Le Prince de Bismarck (RDDM)/01

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Le Prince de Bismarck (RDDM)
Revue des Deux Mondes4e période, tome 154 (p. 48-82).
LE PRINCE DE BISMARCK[1]

I.

LA PÉRIODE MILITANTE


On a tant abusé des mots tirés du nom de Machiavel ; on les a, depuis quatre cents ans, placés à faux tant de milliers de fois ; tant d’historiens et de philosophes, tant de journalistes aussi, ont qualifié de « machiavélistes » des hommes et de « machiavéliques » des choses où véritablement il n’y eut rien du tout de l’esprit ou de la méthode du secrétaire florentin, que, pour une fois que ces mots trouvent à s’appliquer, dans la réalité et la plénitude de leur sens, à un homme politique, aux choses qu’il a faites, et à la manière dont il les fit, il ne faut pas manquer de s’en servir. De M. de Bismarck, en effet, de sa vie et de son œuvre, on peut le dire hardiment : celui-ci, à coup sûr, fut un grand « machiavéliste. » Qui donc appelait Talleyrand : « le Prince, » en songeant justement à l’Autre, au Prince que Machiavel a peint ou enfanté, dans la cité italienne du XVIe siècle, pour tous les temps et tous les lieux de l’humanité ? Bien mieux qu’à Talleyrand, l’absolu machiavélique de ce titre convient à M. de Bismarck. Le Prince, c’est lui, et ces traits sont les siens.

Il prend le monde tel qu’il est et les hommes pour ce qu’ils sont ; il ne s’enquiert pas de ce qui devrait se faire, mais de ce qui se fait ; parmi tant de rivaux qui ne sont pas bons, il a appris à pouvoir n’être pas bon. Il sait que, la misère de notre nature ne permettant à personne d’avoir toutes les qualités, l’homme d’Etat doit s’arranger pour n’avoir que des vices qui ne puissent lui faire perdre l’État. Il est lent à croire et à se mouvoir, ne s’effraye pas d’un rien, n’a pas peur de son ombre, ne pousse pas la confiance jusqu’à être imprudent, ni la défiance jusqu’à se rendre intolérable. Dans le fond de son cœur, il s’est demandé s’il valait mieux être aimé que craint, ou mieux être craint qu’aimé ; et il s’est répondu que sans doute il vaudrait mieux être l’un et l’autre ; mais que, comme il est difficile d’être les deux ensemble, le plus sûr est donc d’être craint, s’il faut renoncer à l’un des deux, car les hommes n’aiment qu’à leur gré, mais ils craignent au gré du Prince ; et la sagesse commande de se fonder sur ce qui dépend de soi, plutôt que sur ce qui dépend d’autrui.

Il ne méconnaît pas que ce soit pour le Prince un honneur que de garder la foi jurée, mais il n’en a vu que trop qui ne se sont pas fait scrupule de la violer, et qui, par là, l’ont emporté sur ceux que leur parole enchaînait. Cette observation, il l’a ainsi traduite en sa langue imagée, qu’il faut que le Prince sache faire à la fois le lion et le renard. Qui ne sait faire que le lion ne s’entend pas à la politique ; celui-là s’y entendrait mieux qui saurait faire le renard. Pour y réussir tout à fait, il faut être simulateur et dissimulateur accompli, et ne s’attacher qu’à ce principe invariable : si les hommes étaient tous bons, une pareille morale ne serait pas bonne ; mais, comme ils sont mauvais, et ne se gêneraient pas envers toi, toi non plus, tu n’as pas à te gêner envers eux ; assouplis ton âme, forme-la à ne point se départir du bien, si c’est possible, mais à se résoudre au mal, quand tu t’y trouves obligé. Paraître avoir certaines vertus est d’une tout autre importance que de les avoir réellement, puisque de les avoir et de les pratiquer sans exception peut nuire, tandis que de paraître simplement les avoir ne peut être qu’avantageux. Le tout est de maintenir et d’augmenter l’Etat ; pourvu que l’on y arrive, il n’est pas de moyens qui ne soient considérés comme honorables, car le vulgaire ne voit que la surface des choses, et le monde n’est peuplé que de vulgaire.

Tel Machiavel conçut et décrivit le Prince, en 1513, dans un village de la banlieue de Florence, et tel, pour la plus grande gloire de la Prusse en Allemagne, de 1862 à 1890, vingt-huit années durant, M. de Bismarck l’incarna. Il fut ce réaliste et ce pessimiste ; il eut cette force incomparable que donne à un homme le mépris des hommes, et qui vient de les bien connaître. Il apprit à pouvoir n’être pas bon, prit son parti d’être plus redouté qu’aimé, ne s’obstina pas à garder la foi qu’on ne lui eût pas gardée, fil à merveille le lion et le renard, fut un simulateur et un dissimulateur de la plus rare et de la plus haute espèce, — celle dont on dirait qu’elle ne simule jamais et ne dissimule rien, — mit dans tous ses discours les cinq théologales apparences de vertu de la doctrine machiavélique : les faux semblans de la piété, de la générosité, de la fidélité, de la loyauté, de la sincérité, et, sous les dehors d’une brusquerie voulue et mesurée, cacha souvent le manque de franchise. Par tout cela, sans rétrécir ni rapetisser le type, ne retenant de la « vertu » que la virtù, — littéralement ce qui fait l’homme, la grande marque d’humanité ou plutôt de virilité, — mais la retenant tout entière et s’y épanouissant avec une souveraine aisance, il fut pleinement et puissamment le Prince, et il fit ce chef-d’œuvre de l’art politique : l’Empire allemand, l’Allemagne nouvelle. — Com’è bello !

Maintenant, comment se fit-il et comment les fit-il ? Comment, d’un hobereau de la Vieille Marche, borné tout d’abord dans ses vues et ses ambitions, tira-t-il le Prince, et comment le Prince, à son tour, de la Prusse qu’il trouva, tira-t-il l’Allemagne qu’il a laissée ? En quoi la Prusse l’avait-elle frappé à son image, en quoi a-t-il frappé l’Allemagne à la sienne ? Par où ressemblait-il à l’une, par où l’autre lui ressemble-t-elle ? Par où, au contraire, s’opposaient-ils, elle et lui, et ces oppositions ne lui ont-elles pas, dans son œuvre, presque autant servi que ces ressemblances ? Par où, enfin, échappait-il à son temps et à son milieu, et n’est-ce pas en partie parce qu’il les débordait qu’il a agi sur eux assez vigoureusement pour les modifier ? C’est ce qu’il vaut sans doute la peine de rechercher et ce que nous voudrions demander à l’analyse psychologique de trois ou quatre états successifs de l’âme de M. de Bismarck, en trois ou quatre momens de sa vie et trois ou quatre périodes de son histoire : de 1848 à 1862, la période souffrante, où le Prince est en préparation et se crée laborieusement ; de 1862 à 1871, la période militante, où, par le fer et par le sang, il crée durement l’Allemagne politique ; de 1871 à 1890, la période triomphante, où, dégagé et monté dans la gloire, il crée pacifiquement l’Allemagne économique ; puis une quatrième période, la dernière, de 1890 à 1898, quand il tombe et jusqu’à ce qu’il meure, sans s’être résigné ni au silence ni à l’oubli ; — de quel nom appeler celle-là ? — période agonisante, où, l’Allemagne achevée, c’est lui qui, jour par jour, en de séniles rancunes ou de puériles colères, de ses propres mains se découronne et se défait.
I

Lorsqu’en 1849 Otto de Bismarck-Schœnhausen entra, comme député de Rathenow, au Landtag prussien, on y vit entrer avec lui l’ancienne Prusse : la Prusse absolutiste, militariste et piétiste, le droit prussien figé dans la tradition, l’esprit prussien pétrifié dans la consigne. Et voici ce qu’il dit, dès les premières fois qu’il y parla [2]. Il dit que les rois sont rois par la grâce de Dieu, qui n’est qu’en eux seuls, et qu’en eux seuls est le temple de toute autorité, comme la source de toute légalité ; que la volonté du prince est tout, la volonté du peuple rien ; que ce qui n’est rien ne saurait être représenté par rien, et que rien ne saurait en naître ; que ce qu’on nommait d’un mot révolutionnaire et véritablement impie u le peuple » n’était pas la nation, mais un être vil et stupide, couvert d’une peau qui ne lui appartenait pas et « brayant sur les places publiques ; » que la nation, au contraire, était la multitude invisible et muette non seulement des âmes d’aujourd’hui, mais des âmes d’hier et des âmes de demain, reliées et fondues ensemble et communiant en la personne du prince comme en la personne vivante et perpétuelle de l’Etat ; que, dans ce mystère et dans ce silence de la nation, poursuivant de génération en génération sa mission historique, accomplissant ses destinées, de génération en génération aussi, les rois seuls, par la grâce de Dieu, peuvent voir et entendre. Coupez ou détendez le fil divin qui attache au roi la nation, et il n’y a plus qu’une « nef de fous » courant se briser contre le « rocher de bronze. » Dieu, le roi, le peuple ; mais le peuple n’existe que dans le roi, par Dieu.

L’archi-Prussien, le « Prussien encroûté [3] » qui s’exprimait ainsi était une espèce de géant à la barbe courte, drue et rousse [4], aux yeux d’un gris très clair, plus clair sous le buisson touffu et broussailleux des sourcils, aux cheveux plats, au col emprisonné dans le carcan d’une haute cravate, à l’habit d’une coupe gauche et un peu paysanne, aux allures lourdes : figure ordinaire après tout, si les yeux, les superbes yeux d’un gris très clair, d’un très pur et très dur métal, n’y faisaient lumière, ne pénétraient, n’attiraient, et, en quelque sorte, ne s’en élançaient pour reprendre et retenir. Une énergie intense s’y accumulait, et leur dilatation tranquille, leur regard lancé en coup droit, décelaient une prodigieuse capacité de vouloir. D’une voix trop aiguë pour un si grand corps, avec des tâtonnemens, des bredouillemens et des étranglemens, avec des bégaiemens de la pensée et de la langue, dans un style incorrect, haché, heurté, mais qui éclatait en trouvailles, sans inflexions, sans gestes ou sans autre geste qu’un de ses bras se levant d’un mouvement automatique, il débitait froidement des choses terribles, chargeait par exemple de ses imprécations les foyers de rébellion que sont les villes, posait en principe qu’au besoin il fallait les « extirper du sol ; » ou bien il revendiquait pour le fer et le sang leur place dans le gouvernement des hommes, les réintégrait dans la politique, amollie, suivant lui, et abêtie par les déclamations humanitaires ; et l’on ne peut pas dire qu’il chantait l’hymne, — tant il y mettait de monotonie, — mais il psalmodiait les litanies de la force, en dévot à qui sa conscience, loin de le lui défendre, commanderait plutôt de les pratiquer.

« Réactionnaire rouge [5], » murmurait le roi Frédéric-Guillaume IV, et il notait : « A appeler plus tard, lorsque les baïonnettes seront maîtresses [6]. » S’il n’avait tenu qu’au député de Rathenow, elles l’eussent été tout de suite. Sa philosophie politique n’était pas longue : le roi est le roi ; lorsque le peuple s’émeut, il ne recule ni ne discute ; et de cette philosophie un mot faisait le fond, qui tombait au bout de la phrase comme un coup de cet énorme poing ; toujours le même mot, le mot d’une âme intrépide et intransigeante : la force, « En cas de conflit, demandait-on un jour à M. de Bismarck, qu’est-ce donc qui déciderait ? » Il répondit : « La force [7]. » Tout cela se colorait pourtant, s’enveloppait et comme se ouatait de « christianisme ; » après « la force, » dans le discours, c’est Dieu qui revenait le plus souvent : la force elle-même était un mode de la grâce de Dieu ; et il n’était pas jusqu’à ce « christianisme » qui ne fût bien stockpreussisch, foncièrement prussien. M. de Bismarck l’avait appris, s’il ne lui était pas inné ou héréditaire, à l’école de F. J. Stahl [8], mais bien plutôt, c’était sa substance même : royaliste (ce n’est pas encore assez dire) et chrétien (d’un « christianisme » particulier) ; Prussien des pieds à la tête et jusqu’à la moelle des os. Dans ses Pensées et Souvenirs, comme dans les Propos de table pieusement recueillis par M. Maurice Busch, à plusieurs reprises, M. de Bismarck laisse entendre que, s’il n’eût pas été monarchiste de naissance et de nature, il ne le fût point devenu par le raisonnement, et qu’il ne l’eût pas été, ou qu’il eût cessé de l’être, si, de naissance et de nature, il n’eût pas été, ou s’il eût quelque jour cessé d’être chrétien.

Il nous confie même qu’il y eut un moment de sa vie où il sentit en lui ou crut sentir il ne sait trop quoi qui lui parut ressembler à du « libéralisme » politique et religieux : « Produit normal de notre enseignement officiel, j’étais panthéiste, quand, à Pâques 1832, je quittai le gymnase ; j’étais de plus, sinon républicain, du moins convaincu que la République était la forme de gouvernement la plus rationnelle [9]. » En outre, il était ou il croyait être nationaliste allemand, d’une plus grande Allemagne, et il fréquentait des étudians affiliés à la Burschenschaft. Mais, du panthéisme comme du républicanisme, il fut sauvé par le sens de l’autorité et de la tradition : tout enfant, il tenait Harmodius, Aristogiton ou Brutus pour « de vulgaires criminels » et Guillaume Tell pour « un rebelle, un assassin. » Il fut sauvé de la Burschenschaft par le sens de la hiérarchie et de la réalité, par ses « préjugés » aristocratiques, quoique, plus tard, il ait prétendu n’en avoir pas en : tous ces tapageurs étaient mal élevés, ils avaient de mauvaises manières ; « provoqués en duel, ils refusaient de se battre ; » et par ses inclinations au positif et au pratique : « J’eus, quand je les connus mieux, de la répulsion pour leurs idées extravagantes, provenant d’un manque d’éducation et de leur ignorance des conditions d’existence telles qu’elles s’étaient formées dans le cours des siècles [10]. » Enfin, il fut sauvé d’un vague nationalisme allemand par un sens prussien très précis, rétif à la conception d’une Allemagne démesurément plus grande que la Prusse, et qui ne serait pas par elle. La crise, d’ailleurs, fut brève ; à dix-sept ans, il en était sorti : « Je revins à Berlin moins libéral que je ne l’avais quitté. » Et quand, après avoir traversé la magistrature et l’administration, d’abord à Berlin même, puis à Aix-la-Chapelle et à Potsdam, il revint, sur le désir de ses parens, gérer leurs biens de Poméranie « singulièrement embarrassés, » de son « libéralisme » de collège et d’université, il ne restait pas grand’-chose : jeunesse, pour lui, s’était passée.

De 1837, — Bismarck avait alors vingt-deux ans, — à 1847, — il en avait alors trente-deux, — il est allé de Külz à Kniephof ou à Jarchelin, d’une terre à l’autre, s’ingéniant à y appliquer les bonnes méthodes enseignées à l’école d’agriculture : il a chassé, couru à cheval, promené ses chiens, de grands dogues déjà, n’a su comment abattre son besoin de remuer et tromper son besoin d’agir ; on pourrait dire qu’il a vécu absolument de la vie un peu pesante et matérielle de ses voisins, en de copieux repas et d’interminables buveries où l’on tue le temps et où l’on noie les heures, s’il ne leur avait donné le scandale de recevoir parfois des caisses pleines de livres allemands ou anglais, qu’il a lus, — les historiens de préférence, — et le scandale, pire encore, d’écrire dans les gazettes locales pour y développer toutes sortes de projets de réforme. Devant « les propriétaires et leur famille, » devant les hobereaux poméraniens, ses pairs, il se permet d’être « mécontent de la bureaucratie. » Oui, en effet, très mécontent ; indigné d’avoir dû griffonner ou annoter des piles de mémoires « touchant le droit de meunerie et l’obligation pour les communes de contribuer à l’entretien de la digue de Rotzisprès Wustershausen ; » plein de bonnes histoires sur les Prätorius et les Bassewitz ; enclin à la critique ; prompt à mettre dans le même sac fonctionnaires, juges et diplomates du type consacré ; armé en guerre, dans son manoir de gentilhomme fermier, contre le gouvernement provincial de Stettin, le sous-préfet, les sergens-majors de district. A cette vie qui s’écoule tout à plat, à peine relevée par cette petite Fronde, toute rurale et réglée sur les saisons, longtemps Bismarck n’avait pas aperçu de fin ; il n’avait entrevu qu’une distraction : « Je comptais bien vivre et mourir à la campagne, après avoir eu quelques succès comme agronome, après avoir peut-être aussi conquis quelques lauriers à la guerre, s’il en éclatait une. Si, gentilhomme campagnard, j’avais encore quelque ambition, c’était tout simplement celle d’un brave lieutenant de la Landwehr [11]. » Ainsi, bon laboureur, bon forestier, bon garde national : un horizon si bas qu’il le toucherait du doigt. C’est l’époque où M. de Bismarck tâche de se persuader à lui-même, — comme il voudra plus tard le persuader aux siens, — qu’il « s’intéresse plus à la croissance d’une rave qu’à toute la politique. » Mais, la politique, quand elle s’attache à vous, on ne la renvoie point ; elle le suit pas à pas dans la solitude de ses bois, et, de retour au logis, il l’y retrouve : c’est le premier et le plus fidèle de ses chiens.

Déjà, elle est de tous ses instans et de toutes ses habitudes ; il l’a dans le sang, dans ce sang qui ne fit qu’un tour, lorsqu’il se vit à la tribune du « premier Landtag réuni, » le 17 mai 1847, et que, pour ses débuts, il y « provoqua une tempête. » En cette âpre et frémissante joie que ressent, justement, à « provoquer la tempête, » l’homme né pour la politique, le dieu intérieur l’avertit : là était la voie de sa vie. Deux mois après, le 28 juillet, en épousant Jeanne-Frédérique-Charlotte de Puttkamer, c’était plus qu’une famille qu’il fondait : presque une dynastie.

Assurément, il a beau s’en défendre : du Brandebourg, de la Poméranie, de la vieille Prusse et de ce qu’il y a de plus vieux dans la vieille Prusse, il apportait une somme de préjugés aristocratiques et autres : il en était tout raide, tout hérissé ; tout étourdi aussi de « voir défiler » devant une Chambre prussienne « des clichés et des phrases importées du dehors ; » et c’est en quoi il était homme, et en quoi Prussien. Mais, par compensation, il eut tôt fait d’acquérir l’art de ne pas s’embarrasser de ces préjugés, s’ils menaçaient de contrarier ses desseins ; et c’est eu quoi il fut un Prussien supérieur et un homme extraordinaire. Or, comme, suivant le précepte du maître, avoir les apparences de la vertu vaut mieux que d’avoir la vertu, de même avoir des préjugés et savoir à l’occasion s’en défaire vaut mieux que de n’en point avoir : on plie ainsi alternativement à son service les deux forces par lesquelles le monde est gouverné : la force de résistance ou de conservation qui le retient dans le préjugé, la force d’impulsion ou de progrès qui le meut contre le préjugé.


II

A Berlin, pendant les trois ans qui suivirent, de 1848 à 1851, M. de Bismarck n’eut guère sous les yeux que le spectacle de la faiblesse royale. Lui qui, tout frais venu de sa gentilhommière, s’était, en face de la révolution, fait d’instinct le champion intraitable des droits de la Couronne, il s’étonnait, ou, si déjà il ne s’en étonnait plus, il déplorait que Frédéric-Guillaume n’osât l’approuver qu’en secret, sans témoins, quand ils n’étaient pas vus, et que les petits princes dussent se cacher pour lui serrer la main. Dès ce temps-là, il était l’homme des idées nettes et de la résolution rapide : il ne comprenait rien aux tergiversations, combinaisons, compromissions, transactions et finalement abdications, qui faisaient le fond de la conduite ministérielle et de la vie constitutionnelle d’alors. Sa première pensée, à la nouvelle des troubles, avait été tout de suite : « Si le Roi était libre, il serait bien vite le maître ; » la seconde, liée à celle-ci sans interruption : « Il faut que le Roi soit libre ; » d’où l’acte immédiat, soudé à la pensée et qui la continue et en qui elle s’achève, car les esprits de cette trempe sont par-dessus tout des caractères, et, pour eux, la pensée est le commencement de l’action.

Il rassemble aussitôt tout ce qu’il a de fusils de chasse, les distribue aux gens de son village, se met à leur tête, et voilà Schœnhausen qui marche sur Berlin. Un de ses amis, d’humeur plus rassise, veut le retenir. Il n’en faut pas davantage pour que Bismarck le soupçonne d’être sympathique à l’émeute : « Vous me connaissez, lui crie-t-il, vous savez bien que je suis un homme paisible ; mais, si vous faites cela, je fais feu sur vous. — Vous ne le ferez pas, réplique l’autre. — Je vous donne ma parole d’honneur que je le ferai, et vous savez que je suis homme de parole ; donc tenez-vous coi [12] ! » Radouci, il décide de partir seul pour Potsdam. Il rencontre à la gare M. de Bodelschwingh, la veille encore ministre de l’Intérieur. Il s’avance vers lui. « Ne me parlez pas, supplie le digne fonctionnaire, effrayé. — Les paysans se lèvent chez nous, lui dit Bismarck. — Pour le Roi ? — Oui. — Oh ! le saltimbanque ! » gémit l’ancien ministre, en couvrant de ses deux mains ses yeux remplis de larmes [13].. » Bismarck passe : il va devant lui, dominé toujours par la même pensée, la première qu’il ait eue, la seule, une en ses deux parties : « Si le Roi était libre… Il faut que le Roi soit libre ! » Il entreprend les généraux, les exhorte, les secoue. Ils demandent des ordres. Sans ordres ils ne peuvent rien. Ah ! s’ils avaient des ordres ! Tandis qu’ils les attendent, désespérés, désemparés, Bismarck court de porte en porte. Il frappe chez le Roi, chez le prince royal son frère, chez le prince Charles, chez le jeune prince Frédéric-Charles : partout l’inertie ou l’accablement. Il revient à Potsdam irrité, mais non fléchi, et plus résolu que jamais. Il interpelle Möllendorf et Prittwitz : « Vous ne pourriez pas vous passer d’ordres ? — Comment voulez-vous que nous fassions cela ? — J’étais assis à côté du piano ouvert, et je me mis à jouer, tant bien que mal, le pas de charge de notre infanterie [14]. »

Parmi cette cohue civile et militaire qui se lamente, s’abandonne, s’affaisse, et où le peu qui reste d’énergie se dépense à ergoter sur des hypothèses, il n’y a que lui qui sache qu’il faut agir, qui veuille agir et qui agisse. C’est le trait de sa physionomie, et il ne s’y trompe pas : « Si tous trois, tels que nous sommes là, déclare-t-il un jour aux deux frères de Gerlach, — le président de gouvernement et le général, — nous assistions de la fenêtre à un accident qui se produirait dans la rue, M. le Président ferait une observation fort spirituelle sur notre manque de foi chrétienne et sur l’imperfection de noire organisation politique ; le général indiquerait nettement le moyen le meilleur pour parer à l’accident, mais il resterait tranquillement assis sur sa chaise ; moi, je serais le seul des trois qui descendît dans la rue ou appelât des gens afin de porter secours aux victimes [15]. » A Prittwitz, qui lui explique pourquoi il a fait évacuer la place du Château, devant l’insurrection, jurant qu’il n’a cédé qu’à une sommation du ministre, et qui pose l’éternelle question : « Que vouliez-vous que je fisse ? » il réplique d’un ton assuré : « Le plus pratique, selon moi, eût été de dire à un sous-officier : mettez-moi ce civil en lieu sûr. » — « Oui, reprend le général, je sais bien : quand on revient de l’Hôtel de Ville, on dit à merveille ce que l’on eût dû dire dans la salle du Conseil ; » en d’autres termes, oui, je sais bien : l’esprit de l’escalier. La supériorité de Bismarck, c’est qu’il a dans la salle du Conseil l’esprit de l’escalier. Comme l’œil d’un grand capitaine saisit et fixe en un moment le relief d’un champ de bataille, son œil, d’un seul regard, embrasse une situation politique ; quand la paupière retombe, elle est gravée, chaque détail à son plan, dans le cerveau, qui, en ayant déjà déduit toutes les conséquences, en même temps et presque par une même opération, a déjà arrêté toutes ses dispositions. Chez M. de Bismarck, vision, logique et dialectique sont tout ce qu’on peut imaginer de plus rapide, de plus aigu et de plus direct ; on dirait une flèche partant à pleine volée d’un arc qui se détend.

Il ne fait pas acception de personnes ; qui est devant lui, il n’y prend pas garde : est-ce le Roi, en qui tout à la fois il plaint ou il maudit plutôt la fragilité humaine et il vénère la majesté royale, sa façon d’être courtisan sera d’exagérer encore l’ordinaire liberté de son langage. En juin 1848, Frédéric-Guillaume IV l’a invité à Sans-Souci. « En se levant de table, — tel est le récit de Bismarck, — le Roi me mena sur la terrasse et me demanda avec affabilité : « Eh bien ! comment cela va-t-il ? » Depuis les journées de mars, j’étais monté contre lui. « Mal, » lui répondis-je. « J’espère que vous êtes en de bonnes dispositions, pourtant, » dit le Roi. J’étais agacé par certaines ordonnances royales, de la teneur desquelles je ne me souviens plus, et je lui dis : « J’étais très bien disposé, mais je ne le suis plus, depuis que la Révolution nous a été inoculée par les organes de l’autorité royale et sous son sceau. Je ne crois plus en l’assistance, en l’appui du Roi. » En ce moment-là même, la Reine sortit de derrière un groupe d’arbustes en s’écriant : « Comment pouvez-vous parler sur ce ton au Roi ? — Laisse-moi faire, Elise, lui dit le Roi, j’en viendrai bien à bout, » et, se tournant vers moi, il reprit : « Voyons : que me reprochez-vous expressément ? — D’avoir évacué Berlin. — Cela s’est fait contre mon gré, » reprit-il ; et la Reine, qui était à portée d’entendre, ajouta : « Le Roi n’y est pour rien : de trois jours il n’avait fermé l’œil. — Il faut qu’un roi puisse dormir, » repartis-je. (Toujours la forme impérative : il faut ; c’est elle qui le plus naturellement vient aux lèvres de M. de Bismarck ; toute proposition, pour lui, implique un commandement.) Le Roi, d’ailleurs, s’y méprend, ainsi que s’y était mépris le général de Prittwitz : ceux qui n’ont « plus d’esprit » qu’après coup ont peine à croire que d’autres, — et c’est proprement ce qui fait l’homme d’État, — aient tout leur esprit sur le coup. — « Après coup, dit le Roi, on a toujours plus d’esprit. Si je convenais de m’être conduit comme un âne, qu’y gagneriez-vous ? Ce n’est pas avec des reproches que vous relèveriez un trône effondré ; pour cela, j’ai besoin de concours, d’assistance efficace, et non de critiques. »

Ici, brusquement les rôles changent, et l’homme faible prend par son faible l’homme fort : par son faible, qui n’est ni ambition, ni vanité vulgaires, mais besoin d’agir, goût de diriger, et certitude intime de réussir ; par son faible, qui est justement le sentiment sans cesse en éveil et comme l’appétit inassouvi de sa force. — Tant d’impuissance l’afflige, mais le surexcite, et l’enfonce de plus en plus dans l’unique pensée qui l’obsède et l’unique volonté qui le possède : il faut que le Roi soit le maître, que quelqu’un le fasse le maître, n’importe comment et coûte que coûte.

Chose étrange à première vue : c’est pour Frédéric-Guillaume IV qu’il y a une Rechtsfrage, que la question se pose en droit ; c’est le Roi lui-même qui s’inquiète de savoir jusqu’où peut aller son droit royal ; pour Bismarck, la question ne se pose qu’en fait, il n’y a qu’une Machtfrage, et le droit royal va jusqu’où va le pouvoir réel, le pouvoir de contrainte du Roi. Or, ce pouvoir réel dépend beaucoup de l’idée qu’on en donne ; aussi, le député de Rathenow s’emporte-t-il contre les ministres à scrupules qui manquent les bonnes occasions et contre ce gouvernement à rênes lâchées, où se devine la femme, conseillère d’atermoiemens et d’adoucissemens. En revanche, comme il se réjouit, quand, par hasard, — un hasard auquel il n’est sans doute pas étranger, — des mesures sont prises qui font sentir non pas seulement une main, mais une poigne ! Ainsi, pour la présentation au Landtag du cabinet formé par le comte Brandenbourg : « On avait réparti dans le Théâtre royal (où siégeait l’assemblée) une trentaine des meilleurs tireurs du bataillon de chasseurs à pied de la garde, de telle façon qu’ils pussent, à un signal donné, apparaître dans la salle et le long des galeries, afin de protéger les ministres par leur feu, qu’on les savait capables de fournir avec une rigoureuse précision, au cas où ces derniers seraient menacés de voies de fait [16]. » — Et c’est, à coup sûr, un moyen de garantir l’ordre dans les parlemens ! — Sans illusion sur la capacité des ministres, ni sur l’habileté des diplomates, ni sur le courage des fonctionnaires ; révolté contre une administration qui n’est que routine et une justice qui n’est que formalités ; convaincu que la meilleure manière d’aimer le peuple est de lui serrer le mors et de tenir ses députés en bride ; plein de méfiance et ne trouvant pas naturel, comme il dit, qu’une émeute vaille au préfet de police un regain de popularité ; soupçonneux, ombrageux, jaloux, pour le souverain, des prérogatives souveraines ; ennemi juré des femmes, des chambellans, des officieux, de tout ce qui se mêle de politique dans l’alcôve, la chambre ou l’antichambre des princes, et qui du même coup mêle à la politique la sensiblerie, ou l’intrigue, ou l’adulation servile ; plus royaliste que le Roi ; adorateur de la force, et la sentant descendre en lui, ou plus exactement monter du fond de lui-même, ne la voyant nulle part en dehors de lui, et s’estimant par conséquent au très haut prix où il la met ; c’est ce Bismarck qu’était M. de Bismarck vers trente-cinq ans, en 1851 [17], quand il fut chargé d’aller soutenir, près de la Diète fédérale à Francfort, les intérêts de la Prusse.


III

Il y allait rencontrer l’Allemagne, — peut-être serait-il plus exact de dire encore, comme autrefois, les Allemagnes, — et, derrière elles, l’Autriche ; au bout des avenues qui, de Francfort, s’ouvraient sur l’extérieur, il allait apercevoir l’Europe. A son arrivée, il était un assez petit personnage : « Son Excellence le lieutenant » passait, parmi toutes ces grosses Excellences, pour une Excellence secondaire. Les jours de gala, sa tunique, où n’était épinglée qu’une modeste médaille de sauvetage, disparaissait dans l’étincellement des fracs brodés d’or et surchargés de plaques avec diamans. La haute taille seule et la large carrure rappelaient que pourtant il était là. La réputation qui l’avait précédé n’avait rien de flatteur : une épithète s’était comme accolée à son nom, et ne le quittait plus ; quoi qu’il fît ou qu’il ne fît pas, on ne l’appelait que « Bismarck l’enragé, » der tolle Bismarck. Pourquoi « l’enragé ? » A cause des coups de rapière, et des entailles, et des balafres de la Georgia-Augusta ; des coups de pistolet et des ripailles de Kniephof ; des coups de cruche à bière par lesquels, quand il avait fini de boire, il enfonçait le loyalisme dans le crâne des bourgeois de Berlin ? A cause de ces harangues truculentes du Landtag où il n’était bruit que de Bucéphales indomptables, d’âmes vendues au diable par de royaux Robin-des-Bois, et de Babylones rasées au niveau du sol ? A cause de ses saillies, de ses sorties, de ses mots à l’emporte-pièce, où la dent restait marquée ? A cause de tout cela sans doute, et pour d’autres raisons encore, cet homme tragique, — un des plus tragiques, incontestablement, qui aient jamais été, — eut toutes les peines du monde à se faire prendre au sérieux.

Le plénipotentiaire autrichien, gourmé dans son uniforme, empesé comme s’il marchait vêtu de l’orgueil légendaire des Habsbourgs, maintenait les distances entre sa propre dignité et ce laisser aller de vieil étudiant, car, à ses yeux sévères, « Son Excellence le lieutenant » n’était pas davantage : un Bursche ! disait-il, avec un joli pli de dédain au coin des lèvres ; et ce qu’est un Bursche ne peut se rendre en français sans employer l’argot. D’autres, qui se piquaient de bel esprit, le trouvaient peu littéraire et médiocrement cultivé : ne se vantait-il pas, en effet, de n’avoir pas, en un an d’Université, passé aux cours plus de deux heures ! Quatre livres composent à peu près tout son bagage : la Bible, Shakspeare, Goethe et Schiller. Shakspeare surtout : confusément, il se sent shakspearien, et, si, chez quelque poète, il est chez lui, c’est chez celui-là. Par là-dessus, des bribes de classiques latins, de Virgile et d’Horace, quelques exemples de grammaire grecque, quelques brocards de droit, et une assez forte couche d’histoire de Prusse, à partir du grand Frédéric, d’histoire probablement plus traditionnelle que savante et plus entendue que lue. Cependant on ne saurait prétendre qu’il n’a pas lu, — les fameuses caisses de Kniephof sembleraient prouver le contraire, — mais autrefois, à la campagne ; et, maintenant, il ne lit plus, si ce n’est un roman de temps en temps, pour se distraire. Pour s’instruire à présent, il n’a plus besoin de livres : il lit des hommes. Et tandis que, dans ce petit monde, fermé et congelé, où l’on s’ennuie, s’observe, s’imite, se traite, se trahit à l’envi, où l’on ne croit, ceux-ci qu’au bel esprit et ceux-là qu’aux belles façons, il est tenu pour une sorte de barbare délirant, lui, de son côté, il s’examine et ne se méprise pas ; il se compare et s’estime infiniment ; il jauge, il toise, il pèse, il prend la mesure de tous ces êtres de vanité, de parade et d’insignifiance, et il la prend comme il convient, de haut en bas.

Combien en a-t-il déjà fait sauter à menus coups dans la paume de sa large main, de ces ministres, politiques ou diplomates, que, malgré la surcharge de leurs honneurs et de leurs décorations, et l’appoint à leur valeur personnelle de leur grandeur officielle, il a rejetés à terre, les ayant trouvés trop légers ? Là-bas, tout d’abord, à Berlin. Près du Roi, le plus près que des sujets puissent être, ses aides de camp, les généraux Léopold de Gerlach et de Rauch. C’est encore ce qu’il y a de mieux, et l’un d’eux, Gerlach, sera son correspondant préféré. Mais quoi ! « Gerlach, quand il s’agissait de prendre une résolution sur des événemens pressans, était entravé par la manie de vouloir formuler spirituellement un jugement d’ensemble sur la situation, et le flegme que lui imposait son obésité l’entravait sans cesse. » — Rauch était « le bon sens fait homme, mais sans instruction, avec les idées et les tendances d’un général prussien de première qualité. » — Le comte Brandenbourg avait du courage et de la bonne volonté, mais ne savait rien et disait de lui-même : « Je m’engage dans le ministère comme un enfant dans les ténèbres [18]. » — Otto de Manteuffel était laborieux et capable, mais il tremblait ou il hésitait toujours, et toujours sa première pensée était : « Qu’en pensera Mme de Manteuffel ? » — Gagern, chef du parti national allemand, ancien président du parlement de Francfort, et ancien ministre d’Empire, « avait plutôt ce qu’il fallait pour faire un orateur et un président d’assemblée qu’un homme d’affaires politique ; il avait pris l’habitude de se comporter en « Jupiter tonnant » et de se croire un dieu. » — Des deux comtes de Goltz, l’un, le comte Charles, ne songeait qu’à faire sa cour ; l’autre, le comte Robert, homme éminemment intelligent et actif, très ambitieux et laissé à tort sans emploi, avait pris celui « d’imprésario de la troupe » Bethmann-Hollweg, ou parti du Wochenblatt. Ouvertement, il voulait le pouvoir, et il avait tout ce qu’il fallait pour l’occuper dignement, sauf qu’il avait trop de fiel, et qu’il était trop personnel, trop susceptible, trop irritable [19]. — « Le politicien préféré » de la princesse Augusta, M, de Schleinitz, était aussi un adversaire juré de Manteuffel, « Il avait été ministre plénipotentiaire à Hanovre et, dans ce poste enviable, n’ayant pas déployé un grand zèle, se l’était vu enlever pour raisons de service. Diplomate de carrière, il était habitué au confortable matériel que procure le service diplomatique, et, sans fortune, il en voulait mortellement au chef qui le lui avait ôté [20]. »

Voilà les personnages qui s’agitaient sur la scène du théâtre royal de Berlin ; ils étaient, au jugement de M. de Bismarck, médiocres de stature et d’allures, mais du moins ils étaient vivans, faits de chair et d’os ; c’étaient encore des « personnes naturelles. » Ici, à Francfort, en voici bien d’autres, des fantoches, qui sont de bois et de cire, et dont il démêle les fils, Œdipe tombé dans un guignol. Le moins ridicule est peut-être un des commissaires prussiens, le général de Peucker, qui ne manque ni d’intelligence, ni de science militaire, mais que gâte une singulière manie de tout ce qui est distinction extérieure. Il passe son temps à collectionner, contempler et ranger des décorations ; il n’y a pour lui ni Prusse, ni Autriche, mais seulement des colliers, des cordons, des cravates et des brochettes. Aussi bien a-t-il « enrichi d’un mot le jargon berlinois : lorsqu’on voyait passer dans la rue un monsieur trop chamarré, on disait : Er peuckert, il fait son Peucker [21] ! » Et croyez que ce bon général avait, en nombre, dans la Diète, des émules et des élèves : il était un modèle pour les gens sérieux ; les autres, — à moins que ce ne fussent les mêmes, — se contentaient de valser. A Francfort, tout le monde dansait : le farouche Poméranien fit, à la fin, comme ses collègues, mais par un motif particulier qui n’était ni la galanterie ni le plaisir ; simplement parce qu’il avait remarqué que « la danse est très utile à la santé » et qu’ayant bien sauté plus ou moins en mesure, il dormait, après, à poings fermés. L’ambassadeur français, tout âgé qu’il était de soixante-cinq ans, ouvrait le bal. « C’était M. Marquis de Tallenay, qui, une fois l’Empire proclamé, ne s’appela plus ainsi, mais bien M. le marquis de Tallenay [22]. » Au surplus, c’est toute une affaire de savoir quel nom lui donner. « Autrefois, écrit Bismarck avec une ironie mal contenue par le protocole, M, de Tallenay a refusé de se laisser appeler « Monsieur le marquis, » et le simple titre de « Monsieur » ne me semblait pas convenable. Du moment qu’on n’employait pas la forme impersonnelle : « Le soussigné, » force était donc de l’appeler « Monsieur le Ministre, » mais le directeur de la chancellerie fédérale n’élevait-il pas des objections contre « Monsieur le Ministre [23] ? »

Et ce n’est pas une affaire moins grosse que de décider si « la forme de la marge pliée » est, oui ou non, pour la diplomatie française, « le signe caractéristique d’une note. » Il s’en faut de peu que le délégué autrichien, baron Prokesch von Osten, pour avoir fait ses visites d’arrivée et, qui plus est, son entrée à la Diète, en uniforme de lieutenant feld-maréchal, ne fasse craquer la Confédération [24]. Mais le Bund n’est pas moins ébranlé parce que le prédécesseur du baron Prokesch, le comte Thun, au lieu de mettre un uniforme, avait pris l’habitude d’ôter sa redingote. Et enfin il y eut l’incident du cigare. Que dit-on « l’incident ? » Ce fut un événement. L’Autriche fumait en séance ; la Prusse réclama le droit de fumer aussi ; la première fois, elles fumèrent seules. « Les autres représentans trouvèrent la chose si grave qu’ils en référèrent à leurs gouvernemens. Les autorités n’étaient pas pressées ; l’affaire, sans doute, demandait de mûres réflexions, et les deux grandes puissances continuèrent à fumer seules pendant six mois. Puis Schrenk, ambassadeur de Bavière, voulut sauvegarder l’honneur de sa position, et se mit à fumer. Le Saxon Nostitz avait bien envie d’en faire autant, mais n’avait pas encore reçu la permission de son ministre. Cependant, comme le Hanovrien Bothmer se permit un cigare, Nostitz, qui avait des fils dans l’armée d’Autriche, dut s’entendre avec Bechberg et, à la séance suivante, ils sortirent leurs étuis. Les représentans du Wurtemberg et de Darmstadt étaient les seuls récalcitrans, n’étant pas du tout fumeurs ; mais la dignité de leurs États demandait ce sacrifice, et, tout naturellement, à la séance suivante, le Wurtembourgeois tira un cigare ; je le vois encore : c’était quelque chose de long, de mince, de jaune comme de la paille sèche, et il en fuma la moitié comme un encens offert à la patrie !… Hesse-Darmstadt fut le seul qui s’abstint, probablement parce qu’il ne se sentait pas de force à rivaliser avec les autres [25]. »

Puis, le « massacre » recommence ; de la pointe aiguisée de sa plume, Bismarck perce ces marionnettes empaillées de cérémonial, qui s’abattent pêle-mêle, Nord sur Midi, et villes libres sur principautés. Diplomatie de petits bouts de néant et diplomates d’opérette, dont il a bien vite assez ! Il n’est pas encore installé à Francfort qu’il écrit déjà : « Nos relations ici consistent dans une défiance et un espionnage mutuels. Si du moins on avait quelque chose à espionner ou à cacher ! Mais ce sont de pures fadaises pour lesquelles ces gens se tourmentent l’esprit. Ces diplomates, qui débitent d’un air d’importance leur bric-à-brac, me semblent dès à présent beaucoup plus ridicules que tel député à la seconde Chambre, se drapant dans le sentiment de sa dignité. S’il ne survient des événemens extérieurs, je sais dès aujourd’hui sur le bout du doigt ce que nous aurons fait dans deux, trois ou cinq ans, et ce que nous pourrions expédier en vingt-quatre heures, si nous voulions être sincères et raisonnables un jour durant. Je n’ai jamais douté que tous ces messieurs ne fissent leur potage à l’eau ; mais un potage si aqueux et si fade qu’il est impossible d’y trouver un œil de graisse ne laisse pas de m’étonner… Je fais des progrès très rapides dans l’art de ne dire rien du tout avec beaucoup de paroles ; j’écris des rapports de plusieurs feuilles, nets et ronds comme des leading articles, et si, après les avoir lus, Manteuffel y comprend goutte, il est plus fort que moi… Personne, pas même le plus méchant des démocrates, ne peut se faire une idée de ce que la diplo matie cache de nullité et de charlatanisme [26]. »

Et sans doute il ne doit y avoir guère plus d’intérêt à rédiger une dépêche sur « le démantèlement de la place forte de Rendsbourg [27], ou « l’attitude du baron de Holzhausen [28], » qu’un « mémoire sur la nécessité pour les communes de contribuer à l’entretien de la digue de Rotzis ; » diplomatie, magistrature et administration se valent, comme futilité et comme ennui : cette administration, cette magistrature et cette diplomatie, « régime de truffes, de paperasses et de grands-croix. » Bismarck n’est pas long à son dégoûter [29]. Vainement il veut prendre le pli, « se faire à tout, » se confire en une « lassitude insouciante, » en une « innocence qui bâille [30]. » Ni la lassitude, ni l’insouciance, ni l’innocence, ni le bâillement ne sont dans sa nature, qui, comprimée et contrainte, éclate en éruptions brusques. Malheur à qui se trouve sur le chemin de la coulée de lave ! En sa qualité de président de la Diète, le pauvre Autrichien s’y trouve toujours. Ils sont trois, en huit ans, qui ne savent comment s’en garder : Bismarck affole Thun, harcèle Prokesch, fait à Rechberg une vie si insupportable qu’un beau matin le comte lui propose d’en finir d’un coup et d’aller se couper la gorge avec lui. — « Tout de suite, répond-il, en bas, dans le jardin ; le temps seulement de noter la cause de notre querelle, afin qu’on ne puisse pas dire que je représente mon Roi le pistolet ou l’épée à la main [31]. » Rechberg, aussitôt, réfléchit à l’incorrection diplomatique du procédé : il sort et ne revient plus. — Mais quel Bursche que ce Bismarck !

A pas un de ces « diplomates » le soupçon ne vient que cette turbulence insolente, ces histoires à propos de cigares, de redingotes et d’uniformes, pourraient bien être un peu, elles aussi, « de la diplomatie d’un nouveau style ; » que ces emportemens, ces colères et ces déconcertans à-coups pourraient bien être une politique. C’en est une ; et la preuve, c’est que, malgré tout le mal qu’il dit de lui-même et des autres, de la Diète, de ses pompes et de ses œuvres, Bismarck ne veut pas partir de Francfort : il y reste. S’il y reste, avec son besoin d’agir, c’est qu’il sent, c’est qu’il sait qu’il y fait pourtant quelque chose, et que ce qu’il fait est très utile, très hardi, très fort et de grande conséquence, puisqu’il se fait, lui, ou qu’il se complète. Les huit années de Francfort sont, en ce sens, les années « plastiques, » les années créatrices ou éducatrices de sa vie.

C’est à la Diète, dans « cette tanière, dont il connaît toutes les issues, jusques et y compris les conduits de décharge [32], » qu’il s’exerce à « faire le renard ; » le lion, l’heure venue, il le fera tout naturellement. Quand, d’ailleurs, l’obscurité et l’exiguïté de son trou lui pèsent trop, il en sort et va faire au soleil un tour par le monde. Il y apprend l’Europe comme un homme d’État doit la savoir : en sa réalité politique, et dans la vérité de cette réalité ; non telle qu’il la lui faut, mais telle qu’elle est ; et, telle qu’elle est, elle est telle qu’il la lui faut ; c’est à lui de régler son jeu là-dessus. En commençant par le plus près, il apprend l’Allemagne, et que, pour son unité et sa grandeur, il n’y a rien à attendre de la Confédération, dont il touche et sonde les misères ; que c’est un sépulcre blanchi où la mort seule habite, et d’où la vie ne surgira pas ; que c’est une forme usée ou vidée, une enveloppe à la fois si lâche et si fragile que l’on ne peut la tremper en armure. Il voit que, des nations germaniques, tant bien que mal rapprochées en un assemblage hasardeux, ne sortira point spontanément, par l’effet d’une évolution intérieure et comme venant à maturité, une nation germanique ; que pièces et morceaux n’iront pas s’agréger et se fondre en un bloc, parce qu’ils sont inertes et ne se meuvent même pas du mouvement passif d’une attraction réciproque. Il voit qu’ils ne tiendront que poussés, pressés, taillés et maçonnés par l’ouvrier ; qu’il y aura à couler dans les joints un ciment atroce et sacré, dont il sait la composition, mais dont l’emploi n’est pas pour l’effrayer, lui qui croit que la fécondité de la force fait la vertu de la force, et la nécessité de la guerre, la justice de la guerre, là où la paix est impuissante et la patience stérile.

Ah ! ces ouvriers formidables qui bâtissent la demeure des peuples, quelle confiance ils doivent avoir en leurs plans pour qu’ils n’hésitent pas à les exécuter à ce prix ! Bismarck ignore ce que c’est que de douter, de se poser l’angoissante et paralysante question : « Suis-je bien sûr ? Ai-je bien le droit ? « Les plus grandes résolutions comme les plus petites s’offrent à lui sous forme d’impératif catégorique, et par cela même, dès qu’elles s’offrent, elles s’imposent : « Si l’Allemagne était une : il faut que l’Allemagne soit une ; » et tous les autres « il faut » se déduisent de celui-là. Il faut que l’Allemagne soit une, mais elle ne peut s’unifier d’elle-même : il faut donc que quelqu’un l’y aide ; mais elle ne s’aide pas du tout : il faut donc qu’on l’y oblige. Ce quelqu’un qui fera l’Allemagne ne saurait être que l’Autriche ou la Prusse ; mais ce ne sera pas l’Autriche : il faut donc que ce soit la Prusse. Cela, ne se faisant pas par l’Autriche, ne se fera point avec l’Autriche : il faut donc que cela se fasse contre l’Autriche. Une certaine rupture d’équilibre en résultera fatalement entre les puissances : les deux qui sont le plus intéressées, comme étant les plus voisines, sont la France et la Russie : il faut donc ou se les gagner, ou les distraire en les occupant ailleurs, ou les mettre hors d’état d’empêcher. La Russie, on se la gagnera : il y a des alliances de famille, et toutes sortes de liens et d’interdépendances ; mais la France, c’est différent : la France qui n’a pas cessé de représenter en Europe la Révolution ; dans laquelle, en ce moment, Napoléon III, ne fût-ce que par son nom, rappelle à l’Europe cet autre épouvantail : Bonaparte, l’Empereur ; qui, aussi bien, pour un bon Allemand, détient depuis deux siècles des parcelles de « terre allemande, » et sur qui la future Allemagne aura des reprises à exercer ; on ne l’apprivoisera pas, on ne l’endormira pas : il faudra donc la battre.

Ainsi se déroule la double chaîne des destinées de l’Allemagne et des volontés de M. de Bismarck. A la série des : il faut, il ne manque pas un anneau, et il n’y en a pas un qui cède ou qui casse : deux ou trois nœuds plus gros y marquent la place de deux ou trois guerres, inévitables ou du moins très probables : guerre avec l’Autriche, guerre avec la France ; mais qui veut l’Allemagne veut ces deux guerres, et Bismarck veut l’Allemagne. Et il se peut qu’au sortir de la forge, toutes les mailles ne fussent point les mêmes ; qu’à mesure que du temps s’écoulait, et que les choses et les hommes changeaient, l’une ou l’autre ait été changée, mais toujours un : il faut a remplacé un autre : il faut. Bismarck, en effet, ne se pique nullement de ne pas varier : sa logique, c’est le cas de le redire, n’est pas celle d’un dialecticien, mais celle d’un politique ; il ne la fait pas consister à lier à une proposition son corollaire, mais à lier à une idée, qui n’est pour lui que le fait vu, l’acte qui peut réaliser le fait conçu et voulu par lui. Personne ne raisonne moins abstrait, plus concret : redisons-le encore, il ne pense pas pensée, il pense action. Rien ne saurait détruire son système, puisqu’il n’a pas de système : aucune erreur ne le démonte ; aucune contradiction ne l’arrête ; s’il se trompe, il ne s’entête pas à prouver qu’il devait avoir raison, il ne s’attarde pas à chercher pourquoi ; il se retourne et il recommence. Vis-à-vis de l’Autriche, par exemple, sa position d’esprit n’est plus, en 1858, ce qu’elle était en 1850, et vis-à-vis de la France, elle n’est pas, en 1858, ce qu’elle sera après 1866 : mais il ne se passe pas une minute sans que, vis-à-vis de l’Autriche ou vis-à-vis de la France, son esprit occupe une position ferme, solide et favorable à l’action. Tranquillement, il a pris le bout de la chaîne et il attend que les jours soient venus. Ils le seront quand, pour cette œuvre de la force que devra être la création de l’Allemagne par la Prusse, il sera certain d’avoir la force, laquelle, — les circonstances étant ce qu’elles sont, — résidera tout à la fois : en lui-même, d’abord, arrivé à son plein développement ; puis dans un roi qui ait confiance en lui et en qui il ait confiance ; puis dans l’obéissance d’un Parlement dompté, dans la complaisance d’une presse stylée, dans le sentiment national porté à son maximum d’intensité, et transformé en impatient désir ; ensuite dans l’armée la meilleure et la plus nombreuse, aux ordres des chefs les meilleurs et les mieux préparés ; et puis dans la faiblesse des adversaires, arrivée, elle aussi, par une marche inverse, à son point le plus haut — ou le plus bas ; — ensuite dans la bienveillance, sinon dans la complicité, des peuples qui poursuivent également, pour leur part, leur unité nationale ; enfin dans l’indifférence des neutres, aussi complète qu’on puisse l’espérer. Ils viendront, ces jours de la force, et déjà ils approchent : la Russie, caressée, ferme les yeux ; l’Italie, enivrée de sa jeune liberté comme d’un vin nouveau, encourage ; les adversaires désignés ruinent en luttes l’un contre l’autre et contre des tiers leur pouvoir défensif ; cependant le pouvoir offensif de la Prusse, sagement ménagé, régi financièrement et militairement d’une main avare, s’accumule, se multiplie ; l’image de l’Allemagne s’ébauche, ses contours se précisent ; la presse s’habitue à servir, ou l’on s’habitue à se servir d’elle. Il manque que le Parlement soit soumis, mais il le sera, dès que le Roi saura vouloir : « Si le Roi voulait ! il faut un Roi qui veuille ! » Jamais Frédéric-Guillaume ne voudra, et c’est pourquoi Bismarck refuse d’être son ministre, reste à Francfort, va à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Paris, irait partout plutôt que de revenir à Berlin, si ce n’est « pour greffer ses arbres fruitiers, comme fait son vieil oncle, à Templin près Potsdam [33]. »

Il n’aurait garde de s’user avant l’heure : il faut qu’il réserve sa vigueur intacte pour les caprices de cette exigeante maîtresse, la Fortune. Car, en cela encore, il est bon machiavéliste : il professe que les empires naissent des amours d’un véritable homme d’Etat avec la Fortune, qu’elle est femme, que « mieux vaut envers elle être impétueux que circonspect, » et que ses favoris sont ceux qui entreprennent le plus audacieusement [34]. Quant à lui, il n’y a qu’à le regarder : il est prêt, mais, toujours bon machiavéliste et d’année en année meilleur, il feint de n’être pas pressé. Il guette l’occasion, il connaît toute la valeur des apparences et toute l’importance des prétextes : « Un homme d’Etat peut facilement, soit dans le conseil, soit à la tribune de la Chambre, emboucher la trompette guerrière, quand l’opinion publique penche de ce côté, tout en se chauffant les semelles au feu de sa cheminée ou bien en tenant du haut de la tribune des discours tonitruans. Pendant ce temps, le pauvre soldat, qui verse son sang sur les champs de bataille couverts de neige, est chargé de démontrer si, oui ou non, le système préconisé par M. le Ministre mène à la victoire et à la gloire. Rien de plus facile ; mais malheur à l’homme d’État qui, en ce temps-ci, ne recherche pas, pour faire la guerre, un motif vraiment plausible, un motif qui, la guerre finie, paraîtra encore plausible à tous ! [35] » C’est le dernier trait, et c’est un trait du Prince : l’air ou la mine de la vertu, le faux semblant de l’humanité chez un homme qui méprise les hommes, qui ne les estime que comme l’instrument d’un grand dessein, l’aliment de la guerre nécessaire, et qui n’en marchandera pas le sacrifice, dès qu’il aura un « motif plausible » à donner.


IV

Le 18 septembre 1862, M. de Bismarck rentrait à Paris, au retour d’un voyage dans tout le Midi français, où il avait successivement visité Toulouse, Montpellier et Lyon, quand on lui remit un télégramme. Il rompit le cachet et lut : « Berlin, le 18 septembre, Periculum in mora. Dépêchez-vous. — L’oncle de Maurice Henning. » — Maurice Henning était Maurice Blankenbourg, et son oncle, le général de Roon. le confident et, à ce moment, le « fondé de pouvoirs » de Bismarck. L’appel venait-il de Roon seul, venait-il d’un autre, plus qualifié que lui, Bismarck ne perdit pas de temps à s’en informer ; il partit le soir même, et, le 20 au matin, il arrivait à Berlin. C’était le premier rendez-vous de la Fortune : il y fut exact.

Le Roi, — depuis un an, Guillaume Ier avait succédé à son frère Frédéric-Guillaume IV, — le Roi reçut presque aussitôt à Babelsberg son envoyé extraordinaire en France et lui tint ce langage : « Je ne veux pas gouverner, si je ne suis pas en état de le faire comme je peux en répondre devant Dieu, devant ma conscience et devant mes sujets. Or, je ne le puis pas, si je dois gouverner d’après la volonté de la majorité actuelle du Landtag, et je ne trouve plus de ministres qui soient disposés à diriger mon gouvernement sans se soumettre, eux et moi, à la majorité parlementaire. Aussi me suis-je décidé à abandonner le pouvoir ; j’ai déjà préparé mon acte d’abdication. » Et le Roi montrait sur la table un document écrit de sa main. « Je suis là, dit alors Bismarck, et Roon avec moi : pour les autres, nous les trouverons. — Soutiendrez-vous, comme ministre, demanda Guillaume Ier, la nécessité d’une réorganisation de l’armée ? — Oui, répondit Bismarck. — Même contre la majorité du Landtag et ses décisions ? — Oui. — Alors, conclut le Roi, c’est mon devoir de tenter avec vous la continuation de la lutte, et je n’abdique pas. » Dès cet entretien, où Guillaume Ier et Bismarck s’abordent et s’associent, le Roi dit sur lui-même le mot définitif. Ce mot qui, pour Bismarck, est : « Il faut, » est, pour Guillaume Ier : « C’est mon devoir. »

Le Roi n’est plus ce faible, fantasque, romanesque et romantique Frédéric-Guillaume IV, qui ne se défendait pus, à de certaines heures, de quelque penchant pour Bismarck, mais qui s’en écartait, l’instant d’après, et sans motif, sur une lubie ; qui voyait en lui, et se plaisait à y voir, « un œuf qu’il venait de pondre et qu’il couvait, mais qui, s’il s’était produit entre eux des divergences de vues, se serait toujours dit que l’œuf voulait être plus avisé que la poule ; » prince à vagues et flottantes velléités d’absolutisme, avec des abandons, des épanchemens, des retraites et des reviremens subits, sous lequel il était plus difficile que sous un autre « d’être à la fois obéissant et responsable ; » qui, cependant, exigeait la soumission totale, refusant de prendre pour ministres les hommes qui l’eussent le mieux servi, s’il supposait que leur richesse dût être pour eux une garantie d’indépendance, regardant cette indépendance comme un manque de docilité, et voulant tenir tout fonctionnaire par là, par le besoin de sa place. Chef d’Étal irrégulier dans l’expédition des affaires, « accessible à des influences de personnages sans mandat qui s’introduisaient par des portes dérobées, d’intrigans politiques qui, depuis les temps reculés où les électeurs étaient la proie d’adeptes et de faiseurs d’or, ont toujours su s’insinuer dans la maison régnante de Prusse : pharmacopolæ, balastrones, hoc genus omne [36]. » Roi qui ne rêva un moment l’Empire romain germanique que pour la beauté des costumes et la solennité des cérémonies ; qui ne désira la couronne et le globe que pour ce qu’ils avaient de gothique, en quelque sorte comme objets de vitrine, et qui construisit, une nuit, ce château dans ses songes, ainsi que, d’autres nuits, dans ses songes il avait bâti tant d’autres castels moyen âge ; mais qui, à la lumière du jour, apercevait ce qu’ils avaient de branlant, de ruineux, de suspendu, d’inconsistant, d’irréel, et qui, soudain désabusé de ses chimères, disait d’un ton bien posé et bien sage : « Mon petit, tout ça, c’est très beau, mais je le trouve trop cher. Un homme de l’espèce de Napoléon peut se permettre de ces coups d’éclat, mais non pas moi [37] ; » puis, le soir revenu, repris, touché à nouveau des ailes noires, pauvre roi qui « ne pouvait dormir, » promis dès longtemps au mal misérable où devaient comme se dissoudre et se liquéfier ses dernières années.

Guillaume Ier, au contraire, est très simple. Il se décide d’un mot : « C’est mon devoir, » et se résume en un mot : « C’est une âme de soldat. » Officier prussien jusqu’à la dragonne de l’épée, tant qu’il n’est que frère de roi, il peut regretter, il subit : il est le premier soldat de Prusse. En cette âme toute militaire, le sans-gêne dédaigneux avec lequel l’Autriche a traité la Prusse à Olmütz a laissé « une blessure toujours à vif. » Mais la douleur humiliée, le ressentiment qu’il en éprouve, il parvient à les maîtriser, ou à les faire taire, par discipline. De même dans le train ordinaire de la politique intérieure : comme il est le premier soldat, il est le premier sujet du Roi, le premier serviteur du chef de sa maison, et la hiérarchie dynastique n’est pas pour lui moins rigoureusement établie, ni la discipline dynastique moins impérieuse que la hiérarchie ou la discipline militaires. Cependant, peu à peu, comme tout prince royal, on réussit à le circonvenir, à le « chambrer, » à lui faire une politique personnelle, une politique d’héritier présomptif, qui, comme celle de tout prince royal, est en opposition avec la politique du Roi. Mais il ne perd jamais le respect, n’oublie jamais ni le droit de l’aîné, ni le droit du suzerain ; c’est une opposition qui ne supprime ou n’exclut ni l’hommage féodal ni le salut militaire. Et, parce que cette âme de soldat est très simple, elle se meut d’un seul ressort, qui n’est pas bien difficile à découvrir. Dès que Bismarck pose dessus son doigt brutal, il se détend de toute sa puissance. Pour qu’il se redresse, il n’y a qu’à prononcer en sa présence certains mots ; deux mots notamment le secouent comme une décharge électrique : « Qui parle ici de vassalité et de peur ? » Qui en parle ? Bismarck, et il sait bien ce qu’il fait : il touche le ressort. Il sait d’ailleurs qu’il peut le toucher sans danger : « Quand une fois on possédait la confiance du roi Guillaume, on pouvait lui donner franchement un avis, et se laisser aller à lui adresser même des paroles violentes [38]. »

Hors ce très vif et très fort sentiment de l’honneur, tout le reste de l’âme est au respect ; cet homme est, avant tout, un gentilhomme, et ce soldat, un chevalier. Bismarck ne lui reproche que de l’être trop, particulièrement envers les femmes, et plus particulièrement encore envers sa propre femme, cette Augusta dont il fait jusqu’en politique la Dame, jamais absente, de ses pensées. Au jugement de Bismarck, le plus grand défaut ou la pire faiblesse du roi, ce sera la Reine, et déjà, chez le prince royal, c’est la princesse. Influence d’autant plus redoutable qu’elle est légitime, qu’on ne peut l’user par la déconsidération, puisque celle qui l’exerce n’est point une maîtresse, mais l’épouse, ni la neutraliser par d’autres influences du même genre, puisque ce chevalier est fidèle à sa dame et que, sur elle, son cœur s’est refermé. Femmes pour femmes, Bismarck n’est sans doute pas éloigné de conclure que mieux vaut avoir affaire aux maîtresses qui passent et qui lassent, qu’à l’épouse qui ne lasse pas et qui reste. Il en sentira doublement le poids, quand, à la princesse Augusta près de Guillaume, sera venue se joindre la princesse Victoria près de son fils, Frédéric : il connaîtra alors tout ce que peuvent ces « rapports du déjeuner » et la longue traînée que creuse après lui un avertissement, discret et couvert, glissé à l’oreille, qui expire en prière de femme. M. de Bismarck l’apprendra et, quarante ans plus tard, dans une retraite d’où l’on ne sort plus, écrivant ses Mémoires sur tant de grandes choses, c’est de cette petite chose peut-être qu’il se souviendra surtout ; de tant d’ennemis ou d’adversaires, combattus et abattus, c’est à ceux-là, à celles-là plutôt, qu’il aura le moins pardonné, parce que c’est de celles-là qu’il a eu le plus à craindre, et c’est contre celles-là qu’il entassera des pages noires, lourdes et comme « fourrées » du plomb de la vengeance et de la haine. Mais, quelle que fût la chevalerie du prince, et quelle que fût aussi la tracassière importunité « de dames s’occupant ainsi de politique, » Guillaume Ier, dit Bismarck qui se repose en cette assurance, « avait une qualité rare, qu’il garda comme roi et empereur : pour de fidèles serviteurs, il était un maître fidèle [39]. » Chevaleresque en cela encore, il avait toutes les fidélités et, politiquement, l’une compensait l’autre. Devant lui on pouvait tout dire, avec lui on pouvait tout faire, et sous lui, par conséquent, on pouvait tout entreprendre. En lui, eu ce roi, Bismarck a trouvé le premier, le plus solide et le mieux « en main » de ses instrumens : la monarchie prussienne.

Les autres devaient ou pouvaient être : l’armée, la diplomatie, l’administration et ses fonctionnaires supérieurs, les ministres, le Parlement : puis les pouvoirs d’opinion : l’école, la presse, le suffrage universel. Mais il s’en fallait que tous ces instrumens fussent en état, montés et prêts pour la besogne : tel d’entre eux était à créer, et tel à redresser ; ceux-ci à retourner, ceux-là à refondre. L’ensemble faisait un lot médiocre. Bismarck s’était préoccupé de savoir au juste, vers le temps d’Olmütz, et sous le coup qui atteignait la fierté prussienne, ce que valait alors l’armée, comme effectif, armement, entraînement, et la réponse peu encourageante du ministre de la guerre Stockhausen [40], en lui dictant son discours du 3 décembre 1850, avait probablement inspiré les résolutions de prudente et même déférente réserve avec laquelle il avait, au début de sa mission, traité la politique autrichienne à la Diète de Francfort. « Tant que tu ne seras pas le plus fort, aie l’air de te soumettre, — c’est un précepte machiavélique ; — mais arrange-toi pour devenir au plus vite le plus fort, et frappe. » La chose urgente était donc, dans le plus bref délai possible, de devenir militairement le plus fort possible ; et il eût été bon, aussi, d’être fort diplomatiquement, d’avoir à ses ordres une diplomatie active, intelligente et énergique. Mais, par son recrutement, par les qualités que l’on exigeait d’elle, et par l’idéal qu’on lui proposait, la diplomatie prussienne, aux environs de 1860, était loin de fournir cet instrument-là. La principale vertu d’un diplomate, selon le cœur des ministres, depuis Ancillon, et le viatique de la carrière, c’était de « savoir une langue étrangère, comme la sait un premier garçon ou maître d’hôtel, » et d’être capable de rédiger, avec des grâces vieillottes, une dépêche ou un rapport ad Regem en français. Cela était vrai surtout du haut personnel. Dans ses rangs, « les hommes étaient rares qui consentissent à assumer une grosse responsabilité lorsqu’ils n’étaient pas couverts par des instructions nettes et précises, tout comme c’avait été, en 1806, le cas de nos généraux provenant de l’ancienne école, de celle de Frédéric II. » Armée et diplomatie se touchaient et se ressemblaient en ce point. « Alors déjà, la Prusse produisait un personnel d’officiers, jusqu’au grade de colonel, parfait et excellent, mieux qu’aucun autre pays ; mais, passé ce grade, le vieux sang prussien de Prusse n’était pas plus fécond en hommes vraiment doués qu’au temps de Frédéric le Grand lui-même. Nos généraux les meilleurs, les Blücher, Gneisenau, Moltke, Gœben, n’étaient pas des produits prussiens, et, dans les services civils, les Stein, les Hardenberg, les Motz et les Grolmann ne l’étaient pas davantage. On dirait que nos hommes d’Etat ont, tout comme les arbres d’une pépinière, besoin d’être transplantés pour que leurs racines atteignent un développement complet [41]. »

L’administration, chacun sait quel jugement Bismarck en portait et avec quelle espèce d’horreur il en était sorti. Tout en reconnaissant aux fonctionnaires des mérites professionnels, « de l’instruction et de l’éducation, » de la probité et de la bienveillance même à l’égard des populations, il avait été choqué de leur « ignorance des besoins et des intérêts locaux, » de leurs idées préconçues, de leur goût tatillon du menu détail, de cette omnipotence assoupie, de cette béatitude inconsciente, de cette plénitude sereine du contentement de soi, que goûte le bureaucrate assis à sa table de chêne ciré, dans un fauteuil de cuir, entre deux piles de cartons verts. Il ne doutait pas plus de leur ponctualité à remplir leur devoir quotidien : — écrire un certain nombre de lettres, recevoir un certain nombre de visites, noircir un certain nombre d’imprimés, donner un certain nombre de signatures, — que de leur exactitude à toucher les mensualités de leur traitement ; et l’une lui était une garantie de l’autre : c’étaient de très honnêtes gens qui eussent rougi de ne pas gagner l’argent du Roi. Mais il doutait de leur aptitude à comprendre un devoir plus haut et plus large, ou à le distinguer clairement, immédiatement, dans les temps difficiles : pour tout dire, la perfection de leur fonctionnarisme l’inquiétait sur leur caractère. Il les voyait tous un peu sous les traits de M. de Bonin, ce président supérieur de la province de Magdebourg, qui, en 1848, lançait une proclamation où il déclarait : « Une révolution vient d’éclater à Berlin ; quant à moi, je me placerai au-dessus des partis. » Et il lui fallait d’autres « soutiens du trône ; » des hommes qui, au-dessus des partis, ne consentissent à placer que le Roi et pour qui, en face du Roi, il n’y eût pas de partis.

Sur les chefs, le haut personnel où se recrutaient les ministres, on a vu que l’opinion de Bismarck était faite depuis longtemps et qu’elle ne péchait pas par excès d’indulgence. Bien moins encore en montrait-il envers le Parlement, qu’il connaissait à fond, pour y avoir vécu les premières années de sa rie politique et y avoir perdu ses dernières illusions libérales, si réellement il en a jamais eu. Le Landtag prussien de ces années-là, et, en général, un Parlement, lui apparaissait comme un lieu où les hommes qui avaient le plus d’influence travaillaient, les uns sciemment, les autres, — et c’était le plus grand nombre, — inconsciemment, à la réalisation du programme révolutionnaire qui se résume dans ce dicton populaire : « Il faut tout démolir. » C’était un lieu de division et de suspicion, où « l’idée dominante » dans un groupe est ordinairement « que les adversaires, en mettant les choses au mieux, sont des êtres bornés, mais qu’il y a des chances pour qu’ils soient plutôt malveillans et peu scrupuleux dans tout ce qu’ils entreprennent, des sots ou de malhonnêtes gens [42] ; » dont la grande passion est la haine, la jalousie réciproque, la grande affaire d’arriver aux affaires, et la tendance secrète de sacrifier les intérêts du pays à ceux du parti, ou à d’autres intérêts plus minimes et plus mesquins encore. Sorte de serre chaude où éclosent en une séance des hommes éminens qui ne sont éminens que là, mais qui considèrent tout comme perdu dès qu’ils croient « leur petite constitution spéciale menacée, » qui font d’elle et d’eux-mêmes le centre du monde, et, naïvement ou cyniquement, se préfèrent au Roi, à l’Etat et à la Patrie.

Comme pouvoirs d’opinion, en dehors des pouvoirs établis, il y avait l’école, dont l’action est sûre, mais lente, et qui, depuis Iéna, agissant dans le sens national allemand, depuis le commencement du siècle n’agissait peut-être pas, pourtant, dans le sens monarchique prussien ; le haut enseignement surtout, et l’enseignement secondaire, auquel Bismarck imputait avec amertume les erreurs de doctrine de ses dix-huit ans : on se rappelle l’aveu par lequel s’ouvrent les Pensées et Souvenirs : « Produit normal de notre enseignement officiel, j’étais, au sortir du gymnase, panthéiste et républicain. » Il y avait aussi la presse, et le ministre en compagnie de qui Guillaume Ier se résignait à courir l’aventure du règne avait appris à Francfort l’art délicat d’en jouer, art dans lequel il devait acquérir une incomparable maîtrise ; mais, à cette date, et avant qu’il leur eût donné l’intonation, il classait les éditeurs ou les directeurs de journaux sur le même rang que les parlementaires, parmi les « révolutionnaires » plus ou moins consciens, dont le Credo n’a qu’un article, et qui est une négation : « Il faut tout démolir [43]. » L’antienne que Bismarck voulait leur faire chanter disait précisément le contraire : « Il faut tout consolider, afin de construire quelque chose. »

Au demeurant, ces « révolutionnaires » de couloirs ou d’imprimerie n’étaient, dans le fond, que des rhéteurs, des sceptiques, de beaux esprits, des « libéraux. » Et qu’est-ce que le « libéralisme ? » Bismarck le définissait, à ce moment même : « un enfantillage qu’il est facile de mettre à la raison ; » il s’en débarrassait, il l’exécutait d’une chiquenaude. Mais qu’est-ce que la « révolution, » la vraie ? « La révolution est une force, et il faut, — on peut le déplorer et cependant il le faut, — il faut savoir s’en servir [44]. » Or, la révolution, — toute l’histoire moderne en témoigne, — réside à l’état latent, et même quand elle est invisible, et même quand elle y dort, toujours présente, toujours à fleur de terre, dans le peuple ; elle est littéralement endémique, et peut d’ailleurs ne point se manifester, mais ne se perd pas. Cette force populaire naturelle, de l’existence et de la constance de laquelle on ne saurait douter, et dont l’intervention de plus en plus fréquente a bouleversé, ouvert, étendu, renouvelé la politique, le souci de l’homme ; d’État, qui se sent impuissante la supprimer, doit être de la diriger ; pour la diriger, de la canaliser ; pour la canaliser, de la légaliser. Tout à fait clairvoyant, il s’avisera qu’elle n’est dangereuse pour lui que comprimée : il aidera à son expansion, il lui donnera du jour et du jeu au dehors : et, puisque c’est son aveugle destin que de détruire, plutôt que de la laisser emporter la maison, il lui fera emporter les obstacles qui en ferment ou en resserrent l’accès.

Bismarck avait de la réalité une vue trop nette pour s’y méprendre et des difficultés de son dessein une notion trop juste pour ne pas tout utiliser : « Dans la lutte contre un ennemi étranger disposant de la supériorité numérique, écrit-il en s’expliquant là-dessus, il pouvait être nécessaire de recourir, en dernier ressort, même à des moyens révolutionnaires. » Mais le moins révolutionnaire des moyens révolutionnaires, l’expression ou l’apparence légale de la force de révolution qui est dans le [peuple, c’est le suffrage universel. Oh ! Bismarck ne se paie pas et ne nous paie pas de mots ; il n’est pas dupe et n’essaye pas de nous tromper, — ou à peine ; — il ne fait pas profession d’aimer le suffrage universel pour lui-même ; il ne se cache pas de ne l’aimer que pour la force qu’il en tire, aux heures irréparables où le besoin de toute force lui commande l’amour de toute force. « Recette libérale » et « artifice libéral, » il le sait bien, mais il sait mieux encore que c’est « le plus puissant » de ces artifices, la plus efficace de ces recettes, et, si cela ne suffit pas à le guérir de son dédain, cela suffit du moins à le guérir de ses scrupules. Déjà il voit venir le temps où il aura recours à lui « pour effrayer les monarchies étrangères et les empêcher de mettre les doigts dans l’omelette nationale allemande. » Au reste, il ne doute pas que l’Allemagne, « dès qu’elle verra que le droit de suffrage actuel est une institution nuisible, » ne soit assez sensée pour y renoncer. Il y revient et il insiste : « L’adoption du suffrage universel était une arme dans la lutte contre l’Autriche et d’autres puissances, dans la lutte pour l’unité allemande, et en même temps une menace de recourir aux derniers moyens dans la lutte contre toute coalition. Dans une pareille lutte, quand elle est engagée à la vie, à la mort, on ne regarde pas aux armes qu’on emploie, aux biens qu’on sacrifie en s’en servant : on n’envisage que le succès dans la lutte qui a pour but d’accroître l’indépendance au dehors ; la liquidation et la réparation des dommages causés auront lieu après la paix [45] »

Une arme pour le bon combat, pas davantage ; une flèche dans la main de l’homme fort : sicut sagitta in manu potentis ; mais ce ne doit être qu’une flèche dans sa main, et que, le combat fini, la victoire assurée, l’homme fort puisse rompre. C’est ce que Bismarck appelle « liquider après la paix et réparer les dommages causés. » Dommages causés par qui ? Par le peuple. A quoi ? A la souveraineté du prince, qu’entame et diminue et ronge et ruinerait le suffrage universel. S’en servir quand il sert, et quand il veut se servir lui-même, le briser ; prendre, grâce à lui, puis lui reprendre ses prises, « liquider ; » le plan de Bismarck n’était complet qu’avec cette seconde partie ; et il restait bien à savoir si, cette seconde partie, un Bismarck même serait de taille à l’exécuter, mais il faisait comme s’il n’en doutait pas, et, d’ailleurs, pour l’instant, il s’attachait seulement à la première : tourner et tendre vers le dehors toutes les forces du dedans, y compris la force révolutionnaire.

Toutes ces forces, les récapitulant, voici quel en était l’état. Le roi de Prusse était Guillaume Ier : Bismarck pouvait donc prendre sur lui, et, en lui, sur la monarchie prussienne son point d’appui. Au-dessous du Roi, il y avait la série ordinaire des instrumens du règne, dont la plupart étaient médiocres : ministres, diplomatie, administration ; mais à leur médiocrité Bismarck connaissait une manière de suppléer, qui était la plus simple du monde : il serait, à lui seul, le ministère, la diplomatie et l’administration [46]. Les deux forces auxquelles, seul, il ne saurait se substituer étaient celles qui venaient du nombre : l’armée et le peuple ; c’étaient celles aussi qu’il lui importait de développer et d’organiser : l’armée, pour triompher des ennemis de l’extérieur, le peuple, pour réduire à merci les adversaires de l’intérieur ; contre tout venant, le soldat prussien, contre l’oligarchie parlementaire prussienne, le suffrage universel de la nation allemande.

Ainsi paré, ainsi armé, il pourrait enfin écouler la voix qui s’élevait de cette Allemagne en formation, la séculaire clameur des nations pressées de vivre vers Celui qui doit venir, l’exhortation, l’imploration au Prince libérateur. Il affirmait l’entendre, à chaque fois plus impérieuse, l’immortelle voix qui cric du fond des temps : « Ne laisse point passer, après une si longue attente, ce jour de rédemption. Lève la bannière : tu seras suivi. Avec quelle soif de vengeance, avec quelle foi obstinée, avec quelle dévotion, avec quelles larmes ! Quelle porte se fermerait devant toi ? Quel peuple te refuserait obéissance ? Tu ne peux trouver une meilleure occasion que celle-ci, et jamais Dieu ne fut plus visiblement l’ami de personne. Ce sera la guerre, mais une grande justice est avec toi : car la guerre est juste, quand elle est nécessaire, et les armes sont bénies, quand on ne peut espérer qu’en elles [47]. »

Evidemment, en appliquant à l’Allemagne de 1860 cette lamentation sur l’Italie de l’an 1500, M. de Bismarck exagérait ; il y avait de l’artifice dans sa douleur patriotique, car l’Allemagne de 1860 n’était pas, comme l’Italie de 1500, « battue, dépouillée, déchirée, foulée aux pieds. » Mais il reste vrai qu’elle était « sans chef, » qu’elle aspirait ardemment à l’unité, et, en quelque sorte, que, depuis 1806 ou 1815, elle se créait par le désir. Bismarck n’en demandait pas tant pour se dire, et peut-être pour se persuader à lui-même, qu’« une grande justice était avec lui ; » que, si une guerre, ou même plusieurs guerres étaient nécessaires, puisqu’elles seraient nécessaires, elles seraient justes ; que Dieu lui était ami et saintement complice : Gott mit Uns ! et il hâtait à présent de ses vœux l’avertissement secret des circonstances : « Tu ne peux trouver une meilleure occasion. »


V

Les occasions ne manquent pas à qui veut les faire naître. Bismarck eut en six ans les trois qu’il lui fallait : la succession de Holstein, l’exclusion de l’Autriche, la candidature Hohenzollern au trône d’Espagne. De trois incidens minuscules ou du moins très secondaires : la mort subite du roi de Danemark Frédéric VII, la décision des syndics de la couronne, la dépêche d’Ems, il sut tirer toute une théorie de très gros événemens qui se relient et font corps comme trois actes d’une même tragédie, qui se commandent l’un l’autre si bien que le suivant sort du précédent, et que l’ensemble est, à sa manière, effroyablement logique. Rarement l’action d’une volonté humaine s’est à ce point mêlée à la fatalité de l’histoire. Bismarck ne s’en remet à la Providence, pour des œuvres où sa collaboration, d’ailleurs, est douteuse, que du soin de lui fournir l’occasion ; après quoi, si Dieu continue d’être avec lui, il le laisse un peu derrière lui, et c’est lui qui le guide. L’occasion, voilà la part divine, l’appoint providentiel. Tout le reste est prémédité, calculé, amené d’esprit et de main d’homme. C’est de l’ouvrage, — et de bel ouvrage, — d’ingénieur politique.

Je dis « beau » comme les Florentins ou les Vénitiens l’eussent dit, comme le Prince l’eût dit. Bismarck ne regarde pas à la qualité morale des moyens, il n’en fait pas une question de conscience ; il n’épilogue pas pour savoir si tel ou tel les emploierait, ni si lui-même n’en préférerait pas d’autres : si le succès est au bout, ils sont bons, et ils ne valent rien s’ils ne réussissent pas. Ce n’est point qu’il y ait deux morales, mais c’est qu’en politique il n’y a point de morale, ou que la politique est une chose, et la morale une autre chose. — Tu veux aller là, en voici le plus court et le plus sûr chemin. Maintenant, ton âme en souffrira-t-elle ? Ce n’est pas affaire à moi, ton conseiller, mais affaire à ton confesseur. Et si tu sais ce qu’est la politique, si tu es sage, si tu es le Prince, tu feras appeler ton conseiller avant, et tu ne feras appeler ton confesseur qu’après. — On retrouve ici la pure essence de la doctrine machiavélique, qui, pour user d’une formule devenue peut-être un peu banale, mais, dans ce cas, vraie de toute vérité, n’est pas immorale, n’est pas morale, est amorale : la politique est une géométrie. Et l’on retrouve ici Bismarck, qui est un machiavéliste pratiquant. Il l’a été d’abord à la manière fine, la petite : il a été le renard. De 1862 à 1866, il a dépensé des trésors de prudence cauteleuse, patient dans ses impatiences et souple dans sa raideur ; il a fait mille tours, inventé mille ruses, pour éveiller le Roi et le tenir en haleine, mater le Parlement, émouvoir la nation, débrouiller et déjouer les conspirations de cour, masculines ou féminines. Une fois assuré, et le terrain déblayé tout autour, il a élargi son jeu. C’est désormais un machiavéliste à la manière forte : la grande, la princière. Le lion rugit, le canon tonne ; de 1866 à 1870, la Prusse est un royaume de fer et de sang qui, sous l’impitoyable despotisme de Bismarck, fait l’Allemagne par la guerre.

Charles Benoist.

  1. Voyez : Pensées et Souvenirs du prince de Bismarck, édition française par E. Jæglé, 2 vol. in-8°, 1898, Le Soudier ; Les Mémoires de Bismarck, recueillis par Maurice Busch, 2 vol. in 8°, Fasquelle ; du même M. Busch : Le comte de Bismarck et sa suite pendant la campagne de France, et Notre Chancelier ; Correspondance diplomatique de M. de Bismarck, publiée par M. Th. Funck-Brentano, d’après l’édition allemande de M. de Poschingcr, 2 vol. in-8°, 1883, Plon ; Deux Chanceliers, Gortchakof et Bismarck, recueil des articles publiés ici même par M. Julian Klaczko, 3e édition, 1877, Plon ; Le Procès d’Arnim, recueil des documens produits à l’audience, traduction de MM. Figurey et Cordier, in-8°, 1875, Plon ; Pro Nihilo : Les Antécédens du procès d’Arnim, in-8°, 1876, Plon ; Trois quarts de siècle. Mémoires du comte de Beust, trad. franc., par Kohn-Abrest, 2 vol. in-8°, 1888, Westhausser ; Ma mission en Prusse, par le comte Benedetti, 3e édit., in-8°, 1871, Plon ; sur le Kulturkampf, Léon XIII et le comte de Bismarck, par le comte Lefebvre de Béhaine, in-16, 1898, Lethielleux.

    Les ouvrages allemands sur Bismarck composent, à eux seuls, toute une bibliothèque. Citons les collections de Horst Kohl : Bismarck-Regesten, Bismarck-Briefe, Bismarck-Jahrbuch, Bismarck-Reden : de Poschinger : Bismarck-Portefeuille, Preussen im Bundestag (dont la traduction française est déjà indiquée plus haut), Bismarck als Volkswirlh, Fürst Bismarck und die Parlamentarier, Fürst Bismarck und der Bundesrath, Neue Tischreden Bismarcks ; de Hahn : Fürst Bismarck, sein politisches Leben und Wirken, etc. L’édition complète des discours de Bismarck, par Bœhm et Dove, Fürst Bismarck als Redner, comprend jusqu’ici vingt volumes ; outre l’abrégé de Ilorst Kohl, Bismarck-Reden, Bielefeld et Leipzig, 1899, il en existe un autre : Fürst Bismarcks gesammelte Reden, Berlin, 1894, 3 vol. reliés en un tome, Cronbach. À consulter encore les Denkwürdigkeiten aus dem Leben des Grafen von Roon, et la grande histoire de Sybel : Die Begründung des deutschen Reichs durch Wilhelm I.

    Les biographies, portraits, études, sont innombrables. À mentionner : G. Hesekiel, Das Buch vom Grafen Bismarck (Cf. Bruno Bauer : Zur Orientirung über die Bismarck’sche Æra, Chemnitz, 1880, in-8°) ; Freiherr von Loë : Fürst Bismarck, Bàle, pet. in-8°, Bernheim ; Ch. Andler, le Prince de Bismarck, 1899, in-16, Bellais ; William Jacks : The Life of prince Bismarck, Glascow, 1899, in-8°, Maclehose ; les esquisses si fines et si ingénieuses de M. Victor Cherbuliez, dans la Revue, et dans Profils étrangers, 1889, in-16, Hachette ; le livre, abondant en vues originales, de M. Guglielmo Ferrero, l’Europa giovane, au chapitre Bismarckismo e Socialismo. Sur les dernières années de la vie de Bismarck, on a la compilation de M. Penzler : Fürst Bismarck seit seiner Entlassung, Leipzig, sept vol. in-S ». La mort du chancelier a donné lieu à la publication d’une quantité d’articles et de brochures : parmi ces dernières, signalons, à cause surtout de la provenance : Kaiser und Kanzler, von einem « deutschen Œsterreicher », Vienne, 1898, Szelinski.

    Enfin, pour ne négliger aucun genre, n’oublions pas l’iconographie ; par exemple, de M. John Grand-Carteret : Bismarck en caricatures, 1890, in-16, Perrin ; ni le poème héroï-comique illustré : Rudolph Genée : die Bismarckiade für’s deutsche Volk, Berlin, 1891, in-8°, Hofmann ; etc., etc.

  2. Voyez Fürit Bismarcks gesnmmelle Reden, discours des 1er juin 1847 : Uber den monarchischen Rechlshoden in Preussen ; — 15 juin : Uher Preussen als christhicher Stant ; — 2 avril 1848 : Uber die Slellung der Royalisten zur neuen Lage ; — 21 mars 1849 : Geyen die Aufhebung des Belagerungszustandes in Berlin ; — 22 mars : Geyen Bewilligung einer Amnestie ; — 10 septembre : Uber Preussen und die Kleinslaaten ; — 24 septembre : Uber die Krone und das Steuerbewilligungsrecht : — 15 novembre : Uber die Zivilehe und das christliche Volksbewnsstsein ; — 15 avril 1850 : Uber Preussen und die Unionsverfassung ; — 17 avril : Uber das freie Vereinsrecht.
  3. « Wenn Sie dem preussischen, dem altpreussischen Geiste, nennen Sie ihn stockpreussisch, wenn Sie wollen, nicht mehr Konzessionen machen, etc. » C’est la fameuse phrase sur Bucéphale qui porte joyeusement son maître et désarçonne tout autre cavalier.— 15 avril 1850 : Uber Preussen und die Unionsverfassung.
  4. Voyez Ch. Andler : Le Prince de Bismarck.
  5. D’après la version du comte Vitzthum von Eckstädt. [Berlin et Vienne, p. 247.)
  6. D’après la version du général de Gerlach, rapportée par Bismarck lui-même : Pensées et Souvenirs, t. I, p. 66.
  7. Déjà ministre depuis deux ans, il le disait encore, en 1864, au Landtag, pendant le conflit constitutionnel : « Es wird in diesem Falle aus einer Rechtsfrage eine Machtfrage und sie als solche untschieden. »
  8. Voyez l’intéressant ouvrage du Dr Ludwig Jacobowski : Der chrislliche Staat und seine Zukunft, Berlin, 1894, un vol. in-8°, Carl Duncker.
  9. Pensées et Souvenirs, traduction de M. Ernest Jaeglé, t. I, p. 1.
  10. Pensées et Souvenirs, t. I, p. 2.
  11. Pensées et Souvenirs, t. I, p. 19. — M. J. Klaczko (Deux Chanceliers), p. 69, fait allusion à un projet de voyage aux Indes que Bismarck aurait formé vers 1846. — A cette même date, on le voit très occupé à se faire nommer intendant des digues (Deichhauptmann), pour préserver de l’inondation Schœnhausen et ses dépendances.
  12. Pensées et Souvenirs, t. I, p. 28.
  13. Pensées et Souvenirs, t, I, p, 29.
  14. Ibid.. p. 34.
  15. Ibid., p. 62.
  16. Pensées et Souvenirs, t. I, p. 67.
  17. M. de Bismarck avait 36 ans, étant né, on se le rappelle, le 1er avril 1815, lors de sa nomination comme délégué de la Prusse à la Diète fédérale (15 juillet 1851).
  18. Pensées et Souvenirs, t. I, p. 66.
  19. Pensées et Souvenirs, t. I, p. 67.
  20. Ibid., p. 89.
  21. Ibid., p. 162.
  22. Ibid., p. 109.
  23. Correspondance diplomatique de M. de Bismarck, t. I, p. 84-86.
  24. Ibid., p. 105. Rapport du 4 février 1853.
  25. Voyez les Mémoires de Bismarck, recueillis par Maurice Husch, t. 1, p. 139-140.
  26. Lettre citée par M. Julian Klaczko, Deux Chanceliers, p. 84-7.
  27. Correspondance diplomatique, t. I. p. 10. — 21 septembre 1852.
  28. Ibid., p. 77. — 3 novembre.
  29. Lettre à Malvina de Bismarck, citée par Klaczko, Deux Chanceliers, p 86
  30. Ibid.
  31. Les Mémoires de Bismarck, recueillis par Maurice Busch. p. 138.
  32. Pensées et Souvenirs, t. I, p. 260.
  33. Pensées et Souvenirs, t. 1, p. 114.
  34. Le Prince, ch. XXV : Quanto possa nette humane cose la Fortuna, e in che modo se gli possa obstare, édit. de 1550, p. 78-79.
  35. Pensées et Souvenirs, t. I, p. 96.
  36. Pensées et Souvenirs, t. I, p. 116, 182.
  37. Ibid., t. I, p. 131.
  38. Pensées et Souvenirs, t. I, p. 151.
  39. Pensées et Souvenirs, t. I, p. 168.
  40. Ibid., t. I, p. 90.
  41. Pensées et Souvenirs, t. I, p. 7 et 8.
  42. Pensées et Souvenirs, t. 1, p. 76.
  43. Pensées et Souvenirs, t. I, p. 76.
  44. Julian Klaczko, Deux Chanceliers, p. 163.
  45. Pensées et Souvenirs, t. II, p. 69.
  46. Voyez la Lettre à M. de Goltz, ambassadeur à Paris : Pensées et Souvenirs, t. II.
  47. Le Prince, ch. xxvi : Esortatione a liberare la Italia da’ Barbari.