Le Précurseur

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Lévy frères (pp. 59-80).


Le Précurseur

 
I

Les urnes, les trépieds, les flambeaux étincellent
Dans le festin d’Hérode, et les fleurs s’amoncellent.
Des hôtes accoudés les robes à longs plis
Jettent mille couleurs sur la pourpre des lits.
Les échansons, levant à deux mains les amphores,
Versent les vins mielleux ; les blanches canéphores,
Dans les paniers tressés d’argent flexible et fin,
Offrent les blonds gâteaux étalés sur le lin.
Les disques sont chargés de mets savants et rares.
Sur les tables de jaspe, en figures bizarres
De fleurs et d’animaux que l’art a transformés,
L’ivoire et les métaux semblent s’être animés.
L’encens fuit des trépieds en vapeur tournoyante ;
Le nard, aux lampes d’or, brûle avec l’amiante.
Le festin chante et rit, et mêle à tous moments

Le bruit des coupes d’or au son des instruments.
La lyre alterne avec les flûtes et les trompes.
Le roi veut aujourd’hui montrer toutes ses pompes ;
Au sortir de sa fête, il faut que mille voix
Le proclament heureux et grand parmi les rois.
Car il goûte à la fois le meurtre et l’adultère ;
La belle Hérodiade, enlevée à son frère,
A su, d’un cœur usé réveillant les désirs,
Mêler ses cruautés d’incestueux plaisirs.

Grands et riches sont là, mendiant ses sourires,
Des rois les plus mauvais ministres cent fois pires,
Qui des vices du maître ont toujours fait leurs dieux.
Mais les bruits échappés de cet antre odieux
Attroupent à l’entour l’oisive multitude.


II

Or, loin des carrefours qu’il hantait d’habitude,
Ce jour-là mendiait, aux portes du palais,
Vieux, d’ulcères rongé, Lazare. Les valets,
Arrogants et cruels, et dignes de leur maître,
Le huaient, le battaient dès qu’il osait paraître.
Il souffre de la faim ; il voudrait seulement

Avoir, pour toute aumône et tout soulagement,
Les plus minces débris, les miettes de la table :.
Mais nul ne les lui donne, et sa voix lamentable
N’éveille sur ce seuil que l’insulte et les coups.
L’esclave armé du fouet le chasse avec courroux,
De l’aspect du lépreux craignant quelque souillure.
Mais les chiens s’approchaient et léchaient sa blessure,

O cœurs des mendiants à l’outrage endurcis !
Plus bas, sur l’escalier, le vieillard reste assis,
Impérieuse faim ! et tenace, il bourdonne
De l’appel usité le refrain monotone.
Des enfants vagabonds criant : Sus au lépreux !
De boue et de clameurs le harcelaient entre eux ;
Puis du bâton fuyaient, en riant, la menace.
Tout à coup, s’avançant à grands pas sur la place,
Un homme s’est montré ; sous sa saie en lambeaux,
Sous son poil noir, ses os semblent percer sa peau^
Montant vers le palais, il va franchir la dalle
Où gronde le vieux pauvre, où sa lèpre s’étale ;
Mais Lazare, à l’aspect d’un nouveau mendiant
Plus jeune et plus hardi, s’irritait, lui criant :
« Retire-toi d’ici, misérable ! est-il juste
Qu’avec ces bras nerveux, encore vert et robuste,
Un pareil fainéant dérobe ici la part

Qu’on donnerait peut-être à l’infirme, au vieillard ? »
Et les pierres volaient avec les cris lancées
Sur le noir étranger.

Et lui, de ses pensées
Distrait, parle, et, laissant à l’autre son erreur :
« Quel mal ici te fais-je ? où tend cette fureur ?
Qu’ai-je dit ? ai-je ôté rien des mains de personne,
Ou t’aurais-je envié l’aumône qu’on te donne ?
Ce seuil, tu le sais bien, si dur aux suppliants,
Ne peut-il pas tenir, hélas ! deux mendiants ?
Tais-toi, renonce aux coups, à l’insulte farouche ;
Si je frappais, ce poing te briserait la bouche,
Et du festin j’aurais, pour moi seul les débris. »

Mais, redoublant alors les pierres et les cris,
Le lépreux : « Écoutez ce bavard ; sur mon âme,
De même, au coin du feu, grogne une vieille femme
Viens, et je fais pleuvoir tes dents sous ce bâton ;
Et je veux te traiter comme le porc glouton
Surpris à dévorer les blés semés pour l’homme,
Et qu’avec son épieu le laboureur assomme. »
La foule du portique encombrait les degrés,
Passants, soldats, valets, par ces cris attirés ;
Et ceux-ci se penchaient au bord des balustrades,

Riaient, faisant de loin signe à leurs camarades.
Ils excitaient Lazare, et c’était un concert
De rire et de clameurs.

Mais l’homme du désert
Darde un œil tout-puissant sous sa fauve crinière,
Se dresse, et rejetant son front large en arrière :
« Fils d’Israël, dit-il, ô peuple sans pitié,
Par le joug des gentils justement châtié !
Si tu n’ouvres ton cœur à la miséricorde,
Comment espères-tu qu’un jour Dieu te l’accorde ?
Aussi vous bafouez et vous poussez aux coups,
Comme on pousse des chiens, deux hommes comme vous !
Aux pauvres voilà donc l’aumône que vous faites ?
Durs, moqueurs, insolents pour vos frères, vous êtes
Toujours prêts à ramper dans l’adoration,
Quand passent le licteur et le centurion.
Bien dignes de servir, de trembler sous un homme,
De marcher enchaînés vers Babylone ou Rome,
Vous qui ne servez plus le Seigneur, et riez
Des captifs qu’à son joug la misère a liés !
Les chiens des carrefours, les brutes vous enseignent
La pitié, mais en vain ! sur ces membres qui saignent,
Caressant aux lépreux, ils lèchent ; vous mordez !
Je vous reconnais bien ! c’est vous qui lapidez

Tout envoyé de Dieu, tout pasteur qui n’emploie
Ni glaive ni bâton pour tracer votre voie,
Et qui cherche à semer, sous vos crânes épais,
Des germes inconnus de justice et de paix…

Il parle, et tout à coup une voix : « C’est lui-même,
Criait-elle, c’est Jean qui donne le baptême ! »

Et la foule, déjà frappée en l’écoutant,
Des rires au respect changée en un instant,
Se presse et fait silence. Et lui reprend : « Mon frère ! »
— Vers Lazare tourné : — « Loin de nous la colère ;
L’humble bonté du cœur convient aux malheureux :
Qui pourra les aimer s’ils ne s’aiment entre eux ?
C’est pour les affligés, c’est pour nous qui le sommes
Que la sainte amitié fut envoyée aux hommes ;
Les pauvres l’ont reçue ; elle aide à mieux souffrir
Ces lépreux éternels qui ne peuvent guérir.
Pour votre frère en pleurs dont la faim vous désole,
Si vous n’avez du pain, ayez une parole.
Un mot dit par le cœur fortifie et nourrit
L’âme du malheureux que l’abandon aigrit.
Dieu transforme souvent la larme secourable,
Qu’un pauvre a vu couler sur sa plaie incurable,
En un baume qui lave et guérit du passé

Le flanc qui le reçoit et l’œil qui l’a versé.
Que la paix entre vous habite donc sans cesse,
Mendiants dont le cœur est toute la richesse ;
Amassez sur la terre un tel trésor d’amour,
Que le méchant lui-même en ait sa part un jour.
Le lépreux délaissé qui sait souffrir sans haine,
Voilà l’homme en qui Dieu bénit la race humaine ;
C’est l’arche qu’il choisit pour s’asseoir parmi nous,
Le pur froment qu’en gerbe on lie à deux genoux,
Et que le maître enferme en ses célestes granges :
Le pauvre au cœur sans fiel est plus grand que les anges.
Toi, Lazare, affamé, nu, maudit par les tiens,
Toi qui n’as jamais eu que la pitié des chiens,
Dont le corps et le cœur ne sont plus qu’une plaie,
Cesse un jour de haïr ; sois patient ; essaie
De pardonner, d’aimer ; apprends-nous ce devoir ;
Dieu compta tes douleurs, et peut-être, ce soir,
Des anges imprévus, te prenant sur leurs ailes,
Dans le sein d’Abraham, où dorment les fidèles,
Blanc, vêtu de fin lin, un bandeau d’or au front,
Au festin nuptial, ami, t’emporteront.
Mais l’homme de céans qui se fait rendre un culte,
Et de ses longs banquets jette à ta faim l’insulte,
Alors, étant scellé dans sa tombe de fer,
Lèvera ses yeux lourds des ombres de l’enfer,
Et d’Ahraham, au loin, découvrant la lumière,

Et Lazare en son sein, fera cette prière :
— Abraham, oh ! pitié ! laisse approcher un peu
Lazare, et se pencher sur ma couche de feu ;
Qu’il trempe au moins dans l’eau son doigt et qu’il en touche
Ma langue, ardent tison qui me brûle la bouche ;
Car d’un supplice affreux je souffre… — Mais la voix
D’Abraham : — Tu n’as eu dans tes jours d’autrefois
Que joie et que plaisirs, Lazare que misères ;
Paye aujourd’hui le prix de tes biens éphémères ;
Lazare va jouir de son bonheur au ciel :
On l’achète en souffrant, mais il est éternel. —
Voilà ce que dira la justice ; et toi-même,
O lépreux ! invoquant notre père suprême,
Tu voudras obtenir pour ce riche damné
Le don delà pitié qu’il ne t’a pas donné ;
La prière du pauvre elle-même, ô Lazare !
N’éteindra pas le feu qui doit ronger l’avare.
En vérité, celui qui met son cœur dans l’or
L’enfouit à jamais avec ce lourd trésor ;
Il ne peut plus monter vers les divines sphères.
Et je dis : L’or et Dieu sont deux maîtres contraires,
Et par un trou d’aiguille un câble entrerait mieux
Qu’un riche n’entrera par la porte des cieux. »


Le peuple ému disait : « Parle encore, ô prophète ! »
Mais lui, sans plus l’entendre et sans tourner la tête,
Droit au seuil d’où l’orgie au loin a retenti
Monte, laissant Lazare en pleurs et converti ;
Et, bravant des valets le groupe encore hostile,
Il franchit fièrement le royal péristyle.


III

Le festin redoublait de joie et de splendeurs ;
Et déjà, de l’ivresse annonçant les ardeurs,
Le rire avait couvert de ses éclats sonores
Le son des coupes d’or se heurtant aux amphores.
Des flambeaux plus nombreux s’allument, éclipsant
Les obliques rayons du soleil pâlissant.
Le métal des bassins et des disques s’embrase ;
Une étoile jaillit du flanc de chaque vase ;
Et, complices des vins, les feux et les odeurs
Endorment la raison sous les fronts ceints de fleurs.
Ce corps s’étend et pèse avec plus de mollesse
Sur l’ondoyant duvet du coussin qui s’affaisse ;
Sur le marbre, empourpré du vin qui la remplit,
La coupe échappe aux doigts et roule au bord du lit.
C’est l’heure où le nectar, qu’enfin la main repousse,

Suscite le désir d’une ivresse plus douce.
Entre les gais propos et les folles chansons,
Un cœur plus gracieux bannit les échansons.
De la reine ont paru les plus belles suivantes,
A la lyre, à la danse, aux voluptés savantes ;
Elles entrent ; leurs yeux, leur langoureux maintien,
Attestent l’art impur d’un maître ionien.
Une d’elles s’avance au pied du lit d’ivoire
D’où sourit aux flatteurs Hérode dans sa gloire ;
Et, prêtant l’ornement du luth et de la voix
Aux chants d’un vil rapsode, hôte gagé des rois,
Elle verse à l’amant l’éloge de l’amante,
Philtre plus enivrant que la coupe écumante :

« Ta bouche a le parfum du raisin d’Engaddi ;
Tes yeux ont les ardeurs de l’heure de midi :
Ceux des vierges, pour moi, sont froids comme l’aurore
Qui, sans fondre la neige, un moment la colore ;
Leur souffle est, sur ma couche, ainsi qu’un vent des eaux,
Sorti des nénufars dormant sous les roseaux.
Toi, du brûlant Simoun tu me verses l’haleine ;
De flammes et d’encens ton urne est toujours pleine.
Je préfère le vin qui cuve en ton cellier
Au fruit laiteux et vert de leur pâle amandier.
Plus mûre en ton verger, la pomme d’or plus ronde

De mielleuses saveurs sous mes lèvres abonde ;
Ton rosier éclatant des plus vives couleurs,
Cache un frais rejeton né sous ses larges fleurs.
Tes lèvres ont le miel et le dard des abeilles.
Ouvre-moi ton enclos, et qu’à pleines corbeilles,
Sur ton arbre, où la fleur se mêle encore au fruit,
Je cueille avec transport… »

Mais sur le seuil un bruit,
Un pas ferme et tonnant résonne, et dans la fête,
Orage inattendu, gronde le noir prophète.
L’œil en feu, « le front haut, il parle. Un morne effroi
Sur leur pourpre a cloué les convives du roi.
II parle, et le frisson vole avec sa voix prompte ;
Il lance, à chaque mot, un geste qui les dompte,
Et, d’un murmure, entre eux pas un ne l’a bravé ;
Le luth seul vibre encor tombé sur le pavé.

« Malheur à vous, dit-il, roi, grands, race funeste !
Malheur à ce palais où s’étale l’inceste ;
Qui s’allume, le soir, d’infernales splendeurs,
Et des parfums lascifs sème au loin les odeurs !
Qu’un homme vienne ici cherchant justice, il trouve
La maison de David comme un antre de louve,
Où passe, au bruit des chants et des rires impurs,

L’ivresse aux doigts souillés rampant le long des murs.
O roi ! pour l’annoncer ses colères prochaines,
Dieu vient dans ma prison de délier mes chaînes.
Je t’avertis encor, ton étoile pâlit.
Chasse, avant de mourir, l’inceste de ton lit ;
Bannis les grands du monde, artisans de tes vices,
Qui conseillent tes rapts pour en être complices,
Et pour avoir leur part, dans cet affreux festin, ,
De l’or et de la chair dont vous faites butin.
Malheur à vous ! Pillant la veuve et le pupille,
Au champ qui vous revient vous en ajoutez mille ;
Chaque jour vous joignez un toit à votre toit,
Sur le sol d’Israël vous êtes à l’étroit.
Croyez-vous, oubliant que les autres sont hommes,
Grands du monde, habiter seuls la terre où nous sommes ?
Mais des fruits du démon, dont vous êtes repus,
Votre chair a mûri les germes corrompus.
J’entends déjà les vers éclos dans vos entrailles,
Pour vous ronger longtemps avant vos funérailles ;
Je les vois, de vos fronts lentement détachés,
Sourdre autour de vos yeux pourris par les péchés,
Et votre affreux gosier, des dents sortant lui-même,
Vomir leurs noirs anneaux en un dernier blasphème.

« Malheur au peuple entier, quand du trône descend

Du vice couronné l’exemple tout-puissant ;
Quand la foule respire, à travers les scandales,
Les émanations des débauches royales !
Pour avoir de tels rois porté le Joug en paix,
Tu seras châtié, peuple, de leurs forfaits.
Tu les hais : c’est, au fond, pour usurper leur place
Et pour les imiter ; mais tu manques d’audace :
Tu subis leur bâton, leurs dédains outrageux,
Peuple, et contre Dieu seul te montres courageux.
Mais ton heure est venue, et le Seigneur se lève ;
Il aiguise sa flèche, il est ceint de son glaive.
L’ongle de ses chevaux est d’un silex tranchant.
Devant lui, vers tes murs, son char pousse en marchant,
Comme un sommet qui croule en entraînant les chênes,
Cent peuples engendrés dans les neiges lointaines ;
Ils raseront tes tours. Sur ton sol dévasté
Tu verras l’étranger construire sa cité,
Et toi, peuple, enchaîné sur ton seuil en ruine,
Dans ton champ plein d’épis souffriras la famine,
Pour avoir adoré ton ventre ; et tu mourras,
Rongeant ta propre chair sur chacun de tes bras.
Car l’Esprit du Seigneur, t’ayant trouvé rebelle,
Choisit pour se répandre une race nouvelle. »

Il dit. Princes du peuple et des soldats tremblaient

Et dans l’affreux réveil de l’ivresse, ils semblaient
Écouter dans le fond de leur propre poitrine
Une voix répétant la sentence divine.
D’une foudre invisible on les dirait frappés ;
La pourpre se déchire entre leurs doigts crispés.
S’agitant tour à tour sur ces faces livides,
L’étonnement, la haine, en tourmentent les rides ;
Puis, reprenant leurs sens et l’instinct du flatteur,
Cherchant à ne pas voir le spectre accusateur,
Ils consultent les yeux du maître, avec prière,
Comme pour s’abriter derrière sa colère.
Ainsi, quand le chasseur, dans le charnier du loup,
Fier, et l’épieu levé, se dresse tout à coup,
D’immondes louveteaux une troupe effarée,
Abandonnant la chair dont elle fait curée,
Se jette sous les flancs de la mère, attendant
Que la louve à l’œil rouge, aux reins arqués, grondant,
Bondisse, et qu’elle étreigne entre ses crocs d’ivoire
La gorge du chasseur trop sûr de sa victoire.

Or, frissonnant lui-même et glacé de stupeur,
— Car il sentait là Dieu, — mais recouvrant sa peur
Du fard de majesté, de calme et de justice
Dont le front des tyrans possède l’artifice,
Le roi de sa vengeance a suspendu le trait

Aiguisé dans son cœur. Un seul mot lancerait
Le glaive et des licteurs la hache toujours prête
A saluer le prince en tranchant une tête.
Il n’ose encor frapper ; il sait qu’avec honneur
Le peuple accueillit Jean comme élu du Seigneur ;
Qu’il est dans les tribus des hommes forts, sans nombre,
Nourris de ses leçons et se comptant dans l’ombre ;
Il craint d’obscurs vengeurs par sa mort engendrés ;
Et croit voir, du palais franchissant les degrés,
Au lieu des vains remords qu’une autre orgie emporte,
La révolte aux cent bras déracinant sa porte.
S’armant d’une fierté que sa pâleur dément,
Il parle avec orgueil, mais veut être clément :

« Suis-je roi ? d’un esclave ai-je enduré l’audace ?
La poudre de mes pieds me juge et me menace !
Toi qui prétends parler au nom de Dieu, sais-tu
Que de sa majesté mon front est revêtu ?
Ce qu’est Dieu dans le ciel-, le roi l’est sur la terre ;
Tu dois devant son ombre adorer et te taire.
Va, prophète menteur, souffler aux révoltés
Le vent tumultueux des folles nouveautés !
Ton sang vil des festins ne doit troubler la joie,
Le bouc est au lion une trop lâche proie.

Mais il faut, pour la paix de l’État raffermi,
Que la nuit des cachots, qui t’avait revomi,
Étouffe enfin ta langue, et, dans ses ombres sourdes,
Courbe ton front rétif sous des chaînes plus lourdes. »

Il fait signe ; à l’instant un ministre d’enfer
S’élance et saisit Jean, et du carcan de fer
Enroule au cou du saint la rigide couleuvre.
Mais l’homme du désert jusqu’au bout fait son œuvre ;
Sa voix tonne plus haut : « Malheur à qui m’entend,
Si, quand le Seigneur parle, il reste impénitent !
J’ai crié pour l’esclave et le roi ; voici l’heure ;
Préparez les sentiers du maître et sa demeure ;
Soyez purs ; il n’est pas de grandeur devant lui.
Revêts pour le combattre, ô roi, comme aujourd’hui,
La majesté de Dieu, vainement usurpée,
Qu’opposent tes pareils à la foule trompée :
Sous ce bandeau sacré qui garantit ton front,
Toi, sans juge ici-bas, les vers te jugeront.
A leur morsure, alors, disputant tes chairs vives,
Étends ton sceptre d’or sur ces affreux convives !
Pour moi, libre ou captif, de ce jour je me tais ;
Fais ici de mon corps ce que tu veux ; j’étais
La voix qui va devant pour annoncer le maître ;
Celui qui doit venir est là qui va paraître,

Mes yeux l’ont vu. Seigneur, maintenant à mes os,
Ma journée étant faite, accordez le repos ! »

Les soldats ont traîné le captif au cœur ferme
Hors de l’impure salle ; et sur lui se referme
Le cachot, noir sillon où, dans l’ombre jeté,
A germé si souvent le grain de vérité.
Et tandis que le saint, sur la pierre connue,
Prie à genoux, là-haut la fête continue ;
Ce festin éternel du riche et du puissant,
Dont l’insolente odeur jusqu’au pauvre descend ;
La salle en est de fleurs et de chants inondée,
Mais sur une prison elle est toujours fondée.


IV

Une plus large coupe et des vins plus ardents,
Aux trépieds ravivés les parfums abondants,
Les chants, les ris, l’éclat des trompettes de cuivre,
La nuit changée en jour dont la vapeur enivre,
Les bruits tourbillonnant, dans l’âme de chacun,
Ont fait taire l’écho du prophète importun.
Enfin, pour mieux chasser les visions moroses,
Au front des conviés renouvelant les roses,

La danse aux pieds lascifs vient leur sourire, et mieux
Que l’ivresse du vin elle éblouit les yeux.

Cent beautés, par l’eunuque habilement choisies
Pour réjouir des yeux les folles fantaisies,
Esclaves de l’Euxin plus blanches que le lait,
Noires filles d’Afrique et Grecques de Milet,
S’élancent par essaim, par couple ou dispersées,
Ou formant des réseaux de leurs mains enlacées.

Blanche aux yeux d’escarboucle et presque enfant encor,
Leur belle coryphée aux épais cheveux d’or,
Fille d’Hérodiade et par sa mère instruite,
Mais insensible encore aux transports qu’elle imite,
Salomé vient offrir, en effleurant le sol,
Les charmes de sa danse ou plutôt de son vol.
C’est d’abord, vive et gaie, un oiseau sur les branches ;
Bientôt un long frisson fait onduler ses hanches,
Et son corps de serpent, s’agitant par degré,
Se déploie ou se tord sous l’aiguillon sacré ;
Ses bras s’ouvrent, son dos se renverse et se cambre ;
La fièvre de ses yeux frémit dans chaque membre ;
Elle bondit, tournoie, et sa prunelle en feux
D’un éclair circulaire entoure ses cheveux.
Puis s’affaisse et languit, et. doucement penchée,

Sur un lit invisible on la dirait couchée.
Réveillant tous les yeux par le vin engourdis,
La vierge, en souriant, subit leurs traits hardis ;
Le roi de longs regards l’entoure avec ivresse,
Aspire de ce corps l’ardeur ou la mollesse,
Et s’incline, et la suit, palpitant, éperdu ;
Car l’obscène serpent dans le cœur l’a mordu,
Et de ses sens éteints rallume l’agonie.
Enfin, lorsqu’à ses pieds, la danse étant finie,
Vermeille et tout en feu sous le lin transparent,
La danseuse, avec art, se plie en l’adorant :

« Enfant, dit-il, ta danse à nos yeux trouve grâce.
Forme un vœu, qu’à l’instant ton roi le satisfasse.
Dans son royaume entier choisis : tout l’or d’Ophir,
Mes coffres, mes colliers, perles, rubis, saphir,
Choisis et prends. J’en jure ici, devant mes princes,
Demande la moitié du trône et des provinces,
Par le ciel et ce sceptre, et mon serment de roi,
Mes peuples, mes trésors, enfant, seront à toi ! »

Hésitant, mais adroite, aux ruses d’un autre âge
Déjà mûre et voulant le prix de son ouvrage,
La jeune fille sort, court, s’arrête un instant
Au seuil du gynécée, où sa mère l’attend,

Écoute, et peu de mots ont fait son cœur docile ;
Au sang qu’elle a reçu tant le crime est facile,
Tant la jeune vipère apprend vite et sans art
Le secret du venin renfermé sous son dard.
Elle rentre, et le roi lui sourit : « Jeune belle,
Qu’exigez-vous du roi ? » — « Je ne veux, lui dit-elle,
Qu’un seul don ; il me faut dans ce bassin d’argent,
Sur l’heure, entre mes mains, voir la tête de Jean. »

Mais Hérode est muet ; à ce désir farouche
Qu’un enfant exprimait le sourire à la bouche,
Son cœur, un cœur de roi dans le crime vieilli,
De tristesse et d’horreur lui-même a tressailli.
Sa prudence d’ailleurs se révolte, alarmée,
Car d’un peuple nombreux la victime est aimée.
Mais son serment est là ; ses témoins dangereux
D’un sourire déjà s’avertissent entre eux,
Esclaves peu soumis s’ils doutaient de sa force ;
Enfin la volupté qui lui tend sou amorce,
Ce fruit que sur sa lèvre un frais rameau suspend ;
L’éclat fascinateur des doux yeux du serpent ;
D’ailleurs, c’est le destin ; son serment le décide :
Il jette en frémissait la parole homicide.

Le bourreau déjà sort, armé du glaive. Ainsi
Ce que n’avaient osé le vieillard endurci

Et son courroux de fer aiguisé par l’injure,
Le meurtre s’accomplit, œuvre de la luxure
Et des philtres dont Eve, aux lèvres du démon,
Sous l’arche de l’Éden, a suce le poison.


V

Le bourreau, se montrant sur le seuil de la salle,
Abaisse un large fer dégouttant sur la dalle,
Et tient, de l’autre main, le vase horrible à voir,
Où, parmi les caillots d’un sang épais et noir,
Le col rouge et fluant, une tête coupée
Vacille à chaque pas du sombre porte-épée ;
Il vient lent et stupide, il présente à l’enfant
L’affreux don, accueilli d’un geste triomphant.
La vierge aux tresses d’or sur le disque se penche,
Dans les cheveux crépus enfonce une main blanche,
Lève, non sans effort, mais la paix sur le front,
Le poids lourd à son bras de la tête sans tronc,
Sourit en l’attirant, et sur ces traits livides
Promène des regards restés sereins et vides ;
Puis vers le lit royal, fière, se retournant,
Tend cette face aux yeux d’Hérode frissonnant.
Les nerfs vibrent toujours sous les chairs convulsives ;

Les orbites en feu jettent des lueurs vives ;
Dans les rides du front, jaune et de sang baigné,
Le courroux siège encore, et l’esprit indigné,
Du cratère béant de la bouche profonde,
Semble lancer encor l’anathème au vieux monde.