Le Pouce crochu/Chapitre IX

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Ollendorff (p. 241-264).

Chacun sait que les obstacles ne font que surexciter les amoureux. Or, Julien Gémozac était amoureux fou. Plus Camille Monistrol lui marquait de froideur, plus il l’adorait. Et il en était venu à l’adorer bêtement. Ce charmant garçon, qui avait eu de nombreux succès dans tous les mondes et qui aurait dû connaître les femmes, s’obstinait à persécuter de ses assiduités une jeune fille qui ne lui témoignait que de l’indifférence et qui avait fini par refuser nettement de l’admettre chez elle.

Il savait qu’elle recevait un M. de Menestreau, et il n’avait pas l’énergie de lui demander l’adresse de ce monsieur, d’aller le trouver et de lui chercher querelle, lui qui avait déjà eu trois duels et qui ne craignait personne au monde.

Camille l’avait ensorcelé, sans le vouloir, et justement parce qu’elle ne tenait pas du tout à le séduire.

Et rien n’y faisait, ni les conseils de son ami Fresnay, conseils assaisonnés de railleries qui auraient dû le piquer au vif, ni les reproches de sa mère désolée de ne plus le voir qu’à de rares intervalles, et très montée contre l’orpheline du boulevard Voltaire, ni les sages observations du père Gémozac, qui envisageait avec plus de sang-froid que sa femme cette situation nouvelle.

Homme d’affaires avant tout, ce grand industriel se disait que l’héritière de son associé aurait certainement, et avant peu, une grosse fortune, car les produits de l’invention Monistrol ne pouvaient que s’accroître, et donnaient déjà de superbes revenus. Et cette fortune, son fils unique, en épousant Camille, l’aurait tout entière après lui, au lieu d’être obligé de la partager avec une étrangère.

À d’autres points de vue, ce mariage ne lui déplaisait pas. M. Gémozac avait commencé par être ouvrier, et il ne tenait pas à voir Julien entrer dans une famille aristocratique. Il ne comprenait que les alliances entre égaux.

Mais, ce qu’il redoutait par dessus tout, c’était que Julien, exaspéré par les refus de Camille, ne se jetât à corps perdu dans des débordements de toute espèce. Il le soupçonnait même d’avoir déjà commencé, car le crédit qu’il lui avait ouvert était tellement dépassé, que le caissier s’était cru obligé d’avertir son patron.

La veille encore, Julien s’était fait remettre une somme de dix mille francs et il devait l’avoir perdue au jeu, car, épris comme il l’était, il ne l’avait certainement pas dissipée avec des drôlesses.

Il ne paraissait presque plus au déjeuner de midi, soit qu’il dormît après une nuit passée au baccarat, soit qu’il fût sorti de grand matin pour aller rôder autour de la maisonnette habitée par mademoiselle Monistrol.

Tant qu’à la fin, M. Gémozac jugea qu’il devait intervenir.

Il lui répugnait de traiter Julien comme un enfant qu’on met au pain sec, c’est-à-dire de lui couper les vivres en lui fermant sa caisse, et il comprenait que des sermons paternels ne toucheraient pas cet affolé. Mieux valait s’en prendre à la cause du mal et s’adresser à mademoiselle Monistrol, elle-même.

Elle ne venait plus chez lui, depuis qu’elle avait échangé des mots aigres avec sa femme ; il résolut d’aller chez elle et de la confesser à fond.

Il ne voulait pas croire qu’elle se conduisît mal, et il lui paraissait impossible qu’elle eût conçu de l’antipathie contre un garçon si bien partagé, sous tous les rapports. Il ne voyait, dans la sauvagerie qu’elle affichait, qu’un caprice de jeune fille. Il avait pu déjà juger son caractère de jeune fille. Il avait pu déjà juger son caractère original et indépendant. Peut-être aussi madame Gémozac l’avait-elle blessée dans son amour-propre. Il se faisait fort de la ramener par la douceur et de lui faire entendre raison.

Et d’ailleurs, pour d’autres motifs, il lui tardait d’avoir une explication avec elle.

Camille n’était pas majeure et il ne lui restait plus aucun parent. Il fallait donc de toute nécessité lui faire nommer un tuteur ou la faire émanciper et M. Gémozac pensait que l’émancipation était préférable. Mademoiselle Monistrol avait, dès à présent, d’importants intérêts à régler avec l’associé de son père, des actes à signer. Mieux valait la mettre en mesure d’administrer elle-même sa fortune. M. Gémozac voulait lui conseiller de prendre ce parti et lui offrir de se charger des démarches nécessaires.

N’était-ce pas d’ailleurs la meilleure manière de lui montrer qu’il ne prétendait point peser sur ses résolutions futures, ni influer sur le choix qu’elle ferait d’un mari ? Et comme le père Gémozac était avant tout un honnête homme, il tenait essentiellement à passer pour tel aux yeux de mademoiselle Monistrol.

Donc, un beau jour, sans consulter sa femme et sans rien dire à son fils, à l’heure où d’habitude il entrait dans son cabinet pour s’occuper de ses affaires, il prévint son principal employé qu’il allait sortir, et il fit, dire d’atteler son coupé.

Il n’avait jamais mis les pieds chez feu Monistrol. Les gros financiers ne se dérangent pas pour les gens qu’ils commanditent, et c’était le pauvre diable d’inventeur qui se déplaçait pour conférer avec le maître de la grande usine du quai de Jemmapes.

Mais Gémozac connaissait, sans l’avoir vue, la maison où son associé était mort si tragiquement. Sa femme et son fils la lui avaient assez souvent décrite, depuis la catastrophe, et il n’était pas fâché de la visiter, car il n’avait jamais pu s’expliquer comment le crime avait été commis. De plus, il doutait très fort que mademoiselle Monistrol fût en sûreté dans cette baraque isolée, et il se proposait d’insister encore pour la décider à déménager le plus tôt possible.

Il partit donc, et dix minutes après, son cocher, qui avait déjà conduit madame Gémozac au boulevard Voltaire, arrêta son cheval devant la clôture en planches qui protégeait très imparfaitement la cour.

Il descendit de voiture, chercha inutilement une sonnette pour s’annoncer, et finit par pousser la barrière à claire-voie qui tenait lieu de porte.

Une fois dans la cour, il examina la maison et il fit la grimace en reconnaissant qu’elle était tout au plus bonne à loger un portier. Du reste, il ne paraissait pas qu’elle fût habitée, car, à tous les étages, les volets étaient fermés.

Il avança, pensant que le bruit de ses pas attirerait la servante, mais personne ne vint.

— Ah ! ça, murmura-t-il, c’est donc le château de la Belle au bois dormant !

La petite est peut-être sortie. Mais cette fameuse bonne qui la garde si bien, à ce qu’elle dit… où diable est-elle ? Sa jeune maîtresse l’a peut-être emmenée et elle a bien fait, car, jolie comme elle l’est, cette enfant aurait grand tort de circuler dans Paris toute seule.

Il avança encore, et ne sachant par où entrer dans cette maison close, il résolut d’en faire le tour pour trouver la porte.

Instinctivement, il prit à droite et il la découvrit. Mais il fut tout étonné de voir qu’elle n’était pas fermée.

— Diable ! murmura-t-il, il faut que mademoiselle Monistrol soit bien peu soigneuse… laisser son logis à la discrétion du premier venu… après le malheur qui lui est arrivé… c’est vraiment trop fort…

À ce moment, il lui sembla qu’on parlait au premier étage. Il prêta l’oreille et il finit par entendre distinctement deux voix dont une d’homme.

— Oh ! oh ! se dit-il, il paraît que je tombe mal. Le monsieur qui cause là-haut doit être le rival de Julien… le rival préféré… celui que ma femme a failli rencontrer le jour où elle s’est brouillée avec la petite et que mon fils n’a jamais pu apercevoir. Les choses sont plus avancées que je ne pensais puisqu’elle le reçoit en tête-à-tête et je commence à croire que ce pauvre Julien fera bien de se retirer.

Mais je ne serais pas fâché de savoir comment est fait ce prétendant et d’où il sort.

Et il s’engagea bravement dans l’escalier, en ayant soin de heurter les marches avec ses bottes et de tousser très fort.

On l’entendit, car les causeurs se turent immédiatement, et un bruit de fauteuils roulés sur le parquet annonça qu’ils se levaient.

Presque aussitôt mademoiselle Monistrol se montra, habillée comme une femme qui vient de rentrer et qui n’a pas pris le temps d’ôter son chapeau.

— C’est moi, ma chère enfant, cria le père Gémozac. Vous n’attendiez pas ma visite, hein ?

— Non, monsieur, répondit Camille, sans laisser percer aucun embarras, mais vous êtes et vous serez toujours le bienvenu ici.

— Alors, je ne vous dérange pas ?… Il me semble pourtant que vous n’êtes pas seule.

— C’est vrai, mais je serai très heureuse de vous présenter quelqu’un qui vient d’arriver.

Entrez, monsieur, je vous prie.

Gémozac ne se fit pas répéter l’invitation. Il suivit mademoiselle Monistrol dans le salon et il se trouva face à face avec un monsieur qui se tenait debout, le chapeau à la main, et qui lui parut fort bien de sa personne.

La maison n’était pas double ; toutes les pièces avaient des fenêtres sur les deux façades, et du côté opposé au boulevard Voltaire, les persiennes étaient ouvertes, de sorte qu’on y voyait très clair.

— M. Georges de Menestreau, dit Camille en désignant le visiteur arrivé avant M. Gémozac.

À ce nom, le père de Julien fit un haut-le-corps et se mit à regarder ce monsieur avec une attention presque impolie. Son fils lui avait bien dit que mademoiselle Monistrol recevait un jeune homme, mais il ne lui avait pas dit comment ce jeune homme s’appelait, quoiqu’il le sût parfaitement, Camille ne le lui ayant pas caché.

— Excusez-moi, monsieur, dit-il sans laisser à la jeune fille le temps de compléter la présentation ; n’êtes-vous pas de l’Aveyron ?

— Oui, monsieur… à qui ai-je l’honneur de parler ?

— Je suis Pierre Gémozac, et j’ai beaucoup connu votre père. Il était propriétaire de forges dans ce pays-là, et il me vendait du fer excellent. C’était un homme des plus honorables. Il est mort, m’a-t-on dit ?

— Il y a plusieurs années.

— J’avais su qu’il avait un fils, et je me suis toujours demandé pourquoi ce fils n’avait pas continué les affaires.

— La vocation me manquait complètement, tandis que j’avais un goût très vif pour les voyages. Ce goût, j’avais assez de fortune pour le satisfaire. Je suis parti pour l’Amérique où j’ai séjourné longtemps. Puis, j’ai été en Chine, au Japon. Et je ne suis rentré en France, tout récemment, qu’après avoir fait le tour du monde.

— Vous ne m’aviez jamais dit que vous étiez allé si loin, murmura Camille.

— Et moi j’étais bien mal renseigné, reprit M. Gémozac. Je croyais… pardonnez-moi ma franchise… je croyais que ce brave Menestreau s’était ruiné… et que son fils avait disparu.

— Mon père a en effet subi des revers, mais j’ai hérité de ma mère… et voyager n’est pas disparaître, répliqua sèchement Georges. Je suis, du reste, monsieur, très heureux de vous rencontrer… d’autant plus heureux que je me proposais d’aller très prochainement vous voir chez vous.

— Puis-je savoir pourquoi ?

— Pour vous demander non pas de m’accorder la main de mademoiselle Monistrol, puisque vous n’êtes ni son parent ni son tuteur, mais d’approuver notre mariage. Je dois bien cet acte de déférence à l’homme généreux qui a commandité son père et qui est resté son ami, son protecteur…

Gémozac interrogea des yeux Camille qui lui dit aussitôt :

— C’est moi, monsieur, qui ai conseillé à M. de Menestreau de faire auprès de vous une démarche respectueuse, et puisque le hasard nous rassemble ici, permettez-moi d’aborder un sujet délicat. Monsieur votre fils vous a parlé, sans doute, d’un projet qu’il avait formé et qui m’honore infiniment.

— Oui, parbleu ! et je n’y ai pas fait la moindre objection. Sa mère s’en est un peu effarouchée, mais elle s’y serait ralliée… et je ne vous cacherai pas qu’en épousant M. de Menestreau vous mettrez mon fils au désespoir.

Mais vous êtes libre, ma chère Camille, et je n’ai pas le droit de vous blâmer de suivre votre inclination. Je suis même venu aujourd’hui tout exprès pour vous offrir de vous faire émanciper, et je vais m’occuper de régler nos intérêts communs, de telle sorte que vous pourrez disposer de vos revenus comme vous l’entendrez. Votre compte dans ma maison sera arrêté tous les ans ou tous les six mois, comme vous voudrez, et vous n’aurez avec moi et les miens que les relations qu’il vous plaira d’avoir.

— Les plus affectueuses, après comme avant, s’écria la jeune fille, et puisque vous approuvez le choix que j’ai fait…

— Je n’ai pas à l’approuver. M. de Menestreau est le fils d’un brave homme, et je ne doute pas que son père lui ait transmis ses sentiments. Mais il ne trouvera pas mauvais, je l’espère, que je demande des renseignements sur lui dans le département où il a passé sa première jeunesse.

À cette déclaration qui ressemblait un peu à une menace, Georges de Menestreau pinça les lèvres, mais il répondit avec un calme parfait :

— Vous ferez fort bien, monsieur, de vous renseigner. Je crois qu’on m’a un peu oublié dans mon pays, mais je me flatte de n’y avoir pas laissé de mauvais souvenirs.

— J’en suis persuadé, dit M. Gémozac qui pensait tout le contraire et qui se promettait bien d’écrire le jour même à ses correspondants de l’Aveyron.

Il se rappelait vaguement que Menestreau le père avait été ruiné par son fils et que ce fils avait fort mal tourné ; mais il s’était écoulé des années depuis la déconfiture du maître de forges, et M. Gémozac n’était pas sûr de la fidélité de sa mémoire.

Il avait le temps de s’informer avant que Camille prît un engagement irrévocable. On ne se marie pas sans se faire afficher à la mairie. Les formalités prennent au minimum une quinzaine de jours, et il n’en faut pas plus de quatre pour recevoir une réponse de Rodez ou de Decazeville.

— J’ai bien mal reconnu vos bontés, monsieur, reprit Camille, mais, je vous le jure, je suis profondément touchée de ce que vous faites pour moi. Dites bien à monsieur votre fils que si mon cœur eût été libre…

— Malheureusement il ne l’est pas, interrompit le père Gémozac, d’un ton légèrement ironique. Il faudra bien que Julien s’en console. Ce sera peut-être mieux ainsi.

Mais… il me semblait que vous aviez juré de n’épouser que l’homme qui retrouverait l’assassin de votre père ?… Je sais bien que Julien n’a pas rempli les conditions du programme… M. de Menestreau a sans doute été plus heureux ?… L’assassin est arrêté, ou va l’être ?

— Hélas ! non. Je crains même qu’il ne le soit jamais ; M. de Menestreau a fait tout ce qu’il a pu… il n’a pas réussi… mais il m’a sauvé la vie…

— En vérité ?… oh ! alors ! je comprends que vous teniez à le récompenser… Quoi ! votre vie a couru des dangers ? Est-ce que l’homme qui a tué votre père a essayé de vous tuer aussi ?…

— Pas comme vous l’entendez. J’ai appris qu’il se cachait dans une maison en ruines… en pleine campagne, au delà de la porte de Saint-Ouen.

— C’est sans doute M. de Menestreau qui vous a fourni ce précieux renseignement ?

— Non ; c’est un pauvre saltimbanque… de la même troupe que Zig-Zag… l’histoire serait très longue à vous raconter en détail… Je suis partie la nuit avec ce saltimbanque et son fils… Ils ne sont pas revenus, eux…

— Quoi ! Zig-Zag les a exterminés ? Quel tueur d’hommes !

— Je ne sais… ils ont disparu, ils sont tombés dans une trappe ouverte au milieu du corridor de cette maison… et j’ai failli partager leur sort… j’ai pu l’éviter et m’enfuir, mais au milieu de cette plaine déserte, j’ai été attaquée par deux de ces misérables qui rôdent près des barrières de Paris… ils me tenaient, et Dieu sait ce qu’ils auraient fait de moi, si M. de Menestreau n’était pas venu à mon secours, au péril de sa vie… il m’a arrachée de leurs mains.

— C’est fort heureux et le hasard qui a amené là tout à point M. de Menestreau est véritablement providentiel. Quel roman on ferait avec votre aventure !

— Elle n’est que trop réelle, murmura Camille.

— Je n’en doute pas, mais il y manque un dénouement. Vous n’êtes donc pas revenue, en plein jour, visiter ce repaire de brigands…, cette maison machinée comme un théâtre de féerie ?

— Je n’y ai pas manqué, monsieur. J’y ai conduit M. de Menestreau. Il a bien voulu descendre dans la cave où sont tombés les malheureux qui m’avaient servi de guides… leurs corps n’y étaient pas…

— Donc, ils ne sont pas morts. À votre place, mademoiselle, j’aurais prié M. de Menestreau de signaler au préfet de police la maison où il se passe de si étranges choses. Comment donc est-elle faite, cette tour de Nesle ?

— Elle est en briques… en briques rouges… et tous les gens de cette banlieue la connaissent…

— En briques rouges !… c’est singulier… je ne lis pas souvent les faits divers, et cependant, ce matin, j’en ai remarqué un dans mon journal… Hier, dans la plaine Saint-Denis, tout près de la route de la Révolte, une maison en ruines, qu’on appelle dans ces parages la maison rouge, s’est écroulée en partie, à la suite d’une terrible explosion. Il paraît que les caves servaient d’entrepôt à des fraudeurs… elles étaient pleines de barriques d’eau-de-vie qui ont pris feu on ne sait comment, et tout a sauté en l’air.

— Ah ! mon Dieu ! est-ce que ?…

— Il y a eu des victimes, affirme le journal. Un homme grillé dans la cave… et un enfant qui en est sorti en très mauvais état…

— Et… qu’est-il devenu ? demanda vivement mademoiselle Monistrol.

— Le journal ne le dit pas. On l’aura sans doute porté à l’hôpital. Mais cette histoire n’a aucun rapport avec la vôtre et je me demande pourquoi je vous la raconte. Si par hasard elle vous intéressait, il ne tient qu’à vous d’être plus complètement informée. Elle va faire le tour de la presse, et demain les détails abonderont. Mais il faut que je vous quitte. Les affaires me réclament. Je me suis échappé de mon cabinet pour causer avec vous de vos intérêts. Nous sommes maintenant d’accord sur tous les points. Je vais m’occuper de vous et j’espère vous revoir bientôt. En attendant, je vous laisse avec votre fiancé.

Monsieur, j’ai bien l’honneur de vous saluer.

Georges de Menestreau s’inclina froidement et le père Gémozac sortit sans serrer la main de Camille Monistrol, qui ne s’émut pas trop de ce changement de manières.

— C’est la fin d’une situation fausse, murmura-t-elle. Je lui ai dit la vérité sur mes sentiments et je ne me repens pas de l’avoir dite. Mais vous, mon ami, que pensez-vous de l’étrange récit que nous venons d’entendre ?

— Je n’y crois pas, répondit M. de Menestreau. C’est une invention de journaliste aux abois. Et alors même que le fond serait vrai, le fait ne se rattache pas à votre expédition avec les amis de Zig-Zag. Ces gens-là ne s’amusent pas à faire de la contrebande et ils sont en ce moment bien loin de la maison rouge.

Mais j’ai une plus triste nouvelle à vous apprendre… triste pour moi… je pars ce soir.

— Vous partez !

— Oui, mademoiselle. Je suis appelé en Angleterre par un ami qui a besoin de moi pour terminer une affaire grave…

— Et c’est maintenant que vous m’annoncez ce départ précipité !

— Hier encore, je ne le prévoyais pas. La lettre que j’ai reçue de Londres m’est arrivée ce matin seulement. Je n’ai pas osé me présenter chez vous avant l’heure où vous voulez bien me recevoir… et j’allais vous apprendre ce fâcheux contretemps, lorsque M. Gémozac est survenu. Je n’ai pas voulu vous en parler pendant qu’il était là. Il aurait cru que je tenais à quitter la France avant que ses correspondants l’eussent renseigné sur mon compte.

— Quelle idée !

— Vous n’avez donc pas vu qu’il est sorti furieux ? S’il s’était contenté de montrer que je lui déplaisais, je n’y aurais pas pris garde, mais il vous a marqué plus que de la froideur, et mon devoir est de vous avertir que vous ne devez plus compter sur lui. Cet homme ne vous pardonnera jamais de m’avoir préféré à son fils… et il fera tout ce qu’il pourra pour me nuire.

— Eh ! que m’importe ! mes sentiments ne changeront pas. Ni les calomnies ni votre absence ne me feront oublier que nous sommes fiancés.

— Si j’en étais sûr, je partirais le cœur moins gros.

— Ainsi, vous doutez de moi ! Qu’ai-je donc fait pour cela !… et que faut-il que je fasse pour vous prouver que je tiendrai ma promesse ?… Si la loi le permettait, je vous épouserais demain…

— Mais la loi s’y oppose… et les formalités sont longues… Que ne sommes-nous Anglais !… Nous nous présenterions, devant un ministre de l’Église protestante… Nous lui déclarerions, sous la foi du serment, qu’il n’existe aucun empêchement légal à notre mariage… et il nous marierait, séance tenante. Malheureusement, dans ce pays-ci, il n’en va pas de même… et avant qu’un prêtre et un maire consentent à nous unir, mes ennemis auront tout le temps de me noircir à vos yeux.

— Ils n’y parviendront pas, mais pour vous rassurer, je suis prête à aller me marier en Angleterre.

— Vous feriez cela !… vous braveriez les préjugés, la médisance !… Vous ne craindriez pas de vous brouiller irrévocablement avec les Gémozac !… alors que le père a votre fortune entre ses mains !…

— Ma fortune, j’y renoncerais volontiers pour assurer le bonheur de toute ma vie, mais rien ne peut me l’enlever. J’ai trouvé dans les papiers de mon père l’acte de Société signé par M. Gémozac.

— Dieu soit loué ! J’avais peur que vous n’eussiez commis l’imprudence de vous en dessaisir.

— D’ailleurs, M. Gémozac est incapable de nier, et, quoi qu’il advienne de mes relations avec lui et les siens, je n’ai pas la moindre inquiétude, car je suis certaine qu’il ne me fera jamais tort d’un centime.

J’avoue qu’il m’en coûtera d’être jugée défavorablement par le bienfaiteur de mon père, mais je lui expliquerai ma conduite et je n’aurai pas de peine à la justifier.

— Et vous consentiriez à partir avec moi ?… ce soir ?

— Non, mon ami. Si indépendante que je sois, je ne pousserai pas si loin le mépris de l’opinion des sots. On ne manquerait pas de dire que vous m’avez enlevée, et je ne veux pas qu’on le dise.

J’irai vous rejoindre à Londres, Brigitte sera du voyage, et quand nous reviendrons en France, je serai votre femme légitime. Nul n’aura le droit d’y trouver à redire.

Mais je ne partirai pas avant d’avoir su à quoi m’en tenir sur l’étrange événement que M. Gémozac vient de nous apprendre.

— Quoi ! vous vous préoccupez encore de ce canard éclos dans le cerveau d’un journaliste à court de nouvelles ?

— Comment ne m’en préoccuperais-je pas ! quelque chose me dit que l’enfant sauvé du désastre, c’est le fils de l’ennemi de Zig-Zag ; c’est ce Georget dont je vous ai si souvent parlé… je n’ai jamais voulu croire qu’il m’ait trahie.

— Je ne partage pas votre confiance, ma chère Camille ; mais, quoi qu’il en soit de la fidélité de ce petit drôle, soyez sûre que si c’était lui qui a sauté en l’air, il n’aurait pas manqué d’accourir ici.

— Il est peut-être blessé… ou, qui sait ? on l’a peut-être mis en prison comme complice des contrebandiers… et que dira-t-il, si on l’interroge ? Il parlera de Zig-Zag… de moi… de vous…

— C’est possible… mais qu’y faire ?

— Aller le voir… le prier de vous raconter ce qui lui est arrivé… Je ne sais pas où il est, mais je le saurai aujourd’hui, car je vais me faire conduire à la porte de Saint-Ouen et à la maison rouge… Je questionnerai les employés de l’octroi… les gens du quartier des Épinettes.

— Et vous vous compromettrez horriblement. Je vous en supplie, ma chère, renoncez à ce projet et si vous tenez absolument à ce que l’enquête soit faite, permettez-moi de m’en charger.

— Vous, Georges ! vous qui devez partir ce soir !…

— Je puis remettre mon voyage de vingt-quatre heures. Je préviendrai par une dépêche l’ami qui m’attend.

— Et je vous verrai demain. Oh ! alors, j’accepte votre proposition. Promettez-moi seulement que la journée ne se passera pas sans que j’aie des nouvelles de Georget.

— Ou du moins de l’enfant qu’on a ramassé près de la maison rouge… Ce n’est pas précisément la même chose… Enfin, je ferai de mon mieux. Mais, je vous le demande en grâce, répétez-moi encore que vous viendrez me rejoindre à Londres… J’ai tant de peine à croire à mon bonheur !

— Je vous l’ai promis… et je n’ai qu’une parole…

Georges de Menestreau fit un mouvement pour tomber à ses genoux. Elle l’arrêta.

— J’entends la voix de Brigitte, dit-elle. Je l’ai envoyée faire une commission, et elle va certainement monter ici… Mais, c’est singulier… on jurerait qu’elle pousse des cris de frayeur…

Aux cris succéda le fracas d’une porte fermée avec violence, et, un instant après, Brigitte, pâle, échevelée, les yeux hors de la tête, se précipita dans le salon.

— Qu’as-tu donc ? lui demanda Camille, effrayée.

La vieille servante articula péniblement ces mots :

— Le chien !

— Quel chien ? demanda, tout ébahie, mademoiselle Monistrol.

— Le chien du paillasse, répondit Brigitte avec effort.

Camille tressaillit, et M. de Menestreau lui-même ne put réprimer un mouvement d’émotion.

— Où est-il ? reprit la jeune fille d’une voix altérée.

— Dans la cuisine, mademoiselle ; et c’est bien heureux que j’aie pu l’y enfermer, car il n’a plus sa muselière, et il nous dévorerait tous. Il a l’air de n’avoir pas mangé depuis huit jours.

— Enfin… comment est-ce arrivé ?…

— Voilà !… je rentrais avec mon panier au bras et je venais d’ouvrir la porte de ma cuisine, quand j’ai senti comme un gros pavé qu’on m’aurait jeté dans les jambes… même que j’ai manqué de tomber, les quatre fers en l’air ; mais je me suis tenue après le battant… et j’ai vu la vilaine bête qui avait sauté du coup sur mon fourneau… elle s’est retournée contre moi et je n’ai eu que le temps de pousser la porte que je n’avais pas lâchée… si j’avais perdu la tête, le chien m’étranglait net… et il serait monté ici pour vous en faire autant.

Mais il ne s’échappera pas… la fenêtre est trop haute et j’avais eu soin de fermer les volets avant de partir en course.

Tenez ! entendez-vous la vie qu’il fait là-dedans ?

On entendait en effet des coups sourds et répétés.

— Saute, sale bête ! grommelait Brigitte. La porte est solide et tu t’aplatiras le museau.

Seulement, s’il continue, il va casser toute ma vaisselle. Comment faire, mon Dieu !

Camille, aussi embarrassée que la vieille bonne, regardait Georges de Menestreau qui semblait méditer sur ce cas imprévu.

— Si nous pouvions le museler et l’attacher, dit mademoiselle Monistrol, il nous ferait retrouver Zig-Zag.

— Recommencer l’expédition de l’autre nuit ! s’écria Brigitte, en levant les bras au ciel. Avec ça, qu’elle vous a bien réussi ! Cette fois, vous n’en reviendriez pas !

— Ce serait une folie, mademoiselle, dit enfin M. de Menestreau ; et d’ailleurs, vous n’atteindriez pas votre but, car je constate que ce chien ne possède pas les aptitudes miraculeuses que lui attribuait ce paillasse. S’il aimait tant son maître, il ne l’aurait pas quitté… et s’il est revenu ici, ce n’est pas Zig-Zag qu’il y cherche, puisque Zig-Zag n’y est pas… à moins de supposer qu’il reconnaît tous les endroits où Zig-Zag a passé… et la supposition, serait absurde.

— Alors, comment expliquez-vous ?…

— De la façon la plus simple. Comme beaucoup de ses pareils, ce chien a la mémoire des lieux. Son maître l’aura chassé ou perdu volontairement… craignant sans doute que l’animal le fît reconnaître… un dogue ne peut pas se transfigurer comme un homme, et celui-là est connu de tous les saltimbanques… Zig-Zag, qui a dû se faire une nouvelle tête, ne voulait pas garder avec lui une bête qui doit jouir d’une grande notoriété dans les foires des environs de Paris. Il s’en est débarrassé, et l’animal a dû errer par les rues, cherchant sa nourriture. Il a fini par arriver place du Trône, où il avait séjourné ; en rôdant sur le boulevard Voltaire, il est passé devant la maison et il s’est rappelé qu’une fois il était entré là. La barrière était probablement ouverte… il n’a fait qu’un saut jusqu’à la cuisine…

— C’est bien possible, murmura Camille, qui n’était qu’à moitié convaincue.

— Et je suis d’avis de ne pas l’y laisser, conclut M. de Menestreau.

— Le lâcher, alors ?…

— Non pas. Je ne serais nullement surpris qu’il fût enragé, et quand même il ne le serait pas, il ne ferait pas bon se frotter à un animal de cette taille et de cette force.

— Pas moi, toujours, dit Brigitte entre ses dents.

— Qu’en ferons-nous donc ? demanda Camille.

— Ce que les agents de police font des chiens suspects. Il faut le tuer tout bonnement.

— Le tuer ! ce ne sera pas facile.

— Je m’en charge, mademoiselle. Depuis qu’il m’est arrivé des aventures, une nuit, dans la plaine Saint-Denis, j’ai toujours un revolver dans ma poche.

— Je ne veux pas que vous vous exposiez.

— Oh ! je n’entrerai pas dans la cuisine. Je le canarderai de loin… Les volets de la fenêtre doivent avoir des trous.

— Deux, fit vivement Brigitte : monsieur a là une fameuse idée.

— Eh bien, ma brave femme, conduisez-moi à la bonne place. Mademoiselle restera ici. Il est inutile qu’elle assiste à ce vilain spectacle.

— Je veux tout voir, répliqua mademoiselle Monistrol ; et je veux être au danger s’il y en a.

— S’il y en avait, je vous empêcherais de descendre, mais il ne peut y en avoir aucun. Venez, mademoiselle.

Brigitte se précipita dans l’escalier. Sa maîtresse la suivit et Georges ferma la marche.

En passant devant la cuisine, ils entendirent, non pas des aboiements, mais ces hurlements rauques, enroués, qui constituent un des symptômes caractéristiques de la rage.

— Ma chère Brigitte, dit M. de Menestreau, vous l’avez échappé belle. Si ce chien vous avait mordue, vous seriez morte dans des souffrances atroces.

— Ne m’en parlez pas, monsieur. Rien que d’y penser, j’en ai la chair de poule. Dépêchez-vous de le tuer.

Us sortirent tous ensemble, et Brigitte les mena devant les volets hermétiquement clos qui protégeaient la fenêtre de la cuisine.

M. de Menestreau regarda par un des vasistas percés au bas des planches et dit :

— Je le vois. Diable ! il y a au moins six pouces d’intervalle entre les volets et les vitres. Le tir ne va pas être facile, d’autant qu’il ne fait pas très clair là-dedans.

Il n’avait pas achevé qu’un bruit de carreaux brisés le fit reculer.

Vigoureux l’avait vu ou l’avait senti et il s’était lancé à toute volée contre les vitres.

— Bon ! reprit Georges, ce sera plus commode.

Et il arma son revolver.

Le chien sauta encore et cette fois il parvint à se cramponner sur le rebord intérieur de la fenêtre. Le verre craqua sous l’effort de sa tête puissante, et le carreau était assez large pour qu’il y pût passer.

Il passa, en se déchirant et il vint montrer au trou du volet son mufle ensanglanté.

À cette apparition, Camille et Brigitte reculèrent d’effroi et, en vérité, il y avait de quoi.

La tête de Vigoureux passait à moitié par le trou du volet. Le poil hérissé, les yeux pleins de sang, la gueule ouverte, la bave aux dents, il poussait de toutes ses forces, en hurlant à donner le frisson.

Il regardait fixement M. de Menestreau qui n’avait pas bougé et qui le visait avec son revolver.

Le coup partit, et il était temps, car les volets ébranlés craquaient sous l’effort de la bête furieuse.

Elle jeta un cri de douleur, mais elle ne tomba point en arrière.

M. de Menestreau avait tiré de très près, et cependant la balle avait un peu dévié. Au lieu de briser le crâne de l’animal, elle lui avait percé le mufle, au-dessous des yeux.

Si brave qu’on soit, on ne tire pas presque à bout portant sur un chien enragé sans éprouver quelque émotion, et la main du vaillant fiancé de mademoiselle Monistrol avait dû trembler.

Et chose étrange, au lieu de se retirer pour éviter les coups, Vigoureux, douloureusement blessé, redoublait d’efforts pour forcer le passage.

— Éloignez-vous, ma chère Camille, cria Menestreau en réarmant son revolver.

Camille ne bougea pas. Cet horrible spectacle la fascinait et elle n’en pouvait détacher ses yeux.

Menestreau fit feu une seconde fois et sans beaucoup plus de succès ; il creva l’œil du dogue, mais il ne parvint pas à l’abattre, et cette nouvelle blessure ne fit qu’exciter le monstre qui, d’une violente secousse, fit sauter le crochet mal attaché.

Le volet céda et Vigoureux vint rouler sur le sable de la cour.

Brigitte s’enfuit en criant, et Menestreau s’élança pour couvrir mademoiselle Monistrol, qui était restée, résolue à partager le sort de l’homme qu’elle aimait.

Il avait encore quatre balles dans son revolver, mais le chien n’était pas frappé à mort et il ne présentait plus sa tête comme une cible enchâssée dans le trou d’une planche.

Il s’était très vite remis sur ses pattes et il lui restait bien assez de force pour se jeter sur son bourreau, mais au lieu de bondir, il se traîna lentement vers lui en gémissant d’une façon lamentable.

M. de Menestreau, profitant de ce répit tout à fait inespéré, l’ajusta à loisir en plein corps, et d’un troisième coup, lui cassa les reins.

La balle brisa la colonne vertébrale à la hauteur des hanches.

Vigoureux s’affaissa sans crier, et, en s’aidant de ses pattes de devant, il se mit à ramper sur le ventre, en regardant toujours Georges de Menestreau.

On eût dit qu’il lui demandait grâce et qu’il lui reprochait de le traiter si cruellement.

Il ne réussit pas à l’attendrir. Un dernier coup le frappa entre les deux épaules et le renversa sur le dos. L’œil qui lui restait se rouvrit encore une fois, se fixa sur l’exécuteur impitoyable et se referma pour toujours.

— Enfin, il est mort ! dit entre ses dents M. de Menestreau. Il ne fera plus de mal à personne… mais il avait la vie dure… j’ai cru un instant que je n’en viendrais pas à bout.

Vous avez dû avoir bien peur ?

— Pour vous, oui… et j’avoue que l’agonie de cette malheureuse bête m’a profondément émue.

— Je comprendrais cela s’il s’agissait d’un chien quelconque, mais si vous êtes sûre que celui-là appartenait à Zig-Zag…

— Absolument sûre. Interrogez Brigitte et elle vous dira…

— Que c’est bien lui, acheva la vieille servante, qui reparut tout à coup sur le champ de bataille. Il n’y en a pas deux pareils.

— Alors, reprit M. de Menestreau, il ne nous reste plus qu’a nous débarrasser de sa carcasse. Apportez-moi une bêche. Je vais l’enfouir dans une de ces plates-bandes.

— Ah ! mais, non, par exemple ! Vous voulez donc que nous attrapions la peste ! Laissez-moi faire, monsieur. Je le traînerai sur le boulevard Voltaire et je l’y laisserai. La police se chargera de l’enlever.

— N’y manquez pas, au moins.

— J’y veillerai, mon ami, dit mademoiselle Monistrol. Maintenant, permettez-moi de vous rappeler que vous m’avez promis de vous informer de ce pauvre enfant.

— J’y vais de ce pas… à la maison rouge d’abord… et si je n’y recueille aucun renseignement positif, j’irai en demander au commissaire de police du quartier des Épinettes.

— Merci. J’attendrai impatiemment votre retour. Ne me faites pas languir.

— Je n’aurai garde, puisque c’est la condition que vous mettez à votre départ pour l’Angleterre… et je ne désespère pas de vous rapporter aujourd’hui même des informations certaines… Vous ne comptez pas sortir ?

— Non, mon cher Georges. Je ne suis pas encore remise de la secousse que je viens d’éprouver… Cette scène m’a bouleversée… j’ai besoin de me reposer pour me remettre.

Allez, mon ami, et revenez vite, conclut Camille en serrant la main de son amoureux qui s’éloigna au pas accéléré.

Brigitte assistait à ces tendres adieux, et à son air renfrogné, on voyait bien qu’elle n’était pas contente.

— C’est donc vrai que vous voulez partir ? demanda-t-elle brusquement à sa maîtresse.

— Oui, répondit avec un peu d’embarras la jeune fille, mais nous ne nous quitterons pas, je t’emmènerai.

— Moi !… à Londres ! dans le pays des goddem…, jamais de la vie !… j’y mourrais de chagrin, au bout de deux jours… Je suis comme les vieux arbres qui sèchent sur pied quand on les transplante, et puis, l’Angleterre, voyez-vous, mademoiselle, c’est trop loin de Montreuil-les-Pêches…

Sans compter, reprit-elle d’un air grognon, que si vous y allez pour vous marier avec ce beau brun, vous ferez une fameuse bêtise…, je sais bien que ça ne me regarde pas, mais tant pis ! c’est lâché !… J’avais ça sur le cœur, il fallait que ça sorte…, et je voudrais que votre pauvre père fût là pour m’entendre…, c’est pas lui qui vous conseillerait de suivre un monsieur que vous ne connaissez ni d’Ève ni d’Adam…

— Tu oublies qu’il m’a sauvé la vie, interrompit Camille.

— Allons donc !… il devait être d’accord avec les voyous qui vous ont tombé dessus. Cet homme-là n’en veut qu’à votre argent… Parlez-moi de l’autre, le blond…, on sait qui il est, celui-là, et il vous aime pour vous-même.

— Assez, dit impérieusement Camille, d’autant plus irritée des observations de Brigitte qu’elle en reconnaissait jusqu’à un certain point la justesse.