Le Procès des Thugs (Pont-Jest)/III/5

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Lecomte (p. 420-429).


V

LE COMTE DE VILLARÉAL.



Cinq ou six mois avant le terrible malheur arrivé à Mary et les scènes que nous avons racontées, un grand et bel hôtel de Bedford-square, inhabité depuis longtemps, s’était ouvert pour de nouveaux locataires.

Il avait été loué par l’intermédiaire d’un interprète ; dans le quartier on savait seulement le nom de ceux qui l’occupaient, car ils vivaient extrêmement retirés, quoique leur maison fût montée sur un très-grand pied et avec un luxe du meilleur goût.

Ces étrangers s’appelaient le comte et la comtesse de Villaréal.

On disait qu’ils étaient Péruviens, colossalement riches, et que le comte s’était décidé à venir habiter l’Europe, en même temps pour fuir les troubles du Sud-Amérique et pour faire soigner sa jeune femme, dont la santé était chancelante.

Aussitôt installé, le comte de Villaréal s’était fait présenter dans quelques grandes familles, puis dans un des cercles à la mode. Il avait pris ensuite une loge à Drury lane, et, ces premiers soins remplis, il s’était mis à courir Londres et ses environs avec la curiosité d’un touriste enragé.

Il disparaissait parfois des semaines entières, qu’il passait à Manchester, à Liverpool ou dans d’autres grandes villes industrielles, dont la visite paraissait l’intéresser beaucoup, quoiqu’il ne fût en aucune façon dans les affaires.

C’était un beau gentleman d’une trentaine d’années, au teint basané, à la physionomie calme et sévère, portant toute sa barbe d’un noir d’ébène et d’une tenue irréprochable.

Il était rare qu’il sortît sans être accompagné d’un serviteur, qu’il avait amené avec lui et qui, comme son maître, devait être né sous les Tropiques.

Cet homme se nommait Yago.

Il était grand, robuste, dans toute la force de l’âge, et paraissait avoir pour le comte un dévouement aveugle, ainsi que le plus grand respect.

Quant à la comtesse, c’était une ravissante créature, qui faisait avec son mari le contraste le plus étrange, quoique sa beauté ne fût pas moins complète que la sienne.

Elle était blanche et frêle, avec de grands yeux bleus ombragés de longs cils. Son sourire triste et doux avait un charme infini.

Comme elle montait souvent à cheval, les élégants d’Hyde-Park n’avaient pas été longtemps à remarquer son adresse et son intrépidité ; mais ils avaient en pure perte cherché à faire naître l’occasion de lui adresser la parole.

Lorsqu’elle ne pouvait faire autrement, la comtesse de Villaréal répondait à ses admirateurs par un salut glacial, puis elle s’éloignait rapidement.

Si nous pénétrons une après-midi dans l’hôtel de Bedford-square, nous trouverons la comtesse et le comte réunis dans un élégant boudoir attenant à la salle à manger.

Villaréal venait de rentrer ; sa voiture était encore attelée dans la cour de l’hôtel.

La jeune femme était étendue sur une chaise longue, plus pâle que de coutume. Ses grands yeux étaient cernés. Sa main amaigrie pressait contre ses lèvres un mouchoir de batiste avec lequel elle s’efforçait d’étouffer ses sanglots.

Son mari, agenouillé près d’elle, cherchait à la calmer, mais elle ne répondait à ses marques d’amour que par un mouvement de tête qui semblait exprimer qu’elle était sous l’empire d’une grande douleur.

— Voyons, ma chère enfant, lui dit le comte, pourquoi désespérer ainsi ? Pensiez-vous donc qu’il nous suffirait d’une seule démarche pour retrouver celle que vous cherchez, et n’est-ce pas manquer de confiance en moi que de vous laisser aller aussi vite aux larmes et à l’abattement ? Le ciel m’est témoin cependant que je donnerais tout au monde pour vous épargner un chagrin, car je vous aime, amie, plus que je pensais aimer jamais. Ah ! je ne croyais pas que mon cœur ulcéré pût éprouver encore de telles sensations, que mon âme pût s’ouvrir à de telles délices !

— Pardon, dit la jeune femme en laissant tomber sa tête sur l’épaule de son mari et en offrant son front si pur à ses baisers, pardon ! Mais cette douleur que j’ai ressentie en arrivant à Londres avait déjà éveillé en moi de lugubres pressentiments. Je ne connaissais, il est vrai, ma sœur que par ses lettres si bonnes, si touchantes, et néanmoins, la nouvelle de sa mort, que j’ai apprise dès la premier jour de notre débarquement, m’a profondément frappée. Puis est venu l’insuccès de nos recherches pour retrouver ma mère ; et, malgré moi, malgré vous, j’ai perdu alors toute espérance.

— Enfant ! fit le comte, avec un affectueux mouvement de menace.

— De plus, continua la jeune femme, il faut bien que je vous l’avoue, j’ai peur !

— Peur ! Et de quoi ?

— De l’œuvre mystérieuse et terrible que vous poursuivez malgré mes prières. Ces journées, ces nuits que vous passez loin de l’hôtel, et que je sais ne pas être consacrées par vous au plaisir, sont pour moi pleines de rêves et de terreurs. Que faites-vous, que devenez-vous, pendant que je suis seule et que je tremble ? Tenez, je crains de le deviner, ou plutôt j’en suis trop certaine.

— Que voulez-vous dire ?

— Une nuit, je vous attendais, vous vous le rappelez ; j’étais restée à ma fenêtre, guettant le bruit de vos pas, et je vous ai vu traverser la cour avec Yago. Vos habits et les siens étaient en haillons ; vous étiez blessé à l’épaule ; vos mains étaient tachées de sang.

— Je vous ai tout expliqué. Nous nous étions trouvés, mon domestique et moi, mêlés à une rixe dans le quartier des matelots, où nous nous étions rendus pour continuer nos recherches. J’ai même cru un instant, ce soir-là, que j’avais enfin trouvé la trace de cet homme qui sait ce qu’est devenue votre mère.

— Pour la première fois, ami, je ne vous ai pas cru et j’ai compris qu’il y avait une partie de votre existence que, par affection peut-être, vous voulez me cacher. Mais, prenez garde, Londres n’est pas sûr le soir ; on ne parle que d’arrestations et de vols. Ne sortez au moins que bien armé, si vous ne voulez pas que je meure d’effroi.

Au moment où la comtesse disait ces mots pour terminer une conversation dont elle voyait que le cours déplaisait à son mari, quoiqu’il s’efforçât d’y répondre avec calme et douceur, on frappa à la porte.

C’était Yago.

Le comte alla au-devant de lui ; ils échangèrent rapidement quelques mots et Villaréal se rapprocha de sa femme.

— Vous n’allez pas m’en vouloir, mon amie ? lui dit-il. J’étais inquiet de votre santé qui m’est si chère, et, ma foi ! sans vous en demander la permission, j’ai fait appeler un médecin dont on dit le plus grand bien. C’est le docteur Harris, une célébrité américaine ; il est là. M’autorisez-vous à vous le présenter ?

— Qu’il entre ! répondit en souriant la comtesse, quoique j’aie bien peur que toute sa science ne soit impuissante pour me guérir ! C’est mon cœur seul qui souffre !

Elle se leva, car le docteur, que Yago avait introduit, s’avançait vers elle.

Le docteur Harris était un homme de quarante-cinq ans à peine, cependant presque complètement blanc déjà. Il était de haute stature et devait être d’une vigueur peu commune.

Son visage intelligent et sévère était sillonné de rides précoces ; son regard était ferme et interrogateur.

Après avoir salué la jeune femme, il leva les yeux vers le comte, et ces deux hommes, en se regardant, réprimèrent en même temps un mouvement de surprise.

Le hasard les réunissait, mais chacun d’eux se disait que ce n’était pas la première fois qu’ils se rencontraient.

La comtesse ne s’était aperçue de rien ; elle s’était replacée sur sa chaise longue, après avoir répondu gracieusement au salut de son visiteur.

Le docteur la questionna alors sur son état de souffrance, et, à sa première réponse, il eut un nouveau geste d’étonnement.

Cette jeune femme, qu’il supposait étrangère, était Anglaise, même de Londres ou de ses environs.

Il le reconnaissait à son accent.

Il l’écouta encore plus attentivement, et lorsqu’elle lui eut donné sur sa santé toutes les explications qu’il désirait, il se retourna vers le comte pour lui dire :

— Tout cela n’a qu’une gravité relative ; c’est plutôt une hygiène fortifiante qu’un traitement réel qu’il faut à madame la comtesse. Qu’elle me pardonne d’émettre si hardiment cette opinion, mais, selon moi, ses souffrances ont une cause toute morale qu’il n’appartient qu’à elle et à vous, monsieur le comte, de connaître et de combattre.

— Vous le voyez, Ada, dit Villaréal en souriant, j’avais raison de vous rassurer.

— Madame la comtesse s’appelle Ada ? fit le médecin d’une voix émue.

— Oui, docteur, répondit la jeune femme elle-même, car le comte était resté impressionné un instant de l’effet qu’avait paru produire ce nom sur l’Américain.

— Ce nom vous rappelle-t-il donc quelque pénible souvenir ? demanda Villaréal, redevenu rapidement maître de lui.

— Oui, un bien triste ! dit Harris, et je vous demande pardon du mouvement involontaire de surprise que je n’ai pu réprimer. Vous êtes née à Londres, madame ?

— Je suis née à Londres, répondit Ada en interrogeant du regard son mari, qui ne se rendait pas bien compte de toutes ces questions du docteur.

— Étrange coïncidence ! dit celui-ci qui ne quittait plus la comtesse des yeux. Ressemblance bizarre ! Ah ! le hasard fait parfois de singuliers rapprochements. Mais laissons cela, madame, et excusez-moi. Je viendrai vous revoir, et, si vous voulez m’obéir un peu, dans moins d’un mois vous remonterez à cheval et serez mieux que jamais. Voulez-vous me permettre de vous entretenir un instant, comte ?

— À vos ordres, répondit Villaréal.

— Ah ! fit la comtesse, vous le voyez, docteur, vous ne m’avez pas dit toute la vérité.

— Je vous jure, madame, que votre état ne m’inquiète en aucune façon et que vous pouvez être parfaitement tranquille.

— Vous me jurez ! Ah ! les médecins ! On dit que Dieu leur a donné le droit de mentir.

Ces quelques phrases avaient été échangées sur un ton que chacun s’était efforcé de rendre enjoué, quoiqu’il existât entre les acteurs de cette scène intime une contrainte peu naturelle.

La comtesse voulut absolument céder la place, et elle se retira dans son appartement après un adieu à son mari.

Le docteur Harris et le comte de Villeréal étaient seuls. Ces deux hommes, maintenant que personne ne pouvait les examiner, se regardaient avec défiance.

René de Pont-Jest - Le Procès des Thugs (illustrations).djvu
Lady Maury avait fait si mauvais visage au compagnon de débauches de son mari…


Il était évident que le Péruvien cherchait à couvrir son visage d’un masque impénétrable, tandis que le médecin, au contraire, avait hâte de le questionner.

Aussi Harris prit-il la parole aussitôt qu’il se fut assuré que la comtesse avait disparu.

— Ce n’est pas la première fois, dit-il, que nous nous rencontrons, monsieur le comte. Depuis près de six mois, nous nous sommes vus souvent, sans toutefois nous parler jamais.

— C’est vrai, docteur, je me rappelle maintenant vos traits, car, dans le premier moment, lorsque vous êtes entré chez moi, je me suis cru abusé par une ressemblance toute de hasard.

— Que deux hommes inconnus l’un à l’autre, mais de votre rang et de ma profession, poursuivit Harris, se retrouvent dans le monde, cela n’a rien que d’ordinaire ; mais pour que, sous certains costumes, ils se croisent à chaque instant dans les bas-fonds de la société, il faut que chacun d’eux ait un but caché. Le vôtre, que je ne vous demande pas, est-il le même que le mien ? Sommes-nous amis ou ennemis ? Là est toute la question.

— Il est certain, docteur, que depuis plusieurs mois un hasard étrange nous a souvent réunis. Oh ! votre but, à vous, est bien évident ; j’avais remarqué depuis longtemps l’énergie avec laquelle vous cherchez à l’atteindre. Votre parole ardente et convaincue m’a souvent frappé dans les meetings. Les vieilles institutions anglaises ont en vous un rude ennemi.

— Un adversaire impitoyable !

— N’êtes-vous pas étranger, cependant ; Américain, je crois ?

— Non, comte, je suis Anglais, et vous l’avez deviné, ces lois et ces privilèges, qui tiennent le peuple sous le joug, n’ont point de plus mortel ennemi que moi. L’abaissement et la misère de la basse classe ont rempli mon cœur d’indignation. Si vous m’avez si souvent trouvé dans ces quartiers misérables, c’est que, par une œuvre comme la mienne, il me faut des instruments aveugles, affamés. J’ai appris depuis longtemps qu’il n’y a de foules vraiment terribles que celles qui ont froid et faim.

— Oh ! cela est bien vrai !

— De plus ma vie appartient encore à une autre tâche ; mais celle-là ne regarde que moi seul. Vous voyez, comte, que je vous parle en toute franchise. En aurez-vous moins pour moi ? Me direz-vous comme un grand seigneur comme vous, un étranger, passe des nuits entières à courir les bouges de Spitalfields et le quartier des matelots ?

Villaréal, pendant que le médecin lui faisait ces questions au moins singulières, avait fixé sur lui ses yeux profonds ; mais les regards d’Harris n’avaient rien perdu de leur assurance.

— Qui vous dit, répondit-il alors après un instant de silence, que nous ne poursuivons pas le même but, avec des moyens différents peut-être ? Qui vous dit que je n’ai pas contre cette race que vous semblez détester des motifs plus terribles encore que les vôtres de haine et de vengeance ?

— Vous, riche étranger !

— Qui vous dit que je sois ce que je parais être ? Tenez, il me semble que si deux hommes comme nous pouvaient avoir l’un dans l’autre une confiance sans bornes, leur puissance serait irrésistible.

— Pardon, dit Harris qui, depuis les derniers mots de Villaréal, semblait absorbé par une pensée nouvelle : je vous ai entendu appeler Ada madame la comtesse, et elle m’a dit elle-même qu’elle était née à Londres. Regardez ce portrait.

Le docteur avait ouvert un médaillon et l’avait mis sous les yeux de son hôte.

— Mais c’est la comtesse ! exclama Villaréal. Quelle ressemblance étrange !

— Étrange, en effet, n’est-il pas vrai ? et vous vous expliquez maintenant mon étonnement lorsque j’ai eu l’honneur de me trouver en sa présence, il y a quelques instants. Eh bien ! ce portrait est celui d’une femme qui a été la victime du crime le plus odieux et le plus infâme de la part de son mari lui-même. Je me suis juré d’être son vengeur, dussé-je frapper cet homme dans ses enfants, dans la chair de sa chair, puisqu’il m’a échappé. Il appartient à cette race maudite qui n’a de noble que le nom, dont les privilèges sont une insulte constante aux droits de l’humanité et à la saine raison. Oh ! je sais que je joue gros jeu et que je payerai peut-être ma défaite de ma vie, mais mon sacrifice est fait depuis longtemps.

— Quel est donc cet homme ?

— Son nom ne vous apprendrait rien de plus.

— Mais encore ?…

— Pourquoi vous le cacherai-je, du reste ? C’est le baronnet sir Arthur Maury.

— Sir Arthur Maury ! le colonel sir Arthur Maury ! s’écria le comte au comble de la stupeur, et sans pouvoir dissimuler, malgré son empire sur lui-même, la satisfaction évidente que cette révélation lui faisait éprouver.

— Oui, le colonel Maury, répéta Harris.

— Mais je le connais, docteur, et sans savoir quels sont vos motifs de vengeance, je crois que nos deux haines réunies vont nous permettre de marcher droit à notre but ! Le colonel sir Arthur Maury ! Quels rapports avez-vous donc eus avec lui ?

La comtesse, au moment même, entr’ouvrit la porte du boudoir.

Inquiète de cette longue conversation, où elle pensait qu’il n’était question que de sa santé, elle avait cru pouvoir s’avancer sans bruit.

En entendant prononcer ce nom, elle pâlit et fut obligée de s’appuyer contre la cloison.

Son mari et Harris, à qui le comte avait fait signe de se taire, s’élancèrent vers elle.

— Oh ! ce n’est rien, docteur, dit-elle : un peu de faiblesse… Peut-être suis-je indiscrète ?

— Non pas, madame, je me retirais, répondit Harris, en rassurant Villaréal du regard et en saluant respectueusement la jeune femme. À bientôt et aussi souvent que je pourrai vous être utile.

— À ce soir, chez vous à minuit, dit à voix basse le comte, en reconduisant le docteur jusqu’à la porte de l’appartement ; c’est plus que le hasard qui nous a réunis.

— À ce soir, comte, je vous attendrai. Je le crois comme vous, nous pouvons avoir besoin l’un de l’autre.

— Pourquoi ai-je entendu le nom de sir Arthur ? mon ami, dit la comtesse à son mari dès qu’ils furent seuls.

— Parce que je crois, Ada, que nous allons enfin retrouver votre mère, répondit-il en pressant contre son cœur la jeune femme qui avait levé les yeux au ciel comme pour le remercier. Mais pas un mot de plus, je vous en prie ; rentrez chez vous ; bon courage !

Et après avoir reconduit la comtesse dans sa chambre, Villaréal rejoignit Yago dans son cabinet de travail.

Celui-ci l’attendait avec une volumineuse correspondance qui portait les timbres de toutes les grandes villes manufacturières d’Angleterre et d’Irlande.

Quelques-unes de ces lettres venaient des Indes et étaient écrites en caractères bizarres.

Ce furent surtout celles-là que l’étranger se mit à dévorer avec avidité, ne cachant pas la satisfaction barbare qu’il éprouvait des nouvelles désastreuses qu’elles lui apportaient.

Les provinces du Nord venaient de se soulever à nouveau ; la presqu’île entière était la victime du choléra et de la famine.

Un des plus terribles cyclones dont on eût jamais entendu parler avait ravagé les rives du Gange et coûté à la marine anglaise une cinquantaine de navires.

Plus de trente mille personnes avaient péri en peu de jours.

Tout à coup, au moment où il était en train de parcourir une de ces dernières lettres, Villaréal laissa échapper un mouvement de colère qui surprit Yago, habitué qu’il était à toujours voir son maître si calme et si plein d’empire sur lui-même.

Cette lettre était datée d’Hyderabad et n’avait que quelques lignes, mais elles paraissaient avoir fait sur lui une impression profonde.

« Seigneur, lui disait son correspondant, sir Arthur Maury fait ses préparatifs de départ ; le capitaine George Wesley a quitté les Indes depuis plus de cinq mois ; le colonel, dans huit jours, s’embarquera sur le Duc d’York, dont le commandant, chargé d’une mission importante auprès du gouverneur de la colonie du Cap, est obligé de prendre la voie du Sud. Sir Arthur Maury sera donc à Londres environ dans trois mois. »

Après avoir lu et relu cette lettre, Villaréal ou plutôt Nadir, que le lecteur a déjà reconnu, se mit à arpenter à grands pas son cabinet de travail.

Il était évidemment en proie à la plus vive préoccupation.

Yago, qui le suivait des yeux, n’osait lui adresser la parole.

Cet homme était un des Hindous que le fils adoptif du radjah avait pris à son service à Bombay ; il lui avait reconnu une grande intelligence, et il était certain qu’il lui était dévoué corps et âme.

Cependant il ne lui avait confié qu’une partie de ses secrets.

— Trois mois, se disait à lui-même Villaréal, trois mois ! Cette lettre a déjà six semaines de date. Dans un mois et demi, sir Arthur Maury sera ici. Eh bien ! non ! c’est moi qui irai au-devant de lui ! il me rencontrera plus tôt encore qu’il ne l’espère. L’Éclair est toujours armé et prêt à mettre à la voile, n’est-ce pas, Yago ? demanda-t-il à son domestique en s’arrêtant brusquement devant lui.

— Oui, maître ; il est à l’ancre à trois encablures de la Tour de Londres, et son équipage ne met jamais pied à terre.

— Alors tout est bien, j’aurai encore le temps d’en finir ici, laisse-moi !

Yago obéit, mais il venait à peine de sortir qu’il rentra avec une lettre et un assez volumineux cahier qu’on venait de déposer à l’hôtel en recommandant de les remettre de suite au comte de Villaréal.

Celui-ci s’empressa de décacheter la lettre. Elle était du docteur Harris.

« Comte, lui disait-il, vous m’avez demandé quels avaient été mes rapports avec le baronnet sir Arthur Maury, et vous avez douté que mes motifs de haine puissent être aussi sérieux que les vôtres.

« Passez une heure à lire ces notes que je vous envoie, notes rédigées à la hâte dans la crainte de voir mon secret mourir avec moi, et ce soir, lorsque nous nous retrouverons, vous aurez peut-être changé d’avis. Comprenant mieux ma haine, vous serez certain que vous devez avoir toute confiance en moi. »

Villaréal, à qui momentanément nous laisserons ce nom d’emprunt déroula aussitôt le cahier qui accompagnait cette lettre, et après avoir donné un nouveau congé à Yago, il commença la lecture d’un manuscrit étrange, que son auteur s’était plu à diviser par chapitres, comme pour mieux faire vivre ceux qui devaient le lire un jour au milieu du drame horrible qu’il avait à raconter, drame qui intéressait si directement celui que le hasard lui avait fait rencontrer.