Le Président Roosevelt à la Sorbonne

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le Président Roosevelt à la Sorbonne
La Nouvelle Revue FrançaiseTome III (p. 806-808).
LE PRÉSIDENT ROOSEVELT À LA SORBONNE.

— Roosevelt émerge d’un groupe qui vient d’entrer, à droite, et se dirige vers son fauteuil, au milieu de l’estrade. Durant ce trajet, on l’acclame et il salue. Il salue, c’est-à-dire qu’il s’arrête, hausse le buste, allonge le cou et regarde la foule d’un air réjoui, — puis par deux fois, d’un mouvement de tête court et automatique, il fait signe que oui.

— Une mâchoire de dogue et d’homme politique ; des yeux de myope, rougis et enfoncés ; des cheveux blonds, qui donnent à ce chasseur un air puéril.

— Son teint rouge et tanné de paysan inspire la confiance, le fait ressembler, dans sa redingote trop large, à un riche fermier, le dimanche, au temple, ou à un clergyman qui serait cultivateur.

— Il ne s’est pas « arrêté longuement à contempler la fresque de Puvis de Chavannes », comme l’ont imaginé les journaux. Il a rapidement reconnu la place, et s’est installé dans le fauteuil, puis, sans prendre garde aux applaudissements amusés, il a saisi la bouteille sur la table et l’a débouchée entre ses genoux.


— « Vous êtes un rude soldat… Vous êtes un Homme Représentatif ! » lui dit M. le Vice-Recteur. Et Roosevelt se dresse, ses notes à la main.

— Son action oratoire est mouvementée à l’excès. Il brandit au-dessus de sa tête un paquet de notes. Il prend à partie ce notable sur l’estrade, puis cet étudiant, là-bas, tout au fond des tribunes… Dans sa République, peut-être, comme à Rome, au temps de Menenius Agrippa, l’art de la parole est encore tout neuf ; et cette gesticulation paraît sans doute bien pathétique aux « rudes trafiquants » des villes de l’ouest.

— Je retrouve, malgré moi, tels que je les ai vus dans les magazines américains, les différents temps de son geste favori décomposé comme le coup d’aile d’un oiseau lourd.

— Il lève le bras, et sa manchette, mal fixée, se détache. Ainsi, les dimanches soir, aux carrefours de Londres, des clergymen de fortune secouent leur auditoire austère et naïf avec de grands gestes violents, des images usées…

— « Est-ce qu’il parle de Whitman ? » me demande tout bas mon voisin, qui est poète.
La phrase de Roosevelt, en effet, rappelle celle de Whitman ; cette phrase qui ne finit pas, où s’insèrent de longues énumérations abstraites et passionnées, où tous les mots de la langue — semble-t-il — éclatent et s’épanouissent. Comme un pêcheur son filet, Roosevelt lance ses mots au-dessus de la foule, les fait planer une seconde en s’arrêtant brusquement sur la syllabe accentuée, puis les ramène vers lui en traînant…

Il faut entendre prêcher cet Américain, pour apprendre à jeter, vers « la silencieuse mer des visages », ce verset de Walt Whitman comme un appel des bras :

I will plant companionship thick as trees along all the rivers of America, and along the shores of the great lakes, and all over the prairies,
I will make inseparable cities with their arms about each other's necks,
By the love of comrades,
By the manly love of comrades.

— Ceux qui ne connaissaient point l’anglais auront été bien déçus quand ils auront connu le sens de cette parole farouche.

Je ne revois plus, moi-même, en lisant son discours, le rude pionnier du Nouveau Monde, le citoyen de la « République géante de l’ouest ». C’est « un riche laboureur sentant sa fin prochaine » qui déverse son intarissable sagesse ; c’est un vieil Anglais, le soir, quand la factory est fermée, qui révèle à son auditoire, sous forme de sentences, les douze moyens d’arriver honnêtement.

— Nous lui avions prêté Froissart et la Chanson de Roland ; il nous rapporte la Science du Bonhomme Richard.

A.-F.