de la Reyna, la campagne offre cet aspect aride qu’ont après la récolte toutes les contrées productrices de froment : paysage monotone et poudreux que pas un arbre n’égaie, plaines immenses et pelées dont les molles ondulations vont se perdre à l’horizon lointain. Vers la sierra d’Altamira, le sol s’accidente violemment ; on entre dans la région montagneuse. Rien de plus triste que ces massifs où croissent à peine quelques chênes rabougris, quelques oliviers au tronc torturé, à la verdure grisâtre, sur des versans rocailleux couverts d’une couche de pierraille stérile. Là, parmi les bruyères et les broussailles, paissent de nombreux troupeaux de chèvres au poil fauve et ras sous la garde d’un berger qui, dans ces solitudes, ne trouve guère que l’ombre du genêt. C’est de ces contrées inhabitées que sort la Guadiana, fleuve aux bords nus, dont les eaux, encaissées entre de hautes murailles de rochers, baignent à peine les racines de maigres roseaux. Si parfois, la colline s’abaissant, on aperçoit une échappée de verdure, c’est un marais fiévreux où se vautrent parmi les lauriers-roses des cochons à demi sauvages. Le laurier-rose en Espagne est toujours un indice de fièvre. Si par hasard un hameau est venu s’établir dans le voisinage d’une source d’eau pure, il faut, pour le traverser, déranger une nuée de mendians en guenilles, parmi lesquels Goya, le peintre satirique de l’Espagne, a dû prendre plus d’un de ses types. Cette partie de la péninsule, dans son isolement, semble être restée l’unique spécimen d’une époque dont la civilisation a fait disparaître les vestiges dans les autres provinces.

On arrive enfin à Trujillo, petite ville d’Estramadure fort sale, fort mal bâtie, qui n’a rien absolument de curieux, si ce n’est les vieux restes d’un château-fort perché sur une masse noirâtre de rochers granitiques qui dominent une petite vallée sans eau. La chaussée venant de Madrid s’arrête à Trujillo. Il fallut quitter notre coche et nous installer tant bien que mal dans une carriole branlante, pompeusement décorée en lettres rouges du titre de nueva trujiliana. Brisés et moulus par les cahots de l’incommode voiture où quatre voyageurs avaient peine à tenir, nous arrivâmes à Badajoz par des chemins effondrés et poudreux, après vingt-quatre heures d’un véritable supplice. Dieu veuille que bientôt le chemin de fer délivre le voyageur de pareilles vicissitudes ! Cet accès du Portugal était peu séduisant, comme on le voit, et tout ce que j’avais entendu dire en Espagne me faisait redouter singulièrement d’avoir à passer encore vingt-quatre heures dans une diligence portugaise.

Badajoz, malgré son importance, n’est pas une de ces villes où l’on puisse s’oublier. Des rues étroites, tortueuses, mal pavées, bordées de maisons aux fenêtres grillées, — la Guadiana au lit desséché et pestilentiel, des soldats, des casernes, tels sont les agrémens de la capitale de l’Estramadure espagnole. Rien ne pouvait nous retenir à l’hôtellerie du señor Panseco (Pain-Sec), au nom tristement significatif. Grâce à un compagnon de route obligeant qui se rendait lui-même à Lisbonne, les préparatifs du départ furent bientôt faits, et le 4 août nous traversâmes au galop des mules les rues de Badajoz, prenant la coûte de Portugal. Lorsque, après avoir dépassé la poterne et les fortifications de la ville, nous commençâmes à rouler dans la plaine, je ne fus pas peu surpris de me trouver installé dans un coupé fort propre et de ne plus sentir ma tête ballottée se heurter aux parois de ma prison ; le zagal silencieux paraissait avoir oublié son répertoire de malédictions et de blasphèmes, qui en Espagne blessent parfois les oreilles les moins prudes. Déjà j’avais été frappé de la courtoisie du personnage galonné qui était venu nous aider à monter en voiture. Décidément cette impression première était bonne ; mon compagnon, à qui je fis part de mes observations, m’expliqua comment j’avais pu être trompé par mes renseignemens, l’Espagnol étant le peuple qui tient le moins à connaître le Portugal, et qui par le fait le connaît le moins.

Au milieu de la plaine qui de Badajoz s’étend jusqu’au pied d’Elvas, un ruisseau desséché et une borne séparent seuls les territoires des deux pays ; pas un douanier, pas un gendarme ne se présenta pour nous recevoir : au reste, l’institution de la gendarmerie est tout à fait inconnue en Portugal. Elvas nous apparut alors dans le lointain, s’élevant sur une colline à notre droite, entourée de ses bastions et de son aqueduc monumental ; à gauche, sur un mamelon, la citadelle et le fort de Santa-Luzia dessinaient leurs redoutes au-dessus d’une ceinture d’oliviers. La disposition de ces constructions en face de Badajoz est telle qu’elles paraissent fermer les portes du royaume, laissant à peine apercevoir au-dessus des murailles une ligne de blanches maisons auxquelles se mêlent la flèche d’une église et un bouquet de palmiers. En général, de quelque nature que soient les frontières d’un pays, fleuves ou montagnes, il existe une certaine zone dans laquelle se confondent la langue et les coutumes, une sorte de terrain neutre. Ici la plaine qui sépare les deux villes extrêmes n’offre ce caractère que jusqu’à un certain point. À peine arrive-t-on sur le territoire portugais que l’aspect du pays paraît se modifier ; la culture du maïs, exigeant un arrosage continuel, tranche par une fraîcheur relative sur les plaines à froment de l’Estramadure espagnole. D’ailleurs les échanges sont si rares entre ces populations qu’elles paraissent peu désireuses de se comprendre et gardent respectivement leur langue dans toute sa pureté, bien que les travaux de chemins de fer aient déjà opéré une certaine fusion.

Il ne faudrait pas toutefois juger l’entrée du Portugal comme des plus faciles. La route que nous suivions, comme toutes celles qui de ce côté viennent de l’Espagne, aboutissait aux portes d’Elvas. Là nous devînmes pour un instant la propriété du préposé à la garde des portes. On s’occupe fort peu, je dois le dire, des passeports ; pas une question indiscrète n’est adressée au sujet de la contrebande. En revanche, lorsqu’il s’agit de s’assurer que les voyageurs n’introduisent du tabac sous aucune forme, les tracasseries deviennent, insupportables. Ce n’est point le gouvernement qui exerce ici le rôle de fâcheux, c’est l’agent de la compagnie des tabacs. Moyennant la somme de 9 millions de francs par an, l’état afferme à une puissante société de capitalistes le monopole de vente de ce narcotique. Le public, livré à la royale société, doit accepter sans mot dire tout un système de surveillance qui souvent le met à la merci des intermittences de bonne ou mauvaise humeur d’employés faméliques. Cette tyrannie au bénéfice d’un monopole particulier a quelque chose d’odieux. Heureusement le Portugal est à la veille de voir disparaître cet état de choses ; une loi nouvelle tend à introduire une certaine liberté de vente qui, si elle n’assimile pas encore le tabac à tout autre produit, n’en est pas moins un véritable progrès et une heureuse innovation.

Au sortir d’Elvas, le Portugal se présente sans mélange. Le panorama et les coutumes espagnoles ont bien réellement disparu. Quatre chevaux fougueux ont remplacé les mules légères dans l’attelage de la malle-poste, conduite désormais par un grave cocher vêtu d’une livrée aux armes royales portugaises. À l’un des relais, je voulus aller sur l’impériale pour mieux jouir de l’aspect du pays et de la fraîcheur que le vent de la mer nous apportait déjà ; mon étonnement ne fut pas mince de me trouver sur le siège à côté d’un cocher, gros et gras Normand, qui entra immédiatement en connaissance et me narra son odyssée, Pendant la régence de dom Fernando, il était venu conduire des chevaux pour l’attelage de la malle ; séduit probablement par quelque brune Portugaise et à coup sûr par le vin du pays, il n’était plus reparti. Sa bonne humeur n’avait point souffert de ce changement de climat : elle avait pris, sous l’influence des rayons du soleil, des allures picaresques que relevait un langage de son cru à peu près incompréhensible à tout le monde : il affirmait que c’était du portugais. Au reste, le Français est généralement d’un sans-façon remarquable avec les langues latines ; au moyen de quelques terminaisons qu’il saisit au hasard, il les a tout de suite modifiées à son usage, et s’il n’est pas compris, il accuse beaucoup plus volontiers l’intelligence de son interlocuteur que sa propre ignorance.

La route que nous suivions ne laissait pas de place à l’ennui ; les relais se succédaient rapidement ; nous traversions des vallées fertiles et riantes ; nous gravissions des collines couvertes de chênes verts, d’oliviers et de vignes en fruit, tantôt égayés par une végétation luxuriante, tantôt saisis par l’aspect grandiose de rochers aux teintes rouges et grisâtres. Sur le bord du chemin étaient rangés des villages aux maisons blanches et propres entourées de leurs jardins. Lorsqu’aux dernières lueurs du jour apparurent au loin les murailles d’Estremoz, la ville de marbre, je me pris à trouver les journées d’août trop courtes. Cette promenade, qui n’avait plus rien, de pénible, développa en moi un ardent désir de faire connaissance avec la posada portugaise. Les chemins de fer vont enlever aux voyageurs tout motif de visiter cette ville, d’ailleurs peu intéressante. Il y a là cependant un estalagem (cabaret), tenu par un certain coutelier-barbier, vraiment digne d’être recommandé aux touristes que le hasard conduirait à Estremoz. Dans son arrière-boutique, à la lueur d’une lampe de forme antique, ce brave homme nous servit un repas composé de poule au riz, de filets de cochon de l’Alem-Tejo, accompagné d’excellens fruits et arrosé de très bon vin. J’avais enfin échappé à l’arrière-goût d’huile de ricin que partout l’on retrouve dans la cuisine espagnole, et je ne vis pas apparaître l’ombre d’un garbanzo (pois chiche). Lorsqu’il fallut payer, j’eus beau défigurer la noble langue castillane, je ne parvins pas à en faire du portugais. Mon patrão (hôtelier), employant le même procédé avec sa langue natale, ne put en faire de l’espagnol. Ce qu’il y avait de plus clair dans notre conversation, c’est que l’on demandait 480 réaux (126 francs environ) pour mon dîner, et je me révoltais. Mon compagnon de route, rentrant à ce moment, m’expliqua qu’il s’agissait de 480 reis (2 fr. 75 c). Il y avait avantage à s’entendre.

Jusque-là je m’étais peu occupé de mon compagnon de voyage, qui de son côté m’avait livré à l’initiative de mes observations personnelles ; mais, la froide brume de la nuit nous condamnant à nous enfermer dans l’intérieur de la voiture, quelques cigares dérobés à la surveillance des employés d’Elvas établirent bien vite entre nous l’intimité. Si je n’eusse connu le nom de mon interlocuteur et si son type national eût été moins accusé, j’aurais pu, à la façon dont il se servait de la langue française, me croire avec un compatriote. Il avait beaucoup connu la France autrefois ; mêlé à toutes les commotions politiques de son pays, il était venu à plusieurs reprises se réfugier sur cette terre hospitalière et en conservait un souvenir agréable. Il connaissait bien ses compatriotes, et me donna sur le Portugal toute sorte de notions utiles. À propos de l’embarras où je m’étais trouvé lorsqu’il s’était agi de payer mon estalageiro (maître du cabaret), « notre système monétaire, me dit-il, embarrasse en général beaucoup les étrangers, et il est assez compliqué en effet. » Alors il m’expliqua la valeur et l’emploi du reis ; j’appris ce que c’est que le vingtain, le pataque, le teston, le pinto, le cruzade ; il me montra ces monnaies, m’en indiqua les rapports ; ce fut un véritable cours de numismatique [1]. Arrivés à Montemor o Novo, nous nous arrêtâmes pour prendre du thé ; cette boisson asiatique, pour le dire en passant, est si fort en faveur parmi les Portugais, qu’on en retrouve l’usage jusque dans le plus petit hameau du royaume. Enfin à sept heures du matin la voiture s’arrêtait à la station de Vendas-Novas, d’où le chemin de fer du Sud devait me conduire à Lisbonne. La province que nous venions de traverser ainsi en courant est celle de l’Alem-Tejo, dont la réputation est assez fâcheuse. « C’est un pays désert et fiévreux, » m’avait-on dit. Ce que j’en avais vu ne répondait guère à cette peinture. L’Alem-Tejo m’avait au contraire paru gai et assez peuplé. Le chemin qui vient d’Espagne traverse, il est vrai, la partie la plus riche et la plus variée de cette province. Lorsque plus tard j’ai connu la région que parcourt le chemin de fer qui de Lisbonne se dirige vers Badajoz, la vue des charnecas (landes) désertes et marécageuses qui de Constantia s’étendent vers Elvas m’expliqua la triste renommée dont jouit le pays. Aux environs du Crato, par exemple, pendant l’été la nature entière semble grelotter de la fièvre ; les rares et misérables villages qu’on rencontre sont habités par une population étiolée, amaigrie, au teint jaune, aux grands yeux noirs et fixes, que décime la terrible terciana (fièvre tierce). J’avais eu le bonheur d’échapper à une si pénible impression pendant ma première course à travers l’Alem-Tejo, et je n’en avais gardé qu’un agréable souvenir en arrivant à la station de Vendas-Novas, que 55 kilomètres de parcours en chemin de fer séparent seulement du Barreiro, sur la rive gauche du Tage. Là, je ne pus me défendre d’une vive émotion à la vue du panorama grandiose qui se déroula tout à coup.

Devant moi, aux bords d’une rade immense sur la rive droite du Tage, Lisbonne s’étalait en amphithéâtre. Les collines, étagées en gradins, semblaient recouvertes de palais, dont les colonnes élégantes, sortant de massifs de verdure et de fleurs, se reflétaient dans les eaux. Pas un nuage ne ternissait le bleu du ciel. Les pieds de la ville venaient se baigner dans des vagues tranquilles qui, scintillant aux rayons du soleil, paraissaient lancer des flammes ; sur le vert de la mer se détachaient les teintes rosées d’une multitude de voiles triangulaires qui glissaient légèrement sur l’onde. Un bateau à vapeur vient attendre les passagers qu’amène le convoi pour leur faire traverser la rade ; je m’élançai sur le pont pour mieux jouir de ce spectacle. Tandis que le bateau fendait les eaux du fleuve, mon regard avait peine à embrasser cette multitude de perspectives de la blanche ville. Ici, vers la gauche, c’était le palais de Belem, qui se laissait entrevoir ; là, dans une échappée, entre deux collines, se montrait l’aqueduc d’Agoas-Livres ; sur un roc escarpé apparaissait la vieille citadelle de San-Jorge ; à mesure que j’approchais, les lignes se dérobaient ou se précisaient suivant les accidens du terrain. Bientôt apparurent les arcades gracieuses de la Praça de Comercio et son débarcadère majestueux ; j’aperçus Joseph Ier qui, du haut de son cheval, regardant le port, semble faire à l’étranger les honneurs de la capitale nouvelle que construisit son grand ministre, Sébastiaõ de Carvalho, marquis de Pombal, après que le tremblement de 1755 eut bouleversé Lisbonne. Ce Terreiro de Paço ou Largo de Comercio, comme on voudra l’appeler, avec ses monumens alignés, ses arcs de triomphe, sa statue équestre, produit un effet d’une grandeur incomparable. Les Portugais sont fiers à bon droit de cette place, qui serait le plus bel ornement de la capitale la plus splendide. En présence des quais silencieux, à la vue des eaux désertes, on se prend à évoquer le souvenir du passé, on regrette le temps où l’on arrivait au rivage après avoir parcouru les rues d’une véritable cité de navires, après avoir reconnu les pavillons des nations les plus lointaines, le temps ou sur le port se heurtaient affairés le nègre africain, l’Indien, le matelot de la Baltique et le Levantin.

Avant d’avoir pu me reconnaître dans la confusion du débarquement, je me trouvai, grâce à un obligeant douanier qui daigna me qualifier d’excellence, dans une voiture de la dernière originalité. C’était une sorte de cabriolet couleur jaune serin, haut monté sur ses roues, traîné par deux chevaux fantastiques, sur l’un desquels se tenait en selle un postillon dont les formes obèses se renfermaient à grand’peine dans une veste courte et une culotte de peau ; un chapeau impossible et des bottes de gendarme complétaient son costume. Je craignis un moment qu’un pareil équipage ne parût aux Lisbonnais trop excentrique. Cette machine avec son bruit de ferraille n’étonna cependant personne. Je traversai ainsi le quartier le plus riche, les rues les plus élégantes, la ville neuve, le Chiado : pas un des rares passans qui à cette heure de midi se cachaient sous leur parasol ne parut remarquer mon véhicule antédiluvien malgré le contraste de cette vieillerie carnavalesque avec les élégantes voitures de place qui sillonnaient autour de moi les rues de Lisbonne.


II

Avant mon entrée en Portugal, j’avais lu tout ce qui avait pu être écrit sur ce pays, et je m’étais fait un petit royaume constitutionnel de fantaisie. Arrivé à Lisbonne, à peine reposé, mon premier soin fut de chercher la ville que j’avais rêvée, et, pour mieux préciser mes idées, j’ouvris un honnête guide du voyageur. Mes yeux et ma pensée furent bientôt à tout autre chose. La nouveauté de l’entourage me captivait ; la propreté de l’installation à l’hôtel d’Italie, où j’étais descendu, me faisait éprouver un sentiment de bien-être auquel les hôtels de Madrid ne m’avaient guère habitué. Au reste, contrairement aux idées reçues, les hôtels portugais sont d’une propreté qui n’a rien de péninsulaire. En me balançant sur un fauteuil de jonc à bascule, je voyais d’un côté le mouvement de la foule sur la place de Loreto, tandis que d’un autre côté mon regard rencontrait dans la rade le triste Vasco-da-Gama, vieux vaisseau désemparé dont le nom seul rappelle une période glorieuse de l’histoire portugaise. Je ne sais plus où j’en étais lorsqu’un joyeux carillon partant de toutes les églises, et elles sont nombreuses, vint troubler toutes mes idées. Jetant alors au vent mon guide et mon érudition, je m’élançai dans les rues de Lisbonne.

Je sortis, conservant le nom de l’hôtel et de la place sur laquelle il se trouvait. Mon vagabondage aurait pu devenir pénible, si je m’étais livré à la reconnaissance de toutes les rues qui vont s’étageant sur les sept collines, car la capitale portugaise, en cité qui se respecte, est construite sur sept collines tout comme la vieille Rome. Devant moi s’élevaient par des pentes raides les rues qui forment la ville haute ; je préférai descendre vers le fleuve, parcourant les gradins de cet amphithéâtre. Le mot de gradins est ici d’ailleurs fort bien appliqué et donne une idée assez exacte d’une disposition générale où les escaliers abondent. À chaque pas, une église, un hôtel, un palais, venaient me rappeler que Lisbonne est la capitale d’un peuple qui à une autre époque posséda les plus riches comptoirs de l’Inde et de l’Amérique. La ville, construite à l’aide d’une sorte de marbre grossier, conserve une apparence de nouveauté extraordinaire ; à peine si le temps accuse un peu la teinte rose ou orangée de cette pierre, qui ne tarde pas à prendre des reflets miroitans. Descendant ainsi au hasard, je me trouvai tout à coup dans le damier de la ville neuve.

Sur les bords du Tage, entre deux collines, le marquis de Pombal, après le tremblement de terre de 1755, « enterrant les morts et pensant aux vivans, » construisit une cité nouvelle. Établissant d’abord à l’endroit le plus favorable le Terreiro de Paço (esplanade du palais), il disposa autour de cette place les édifices destinés aux administrations publiques, et au milieu de ce rectangle il éleva la statue du roi Joseph Ier, son maître. Ce centre établi, de larges rues, bien droites, bien nivelées, divisèrent le terrain en quartiers formant un damier à peu près exclusivement occupé par le commerce. L’uniformité massive des constructions de cette partie de la ville ne manque pas de grandeur. On respire d’ailleurs un air si pur dans ces vastes artères lorsque souffle la brise, que l’on pardonne volontiers sa fantaisie théâtrale au grand marquis, comme on l’appelle. De temps en temps, pour me guider, j’interrogeais un passant qui, sans me comprendre, me donnait des indications que je ne comprenais pas davantage, et j’avançais toujours. C’est ainsi que j’arrivai au Rocio, grande et belle place rectangulaire à l’extrémité de laquelle on aperçoit le théâtre de dona Maria, dont la colonnade ionique est de l’effet le plus gracieux. Enfin, remontant vers le centre, je reconnus le Chiado avec ses boutiques somptueuses et sa population de désœuvrés aristocratiques. Une seconde excursion aussi aventureuse que la première me conduisit un autre jour dans la ville haute, à Buenos-Ayres, au paseio da Estrella, au palais das Necessidades, où résidait la famille royale. Sans cesse montant ou descendant, je m’arrêtai enfin devant une sorte de parterre étage dont la végétation tropicale paraît étonnée de se trouver ainsi suspendue au-dessus du toit des maisons, qu’on aperçoit en bas, tandis qu’en face on voit se dresser la noire forteresse de San-Jorge. J’étais à San-Pedro d’Alcantara, le jardin des rendez-vous. Cette fois je dus avoir recours à un gallego (commissionnaire espagnol) pour m’aider à me retrouver.

En voyage, le hasard est toujours le meilleur des guides. Dans l’hôtel où il m’avait conduit, je me trouvai entouré, dès le premier jour que je descendis à la salle à manger, de Portugais à la conversation desquels je ne comprenais mot. L’occasion était merveilleuse pour me forcer à apprendre un idiome qui m’était devenu indispensable. Je prêtais déjà une oreille attentive lorsque, reconnaissant à je ne sais quoi ma nationalité, tous ces convives continuèrent en français leur causerie. Du premier coup je me trouvais en pleine société lisbonnaise. Les hommes réunis autour de cette table étaient tous des députés, des pairs du royaume, des magistrats, des officiers et des écrivains. Le caractère de cette réunion ne laissa point de me surprendre. Je ne m’attendais guère à entendre à Lisbonne la langue française maniée d’une façon aussi gauloise, et certes ce n’est pas dans une salle d’hôtel que j’eusse cherché l’élite de la société. Ce n’était point cependant un fait isolé, comme je m’en assurai plus tard : le Portugais aime la vie extérieure ; le foyer, à vrai dire, est si peu nécessaire sous un pareil climat. Il n’est pas jusqu’au grand seigneur qui ne déserte son palais blasonné pour venir parfois s’établir à l’hôtel ; il y rend ses visites, il les y reçoit, et s’y crée des habitudes ; l’étranger le trouve là presque en famille, discutant ses affaires. On pourrait craindre d’être venu par mégarde déranger une réunion intime, on s’aperçoit que l’on n’est qu’un convive de plus. Pendant la journée, tout ce monde se disperse ; les uns consacrent quelques instans, le moins qu’ils peuvent, à leurs occupations ; les autres, parcourant les groupes du Chiado, écoutent les nouvelles politiques, la chronique scandaleuse, et le soir venu chacun apporte son contingent d’anecdotes. Le repas terminé, les cigares s’allument, la causerie continue sur l’événement du jour, sur le livre à la mode, pour aller se terminer, suivant la saison, dans les bosquets du paseio publico, au théâtre San-Carlos ou dans les salons du Gremio litterario, toujours hospitaliers. à l’étranger. Partout, pour exciter sa verve, le Portugais trouvera les tièdes haleines de la nuit, le parfum des fleurs, la musique et l’œil noir ; l’œil noir joue surtout un grand rôle à Lisbonne. Si la femme, avec sa taille replète, son visage rond, sa lèvre épaisse, son. nez large, son teint olivâtre set ses cheveux abondans, mais un peu crépus, n’est pas ici un type de beauté incontestable, il faut ajouter que nulle femme au monde ne possède l’œil brillant et noyé de la Portugaise en général et de la femme de Lisbonne en particulier. Dans nos capitales affairées, le mélange des classes est beaucoup plus apparent que réel ; le voisin que l’on coudoie pendant longues années reste un indifférent. À Lisbonne, nul n’est jamais affairé, le temps est de peu de valeur ; tout le monde se connaît, le voisin, quel qu’il soit, devient presque un ami, on vit à ciel ouvert. Le secret n’est pas chose facile avec de pareilles gens ; aussi une franche bonhomie est-elle le caractère principal de cette société. On se tromperait fort néanmoins si dans cette confusion des classes et des rangs on cherchait une familiarité vulgaire. L’étranger, ignorant la langue et les coutumes, ne voit dans les désignations fréquentes d’excellence et de seigneurie qu’une sorte d’emphase puérile ; ces expressions courtoises ne servent en réalité qu’à remplacer des lignes de démarcation blessantes pour les susceptibilités locales. Ces mœurs ne s’expliquent-elles pas d’elles-mêmes quand on remarque la liberté d’allures que la famille de Bragance a conservée dans la foule ? Que de fois dans les promenades n’ai-je point vu le roi dom Fernando entouré de ses fils, sans se gêner et sans gêner personne, venir participer aux plaisirs du public, se mêlant aux groupes, arrêtant au passage l’artiste ou l’écrivain pour lui adresser un éloge ou lui donner un conseil ! Rien ne désigne le prince ici, et dans cette cohue gentilshommes et commerçons savent marquer le respect qu’ils doivent au souverain.

La vie portugaise, observée de près, a trois centres d’action principaux, et comme trois métropoles qui répondent à des ordres d’idées différens. Lisbonne, c’est la politique, la littérature ; Coïmbre, l’étude ; Porto, le commerce. Des aptitudes et des penchans si divers, consacrés par le temps, ont donné à chacune de ces trois villes son type caractéristique. Sans doute tout cela se mêle dans une certaine mesure : Lisbonne participe du mouvement commercial tout autant que Porto se livre à la littérature et à la politique ; néanmoins le caractère particulier est assez marqué pour qu’il ne soit pas possible de le méconnaître.

En dehors de son passé, Lisbonne était la ville la plus propre à devenir le centre de l’action politique en Portugal, en ne tenant même pas compte de sa situation géographique exceptionnellement favorable. L’alfasinho (c’est ainsi que l’on désigne le Lisbonnais à cause de son goût pour la laitue, alfase), l’alfasinho, dis-je, est d’une nature douce, un peu nonchalante et obéissante ; libéral par tempérament, les violentes idées révolutionnaires ont peu de prise sur lui. Une seule fois, le 9 septembre 1836, il prit l’initiative d’un véritable mouvement ; en toute autre occasion, son effervescence ne s’est guère élevée au-dessus des proportions d’une bernarda, espèce d’émeute dont nul ne veut accepter la solidarité. Or dans ces bernardas les premiers excès sont eux-mêmes des caïmans, et si le sang coulait au milieu de ces luttes où se débattaient les destinées du pays, l’opinion publique s’employait aussitôt à calmer les haines, Tandis que dans des circonstances analogues l’Espagne offre l’exemple de sanglantes exécutions, les places de la capitale portugaise depuis 1834 n’ont point vu se dresser l’échafaud politique.

Voyez ce qui se passe dans les périodes les plus tourmentées qu’ait eu à traverser ce royaume depuis qu’il est rendu à lui-même, au lendemain de la révolution de septembre 1836 par exemple. Au milieu de ces orages, dans un faubourg de Lisbonne, s’était ouvert un club, le club des Camilles. Là se donnaient rendez-vous les élémens les plus fougueux de la capitale. José Estevao Coelho de Magalhaès, jeune député (il avait alors vingt-huit ans), qui maîtrisait la foule, faisait partie de cette réunion. Un jour il entre dans la salle au moment où l’un de ces énergumènes qui sont de tous les pays proteste, en brandissant un poignard, qu’il faut en finir avec la reine. Indigné de ce langage, le jeune tribun s’élance vers l’orateur, le saisit au collet, le précipite de son tréteau en lui jetant ces mots : « Tais-toi, misérable ! Si dans ces murs tes paroles infâmes pouvaient trouver un écho, je m’éloignerais pour toujours d’une tourbe d’assassins ! » Voilà le tribun portugais que la foule applaudissait ; mais si, dans la salle de San-Bento, où se réunissent les députés, les trembleurs essaient de légitimer leurs répressions en évoquant les fantômes de Robespierre et de Marat : « Que parle-t-on de Robespierre et de Marat en Portugal ? répond-il ; de pareils monstres ne naissent point sous notre ciel. » Voilà le député libéral et le véritable interprète des mœurs politiques de ses concitoyens. Ce caractère lisbonnais, doux et conciliant, semble avoir longtemps été méconnu par le pouvoir. De 1838 à 1851, on ne trouve que la compression à opposer à sa verve ; les révolutions l’ont rendu railleur. Une sorte de gamin de Lisbonne, le gaiato, issu de toutes ces convulsions, étouffa sous le ridicule toutes les administrations que l’influence étrangère faisait éclore à une certaine époque sans leur donner de force réelle. Rien ne peint mieux cette humeur qu’une lettre satirique écrite par l’un de ces railleurs à son compère de Porto ; il décrit le costume d’un ministère nouveau-né au moment où, dans une cérémonie grotesque, on va lui donner le baptême politique. «… Il est vêtu d’une robe de satin allemand couleur réaction, d’une ceinture de taffetas Morning Chronicle frangée de discours Brougham ; il est coiffé d’un bonnet de bulles pontificales doublé.de canons ultramontains et brodé d’une loi sur la liberté de la presse découpée en bandes étroites ; ses bas français sont du dernier goût… Voici venir la nourrice de ce jeune rejeton. C’est une dame vieille, maigre, décolorée et un peu sale que dona Fazenda publica (trésor public) ; mais soyez sans crainte, malgré son délabrement, elle est bonne nourrice : elle en a tant allaité de ces enfans qu’un fringant lord anglais, grand coureur de ruelles (enamorante), répand de par le monde !… » Telle était la façon dont le Lisbonnais se vengeait de ses gouvernans, qui prétendaient le tenir en tutelle ; mais que le pays retrouve sa liberté, la raillerie disparaît aussitôt, les colères se calment, et la royauté regagne sa popularité un instant compromise.

Dès mon arrivée, j’avais eu la bonne fortune de connaître à Lisbonne un homme dont la mort fut vivement regrettée l’année dernière, M. R. Nógueira Sóares. C’était un savant magistrat qui s’était créé, comme jurisconsulte, une place distinguée à la chambre des députés. Il était beau parleur, observateur original, et il aimait à faire part de ses observations. Ses causeries m’initièrent plus d’une fois au mouvement des groupes politiques qui président aux destinées de ce pays. Il trouvait d’ailleurs en moi l’auditeur le plus complaisant. «… Vous aurez beaucoup entendu parler de concussion et de corruption en Portugal, me disait-il. Nous sommes ainsi faits ; nous ne pouvons supporter un adversaire qui gêne nos vues ambitieuses ; nous sommes toujours prêts à exagérer les défauts de nos ennemis. Je ne sais ce qu’il y a de vrai au fond de ces accusations, mais tenez pour certain que corrupteurs et corrompus se retirent pauvres du pouvoir après avoir mené une vie plus que modeste, s’ils n’ont pas de fortune personnelle. Nous sommes souvent insuffisans, et de cela nul ne veut convenir, tout le monde se croyant appelé aux plus hautes destinées. » Un jour, il m’expliquait à peu près en ces termes les transformations successives des partis.

« En 1834, dom Pedro, régent au nom de sa fille, après avoir expulsé dom Miguel, son frère, établit définitivement la monarchie constitutionnelle et dote le Portugal d’une charte. Les chefs militaires, amis personnels du régent, et les timides se serrent autour de ce pacte fondamental, formant une sorte d’oligarchie puissante désignée sous le nom de parti chartiste. En effet, pour ce parti, la charte telle que l’avaient conçue le régent et ses auxiliaires était le dernier mot du progrès. Pendant la lutte, au milieu des dangers, s’étaient déjà manifestées des tendances plus hardies, et le groupe qui s’intitulait progressiste montrait qu’il ne voulait point s’arrêter au début. Un mouvement qui eut lieu en septembre 1836 donna le pouvoir à ces derniers. Manoel Passos, leur chef, investi d’une sorte de dictature volontairement reconnue, fut chargé de la direction des affaires, et cette fraction devint le parti septembriste. Trop fier pour plier devant les exigences des siens, Passos se vit bientôt menacé de toutes parts, obligé de réprimer une conspiration des maréchaux, qui entourèrent la reine à Bêlera. Il finit par se retirer en 1838, abreuvé de dégoûts. Soutenus par la bienveillance de la reine, les chartistes allèrent peu à peu recouvrant le terrain que perdaient les septembristes, jusqu’au jour où Costa-Cabral, levant le masque en 1842, s’empara violemment du pouvoir et transforma l’ancien parti conservateur en parti cabraliste. Les septembristes, abandonnant cette désignation trop précise qui leur créait des obstacles, reprirent celle de progressistes, et poursuivirent ironiquement leurs adversaires du nom d’ordeiros, de ordem (ordre), comme si l’ordre de la rue fût devenu leur unique et suprême idéal. Cela dura jusqu’en 1846, époque où la révolution se relève, s’organise fortement en junta de gouvernement, et s’établit à Porto sous la direction de José da Silva Passos, le frère de dom Manoel, esprit fin, énergique, habile à manier les masses, et du comte das Antas, vieux soldat de la liberté, défenseur fidèle de dona Maria. Autour de ceux-ci accourent les progressistes et tout ce qu’il y a de jeune dans le pays, pour vaincre la réaction. La lutte s’engage entre la junta de Porto, que soutiennent un certain nombre d’officiers-généraux, et le gouvernement de Lisbonne, qui a pour défenseur le général Salldanha. Il fallut, vous le savez, une intervention de la France, de l’Angleterre et de l’Espagne pour mettre fin à cette guerre civile. Le gouvernement progressiste de Porto disparaît alors ; mais la nation entière reste profondément atteinte de cette victoire. Les chartistes, demeurés maîtres du terrain, voient chaque jour le pouvoir glisser de leur main, l’impopularité les accable ; on sent partout qu’il faut chercher le salut dans la liberté. C’est en vain que le comte de Thomar, expulsé pendant les premiers momens de la lutte en 1846 et rentré au pouvoir depuis, cherche à réprimer cette aspiration ; le terrain est miné sourdement sous ses pieds. Tout à coup, en 1851, Saldanha, devenu maréchal et duc, par une de ces évolutions si nombreuses et si imprévues dans sa carrière, lève le drapeau contre le gouvernement cabraliste ; les esprits étaient disposés à la lutte, le comte de Thomar est emporté. Singulier mouvement que celui-là ! Costa-Cabral, de révolutionnaire devenu comte de Thomar, représentait l’idée d’autorité. Mettant une intelligence peu commune et une décision prompte au service d’une ambition sans bornes, il était devenu le partisan de l’immobilité ; son caractère souple et énergique s’était emparé de l’esprit de la souveraine, il se jouait des obstacles, renversait les lois, et lorsque son pouvoir paraissait inattaquable, il tombait tout à coup, abandonné de tout le monde, devant un révolutionnaire qu’il avait fait duc et maréchal, tour à tour gentilhomme favori de Jean VI et de Pedro IV, prêt à mettre son épée au service de tous les partis, grand seigneur à tête folle. Qu’était-il donc arrivé à Saldanha ? Après avoir secondé le parti chartiste en 1846, il était à son tour persécuté par ceux qu’il avait servis, et il entrait en campagne pour renverser le gouvernement. Ce duc est véritablement un personnage original dans l’histoire de nos variations portugaises ; gâté par tout le monde, il s’est laissé prendre aux caresses de tous, et il a fini par nous faire payer fort cher ses services. Cependant, lorsque, démêlant à travers le trouble général les besoins et l’instinct vrai du pays, il convoqua autour de lui tous les hommes libéraux, quelle que fût leur origine, en les appelant à concourir au bien public, il effaça plus d’un tort. Le mouvement de 1851 ne prit pas le titre pompeux de révolution, il s’appela régénération ; cette désignation n’était peut-être pas moins prétentieuse ni moins vague, mais elle indiquait des tendances généreuses. Le parti progressiste, qui était tout entier dans le mouvement, qui avait le premier répondu à l’appel du maréchal, subit alors une décomposition nouvelle. Les uns, se ralliant autour de Rodrigo da Fonseca Magalbaès, Almeida Garrett et Fontes Pereira de Mello, prennent le nom de progressistes régénérateurs, les autres, marchant sous les inspirations du marquis de Loulé [2] et de José Estevao, restent attachés aux traditions septembristes, et s’appellent progressistes historiques. Voilà en quelques mots les évolutions de notre monde politique. »

Le Portugais ingénieux et sensé qui me donnait ces détails sur l’histoire récente de son pays s’en prenait aux hommes aussi bien qu’aux événemens. « Le Portugal serait aujourd’hui, disait-il encore, dans la période la plus brillante de son libéralisme, s’il avait une tête. La mort de Rodrigo da Fonseca Magalbaès fut une grande perte ; il était cette tête [3]. Son esprit fin et pénétrant saisissait une situation du premier coup d’œil, sa repartie prompte et mordante séduisait plutôt qu’elle ne blessait ; il aimait à voir la jeunesse s’élever autour de lui ; sa prudence et son tact écartaient les aventures du chemin de ses jeunes collègues, dont il rassemblait les forces pour les diriger vers un but utile. Plusieurs fois ministre chartiste, il ne se révéla vraiment comme homme d’état que lorsqu’il prit en 1851 le ministère de l’intérieur. Auprès de ce chef qu’on n’a pas remplacé avait grandi M. Fontes Pereira de Mello. Tour à tour ministre des finances et des travaux publics, une première fois de 1851 à 1856, une deuxième de 1856 à 1861, M. Fontes Pereira fut moins heureux dans son second passage aux affaires que dans le premier ; il n’avait plus alors pour le guider la main habile de Rodrigo da Fonseca. C’est un administrateur habile et honnête, mais paresseux ; il excelle à présenter sous une forme séduisante les questions les plus arides, mais il plaît sans dominer. M. Cazal Ribeiro est une vigoureuse intelligence, et nos finances doivent beaucoup à son initiative. Parmi les hommes de la régénération, il faut encore nommer MM. Serpa Pimentel, Martens Ferrâo. Le marquis de Loulé, grand seigneur de race (il appartient à l’une des plus vieilles familles de Portugal) et libéral de tradition, ne dirige ni ne domine le parti historico-progressiste, dont il est devenu le chef ; mais il lui prête l’appui de sa faveur au palais. Le marquis n’est pas orateur. On lui fait difficilement aborder la tribune ; s’il s’y décide, il n’abuse jamais des momens de la chambre : il prononce à peine quelques phrases. Sa nonchalance est proverbiale et souvent compromettante ; il rachète ce défaut par un bon sens naturel qui n’est pas sans valeur. Au fond, si personne ne compte sur le concours de son activité, tout le monde l’estime. »

Tels sont les traits principaux de conversations qui souvent se prolongeaient très avant dans la nuit. Une figure se détachait parmi ces personnalités que mon aimable interlocuteur faisait passer devant moi : c’était José Estevao Coelho de Magalhaès. On le disait et il se proclamait lui-même progressiste historique. En réalité, il échappait à tout classement ; il était libéral et souffrait avec peine les compromis politiques ; il conserva toujours une grande indépendance de mouvement, prenant pour seul guide les intérêts de la liberté. C’était avant tout un homme de tribune, qui pendant vingt ans tint le pays sous le charme de sa puissante parole. Il mourut en novembre 1862 dans toute la force de son intelligence. Il était né en 1808 sur les bords de la mer, dans la petite ville d’Aveiro. Sa vie fut des mieux remplies. Député à vingt-huit ans, après avoir passé les premières années de sa jeunesse dans les camps, il devint avocat, professeur à l’école polytechnique, journaliste et lieutenant-colonel d’artillerie. On eût dit que sa nature bouillante se jouait au milieu de travaux si divers. Tout était permis à cet enfant gâté : l’adversaire qu’il avait vaincu à la tribune venait chercher une consolation dans le charme de sa causerie. Sa mort imprévue (il avait cinquante-quatre ans) fut un coup de foudre. Pour honorer la mémoire de cet éminent Portugais, dom Luiz Ier voulut être le parrain du dernier de ses enfans, né peu après sa mort. Sans doute il existe encore des personnalités saillantes dans la famille politique portugaise ; celles dont je viens de parler sont les plus frappantes qui soient restées dans mes souvenirs.

Il y a quelque chose de remarquable et d’heureux dans cette nation aux destinées aujourd’hui si modestes : c’est l’accord qui existe presque toujours entre le prince qui la dirige et les circonstances au milieu desquelles il agit. Faut-il reconquérir le trône de sa jeune fille, Pedro IV, renonçant à son empire du Brésil, arrive en Europe, et tous ceux qui aspirent à un avenir meilleur viennent se ranger autour de ce prince d’humeur et de physionomie chevaleresques. Le trône est reconquis après d’héroïques efforts ; mais au lendemain de la victoire cette nature de soldat droite et forte ne semble guère propre à diriger les premiers pas des Portugais dans la voie du régime constitutionnel. La mort de dom Pedro appelle au trône sa fille, jeune princesse de quinze ans. C’est à dona Maria II qu’échoit la tâche difficile d’organiser la nation, et dona Maria se trouve précisément la personne la plus capable d’entreprendre et de réaliser avec décision et fermeté cette organisation. Le caractère entier et fier de cette princesse se révélait dans sa puissante nature. À chaque pas, elle avait à dompter ces personnalités bruyantes élevées dans les camps ou dans les orages d’une période de combats ; son courage ne lui fait jamais défaut. Entourée de dangers de toute sorte, elle ne faiblit point. « C’était une femme redoutable, me disait un de ses ennemis, et contre elle la lutte n’était point possible. » Tout en refusant de seconder les vues audacieuses de quelques-uns de ses sujets, elle n’abandonnait pas l’espoir de mettre en pratique les idées de son père, et, secondée par son mari Ferdinand, duc de Saxe-Cobourg, elle élevait autour d’elle une génération de princes qui assuraient l’avenir de la liberté et de la monarchie.

L’ordre rétabli, les passions se calmant, une ère nouvelle semblait s’ouvrir pour la reine dona Maria, lorsqu’elle mourut à l’âge de trente-quatre ans. Cette mort éteint les dernières haines. Le roi-époux, dom Fernando, devient régent, et son passage au pouvoir suffit pour faire apprécier les qualités de son esprit. Une sorte d’impopularité inexplicable aujourd’hui semblait avoir frappé ce prince. Il lui suffit d’être lui-même pour diminuer les préventions. Caractère conciliant et modeste, faisant bon marché des humiliations qu’il avait eu à supporter, il s’appliqua à guérir les dernières blessures des discordes civiles. Sa conduite fut telle que son fils dom Pedro atteignait sa majorité entouré d’une faveur populaire qu’il devait à la sage administration de son père. Ce prince, dont les qualités avaient brillé au pouvoir d’un si vif éclat, rentrait dans l’ombre respecté de tous. Il s’agissait de réorganiser les forces de la nation, et, puisque l’ère des luttes était close, d’inaugurer une ère de travail que l’on n’avait guère connue jusque-là. Pedro V prit son rôle au sérieux ; il se croyait personnellement responsable du bonheur de ses sujets, et le sentiment de cette responsabilité donna de bonne heure à sa physionomie une expression triste et grave. Dès le premier jour de son règne, il se mettait à l’œuvre, examinant toutes les affaires, s’arrêtant de préférence à celles qui intéressaient l’avenir de la jeune génération. Dans le silence du cabinet, il s’appliquait à étudier le pacte fondamental pour faire tout le bien qui dépendait de son pouvoir, sans dépasser ses droits constitutionnels, étonné plutôt qu’irrité parfois de trouver quelque défiance là où l’adhésion la plus chaleureuse devait se montrer. Le jeune souverain n’était préoccupé que des devoirs de sa position ; c’est à ce sentiment sans doute qu’il faut attribuer chez un roi pacifique le penchant secret qu’il avait pour la vie militaire ; on eût dit que la vie d’abnégation du soldat le tentait. Esprit irrésolu, hésitant, il aimait néanmoins à se mettre en face des problèmes les plus hardis de l’avenir, raillant parfois, dit-on, la timidité de ses ministres et prenant avec eux comme citoyen les libertés que l’on refusait au souverain. Jamais il ne se reconnut le droit de disposer de la vie d’un homme, cet homme fût-il coupable aux yeux de la loi. Aucune exécution capitale n’eut lieu sous son règne.

Dom Pedro avait déjà vu tomber autour de lui sa mère et une épouse qu’il aimait. Un jour, après une tournée pénible qu’il venait de faire dans l’Alem-Tejo (ses excursions dans les provinces n’étaient pas de simples voyages d’agrément), il se sentit frappé, et le prince, que la fièvre jaune avait respecté lorsqu’en 1855 il parcourait les hôpitaux entouré de tous les siens, mourut d’une maladie contractée dans l’accomplissement de son devoir. Le peuple, égaré par de sourdes rumeurs, ne voulait pas croire à une mort naturelle à personne ne songea dans ce premier moment à la terrible influence des fièvres de l’Alem-Tejo. Le frère de dom Pedro, dom Luiz Ier, apparut à ce peuple attristé comme une consolation. Son rôle était facile, il n’avait qu’à se laisser aller au flot de la popularité. Tout devait lui réussir. Son caractère expansif formait un contraste frappant avec la mélancolique figure de son prédécesseur. Destiné dès son enfance à la vie du marin, il devait à son éducation cette franchise d’allures qui séduit la foule. On lui demandait de se marier au plus vite pour assurer l’avenir de la monarchie, et pendant que les politiques s’en allaient lui cherchant une compagne, il fixait lui-même son choix sur la petite-fille de Charles-Albert, associant ainsi les destinées de la maison de Bragance à celles de la maison de Savoie, comme s’il eût voulu donner à ses sujets un nouveau gage de son libéralisme.

C’est par des qualités si diverses que la nouvelle dynastie s’est affermie sur le trône, et l’union de ces princes avec la nation portugaise s’est si bien resserrée que pas un danger désormais ne semble menacer les destinées de cette famille. Lorsqu’au mois de novembre 1863 dom Luiz Ier voulut présenter à ses provinces du nord la mère du prince royal nouveau-né, la jeune Italienne put voir de ses propres yeux combien elle était elle-même une espérance pour le peuple.


III

Pour connaître sous tous ses aspects la vie portugaise, c’est à Coïmbre et à Porto, la ville universitaire et la ville marchande, qu’il faut aller après le séjour de rigueur à Lisbonne. Grâce aux soins du roi dom Fernando pendant sa régence, la route de Lisbonne à Coïmbre et à Porto est desservie par des malles-postes qui sont presque somptueuses avec leurs armoiries royales et leurs fougueux attelages de chevaux anglais ou normands. On traverse Caldas da Reinha, renommée par des eaux sulfureuses qui attirent beaucoup de danseurs et quelques malades ; Alcobaça, dont le monastère a été si célèbre ; Leiria, qui montre encore les ruines du château du roi Denis, o rey lavrador (le roi laboureur), et on arrive à Coïmbre après vingt-quatre heures d’un voyage agréable. J’avais dans cette excursion deux compagnons de route, un Anglais de très haute taille, désespéré de ne pouvoir pénétrer dans la voiture son chapeau sur la tête, et un jeune étudiant de l’université, bachelier de fraîche date. Le jeune Portugais nous donna plus d’un détail curieux sur son pays, et si le flegme questionneur de l’insulaire ne l’eût déconcerté, il nous en eût dit bien davantage. S’agissait-il des couvens à la vue d’Alcobaça : « Combien y en a-t-il en Portugal ? demandait aussitôt l’Anglais. Quel est le nombre des moines, des nonnes ? quelles richesses possèdent les monastères ? » En traversant certains villages, l’aspect maladif et fiévreux de la population nous frappa. Voici ce que nous dit à ce sujet le jeune Portugais : « Ces contrées étaient autrefois très saines ; mais on a eu l’idée de nous persuader que le Portugal payait sous forme de riz un fort tribut à l’étranger. Vous aurez déjà remarqué notre goût national pour le riz. Aussitôt des rizières furent cultivées ; quelques personnes ont ainsi réalisé de gros bénéfices, et nous n’achetons plus de riz à l’étranger. Désormais il ne nous reste qu’à exporter nos fièvres. — Combien dépensez-vous en quinine ? demanda l’Anglais. — Je n’en sais rien, répondit l’étudiant ; je sais seulement que le gouvernement nomma, il y a quelque temps, une commission chargée de lui faire un rapport sur l’influence hygiénique de la culture du riz. La commission parcourut de loin et vite les localités infectées, revint à Lisbonne, et écrivit un gros livre que personne ne consulte. »

À Coïmbre, je me séparai de mes deux compagnons de route, qui ne devaient s’arrêter qu’à Porto. Bâtie sur les bords du Mondego, au penchant d’une colline, Coïmbre est, comme presque toutes les villes portugaises, disposée en amphithéâtre. Le voisinage des belles carrières de calcaire qui se trouvent dans la gandara de Porthunhos lui a valu sans doute l’air monumental qui la distingue ; cependant la première impression que produit la ville est, à vrai dire, pénible. De tous côtés apparaissent de grands édifices délabrés à demi vides, transformés en casernes ou autres établissemens : ce sont les restes d’une vie monacale disparue. Il serait difficile aujourd’hui de compter tous ces cloîtres ; mais si les moines, les frères et sœurs de tous les ordres et de tous les costumes ont quitté Coïmbre bien malgré eux, la gent écolière est restée, et cela suffit pour donner à la ville un aspect très caractéristique. Un climat doux et salubre, les plaines fertiles, les montagnes pittoresques et les vallées verdoyantes qui entourent la cité universitaire doivent puissamment contribuer à développer l’imagination de ses jeunes habitans. Le roi Denis, qui fonda l’université, n’eût pu choisir pour cet établissement des conditions plus favorables. L’étudiant est chez lui à Coïmbre, et sa souveraineté n’est guère contestée ; la batina et la capa remplissent les rues de façon à en faire disparaître tout autre costume. Ce vêtement, introduit jadis par les jésuites, est peu en harmonie, il faut en convenir, avec l’humeur turbulente du jeune âge ; il se compose principalement d’une longue soutane noire, la batina, et d’un collet noir, la capa. Des bas de soie noire, des souliers à boucles et une sorte de long bonnet noir dans lequel on enferme des livres, complètent ce costume de séminariste. C’est dans la ville haute, autour de l’université, que l’étudiant réside avec ses maîtres ; il a bien voulu abandonner la ville basse, les bords du fleuve aux artisans, aux foutricos, comme il les nomme. Lorsqu’il daigne descendre de ses hauteurs, c’est pour corriger un rebelle de son royaume ou pour rosser le guet. L’étudiant est toujours prêt à livrer bataille.pour maintenir sa suprématie. C’est un voisinage incommode que celui de ces ministres, de ces magistrats en herbe ; mais l’ardeur enthousiaste de cette jeunesse a bien aussi son côté intéressant. N’est-ce pas elle qui a, élevé presque à la hauteur d’un culte un des plus poétiques souvenirs du Portugal ? C’est à Coïmbre, on le sait, sur les bords du Mondego, que Camoëns a placé la scène du dramatique épisode d’Inès de Castro. Enfermée au couvent de Santa-Clara, la jeune fille confiait ses messages amoureux au courant d’un ruisseau que l’on nomme la Fontaine des amours. C’est dans la Quinta das lagrimas, le jardin des larmes, que le royal amant dom Pedro attendait les déclarations brûlantes de la recluse. Ce lieu est devenu la promenade habituelle des jeunes étudians, et plus d’un poète moderne de la Lusitanie a trouvé sous les cèdres séculaires de la Quinta ses plus fraîches inspirations.

On dit que l’enseignement de cette université serait susceptible d’améliorations, je le croirais volontiers ; mais quand cette question s’agite, la discussion porte beaucoup moins sur le mérite des méthodes que sur les franchises de l’élève et les droits du maître. Le professeur qui dispose d’une grande autorité se montre-t-il sévère avec ses disciples, on crie à la réaction, l’académie entière s’émeut aux récits des mésaventures d’un camarade, le mécontentement de la jeunesse est signalé au recteur, et celui-ci n’a plus qu’à déguerpir. Coïmbre, comme toutes les villes en Portugal, possède un grand nombre de journaux ; ceux-ci prennent fait et cause dans le débat, et la guerre s’allume, s’il y a résistance. Ces querelles cependant sont de peu de durée, on finit toujours par s’arranger en famille. Pour réformer d’ailleurs, il faudrait sévir. Sévir ! mais ce serait provoquer une révolution : professeurs et parens se soulèveraient contre l’audacieux qui oserait prononcer une telle parole. Coïmbre est pour tous le souvenir des folies d’hier, c’est la ville où s’est passé le beau temps de la jeunesse. Combien de générations ont pris leurs ébats dans les rues da Sofia et du Vizconde da Luz ! Pouvoir se dire bacharel formado, comme qui dirait docteur, après avoir passé quelques années dans la patrie du fado, cette danse si chère à l’étudiant, cette danse pour laquelle chacun a composé ses plus joyeux couplets, en faut-il davantage ?

En supposant au reste que l’enseignement de Coïmbre ne fût point en rapport avec les besoins des sociétés modernes, il faut convenir que cette école a fourni pendant les cinquante dernières années tout un ensemble d’intelligences qui feraient honneur à plus d’un grand pays. Dans notre ignorance de la langue, nous lisons une stance traduite de Camoëns, et nous croyons connaître la littérature portugaise ; nous ne nous doutons même pas qu’il existe des écrivains comme Almeida Garrett, Feliciano de Castillo et Alexandro Herculano, qui, s’inspirant des idées modernes, ont créé en Portugal toute une école nouvelle. Le premier, mort en 1854, a surtout réussi dans le roman ; Castillo, un poète aveugle, a rajeuni les traditions lyriques de la muse des Luziades ; Herculano enfin a renouvelé l’histoire nationale, et on lui doit des chroniques où une exactitude scrupuleuse s’allie à une forme vivante et dramatique. Autour de cette triple personnification de la pensée viennent se ranger les récits historiques de M. Rebello da Silva et les romans humoristiques de M. Mendès Leal. Ce n’est pas seulement par les produits de l’imagination que cette école de Coïmbre est devenue célèbre, l’étude du droit ne le cède en rien à celle des lettres. Le Portugais est d’ailleurs jurisconsulte d’instinct, il aime la procédure ; dans le nord surtout, chaque famille veut avoir son avocat, et ce n’est pas la matière à procès qui manque. Heureusement une magistrature intègre calme autant que possible cette humeur chicanière. La théologie et le droit canon ont également leurs chaires à Coïmbre ; les sciences mathématiques et naturelles y sont enseignées, depuis quelques années surtout, avec un certain succès. Il existe sans doute d’autres écoles en Portugal, l’école polytechnique de Lisbonne, l’école polytechnique de Porto, etc. ; mais l’université de Coïmbre est la seule et unique université. Les relations de jeunesse qui se forment là deviennent des amitiés pour la vie ; elles laissent de profondes racines, et cette camaraderie tempère les haines entre les hommes, fussent-ils séparés un instant par les passions et les ambitions. L’université de Coïmbre a si bien gardé son vieil ascendant, que les Brésiliens eux-mêmes, quoique détachés du Portugal depuis longtemps, n’ont pu-encore en perdre la tradition ; ils n’ont pu oublier le chemin de cette ville de la jeunesse, et ils y envoient leurs enfans.

À Porto, où je me rendis après quelques jours passés à Coïmbre, ce n’est plus la jeunesse, c’est une maturité virile qu’on peut surtout observer. Si le climat présente les mêmes charmes qu’à Lisbonne et à Coïmbre, la nature se montre plus riche et plus vigoureuse sur les bords escarpés du Douro. Une puissante végétation couvre de sa verdure les roches granitiques, et sur le fond grisâtre de ces gradins gigantesques de belles touffes de camélias détachent leurs fleurs éclatantes. Porto étage ses maisons et ses monumens à teintes sombres et sévères empruntées au granit sur les pentes rapides de la rive droite, tandis qu’en face, sur la rive gauche, Villanova de Gaïa cache ses entrepôts de vins parmi les marronniers d’Inde et les magnolias. Si ce panorama n’a pas la grandeur de celui qu’offre Lisbonne, il est néanmoins d’un effet puissant. Un sentiment de crainte s’empare presque du voyageur lorsque, arrivant de la mer, il se hasarde pour la première fois dans cette gorge étroite d’où le fleuve s’échappe renversant tout ce qui le gêne.

Doué d’une imagination moins brillante, d’une intelligence moins prompte que vers le sud du Portugal, l’homme ici montre une énergie de caractère peu commune, énergie qui tranche avec l’élégante oisiveté de Lisbonne ou l’exubérante pétulance de la jeunesse de Coïmbre. Les riches capitalistes de Porto se réunissent rua dos Inglezes et rua das Flores, non pour discourir sur des sujets oiseux, mais pour discuter leurs affaires. Dans les rues abruptes de la ville, on remarque une population active qui se presse en tous sens : un paquebot arrive d’Angleterre, un autre, lançant dans l’azur du ciel ses flots de fumée noirâtre, va partir pour le Brésil ; il faut escompter à la hâte une signature, veiller à la dernière installation de ce brick prêt à ouvrir ses voiles. De lourds chariots traînés par de petits bœufs trapus encombrent les quais, tandis que dans le port se croisent des bateaux de toute forme et de toute dimension, le lourd chaland et la gondole légère. Le Portuense est fier de cette activité fébrile. C’est avec l’Angleterre que se font les échanges les plus nombreux. En retour du fer et du charbon qu’elle fournit, l’Angleterre prend des vins, des fruits, des bestiaux et du sel. Que l’on ne s’étonne pas de la faveur dont jouit ici le commerce anglais ; la cause en est tout entière dans le fait que m’indiquait un jour l’un de ces marchands. « Vous autres, Français, vous n’êtes point commerçans ; vous arrivez, vous vendez et emportez notre argent ; les Anglais, eux, nous apportent leurs guinées et enlèvent nos marchandises. »

Bien que parcimonieux, le Portuense est hospitalier ; il aime l’ostentation : aussi n’est-il pas rare de trouver de somptueuses résidences auprès des bâtimens industriels. Tel est le château de Freixo, que l’on rencontre, en remontant le fleuve, à 2 ou 3 kilomètres de la ville. Si le Portuense s’occupe de théâtres, de promenades, soyez convaincu que c’est plutôt pour se soumettre à la mode que par goût : son affaire, c’est la banque de Porto, la banque de l’union, le comptoir de crédit, la caisse hypothécaire. Il aime la toilette pour montrer ses richesses, pour étaler son luxe. Par son caractère positif et un peu rude, le Portuense se trouve sans cesse en opposition avec l’alfasinho, qui lui rend ce sobriquet en l’appelant tripeiro (mangeur de tripes). Le Lisbonnais lui reproche de manquer de goût ; cela se peut, mais il reste à Porto une supériorité que la capitale ne saurait lui contester : c’est que les femmes y sont merveilleusement séduisantes. Au reste, dans toute la partie nord du Portugal, la femme est généralement belle : elle a la taille élevée et cambrée, le teint blanc et rose, le regard ardent, le visage ovale et distingué. C’est ainsi au moins qu’elle m’est apparue ; elle jouit au reste de cette réputation de beauté dans tout le royaume.

La seconde capitale du royaume supporte mal le joug de son aînée : tout devient sujet de comparaisons et de rivalités. Je me promenais un jour entré deux amis : l’un était né au Chiado, l’autre était pur tripeiro ; le premier accablait celui-ci de toute la supériorité de Lisbonne. Vint à passer un groupe de jeunes filles à la peau blanche, à l’œil ardent, à la chevelure courte et bouclée ; leur cou était orné de croix d’or et de colliers, la tête était parée d’un fichu de dentelle, et toutes portaient à la main le large chapeau de feutre noir orné d’un pompon de soie. Cette vue réveilla la verve du Portuense. « Montrez-moi donc, s’écria-t-il, un groupe pareil à Lisbonne ! Tenez, je vous accorderai que votre Tage est plus large que le Douro, ne me demandez pas d’autre concession ; encore ce Tage n’a-t-il pas les jolies batelières du Douro ! » Je fus tout surpris de ne pas l’entendre citer la merveille de Porto, la Torre dos Clerigos, qui sert de clocher à l’une des églises bâties dans le haut de la ville. De construction moderne, l’architecture de la Torre dos Clerigos est de ce style bâtard adopté par les jésuites au XVIIIe siècle, et dont les contours difformes et vulgaires remplacèrent les belles lignes de l’art italien. Cette tour ou plutôt ce clocher n’est remarquable que par son élévation, qui permet aux navigateurs de l’apercevoir de loin et de s’orienter en mer.

Dans le domaine de la politique, la rivalité des deux villes a été l’occasion de luttes nombreuses pour Porto, la cité toujours noble, toujours loyale ; c’est son titre. Les redoutes de la Sierra del Pilar, qui sont établies sur un mamelon élevé de la rive gauche du Douro, dans un ancien couvent, lui rappellent le siège glorieux qu’elle soutint contre l’armée de dom Miguel de 1832 à 1833. Ce peuple de marchands montra de la grandeur pendant cette période de combats héroïques. L’incendie engloutissait les fortunes, la mort portait le deuil dans les familles, le roulement du canon remplaçait dans les rues l’activité commerciale : rien cependant ne put vaincre son opiniâtreté, et la cause libérale triompha en Portugal ; mais aux jours de calme ce caractère violent et indépendant eût créé un danger continuel pour les gouvernemens, s’ils eussent choisi Porto pour métropole. Orgueilleux des qualités qu’ils apportent dans la lutte, les habitans de cette ville sont toujours prêts à se lancer dans le mouvement. En 1842, Costa-Cabrai fait dans ses murs une révolution qui lui livre le pouvoir ; en 1846, c’est là que José da Silva Passos établit le centre de son gouvernement populaire ; c’est de là qu’il dirige toutes les opérations de la guerre que les Portugais nomment paluleia ; en 1851, le maréchal Saldanba trouve à Porto les forces nécessaires à un soulèvement qui renverse le comte de Thomar. N’est-ce pas chose singulière que ces hommes de négoce soient si prompts à renoncer aux bénéfices de la paix pour se lancer dans les aventures ?

La vie portugaise, ai-je dit, a trois foyers principaux ; j’en pourrais même ajouter un quatrième, c’est Braga, où semble se concentrer l’influence des vieilles idées cléricales. Nulle part au monde le clergé ne fut plus puissant à une certaine époque qu’en Portugal. Pour assurer sa domination, il enveloppa le pays dans un réseau de chapitres et de couvens qui pénétraient, sous les formes les plus variées, jusque dans l’intimité des familles. Son opulence s’accrut à mesure que l’état s’appauvrissait ; les prélats devinrent de riches et puissans seigneurs ayant sous leurs ordres une milice de moines et de chanoines, qui trouvaient au fond du cloître ou dans les stalles d’une cathédrale toutes les délices d’une vie abondante et oisive. La virginité devint une profession à laquelle la jeune fille fut préparée dès l’âge le plus tendre : à six ou sept ans, elle était confiée à quelque vieille parente chargée de l’initier aux charmes de la vie contemplative, d’où l’ambition n’était pas bannie. Cette existence cléricale se développa si bien qu’elle faillit étouffer la société civile : on eût dit à certains momens que la famille ne subsistait que pour que la sainte milice pût venir s’y recruter.

Lorsque la société se montra, dans le mouvement moderne, décidée à détruire les privilèges, tout ce monde de privilégiés s’effraya. N’était-ce point une menace contre le principe même de son organisation ? Qu’allaient devenir ces existences féodales, si leurs ressources venaient à tarir ? Dans la lutte de l’absolutisme contre la liberté, le clergé prit parti pour l’immobilité, apportant à dom Miguel le secours de sa puissante influence sur les masses. On vit s’organiser, il est vrai, en face de ce clergé miguéliste un clergé pédriste ; mais celui-ci ne réunit guère que les prolétaires de la robe noire, auxquels vinrent se joindre quelques ambitieux déçus et quelques révoltés ; les riches et les puissans résistèrent. Dom Pedro, après sa victoire, ne se laissa pas tromper par toutes les soumissions apparentes, et en 1834 il brisa cette redoutable organisation : l’évêque et le prêtre furent respectés, mais leurs privilèges furent détruits. Les religieux, expulsés de leurs couvens, qui se fermèrent, durent se réfugier dans les rangs du clergé séculier ; les religieuses seules obtinrent de terminer leurs jours dans la retraite. Les monastères et leurs dépendances furent déclarés biens nationaux. Comme mesure fiscale, si l’on consulte les adjudications dans lesquelles furent vendus ces biens, on s’apercevra que le gouvernement avait fait une assez pauvre spéculation ; mais le résultat politique était obtenu. On peut regretter seulement que des monumens comme le cloître de Thomar, le monastère d’Alcobaça, la chartreuse du Bussaco, qui eussent pu servir à l’établissement des invalides, à la création d’écoles publiques, se trouvent aujourd’hui dans le plus triste délabrement, nul ne songeant à les entretenir. On a essayé à plusieurs reprises de revenir sur cette mesure ; tout a été inutile jusqu’à ce jour. Naguère la vie de communauté essayait de faire une nouvelle apparition ; elle se présentait assurément sous sa forme la plus sympathique, sous la forme de sœurs de charité. Les lazaristes qui accompagnèrent les premières religieuses à Lisbonne purent voir néanmoins le mouvement de répulsion générale qui se manifesta. On s’efforça de présenter ce mouvement comme dirigé contre l’influence française. C’était là une erreur : le Portugal ne voulait pas de couvens, quels qu’ils fussent. Nul ne méconnut la touchante sollicitude des nobles patronnesses de l’œuvre, mais il y avait parti-pris : « plus de vie monacale ! »

S’il fallait juger le passé du clergé par son présent, on se ferait une singulière idée des mœurs de cette classe qui se donnait comme un modèle. Ces mœurs n’émeuvent plus guère le Portugais malgré ce qu’elles ont de scandaleux parfois : le presbytère peuplé de cousines et de nièces n’étonne personne ; nul ne trouve à redire à ces pseudo-paternités. Le prêtre, à la campagne surtout, n’aspire point à jouir d’une vie spéciale ; il préfère se mêler à la foule, Il a même abandonné son costume : à peine le reconnaît-on à un liséré bleu ou blanc qui orne sa cravate noire. Le père prieur est de tous celui qui porte les plus belles bottes à l’écuyère ; il est le mieux éperonné. Le curé, se mêlant à ses ouailles, s’en va brocantant des chevaux dans les foires et vendant des fusées et des feux d’artifice aux fêtes religieuses. De Coïmbre à Porto, tout le monde a connu un jeune prêtre, au surplus bon vivant, qui au sortir de sa chapelle se trouvait entrepreneur de travaux publics, élevant des ponts, déblayant des tranchées, menant enfin, le fouet à la main, le cigare à la bouche, la vie plus laborieuse que canonique des chantiers de chemins de fer. Les tribunaux de Beira connaissent tous aussi certain prieur, très habile plaideur, qui met son éloquence au service de ses paroissiens, non gratuitement bien entendu, et ne se fait nul scrupule de les abandonner dès que le papier timbré a par trop écorné leurs économies. On n’attache pas une grande importance à tout cela, s’agît-il même de choisir le confesseur annuel, car tous les Portugais, au moins une fois l’an, pratiquent la religion. S’il fallait en croire le bruit public, cet état de dissolution où l’on voit le clergé portugais serait déjà une amélioration. Franchement, ce n’est pas beaucoup dire. Cette vie un peu trop bohémienne pourrait bien porter atteinte au zèle des croyans ; mais un refroidissement se manifeste-t-il, on organise aussitôt une prédication dont le genre trivial et terrible manque rarement son effet. On appelle quelques capucins prêcheurs qui, spéculant sur l’ignorance des populations, les tiennent des journées entières attentives aux récits des joies et des tourmens de la vie future. Ils font passer devant leurs yeux toutes les fêtes du paradis, ou leur versent à flots le plomb fondu et la poix bouillante de l’enfer. Tout ce monde de serranos (montagnards) et de marnotes (ouvriers des salines) est là, frémissant et frappant la dalle d’un front couvert de sueur ; puis un magnifique feu d’artifice vient couronner la prédication : les fusées et les feux de Bengale sont au moins pour moitié dans les effets oratoires. Si ces moyens ne suffisaient pas encore, on aurait recours au miracle, qui, lui, ne trouve pas un incrédule.

Autrefois le haut clergé s’occupait fort peu des subordonnés qu’il envoyait dans les campagnes, et en fait de science les desservans n’avaient guère à leur usage que quelques phrases latines fort obscures pour eux. Cette situation n’a guère changé, il faut le dire, et si l’influence du prêtre persiste, cela est dû beaucoup plus à la force de l’habitude qu’à la supériorité intellectuelle. Il existe fort peu d’écoles ecclésiastiques. Élevé en général dans un modeste lycée de district, le jeune lévite mène une vie libre et souvent fort désordonnée. Lorsqu’il entre au grand séminaire, s’il y entre (car il peut être ordonné sans passer par là), il se plie sans doute à une certaine discipline ; mais il ne peut modifier les instincts que sa vie d’externe a déjà développés. Depuis nombre d’années, l’université de Coïmbre fournit des prêtres d’une supériorité incontestable sur ceux qui viennent des séminaires. Cela est naturel, l’éducation du prêtre, ici moins spéciale, lui permet de partager les idées de camarades dont rien ne le sépare ; il connaît l’émulation et s’initie aux besoins de la société. Lorsque, devenu docteur en droit canonique ou en théologie, il entre dans les ordres, il apporte dans l’exercice de son ministère une indépendance de pensée que l’on ne trouve guère ailleurs.

Si jadis la société civile a été profondément pénétrée de l’élément clérical, elle prend sa revanche. En dépit de toutes les protestations épiscopales qui se produisent, elle se mêle d’une façon très active des affaires religieuses ; les dignités ecclésiastiques sont souvent au concours, et plus d’un juge laïque a été appelé à donner son avis sur le mérite des concurrens. Est-ce un bien ? est-ce un mal ? Toujours est-il qu’il existe une tendance marquée à faire disparaître les barrières qui séparent le prêtre de la vie commune. Un mouvement pareil ne pouvait se manifester sans qu’il se produisît de violentes oppositions : il reste encore beaucoup de débris du bon vieux temps ; tout ce monde se réunit et lutte pour le salut d’une organisation qui s’est elle-même compromise. Braga paraît être devenu le centre d’action de ces regrets impuissans ; là quelques vieux fidalgos blessés dans leurs intérêts sont venus mêler leurs récriminations aux doléances des chanoines. Braga est d’ailleurs une ville fort bien choisie pour la propagande. Située dans une partie mon tueuse de la province du Douro, isolée au centre de populations dont le fanatisme n’a rien perdu de son ardeur, on dirait que cette cité est encore sous l’empire des idées qui florissaient en 1828, lorsque les masses se laissaient conduire au cri de vive la religion ! Ce cri n’a pas perdu toute sa force, il éclate parfois et parvient à galvaniser les populations. En 1862, une insurrection militaire éclatait à Braga ; faible d’abord, elle n’acquit de l’importance que lorsque, se voyant abandonnée, elle poussa le cri sacramentel sans trop se rendre compte de ce qu’elle faisait. Le danger n’était pas grand, car les révoltés, embarrassés de leur victoire, essayaient d’entraîner le pays ; ils n’arrivèrent qu’à se débander sans combat dès qu’ils s’écartèrent du quartier-général de leur insurrection. Jusqu’ici, et cela ne manque pas d’un certain comique, on n’a pu parvenir à découvrir le prétexte bon ou mauvais de ce pronunciamento.


IV

Le mélange de ces élémens divers a développé des mœurs gouvernementales et administratives qui ne laissent point de former un côté original de la société portugaise. Il ne faut point en faire un crime aux hommes d’état, si leur bonne volonté affecte parfois des allures confuses ; leur position est des plus difficiles. Ils doivent prendre l’initiative en tout et laisser voir en même temps le moins possible la main qui exécute. Le peuple portugais se laisse facilement diriger, il est vrai ; mais il porte le culte de la liberté jusqu’au fanatisme : à la moindre restriction, son bon sens naturel l’abandonne ; si l’on ne veut le pousser à quelque folie, il faut le laisser revenir de lui-même. Cependant, si l’on analyse les résultats obtenus, on reconnaîtra vite que, depuis 1851 surtout, le gouvernement a pris une marche notablement régulière, tout en se conformant, et c’était là une condition de succès, au programme : « ne gêner personne. » Les guerres civiles et les tourmentes révolutionnaires avaient laissé grandir des influences personnelles, des tyrannies de clocher, dont l’action se substituait à celle des lois ; il fallait patienter et négocier pour les faire abdiquer volontairement, souvent même s’en servir avant de les détruire. Le désordre et la pénurie étaient dans les caisses de l’état ; les employés, honnêtes au fond, étaient fort mal payés, lorsqu’ils l’étaient ; il fallut donc, en imposant des sacrifices d’un côté et en se créant des ressources de l’autre, payer les arriérés, régler les dépenses et remplir les caisses. Or si par exemple on voulait commencer par porter la lumière sur tout ce qui touche à l’impôt, on s’apercevait qu’il n’existait point de cadastre, et si l’on essayait d’en dresser un, on venait se heurter contre le mauvais vouloir de tous ceux qui allaient souffrir d’une semblable régularisation ; il fallait donc y renoncer et se contenter d’une appréciation telle quelle. La répartition de l’impôt foncier, calculé au dixième du revenu, dut alors être confiée à des commissions dont les membres avaient intérêt à dérober la vérité, si bien que sur une population de à millions d’habitans spécialement voués à l’agriculture, on n’obtenait ainsi qu’une somme de 8 millions de francs. Il fallut un rare patriotisme et un esprit fécond en ressources aux hommes qui les premiers osèrent aborder les difficultés d’une semblable situation.

Si d’un côté le peuple portugais tendait à diminuer les revenus de l’état par la résistance dont je viens de parler, de l’autre il voulait voir son amour-propre satisfait ; or son amour-propre consiste à jouer au soldat. Le Portugal veut une armée, et chaque ministère à son tour se voit harcelé par l’opposition, aucun n’ayant encore réussi à créer une armée qui réponde aux vœux du pays. Pendant la guerre des libéraux contre dom Miguel, tous les moyens furent bons pour se procurer des soldats : il dut par conséquent s’introduire de grands abus dans le recrutement ; on voulut établir l’ordre en introduisant un système de conscription analogue à celui qui est usité en France, et par le fait les levées annuelles devinrent impossibles. La loi. fixait, il est vrai, l’âge auquel devait se présenter le jeune conscrit ; mais celui-ci ne savait jamais combien d’années il servirait réellement, bien que la durée légale du service fût fixée à sept ans. Le colonel commandant un corps était chargé de prononcer sur les libérations, et, quels que fussent les droits des soldats, ceux-ci devaient attendre la bonne volonté de cet officier, qui tenait, quant à lui, à conserver ses cadres complets. Une pareille incertitude augmenta la répulsion instinctive du Portugais pour la vie de caserne ; afin d’échapper au service militaire, il se mutila ; il s’enfuit vers le Brésil, s’enfonça dans les solitudes de l’Alem-Tejo, ou vint se perdre dans la foule des cités. D’ailleurs chacun dans le conseil de révision avait ses protecteurs, si bien que plusieurs municipalités, avec une population croissante, ne purent fournir leur contingent, et se trouvent encore arriérées. On gardait les soldats libérables parce que l’on ne pouvait se procurer de recrues, et les recrues s’enfuyaient parce que les soldats libérables n’étaient point libérés. Malgré les efforts du roi dom Pedro V pour assurer l’exécution stricte de la loi, le mal grandit à tel point qu’on en vint, à poursuivre le conscrit, à le prendre au laço dans les rues des grandes villes. — C’est de la sorte qu’à grand’peine on réunit tout au plus quatorze ou quinze mille hommes sous les armes. Au reste, on ne voit pas trop pourquoi le Portugal, tranquille à l’intérieur, lorsque rien ne le menace au dehors, nourrirait une armée nombreuse, qu’il ne peut même pas consacrer à la défense de ses colonies, car les fueros militaires s’opposent à ce que ces soldats si péniblement réunis servent sur les côtes d’Afrique ou dans l’Inde.

Dans toutes les administrations, des embarras de même nature se présentaient : partout le désordre traditionnel du passé et les habitudes surannées luttant contre les aspirations nouvelles. Pour opérer son travail de réforme, le gouvernement avait à sa disposition un pouvoir administratif inquiet et besoigneux dont il fallut relever le moral en le rassurant contre les rancunes particulières et en le payant régulièrement. C’est à M. Fontes Pereira de Mello et à ses amis que revient en grande partie l’honneur d’une régularité inconnue jusqu’à eux. L’administration, fort incomplète au reste, jouit d’une autorité encore très contestée. « Cela ne regarde pas M. le gouverneur, entend-on dire souvent ; s’il ne se tient tranquille, nous le renverrons à Lisbonne : nous le tolérons, c’est assez. » Lisbonne reprend en effet souvent ses gouverneurs. Il faut le dire, la situation d’un gouverneur est singulière : lancé dans un district, presque sans appui, sans police, il ne doit compter que sur sa force morale ; l’emploi de la force matérielle deviendrait le signal certain de sa chute. Une famille allemande était venue établir une exploitation de pyrites cuivreuses dans la province de Beira. Ces travaux firent naturellement hausser le prix des journées. Quelques propriétaires, au nombre desquels se trouvèrent des prêtres, résolurent de se délivrer de ces concurrens incommodes. Le bruit se répandit d’abord que la fumée des fours détruisait la végétation ; pour toute réponse, les industriels montrèrent leurs plantations qui, autour de l’établissement métallurgique, n’en offraient pas moins l’aspect de la plus grande prospérité ; ces étrangers devinrent alors pour les intéressés des impies, des hérétiques ne respectant ni madones, ni croyances populaires. Leur expulsion fut résolue à l’occasion d’une fête de la Vierge. Le peuple soulevé arrive en armes, brise, brûle et détruit. Le gouverneur survient aussitôt à son tour, escorté de quelques soldats qui dispersent la foule après avoir tiré des coups de feu inoffensifs. L’ordre fut immédiatement rétabli par cet acte de vigueur ; mais à quelque temps de là le trop zélé administrateur dut transporter son énergie dans un autre district ; sa position était devenue intolérable.

S’il s’agit d’élections, les passions s’allument, On s’excite, on s’injurie ; les agens inférieurs trahissent les secrets administratifs. Malgré tout, le gouverneur, pauvre bouc émissaire, doit réussir, s’il ne veut se rendre impossible ; il doit deviner les goûts de ses administrés, la moindre erreur trouve tout le monde impitoyable. Or sait-on de quels moyens dispose un gouverneur pour réussir au milieu de ces exigences multipliées ? Chaque district est divisé en conseils à la tête desquels se trouve un administrador ayant sous ses ordres les regidores de freguezia, et pour exécuter ses décisions quelques agens de police. Tel est le rouage administratif. Au surplus la simplicité de cette machine a le mérite de laisser libres tous les efforts, et à travers la vie la plus troublée le progrès se poursuit avec persévérance ; les problèmes les plus difficiles sont abordés avec une naïveté dont on se ferait difficilement une idée. En 1863, à propos du budget, les cortès proclament en principe l’abolition de la peine de mort. À quelques jours de là, elles détruisent l’institution des majorats, et en 1864 elles viennent de décréter une loi qui fait disparaître le monopole de la vente du tabac.

Parmi les difficultés nombreuses qui peuvent entraver la marche du gouvernement, il en est une que nous ne connaissons guère en France et avec laquelle on paraît s’être familiarisé à Lisbonne : je veux parler de la liberté de la presse. Dégagée d’entraves, peu ou point responsable, la presse portugaise accuse et juge sans appel, et cela dans un style des plus singuliers. Il suffirait, pour s’en faire une idée, de lire quelques-unes des polémiques du Portuguez ou de l’Asmodeu. Chaque jour on trouverait étalée dans ces feuilles et dans beaucoup d’autres la vie publique et privée du citoyen, on verrait jusqu’où peut aller la licence ; les réputations les plus pures n’échappent pas toujours à de pareilles atteintes. Rodrigo da Fonseca fut lui-même poursuivi plus que tout autre par la presse, et si ses amis le priaient de réprimer de pareils excès, fort de sa conscience, il leur répondait : « Laissez donc attaquer ma personne, pourvu qu’on respecte les institutions ; plus tard, on me rendra justice. » Il ne se trompait point, le jour de la justice est venu pour lui. Ce serait cependant une erreur de croire que de pareils journaux sont les guides de l’opinion : elle s’en émeut au contraire fort peu ; on sourit aux mésaventures d’un adversaire sans songer à relever pour son compte une insulte qui s’émousse en tombant. Il existe néanmoins des organes de l’esprit public, tels que le Journal du Commerce, la Révolution de Septembre et la Gazette de Portugal, qui ont su conserver la dignité de leur rôle en s’adressant à l’intelligence plutôt qu’aux passions. Dans ces luttes de la presse quotidienne, plus d’un écrivain illustre a dû à la polémique ses pages les plus glorieuses. Il suffit de citer au hasard MM. Al. Herculano, Mendès Leal, Latino Coelho, Rebello da Silva, César Machado, A.-A. Texeira de Vasconcellos. Ce n’est pas seulement à Lisbonne du reste que la presse s’est développée : il n’existe pas une seule petite ville possédant une imprimerie qui n’ait sa feuille et même plusieurs feuilles, car tous les partis veulent être armés dans cette mêlée. Il n’y a pas à s’effrayer beaucoup de cette confusion qu’un usage immodéré de la liberté peut jeter dans les mœurs politiques de ce peuple. Sans doute, si la situation violente des premiers momens se fût prolongée, elle eût paralysé les forces vives de la nation ; mais les leçons n’ont point été perdues pour la génération actuelle, qui, studieuse et honnête, montre une rare aptitude gouvernementale, — et ce qui mérite d’être remarqué, c’est que l’armée a fourni souvent à la presse comme à l’administration quelques-unes de leurs plus brillantes individualités.

Ce n’est pas de la part de tels hommes qu’il peut y avoir à craindre une conspiration des maréchaux, comme celle qui eut lieu en 1836. Leur grade ne s’élève guère au-dessus de celui de capitaine. José Estevao Coelho de Magalhaès était cependant lieutenant-colonel ; mais M. Fontes est capitaine, M. Latino Coelho est capitaine, M. Thomas Lobo de Avila est lieutenant, etc. La chambre des députés, les hautes fonctions administratives sont remplies de ces lieutenans ou capitaines, de même que la presse trouve parmi eux ses chroniqueurs et ses polémistes. J’avoue que je ne comprends guère la position hiérarchique de tous ces officiers vis-à-vis de leurs supérieurs. Je sais bien qu’ils ne sont pas spécialement attachés à un corps, ils sont en commission. J’ai vu cependant un jeune lieutenant, devenu ingénieur, être obligé d’aller reprendre ses épaulettes dans un régiment d’infanterie ; un autre, plusieurs fois député et venant de gouverner une colonie, se demandait en riant comment il s’y prendrait désormais pour enseigner la charge en douze temps aux jeunes conscrits. Lorsque l’on voit tous ces hommes, jeunes encore, se charger de régulariser le jeu des institutions, il est bien difficile de ne pas leur souhaiter le succès ; y eût-il même quelque faute commise, pourrait-on se montrer bien sévère ? Le caractère des populations a beaucoup secondé leurs efforts, il faut le dire. Pour n’en citer qu’un exemple, si l’on a cru pouvoir supprimer la peine de mort, c’est peut-être moins par des considérations philosophiques et morales qu’à cause de la rareté de l’assassinat ; même quand il y avait quelque meurtre, presque jamais il n’avait le vol pour mobile : c’était un acte de vengeance ou l’effet d’un emportement momentané. À mesure que l’instruction se développera, les mœurs iront se dépouillant de leur rudesse, l’ardeur du sang s’apaisera, et le peuple portugais, appréciant mieux les ressources du pays, évitera de compromettre ses intérêts dans les aventurés. Déjà, sur les bords du Tage, tous les hommes politiques ont parfaitement senti combien un travail paisible et suivi est plus fécond que ces tristes agitations au milieu desquelles se sont écoulées de longues années, et les résultats obtenus dès le début sont de nature à les faire persévérer dans la voie inaugurée en 1851. Le crédit relevé, des ports creusés, de belles chaussées et de grandes lignes de chemin de fer qui unissent la capitale aux principales villes du royaume, tels sont les résultats des premiers efforts.

Il y a quelques années encore, le Portugais se voyait forcé de voyager à cheval. C’est vers 1855 qu’il sentit enfin la nécessité de recourir aux nouveaux moyens de transport et de locomotion. Il appela donc à son secours les capitaux étrangers, il livra son territoire aux ingénieurs, qui lui vinrent de tous côtés, et les chemins de fer sillonnèrent le royaume. Lorsque l’on voit aujourd’hui la transformation produite par un mouvement auquel on a pris soi-même une part active, si petite qu’elle soit, il est peut-être permis de s’y arrêter avec complaisance. Le réseau lusitanien que parcourt la locomotive ne comprend pas moins de 700 kilomètres. Le chemin de fer du Sud, qui de Lisbonne se dirige vers Evora et Bejà, atteint un développement de 192 kilomètres, tous livrés à la circulation. La ligne du Nord-Est est de beaucoup la plus importante, puisque sur un parcours de 510 kilom. elle a eu à traverser de grands fleuves, de hautes montagnes, et souvent des marais pestilentiels. Entreprise en 1860 par M. J. de Salamanca, le riche capitaliste espagnol, elle a relié en 1864 la capitale portugaise d’un côté à Santarem, Abrantès, Elvas et Badajoz, tandis que de l’autre elle a ouvert de faciles communications entre Lisbonne, Coïmbre et Porto. Tout cela n’a pas coûté moins de 80 millions de francs au gouvernement portugais, et, loin de s’arrêter, le voilà projetant des lignes nouvelles pour aider au transport des vins du Douro, qui de Regoa se dirigent vers Porto, ou pour faciliter la sortie des produits agricoles et minéraux de l’intérieur du pays.

Ce n’est pas à dire assurément que l’avenir réserve au Portugal les pages brillantes de son passé, mais il peut retrouver la place à laquelle lui donnent droit sa situation et ses 4 millions d’habitans. Resserré du côté de la terre, le Portugais a devant lui la mer pour s’étendre ; il est intelligent et laborieux. Pourquoi ne fonderait-il pas sur les côtes d’Afrique, dans les provinces d’Angola, des établissemens où son commerce puisse se développer ? Au reste, à lui s’ouvre encore l’empire brésilien, vers lequel l’entraînent des traditions de famille. Le Brésil, en se séparant de la métropole, n’a pas établi ces barrières de haine et de jalousie qui s’élèvent lorsqu’une colonie s’affranchit par la force. Brésiliens et Portugais associent volontiers leurs intérêts : pendant que celui-ci va chercher fortune sur les plages de Rio, de Parana et de Pernambouc, celui-là vient se reposer sur les rives du Tage ou du Douro, qui sont restées comme un eldorado dans l’imagination de plus d’un planteur. On dirait que le royaume européen est presque devenu la capitale de l’empire américain. Jamais les deux pays ne furent plus étroitement liés que depuis l’époque où, se séparant à l’amiable, ils ont pu librement, chacun de son côté, satisfaire leurs intérêts et leurs besoins.

On se trompe souvent sur le rôle et les tendances de la nationalité. portugaise ; on est tenté de faire trop bon marché d’une énergie bien caractéristique cependant. Des relations commerciales activés, des traditions historiques encore récentes unissent sans doute étroitement le Portugal à l’Angleterre ; mais c’est une erreur de croire que la famille de Bragance et son peuple aient abdiqué leur liberté d’action. L’opinion si répandue qui prête aux Portugais des goûts exclusivement britanniques trahit une grande ignorance de l’état réel des choses, je dirai même de l’esprit de la race. On commettrait une erreur pour le moins aussi grande, si, par suite de considérations ethnographiques, on ne voyait dans la nation portugaise qu’un membre détaché de la monarchie castillane. Sans doute on peut croire qu’il s’opérera un jour un rapprochement entre les deux peuples de la péninsule ibérique ; mais, pour amener cette réconciliation, il faut se garder avant tout d’afficher des idées ambitieuses d’absorption. En 1861, sous ce spécieux prétexte de communauté de race, il s’éleva à Madrid une polémique dans une pensée bien manifeste d’annexion. Cette polémique eut un résultat de telle nature que des côtes de l’Algarve aux rives du Minho on se prépara aussitôt à célébrer en grande pompe l’anniversaire de la révolution de décembre 1640, qui, mettant les Bragance sur le trône, rendit au Portugal son indépendance en chassant les Espagnols. Les esprits étaient si fort agités que Pedro V venant à mourir sur ces entrefaites, la foule crut voir dans ce malheur un attentat prémédité, une trahison ; il fallut tout le patriotisme bien connu de quelques hommes pour calmer cette émotion. Tel fut le résultat de cette idée de fusion inopportunément soulevée, que le Portugais, plus défiant que jamais, se plaisait à rendre plus sensibles les barrières qui le séparaient de son voisin, affectant de ne pas connaître sa langue et de la mal parler lorsque le hasard la lui avait apprise. Ces deux peuples sont frères, mais ce sont deux frères qui veulent vivre indépendans.

Ce serait en définitive vers la France que le Portugal inclinerait le plus volontiers, si les hasards de la politique ne venaient de temps à autre refroidir ses élans. N’est-ce pas un phénomène singulier que la sympathie que nous a vouée ce petit peuple ait si peu excité notre curiosité ? Et cependant la connaissance de la langue française est devenue presque obligatoire dans la société portugaise, tout le monde la parle et la parle bien ; notre littérature, nos modes, nos usages, sont devenus l’objet d’une imitation générale ; notre organisation administrative et militaire, soigneusement étudiée, est le point de départ de toute tentative d’amélioration. Par malheur l’élément français chargé de vivifier cette sympathie sur les rives du Tage ne se compose guère que d’industriels fort honorables sans doute, mais qui représentent assez mal la prépondérance intellectuelle de notre nation. Cette tendance, cet engouement, pourrais-je dire, ne date pas d’aujourd’hui ; depuis la fondation de la monarchie portugaise jusqu’à nos jours, on la retrouverait à toutes les époques, en exceptant toutefois les quinze premières années de ce siècle, où l’influence française, se manifestant par la conquête, ne pouvait, on le comprend, exciter l’enthousiasme populaire.

En définitive, la société portugaise telle qu’on peut l’observer à Lisbonne, à Porto, à Coïmbre, a sans doute ses défauts ; elle a ses côtés faibles et ses naïvetés enfantines. Que parfois les personnalités tendent à s’exagérer leur importance, que des usages surannés prévalent trop souvent, c’est incontestable ; mais l’étranger, obligé d’adopter des mœurs qui lui sont inconnues et de se plier à des coutumes nouvelles pour lui, est-il toujours certain de bien comprendre le sens intime de ces mœurs et de ces coutumes ? et peut-il toujours répondre de la justesse de ses observations ? Le Portugais, à tout prendre, est content de lui : est-il donc si coupable ? Lorsqu’un petit peuple, par le temps qui court, a pu comme celui-là, après quarante années de luttes continuelles, sortir de ses combats agrandi moralement, lorsqu’il a su se créer une vie propre au milieu de difficultés inextricables, n’a-t-il pas lieu d’être satisfait ? Ce qu’il y aurait de fâcheux pour lui, c’est que, considérant sa faiblesse relative, il se laissât aller à un découragement qui vînt refroidir sa généreuse ardeur. Pour échapper à ce découragement, il lui suffit de se mieux connaître lui-même. Le Portugal n’est pas seulement le « pays aux oranges, » comme on le lui reprochait autrefois ; les idées aussi naissent et fleurissent sous ce ciel bienfaisant : c’est aux Portugais de montrer qu’elles peuvent y mûrir.


V. DE MAZADE.


  1. Le Portugal tend aujourd’hui à ramener son système monétaire au système décimal en prenant le réal portugais pour base, bien qu’il n’existe pas en fait. Les monnaies portugaises sont très multipliées et assez difficiles à classer. — Cuivre : 10 reis valant 0 fr. 056 ; 20 reis formant une subdivision nouvelle appelée le vingtain, 40 reis ou un pataque. — Argent : l’unité de la monnaie d’argent est le tostao, qui vaut 100 reis ou 0 fr. 50 cent. ; il y a des monnaies d’un 1/2 tostao, de 2 tostoes, de 5 tostoes : il circule encore une vieille, monnaie qui s’appelle le pinto ou cruzade neuf, qui vaut 480 reis. Le pinto sert souvent d’unité monétaire en province. — Or : la livre sterling et la demi-livre sont les deux monnaies d’or les plus répandues ; la livre vaut 4,500 reis. Il commence à circuler des pièces de 1,000 reis, 5,000 et 10,000 reis, et parfois l’on rencontre encore l’ancienne peça, qui vaut 8,000 reis.
  2. Depuis devenu duc à son tour.
  3. Né en 1787 à Condeixa, près de Coïmbre, il mourut à Lisbonne en 1858. Sa vie, commencée dans les camps pendant la guerre péninsulaire, fut jusqu’à sa dernière heure consacrée au pays ; il ne voulut jamais accepter ni titres ni récompenses ; la reine dut lui ordonner de porter le grand-cordon du Christ. À son lit de mort, il fit jurer au fils qu’il laissait de n’accepter aucun » faveur. Rodrigo da Fonseca fut ministre de l’intérieur dans le premier cabinet formé par le duc de Saldanha après le mouvement de 1851. On lui doit la plupart des réformes de cette époque.