Le Présent de l’Homme lettré/Introduction

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LE PRÉSENT DE L’HOMME LETTRÉ


Au nom du Dieu clément et miséricordieux.

Dieu m’ayant fait la grâce de me conduire vers la voie droite et de me faire entrer dans la vraie religion qu’il a envoyée à son bien-aimé et son élu Mohammad, j’en ai examiné les preuves décisives et les démonstrations claires, évidentes pour quiconque a le moindre discernement, et cachées seulement pour ceux qui ne voient pas les œufs de l’autruche.

Dans l’exposition de ces preuves et de ces démonstrations, nos docteurs musulmans ont fait tout ce qu’il était possible de faire. Mais dans presque toutes leurs discussions avec les chrétiens et les juifs ils ont suivi la méthode du raisonnement[1]. Il n’est guère que Al-Hâfith Mohammad ibn Hazm[2] qui se soit servi pour les réfuter d’arguments à la fois intellectuels et historiques, mais dans quelques rares questions seulement.

Ces considérations m’ont inspiré le vif désir de traiter mon sujet selon la voie historique et d’en contrôler la justesse par des arguments métaphysiques, réunissant ainsi la critique historique au raisonnement et mettant d’accord les preuves intellectuelles et celles tirées de l’observation.

J’exposerai dans ce livre leurs erreurs[3], à savoir : ce qu’ils ont établi au sujet de la Trinité et les conséquences qui en découlent. Outre cela je parlerai de leurs Évangiles et de ceux qui les ont composés, de leurs dogmes et de ceux qui les ont faits, de la perversité de leur métaphysique, de leur infidélité à l’égard de la tradition historique, de leurs calomnies contre Jésus le Messie[4] (que le salut soit sur lui) et de leurs mensonges contre Dieu.

Je dirai aussi un mot de leurs prêtres, de leurs croyances, de leurs ruses, de la façon dont ils ont corrompu l’Évangile révélé à Jésus.

Enfin nous dirons ce qui en est de leur sacrifice de la messe et de leur adoration des croix.

J’ai fait précéder cet exposé de quelques détails sur ma patrie et sur le lieu où j’ai été élevé, ensuite j’ai raconté mon départ de cet endroit et ma conversion à l’islâm. Poursuivant mon récit, j’ai rendu hommage à la générosité, à mon égard, du prince des croyants, Aboul’-Abbâs Ahmad-al-Fâris[5]. J’ai dit aussi un mot des évènements qui eurent lieu sous son règne et sous celui de son fils, le prince des croyants, Abou’l-Fâris Abd-al-Azîz, dont j’ai mentionné la belle conduite. J’ai terminé mon livre par la réfutation de la religion chrétienne en établissant la supériorité de la religion musulmane. Après avoir ainsi arrangé cet ouvrage, je l’ai intitulé : Cadeau du lettré pour réfuter les partisans de la croix, et je l’ai divisé en trois chapitres pour en faciliter la lecture et pour éviter au lecteur toute fatigue d’esprit.

Le premier chapitre parlera de ma conversion à l’islâm, de ce qui m’a fait sortir du christianisme pour embrasser la doctrine hanéfite[6], des bienfaits que m’a accordés le prince des croyants Abou’l-Abbâs-Ahmad et de ce qui m’est arrivé sous son règne.

Le deuxième chapitre racontera ce qui m’est arrivé sous le règne du prince des croyants, Abou’l-Fâris-Abd-al-Azîz, dont je relaterai l’excellente conduite et les œuvres les plus remarquables à l’époque de la composition de ce livre, l’année 823[7] de l’hégire.

Le troisième chapitre enfin, qui renferme le but principal de mon écrit, tendra à réfuter les chrétiens au sujet de leur religion et à établir la mission prophétique de notre seigneur Mohammad, par les textes mêmes de la Thora, des évangiles et des autres livres des prophètes[8]. Que les bénédictions de Dieu soient sur eux tous !



  1. Dans leurs controverses, les polémistes musulmans emploient deux sortes d’arguments : les arguments intellectuels (Al-Ma‘koul) et les arguments historiques, critiques ou traditionnels (At-Mankoul).
  2. Son vrai nom est Aboû-Mohammad ‘Alî, mais il est plus connu sous le nom de Al-Hâfit (docteur qui sait à fond le Coran et les hadîts, paroles traditionnelles du Prophète) ibn Hazm Al-Tahirî, ibn Ahmad, ibn Saîd, ibn Hazm. Originaire de la Perse, sa famille vint s’établir en Espagne. Notre ibn Hazm, né à Cordoue, le mercredi 30 ramadân 384 (994), se rendit célèbre parmi ses contemporains par ses profondes connaissances du Coran et des traditions relatives à Mohammad (d’où son titre). D’abord Schaféite, il entra ensuite dans la secte des Tâhirites (d’où son surnom), c’est-à-dire des partisans du jurisconsulte persan Aboû-Soleimân-Dawoûd ibn ‘Alî. Ce savant, s’opposant aux interprétations allégoriques et souvent rationalistes des docteurs de Basra, voulut que l’on s’en tînt au sens littéral ou externe (tâhir) de la révélation. M. Goldziher, professeur à Pesth, vient de consacrer à cette secte un ouvrage important sous le titre : Die Tâhiriten, ihr Lehrystem und ihre Geschichte. Leipzig, 1884. Ibn Hazm est l’auteur de plusieurs ouvrages de polémique, dont un des principaux porte le titre de : « Exposition des changements (de texte) faits par les juifs et les chrétiens. » Il fut le premier qui traitât ce sujet (Cf. Ibn Khallikan, édition de Slane, II, 267).
  3. C’est-à-dire des chrétiens. Un Man. dit : la fausseté de leurs institutions et les fêlures de leurs cloches.
  4. Je fais observer ici une fois pour toutes que les musulmans ne parlent jamais de Jésus qu’avec le plus grand respect.
  5. Il régna à Tunis de 772 à 796 (1370 à 1394). Sou règne, de même que celui de son fils et successeur (1394 à 1433), constitue une des périodes des plus glorieuses de l’histoire de la Tunisie.
  6. Encore de nos jours la majorité des musulmans tunisiens sont hanéfites. Abou-Hanifa, fondateur du principal des quatre rites orthodoxes est né en 80 et mort en 150 de l’hégire. Son autorité est si grande que pour la plupart des musulmans, les termes de foi hanéfite correspondent à ceux de vraie religion.
  7. 1420 de l’ère chrétienne.
  8. Les livres saints des musulmans sont, à part le Coran, la Thora, les Psaumes et les Évangiles. Toutefois ils ne les lisent pas sous prétexte que les textes qui se trouvent actuellement entre les mains des Chrétiens et des Juifs, sont altérés, et les textes authentiques perdus.