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Le Problème des destinées de l’Italie

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LE PROBLÈME
DES
DESTINÉES DE L’ITALIE


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L’AUTRICHE ET LE PIÉMONT DANS LA PÉNINSULE.


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Il y a douze siècles que le problème des destinées de l’Italie s’agite dans les polémiques de l’esprit humain, dans les conseils ou sur les champs de bataille. Des conquérans ont cru qu’il suffisait du fil de l’épée pour le trancher au gré d’une politique de domination universelle. De fanatiques utopistes ont proposé leurs rêves comme des combinaisons profondes, et ils ont même tenté quelquefois de les faire passer dans la réalité. De généreux héroïsmes ont eu aussi leur jour dans cette mêlée, et se sont dévoués à quelque virile revendication. Des diplomates enfin ont pensé qu’il n’y avait qu’à nier le problème pour le supprimer, et, appuyés sur l’autorité souveraine du fait, ils se sont rassurés en disant que l’Italie n’était plus qu’une expression géographique. Toutes les solutions ont été entrevues ou essayées, toutes ont eu des fauteurs et des complices, aucune n’a réussi ; les plus durables ont été sans sécurité. Les combinaisons des conquérans ont disparu avec eux ; les utopistes révolutionnaires ont eu à peine le temps de passer sur la scène, les diplomates à leur tour ont eu de terribles réveils, et la question italienne est toujours là, brûlante ou assoupie. Elle se mêle à tout, à la guerre d’Orient et aux délibérations des congrès ; elle se laisse voir à travers d’odieux et sanglans forfaits, ou elle se révèle dans un mot. Toutes les fois que l’Europe est remuée, cette plaie vive se rouvre comme une vieille blessure, et, par une invincible réciprocité, toutes les fois que l’Italie se remue un peu, l’Europe se sent mal à l’aise. C’est une histoire éternelle.

Il est vrai, dans cette marche séculaire, et au milieu du mouvement des choses, la question italienne change bien souvent d’aspect. Comme elle embrasse une multitude d’élémens, — luttes d’indépendance, antagonismes locaux, conflits de systèmes politiques, — et comme elle se lie en même temps à tout ce qui existe, elle se modifie, ou semble se modifier avec les événemens dont elle subit l’influence, et elle se complique indéfiniment. Elle roule, comme un torrent troublé qui côtoie toutes les rives et va on ne sait où, — toutes les passions et tous les intérêts. Au demeurant, à quoi se réduit-elle aujourd’hui dans sa simplicité redoutable ? Bien évidemment c’est une question d’indépendance, et dans ce travail contemporain, où les souffrances d’un peuple se mêlent aux plus grands problèmes de la politique générale, l’Autriche apparaît comme l’héritière de toutes les dominations étrangères au-delà des Alpes, de même que le Piémont, par une sorte de fatalité de son histoire, par la nature de ses institutions nouvelles, un peu aussi par entraînement peut-être, devient le champion avoué, quoique bien inégal en forces, de toutes les espérances et de tous les instincts qui ne peuvent se faire jour dans les autres parties de la péninsule.

Quand on regarde au fond de toutes ces agitations qui composent la vie convulsive et mystérieuse de l’Italie, il est impossible en effet de n’être pas arrêté aussitôt par une cause essentielle, par une anomalie permanente et périlleuse, source et mère de toutes les autres. Les hommes d’état réunis il y a trois ans pour sceller de nouveau la paix européenne eurent la pensée d’obtenir au moins quelques allégemens intérieurs pour la péninsule, et ils allèrent droit à Rome et à Naples. On n’a pas tardé à voir qu’on s’égarait dans une voie sans issue, parce que la question était réellement ailleurs, parce que, si le mal existe à Naples et à Rome, il n’est pas là essentiellement. Le mal ne s’appelle pas Pie IX ou Ferdinand II, il s’appelle avant tout l’étranger, qui a été sous bien des noms au-delà des Alpes, et qui ne devrait y être sous aucun nom. De quelque façon qu’on juge les choses, il y a toujours entre le Pô et le Tagliamento deux des plus belles et des plus fertiles provinces, deux états à vrai dire, la Lombardie et la Vénétie, qui, avec une population de près de six millions d’hommes, et avec des villes telles que Milan, Venise, Vérone, Mantoue, Pavie, ne s’appartiennent pas. L’Autriche a l’avantage ou le malheur de posséder ces régions du nord, qui, par leur position, devraient être le bouclier de la péninsule, et qui en sont au contraire la partie faible, puisque par elles la clé de l’Italie est entre les mains d’un maître qui est à Vienne. Et ce qu’on nomme la domination étrangère au-delà des Alpes, ce n’est pas seulement la présence des Autrichiens à Milan et à Venise, c’est l’extension indéfinie d’une influence intéressée sous laquelle disparaît l’indépendance de la plupart des autres états italiens eux-mêmes. L’Autriche défend ses positions et sa politique comme un grand empire qui croit son honneur engagé, — qui pourrait en être surpris ? — l’esprit national résiste à son tour, et là est vraiment le nœud de la question italienne.

Historiquement, cette situation se rattache au passé par bien des liens sans doute ; politiquement, dans ses traits principaux, dans ses conditions actuelles, au point de vue du caractère de la domination autrichienne et des impossibilités que rencontre cette domination, elle est un fait tout moderne. L’Autriche rentrant en Italie en 1814 et en 1815, ce n’était plus le vieux saint-empire retrouvant son prestige au-delà des Alpes et étendant de nouveau sa suzeraineté sur les Milanais. L’empire d’Allemagne n’existait plus depuis dix ans. L’Autriche avait renoncé d’elle-même à la dignité et aux privilèges impériaux ; elle ne pouvait à ce titre exercer aucune revendication légitime. — Qu’arriverait-il de l’Italie ? On ne le savait point encore, puisqu’à l’époque de la grande invasion refluant vers la France, le premier commissaire envoyé à Milan, le comte Sommariva, prenait possession de ces provinces simplement au nom des hautes puissances alliées. L’unique titre de l’Autriche est dans les traités de 1815. L’origine de son établissement actuel en Italie est une dévolution consentie par tout le monde, hormis par les intéressés dans cette grande adjudication des âmes et des territoires qui eut lieu à Vienne. C’est un point à noter, car il marque une situation toute nouvelle qui ne se fonde nullement sur le droit traditionnel, sur une légitimité interrompue et rajeunie, qui dérive uniquement et exclusivement du droit souverain et victorieux de la force. Après 1815, l’Autriche n’est plus qu’une puissance allemande, c’est-à-dire étrangère, ayant des possessions en Italie, élargissant ses domaines dans la mesure de ses ambitions plus que de ses intérêts bien entendus peut-être, et allant camper non-seulement à Milan, où elle pouvait à la rigueur retrouver des souvenirs, mais encore à Venise, où ne la rappelait aucune tradition, si ce n’est l’éphémère et imprévoyante cession de Campo-Formio. Cette distinction n’a rien de subtil et d’arbitraire : elle dévoile d’avance dans le germe la nature précaire et contestée, la faiblesse secrète et permanente de la domination autrichienne, et elle explique aussi quel sentiment devait naître en Italie, dans un pays qui se voyait transmis de main en main sans avoir même été conquis, car l’Autriche n’avait pas conquis l’Italie en 1814.

Le sentiment national lui-même qui a été la faiblesse des maîtres de la Lombardie et qui est devenu un des élémens principaux de la politique italienne, ce sentiment même est d’une origine récente. L’instinct d’indépendance est vieux au-delà des Alpes ; le sentiment national tel qu’il existe aujourd’hui, l’idée de la pairie italienne, est essentiellement moderne. Avant 1789, on ne voit pas à Milan une hostilité réelle contre la domination impériale, surtout depuis l’avènement de la maison de Lorraine. Il y avait alors une sorte de paix entre les impériaux et ces populations efféminées par le repos, mais toujours intelligentes, que le cabinet de Vienne avait l’art de gouverner doucement, sans les brusquer, en leur laissant une vie distincte, des institutions locales, une assez grande liberté dans le maniement de leurs intérêts aussi bien que dans toutes les recherches de l’esprit, enfin une ombre d’indépendance dans le bien-être et les plaisirs. Le sentiment national italien est né surtout de la révolution française, qui, en propageant toutes les idées d’émancipation, ne pouvait manquer d’enflammer tous les instincts d’affranchissement patriotique ; il a grandi par les guerres, par le mélange des populations italiennes, par le progrès du libéralisme dans les idées, par les conspirations, par tout ce qu’on a fait pour le combattre ou l’ajourner. Le royaume d’Italie, œuvre de l’empereur Napoléon, ne faisait assurément qu’une médiocre part à l’indépendance, mais il entretenait les espérances en créant pour ainsi dire le cadre d’une nationalité rajeunie par les réformes civiles, représentée par une administration italienne, par une armée italienne. Et les princes de l’Europe, ces princes eux-mêmes n’ont-ils pas eu à leur jour des flatteries et des promesses pour cet esprit nouveau d’indépendance qu’ils voulaient appeler dans leur camp ? Quel était le langage de l’archiduc Jean à l’ouverture de la campagne de 1809 ? — « Italiens, disait-il dans ses proclamations, le royaume d’Italie est un vain nom ; les levées d’hommes, les impôts, les vexations de toute sorte, l’anéantissement de votre état politique, sont des choses vraies et certaines, et dans cet état d’avilissement vous ne pouvez ni être estimés, ni rester en paix, ni être Italiens. Voulez-vous de nouveau être Italiens ?… » Aux approches de la catastrophe, à la fin de 1812, le général autrichien Nugent parlait de même aux Italiens : « Vous avez tous, disait-il, à devenir une nation indépendante. »

Lorsque les princes de l’Europe, émus et étonnés de la résurrection de l’Espagne sous une commotion électrique de l’esprit de nationalité, lorsque ces princes eurent la pensée de faire appel au même sentiment en Allemagne, en Italie, partout où atteignaient les excès de prépondérance de Napoléon, ils crurent peut-être qu’ils allaient se créer un auxiliaire tout-puissant et docile qu’ils pourraient aisément licencier après la victoire ; ils ne soupçonnaient pas qu’un élément nouveau entrait dans la politique, qu’une force nouvelle apparaissait. L’Autriche la première, et plus que toute autre puissance, devait le sentir à sa rentrée en Italie. Elle se trouvait en présence d’un instinct d’indépendance qu’elle avait, flatté, et à qui elle n’avait à offrir qu’un joug autrichien à la place d’un joug français, c’est-à-dire toujours la subordination à un maître étranger, moins le bénéfice des institutions civiles que la France avait créées. Elle avait devant elle ceux qui par intérêt, par conviction ou par espérance, s’étaient attachés au royaume d’Italie et le regrettaient, ceux qui voulaient une péninsule affranchie de toutes les dominations, — des Autrichiens aussi bien que des Français, — et tous les hommes enfin qui à l’école des événemens et sous l’influence de notre révolution avaient appris à ne plus séparer désormais de l’idée d’indépendance la pensée d’une régénération libérale. De là une lutte ostensible ou dissimulée, mais incessante, entre un pouvoir d’autant plus porté à s’affirmer et à exagérer son action qu’il semait une résistance plus profonde, plus insaisissable, et un sentiment national qui n’a fait que s’accroître en se nourrissant de tous les griefs, que des concessions apparentes ont enhardi quelquefois, et que les compressions n’ont jamais découragé. C’est l’histoire de ces quarante années.

L’Autriche aurait-elle pu éviter de se laisser réduire à ce duel permanent et terrible ? aurait-elle pu pacifier les esprits et désarmer les hostilités en revenant aux traditions de gouvernement paternel de Marie-Thérèse ? C’était son intérêt, et si elle l’avait jugé possible, elle l’aurait voulu sans doute. Placée malheureusement dans des conditions où tout était nouveau, entourée d’ennemis nombreux et ardens, d’amis qui ne pouvaient être fidèles qu’à la force, — désespérant peut-être de gagner les Italiens et trompée aussi vraisemblablement par ses circonstances, elle crut qu’il n’y avait plus qu’à traiter ses possessions au-delà des Alpes moins comme des provinces faisant partie de l’empire que comme un pays annexé par la victoire et mal soumis. Au lieu de laisser à ces populations une certaine autonomie d’institutions et d’intérêts qui eût flatté leurs instincts de nationalité sans désarmer l’autorité impériale, le cabinet de Vienne ne songea plus qu’à gouverner la Lombardo-Vénétie pour l’Autriche et par l’Autriche. Ce ne fut pas une erreur préméditée sans doute ; mais, comme l’ont reconnu bien des amis de l’Autriche, ce fut une erreur qui ne pouvait que mieux mettre en relief le vice originel de la situation nouvelle créée au-delà des Alpes, et qui devait avoir deux conséquences également graves : l’organisation d’une bureaucratie étroite, formaliste, pénétrant dans l’intimité de la vie privée, enveloppant le pays dans le réseau d’une surveillance méticuleuse, — et l’exclusion des Italiens de la plupart des fonctions d’administration et de gouvernement.

La centralisation, qui avait été une arme si abusivement puissante entre les mains de Napoléon et que l’Autriche trouva en vigueur, fut le piège de la politique impériale. Dès lors tout dut se faire à Vienne ; tous les fils de cette vaste organisation allèrent se concentrer dans le cabinet de l’empereur François Ier, le premier bureaucrate de l’empire, souverain exact, laborieux et sévère, qui prit trop souvent la rigueur pour la justice, et qui résumait au reste sa politique à l’égard de l’Italie dans ce mot qu’il adressait aux professeurs de l’université de Pavie : « Votre devoir, leur disait-il, est de faire moins des savans que des sujets fidèles. » Et en même temps que tout se décidait à Vienne jusqu’aux plus petites questions d’administration, tout s’exécutait pur des mains allemandes dans la Lombardo-Vénétie. Les soldats italiens étaient dispersés dans toutes les parties de l’empire, en Moravie, en Bohême, en Transylvanie, et les soldats allemands campaient à Milan et à Venise. Les Lombards étaient également exclus des emplois civils ; un système évident de défiance pesait sur eux. L’élément autrichien prévalait partout, même dans les tribunaux, où on avait le soin de mettre une majorité allemande. La justice autrichienne a joui d’une certaine renommée, et elle la méritait, dit-on, dans les affaires civiles ; dès que survenait une affaire intéressant l’état, le président avait le droit de composer la cour, en sorte que sous une espèce de sanction légale, sans bruit, les tribunaux ordinaires se transformaient en véritables commissions de gouvernement.

Malheureusement, si les habitans du royaume lombardo-vénitien n’avaient qu’une petite part dans l’administration des affaires de leur propre pays, ils participaient beaucoup d’un autre côté aux charges publiques. Les taxes directes et indirectes s’accroissaient tous les jours, et étaient aggravées encore par l’inégalité des répartitions. Un impôt local décrété pour une circonstance extraordinaire devenait fatalement un impôt permanent. La Lombardo-Vénétie représente un treizième ou un quatorzième de la superficie totale de la monarchie autrichienne, un huitième de la population, et par une disproportion notable elle comptait, il y a vingt ans, pour un quart dans le budget général de l’empire, qui était alors de 135 millions de florins ; elle payait un peu moins de 100 millions de livres au trésor de Vienne. Le temps et les événemens ont alourdi le poids des charges sans adoucir le poids du régime politique. Qu’on songe en effet que depuis dix ans les provinces italiennes de l’Autriche ont payé extraordinairement plus de 80 millions de prestations militaires à la suite des événemens de 1848 et 1849 ; elles ont contribué aux emprunts forcés qui se sont succédé sous des noms divers ; elles ont dû participer pour 65 millions de florins au fameux emprunt national de 1854, et en même temps elles ont fait face annuellement à un budget ordinaire qui s’élève aujourd’hui à 170 millions de francs. Aussi les contributions n’ont-elles cessé de s’accroître. L’impôt foncier, qui était de 17 pour 100 en 1846, a monté jusqu’à 40 pour 100 en certaines années, et n’est guère au-dessous de 25 pour 100. Il y a de plus un impôt sur le revenu mobilier. Les taxes indirectes ont suivi la même progression. Les droits de mutation, de succession, ont été augmentés d’un tiers. Tout a été soumis au droit de timbre fixe, même les certificats scolaires et les calendriers. Le budget particulier de la Lombardie en ces dernières années approchait de 100 millions, sans compter les dépenses provinciales et communales. La ville seule de Milan a un budget de 9 ou 10 millions ; on pourrait remarquer seulement que certaines dépenses communales déguisent à peine des charges d’un autre ordre qu’il faudrait joindre au budget de la guerre : prestations, frais de logemens militaires, transports de munitions, etc. Je m’arrête. Ces chiffres sont la lumineuse révélation d’un fait. On ne peut le nier, depuis 1815, les provinces lombardo-vénitiennes sont un pays gouverné, administré, jugé, surveillé, soumis par des Allemands et dans l’intérêt allemand, avec des ressources qui épuisent ces populations et qui deviennent tous les jours insuffisantes pour cette œuvre de conquête permanente.

Qu’est-il résulté de ce système d’administration et de finance qui a constitué malheureusement toute une politique ? J’oserais en appeler au plus chaud ami du pouvoir impérial. Évidemment l’Autriche n’a point réussi. Accablés d’impôts, les Lombards se sont nourris de plus en plus de leurs mécontentemens. Exclus de toutes les sphères régulières de l’activité publique, ils se sont réfugiés en eux-mêmes ; ils se sont rejetés quelquefois dans ces frivoles corruptions de l’oisiveté, qui faisaient illusion à M. de Metternich il y a vingt ans, et plus souvent dans les conspirations. Ils eussent peut-être su peu de gré à l’Autriche de ses avances, ils ont saisi avidement chaque grief nouveau qu’elle leur donnait comme pour raviver sans cesse l’instinct du patriotisme froissé. Et dans de telles conditions, qu’une réforme monétaire vienne ajouter à des charges déjà lourdes, que des aggravations nouvelles viennent rendre plus sensible le poids de la conscription militaire, comme on l’a vu récemment, il n’en faut pas plus pour que toutes les incompatibilités éclatent à la fois. Ces faits n’auraient eu sans doute qu’une importance secondaire s’ils ne s’étaient liés à une situation générale pleine de périls, non de ces périls d’insurrection contre lesquels l’Autriche est redoutable ment armée, niais de ces dangers mystérieux, insaisissables, qui échappent à l’action de la force elle-même. Il a été démontré une fois de plus qu’après quarante ans de durée la domination impériale se sentait moins affermie, plus précaire, plus contrainte à s’attester qu’elle ne le fut jamais. Matériellement l’Autriche a maintenu son pouvoir, moralement elle n’a rien gagné ; elle campe toujours à Milan et à Venise, elle n’y règne pas. On a raconté, comme un épisode de l’agitation récente en Lombardie, que quelques Italiens de Milan étaient allés crier vive l’Italie ! en face des Croates, qui les regardaient en riant, et ne les comprenaient pas. L’incident est bizarre et puéril en apparence ; au fond, il est plus significatif qu’on ne croit. C’est l’image des relations de ces deux peuples que la fortune des congrès a juxtaposés, et qu’aucun lien moral ne réunit, qui ne se comprennent pas. L’Italie présente un phénomène extraordinaire, celui d’une nation au-dessus de laquelle la conquête passe sans l’atteindre, et qui, repliée en elle-même, semble impénétrable à l’influence étrangère qui la domine. On peut énumérer toutes les faiblesses des Italiens, leur passion de discorde et de division, leurs mobilités et leurs fanatismes ; c’est quelque chose cependant, même dans la politique, que ce sentiment de nationalité obstiné et invincible se défendant comme il peut, quelquefois puérilement, souvent par la résistance passive, et opposant une protestation perpétuelle à une domination étrangère.

Ce qu’il y a de grave, je le disais, c’est que l’Autriche au-delà des Alpes, ce n’est pas seulement l’Autriche à Venise et à Milan, c’est l’influence autrichienne enveloppant la plupart des autres états de l’Italie, identifiant des situations et des intérêts profondément distincts. L’Autriche est dans la Lombardie et dans la Vénétie sous la sanction d’un verdict du congrès de Vienne, et de plus les traités de 1815 et de 1817 lui ont donné ce qu’on pourrait appeler des positions avancées telles que le droit de tenir garnison à Ferrare et à Comacchio dans les états pontificaux, à Plaisance dans le duché de Parme, — aux deux extrémités de sa ligne de défense. Strictement, c’est là son droit aux yeux de l’Europe ; mais à ce droit strict et primitif est venu se superposer tout un droit nouveau ou plutôt une politique qui n’est, en d’autres termes, que l’extension indirecte et indéfinie de la prépondérance autrichienne. De même que l’Autriche a voulu, par un calcul dangereux, arracher en quelque sorte ses provinces italiennes aux conditions propres de leur existence pour les entraîner dans la sphère de l’action et des intérêts de l’empire, elle a tendu sans cesse à rattacher les autres états de la péninsule à une politique dont le dernier mot, à vrai dire, serait un assemblage d’indépendances nominales sous une suzeraineté protectrice et dirigeante. Depuis 1815, le cabinet de Vienne a marché vers ce but avec autant de persévérance que d’habileté, en se servant de tous les moyens que sa position militaire lui donnait, ou que les circonstances pouvaient lui offrir. Quelquefois il s’est servi des intérêts du commerce, et c’est ainsi qu’il signait en 1852 une union douanière avec les duchés de Parme et de Modène. Depuis qu’on fait des chemins de fer, il a multiplié ses négociations et ses efforts pour coordonner tous les projets ou les lignes en construction au système impérial. Il est aussi des circonstances où il a eu recours à des moyens d’un ordre plus élevé. L’acte le plus hardi de cette politique a été certainement le concordat avec Rome, acte qui, au prix de concessions immenses, au prix de l’abandon d’un régime devenu traditionnel, avait l’avantage de rétablir une sorte d’alliance entre l’empereur et le pape, et d’imposer à l’église l’apparence d’une solidarité avec la puissance autrichienne en Italie. Mais, en fin de compte, le témoignage le plus palpable, le plus net de cette politique, c’est l’intervention, — l’intervention matérielle, avec des intermittences qui lui ôtent à peine le caractère d’un fait systématique et permanent.

Qu’on examine bien : en 1821, l’Autriche intervient à Naples et elle y reste six ans, et cette intervention n’est pas un fait local. Sous le voile d’un droit de passage pour ses troupes, l’Autriche occupait en réalité pendant le même temps la Toscane, les duchés, les Légations, tandis que d’un autre côté la révolution piémontaise l’avait amenée à Alexandrie. Le caractère de ces mouvemens militaires n’avait rien de mystérieux. « L’intention du gouvernement autrichien, disait le ministre de France en Toscane, est de faire promener ainsi des troupes dans les différens états d’Italie pour s’y bien assurer de l’esprit public. » En 1831, la Toscane n’échappait à une occupation nouvelle que par l’énergie du ministre Fossombroni, qui refusait de mettre sa signature sur un ordre porté au conseil par le grand-duc lui-même ; mais les Autrichiens intervenaient à Modène et à Parme, et ils allaient dans les Légations pontificales, où ils sont restés sept ans. Les événemens de 1848 ont ramené la même situation. L’Autriche a campé à Livourne et à Florence pendant six ans, bien que le grand-duc eût été rappelé par un mouvement spontané de la population elle-même ; elle n’a quitté Parme qu’en 1855, et après dix années d’occupation elle est encore à Bologne et à Ancône. Tout bien compté, depuis 1820, l’Autriche a été pendant près de vingt-cinq ans dans les Légations. Et iv faut bien le remarquer, ce n’est pas seulement une intervention matérielle et préservatrice ; en bien des cas, c’est réellement une substitution de souveraineté. À Bologne, tous les pouvoirs civils ont été concentrés entre les mains des chefs de l’armée d’occupation ; c’étaient des commissions militaires autrichiennes qui jugeaient à Reggio de Modène, et à Parme les autorités impériales sont même allées jusqu’à enlever des détenus aux tribunaux locaux pour les envoyer à Mantoue. L’Autriche a voulu quelquefois fonder ce système permanent d’intervention sur un concert préétabli entre les états ; c’est ainsi qu’en 1847 elle signait avec les duchés de Parme et de Modène un traité d’alliance offensive et défensive, et de secours réciproque. Le duc de Modène offrait à l’empereur la solide garantie de son appui ; mais en compensation l’empereur acquérait le droit a de faire avancer des troupes impériales sur le territoire modenais toutes les fois que l’exigera l’intérêt de la commune défense ou la prudence militaire. »

Partout la même politique éclaterait en traits multipliés. Le traité de 1817 accorde à l’Autriche le droit de garnison pure et simple à Plaisance, et par ses travaux de fortification elle fait de Plaisance une place de premier ordre. Le congrès de Vienne a fixé en 1815 la frontière des états autrichiens en Italie, et le traité signé en 1847 avec les duchés part de ce point que les états du duc de Modène entrent dans la ligne de défense des provinces italiennes de sa majesté l’empereur d’Autriche. — Mais, dit-on, ce droit de prépondérance, d’influence permanente, d’intervention éventuelle, est une nécessité pour l’Autriche ; pour elle, c’est le droit de vivre, c’est le gage de sa sécurité dans la Lombardo-Vénétie. En intervenant dans la Toscane, à Parme, à Modène, comme dans la Romagne, elle se défend elle-même et obéit au plus strict sentiment de conservation. Elle ne peut renoncer à cette police préventive et répressive à la fois, ni même permettre la divergence des politiques, sous peine de se laisser mettre en état de siège à Milan par une Italie progressivement hostile, comme en 1847. « J’aime mieux périr par le fer que par le poison… Péril pour péril, je préfère un champ de bataille a une révolution ! » disait en 1831 M. de Metternich, qui pourtant n’a pas péri par l’épée. — Il est bien possible que ce soit là en effet la vérité des choses ; je ferai seulement remarquer que de cette situation ainsi faite découlent des incertitudes et des confusions qui laissent l’Europe sans garantie, qui pèsent sur les gouvernemens italiens eux-mêmes, et sont désastreuses pour tout l’ordre moral au-delà des Alpes.

Quelle est la nature de ce droit que l’Autriche revendique, et qui est la plus efficace, sinon peut-être l’unique sauvegarde de sa position en Italie ? Il y aurait d’abord toujours à distinguer une intervention imprévue, accidentelle et essentiellement temporaire, de ce qui ressemblerait à une occupation à peu près permanente et systématique ; mais en outre ce droit lui-même est-il un droit dans le sens vrai du mot ? L’Autriche l’affirme dans son intérêt, la Fiance l’a nié en d’autres temps et le nie encore sans doute. C’est réellement un de ces points indécis autour desquels s’élèvent toutes les interprétations ; c’est, si l’on veut, une nécessité de situation, une convenance de politique, inévitablement limitée par les traditions, les intérêts et les convenances de toutes les autres politiques. Déjà sous la restauration, peu après avoir sanctionné l’intervention de Naples, la France suivait avec une inquiétude et une méfiance croissantes ces promenades militaires que l’Autriche faisait si habilement sortir de l’autorisation qu’elle avait reçue d’aller tuer une révolution. Elle ne pouvait contester le droit, puisqu’elle l’avait reconnu, mais elle en surveillait l’application, et elle en observait les désastreux effets. La diplomatie française montrait la Toscane « se bornant à regretter son indépendance, » Parme et Modène ne faisant rien pour dissimuler leur subordination. « Ce qui se passe à Naples fait pitié, » écrivait un de nos ministres, le marquis de La Maisonfort. La révolution de 1830 une fois accomplie, la France allait plus loin, et ce droit même d’intervention, elle le contestait désormais au nom de ses intérêts et de sa politique nouvelle, sauf à réduire la question, en certains cas, à une affaire d’opportunité et de convenance.

Que disait en effet notre diplomatie ? Elle déclarait qu’il y avait des points, tels que la Belgique, la Suisse, le Piémont, où une armée étrangère était toujours assurée de rencontrer une armée française ; qu’il y avait d’autres pays où, sans approuver l’intervention, la France pouvait ne pas s’y opposer d’une manière aussi absolue. « Ce qu’il faut en conclure, disait M. Le duc de Broglie avec autant de précision que de fermeté, c’est que chaque fois qu’une puissance étrangère occupera le territoire d’un autre état indépendant, nous nous croirons en droit de suivre la ligne de conduite que nos intérêts exigeront ; c’est que ce sont là de ces occasions où, les règles du droit commun n’étant plus applicables, chacun agit à ses risques et périls. » Et qui peut dire que cette question ne se fût pas posée dans les termes les plus sérieux, si le mouvement libéral qui s’accomplissait en Italie en 1847 n’eût été subitement interrompu ou précipité et jeté hors de toutes les voies régulières ? Il en résulte que toute intervention n’amène pas nécessairement un conflit, mais elle peut l’amener, et qu’en toute circonstance où la question se présente, il y a un péril. L’Autriche est indubitablement dans son droit derrière les frontières de la Lombardie ; dès qu’elle paraît dans les autres parties de l’Italie, c’est un risque, c’est une tentative de la force qui peut appeler la force, et c’est ainsi que cette politique, qui est la sauvegarde de la position de l’Autriche en Italie, — qu’elle soit une nécessité ou un entraînement, — laisse la sécurité de l’Europe à la merci d’un incident imprévu ou d’un entraînement contraire.

La politique de l’Autriche au-delà des Alpes a de bien autres conséquences pour les états italiens eux-mêmes ; je pourrais dire qu’elle atténue chez ces gouvernemens le sentiment de la responsabilité. Elle les dépouille aux yeux des peuples de tout prestige d’indépendance ; elle pèse sur eux, et, en leur offrant un secours matériel, elle multiplie autour d’eux les inimitiés et les haines. Par un enchaînement qui n’a rien que de simple, plus le poids de l’Autriche se fait sentir, plus l’esprit populaire s’irrite sous cette pression d’un pouvoir étranger, et plus les passions révolutionnaires s’exaltent à leur tour, plus l’intervention autrichienne se déploie hardiment, parce qu’elle se sent nécessaire ; au milieu de ces perplexités qui s’appellent, qui s’engendrent mutuellement, les gouvernemens, inquiets, craintifs, soupçonneux, vivant dans des transes perpétuelles, finissent toujours par se tourner vers l’Autriche, dont la tutelle les compromet un peu plus. Ainsi vont les choses. L’Autriche, il faut le dire, l’Autriche est un poids en Italie, elle n’est pas une influence. Elle rend aux gouvernemens italiens le mauvais service de les dépopulariser, et elle les tient sous sa dépendance par les dangers mêmes auxquels elle les expose.

De quoi peuvent être frappées les populations ? Elles voient le duc de Modène qui, toujours sûr de l’appui des forces impériales, maintient la bastonnade dans ses états, qui, par des décrets récens, édicté des amendes de deux mille livres contre les parens qui envoient leurs enfans faire leur éducation à l’étranger, et ferme à ces enfans eux-mêmes l’entrée de toutes les fonctions et de toutes les professions. Elles voient dans la Romagne l’autorité du souverain annulée, des commissions militaires jugeant les délits ordinaires aussi bien que les délits politiques, le droit de condamnation et de grâce passant aux mains des généraux autrichiens. Elles sentent le joug étranger, non-seulement parce qu’il entretient cet état permanent de désordre, non-seulement par ce qu’il a de blessant pour tous leurs instincts d’indépendance civile, mais encore parce qu’il a de matériellement onéreux. Six ans d’occupation ont coûté autrefois à Naples 85 millions de ducats. La présence des Autrichiens à Bologne fait peser sur ces contrées des charges accablantes. Et voyant des gouvernemens faibles et protégés qui semblent ne se soutenir qu’au prix de leur indépendance civile et de leur bien-être, les populations s’accoutument à confondre dans leurs ressentimens les protégés et le protecteur.

Je voudrais rendre plus sensible, par un fait d’un ordre supérieur, ce qu’il y a de périlleux dans cette solidarité. Quels ont été les effets religieux du concordat signé le 18 août 1855 entre Rome et l’Autriche ? Tout porte à croire qu’ils sont nuls, du moins en Italie. Les autorités autrichiennes ne s’en occupent même pas ; elles interviennent dans l’administration des diocèses comme cela est arrivé il y a peu de temps à Pavie ; elles interdisent la chaire à des prédicateurs, elles prétendent prescrire comme par le passé les livres qui servent à l’enseignement dans les séminaires, et si on leur objecte le concordat, elles répondent que c’est une affaire entre l’empereur et le pape. Ce qui est certain, c’est que, dans cette grande transaction, le caractère religieux s’est effacé pour ne laisser apparaître que le caractère politique. On a vu dans le concordat, contre la pensée de Pie IX certainement, le pontife servant de trait d’union entre le souverain de Rome et l’empereur, la papauté se faisant solidaire de la domination étrangère, lui livrant le droit d’indépendance en échange des droits de l’église, et on s’est accoutumé à croire que le pouvoir temporel du pape était un des plus sérieux obstacles à la résurrection nationale de l’Italie. Je ne discute pas cette idée, on le comprend, je la constate comme un des signes de la situation présente, comme la preuve de l’accablante responsabilité que la politique impériale fait peser sur les gouvernemens de la péninsule en leur imprimant le sceau d’un pouvoir soutenu, protégé par une force étrangère.

Un dernier effet de la prépondérance de l’Autriche en Italie, et l’effet le plus redoutable peut-être, c’est que par la force des choses elle produit une véritable oblitération d’idées et de sentimens, une désastreuse confusion morale. Qu’on se représente bien un pays partagé, il est vrai, en différens états, mais où survit après tout un instinct commun de nationalité : se dire Italien en un certain sens politique et national, c’est déjà un crime ; nourrir quelques idées libérales, quelques désirs de réformes civiles, c’est un commencement de crime, car tout mouvement libéral, même le plus pacifique, cache au fond une idée d’affranchissement, et devient une menace. Il y a eu mieux quelquefois : on n’était pas parfaitement pur même en étant absolutiste, si à cet absolutisme se mêlait quelque idée d’indépendance pour le prince… De là ces conditions étranges et indéfinissables qui sont particulières à l’Italie. Privés de la large issue d’une action régulière, ne rencontrant qu’obstacles de toutes parts, suspects dans leurs opinions les plus modestes et dans leurs aspirations les plus simples, les esprits, aigris et déçus, se sont rejetés souvent dans un monde occulte, plein de visions et de chimères. Ne pouvant avoir l’Italie possible, ils ont rêvé une Italie impossible. La conspiration est devenue un art qui s’est perfectionné, et trop souvent des intelligences primitivement droites sont allées s’égarer dans des conceptions violentes. L’exaltation solitaire a livré plus d’une jeune tête aux fanatiques des sectes. C’est ainsi que les partis révolutionnaires se sont grossis en Italie.

Sans méconnaître le mal, on devrait le sonder sincèrement. Il est un mot dont on ne peut se servir qu’avec réserve dans les pays où l’instinct de nationalité souffre depuis longtemps, c’est ce mot de révolutionnaire, car il peut cacher bien des choses et même quelques-unes très honnêtes. J’ai toujours été frappé de quelques passages d’un petit livre écrit par M. Emilio Dandolo après 1848, — i Volontari ed i Bersaglieri lomlardi, — livre qui peut jeter un jour singulier sur l’état des esprits en Italie. L’auteur raconte la mort de Manara, dont il fut le compagnon au siège de Rome. « Après l’assurance du médecin que Manara n’avait plus que peu d’heures à vivre, dit-il, je m’inclinai vers son oreille et je lui dis : Pense au Seigneur ! — Oh ! j’y pense, et beaucoup, me répondit-il. — Alors je fis signe à un capucin qui s’approcha, et qui, après avoir reçu les signes de contrition du mourant, lui donna l’absolution. Manara voulut avoir le viatique, et je m’efforçai du mieux qu’il était possible de le préparer au grand passage. Une ineffable douceur m’entrait dans l’esprit en voyant ce pauvre et cher ami affronter si chrétiennement la mort. Après avoir communié, il resta quelque temps sans parler, puis il me recommanda de nouveau ses enfans : Elève-les, me dit-il, dans l’amour de la religion et de la patrie… » Est-ce bien là le signe d’un irrémédiable et dangereux esprit révolutionnaire ?

Ce que je veux dire, c’est qu’en Italie comme partout, plus que partout, il y a sans doute des passions de révolution, des fanatismes de secte, des violences factieuses, et il y a aussi un sentiment d’indépendance comprimé et refoulé qui jette les esprits ardens dans toutes les entreprises où ils croient retrouver une patrie, qui est une arme redoutable laissée aux mains des fanatiques, et qui vient en aide aux passions révolutionnaires elles-mêmes en leur donnant une vitalité et une force qu’elles n’auraient pas sans lui. Et cela est si vrai qu’en observant de près la péninsule, on peut voir dans les divers états le calme ou l’agitation se proportionner en quelque sorte au degré d’indépendance qui règne et se fait jour. Il y a quelques années seulement, l’un des plus petits états italiens, le duché de Parme, occupé par l’armée autrichienne, était dans une incandescence permanente. Les meurtres politiques se succédaient, et le duc régnant périssait lui-même assassiné ! Il s’est trouvé pour exercer la régence une princesse hardie et sage qui a insisté pour faire cesser l’occupation autrichienne, qui a refusé de renouveler l’union douanière de 1852, qui a substitué un gouvernement intelligent et doux à des procédés capricieusement despotiques, et sous l’heureuse influence de la régente, Parme depuis quelques années a retrouvé la paix. Dans le duché de Modène, où l’influence autrichienne règne absolument, où le souverain semble tenir à représenter un petit despote turc, une fermentation continuelle se manifeste, surtout à Massa et à Carrare. Dans la Romagne, où sont les soldats impériaux, le désordre envahit les campagnes, et les esprits restent livrés sans cesse à une irritation mêlée de découragement. Quel est enfin le pays de l’Italie où les passions révolutionnaires sont le plus impuissantes, où l’ordre social et politique est le plus à l’abri de toute entreprise des factions ? N’est-ce pas le Piémont constitutionnel et libéral ? Tant il est vrai qu’il y a au-delà des Alpes une confusion malheureuse, qui peut favoriser jusqu’à un certain point la puissance autrichienne, mais que tous les gouvernemens italiens sont intéressés à dissiper ! Tout progrès de l’esprit d’indépendance est un danger pour la domination impériale ; il ne menace pas nécessairement les autres souverainetés. Situation fatale, où l’Autriche, pour garantir sa propre sécurité, est obligée d’imposer une identité de politique qui fait la faiblesse des gouvernemens de l’Italie, et qui est au moins une des causes les plus actives des profondes perturbations morales de la péninsule !

Cette situation de l’Autriche au-delà des Alpes est d’autant plus grave, qu’en devenant chaque jour plus difficile et en révélant de plus en plus ce qu’elle contient de périlleux pour l’Italie, elle est aussi moins étayée en Europe à un point de vue général. Je m’explique : la position de l’Autriche en Italie a été forte tant qu’elle s’est liée pour ainsi dire à un grand système de conservation ou de réaction sur le continent. Le cabinet de Vienne était en quelque sorte le mandataire de la sainte-alliance au-delà des Alpes. Il allait détruire dans son foyer la révolution de Naples avec l’assentiment de pouvoirs encore tout pleins de l’esprit de 1815 ; mais depuis ce temps la face des choses n’a-t-elle pas considérablement changé ? Les traités de 1815 subsistent matériellement sans doute ; ils restent la règle des relations, et je crois bien qu’il est plus aisé d’en mal parler que de les refaire. Ce qui ne subsiste plus cependant, c’est l’esprit qui les a dictés et la situation morale qu’ils avaient créée. La première atteinte qu’ils ont reçue dans leur esprit, c’est la dissolution de ce grand concert des gouvernemens qui s’appela la sainte-alliance. Encore, même après 1830, il restait, quoique dans des conditions plus restreintes, l’alliance du nord, qui permettait à l’Autriche d’agir en Italie avec le solide appui des gouvernemens européens, demeurés hostiles à la France de la révolution de juillet. La guerre d’Orient est venue, et ce dernier reste de l’œuvre politique de 1815 a disparu, laissant l’Europe dans un certain trouble entre des alliances rompues et des alliances nouvelles plutôt entrevues que formées ou avouées.

Si l’on veut évaluer le chemin qu’a parcouru la politique européenne relativement à l’Italie, qu’on rapproche ces deux noms : le congrès de Laybach et le congrès de Paris. Il y a quarante ans, le cabinet de Vienne avait tout naturellement une voix prépondérante dans les affaires de la péninsule ; on délibérait sur les moyens de fortifier les gouvernemens absolus au-delà des Alpes et de réprimer l’esprit de réforme politique. Maintenant on délibère sur la situation des populations italiennes elles-mêmes ; on s’occupe de leurs vœux, de leurs plaintes, de leurs malaises trop évidens, et on songe moins à autoriser les interventions qu’à les faire cesser. En 1820, le représentant du roi de Sardaigne Victor-Emmanuel Ier était obligé de prendre au nom de son souverain l’engagement de ne réaliser aucune innovation libérale dans ses états ; aujourd’hui le Piémont est un pays constitutionnel, et les ministres du roi Victor-Emmanuel II sont les interprètes des vœux de l’Italie dans les congrès. N’est-ce pas le signe d’un grand changement dans la perspective des choses relativement à l’Italie ? Je ne veux pas dire que l’Autriche dût se trouver sans alliés en tous les cas ; cela signifie simplement que tout est changé, et que les traités de 1815 ayant notablement perdu de leur prestige, les conditions qu’ils avaient créées ayant disparu, l’Autriche se trouve moralement affaiblie dans la même proportion à ce point de vue général de la politique européenne.

Là est la réalité en effet, de telle sorte qu’après quarante ans de règne l’Autriche a perdu plus que gagné. Étrangère au milieu des populations italiennes qu’elle tient sous son sceptre, plus étrangère encore au milieu des populations sur lesquelles elle pèse de tout le poids d’une domination indirecte, moins garantie par l’esprit des traités qui l’ont placée au-delà des Alpes, elle se soutient sans s’établir. Sa domination est un fait qui se perpétue en étant toujours contesté, et j’ajouterai qu’elle est en Italie sans profit pour elle-même, car d’une part elle est liée dans les affaires de l’Europe par toutes les considérations de son intérêt conservateur au-delà des Alpes, et d’un autre côté, si le budget des provinces italiennes a été autrefois productif pour l’empire, il suffit à peine aujourd’hui pour payer les intérêts de la dette de la Lombardo-Vénétie, pour faire vivre dans ce grand camp une armée permanente de quatre-vingt mille hommes, et pour subvenir à l’entretien, à l’agrandissement d’une ceinture de citadelles, — Vérone, Mantoue, Peschiera, Legnago, — derrière lesquelles est obligée de se retrancher la puissance autrichienne.

Ce que je dis ici, bien des partisans de l’Autriche le pensent. Ils croient que c’est une question d’honneur et de dignité pour la couronne impériale, ils doutent que la possession de la Lombardo-Vénétie soit désormais un avantage. Il paraissait récemment à Bruxelles une petite brochure sur les Tribulations de l’Italie autrichienne. L’auteur met trop de zèle à railler l’ambition conquérante du Piémont, à énumérer les causes de rivalité entre les Piémontais, les Lombards, les Vénitiens, pour n’être pas un ami de l’Autriche. Que dit-il cependant ? Que l’état actuel est un état de transition, que le « régime des baïonnettes, régime contre nature, » est impossible, que l’Autriche enfin doit se hâter de changer de système, instituer une consulte d’état à la place de ces congrégations centrale et provinciales qui n’ont rien de sérieux, diminuer les impôts, alléger le fardeau du recrutement, faire pénétrer dans l’administration l’esprit civil, un esprit d’équité et de tolérance. — Le cabinet de Vienne en effet a paru, dans ces dernières années, vouloir entrer dans cette voie ; mais d’abord cela suffit-il en présence de la révolte permanente du sentiment national ? Et de plus les incertitudes, les antagonismes nés de la mission de gouvernement confiée à l’archiduc Maximilien ne prouvent-ils pas que l’Autriche est elle-même sous le poids de ce régime de bureaucratie et de pouvoir militaire qui a été son instrument de règne, et qui est devenu son embarras, sa fatalité, dirai-je ? Ainsi sous toutes les formes reparaît pour l’Autriche cette terrible alternative de la difficulté des concessions libérales et de l’impossibilité de vivre uniquement et indéfiniment par la force sans entretenir dans la situation de la péninsule et de l’Europe des germes perpétuels de conflit. C’est là ce que j’appelle une des faces, et la plus grave, du problème des destinées de l’Italie.

A vrai dire, une des choses qui ont contribué le plus à mettre en relief ces conditions morales et politiques de toute une partie de la péninsule, et à raviver sans cesse dans les préoccupations de l’Europe cette question italienne, c’est que, à côté d’un ensemble de populations et d’états affaiblis ou exaspérés par la compression, il s’est trouvé un pays qui est devenu la vivante opposition de tout ce qui existait au-delà des Alpes : c’est le Piémont. De la sorte on a eu sous les yeux, depuis dix ans particulièrement, deux Italies, l’une troublée, confuse, irritée par les déceptions et toujours inquiétante par cet amas d’élémens explosifs qu’elle contient, l’autre libérale, active, intelligente, fondant sa tranquillité et sa force sur les satisfactions données à tous ces vœux et à tous ces sentimens comprimés ailleurs. Par un contraste de plus, au moment d’une guerre européenne, tandis que l’Autriche s’attardait dans des temporisations auxquelles n’était point sans doute étrangère la préoccupation de ses intérêts au-delà des Alpes, le Piémont se jetait hardiment et résolument dans la mêlée, pensant tout au moins donner à sa politique le lustre de la gloire militaire. Qu’en est-il résulté ? Le rôle du Piémont s’en est agrandi ; son influence a dépassé ses frontières. Ses institutions libérales lui ont servi à étendre son action du côté de la péninsule, tandis que sa participation aux affaires de l’Europe lui servait à faire pénétrer les questions italiennes dans les conseils diplomatiques. Les instincts d’indépendance, les malaises, les plaintes et les vœux des populations éparses au-delà des Alpes ont trouvé en lui un défenseur et un organe ; la politique autrichienne en Italie a eu un antagoniste en quelque sorte reconnu, et le Piémont est devenu dans l’opinion, comme il était déjà dans ses ambitions et dans ses espérances, l’instrument possible d’une pacification de la péninsule par l’affranchissement à un jour donné. À quoi tient l’efficacité de l’intervention du Piémont dans les affaires d’Italie ? Elle ne tient assurément à rien de révolutionnaire, comme on le dit quelquefois. Elle vient de ce que le Piémont est un gouvernement, de ce qu’il a une histoire et de ce qu’il a su, dans tous les temps, proportionner son rôle et sa politique aux éventualités nouvelles qui pouvaient s’offrir, se plier avec une heureuse hardiesse aux transformations d’idées qui devenaient une force de plus.

Rien ne caractérise mieux peut-être les conditions actuelles de l’Italie que cette existence d’un pouvoir organisé représentant dans ce qu’elles ont de plus sérieux les aspirations nationales, que cette incarnation pour ainsi dire de l’idée d’indépendance dans un gouvernement. Il n’y a que les esprits légers ou imbus de chimères qui pensent que tout réside dans les mouvemens spontanés, dans les agitations anonymes et les explosions incohérentes. La vérité est qu’une idée, surtout une idée d’affranchissement, en face d’une domination établie et toujours armée, ne fait pas beaucoup de chemin tant qu’elle reste une abstraction ou une sédition partielle et confuse ; elle a besoin le plus souvent de trouver une personnification, et si cette personnification est un gouvernement ancien, universellement reconnu, qui a ses alliances, ses ressources, son budget, son armée, elle devient un fait avec lequel il faut compter. Ce qui était une force éparse et incohérente devient une force régulière et concentrée. Le Piémont est un gouvernement régulier, et c’est parce qu’il est un gouvernement que l’idée d’indépendance. en se personnifiant en lui, apparaît aujourd’hui sous une forme nouvelle, comme une puissance à demi reconnue. Lorsque M. Mazzini soufflait sur toutes les passions de discorde en 1848 et fomentait toutes les divisions pour en venir à dire qu’il fallait substituer à la guerre du roi la guerre du peuple, il disait un de ces mots emphatiques sous lesquels se cache le fanatisme du sophiste. Les passions du temps, les agitations populaires, furent la faiblesse de cette tentative d’affranchissement ; l’unique force qui put un moment balancer la fortune en faveur de l’indépendance était dans le camp piémontais, là où était une armée régulière, et cette force eût été plus efficace s’il y avait eu pour s’en servir un gouvernement moins incertain. Qu’on suppose un instant le roi Charles-Félix régnant aujourd’hui à Turin, le sentiment de la nationalité italienne sera une opinion qui aura sans doute la puissance morale que communique un instinct généreux, et qui, en s’alliant avec des opinions semblables dans d’autres pays, formera un certain faisceau ; mais ce ne sera qu’une opinion. Ce qu’il y a de nouveau aujourd’hui, c’est que cette opinion est un gouvernement, a son souverain, ses ministres, une représentation extérieure et accréditée, et par une circonstance favorable de plus, pour se faire le porte-drapeau de l’idée de nationalité italienne, le Piémont n’a eu qu’à s’inspirer de ses traditions et de son histoire.

Pour bien des esprits, la politique italienne du Piémont est une nouveauté, une témérité d’ambition du roi Charles-Albert et du roi Victor-Emmanuel, le fruit de l’alliance hasardeuse de M. de Cavour et des partis démocratiques de la péninsule. Elle n’est nouvelle que par la forme, par le secours qu’elle a reçu d’une idée rajeunie au contact des institutions libres. Dans son essence, elle est l’expression des tendances permanentes de la maison de Savoie et du peuple piémontais. Elle a ses traditions, elle plonge dans l’histoire, et à vrai dire c’est une de ses forces. J’oserai ajouter que rien n’est nouveau, ni dans le but, ni quelquefois dans les moyens, ni même peut-être dans le caractère des hommes. Chose singulière que cette histoire de l’Italie et cette histoire du Piémont ! Du sein des rivalités internationales qui vont toujours chercher un champ de bataille au-delà des Alpes, et de toutes ces dissensions municipales qui préparent l’inévitable avènement d’une domination étrangère, surgit un petit pays solide et résolu qui commence sa carrière sous la conduite de ses princes comme un vigoureux cadet de famille qui a sa fortune à faire dans le monde, et qui la fera, car il est patient, actif et difficile à décourager. Ils ont songé de bonne heure à s’arrondir, ces petits princes de Savoie héritiers de Humbert aux Blanches Mains et du Comte-Vert. Donations, annexions volontaires, conquête, alliances, tout leur est bon. Quelquefois ils semblent totalement perdus, et le lendemain ils sont debout avec une ville ou un territoire de plus. Le pape Félix V, qui avait été duc de Savoie, disait que « les princes de sa maison n’avaient pas l’habitude de rendre les choses qu’ils avaient acquises, mais d’en acquérir de nouvelles de ceux qui voulaient avoir paix avec eux. » De leur position à cheval sur les Alpes, ils ont tiré leur politique et leur caractère : prompts à saisir les occasions, toujours prêts à se jeter dans les guerres européennes pour assister aux congrès, parce que c’est dans les congrès que se distribuent les territoires, peu scrupuleux d’ailleurs entre des voisins également menaçans, mais portés en général à se tourner du côté du plus faible pour mieux faire compter et payer leur alliance. C’est Emmanuel-Philibert qui fut le créateur de la politique italienne du Piémont en se transportant définitivement à Turin et en précisant la direction des ambitions de sa maison. « En Allemagne, il est estimé Allemand, disaient de lui les ambassadeurs vénitiens ; en France, il est Français par ses parentés vieilles et nouvelles, mais lui, il est Italien et il veut être tenu pour tel. » Emmanuel-Philibert fit mieux : en créant une politique nouvelle, il créa un instrument pour la servir, une nation unie et compacte, un peuple discipliné et tout plein d’esprit militaire ; en un mot, il créa le Piémont moderne.

Dès lors commence cette marche vers Milan qui constitue désormais la politique piémontaise. Dans toutes les combinaisons se retrouve cette pensée de la couronne de la Lombardie. Elle est dans le projet grandiose de réorganisation de l’Europe conçu par Henri IV ; elle est dans les alliances nouées avec Louis XIV pendant la guerre de succession, de même qu’elle est dans les négociations suivies d’un autre côté avec les chefs de la coalition européenne. Le ministre anglais Hill écrivait alors de Turin à sa cour : « Je crois que le duc verrait les Français à Milan plus volontiers que les impériaux ; mais il préférerait les Turcs aux uns et aux autres. Son altesse royale ne sait pas cacher la grande tentation qu’elle a de s’emparer elle-même du duché de Milan… » Ces princes marchent à leur but par toutes les voies, tantôt par la guerre, tantôt en faisant acheter leur neutralité, tantôt même par des mariages, — témoin le mariage que Louis XIV négociait entre Philippe V et la princesse Gabrielle, fille de Victor-Amédée II, ce qui deux ans plus tard n’empêchait pas celui-ci, peu satisfait de la France, de passer aux alliés. La couronne de l’Italie du nord fuit cependant. La maison de Savoie ne peut l’atteindre, Charles-Emmanuel III lui-même ne peut la garder après avoir été deux ans à Milan pendant la guerre de 1734 ; mais alors on se contente d’acquisitions partielles qui sont autant de pas vers le but, La guerre de la succession d’Espagne vaut au Piémont Vigevano, Monferrat, la Lomelline, la vallée de Sesia, l’Alexandrin ; à la guerre de la succession de Pologne, il gagne Novare et Tortone ; un autre lambeau de la Lombardie lui échoit à la guerre de la succession d’Autriche, Bobbio, le Haut-Novarais, un morceau du pays de Pavie. C’est ce qu’un des princes de Savoie du dernier siècle appelait dans un langage qui n’était pas entièrement politique : « Manger l’artichaut feuille à feuille. » De cette tendance permanente il est résulté deux choses : plus le Piémont s’est avancé dans la Lombardie, plus il a senti le besoin d’avoir le Milanais tout entier, ne fût-ce que pour couvrir une frontière ouverte, inégale et sans défense. En outre, dans cette marche progressive, le Piémont se trouvait nécessairement en face de l’Autriche, et c’est ainsi que cette politique italienne de la maison de Savoie, qui dans la pensée d’Emmanuel-Philibert tendait à exclure tous les étrangers de la péninsule, est devenue par la force des choses une politique directement hostile et offensive contre l’Autriche, demeurée l’unique dominatrice étrangère au-delà des Alpes, tandis que l’Autriche à son tour a vu son unique et réel ennemi dans le Piémont. De là l’étrange politique suivie par le cabinet de vienne pendant la révolution française. Sa pensée était moins de défendre le Piémont comme un allié que de le laisser disparaître en essayant de garantir ses propres possessions. « Où donc est la nécessité d’un roi de Sardaigne ? » disait-il dans les négociations de Lunéville. De là aussi la politique du Piémont, qui voulait d’abord opposer aux invasions de la république une ligue italienne, puis ne se rejetait qu’avec regret dans une alliance avec l’Autriche, et enfin essayait de faire prévaloir dans ses négociations avec la France cette idée toujours caressée d’un royaume de l’Italie du nord.

La politique du Piémont sort de toutes ces luttes ; elle est devenue forcément anti-autrichienne, et elle a été surtout confirmée dans ces tendances par les traités de 1815. Cette idée d’antagonisme vis-à-vis de l’Autriche a été en quelque sorte une maxime d’état pour les hommes politiques piémontais, et non pas seulement pour ceux qu’on appelle des révolutionnaires, mais pour tous ceux qui ont l’instinct des destinées de leur pays. Le comte d’Aglié, ministre du roi de Sardaigne à Vienne, s’en inspirait en 1815 dans une lettre remarquable qu’il adressait à lord Castlereagh, et où il s’efforçait de rendre sensibles tous les dangers de la domination impériale au-delà des Alpes, — et vraiment la politique anti-autrichienne a trouvé un auxiliaire des plus imprévus, des plus extraordinaires dans le comte de Maistre lui-même, dont la correspondance diplomatique a révélé un homme si singulièrement hardi. L’incompatibilité de l’Autriche et du Piémont en Italie est l’obsession de cet esprit puissant. « Si l’Autriche domine de Venise à Pavie, dit-il, c’en est fait de la maison de Savoie : vixit. » De Maistre ne pouvait se lasser de le répéter ; il l’écrivait dans une lettre de 1812, qui a été récemment divulguée : « Par la nature même des choses, dit-il, l’Autriche, tant que nous ne changerons ni de force ni de situation respectives en Italie, sera toujours portée par une tendance invincible à s’avancer sur la maison de Savoie, et pour arriver à ce but, elle profitera de toutes les occasions. L’intérêt le plus évident de la maison de Savoie, intérêt qu’elle partage avec toute l’Italie, c’est sans doute que l’Autriche ne possède rien dans ces contrées, sauf à l’indemniser d’une manière digne d’elle en Allemagne. Il n’y a dans cette proposition rien de contraire au respect dû à l’une des plus grandes maisons de l’univers. On dit seulement, et c’est un fait incontestable, que ses possessions en Italie n’étaient avantageuses ni à elle ni à l’Italie, et qu’elles nuisaient infiniment à la maison de Savoie, quelles que pussent être d’ailleurs les relations de sang de ces deux augustes familles… »

On ne saurait dire à quel point la pensée d’une restauration impériale au-delà des Alpes exaspérait cet homme de bien dont l’intelligence vigoureuse embrassait l’avenir jusqu’à ses extrémités. « Prenez garde à l’esprit italien, écrivait-il encore le 18 juillet 1815 au comte de Valesia, ministre des affaires étrangères à Turin, — il est né de la révolution. Notre système, timide, neutre, suspensif, tâtonnant, est mortel dans cet état de choses. Que le roi se fasse chef des Italiens, que dans tout emploi civil et militaire et de la cour même il emploie indifféremment des révolutionnaires, même à notre préjudice, ceci est essentiel, vital, capital ; les expressions me manquent… » Et puis quand tout fut dit, quand la restauration fut accomplie, il reprenait plus triste : « Que vous dirai-je de l’Italie, monsieur le comte ? Vous voyez ce qui s’y passe mieux que moi. Pauvre Italie ! ceux qui l’aiment ont fait ce qu’ils ont pu ; mais il faut d’autres machines pour la tirer de l’abîme déplorable où elle est tombée. » Que veut dire cela ? pourra-t-on observer. Que le Piémont a une vocation prononcée pour la Lombardie, que la maison de Savoie a de vieux désirs d’agrandissement que ses princes se transmettent, dont ses serviteurs ont fait une politique ? Oui, mais cette politique a deux faces : si d’un côté elle s’appelle une ambition de race royale, de l’autre elle s’appelle l’indépendance de l’Italie. Le règne du roi Charles-Albert ne fut que la lente et mystérieuse identification de ces deux idées. Et sous quels auspices a été scellée et s’est fortifiée cette alliance, devenue l’une des choses les plus sérieuses de la politique contemporaine ? Sous les auspices de la liberté constitutionnelle, qui a eu le souverain mérite et l’heureuse fortune de ne pas naître d’une révolution violente, d’échapper à toutes les réactions, et de rester l’auxiliaire, la condition, dirai-je, d’un système traditionnel, rajeuni par toutes les idées modernes. L’histoire du Piémont est là tout entière depuis onze ans.

Un des plus curieux spectacles contemporains, c’est peut-être celui de ce petit pays, mêlé, comme tous les états italiens, au mouvement libéral et national qui emportait la péninsule en 1847, engagé plus que tous les autres dans une croisade d’indépendance où il dévouait son armée et sa fortune, atteint d’un désastre accablant, et se retrouvant debout le lendemain avec la liberté de ses institutions et la dignité d’une politique indépendante. Se réveiller du mauvais rêve de la défaite, reconstituer ses forces, coordonner des institutions nouvelles, ou mieux encore ne pas perdre ces institutions, renouveler ses ressources épuisées, ce sont là les problèmes que le Piémont avait à résoudre. Le Piémont n’a pas tout fait sans doute, il s’en faut ; mais il a fait en ces dix années deux choses qui caractérisent son rôle et sa situation : il a donné le salutaire exemple d’un pays qui vit par la liberté sans glisser dans l’anarchie, et il a travaillé à dégager la politique italienne de la confusion immense où elle était tombée en 1848, pour la ramener à ce qu’elle a d’essentiel. Je ne veux pas faire en ce moment l’histoire du gouvernement constitutionnel à Turin ; je voudrais seulement montrer comment le Piémont a échappé au naufrage universel des révolutions italiennes. Qu’on se représente un instant ce terrible lendemain de Novare. Le pays était ouvert devant l’Autriche, qui pouvait aller camper à Alexandrie. L’armée était désorganisée, et le trésor était vide. À Gènes, une insurrection républicaine éclatait, et à Turin même les passions révolutionnaires étaient exaspérées d’un désastre qui était leur œuvre. En Italie, le Piémont était suspect aux révolutionnaires et aux gouvernemens ; en Europe, il avait des amis qui avaient blâmé cette nouvelle guerre, qui accusaient ses témérités, et qui d’ailleurs ne pouvaient plus songer désormais qu’à lui épargner les conséquences les plus dures de la défaite. C’est dans ces conditions, aggravées encore par un changement de règne, que s’inaugurait une nouvelle situation. Si le gouvernement se tournait vers l’Autriche, il trouvait un ennemi hautain, qui dictait une paix accablante, et s’il se tournait vers le parlement, il trouvait une chambre toute pleine des passions démocratiques qui avaient poussé à cette prise d’armes, et qui refusaient puérilement de subir les nécessités rigoureuses qu’elles avaient créées. La chambre marchandait au ministère le moyen de vivre en ne lui accordant que de mois en mois le droit de percevoir les contributions : elle le plaçait entre une impossibilité et une obligation d’illégalité. Le traité de Milan une fois signé, le parti démocratique discutait, éludait et embarrassait la ratification là où il eût fallu approuver en silence, comme le proposait le comte Balbo. Par un aveuglement puéril, cette chambre démocratique allait d’elle-même au-devant d’un coup d’état que le nouveau roi eût pu accomplir d’un mot, et auquel le pays eût peut-être battu des mains. Il y avait alors au pouvoir un homme d’une séduisante loyauté de caractère, d’un esprit élevé et fin, éclairé par le patriotisme, M. d’Azeglio, devenu président du conseil peu après l’avènement de Victor-Emmanuel II. M. d’Azeglio sentit que, puisque le traité avec l’Autriche était une nécessité à laquelle il fallait se résigner, le maintien du statut était pour le Piémont le seul moyen de faire acte d’indépendance. Il ne voulut pas trancher les difficultés qu’on lui créait ; il les dénoua en conseillant une dissolution de la chambre et un appel direct du roi au pays. Le pays répondit à cet appel en nommant une chambre qui permît au gouvernement de remplir ses obligations avec l’Autriche, et le régime constitutionnel fut sauvé à Turin. Ce jour-là, le Piémont gagnait sa bataille de Novare, et il la gagna sur les passions de parti par l’alliance de la loyauté et du bon sens.

C’était une confirmation nouvelle du statut ; le régime constitutionnel était heureusement affranchi de toutes les solidarités révolutionnaires et devenait un système régulier de liberté modérée qui peut n’avoir pas produit tous ses résultats intérieurs, mais qui a vécu. Et il a vécu justement par l’intime et invincible union du souverain et du peuple, qui sont liés par les mêmes intérêts, les mêmes sentimens et les mêmes espérances. Un des caractères de cette maison royale, c’est d’être profondément identifiée avec le pays ; elle n’a pas même une fortune privée à elle. Il peut y avoir en Piémont des libéraux, des conservateurs, des absolutistes, des radicaux, en un mot des nuances diverses d’opinions qui se font jour dans le parlement, il peut y avoir des antipathies comme il en existe entre les habitans de la Savoie et les Piémontais ; mais ces dissidences, ces dissentimens de caractères et d’opinions ne deviennent jamais une agression contre le roi, qui est toujours, aux yeux de tous, l’expression traditionnelle et populaire de la vie nationale, et par cela même le roi n’est nullement intéressé à entraver la liberté universelle. Il s’ensuit que la popularité du roi est une garantie pour la liberté, et que la liberté à son tour est une force de plus pour la monarchie. Aussi qu’est-il arrivé depuis dix ans ? Les passions révolutionnaires se sont éteintes comme des flammes sans alimens. Tandis que les autres pays de l’Italie sont pleins de troubles secrets et d’agitations menaçantes, le Piémont est exempt de tous ces périls intérieurs. La démagogie n’existe pas. M. Mazzini lui-même a été obligé l’an dernier de suspendre la publication de son journal, l’Italia del Popolo. C’est ainsi que le Piémont, progressivement pacifié par la liberté, rendu à lui-même en quelque sorte, a pu reprendre peu à peu ses traditions de politique nationale, un moment enfouies sous le désastre de Novare.

C’est qu’en effet, on ne saurait s’y méprendre, il est entre ces deux questions un lien indissoluble. Une politique libérale à Turin devait être bientôt nécessairement une politique nationale, je veux dire une politique s’inspirant de l’idée de l’indépendance italienne. L’Autriche le sentait en 1849, et sans doute elle eût volontiers exonéré le Piémont de la contribution de guerre qu’elle lui imposait, si le Piémont eut consenti à son tour à sacrifier ses institutions nouvelles. Dès que le statut était maintenu, l’antagonisme subsistait. « Notre liberté, disait il y a un an un des orateurs du parlement piémontais, M. Farini, — notre liberté est un tourment pour l’Autriche. Je dirais que c’est une permanente conspiration bien plus efficace que celle des sectes. Cette tribune, d’où nous répandons en Italie et en Europe nos opinions et nos discussions, cette tribune est un continuel attentat contre la prépondérance autrichienne en Italie. Les discours mêmes de nos adversaires politiques sont une conspiration. Le comte Solar della Margarita conspire quand par ses discours il provoque mes réponses… » Cette politique italienne du Piémont, comment s’est-elle développée depuis dix ans ? Elle a eu des phases diverses, elle s’est appelée M. d’Azeglio, puis M. de Cavour. Au fond, avec des tempéramens différens, elle a toujours suivi la même voie, et elle procède d’une double pensée. Depuis le jour où la fortune lui fut infidèle à Novare, le Piémont a tendu sans cesse à refaire sa position en Europe par des traités de commerce, par des efforts multipliés pour améliorer ses relations anciennes et nouer des rapports nouveaux, par toutes les garanties qu’il offrait, et à mesure qu’il sentait son crédit moral renaître, sa position s’affermir en Europe, il dévoilait sa politique vis-à-vis de l’Autriche. Le point de jonction de ces deux pensées a été la guerre d’Orient, où le Piémont allait hardiment chercher en Crimée le droit d’évoquer la cause italienne dans les conseils diplomatiques. Dès 1853, le séquestre mis par l’Autriche sur les biens des émigrés lombards résidant en Sardaigne avait montré, il est vrai, ce qu’avaient de difficile et de précaire les rapports établis par les derniers traités entre le cabinet de Vienne et le cabinet de Turin ; mais c’est au congrès de Paris surtout que se dessinait et s’avouait l’antagonisme, et M. de Cavour, revenu à Turin, ne dissimulait nullement la gravité de la situation nouvelle. « Les plénipotentiaires de l’Autriche et de la Sardaigne, disait-il au parlement, se sont retirés sans colères personnelles, mais avec l’intime conviction que les politiques des deux gouvernemens étaient plus que jamais éloignés de s’entendre, et que les principes des deux pays étaient plus que jamais inconciliables… » Dès ce moment, la situation ne cesse de s’aggraver et de s’aigrir. Les démonstrations d’antipathie et de défiance se succèdent, si bien qu’en 1857 une rupture diplomatique éclate à la suite d’une démarche d’impatience du cabinet de Vienne contre les journaux de Turin et contre toutes les manifestations italiennes. D’incident en incident, la lutte a marché, et lorsqu’il y a près d’un an, dans une des plus graves discussions du parlement de Turin, on interrogeait M. de Cavour sur ce qu’il voulait faire en Italie, sur les moyens qu’il avait pour atteindre son but, il répondait : « Ce n’est pas la diplomatie qui accomplit les grands changemens, mais elle peut les préparer. Pour les accomplir, le ministre des affaires étrangères ne suffit pas seul ; il a besoin de quelques autres de ses collègues. » Ainsi cette politique italienne, telle qu’elle s’est successivement dévoilée, conduit le Piémont à une situation qui, si elle n’est pas l’hostilité matérielle, est au moins la dernière extrémité de l’hostilité morale dans les limites des traités et de la paix.

Politique hardie, sans doute, mais qui a aussi ses périls, car elle place le Piémont dans des conditions extraordinaires. Elle concentre en elle toutes les forces du pays. En se confondant avec le système constitutionnel, elle l’éclipsé presque ; elle nécessite un état militaire permanent considérable, et elle se traduit financièrement par deux chiffres éloquens : 40 millions d’intérêts pour la dette et 40 millions pour le budget de la guerre. Le Piémont offre ce phénomène curieux d’un petit peuple qui a une politique supérieure à sa position territoriale. Ce phénomène lui-même cependant est-il une nouveauté autant qu’on le pourrait croire ? La surface des choses change, le fond reste le même. Joseph de Maistre disait de son temps : « Le diamètre du Piémont n’est point en rapport avec la grandeur et la noblesse de la maison de Savoie. » Le Piémont constitutionnel et libéral est ainsi : le diamètre de son territoire n’est point en rapport avec son rôle moral. Devenu le centre, le foyer de toutes les espérances, de toutes les aspirations italiennes qui refluent en quelque sorte dans ce petit coin de terre, il se sent à l’étroit dans ses frontières, et la liberté nouvelle, en étendant son influence, vient en aide à ses traditions d’agrandissement par l’émancipation nationale de l’Italie, ou du moins de la partie de l’Italie restée soumise à une domination étrangère. De là cette attitude militante d’un peuple toujours prêt à l’action. Il y a dans l’atelier d’un sculpteur de Turin une statue destinée à couronner un monument érigé, dit-on, avec des offrandes milanaises en l’honneur de l’armée sarde. Cette statue représente simplement un officier piémontais vigoureux et résolu. D’une main il tient le drapeau, et il a l’autre main sur son sabre. Son regard semble fixer un but invisible, et, dans son immobilité, on dirait qu’il est en marche. N’est-ce pas un peu l’image de ce peuple militaire et libéral qui cherche sans cesse à conformer ses destinées à ses désirs ?

Voilà donc la situation telle qu’elle apparaît au-delà des Alpes. D’un côté, l’Autriche, placée en Italie par les traités et réduite à gouverner militairement des populations qui résistent, maintient par la force une domination toujours en péril. Pour se défendre à Milan, elle est obligée d’être partout, et en étendant partout son influence, elle fait la faiblesse des gouvernemens qu’elle soutient ; elle contribue, sans le vouloir, à entretenir dans la péninsule un vaste foyer d’incandescence où des passions révolutionnaires de toute sorte se mêlent à un instinct légitime d’indépendance. D’un autre côté, le Piémont, cerné de toutes parts et enfermé dans un cercle d’interventions à main armée, peut se sentir indirectement menacé par cette prépondérance envahissante. Il n’a pas des forces égales à celles de l’Autriche ; mais il peut s’armer contre elle de tous les instincts d’indépendance froissés et de tous les griefs de populations mécontentes. Il n’ébranle pas la domination impériale par ses soldats, il peut la rendre tous les jours plus impossible par son esprit, par la force expansive de ses institutions, par le retentissement de ses paroles, par cette attraction qu’exerce toujours un foyer de nationalité et de liberté. S’il est un fait éclatant dans cet épisode de l’histoire contemporaine, c’est qu’il y a une force des choses que des volontés impatientes peuvent presser ou que de prévoyantes sagesses peuvent atténuer et adoucir, mais qui existe. La question italienne est dans la situation de l’Autriche, dans les inquiétudes, ou, si l’on veut, dans les espérances du Piémont, dans les conditions de la péninsule tout entière. Joignez à ceci un certain état de l’Europe qui aggrave ou pallie alternativement toutes ces complications dont l’Italie est l’éternel foyer. S’il est un fait également significatif dans cet ensemble de circonstances, c’est que le Piémont a au-delà des Alpes un rôle exceptionnel qu’il doit à ses traditions et à son esprit, retrempé par ses institutions nouvelles ; mais comment le Piémont peut-il servir l’Italie ?

Il y a, on le sait, bien des manières d’entendre l’indépendance italienne ; il en est qui sont aussi périlleuses que peu efficaces, et qui, en allant se perdre dans des rêves impossibles, n’arrivent qu’à laisser la péninsule sous l’impérissable joug. L’unité de l’Italie est assurément une de ces chimères qui ont des prétentions à la grandeur. C’est en s’inspirant de la réalité des choses, en tenant compte des faits les plus enracinés, que le Piémont et l’Italie peuvent arriver peut-être à la plus simple et à la plus pratique solution. Quand le Piémont se tourne vers l’Autriche et met en cause sa domination en Lombardie, il est peu respectueux pour les traités, il est vrai ; mais il parle au nom d’un principe supérieur aux traités eux-mêmes, et l’Europe peut ne voir dans cette revendication nationale qu’une pensée généreuse. Il n’en est plus ainsi dès que ces revendications d’indépendance atteignent les autres souverainetés italiennes ; ce n’est plus alors un affranchissement, c’est une conquête. Et quel est le premier effet de ces menaces ? C’est de rendre cette indépendance nationale qu’on invoque suspecte aux princes et de les rejeter vers l’Autriche, qui, en les protégeant, leur laisse au moins la vie dans la subordination. On arrive à cet étrange résultat, de créer sans le vouloir entre les maîtres du royaume lombardo-vénitien et les autres gouvernemens de l’Italie une identité d’intérêts qui n’existe pas. À vrai dire, la question de l’indépendance italienne n’est pas essentiellement une question de remaniement de territoires ; elle se réduit dans ses termes les plus simples, — je ne veux pas dire les plus faciles, — à substituer un gouvernement national à la domination étrangère là où existe cette domination, et qu’on le remarque, par ce fait même, la situation de toute la péninsule change d’aspect. Toutes les difficultés ne disparaissent pas sans doute, mais elles s’amoindrissent ; des rapports plus naturels s’établissent entre les gouvernemens et les populations, et les réformes intérieures deviennent plus faciles. Élever de telles questions, qui sont comme des épées suspendues sur toutes les indépendances, c’est lier la cause de l’Italie à des changemens arbitraires qui dénaturent cette cause elle-même aux yeux de l’Europe. Le Piémont serait-il sûr de n’avoir pas le lendemain des ennemis aussi dangereux que l’Autriche, et de ne point voir se tourner contre lui ces antipathies de l’esprit local qui ont été si souvent le secret et le ressort des mouvemens italiens ?

Une autre erreur, une autre cause de désastre, bien plus puissante et plus efficace, ce serait si cette question de l’indépendance italienne se laissait gagner, envahir par l’esprit révolutionnaire, et pouvait être confondue avec lui. C’est par ce côté révolutionnaire qu’elle a effrayé et qu’elle effraie encore bien des esprits conservateurs. On voit en elle comme la flamme incendiaire de la société européenne, des déchiremens religieux par la destruction de la papauté, le règne des sectaires dans des républiques anarchiques, au fond M. Mazzini, et on s’arrête. On ne veut pas croire à la légitimité d’une indépendance qui ne pourrait devenir une réalité qu’à la condition de tout ébranler dans le monde. Ce n’est pas l’alliance de l’esprit révolutionnaire qui pourrait faire la force d’une politique de nationalité, ce serait sa faiblesse au contraire. Comment le Piémont a-t-il un crédit moral en Europe, une position, un ascendant utile en Italie, un rôle qui peut être décisif ? Ce n’est pas parce qu’il personnifie la révolution, c’est parce qu’il représente un instinct juste d’indépendance sans cesser d’être un état régulier, conservateur, faisant vivre l’ordre dans la société par la liberté dans les institutions. La révolution n’est ni le but ni le moyen pour une vraie politique d’émancipation nationale, c’est l’éternel obstacle et l’ennemi. Qu’on se souvienne de ce qui est arrivé à une époque qui n’est pas encore effacée de la mémoire des hommes.

Il y eut un jour où, par un mouvement régulier, quoique précipité, l’Italie se trouva engagée dans une entreprise d’affranchissement. L’idée de l’indépendance remplit seule les esprits d’abord. L’armée du Piémont, suivie d’une sympathie universelle, marchait en Lombardie ; elle gagnait des victoires, elle touchait presque au succès ; l’Autriche, cernée de toutes parts, était réduite à une véritable extrémité et proposait de traiter. Bientôt cependant la révolution se montrait. Toutes les passions éclataient à la fois ; la démagogie se dévoilait, prétendant déjà mettre la main sur cette indépendance que l’épée n’avait pas encore conquise. Qu’arriva-t-il alors ? Par une sorte de volte-face subite de l’opinion, l’intérêt se portait presque du côté des Autrichiens, d’abord parce qu’on honore toujours une brave armée qui, seule, livrée à elle-même, défend le drapeau qu’un grand empire a mis en ses mains et reste au poste d’où la politique ne l’a pas relevée, puis enfin parce qu’on ne voyait plus l’Autriche et l’Italie : c’était l’Autriche et la révolution. Les impériaux se trouvaient défendre la cause universelle de la civilisation ; l’indépendance disparaissait. Et par qui succombait-elle ? Est-ce par les Autrichiens ? Soit ; mais comment les Autrichiens arrivaient-ils si promptement à reconquérir leur ascendant, si ce n’est par la révolution, qui envahissait tout, qui menaçait tout, qui absolvait l’Autriche, et lui permettait de reconstituer sa position de maîtresse de la Lombardie et de protectrice des autres états italiens ? Voilà comment la révolution est l’auxiliaire de l’affranchissement de l’Italie ! J’ajouterai que si le Piémont a un intérêt évident à rester un état conservateur, régulier, agissant par des moyens réguliers, il n’a pas moins d’intérêt à rester dans tous les temps un état constitutionnel et libéral. C’est par un esprit de sage et active liberté qu’il est fort vis-à-vis de l’Autriche et qu’il rétablit une sorte d’équilibre entre des puissances si inégales. Je ne sais comment l’indépendance du nord de l’Italie se réalisera ; ce que je sais, c’est qu’elle ne se défendra que par le libéralisme des idées et des institutions contre des revendications toujours possibles.

Dégager incessamment la question italienne des solidarités révolutionnaires qui la compromettent, aussi bien que des menaces de dépossessions ou de transformations territoriales qui la compliquent au lieu de la simplifier, la ramener au point unique, au point fixe où elle est réellement, c’est-à-dire là où existe une domination étrangère, c’est là, si je ne me trompe, la vraie politique pour le Piémont et pour l’Italie. Et c’est la politique la plus vraie, la plus efficace, à un triple point de vue : parce qu’elle répond à la diversité des situations et des intérêts au-delà des Alpes, parce qu’elle laisse à la cause de l’Italie le caractère d’une généreuse et immortelle revendication de nationalité, parce qu’enfin elle est la plus pratique, la plus réalisable dans la situation générale de l’Europe. Elle atteint cette limite au-delà de laquelle elle n’est plus qu’une vaste conflagration où la question italienne elle-même disparaît derrière un amas de prétentions, de rivalités et d’intérêts. Tant qu’il ne reste qu’une contestation de la prépondérance autrichienne au-delà des Alpes et la substitution possible d’un pouvoir national à un pouvoir étranger dans l’Italie du nord, que peut dire l’Angleterre ? Elle a toujours été la bruyante instigatrice des agitations italiennes ; ses sympathies en faveur d’une émancipation nationale de la péninsule sont devenues une tradition populaire. Je ne voudrais pas dire que l’Angleterre se laisse lier par des précédens ; mais enfin, lorsqu’en 1848 la question se présentait dans les termes les plus décisifs, lord Palmerston n’hésitait pas à se prononcer sur la nécessité d’une cession de la Lombardie, sur l’impossibilité morale de la domination impériale, même dans le cas où les provinces italiennes seraient reconquises, et, prévoyant une guerre plus générale, il ajoutait dans une dépêche du 9 octobre 1848 : « Toutes disposées que pourraient être les puissances amies et alliées de l’Autriche à lui porter secours, si elle était menacée dans son existence propre et légitime en Allemagne, il existe au sujet de ses prétentions à imposer son joug aux Italiens un sentiment si universel de ce qu’elles ont d’injuste, que ce sentiment pourrait avoir pour effet de la laisser avec bien peu d’aide dans le cas d’une guerre… » Est-ce la Prusse qui peut être systématiquement hostile à une solution nationale de la question italienne ? Des liens évidens, plus intimes peut-être que par le passé, lient aujourd’hui les cabinets de Vienne et de Berlin. La Prusse irait-elle cependant jusqu’à garantir à l’Autriche la possession de ses provinces italiennes dans toutes les éventualités ? Quant à la Russie, bien clairement elle ne peut être défavorable à ce qui peut troubler la puissance de l’Autriche en Italie. C’est plutôt le Piémont qui aurait en elle une alliée, si la Russie devait être l’alliée de quelqu’un.


D’où peuvent donc venir les complications ? On ne peut cacher ce qui éclate à tous les yeux ; elles ne pourraient venir que d’une intervention de la France en Italie dans des vues d’agrandissement propre. Alors la question change de face : l’Angleterre et la Prusse se rapprochent de l’Autriche, et ces neutralités expectantes deviennent des alliances actives ; mais la France peut-elle aller chercher des agrandissemens au-delà des Alpes ? La France a en Italie des intérêts d’influence, elle n’a pas d’intérêts de prépondérance. La politique de prépondérance, c’est la politique qui entraîna autrefois les rois de France à la poursuite d’une chimère ruineuse, qui fascina l’esprit de l’empereur Napoléon lui-même il y a plus d’un demi-siècle. Le comte Balbo raconte que le premier consul, après avoir organisé la France, voulut organiser l’Italie, et consulta quelques-uns des hommes les plus éminens de la péninsule, notamment M. Melzi. M. Melzi démontra la nécessite de créer un royaume de l’Italie du nord, et Napoléon ne contesta pas. M. Melzi chercha alors quelle maison de princes on pourrait mettre à Milan, et il nomma la maison de Savoie. Napoléon eut alors un sourire de mécontentement. « C’est le meilleur choix pour l’équilibre de l’Italie et de l’Europe, observa M. Melzi. — Qui vous parle d’équilibre.^ dit Napoléon. — Je comprends maintenant, reprit M. Melzi ; je me suis trompé : je devais parler de prépondérance. — C’est cela, vous y êtes, » ajouta le tout-puissant interlocuteur. Malheureusement la prépondérance française a fini par la prépondérance autrichienne.

Mais alors, dira-t-on, quelle est la politique de la France en Italie ? Si elle ne peut poursuivre aucun agrandissement pour elle-même, est-il de son intérêt de voir s’élever à ses portes, de l’autre côté des Alpes, une autre Prusse comptant dix millions d’hommes, et pouvant créer des embarras nouveaux ? Ces craintes ne sauraient, il me semble, limiter les sympathies de la France, justement parce que ses intérêts ne tiennent pas à des considération de territoire, parce qu’ils ne sont pas une question de prépondérance, mais d’influence. Sans accorder une valeur absolue aux théories modernes sur les races, il est un fait dont il faut tenir compte, c’est l’existence de toute cette race latine dont la France reste la tête après tout. Ce n’est pas seulement par la supériorité de ses forces, par sa position géographique, que la France a un ascendant sur le midi de l’Europe, c’est avant tout par ses idées. Tant qu’elle aura ses idées, elle n’a point à craindre une déchéance dans le monde, et elle n’a point à voir avec jalousie la constitution d’une Italie du nord. Elle est moralement et intellectuellement un intermédiaire naturel entre les races méridionales et le reste de l’Europe, et la création d’un royaume italien ne changerait pas cette condition générale des choses. J’en voudrais seulement tirer une conclusion, c’est que, plus que jamais, la France se trouverait dans l’heureuse obligation de tenir à la liberté pour rajeunir sans cesse la puissance de ses idées et pour conserver une influence que les armes donnent quelquefois, mais qu’elles ne maintiennent pas toujours.

Ce qui arrivera de toutes ces questions, qui se sont réveillées si subitement en Europe, nul ne peut le prévoir, ni le dire. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il est des problèmes qui naissent de la force des choses, et qui s’imposent d’eux-mêmes. On ne peut les éluder, il faut vivre au milieu de toutes les perplexités d’une destinée incertaine ; mais il est du moins au pouvoir des hommes de sonder ces problèmes, de les regarder en face, de les simplifier, en les dépouillant de ce qu’ils ont de chimérique sans nier ce qu’ils ont de périlleux, et en les observant dans leurs élémens réels. Que bien des questions s’agitent aujourd’hui dans une sorte de demi-obscurité, cela ne peut être douteux ; elles pèsent sur les esprits, et elles sont dans tous les faits comme elles sont dans toutes les situations. Il ne faut pas oublier pourtant qu’on ne les résoudrait pas en les compliquant et en les précipitant, et il y a un conseil qu’un esprit vigoureux et délié, Guicciardini, envoie toujours du fond de la tombe aux Italiens et à tous les hommes : « Celui qui saurait allier la promptitude à la patience, dit-il, serait un homme divin ; mais, comme c’est impossible, je crois que, tout compensé, la patience et la modération accomplissent de plus grandes choses que la promptitude et la précipitation. »

Charles de Mazade.