Le Pot de caviar

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LE POT DE CAVIAR


L’on était au quatrième jour du siège. Munitions et provisions touchaient à leur fin. Quand l’insurrection des Boxers, comme un incendie dans les herbes sèches, avait flambé tout d’un coup au nord de la Chine, les quelques Européens disséminés dans les provinces lointaines avaient rallié le premier poste de défense ; et ils y défendaient chèrement leur vie, en attendant d’être secourus – ou de ne pas l’être. Dans ce dernier cas, autant ne rien dire du sort qu’on leur réservait ; et, dans le premier, on pourrait, aux visages qu’ils rapporteraient chez les hommes, connaître qu’ils avaient vu de près une de ces morts dont la pensée ne leur fût jamais venue, même en rêve.


Ichau n’était qu’à cinquante milles de la côte, et une escadre européenne croisait dans le golfe de Liang-Toung. Aussi, la pauvre petite garnison – composée de chrétiens indigènes et d’ouvriers du chemin de fer, sous les ordres d’un officier allemand qu’assistaient quelques civils Européens – tenait-elle vaillamment, convaincue que, des petites collines de l’Est, le secours allait bientôt descendre. On apercevait la mer du haut de ces collines, et sur la mer il y avait des compatriotes.

Postés aux meurtrières, sous l’abri croulant des murs de briques qui bordaient le petit quartier européen, ces braves tiraillaient avec ardeur, sinon avec efficacité, contre les lignes des Boxers, dont les retranchements de pierres sèches faisaient des progrès rapides. Dans un jour ou deux l’on serait certainement à bout de ressources ; non moins certainement, dans un jour ou deux l’on serait délivré. Que le secours dût arriver un peu plus tôt ou un peu plus tard, personne ne se risquait à prévoir qu’il ne dût pas arriver en temps utile. Jusqu’au mardi soir, il n’y eut pas un mot de découragement.

À la vérité, le mercredi, la foi robuste des défenseurs en ce qui leur venait par delà ces collines avait un tant soit peu faibli. Les pentes se déroulaient nues et muettes, cependant que les lignes d’investissement poussaient toujours plus proche, si proche que l’on distinguait dans le moindre détail de leurs traits les horribles faces qui, par dessus les amas de pierres, vomissaient de temps en temps des imprécations. On entendait pourtant moins de cris depuis que le jeune Ainslie, du service diplomatique, avec sa jolie petite carabine de chasse du calibre 303, s’embusquait dans le clocher trapu de l’église, où il passait les jours à démolir cette vengeance. Mais des retranchements silencieux sont encore plus impressionnants ; et régulièrement, irrésistiblement, inéluctablement, les lignes de pierres sèches et de briques se resserraient. Il suffirait bientôt d’un bond pour jeter sur les frêles travaux de la défense ces guerriers frénétiques. La situation apparaissait donc très noire dans la soirée du mercredi. Le colonel Dresler, l’ancien soldat d’infanterie allemande, gardait une figure imperturbable ; mais il se sentait du plomb au cœur. Ralston, du chemin de fer, passa une moitié de la nuit à écrire des lettres d’adieu. Le professeur Mercer, le vieil entomologiste, se renfermait plus que jamais dans un silence pensif et morose. Ainslie avait un peu perdu de sa belle assurance. Tout compte fait, c’étaient les dames — Miss Sinclair, la garde-malade de la mission écossaise, Mrs. Patterson, et sa fille, la jolie Miss Jessie — qui montraient le plus de quiétude. Le Père Pierre, de la mission française, gardait, lui aussi, tout son sang-froid : ce qui n’avait rien que de naturel pour un homme habitué à considérer le martyre comme une gloire. Les Boxers qui de l’autre côté du mur réclamaient avidement son sang le troublaient moins que la société forcée du pasteur de l’église presbytérienne, Mr. Patterson, à qui, depuis dix ans, il disputait opiniâtrement les âmes des indigènes. Quand ils se croisaient dans les couloirs, c’était comme se croisent chien et chat ; et ils se surveillaient ombrageusement, crainte que dans les tranchées l’un ne dérobât à l’autre quelqu’une de ses ouailles en lui chuchotant des paroles d’hérésie.

La nuit du mercredi s’écoula sans incident. Le jeudi, tout s’éclaircit de nouveau. Ce fut Ainslie qui, monté dans la tour de l’horloge, perçut le premier au loin un grondement de canon. Dresler l’entendit ensuite. Au bout d’un instant, ils l’entendaient tous, la puissante voix du bronze, qui les appelait, qui les invitait à se réjouir puisque le secours venait. Donc, les compagnies de débarquement étaient en route. Elles n’arriveraient pas trop tôt d’une heure. Les cartouches allaient manquer. Les rations de vivres allaient encore se réduire. Mais qu’importait cela maintenant qu’on avait la certitude de la délivrance ? Il n’y aurait pas d’attaque dans la journée : car on voyait les Boxers refluer en masse vers la fusillade lointaine ; et les longues lignes qu’ils occupaient restaient silencieuses et désertes. Aussi la table réunit-elle à déjeuner une assemblée heureuse et loquace, débordant de cette joie de vivre qui jaillit plus éclatante sous l’ombre de la mort.

— Le baril de caviar ! cria Ainslie. Voyons, Professeur, allez-y du baril de caviar !

Potztausend, oui ! grommela le vieux Dresler. Il est temps que nous l’ayons, ce fameux baril !

Les dames s’en mêlèrent. De tous les points de la longue table mal garnie, on réclamait le caviar.

L’heure semblait mal indiquée pour une exigence de cette nature. Elle avait pourtant sa raison, et bien simple. Le professeur Mercer, le vieil entomologiste californien, avait, un jour ou deux avant le soulèvement, reçu un baril de caviar dans un envoi de marchandises venant de San Francisco. Lors du rationnement général des vivres, on n’en avait excepté que ce mets de choix, avec trois flacons de Lacryma Christi de même provenance. Et d’un accord unanime on avait mis le tout en réserve pour fêter le jour où l’on entreverrait la fin du danger. Le bruit du canon sauveur continuait d’arriver aux oreilles des convives ; et cette musique à leur déjeuner leur était plus douce que celle que leur eût fournie le restaurant le plus élégant de Londres. Avant la nuit ils seraient libres. Alors, pourquoi leur pain rassis n’aurait-il pas les honneurs de ce caviar précieux ?

Mais le Professeur hocha sa vieille tête à boucles et sourit de son impénétrable sourire.

— Attendons plutôt, dit-il.

La compagnie se récria.

— Attendre ! À quoi bon attendre ?

— Les nôtres ont encore fort à faire pour arriver.

— Ils seront ici au plus tard pour le dîner, dit Ralston, du chemin de fer, qui était un homme vif, à figure d’oiseau, avec des yeux brillants et un long nez en pointe. Ils ne peuvent pas, maintenant, être à plus de dix milles. Sept heures du soir, à dix milles seulement par heure, cela fait le compte.

— Il y a une bataille engagée sur le chemin, objecta le Colonel. Vous accorderez bien une heure ou deux pour la bataille ?

— Pas une demi-heure ! proféra Ainslie. Ils passeront comme s’il n’y avait personne. Que peuvent ces coquins, avec leurs mousquets à mèches et leurs sabres, contre des armes modernes ?

— Tout dépend de qui commande la colonne, opina Dresler. Si par bonheur c’est un officier allemand…

— Ma fortune pour un Anglais ! cria Ralston.

— Le commandant français a une réputation d’excellent tacticien, dit le Père Pierre.

— Je ne vois pas que ceci ait la moindre importance, trancha l’exubérant Ainslie. M. Mauser et M. Maxim travailleront pour nous. Eux pour nous, un chef se tirera toujours d’affaire. Je dis qu’on vous rossera cette canaille et qu’on lui passera par dessus. Professeur, le baril de caviar !

Mais le vieux savant ne se laissait pas convaincre.

— Après tout, intervint Mr. Patterson, avec son accent écossais, lent et précis, ce sera une marque de courtoisie envers les officiers, nos libérateurs et nos hôtes, que de leur offrir une nourriture décente. Je partage l’avis du Professeur : gardons le caviar pour le dîner.

L’argument alla émouvoir chez tout le monde le sentiment de l’hospitalité. Puis, il y avait quelque chose de plaisamment chevaleresque dans l’idée de réserver cette petite gâterie pour en relever le menu des libérateurs. On ne parla plus du caviar.

— Au fait, Professeur, reprit Mr. Patterson, j’entendais dire tout à l’heure que c’était la seconde fois que vous subissiez un pareil siège. Vous nous intéresseriez tous, j’en suis, sûr, en nous donnant quelques détails sur le premier.

Le visage du vieillard se renfrogna.

— C’était, fit-il, en 1882, à Sung-Tung, dans le sud de la Chine.

— Il faut, dit le missionnaire, une extraordinaire coïncidence pour que vous ayez connu déjà une situation analogue. Et comment vous secourut-on à Sung-Tung ?

— On ne nous secourut pas.

— Quoil la place tomba ?

— Elle tomba.

— Cependant, vous vivez encore ?

— Je suis médecin en même temps qu’entomologiste. L’ennemi avait des blessés : il m’épargna.

— Et les autres ?

— Assez ! assez ! cria le petit prêtre français, la main levée dans un geste de protestation, car il y avait vingt ans qu’il vivait en Chine !

Le professeur s’était tu. Mais, derrière la tristesse de ses prunelles grises, une vision d’horreur se blottissait. Les dames en devinrent pâles.

— Désolé, fit le missionnaire. Je vois que j’ai touché à un sujet pénible. Je n’aurais pas dû vous questionner.

— Oui, répondit le Professeur, lentement, il est plus sage de ne pas questionner. Et préférable de ne point parler de ces choses. Mais je crois bien que le canon se rapproche.

Il ne pouvait, à cet égard, y avoir aucun, doute. Après une interruption, le grondement avait repris, et sur ce thème grave courait l’accompagnement alerte de la fusillade. Cela paraissait venir du versant opposé de la première colline. On repoussa les chaises, on s’élança vers les murs. À pas étouffés, des serviteurs entrèrent, firent disparaître les maigres reliefs du repas. Et le Professeur resta là, penchant sur ses deux mains la lourde tête grisonnante, gardant au fond des yeux le même regard de pensive horreur. Il y a des revenants qui sommeillent durant des années ; les faire rentrer dans le repos quand une fois ils se sont éveillés n’est pas chose facile. La canonnade avait cessé ; mais le Professeur ne s’en avisait-pas, perdu qu’il était dans le souvenir unique, terrible et suprême, de sa vie.

Le colonel survint, qui l’arracha à ses pensées. Un sourire complaisant épanouissait cette large figure germanique.

— Le Kaiser sera content, dit-il en se frottant les mains. Au bout de tout ceci, je vois à coup sûr une médaille. « Défense d’Ichau contre les Boxers par le colonel Dresler, ancien major du 114e régiment d’infanterie de Hanovre. Magnifique résistance de la garnison contre toute chance de succès ». Voilà ce qu’on lira certainement dans les gazettes berlinoises.

— Alors, vous nous jugez sauvés ? demanda le vieillard, sans aucune émotion dans la voix.

Le colonel eut un sourire.

— Savez-vous, Professeur, dit-il, que je vous ai vu plus agité le matin où vous avez réintégré dans votre boîte le Lepidus Mercerensis ?

— Je l’avais cru en sûreté dans ma boîte, répondit l’entomologiste. J’ai vu dans ma vie des retours du sort bien étranges ; et je ne m’attriste ni ne me réjouis, désormais, qu’à bon escient. Dites-moi les nouvelles.

— Eh bien, fit le Colonel, allumant sa pipe et allongeant sur une chaise de bambou ses jambes guêtrées, je jure, sur ma réputation militaire, que tout va bien. Les nôtres font des progrès rapides ; la cessation du feu marque la fin de la résistance. Nous les verrons dans une heure au sommet de ces croupes. Ainslie, par trois coups de feu, nous préviendra du haut du clocher. Nous ferons alors une petite sortie pour notre satisfaction personnelle.

— Et vous attendez le signal ?

— Je l’attends. Et j’ai eu l’idée de venir, jusque-là, vous tenir compagnie, car je voudrais vous demander quelque chose.

— Quoi donc ?

– Vous nous parliez tout à l’heure de l’autre siège… le siège de Sung-Tung. Il y a là, au point de vue professionnel, une question qui m’intéresse. À présent que nous voilà débarrassé des pékins et des dames, j’espère qu’il est sans inconvénient que nous en causions ?

— Le sujet n’a rien d’agréable.

— J’en conviens sans peine. Mein Gott ! ce fut un drame. Mais vous avez vu la façon dont j’ai conduit ici la défense. Trouvez-vous qu’elle ait été prudente ? Et habile ? Et digne des traditions de l’armée allemande ?

— Je pense que vous n’auriez pu faire davantage.

— Merci. Mais croyez-vous qu’on défendit aussi bien l’autre place ? Une comparaison de ce genre offre pour moi l’intérêt, le plus vif. Croyez-vous qu’on pût la sauver ?

— Non. Tout le possible fut fait sauf, pourtant, une chose.

— Ah ! il y eut une omission ? Laquelle ?

— Personne n’aurait dû pouvoir tomber vivant aux mains des Chinois.

Le colonel tendit sa vaste main rouge, dont il enveloppa les doigts bleus et nerveux du Professeur.

— Vous avez raison, mille fois raison. Mais supposez-vous que je n’y aie pas songé ? Personnellement, je saurais mourir en combattant, ? De même Ralston. De même Ainslie. Je leur en ai dit un mot : affaire entendue. Quant aux autres… j’en ai causé avec eux. Mais que faire ? Il y a le prêtre, et le missionnaire écossais, et les femmes.

— Ils se laisseraient prendre vivants ?

— Ils se refuseraient aux moyens de l’éviter. Ils n’attenteraient pas à leur vie. Question de conscience. Bien entendu, le danger n’existe plus, rien ne nous autorise à envisager une éventualité aussi terrible. Mais enfin, à ma place, le cas échéant, que feriez-vous ?

— Je tuerais tout le monde.

Mein Gott ! Assassiner ces gens !

— Je les tuerais, par pitié pour eux-mêmes ! J’ai passé par là, Monsieur. J’ai vu le supplice des œufs brûlants ; j’ai vu le supplice de l’eau bouillante ; j’ai vu les femmes… Mon Dieu ! je me demande comment j’ai jamais retrouvé le sommeil !

Les affres du souvenir torturaient ce visage habituellement impassible.

— On m’avait attaché à un poteau, avec des épines sous les paupières pour m’obliger à les tenir ouvertes ; et ce que j’endurais me cuisait moins que les reproches que je m’adressais au fond de moi-même, en pensant qu’avec quelques tablettes insipides j’aurais pu, à la dernière minute, arracher les victimes aux tortionnaires ! Un assassinat ? Je suis prêt à comparaître devant la justice divine pour y répondre de mille assassinats pareils ! Un péché ? Non ! mais l’un de ces actes capables d’effacer de l’âme la souillure du vrai péché ! Si, sachant ce que je sais, j’avais manqué d’agir en conséquence, il n’y aurait pas d’enfer assez profond pour recevoir mon âme coupable et lâche !

Le colonel se leva, et, de nouveau, sa main étreignit la main du Professeur.

— Vous parlez de bon sens, dit-il. Vous êtes un homme énergique et brave, et qui se connaît. Oui, parbleu, vous m’auriez été d’un grand secours si les événements avaient pris un tour fâcheux. Bien souvent, le matin, aux premières heures, alors qu’il fait encore nuit noire, je réfléchissais à tout cela, je m’interrogeais ; et je ne savais que me répondre. Mais nous aurions déjà dû entendre le signal d’Ainslie. Il faut que j’aille voir.

Le vieux savant se retrouva seul avec ses pensées. À la fin, le canon des libérateurs et le signal de leur approche ne sonnant toujours pas à ses oreilles, il se leva pour aller aux informations sur les remparts. Mais la porte s’ouvrit, et le colonel Dresler entra, chancelant, pâle comme un spectre, hors d’haleine comme un homme épuisé par la course. Il y avait du brandy sur un guéridon : il en avala d’un trait un plein verre. Puis il s’affaissa sur un siège.

— Eh bien, s’enquit le Professeur, froidement, ils n’arrivent pas ?

— Non. Ils ne peuvent pas arriver.

Un silence suivit, qui dura une minute ou davantage. Les deux hommes se regardaient fixement, déconcertés.

— Les autres savent ?…

— Personne que moi ne sait rien.

— Comment avez-vous appris ?

— J’étais sous la mine, près de la poterne, — la petite porte en bois qui ouvre sur le jardin de roses. Je vis quelque chose ramper dans la broussaille. On frappa à la porte : c’était un Tartare chrétien, mortellement blessé à coups de sabre. Il venait de la bataille. Le commodore Wyndham, l’Anglais, nous l’envoyait. La colonne de secours était en échec. Manquant presque de munitions, elle se retranchait, le temps de se faire ravitailler par les navires. Trois jours se passeraient avant qu’elle pût arriver. C’était tout. Mein Gott ! c’était de reste.

Les sourcils broussailleux du Professeur s’abaissèrent.

— Où est l’homme ? demanda-t-il.

— L’homme est mort. Mort d’hémorragie. Son corps est couché près de la poterne.

— Et personne ne l’a vu ?

— Pour ainsi dire, personne…

— Ce qui signifie qu’on l’a vu ?

— Ainslie l’aura sans doute aperçu du clocher de l’église. Il doit savoir que j’ai des nouvelles. Il désirera les connaître. Si je lui en fais part, il faut que j’en fasse part à tout le monde.

— Combien pouvons-nous tenir encore ?

— Une heure ou deux tout au plus.

— Sans aucun doute ?

— Sur mon honneur de soldat.

— C’est donc la chute ?

— La chute.

— Et il ne nous reste aucun espoir ?

— Aucun.

De nouveau, la porte s’ouvrit. Le jeune Ainslie se précipita dans la chambre. Derrière lui se pressaient Ralston, Patterson, et toute une foule de blancs et de chrétiens indigènes.

— Vous avez des nouvelles, colonel ?

Le professeur Mercer prit les devants.

— C’est ce que le colonel Dresler était en train de me dire. Tout va bien. La colonne a fait halte, mais elle sera là demain de bonne heure. Il n’y a plus de danger.

Dans le groupe qui garnissait le seuil, les applaudissements éclatèrent. On riait, on se serrait les mains.

— Supposez cependant qu’on nous attaque avant demain matin ! s’écria Ralston avec impétuosité. Faut-il que les nôtres soient dé fieffés imbéciles pour ne pas pousser de l’avant ! Tas de fainéants qui devraient, jusqu’au dernier, passer devant une cour martiale !

— Tout va bien. L’ennemi a certainement reçu un coup. On peut le voir ramener des centaines de blessés par-dessus la colline. Il doit avoir subi de grosses pertes et n’attaquera pas avant le matin.

— Non, certainement, confirma le colonel, il n’attaquera pas avant le matin. Tout de même, regagnez vos postes. Il ne faut pas que nous démunissions un seul point.

Il quitta la chambre avec les autres. Mais, en sortant, il jeta derrière lui un regard, et ses yeux, une seconde, rencontrèrent ceux du vieux professeur. « Je remets leur sort entre vos mains », disaient-ils clairement. Et le Professeur répondit par un triste sourire.

L’après-midi se passa tout entier sans que les Boxers fissent leur dernière attaque. Pour le colonel Dresler, cette inaction peu habituelle signifiait qu’ils rassemblaient leurs forces et se concentraient en vue de l’inévitable et décisif assaut. Au contraire, pour le reste de la garnison, le siège était fini, les pertes subies par l’ennemi le réduisaient à l’impuissance. Aussi l’heure du dîner venue, se rangea-t-il gaîment et bruyamment autour ce la table. On déboucha les trois flacons de Lacryma Christi, on ouvrit le fameux baril de caviar.

C’était un grand baril, et qui ne se trouva pas vidé quand chacun eut reçu pour sa part une cuillerée pleine. Ralston, en sa qualité d’épicurien, eut droit à double ration. Il becquetait le caviar à la façon d’un oiseau vorace. Ainslie en reprit. Le Professeur s’en attribua une large cuillerée. Le colonel Dresler, qui l’observait de près, fit de même. Les dames en mangèrent copieusement, à l’exception de la jolie Miss Patterson, qui en détestait le goût acre et salé ; malgré l’aimable insistance du Professeur, à peine toucha-t-elle à un coin de son assiette.

— Mon petit régal n’a pas la chance de vous plaire, lui dit-il. C’est un désappointement pour moi, qui le réservais dans l’espoir de vous être agréable. Je vous en prie, mangez de mon caviar.

— Je n’ai jamais apprécié le caviar, répondit-elle. Cela viendra peut-être, avec le temps.

— Il faut commencer. Pourquoi ne pas entreprendre tout de suite l’éducation de votre goût ? Puisque je vous le demande !

Le visage charmant de la jeune fille s’illumina d’un radieux et puéril sourire.

— Que d’empressement ! Je ne vous savais pas si galant, Professeur Mercer ! Si je ne mange pas de votre caviar, je ne vous en suis pas moins reconnaissante.

— C’est folie que de n’en pas manger ! se récria le Professeur, si vivement que le sourire s’éteignit sur le visage de la jeune fille, et que les yeux dont il la regardait réfléchirent leur gravité dans ses yeux, à elle. Je vous dis que c’est folie de n’en pas manger ce soir !

— Mais pourquoi ? pourquoi ? interrogea-t-elle.

— Parce que vous en avez dans votre assiette et que c’est péché de le laisser se perdre.

— Là ! là ! s’interposa résolument Mrs. Patterson. Ne la persécutez pas davantage ! Je vois bien qu’elle n’aime pas cela. Mais il n’y aura rien de perdu.

Et avec la lame de son couteau elle fit passer le caviar de l’assiette de Miss Jessie dans la sienne.

— Comme cela, il n’y aura pas de gaspillage. Remettez-vous, Professeur.

Mais le Professeur ne semblait pas se remettre. À voir l’agitation de son visage, on eût dit un homme en face d’un obstacle inattendu et formidable. Il se perdait dans ses pensées.

La conversation bourdonnait joyeuse. Tous avaient mille projets d’avenir.

— Non, non, il n’y a pas de congé pour moi, disait le Père Pierre. Nous autres, prêtres, nous ne connaissons pas les congés. À présent que voilà sur pied la mission et l’école, je m’en vais les laisser au Père Amiel, et pousser à l’ouest, vers d’autres.

— Vous partez ? s’étonna Mr. Patterson. Vous ne voulez pas dire que vous quittez Ichau ?

Le Père Pierre secoua, d’un air de reproche espiègle, sa tête vénérable.

— C’est mal à vous d’en paraître aussi ravie, Miss Patterson.

— Mon Dieu ! nos vues, sans doute, sont différentes, dit le presbytérien ; mais nous n’avons contre vous aucun sentiment personnel, Père Pierre. D’ailleurs, comment un homme instruit et raisonnable peut-il bien, à cette heure de l’histoire du monde, apprendre à ces malheureux païens, encore plongés dans les ténèbres, que…

Un murmure général de protestation lui rentra sa théologie dans la gorge.

— Et vous-même, Mr. Patterson, qu’allez-vous faire ? demanda quelqu’un.

— Eh bien, je vais aller passer trois mois à Edimbourg à l’occasion de l’assemblée annuelle. C’est vous, Mary, qui allez être heureuse, je pense, de courir un peu les boutiques dans Prince Street ! Et vous, Jessie, vous verrez des personnes de votre âge. Puis, nous reviendrons à l’automne, quand vous aurez un peu reposé vos nerfs.

— Nous en avons tous besoin, dit Miss Sinclair, la garde-malade. Cette longue tension m’éprouve de la plus étrange manière. J’ai en ce moment un tel bourdonnement dans les oreilles…

— Tiens ! c’est drôle, cria Ainslie, mais il m’arrive la même chose : un bourdonnement absurde, qui monte et descend, comme si un vol de mouches ivres essayaient leur registre. Vous avez raison, ce doit être un effet de tension nerveuse. Pour ma part, je retourne à Pékin. Je compte bien y trouver une promotion à la suite de cette affaire. Et j’y jouerai quelques bonnes parties de polo, ce qui est le plus agréable divertissement que je connaisse. Et vous, Ralston ?

— Oh ! je ne sais pas. Je n’ai guère eu le temps d’y penser. J’ai envie d’un bon congé, avec du soleil et de la joie, pour me faire oublier tout ceci. Il fallait voir mes lettres dans ma chambre, c’était comique ! La situation semblait si désespérée mercredi soir que j’avais réglé mes affaires et écrit à tous mes amis. Je ne sais pas bien comment les lettres seraient parvenues à leurs adresses ; mais je m’en remettais à la chance. Je garderai probablement ces papiers en souvenir. Ils me rappelleront toujours à quel point nous l’avons tous échappé belle !

— Oui, je les garderais, à votre place, fit Dresler.

Il y avait dans sa voix un accent si profond, si solennel, que tous les yeux se tournèrent vers lui.

— Quoi donc, colonel ? dit Ainslie, vous semblez tout triste ce soir.

— Mais non… non… je suis très content.

— À la bonne heure ! Car voici le triomphe ! Et nous serons à jamais vos débiteurs pour la science et le talent dont vous avez fait preuve. Je ne crois pas que sans vous nous aurions tenu, Mesdames et Messieurs, je vous invite à porter la santé du colonel Dresler, de l’armée impériale allemande ! Er soll leben… hoch !

Tous, le verre en main, se dressèrent en l’honneur du soldat, et s’inclinèrent avec des sourires. Et il rougit de fierté professionnelle.

— J’ai, toujours gardé mes livres avec moi, dit-il. Je n’ai rien oublié. Je ne crois pas qu’on pût faire davantage. Si les choses avaient mal tourné, si nous avions succombé, vous m’auriez, j’en suis sûr, déchargé de toute responsabilité comme de tout blâme !

Il regardait anxieusement autour de lui.

— Colonel Dresler, prononça le ministre écossais, je me fais l’interprète de tous ici en vous assurant… Mais, Dieu nous garde ! s’interrompit-il, est-ce que Mr. Ralston serait malade ?

Penchant la tête sur ses bras repliés, Ralston dormait d’un sommeil paisible.

— Ne faites pas attention ! dit vivement le professeur. Nous sommes tous en ce moment sous le coup d’une réaction et exposés à des crises de faiblesse. Ce n’est que dans la nuit que nous nous sentirons revenir un peu.

— Je vais sûrement imiter son exemple, dit Mrs. Patterson. Je ne crois pas avoir jamais éprouvé un plus grand besoin de dormir. J’ai peine à tenir la tête droite.

Elle se pelotonna contre le fond de son siège et ferma les yeux.

— Voilà bien la première fois que pareille chose lui arrive ! s’écria Patterson, riant de bon cœur. S’endormir sur son dîner ! Que va-t-elle penser d’elle-même quand nous le lui dirons ! D’ailleurs, je peux excuser ce soir ceux qui s’endorment ; car j’ai idée que je ne vais pas tarder à me retirer.

Ainslie, très excité, bavardait sans trêve. Il se leva de nouveau, son verre à la main.

— Nous devrions boire tous ensemble et chanter Auld Lang Syne, proféra-t-il, en promenant son sourire à la ronde. Depuis une semaine, nous ramons tous sur le même bateau. Nous avons appris à nous estimer les uns les autres, et, chacun pour notre part, à estimer le pays des autres. Voici le colonel pour l’Allemagne ; le Père Pierre pour la France ; le professeur pour l’Amérique ; pour l’Angleterre, Ralston et moi. Et voici les dames, que Dieu bénisse ! Nous avons, durant tout le siège, trouvé auprès d’elles des anges de compassion et de miséricorde. Nous devrions boire à la santé des dames. Elles nous ont donné l’admirable exemple du calme dans le courage, de la patience, de… comment dirai-je ?… de la force d’âme… de… de… Par Saint-Georges ! regardez donc le colonel ! Endormi, lui aussi ! On ne résiste pas à cette température infernale !…

Mais son verre alla s’écraser sur la table, et il tomba lui-même à la renverse, en murmurant des mots confus. Miss Sinclair, la pâle garde-malade, avait, de son côté, succombé ; et elle s’inclinait, pareille à un lys brisé, en travers de sa chaise. Mr. Patterson regarda autour de lui, se leva, et passant une main sur son front brûlant :

— Ceci n’est pas naturel, Jessie ! s’écria-t-il. Pourquoi dorment-t-ils tous ? Et tenez, voilà le Père Pierre… Parti comme les autres ! Jessie, votre mère est froide. Est-ce le sommeil ? Est-ce la mort ? Ouvrez les fenêtres ! Au secours ! Au secours !

Il s’élança, chancelant, vers la fenêtre. Mais, à mi-chemin, il eut un vertige, ses genoux fléchirent, et il s’abattit, la tête en avant. La jeune fille avait bondi. Elle regarda avec des yeux d’épouvante, son père étendu devant elle, entouré par ce cercle de silence.

— Professeur Mercer, qu’y a-t-il ? qu’y a-t-il donc ? adjura-t-elle. Ô mon Dieu ! mais ils meurent ! mais ils sont morts !

Le vieillard se mit debout, par un suprême effort de sa volonté, car déjà il sentait s’épaissir autour de lui les ténèbres.

— Ma chère enfant, dit-il, d’une voix qui hachait les paroles, nous voulions vous épargner cette épreuve… Vous n’auriez souffert ni d’esprit ni de corps. C’était du cyanure… Je l’avais mis dans le caviar… Mais vous avez refusé…

— Juste ciel !

Un sursaut l’avait rejetée en arrière, les pupilles dilatées,

— Ah ! monstre ! monstre ! Vous les avez empoisonnés !

— Je les ai sauvés ! Vous ne connaissez pas ces Chinois. Ils sont atroces. Dans une heure, nous tombions tous entre leurs mains. Prenez cela, mon enfant…

Tandis qu’il parlait, une brusque fusillade éclata sous les fenêtres mêmes de la chambre.

— Ecoutez : les voilà ! Vite, mon enfant, vite ! Vous pouvez leur échapper encore !

Ses mots ne frappaient plus que des oreilles sourdes : la jeune fille était retombée inanimée sur son siège. Dressé, le vieillard écouta un instant le bruit du feu au dehors. Mais quoi donc ?… Qu’était-ce que cela ?… Devenait-il fou ?… Subissait-il l’effet du toxique ? Sûrement, c’étaient là des acclamations européennes ? Oui… Des ordres brefs retentissaient, en anglais. Il entendait le cri des marins. Il ne pouvait plus douter. Le secours venait enfin, par un miracle.

Il tendit ses longs bras avec désespoir.

— Qu’ai-je fait ? Ah ! qu’ai-je fait, Seigneur ? s’écria-t-il.

Ce fut le commodore Wyndham en personne qui, après une attaque de nuit désespérée et victorieuse, s’élança le premier dans la terrible salle à manger. Un groupe de convives se rangeait, livide et muet, autour de la table. Une jeune fille gémissait et remuait faiblement : pas d’autre signe de vie dans la pièce. Pourtant, il y avait là quelqu’un chez qui assez d’énergie subsistait pour l’accomplissement d’un devoir suprême. Cloué de stupeur sur le seuil, le commodore vit se soulever lentement au-dessus de la table une tête grise, et la longue personne du professeur osciller un instant sur ses jambes.

— Prenez garde au caviar !… Ne touchez pas au caviar !… râla le vieil entomologiste.

Et croulant sur lui-même, il ferma le cercle de la mort.