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Le Progrès social/02

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LE
PROGRES SOCIAL

II.
LES LOIS ET LES LIMITES DU PROGRES DANS LA SCIENCE, DANS LA MORALE ET DANS L’ART.

I. Les Premiers principes, et spécialement la Théorie de l’évolution, par Herbert Spencer, traduit de l’anglais par M, Cazelles, 1871. — II. Lois scientifiques du développement des nations dans leurs rapports avec les principes de la sélection naturelle et de l’hérédité, par W. Bagehot, 18T3. — III. Buckle’s History of civilization in England, chapters I-VI, new edition, 1871. — IV. De la Conscience en psychologie et la morale, par M. Francisque Bouillier, 1872.

Nous avons marqué les phases que l’idée du progrès a traversées dans l’esprit humain jusqu’aux dernières métamorphoses qu’elle a subies dans la science contemporaine [1]. De toutes ces théories, et particulièrement des plus récentes qui ont passé devant nos yeux, sort, comme dernier résultat, un amas considérable de faits rangés sous un certain nombre de lois. Les théories et même les lois sont discutables, en ce sens qu’elles reflètent plus ou moins fidèlement l’esprit de système ou de parti dans lequel chacune d’elles a été conçue ; mais les faits restent, accumulés par le travail de deux ou trois générations de savans, recueillis dans la vie intellectuelle, esthétique, sociale, des différens peuples, et sur plusieurs points importans la question a été renouvelée.

Il importe tout d’abord de débrouiller ce chaos d’idées que l’on rassemble sous le même nom. Est-ce du progrès organique qu’il s’agit, de cette loi d’évolution qui fait de l’homme le dernier terme et comme l’épanouissement de l’arbre de la vie ? Évidemment non. Ce sont là des questions d’histoire naturelle et d’anatomie comparée qui n’appartiennent pas à la philosophie sociale. S’agira-t-il du progrès religieux de l’humanité ? Pas davantage, si ce n’est incidemment et par occasion. Il y a là tout un ordre de problèmes transcendans entièrement différens de ceux dont nous allons nous occuper. Nous avons cru devoir circonscrire notre sujet à la sphère de l’activité humaine, scientifiquement étudiée sous sa triple manifestation, la science, la morale et l’art. Encore là notre tâche a dû se restreindre : elle se partageait naturellement entre deux questions, celle des élémens du progrès et celle des lois de variation qui le régissent selon les différens âges et les différens peuples ? Cette seconde question, qui assurément n’est pas la moins intéressante, nous avons dû l’ajourner pour ne pas réduire cette étude à une esquisse trop rapide et superficielle. Le problème, bien vaste déjà que nous nous sommes proposé est celui-ci : quelles sont les facultés de l’espèce humaine qui sont susceptibles de développement ? Le progrès s’étend-il à tous les élémens de la vie sociale, et là où il se réalise peut-on le concevoir comme illimité ?


I

Le progrès existe ; mais dans quelle mesure ? et tout d’abord qui peut déterminer cette mesure ? C’est là une première et grosse difficulté à résoudre. Comme le remarque M. Bagehot, même dans le monde animal, il n’y a pas de règle absolue acceptée par les physiologistes qui nous permette d’affirmer que tel animal est plus ou moins élevé que tel autre ; il y a encore bien des discussions à ce sujet. A plus forte raison dans les combinaisons infiniment plus complexes des êtres humains, dans les sociétés, il sera probablement difficile de s’accorder sur un critérium qui nous permette de dire quelle race est en avance sur une autre, ou à quelle époque une nation marchait en avant, à quelle époque elle reculait. « L’archevêque Manning adopterait une règle de progrès et de décadence ; le professeur Huxley, sur les points les plus importans, en prendrait une tout opposée : ce que l’un considérerait comme une marche en avant serait considéré par l’autre comme un recul. Chacun d’eux a un but distinct auquel il tend, un malheur déterminé qu’il redoute ; mais ce que l’un désire n’est guère éloigné de ce que craint l’autre. » En mettant provisoirement de côté ces élémens de controverse éternelle, reste-t-il au moins quelque chose qui soit « comme un progrès vérifiable, c’est-à-dire un progrès qui soit admis comme tel par les quatre-vingts centièmes au moins du genre humain, contre lequel ne proteste aucune croyance établie ou organisée [2] ? » Eh bien ! oui, ce quelque chose existe. Il y a des élémens du progrès susceptibles d’être définis et régulièrement constatés.

Certes, s’il y a un grand fait continu, toujours croissant, évident comme la lumière, c’est celui dont l’anthropologie a retrouvé les traces dans les profondeurs les plus reculées des âges, et que nous pouvons vérifier avec la plus exacte régularité du jour où l’homme a pris conscience de lui-même dans l’histoire : c’est la nature de l’intelligence perfectible et de ses produits transmissibles à travers les âges. — Que de chemin parcouru depuis le grossier empirisme des premiers siècles jusqu’à l’éveil de l’esprit scientifique en Grèce, et depuis l’heure où la renaissance a produit l’essor de l’intelligence moderne, où la vraie méthode est née, jusqu’à cette magnifique explosion d’inventions et de découvertes de tout genre dont les expositions universelles de Londres, de Paris et de Vienne ont donné depuis un quart de siècle l’étonnant spectacle au monde ! Au fond, c’est le même principe qui a travaillé sans relâche depuis l’instant où l’homme errant et nu a créé la première arme et le premier vêtement : ce principe, c’est l’esprit. Quand il apparaît au plus loin des âges, c’est tout un ordre nouveau qui se révèle dans le monde, supérieur même au principe de la sélection naturelle, si l’on en croit M. Wallace, grand partisan de cette loi. Voici en quels traits saisissans ce fait est signalé dans un mémoire que M. Lubbock traite d’admirable. « Dès le moment où la première peau de bête a été employée comme vêtement, où la première lance grossière a été faite pour servir à la chasse, la première semence jetée dans le sol, la première pousse d’arbre plantée, dès ce moment une grande révolution a été accomplie, une révolution qui n’avait pas eu sa pareille dans tous les âges précédens de l’histoire du monde, car un être maintenant existait qui n’était plus nécessairement sujet à changer avec les changemens de l’univers, un être qui était, dans un certain degré, supérieur à la nature, puisqu’il possédait les moyens de contrôler et de régler son action, et pouvait se maintenir en harmonie avec elle, non en modifiant sa forme corporelle, mais en perfectionnant son esprit [3]. » Ce jour-là selon M. Wallace, l’homme s’affranchit de la loi de sélection, qui règle tout le reste de la nature. Les variations organiques devenaient inutiles à qui portait dans sa pensée le principe de ses progrès nécessaires et la mesure de sa souveraineté. Ce n’était là toutefois qu’un art tout élémentaire, soumis dans ses progrès à la loi qui en mesure la lenteur à l’infériorité de l’état social. C’était une application presque inconsciente des forces mentales à la conquête des forces physiques. Quand cet empirisme devint méthode, quand cet art grossier se fit science, d’abord au temps de Pythagore et de Démocrite, plus tard au temps de Galilée et de Newton, ce fut une révolution presque aussi grande que celle dont la terre avait été témoin le jour où l’intelligence de l’homme, même sous ses formes les plus simples, avait apparu pour la première fois au milieu de la nature aveugle et de l’animalité muette. — Assurément c’est le cas le plus simple de la question du progrès ; mais il est d’une bonne méthode d’en finir avec ces cas simples du problème avant d’affronter les difficultés incomparablement plus embarrassantes de la morale ou de l’art.

Sans être aussi exclusif que M. Buckle, qui réduit tout à ce côté de la question, il n’y a pas un seul penseur qui n’ait reconnu et marqué la place prépondérante dans l’histoire de l’élément intellectuel, sous sa double forme théorique et pratique : la culture scientifique de l’esprit systématisant les lois du monde, et accroissant dans une proportion indéfinie les forces de l’homme. Contrairement à tous les autres élémens du progrès, par une prérogative qui tient à la précision rigoureuse des méthodes et au caractère impersonnel des résultats, depuis que l’esprit scientifique a pris conscience de lui-même, le développement de ce fait est continu, sans point d’arrêt, sans mouvement de recul.

On a même remarqué qu’il suit une accélération constante, mathématiquement déterminable. On a montré que dans cet ordre de phénomènes les progrès doivent être considérés non pas comme des nombres qui s’ajoutent, mais comme des nombres qui se multiplient. Dans ces voies nouvelles ouvertes depuis deux siècles à l’esprit humain, la rapidité de sa marche croît en raison de l’espace parcouru. Cette marche est si régulière et la loi des vitesses si rigoureuse qu’on peut arriver à la formule précise des résultats obtenus ou espérés en les évaluant par la quantité des forces conquises par l’homme et des combinaisons de ces forces. Un ingénieux savant a conçu l’idée du sociomètre, dont le principe serait de prendre pour étalon du progrès d’un groupe humain le nombre des agens naturels à l’aide desquels ce groupe travaille et l’effet utile de ces agens. Pour en donner un exemple, les sociétés antiques travaillaient avec trois forces seulement, la pesanteur, la musculation humaine et animale, enfin le vent, la plus merveilleuse des conquêtes primitives de l’homme. Beaucoup de civilisations stationnaires se sont arrêtées à ce premier degré d’empirisme industriel, l’âge moderne y ajouta, au XVe siècle, l’expansion des gaz, qui donna la poudre à canon, et le magnétisme terrestre, qui donna la boussole. Ce furent la quatrième et la cinquième force conquises. Enfin au XVIIIe et au XIXe siècle, la vapeur et l’électricité ajoutèrent deux nouvelles forces d’une fécondité illimitée à l’empire de l’homme sur la nature [4]. Où s’arrêtera cet empire ? Les savans nous montrent l’homme maître de ces forces graduellement conquises, au point de transformer la lumière en chaleur, la chaleur en lumière, l’électricité en magnétisme, toutes ces formes de l’activité en puissance mécanique, de convertir les uns dans les autres les composés de la chimie, d’imiter les procédés de la nature morte et la plupart de ceux de la nature vivante, d’enlever ou de rendre à la terre le pouvoir de nourrir les plantes, de se servir même de forces dérivées que la nature ignore peut-être et de substances complexes qu’elle n’a probablement jamais produites [5]. « Pouvoir, c’est savoir, » a dit Bacon, knowledge is power. C’a été l’œuvre visible de l’humanité de transformer par sa pensée, qui est une force aussi, toutes les autres forces qui l’entourent, mais qui lui sont inférieures parce qu’elles sont aveugles, de les ajouter aux siennes et par là de produire, c’est-à-dire de susciter des mouvemens dans un ordre nouveau et dans des directions déterminées en les appliquant au service de l’espèce humaine.

A ces forces empruntées à la nature, asservies par la science, accumulées dans le trésor toujours croissant des générations humaines, il faudrait joindre le tableau de ces autres forces d’un genre mixte qui participent, de la régularité des mouvemens physiques, bien qu’elles en diffèrent par leur origine, les forces sociales. L’économie politique s’en empare par l’observation ; elle livre à l’homme civilisé le secret des lois qui règlent le jeu multiple de ces grands phénomènes ; elle lui révèle le principe de la formation du capital par exemple, et la puissance d’action de cet élément, qui représente le travail et l’épargne du passé. Cette force devient prodigieuse par l’accumulation ; c’est un des leviers les plus puissans qui soulèvent une nation quand elle sait l’appliquer où il faut, quand elle s’en sert soit pour augmenter la puissance de production par la construction ou le renouvellement de l’outillage industriel, soit pour perfectionner les facultés de l’espèce par l’instruction ou réaliser quelque grande idée qui deviendra elle-même la source de mille progrès nouveaux. Ainsi se transforme peu à peu le sort de l’humanité. A l’accroissement de force correspond un gain presque assuré de bien-être ; il s’établit une liaison nécessaire entre la conquête scientifique de la nature et l’amélioration de la vie humaine. Les forces emmagasinées, utilisées, créent la richesse et la répandent ; avec une répartition meilleure du capital s’élèvent progressivement les conditions de l’existence. Comparez la vie d’un ouvrier économe et laborieux de nos jours avec celle d’un artisan du XIIe ou du XIIIe siècle. Combien il est mieux nourri, plus chaudement vêtu, mieux logé ! Il trouve des auxiliaires puissans qui font pour lui la grosse besogne ; la machine est un commencement d’affranchissement du travail mécanique. Elle a renouvelé le régime industriel des sociétés ; elle a donné à l’homme moderne infiniment plus de loisir pour la culture de son intelligence, ce qui a pour effet de doubler sa puissance physique en doublant ses forces mentales. Quelque effrayé que l’on puisse être, à certains points de vue, de ces prodigieuses transformations et de la rapidité avec laquelle elles s’accomplissent, au lieu d’enrayer ce grand mouvement qui emporte les sociétés modernes, il faut s’y associer vaillamment, s’en emparer, le soustraire à des passions néfastes qui l’exploitent, le diriger au nom de la vraie science et de la justice. Chaque faculté qui s’accroît dans un individu est une chance de plus en sa faveur dans la bataille de la vie. Chaque faculté qui se développe dans une nation est un organe nouveau du progrès général, un gage de son triomphe dans cette concurrence vitale dont les lois règlent aussi rigoureusement le sort des sociétés modernes qu’elles ont réglé celui des sociétés antiques.

En même temps que les forces de l’homme s’augmentent presque l’infini et que ses facultés s’étendent, les conditions économiques de l’humanité se transforment presqu’à vue d’œil. On voit croître à la fois deux phénomènes qui sembleraient devoir être en raison inverse l’un de l’autre, et dont la conciliation invraisemblable, inespérée, est le plus grand triomphe de l’esprit : la quantité numérique de la population et les moyens d’existence. Tandis que l’existence des peuplades sauvages décroît dans des proportions effrayantes, partout ailleurs la population s’accroît en raison même de la civilisation. Le Paraguay, avec 100,000 milles carrés, compte au plus 500,000 habitans, c’est-à-dire environ 5 par mille carre. Sur la même surface, la Lombardie a 280 habitans, l’Angleterre autant, la Belgique 320. Provisoirement au moins et jusqu’à ce qu’on ait atteint la limite de ce prodigieux accroissement, les moyens d’existence se multiplient plus rapidement encore que la population. C’est une remarque curieuse de Schoolcraft, dans son ouvrage sur les Tribus indiennes, que, chez une population qui vit de la chasse, chaque sauvage a besoin pour subsister d’une moyenne de 50,000 acres ou 78 milles carrés. Il en est de même, bien que dans une moindre mesure, des Indiens qui habitent le territoire de la baie d’Hudson Au contraire les pays les plus peuplés sont précisément ceux où la nourriture est de beaucoup le plus abondante. On a dit que quiconque fait pousser deux brins d’herbe là où il n’en poussait qu’un auparavant est un bienfaiteur de la race humaine : que dirons-nous donc, s’écrie M. Lubbock, de ce qui permet à un millier d’hommes de vivre plantureusement là où un sauvage trouverait à peine à subsister d’une façon misérable et précaire ? N’oublions pas enfin de signaler cette conquête graduelle de la science sur la mort, à qui elle a disputé une part notable de la vie humaine. En moins d’un siècle, par une meilleure hygiène, par une meilleure nourriture, par l’allégement des gros travaux mécaniques où les machines le suppléent, par une moindre usure de ses forces et une réparation mieux entendue, l’homme a gagné près de onze ans sur les tables de mortalité. Entre 1790 et 1870, la vie moyenne s’est trouvée reportée en France de vingt-huit à trente-neuf ans. Est-ce donc une chimère de dire que la condition de l’homme sur la terre s’est sensiblement améliorée et que sa victoire sur la nature n’a pas été stérile ? Et qui sait quelles nouvelles conquêtes sont réservées au génie de l’homme dans cette immensité des forces connues ou inconnues dont il est déjà en partie le maître ?


II

Mais n’y a-t-il de progrès vérifiable que dans le domaine de l’activité scientifique, économique, industrielle ? Nous ne le pensons pas, bien qu’à vrai dire ce soit la partie la plus apparente, la moins contestée du progrès. Malgré des controverses passionnées, qui peut douter que de siècle en siècle, dans la moyenne de l’humanité civilisée, les institutions politiques et les relations sociales n’aillent en s’améliorant ? Pour mettre en lumière cette forme du progrès avec tout le relief qu’elle comporte, il ne faudrait pas moins qu’une esquisse d’histoire universelle ; mais l’expérience comparée sur la marche des peuples modernes et les inductions les plus probables sur les origines et les développemens des nations ont établi cette loi que le progrès des institutions est intimement lié au progrès scientifique et industriel. Sur ce point, l’histoire est d’accord avec le raisonnement, et l’on peut dire que les faits n’ont été ici que de la logique réalisée. Dès que la vie humaine s’est sentie elle-même, elle a reconnu le besoin d’être garantie, et ce besoin est devenu de plus en plus impérieux. D’autre part et en même temps la conscience de l’homme s’est éveillée. La personne, une fois affranchie de la fatalité physique, crée le droit ; le droit de chacun aboutit au même résultat par une autre route que le besoin : l’utilité impérative, la nécessité d’un système de garanties. De là l’institution politique ; de là ses formes multiples, variées, croissant en efficacité, à mesure que la raison générale s’élève, que la conscience humaine se développe que la vie économique et le régime industriel se compliquent.

Dès l’origine, comme le montre très bien M. Bagehot, le progrès le plus simple et le plus élémentaire de l’homme a eu besoin pour se développer de la coopération des hommes. Ce qu’un homme et une famille isolée peuvent inventer pour eux-mêmes est extrêmement limité. De plus ce qu’ils peuvent produire ne leur est pas assuré : ils ne peuvent en jouir avec sécurité. Aussi loin qu’on pénètre dans les profondeurs de la primitive histoire, on ne trouve nulle part trace de progrès isolés. La plus grossière ébauche de société, la tribu la plus basse, le gouvernement le plus faible, ont eu une telle supériorité sur l’homme seul que celui-ci a dû cesser bien vite de vivre dans la solitude. Le premier principe constaté par l’histoire des âges les plus lointains, c’est donc que l’homme n’a pu faire de progrès que dans des « groupes coopératifs. » Ces groupes eux-mêmes, tribus ou nations, n’ont pu triompher dans la lutte pour l’existence qu’à la condition d’une solide alliance de tous leurs membres et d’un commandement énergique qui leur permît de résister aux violences du dehors. La coopération établie par les plus forts liens, l’union sentie de cœur et d’esprit, une discipline obéie, leur ont assuré, avec la victoire sur les groupes voisins, la jouissance du fruit de leur travail. L’autorité incontestée d’un chef, l’autorité non moins forte de la coutume, la nécessite de l’isolement pour les sociétés primitives qui n’auraient pas résiste à l’exemple dissolvant des mœurs ou des institutions étrangères, voilà à quel prix se constituèrent les plus indispensables systèmes de garanties par lesquels fut assuré le premier fonds social, le patrimoine naissant de la civilisation.

L’instinct des âges primitifs fut pour leurs besoins un guide sûr Le plus impérieux fut d’abord de se protéger contre l’oppression des tribus voisines au moyen d’un pouvoir fort, mandataire des intérêts du groupe tout entier ; mais dans la suite un autre ordre de besoins se révéla. Ce second âge est celui que M. Bagehot appelle « l’âge de la discussion. » Heureux les peuples qui ont pu y parvenir sans dépasser la mesure du bienfait que cet élément nouveau introduit dans l’histoire ! C’est le moment du libre arbitre, un ressort puissant du progrès, pourvu qu’il ne s exagère pas jusqu’à dissoudre le groupe coopératif. C’est l’heure où tombe la tyrannie de la coutume, qui devient si facilement l’ennemie du progrès quand elle s’immobilise dans la routine, où l’individu humain se reconnaît lui-même dans la plénitude de sa conscience et de son droit. C’est l’âge enfin où il constate la nécessité de se protéger, non plus seulement contre la violence venue du dehors, mais contre l’autorité exagérée du pouvoir tutélaire chargé de le défendre dans l’origine. Pendant ces siècles de lutte extérieure et de silence intérieur, l’état a grandi d’une façon immodérée. Il a centralisé dans sa main tous les intérêts, absorbé dans son droit unique tous les droits. Maintenant que la sécurité extérieure est assurée, il faut pourvoir à cette autre sécurité qui est la liberté du citoyen. Plusieurs civilisations n’ont pu s’élever jusque-là ; elles se sont arrêtées dans l’empirisme et la servitude. — Dans les deux cas, on le voit, c’est la recherche des garanties qui a créé partout les institutions politiques, à l’origine contre les périls de la conquête, plus tard contre les tentations du despotisme.

Ce grand problème, qui était celui des sociétés naissantes, est encore celui des sociétés modernes qui s’approchent de plus en plus de la solution définitive, théoriquement au moins. Les innombrables discussions des publicistes, les livres des philosophes, les grandes expériences des politiques et des hommes d’état permettent à la raison générale de mieux définir les termes du problème et de mesurer la part de progrès dans la transformation des institutions. Ne peut-on pas dire en effet qu’à peu d’exceptions près on est d’accord sur le but de l’organisation politique ? Le but n’est-il pas que chaque homme possède en sécurité les biens auxquels il a droit, sa conscience, son foyer, son travail, les résultats de son travail, et n’est-ce pas précisément l’objet de la société civile et politique de lui garantir ces biens inaliénables, inhérens à sa qualité d’homme et dont la jouissance constitue l’exercice de son droit ? Or comment l’état lui garantirait-il tout cela, si l’état se résume dans une volonté indiscutable et non contrôlée ? De là naissent les droits politiques, qui ne sont pas autre chose que le droit des citoyens de participer soit à la création des pouvoirs publics, comme dans les républiques, soit au contrôle de ces pouvoirs, comme dans les monarchies tempérées. On dispute, on disputera longtemps encore sur la mesure de ces droits, sur la manière dont ils doivent s’exercer, sur la réciprocité des garanties entre le citoyen et l’état ; mais l’objet est désormais fixé par la science politique, si l’on se divise encore sur la meilleure manière de le réaliser. L’ordre social est l’ensemble des droits et des garanties constituant une société organisée. Le progrès social est l’accès du plus grand nombre possible au partage de ces droits, et en même temps à la jouissance des biens qu’ils sont destinés à garantir, le bien-être, la science, le travail, la propriété. Il n’est pas douteux que c’est dans cette direction que s’élèvent les sociétés modernes, d’un pas inégal sans doute, à travers des voies ténébreuses, non sans arrêts parfois et sans retours apparens, mais d’un essor toujours prêt à reprendre la marche en avant quand la circonstance hostile a été vaincue et l’obstacle franchi. L’industrie, le commerce, l’agriculture, la science, toutes les manifestations de l’activité humaine, devenues libres et assurées par des lois, un ensemble d’institutions consolidant la propriété, améliorant les conditions du travail, multipliant les sources du bien-être, ouvrant le libre accès à la direction et au contrôle des affaires du pays, n’excluant personne du droit de veiller à ses destinées, éveillant en chacun le sentiment énergique et fier de la responsabilité personnelle, inspirant à tous la confiance et la sécurité du lendemain, n’est-ce pas le programme accepté par la raison moderne, poursuivi par elle à travers des résistances aveugles et bien des contradictions apparentes nées de détestables passions ? Ainsi l’on voit se réaliser dans ce grand fait historique l’alliance prévue, nécessaire, entre toutes les formes du progrès social, le progrès scientifique et industriel essentiellement lié à celui des institutions et au développement rationnel de l’organisation politique.

A ceux qui s’obstineraient à contester la marche parallèle de ces divers élémens ou à nier qu’elle soit vérifiable, nous pourrions opposer, en le complétant, l’exact tableau tracé par M. Bagehot des avantages toujours croissans qui assurent la supériorité de l’homme moderne, de l’Européen, sur les autres habitans du globe. Ce sera en même temps le thermomètre le plus précis du progrès. Prenons pour exemple, sur un point microscopique du globe, un village de colons anglais, et comparons-le à une tribu d’indigènes australiens qui errent autour d’eux. Premièrement les Anglais ont un bien plus grand empire sur les forces de la nature. Vingt Anglais produiront dans le monde matériel un changement incomparablement plus grand que mille Australiens. Secondement ce pouvoir n’est pas uniquement extérieur, il est intérieur ; les Anglais ne possèdent pas seulement de meilleures machines, ils sont eux-mêmes de meilleures machines. Un grand avantage de la mécanique est non pas d’augmenter la force de l’homme, mais de l’emmagasiner et de la régler. Troisièmement l’homme civilisé n’exerce pas seulement sur la nature un pouvoir plus étendu ; il sait aussi s’en servir mieux ; il en tire un meilleur parti pour la santé et le bien-être de son corps et en même temps de son esprit. Il peut économiser pour sa vieillesse, ce qui est impossible à un sauvage dépourvu de moyens durables de subsister ; il est disposé à le faire, parce qu’il prévoit distinctement l’avenir, ce qui est impossible à la pensée flottante du sauvage. Quatrièmement il se sent libre, fils d’une noble race, laborieuse et vaillante, citoyen d’un grand pays qui lui doit la sécurité pour ses biens avec, la garantie de ses droits, et lui en assure la jouissance au dehors par ses armes, au dedans par ses institutions.

Ainsi accroissement régulier, continu de la vie, sinon dans sa durée, au moins dans son intensité, multiplication des forces, des lumières, du bien-être, amélioration des institutions politiques et des relations sociales, idéal de plus en plus élevé, de mieux en mieux réalisé de la justice, sauf les perturbations accidentelles dont nous aurons à étudier les causes, voilà bien, à ce qu’il semble, les élémens indiscutables du progrès social, en dehors des théories et des sectes intéressées à nier la lumière. Ce n’est pas à dire pourtant que tout soit gain dans ces transformations du monde moderne, et qu’il n’y ait pas plus d’un point noir à l’horizon. Il faut tenir compte assurément de ces faits négatifs et marquer avec soin leur place dans la statistique comparée des gains et des pertes. La liberté politique par exemple se produit souvent au milieu de tempêtes si fortes qu’une nation peut y périr. M. Bagehot, qui marque l’ère de la discussion comme l’âge de virilité d’un peuple, en-deçà duquel un peuple reste éternellement un vieil enfant, reconnaît lui-même que c’est là une crise organique dans laquelle les tempéramens faibles succombent. Aussitôt que la discussion commence dans un pays longtemps habitué au joug de la coutume, les tendances sauvages des hommes se déchaînent. Même dans les communautés modernes, où ces tendances ont été affaiblies par des siècles de culture, aussitôt qu’une question vitale est soumise à la discussion, ne voit-on pas éclater les passions les plus âpres et les plus violentes ? Alors apparaît dans les peuples ce phénomène que les physiologistes appellent l’atavisme, un retour partiel des hommes à la nature instable de leurs ancêtres barbares. On a pu dire des scènes de cruauté et d’horreur, comme celles qui se produisirent dans la révolution française ou dans toute grande émeute, qu’elles mettent en lumière un côté secret et caché de la nature humaine. Ce sont vraiment là les explosions des passions héréditaires qui ont été longtemps réprimées par des coutumes fixes, mais qui reparaissent au jour quand une catastrophe brise ce frein. L’idéal de la justice et du droit, — l’honneur et le juste orgueil de l’homme moderne, — s’éclipse et se voile sous un nuage de sang. Dans le civilisé, le barbare reparaît soudain, D’autres fois, dans l’emportement de sa personnalité mal comprise et mal réglée, le citoyen, sous prétexte qu’il est libre, en vient à opprimer la liberté d’autrui et à supprimer la fonction de l’état. La chimère d’une fausse égalité l’enivre, il perd le sens du juste et du vrai. Cette exagération de l’individualisme, révolte ou anarchie, c’est la décadence irrémédiable d’un peuple, c’est au moins un temps d’arrêt indéfini imposé au progrès.

Tout cela est trop vrai. C’est la contre-partie presque inévitable dans la condition humaine, et je dirai presque la rançon douloureuse de cette noble prérogative que nous aurons d’améliorer par la discussion et le contrôle, c’est-à-dire par la raison en acte, les institutions d’où dépendent nos biens les plus chers, et cela n’est pas spécial à la sphère politique. Voici des observateurs expérimentés comme M. Le Play qui nous conseillent de ne nous fier que modérément au mot progrès, même dans l’ordre des faits économiques. Sans doute, nous dit-on, les améliorations matérielles accumulées dans le régime du travail, l’invention qui crée un produit, celle qui diminue l’effort de la production, sont autant de symptômes d’une tendance continuelle vers le mieux. Ces perfectionnemens ne sauraient être délaissés dès qu’une fois on en a constaté les avantages, et lorsqu’on les considère isolément, ils semblent justifier la prétendue loi du progrès ; mais il faut voir le revers du tableau : les tentations du bien-être mis en apparence à la portée de tous, la fascination des jouissances faciles. En même temps il n’est guère douteux que la diminution des fatigues du travail, l’accroissement des jouissances, l’habitude du bien-être physique, ne tendent à énerver la force morale et la vigueur stoïque des peuples. Ces changemens, que le cours naturel des choses amène dans l’existence d’un peuple civilisé, rappellent ceux que subirent fatalement certains peuples transportés des rudes contrées du nord sous les fertiles climats du midi. Les mâles vertus qu’entretenaient les privations et les luttes de chaque jour contre la nature ont été bientôt remplacées par la corruption et la mollesse, filles de l’abondance [6]. Le mot progrès exprimerait donc fort imparfaitement le mouvement plein de contraste auquel nous assistons : à l’entendre proclamer seul comme le dieu du jour, on en prendrait une idée positivement dangereuse et fausse.

D’autres économistes, d’une école toute contraire, signalent le progrès des machines comme une source nouvelle de paupérisme et même d’abrutissement pour les classes ouvrières. Toutes les critiques de Charles Fourier sur les antinomies de la civilisation et de l’industrie ne sont pas des déclamations. Toutes les observations sévères, pessimistes même, de Malthus et de Sismondi ne sont pas des chimères. Des enquêtes multiples faites de nos jours en Angleterre et en France sur l’état moral et physique des ouvriers, depuis MM. Villermé et Blanqui jusqu’à M. Louis Reybaud, ressort un tableau navrant de l’extrême misère en face de l’extrême prospérité : contraste redoutable, qui, selon la prédiction sinistre de Sismondi, tendrait à susciter un antagonisme irréconciliable entre les capitalistes et les prolétaires. Les statistiques (particulièrement celles du ministère de la guerre sur les conscrits, relevées par M. Dufau) démontrent que c’est dans les parties du territoire où la population est le plus condensée, où l’industrie a le plus d’activité, qu’un plus grand nombre d’individus arrivent péniblement à la puberté et présentent à cette époque des formes grêles et sans vigueur. Ce mot même de prolétaires, un mot plein de haine, n’est-il pas un signe des temps, un symptôme du mal ? Comme l’a très justement remarqué M. de Laveleye, les inconvéniens de l’état industriel de l’ancien régime ont été abolis : un fait considérable s’est produit, la liberté du travail ; mais dans la société moderne, née de ce nouvel état de choses, les inconvéniens du passé ont disparu plutôt qu’ils n’ont été remplacés par un système régulier d’améliorations et de garanties. Aujourd’hui l’ouvrier est maître de son travail comme de sa volonté. Il est libre, mais isolé. Ces institutions d’autrefois, comme la commune ou la corporation, qui avec de réelles servitudes offraient au paysan ou à l’artisan une certaine tutelle, sont tombées sans qu’aucun abri, même provisoire, protège aujourd’hui ces infortunes solitaires et ces libertés errantes. Chacun peut monter au faîte ou tomber dans le dénûment absolu sans que personne s’en inquiète. Enfin la distance immense établie entre le maître et l’ouvrier par le régime de l’industrie moderne est devenue une cause permanente de défiance et d’hostilité. La vie presque commune d’autrefois, la familiarité de l’atelier, ont fait place à ces vastes usines où des multitudes travaillent sous la loi et sous l’œil d’un maître qui ne connaît plus ses ouvriers que comme des unités de force et des outils vivans.

Voilà ce qu’on dit. Il n’est pas jusqu’à l’instruction universelle, considérée comme un élément du progrès social, qui ne soulève de vives appréhensions : non pas qu’il y ait en France à l’heure qu’il est, dans aucun parti, personne qui revendique pour le peuple « le droit salutaire de l’ignorance et l’heureuse innocence de la brute. » On ne trouverait personne qui osât aujourd’hui s’approprier les maximes de Voltaire, quand il disait : « Il est à propos que le peuple soit guidé et non qu’il soit instruit, il n’est pas digne de l’être, » — ou bien encore : « Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorans, et, si vous faisiez valoir comme moi une terre, vous seriez de mon avis. » Le temps de ces belles impertinences est à jamais passé ; mais enfin il n’est pas difficile de prévoir que plus d’un péril peut naître de cette force nouvelle, l’instruction populaire, si elle n ? est tempérée par un sentiment croissant de justice sociale et de moralité. Plus d’un esprit éclairé, plus d’un cœur généreux a pu applaudir aux éloquentes déclarations de M. Lowe, s’écriant dans le parlement anglais, il y a trois ans, lors de la discussion du ballot-bill : « Vous demandez le vote universel ? Moi alors, le demande l’instruction obligatoire. Certes le n’en voulais pas, Dieu m’en est témoin ! le repoussais de toutes mes forces cette attaque violente à la liberté, cette misérable prime à l’orgueil humain et à l’ignorance prétentieuse ; mais maintenant le la réclame, car il faut au moins apprendre à lire à ceux qui seront nos maîtres demain. » Une prime à l’orgueil humain et à la demi-science prétentieuse, c’est bien là le péril ; cependant qui hésiterait à choisir entre ce péril, que l’on petit conjurer à force de justice et de bonne volonté, et un état d’ignorance systématique imposée au peuple comme une diminution d’énergie et une dernière forme de la servitude ?

Ce peuple, il a senti sa force : ce n’est pas à comprimer cette force par des moyens artificiels que doit tendre aujourd’hui l’homme d. ’état, c’est à l’élever jusqu’à l’idée du droit. « Il faut apprendre à lire à ceux qui sont devenus nos maîtres ; » cette belle parole de M. Lowe résume toute la question politique. Quant au côté social et religieux, j’engage tous ceux qui voudraient se tenir dans une mortelle indécision à méditer un aphorisme de M. de Tocqueville, un démocrate sage et tempéré à coup sûr, mais qui aimait mieux aborder de face les périls nécessaires nés des situations nouvelles que de louvoyer autour de recueil : quelque opinion qu’on puisse avoir sur l’instruction du peuple, elle est nécessaire, disait-il. « Quand une fois les croyances religieuses s’ébranlent chez un peuple, il n’y a plus à hésiter, et il faut à tout prix le pousser vers les lumières, car, si un peuple éclairé et sceptique présente un triste spectacle, il n’y en a pas de plus affreux que celui qu’offre une nation tout à la fois ignorante, grossière et incroyante [7]. » D’ailleurs il dépend peut-être de nous, il dépend des classes éclairées, plus qu’elles ne semblent le croire, de leurs exemples et de leurs doctrines, que cette instruction populaire devienne un élément de moralité et de paix publique. Les barbaries lettrées dont nous avons vu tout récemment le scandale étaient aussi bien, et pour une part au moins égale, l’œuvre d’une corruption élégante et du scepticisme bourgeois que l’explosion des convoitises populaires.

Ainsi se révèle à nous de toutes parts, au sein de la civilisation croissante, une force antagoniste qui détruit partiellement et contrebalance la tendance de tout être et de tout groupe humain à rendre sa condition meilleure. Cette loi de la contradiction semble être inhérente au progrès, qu’on l’explique d’ailleurs par des considérations dynamiques, comme M. Spencer, ou par des raisons tirées de l’ordre moral, telles que les variations et les écarts que produit la liberté. — Quoi qu’il en soit de l’explication, le fait n’est pas contestable ; la sagesse est de ne pas l’exagérer et de le restreindre à sa juste mesure. Un certain nombre d’esprits, des bouddhistes de la métaphysique à la façon de Schopenhauer, des politiques incompris, des économistes de parti ou de secte, opposent à l’idolâtrie insensée du progrès le dogme non moins faux de la décadence fatale des nations après une courte époque de prospérité. Il faut se défier de ce pessimisme, qui est une école de découragement où s’enseignent le mépris de l’humanité et l’inutilité de l’effort individuel. Gardons-nous d’incliner notre raison et notre liberté devant le fatalisme du mal, pas plus que nous ne devons les incliner devant le fatalisme du bien. Ne préparons pas cette lâche excuse à notre paresse ou à nos défaillances. Quoi qu’en disent tous ces sceptiques, et malgré les justes restrictions à faire, il reste encore une très large part de progrès parfaitement vérifiable, régulier, continu, à moins de perturbations accidentelles ou de cataclysmes que la science devra de plus en plus prévoir, que la politique devra de mieux en mieux conjurer. Et ce progrès, il n’est pas seulement cher à ceux qui l’admirent ou qui s’y dévouent, il l’est aussi, pratiquement au moins, à ceux qui s’en servent sans y penser ni s’en étonner ; il l’est même à ceux qui font profession de le mépriser. Il est devenu partie intégrante de leur vie, de ce bonheur même qu’ils craindraient de troubler par un effort ou un soupir vers le mieux.


III

Nous avons classé à part certains élémens incontestables du progrès comme une portion réservée du trésor humain, à peu près garantie sinon contre toutes les controverses possibles, du moins contre les revendications d’une science raisonnable ; nous allons pénétrer maintenant dans de nouvelles sphères de l’activité humaine où le progrès est contesté, soit qu’il n’existe réellement pas là soit qu’existant en fait il échappe à une rigoureuse détermination, en. raison de l’essence mobile des élémens dont il se compose, du libre caprice, peut-être même de la nature supérieure des facultés qu’ils mettent en jeu.

Et d’abord y a-t-il un progrès en morale ? De nés jours, ce problème est rentré dans la controverse avec un éclat nouveau ; on peut même dire qu’il a singulièrement avancé vers l’une ou, l’autre des deux solutions, par la vigoureuse impulsion que lui a donnée dans un sens M. Buckle, aussi bien que par les solides réponses qui lui ont été faites. A l’heure qu’il est, les principaux argumens semblent épuisés.

Il ne reste plus guère à chacun qu’à faire son choix. M. Buckle déclare, on le sait, que le seul agent du progrès, c’est l’intelligence ; la moralité n’y est pour rien. Si l’on demande pourquoi, M. Buckle vous répondra que les vérités de l’ordre moral, étant invariables, ne peuvent agir sur l’élément mobile et progressif de l’histoire ; c’est l’axiome fondamental de son système. Tandis que les vérités intellectuelles sont dans un mouvement perpétuel qui est le signe même et la condition du progrès, à quoi se réduit le fonds de morale sur lequel vit le genre humain depuis des milliers d’années ? A quelques préceptes, toujours les mêmes : « faire du bien aux autres, — sacrifier nos propres désirs pour obliger autrui, — aimer notre prochain comme nous-mêmes, — pardonner à nos ennemis, — réprimer nos passions, — honorer nos parens, — respecter ceux qui sont établis au-dessus de nous. » Ces préceptes et quelques autres de ce genre composent tout l’essentiel de la morale. Ils ont été connus de temps immémorial ; pas un iota n’a été ajouté par tous les sermons, les homélies ou les manuels que les moralistes et les théologiens ont été capables de produire [8]. La doctrine est stationnaire. Voilà un premier point que M. Buckle établit comme étant hors de contestation. — Une seconde preuve de l’inactivité de la morale, c’est que tous les progrès obtenus dans la sphère des faits sociaux, et qu’on serait tenté d’attribuer à des influences morales, comme la liberté de conscience, la diminution des persécutions religieuses, l’affaiblissement de l’esprit militaire, sont dus uniquement à des causes intellectuelles, la science et la discussion. La dernière raison invoquée par M. Buckle est que le sentiment moral agit sur l’individu, mais n’exerce aucune action sur la société, d’où l’on conclut qu’il n’y a pas de progrès moral, puisqu’il n’y a de progrès, que là où se produit une action collective. L’histoire des développemens individuels est très curieuse pour le romancier ; elle n’intéresse pas l’historien, qui étudie l’espèce et les lois de l’espèce, non les accidens et les particularités. Or c’est le cas des bonnes actions et des sentimens vertueux : ils honorent la personne dans laquelle ils se produisent, mais ils ne se transmettent pas ; ils ne sortent pas de la sphère individuelle de la conscience où ils sont nés et où ils sont condamnés à mourir sans laisser de postérité. — Parmi les polémiques soulevées par cette thèse en Angleterre et en France, nous en signalerons une tout spécialement. Dans un livre fort remarquable intitulé de la Conscience en psychologie et en morale, M. Francisque Bouillier a pris à partie l’auteur anglais. Avec un art très ingénieux de discussion, une psychologie fine et pénétrante, le philosophe français a produit contre M. Buckle, et d’une manière plus générale contre ceux qui nient toute espèce de progrès en morale, une argumentation qui nous a paru sur plusieurs points péremptoire. Nous résumerons quelques-uns de ses argumens, tout en nous réservant d’en agir très librement avec eux, pour l’ordre et la disposition à leur donner comme pour la mesure de vérité qu’ils nous paraissent contenir.

Un point très important, c’est la nécessité de distinguer là où M. Buckle ne distingue pas. Pour lui, la morale, c’est indistinctement le sentiment, la doctrine, la vertu, la moralité publique ou privée, et c’est de tout cela qu’il affirme d’une manière générale qu’il n’y a pas de progrès. Rien de plus vague et de plus confus qu’un pareil mode de raisonnement. Certains élémens de la morale peuvent être et sont réellement en progrès, sans que les autres suivent, au moins d’une manière appréciable, la même loi d’évolution. Pour résoudre avec méthode cette question, il faut chercher d’abord parmi les élémens très différens s’il y en a de telle nature que le progrès ne soit pas incompatible avec eux. Or le progrès, par sa définition même, suppose une accumulation, une transmission de forces ou de lumières incessamment croissantes, qui s’ajoutent aux forces ou aux lumières individuelles. C’est l’effort des générations antérieures capitalisé, si je puis dire, ajouté à celui des générations nouvelles. C’est la vie actuelle mettant à profit la vitesse acquise des existences antérieures, et, pour tout résumer d’un mot, l’espèce ajoutée à l’individu. Ce point de vue fournit tout naturellement un critérium pour distinguer, parmi les faits humains, ceux qui sont susceptibles de progrès ou ceux qui le sont moins. D’après cette règle, s’il y a dans la compréhension très large de la morale des élémens qui semblent dépendre principalement de l’œuvre et du don individuels, le progrès peut et doit y être presque insensible. S’il y en a d’autres au contraire où la part de l’espèce soit considérable, le progrès s’accomplit tout naturellement, et s’il n’est pas aussi facile à constater qu’ailleurs, c’est que dans cette sphère supérieure de l’activité humaine les forces et leurs effets ne se mesurent pas de la même manière que dans la mécanique ou la dynamique soumise au calcul.

Cette distinction éclaire et domine toute la question. M. Buckle pourrait avoir raison pour certains élémens de la morale, qui en effet paraissent plus ou moins stationnaires ou identiques dans toutes les générations, sans avoir raison pour la morale tout entière. Prenons pour exemple la vertu. Y a-t-il plus de vertu, dans le sens rigoureux du mot, à mesure que le progrès social s’accomplit ? La moyenne du bien et du mal moral varie-t-elle sensiblement dans le cours des générations, et n’est-on pas amené à conclure avec Chateaubriand, au premier coup d’œil jeté sur le monde, « que le vice et la vertu paraissent une somme donnée qui n’augmente ni ne diminue ? » D’après la règle que nous avons posée, il paraîtrait qu’il doit en être ainsi. La vertu en effet est bien une de ces manifestations de l’activité humaine où l’individu a plus de part que l’espèce ou la race : elle a sa mesure tout intérieure ; elle est l’œuvre toute personnelle et comme le fruit d’une bonne conscience, et l’on ne voit pas trop au premier abord quel rapport le progrès social pourrait avoir avec elle. Le perfectionnement des sociétés apporte, il est vrai, plus de facilités extérieures pour bien faire, et surtout plus d’empêchemens pour faire le mal, soit par la contrainte physique des lois, soit par la contrainte morale des opinions et des coutumes ; mais tout cela ne touche pas à la sphère de la vertu, qui est plus intime et plus profonde. Seule, la bonne volonté, l’intention fait le mérite. La pureté et l’énergie de la volonté, voilà l’unique mesure de la vertu. La tâche de la vertu est essentiellement individuelle ; à chacun de l’accomplir tout entière pour son propre compte et par ses seules forces. L’homme vertueux produit seul son œuvre, il l’emporte tout entière avec lui dans la tombe. Ces facilités extérieures de mieux faire qu’apporte le progrès de la civilisation n’enlèvent rien à cette égalité permanente de la vertu. Le mérite diminue à proportion même de ces facilités, et à chaque génération le niveau croissant d’un côté, décroissant de l’autre, la somme de la bonne volonté reste égale.

M. Bouillier développe avec une singulière insistance, et non sans profondeur, la convenance providentielle de cette égalité dans les conditions du mérite et du démérite au regard de toutes les générations et de tous les individus. — Irons-nous aussi loin que lui ? irons-nous jusqu’à dire que dans l’ordre de la vertu tout progrès est impossible, sous peine de choquer l’idée de la justice distributive au regard de la suite des générations humaines, sous peine d’arriver en dernière conséquence à décerner l’excellence morale comme un privilège inique aux générations les dernières venues ? C’est là une crainte vaine, et nous ne redoutons guère l’avènement de nos derniers descendans à ce magnifique privilège, dont nous serions d’ailleurs loin de nous plaindre, quand bien même il ne serait pas la plus irréalisable des chimères ; mais sans pousser les choses à de pareilles conséquences, est-il exact de dire que la moyenne de la vertu reste absolument la même à toutes les époques de l’histoire ?

Nous ne le pensons pas. A supposer que la quantité de vertu reste à peu près identique à travers toutes les générations, la qualité de la vertu peut varier, et cela seul suffirait pour introduire d’une certaine manière le progrès dans ce domaine des consciences dont M. Bouillier l’a peut-être trop rigoureusement exclu. Je prendrai deux exemples pour mieux faire saisir ma pensée. Imagine-t-on qu’un fait aussi extraordinaire que l’avènement du christianisme et le spectacle qu’il a donné au monde pendant les premiers siècles n’aient pas pu élever d’une manière sensible le niveau de la vertu individuelle ? J’accorde volontiers à Montesquieu que, « pour juger les hommes, il faut leur passer les préjugés de leur temps. » Je reconnais qu’il y aurait une souveraine injustice à soumettre à la même mesure les anciens et les modernes, comme il serait inique de le faire pour les barbares et les civilisés. On ne doit pas juger les hommes d’après ce qu’il n’a pas dépendu d’eux de connaître et de faire, et enfin l’unique mesure de ce que vaut un homme au point de vue moral absolu est dans l’intention plus ou moins pure, dans le degré plus ou moins grand de l’effort et de la difficulté vaincue. Tout cela étant accordé, je reviens aux termes précis de la question : peut-on croire que le spectacle de tant de morts héroïques et de vies plus héroïques encore, de tant d’âmes chastes, pures, détachées de tout égoïsme et de toute convoitise, n’ait pas donné une impulsion bien profonde et bien vive au cœur de l’humanité, à la conscience morale, à sa fécondité pour produire de belles et bonnes actions ? Et si trop souvent, dans le désordre des guerres et des invasions, au milieu de la violence des temps et des mœurs, cet idéal de la vertu nouvelle a disparu ou s’est voilé dans la tempête, n’a-t-il pas chaque fois reparu, plus brillant et plus pur, non-seulement attirant à lui un plus grand nombre de consciences, mais les rendant plus belles, les élevant plus haut ? Proposer à l’humanité un nouvel idéal d’héroïsme religieux, de pureté, de dévoûment au devoir, créer de nouvelles formes, des formes supérieures de vertu, n’est-ce pas introduire un progrès même dans cette sphère réservée des consciences ?

Laissons, si l’on veut, cet exemple emprunté à l’histoire religieuse. Prenons-en un autre dans l’histoire purement laïque et séculière de l’humanité, Est-il vrai de dire d’une manière si rigoureuse que les lumières ne changent et n’ajoutent absolument rien à la vertu, et que, pour être plus éclairée, une action n’en vaut pas mieux pour cela ? Je sais bien que par là on veut réserver pour tous le droit égal à la vertu, le garantir aux générations les plus déshéritées de l’histoire, aux peuplades les moins favorisées dans la vie sauvage, ou même au sein de notre société aux individus les moins éclairés, les plus ignorans et les plus misérables. On veut assurer, au moins dans cette sphère des faits humains, quelque chose qui échappe à l’action du progrès social, pour laisser l’accès libre à ceux même que le malheur de leur destinée soustrait à cette influence. On veut faire ce que je pourrais appeler la part du pauvre dans le monde moral. J’approuve le sentiment, je n’accepte pas la conséquence. La vertu n’est pas seulement un instinct, elle est même d’autant plus la vertu qu’elle est moins un instinct, — ce qui revient à dire qu’elle est d’autant plus la vertu qu’elle est plus éclairée, qu’elle connaît mieux son but et ses forces. Savoir où elle doit tendre, comment elle doit s’employer, de quelles ressources elle dispose, tout cela ne change-t-il rien à la qualité de la vertu ? Or incontestablement tout cela est le produit de la science humaine, de plus en plus précise, délicate, approfondie, c’est-à-dire l’œuvre de la civilisation. Sans doute, même au plus bas degré de l’histoire ou dans les régions les plus ténébreuses de la société, le fonds de la nature humaine persiste, et de ce fonds il peut s’élever, il s’élève des élans d’héroïsme, de désintéressement, des traits admirables de dévoûment ou même tout simplement d’obéissance résignée au devoir de chaque jour et à la loi dure de la vie ; mais enfin prétendrez-vous que la lumière, en pénétrant dans ces magnifiques instincts ou dans ces belles inspirations, n’y changera pas quelque chose ? Elle n’y apportera pas plus de mérite, si vous voulez ; elle y apportera plus de vérité connue, plus de beauté morale, une beauté moins instinctive, plus raisonnée et plus voulue. Et n’est-ce pas là un progrès ?

Même dans ce domaine tout intérieur de la conscience, nous ne pouvons être complètement d’accord avec M. Bouillier, ni faire à Thomas Buckle cette importante concession, que la vertu ne comporte aucun progrès. Que ce progrès échappe à toute détermination rigoureuse, que la mesure en soit trop souvent une affaire d’appréciation variant selon les préférences historiques de chacun, affaire d’opinion plutôt que de science exacte, on est bien obligé d’en convenir ; mais qu’il n’y ait aucun changement apporté par les grands événemens de la religion ou de la science dans le domaine de la bonne volonté, qu’il n’y ait là progrès d’aucune sorte, c’est ce qui ne nous paraît pas démontré ; même là selon nous, il reste une part de progrès possible, j’ajoute de progrès réalisé.

Si la thèse de M. Buckle se trouve au moins incertaine et sujette à controverse quand il s’agit de vertu, à plus forte raison se trouvera-t-elle en défaut, s’il s’agit de la moralité extérieure de nos actes. Ici le doute n’est plus permis, et je m’étonne que M. Buckle, qui a tant insisté sur les lois générales que lui fournit la statistique de la criminalité pour déclarer qu’il n’y a pas de libre arbitre, n’ait pas insisté davantage sur cette loi de décroissance des crimes qui prouve bien l’existence d’un certain progrès moral. On dira, je le sais, on a dit, que ce n’est pas la moralité dans sa pure et délicate essence, que ce n’en est qu’une partie et la plus grossière. Ce que l’on estime de cette manière, c’est uniquement le nombre des actions légalement mauvaises, c’est-à-dire contraires à la loi pénale, frappées par elle, intimidées par elle ; d’ailleurs ces statistiques n’ont pas la prétention de déterminer l’état des consciences, elles regardent seulement le dehors des actions. M. Buckle ajoutera que c’est là non pas un progrès de moralité, mais d’intelligence, que c’est une conquête de la science, non de la bonne volonté, que l’effet des lumières (ce qu’il appelle les lois mentales) est de nous rendre moins criminels, sinon plus vertueux. Soit, j’admettrai cela volontiers ; cette raison est vraie, bien qu’elle ne soit qu’une partie de la vérité ; mais que ce soit le progrès intellectuel qui diminue la criminalité, ou l’organisation perfectionnée de la justice qui diminue pour les criminels les chances d’impunité et restreigne d’autant les tentations de mal faire, encore est-il qu’il se produit par là un changement sensible dans la moralité publique. Quelle qu’en soit la raison, il y a là un élément de variation et de progrès qui réagit à son tour sur les mœurs en supprimant une partie des mauvais exemples et des contagions scélérates, et qui, effet lui-même de causes multiples, devient cause à son tour en produisant un perfectionnement dans les habitudes et les sentimens d’un peuple. Comme nous devons rester dans les lois les plus générales de l’évolution sociale et pour ainsi dire sur les hauteurs du sujet, nous ne tiendrons pas compte des causes perturbatrices de cette évolution normale, de la propagande des doctrines qui viennent affaiblir le sentiment et l’idée de la responsabilité dans la conscience populaire, ou encore du prosélytisme de sectes antisociales qui préparent de temps en temps des explosions de barbarie au milieu du progrès normal des sociétés civilisées. Ces grands cataclysmes de l’ordre moral peuvent arrêter l’histoire, ils ne la détruisent pas ; ils en suspendent les lois sans y contredire.

Parlerons-nous enfin de la morale sociale proprement dite et de la morale scientifique, que M. Buckle réduit à l’état stationnaire depuis plusieurs milliers d’années ? Est-il exact, comme il le prétend, que les vérités morales aient été fixées une fois pour toutes, le devrais dire immobilisées, qu’elles soient acquises de temps immémorial au genre humain et fassent partie de la conscience d’une société, partout où il y en a une, enfin que l’histoire de ces vieux préceptes ne soit que le morne et stérile tableau de leur immobilité à travers les générations successives et les races variées ? On s’étonne de rencontrer dans un penseur tel que M. Buckle une thèse aussi superficielle et aussi fausse.

Si peu qu’on étudie l’histoire de l’esprit humain, ce qui frappe le regard le moins pénétrant, ce n’est pas l’unité et la fixité des doctrines morales, c’est leur étrange et insaisissable, variété, leur dispersion, souvent même leur contradiction apparente sur les divers points de l’espace et du temps, en tout cas leur évolution continue. Argument par excellence des positivistes, dont M. Buckle oublie ici les leçons. Il aurait fallu que M. Mackintosh, sur lequel il s’appuie, eût établi d’une manière péremptoire, ce qu’il ne fait qu’affirmer, impossibilité du progrès de la morale dans le passé et dans l’avenir, l’absence de toute découverte dans la science des devoirs, l’identité de la morale dans le Pentateuque, dans les lois de Manou, dans le paganisme tout entier, dans l’Évangile, enfin la simplicité élémentaire de ces préceptes aussi accessibles, aussi ouverts, nous dit-il, à l’esprit du dernier barbare qu’à celui du philosophe le plus éclairé. Ce sont là des assertions énormes, hors de toute science sérieuse. Les esprits les moins favorables au christianisme, ceux qui s’efforcent de démontrer qu’il a eu en morale moins d’originalité inventive et de fécondité nouvelle qu’on ne lui en attribue, ceux-là mêmes qui recherchent dans les philosophes antiques les pressentimens éclatans des lois d’amour et de charité que promulguera la religion nouvelle, reconnaissent que le christianisme a donné à ces grands sentimens une vertu d’expansion, une force de propagande et un accent qui ont changé en partie la conscience du genre humain. Quant à l’identité de ces lois morales dans l’esprit de Kant ou dans celui du dernier sauvage, renvoyons une pareille fantaisie à M. Lubbock, l’homme qui connaît le mieux les sauvages, et demandons-lui ce qu’il pense d’une thèse en contradiction manifeste avec celle qu’il a établie en vingt années de travaux.

Est-ce donc la même chose de poser un précepte moral d’une manière générale et abstraite ou d’en déduire tout ce qu’il contient ? Quand même Caton aurait défini la justice aussi bien que Kant, cela suffit-il pour dire qu’il l’a comprise de la même manière et dans toute son étendue ? Quand même on trouverait dans Sénèque le conseil de traiter humainement les esclaves, cela signifie-t-il qu’il comprit à la façon d’un Channing le devoir d’aimer ces malheureux et de les affranchir ? Les préceptes moraux sont d’une fécondité incalculable. Ils résument sous une forme brève des trésors de justice et d’humanité que n’a pas toujours calculés celui qui les déposa pour la première fois dans l’âme humaine. On répète vainement qu’il n’y a jamais une vérité morale absolument neuve. Quand même cela serait, ce qui n’est pas, chacune d’elles, interprétée, commentée par les hommes et par les événemens, peut produire tout un monde de conséquences inattendues. N’est-ce donc pas de la morale en un sens que toutes ces conquêtes successives du droit sur la force qui constituent l’évolution des peuples dans la justice et dans la paix sociale ? On a conçu le droit de très bonne heure dans le monde ; mais combien a-t-il fallu de siècles pour en révéler les applications ? L’esclavage était implicitement condamné par le christianisme, qui, en créant l’égalité morale et religieuse des hommes, en déclarant qu’une âme en vaut une autre devant Dieu, avait posé le principe ; combien de temps cependant a-t-il fallu pour que la dernière conséquence passât dans les faits ! Or chaque application, chaque conséquence nouvelle d’un principe moral, est une véritable découverte. C’est le droit qui a triomphé de la force dans la reconnaissance officielle de l’égalité devant la loi, dans la répudiation des privilèges, dans la proclamation de la liberté des consciences et des cultes, dans les transformations sociales qui mirent fin à l’exploitation des populations par les seigneurs, par le clergé, par le roi, aux guerres privées, permanentes, aux combats en champ-clos, aux procédures secrètes, aux pénalités arbitraires, à la question, à la torture, aux supplices, tout cela remplacé par des instructions régulières et des pénalités mesurées [9]. C’est le droit de mieux en mieux reconnu et constaté qui assure à chaque citoyen la liberté de sa conscience, celle de son commerce, de son industrie, de son travail. Voilà les grands principes successivement élaborés par les siècles, consacrés par la raison générale, fixés comme les élémens nécessaires du progrès social. Certes tout n’est pas fini. Bien des dangers nouveaux surgissent à l’horizon. Le droit est menacé aujourd’hui, non pas tant par des tyrannies individuelles que par celle du nombre anonyme et irresponsable. Il n’en est pas moins vrai que la voie est désormais tracée, le but fixé. L’humanité peut bien être entravée dans sa marche, mais elle sait maintenant où elle doit tendre, et quelque trouble que puissent causer dans le monde des passions détestables, quelque obscurité qui nous menace, nous n’avons plus à craindre une nuit éternelle. M. Buckle nous dira que tout cela est l’œuvre de la science toute seule. C’est une erreur. La science n’a été ici qu’une ouvrière intelligente au service d’une maîtresse plus grande qu’elle, la conscience. N’est-il pas visible qu’il se fait dans la suite des siècles une éducation de la raison générale sous l’influence des sentimens moraux de plus en plus épurés et délicats, celui de la dignité humaine, de la liberté responsable, du droit des faibles devant la force ? Il s’est formé parmi les peuples civilisés, à travers et en dépit d’étranges retours à la férocité primitive, un accord de jour en jour plus étendu sur les principales questions d’équité et d’humanité. Théoriquement au moins, les nations les plus civilisées s’entendent et se comprennent sur ces questions. Qu’est-ce donc que tout cela sinon la conscience humaine en progrès ? C’est elle qui s’est exprimée dans les œuvres des jurisconsultes, dans les plus grandes voix religieuses, dans quelques beaux écrits de réformateurs et de philosophes, et qui a préparé ces prodigieuses transformations du monde. Or, bien qu’en puisse dire M. Buckle, la conception grandissante et affermie du droit n’est pas une pure découverte de l’intelligence, un théorème dont le géomètre d’une justice abstraite déduirait froidement les corollaires. Ici, pour découvrir les applications et les faire passer dans les faits, il faut plus et mieux qu’une perception d’identité ou d’égalité entre deux termes ou même d’un rapport d’utilité entre les hommes ; il a fallu un vif amour de l’humanité, un sentiment sincère de ce qu’elle vaut et de ce qu’on lui doit. La raison n’aurait pas suffi à cette tâche : il s’y est joint cette grande chose, vrai principe de tout progrès social, le respect de l’homme reconnu par l’homme son égal devant Dieu.


IV

Nous avons touché les dernières limites du progrès. Au-delà il n’est plus perceptible, ou du moins, si on le rencontre encore dans quelqu’une des sphères réservées de l’activité humaine, ce n’est pas sur la valeur ou la qualité des œuvres de l’homme qu’il agît, c’est uniquement sur les conditions extérieures de ces œuvres. Nous voulons parler de l’art, en prenant ce mot dans sa plus large extension, en y comprenant toutes les manifestations de l’activité humaine qui ne sont ni la science, ni l’industrie, ni la morale, c’est-à-dire toutes les formes de la création idéale, de la production dans la beauté, comme parle Platon, τόχος έν τω χαλω Ici l’élément personnel prévaut sur tous les autres ; rien ne le remplace ; tout au plus les facilités qu’on lui fournit pour se produire peuvent le stimuler à l’action, mais sans pouvoir faire autre chose qu’alléger son effort. C’est quelque chose assurément ; mais ce quelque chose sans l’inspiration n’est rien, et l’inspiration peut se passer de presque tout le reste.

Il ne faut pourtant rien exagérer ; on doit tenir compte, dans tout art, d’un certain nombre de données premières, absolument indispensables ; c’est un minimum de conditions dont le génie même ne dispense pas le poète ou l’artiste. Macaulay a dit avec raison qu’Homère réduit au langage d’une tribu sauvage, n’aurait pu se manifester à nous, et que Phidias n’aurait pas fait sa Minerve avec un tronc d’arbre et une arête de poisson. « L’objet de l’art, disait Joubert, est d’unir la matière aux formes, qui sont ce que la nature a de plus vrai, de plus beau et de plus pur. » Il y a donc un élément matériel dans tout art ; mais cet élément se spiritualise de plus en plus selon que l’on s’élève dans l’échelle des arts. « Que fait le poète ? Il purge et vide les formes de matière. » Pourtant il reste encore même dans la plus haute poésie une dernière goutte de matière, le son. Il faut que le poète s’efforce de faire briller la pensée à travers le son spiritualise. « Plus une pensée est semblable à une âme et plus une parole est semblable à une pensée, plus tout cela est beau. »

Aucun art, même le plus intellectuel, ne peut s’affranchir de ces données que lui fournit la matière. Par là on peut dire qu’il dépend dans une certaine mesure du progrès qui s’opère, non dans l’art lui-même, mais dans les facilités qui lui sont offertes pour dompter la matière et lui imposer les formes de son idée. C’est là que le perfectionnement est possible, c’est-à-dire dans telle science spéciale qui apporte son contingent au peintre ou au sculpteur, dans la partie technique des procédés, qui se perfectionnent, dans les instrumens, qui deviennent de plus en plus délicats et sûrs. Toutefois la part même de ce progrès n’est pas indéfinie. Quand une certaine mesure a été atteinte, les progrès ultérieurs de la science ou les inventions nouvelles dans les procédés n’intéressent presque plus l’art. La peinture a gagné évidemment quelque chose au progrès de la géométrie, qui lui a donné la perspective, de l’anatomie, qui lui a donné une science plus exacte du corps humain, de l’industrie, qui lui a donné le moyen de mieux fixer les couleurs avec l’huile. On ne voit pas trop ce qu’elle pourrait gagner à d’autres progrès des sciences. C’est à l’artiste de se perfectionner lui-même pour le reste ; on peut même dire pour certains arts que, dès qu’ils ont à leur service les élémens suffisans, ce qu’on pourrait appeler le strict nécessaire, c’est assez ; plus, ce serait trop. Il y aurait à craindre au-delà une facilité mécanique et pour ainsi dire une souplesse des instrumens, une docilité matérielle des procédés, qui pourraient égarer l’inspiration. C’est encore une pensée très fine de Joubert que la perfection d’un idiome n’est pas nécessairement favorable à la force ou à la beauté du style. Lorsque les langues sont formées, la facilité même de s’exprimer nuit à l’esprit, parce qu’aucun obstacle ne l’arrête, ne le contient, ne le rend circonspect, et ne le force à choisir entre ses pensées. Dans les langues encore nouvelles, il est contraint de faire ce choix par le retardement que lui impose la nécessité de chercher dans son esprit pour trouver les mots dont il a besoin. « On enrichit les langues en les fouillant. Il faut les traiter comme les champs : pour les rendre fécondes, quand elles ne sont plus nouvelles, il faut les remuer à de grandes profondeurs. »

En tout art, il pourrait bien en être de même. Il y a un premier perfectionnement dans les instrumens et les procédés que l’on doit obtenir pour affranchir l’inspiration ; il y en a dans les méthodes qui s’enseignent : il ne faut pas aller au-delà sous peine de supprimer l’effort qui excite l’inspiration et la soutient. Parmi ces données nécessaires de l’art, on ne saurait omettre les données historiques de la race, du milieu, et surtout celles de l’école, mais comme conditions, non comme principes. Il est trop clair qu’il faut faire la part, dans le développement extraordinaire et l’éclosion de l’art à certaines époques, comme de la peinture en Italie au XVe siècle, à une certaine préparation générale, à l’aptitude d’un peuple ou au moins d’une élite, enfin à une certaine élaboration de l’idéal dans les écoles. Un Raphaël ne peut paraître tout d’un coup comme un phénomène de génération spontanée au milieu de la barbarie : un Michel-Ange est invraisemblable chez les Lapons ; mais, ces conditions étant posées, qui expliquera pourquoi de longs siècles de haute culture intellectuelle sont stériles, quand d’autres périodes semblent avoir la magnifique prérogative de produire des chefs-d’œuvre ? Dans le même milieu, dans la même race, dans la même école, il n’y a pas production continue d’œuvres d’art. L’inspiration procède par jets spontanés : elle s’épuise bientôt là où elle a brillé de tout son éclat, et se déplace sans cesse. La marche de l’art est une ligne montante et descendante perpétuellement brisée. Les géomètres de l’histoire qui ont voulu soumettre au compas ces capricieuses évolutions n’ont abouti qu’à des résultats de fantaisie.

La loi du progrès n’atteint, on le voit, que les données matérielles et scientifiques, les instrumens et les méthodes, cette partie extérieure de l’art qui peut s’enseigner et se transmettre ; elle laisse en dehors l’art lui-même dans sa pure et libre essence, dans ses conditions intérieures, qui sont la sincérité de l’émotion et l’invention. Or il n’y a ni recette empirique ni formule savante qui contienne ce grand secret, qui puisse l’expliquer et le transmettre à d’autres. Dans la sphère de l’art, passé un certain degré nécessaire, plus de science ne fera pas plus d’invention, plus de lumière ne fera pas plus de génie. Le moindre élève du Conservatoire sait mieux orchestrer un opéra que ne l’eut fait Haendel ou Pergolèse. Qu’importe ? Cela donne-t-il la seule chose qui compte, l’idée ? Les moyens de l’art font des progrès, le génie de l’art n’en fait pas. Pourquoi cela ? se demande l’écrivain célèbre qui a introduit ici avec éclat, bien que sous une forme épisodique, cette grande question [10]. C’est que tandis que la science est le résultat du calcul et de l’expérience, qui multiplient sans fin leurs sommes, l’art est le résultat du sentiment et de l’imagination, qui ne s’accumulent pas et ne se transmettent pas ; en ce sens, il est quelque chose d’absolu, de non perfectible par conséquent. « En tous lieux, en tout temps où les données premières ne font pas défaut, l’art a pu atteindre sa perfection intrinsèque, et n’est-ce pas pour l’artiste une magnifique grandeur que d’appartenir à cette race où chacun fait sa noblesse soi-même, sans espoir de dépasser ses aïeux, mais avec la certitude de n’être pas dépassé par ses descendans ? » — A cette hauteur de vues, comme la trop fameuse querelle des anciens et des modernes paraît insignifiante, médiocre, mal engagée ! On voudrait supposer quel effet eût produit au milieu des subtilités laborieuses de Lamotte ou de Terrasson une sentence énoncée dans ces termes, où resplendit la raison : « Tous sont égaux dans la région où la grandeur existe. Dante ne détrône pas Eschyle, ni Corneille Shakspeare ; Molière n’anéantit pas Aristophane ; Beethoven ne fait aucun tort à Mozart. L’Idéal est l’idéal dans tous les milieux, dans toutes les langues. Là où il n’y eut pas d’idéal, il n’y eut pas de grandeur réelle. Là où l’idéal trouva l’expression digne de lui, il n’y eut pas d’hiérarchie pour ce poète : il entra dans le cercle des égaux. Quiconque aura une grande somme de facultés équivalentes, quelque différentes qu’elles soient, peut y entrer à son tour… Par l’aile de la pensée, par l’instrument, quel qu’il soit, littérature ou musique, sculpture ou peinture, l’action de s’élever, c’est l’art, et quiconque s’élève réellement fait tout ce que l’homme peut faire à lui seul. »

Cette puissance de l’art est l’éclatant témoignage de la virtualité humaine, mais en même temps (et c’est là le prodige) ce qui révèle l’espèce à son plus haut degré se manifeste dans une personnalité, celle du poète et de l’artiste, en un sens la plus inaccessible et la plus incommunicable des personnalités humaines. « L’artiste seul, le poète, peuvent dire moi, le savant doit dire nous. » Ce qui est au savant est aux autres, il donne tout ce qu’il a. Le poète garde tout pour lui seul, il ne peut rien communiquer de sa force ; mais aussi on n’y peut rien ajouter, tandis que toutes les générations antérieures ont travaillé pour augmenter celle du savant, « Isaïe, Eschyle, Homère, Dante, Shakspeare, sont de grands solitaires dont nous relevons tous, mais qui ne relèvent de personne. Ils sont nos souverains ; les savans sont nos frères. Ceux-ci peuvent nous rendre savans comme eux-mêmes, il ne s’agit que de les étudier ; vous étudierez en vain les grands artistes, vous pourrez les copier, vous ne leur prendrez rien pour cela. » Oui, cela est vrai d’une éternelle vérité : le savant, c’est l’initiateur ; l’artiste, c’est l’initiative. Le savant représente l’humanité au point où l’humanité peut s’élever sur ses traces ; l’artiste la représente à un point où lui seul a pu s’élever : il est l’individu humain à sa plus haute puissance.

Voilà l’élément inaccessible de l’art, et, en généralisant notre pensée, du génie, — car le génie, même appliqué à la science, suppose une force d’invention et un élan personnel par où il ressemble à l’art. Aussi, quelque goût que l’on ait pour les raisons d’ordre positif, doit-on reconnaître que jusqu’à l’heure présente ces hautes parties de l’humanité ont défié les explications de ce genre, et tout fait supposer qu’elles les défieront éternellement. Les uns ont pensé trouver le secret du génie dans le développement plus ou moins parfait des circonvolutions cérébrales, ou même dans un état morbide résultant d’une lésion, comme la folie. D’autres ont tenté de l’expliquer par l’accumulation de force et de lumières dans une race privilégiée, par une conjonction propice de l’évolution organique, du milieu intellectuel, du moment historique. Les derniers venus, comme M. Galton en Angleterre, M. Ribot en France [11], ont prétendu faire cette belle conquête au profit de l’hérédité en serrant la question du génie de plus près que leurs devanciers. Au fond de toutes ces théories s’agite obscurément la question du progrès dans l’art. En effet, du jour où l’on mettrait la main sur la loi certaine de ces grands phénomènes, sur l’antécédent physiologique qui les détermine, la science, en tenant la cause, deviendrait maîtresse des effets. Le génie ne serait plus qu’une affaire de combinaison bien préparée, d’accumulation d’élémens, une œuvre de chimie mentale, le progrès dans l’art un fait curieux de laboratoire physiologique, un cas particulier de sélection artificielle. Pure chimère ! les savans peuvent avoir comme les poètes leurs songes éveillés ; eux aussi parfois rêvent d’atteindre l’inaccessible.

Non, le génie n’est pas une résultante, à moins que vous ne mettiez dans la somme des principes composans une force centrale et dominante, quelque ressort intérieur, un élément de spontanéité, un primum movens, tout à fait distinct du tempérament, du milieu, de l’évolution ou de l’hérédité, quelque chose enfin qui échappe à vos formules et qui les dépasse infiniment. Le génie, comme l’héroïsme, restera une des formes les plus éclatantes de la personnalité, les plus indépendantes de l’espèce. A l’origine de ces grandes manifestations de l’homme, l’art, l’originalité inventive, il y a une donnée initiale dont le scalpel ni le compas ne peuvent mesurer la grandeur. C’est le vol de l’aigle, ce sont ses ailes et sa force, contenus dans un germe semblable à tant d’autres, avec un élément de plus que nous ne saisissons pas et qui fait l’aigle. Le génie n’est pas une résultante de la race, il n’est pas non plus l’expression d’une époque : il la domine et la devance ; même dans la science, où la préparation et la part du travail antérieur sont considérables, il y a l’éclair qui vient on ne sait d’où, mais de plus haut assurément que cet amas de matériaux accumulés. Cet éclair qui illuminait l’âme guerrière de Condé sur le champ de bataille, il est de la même essence que celui qui tombe sur les calculs du grand géomètre au fond de son cabinet d’étude ou sur les expériences du physicien dans son laboratoire, et qui, en illuminant tout en eux et autour d’eux, leur découvre des horizons inaperçus. Cet éclair, c’est une idée d’une fécondité infinie, implicitement contenue dans une foule d’autres, qui jaillit tout d’un coup, comme d’un foyer intérieur frappé par le choc d’une intuition plus directe et plus forte. Voir plus haut ou plus profond, voir plus loin et plus juste, voilà bien l’inspiration dans la science, comme dans la poésie et dans l’art ; mais qui ne sent en même temps que ces grandes originalités ne doivent pas laisser d’héritiers, que cette vertu inventive passe sur la terre sans dire son secret, sans même le savoir, que tous ces dons merveilleux et incommunicables augmentent le patrimoine des générations sans rien ajouter à leurs organes ni à leurs forces ? Les résultats du génie et de l’art s’accumulent et se transmettent ; mais l’art et le génie eux-mêmes naissent et meurent dans leur superbe solitude, sans passer dans le sang des familles ou des races, sans rien changer aux facultés de l’espèce.


V

S’il est un fait historiquement démontré, c’est celui-là L’inspiration ne se développe nulle part, en aucun temps, en aucun lieu, en raison des autres élémens du progrès ; elle reste indépendante du développement général de l’espèce, et l’on pourrait trouver des exemples d’une indépendance qui va jusqu’à une sorte de contradiction. S’il est vrai que certaines sociétés, comme la démocratie américaine expriment le dernier terme du progrès social, l’égalité de tous devant la loi, devant l’opinion, devant les mœurs, la culture intellectuelle et scientifique la plus étendue, la participation de tous à la création et au contrôle des pouvoirs publics, il a semblé en même temps à plusieurs témoins, très éclairés et très sympathiques d’ailleurs, qu’il s’y produisait des phénomènes inquiétans, la décroissance de la haute culture en raison même de la diffusion des lumières, l’absence complète de production esthétique, la diminution sensible de la grande originalité, la tendance manifeste à un certain niveau de médiocrité collective. M. de Tocqueville a écrit un chapitre bien curieux sous ce titre : « pourquoi un Pascal est impossible dans une démocratie. » On pourrait en écrire un autre sur ce sujet : « pourquoi le grand art baisse-t-il dans nos sociétés modernes à mesure que la science s’étend, que le bien-être se généralise, que l’égalité civile et politique pénètre de plus en plus dans les institutions et dans les mœurs ? » N’y a-t-il pas quelque loi qui règle ou explique ces coïncidences ? Ne serait-ce pas que les sociétés modernes, pressées de produire parce qu’elles sont pressées de vivre, sont portées d’instinct à préférer l’utile au beau, à sacrifier la perfection à l’abondance de la production ? Il semble bien que le bon marché dans l’art et dans l’industrie soit la loi démocratique par excellence, à laquelle tout se subordonne. Faire vite et beaucoup l’emporte sur le souci de faire bien. Une activité fiévreuse est l’instrument de cette production à outrance. La quantité illimitée des bénéfices faciles en est le stimulant. En même temps et sous le coup des mêmes influences se perdent ou se troublent les parties exquises et délicates du sentiment et de l’intelligence esthétique ; le goût s’émousse ; l’invention se répète et s’affaiblit ; l’art baisse et confine de plus en plus à l’industrie. La science théorique elle-même, la science désintéressée, la culture abstraite de l’esprit à la recherche des lois de la nature, tout cela est abandonné pour les applications immédiates et positives. Le nombre de ceux qui savent s’étend chaque jour ; la qualité des savans baisse. Serait-ce donc qu’il n’y a qu’une certaine somme d’intelligence inscrite par la nature au budget de chaque groupe humain, et que cette somme, répartie entre tous dans les sociétés démocratiques, ne peut plus se concentrer, se capitaliser, si je puis dire, en quelques cerveaux privilégiés ? On dirait vraiment que l’espèce entre en lutte avec l’individu, et que l’une ne peut s’élever sans que les hautes personnalités décroissent. L’idéal du progrès serait l’ascension simultanée de l’espèce et de l’individu, de l’espèce dans le bien-être, dans la science, dans la justice, de l’individu dans l’inspiration et dans l’art : idéal, sans doute, si ce n’est pas une chimère !

Le progrès social expire là où commencent les plus hautes manifestations de la personne humaine, les élans de l’héroïsme, les inspirations fécondes, le génie, l’art. Voilà qui semble acquis à une théorie expérimentale, ne se payant pas d’illusions ou de mots ; mais cette question en amène une autre : dans cette sphère, où la loi du progrès opère régulièrement, où chacun de ses effets peut être constaté, son action est-elle indéfinie ? Le perfectionnement de l’espèce humaine est-il illimité dans ses facultés susceptibles de progrès ?

Il semble bien qu’il n’y ait pas de terme assignable pour l’application des forces mentales aux forces physiques et l’accroissement régulier des sciences positives, sauf le terme qu’y peuvent mettre les catastrophes invraisemblables de l’histoire future ou les cataclysmes possibles du globe que nous habitons ; l’expérience du passé justifie les plus hardies espérances pour l’avenir. En réalité, nous ne sommes qu’au seuil de la civilisation industrielle. Loin de montrer par quelque symptôme qu’elle est arrivée à sa fin, la tendance au progrès semble depuis un demi-siècle s’être révélée par un redoublement d’audace et une accélération de vitesse [12]. Nous sommes loin d’avoir épuisé soit les facultés scientifiques de l’homme, soit les facultés dynamiques de la nature. La grande pensée de Newton reste toujours vraie : « nous n’avons été jusqu’ici que comme des enfans jouant sur le rivage de la mer et ramassant çà et là un caillou plus lisse ou un coquillage plus joli que les autres, tandis que le grand océan de la vérité s’étend mystérieux devant nous. » Le domaine des forces physiques qui agissent ou qui dorment au sein de la nature est un autre océan qui n’est pas même mesuré pour nous. C’est l’œuvre et la tâche du savant de le conquérir et de le dompter. — On a calculé qu’en l’année 1860 toutes les machines travaillant dans la Grande-Bretagne au profit de l’industrie représentaient une somme d’activité égale à celle de 1 milliard 200 millions d’hommes valides. C’est beaucoup plus que la force collective de l’humanité tout entière. Que sera-ce quand toutes les nations civilisées travailleront dans les mêmes proportions, que sera-ce surtout quand ces proportions de travail seront changées par la découverte de nouveaux agens ou la multiplication des forces déjà connues ? Sommes-nous même assez avancés aujourd’hui pour nous faire une idée de ce que sera la surface de la terre quand l’homme l’aura pour ainsi dire recréée à son gré, quand il aura, comme on l’a dit, transformé la planète qu’il habite en un immense organisme travaillant sans relâche pour son compte, par ses vents, ses courans, sa vapeur d’eau, son fluide électrique ?

La raison se confond, l’imagination se trouble dans ces splendeurs de l’avenir dévoilé ; mais enfin, quoi qu’on fasse, ce prodigieux développement des forces physiques humanisées à notre service, cette science illimitée créatrice d’un bien-être illimité, tout cela changera-t-il les conditions de la vie humaine dans l’ordre moral ? Nous ne le pensons pas. On assure que nos plaisirs s’accroîtront dans une proportion indéterminée et que nos souffrances diminueront. La faculté de souffrir, nous dit-on, en tant qu’elle peut servir d’avertissement, gardera toute sa force, mais la nécessité de souffrir diminuera infiniment. Enfin, par une meilleure coordination de nos actions, nous arriverons à une vie plus complète. Acceptons-en l’augure, sinon pour nous, du moins pour nos descendans ; mais un doute m’assiège : tous ces plaisirs accrus, ces occasions de jouir multipliées, ces occasions de souffrir devenues plus rares, cette intensité croissante de la sensation, tout cela fera-t-il plus de bonheur ? Qui peut le savoir ou le deviner dans les conditions nouvelles que créera cette transformation de notre vie ? M. de Tocqueville écrivait un jour à l’un de ses amis que, s’il était chargé de classer les misères humaines, il le ferait dans cet ordre : les maladies, la mort, le doute. Lequel de ces élémens disparaîtra dans la vita nuova rêvée par nos poètes de la science, par les utopistes de la toute-puissance de l’homme ? Est-ce le doute ? Mais les vérités positives ont-elles jamais dissipé les ténèbres de l’au-delà ? La tendance de nos savans semble être de les redoubler, de les épaissir, en déclarant que notre faculté de connaître expire aux frontières du monde visible, et que le progrès consiste à savoir ignorer scientifiquement. On nous conduit aux bords de l’immensité pour nous donner le vertige des abîmes et l’on nous ramène brusquement en arrière. — Est-ce la maladie qui cédera devant les précautions de l’hygiène future ou les inventions de la médecine ? Mais quand on découvrirait tous les jours des palliatifs de la souffrance mille fois plus actifs que le chloroforme ou des agens infaillibles contre la peste, cela empêchera-t-il l’hérédité physiologique des principes de la douleur, le trouble apporté dans l’organisme par les vices et l’intempérance, l’altération des organes sous le choc de mille causes extérieures, enfin la plus grave et la plus incurable maladie, l’usure de la vie, la mort enfin ? A moins d’étendre au-delà de toute borne l’existence humaine, comme l’a rêvé Condorcet, il faudra bien, même alors, que l’homme meure. Et s’il est si triste de mourir dans la condition actuelle de la vie, si nous disputons avec tant d’acharnement à la mort ce droit misérable et précaire de vivre qui n’est bien souvent que le droit de souffrir, si nous sommes tous comme le bûcheron de La Fontaine, demandant à reprendre notre fardeau dès que la mort veut nous en débarrasser, si lourde que soit cette corvée de jours sans joie, de nuits sans sommeil, de labeurs sans trêve et sans récompense, de deuils sans consolations, que sera-ce donc dans ce paradis terrestre reconquis par l’industrie de l’homme, où tant de bien-être abondera, où nos sensations seront comme multipliées par les occasions de plaisir, où toutes les forces physiques travailleront à notre félicité, où il faudra un jour quitter tout cela, tout ce qu’on a possédé, tout ce qu’on a aimé ? Quelle nécessité plus dure que jamais, quelle loi mille fois plus âpre qu’autrefois ! Quel désespoir de mourir, quand la vie aura été si pleine, si facile, comblée de tant de joies !

Tous ces biens terrestres, cet idéal du globe transfiguré, augmenteront indéfiniment le bien-être de l’homme ; ils n’ajouteront guère à son bonheur, n’ajoutant rien à sa sécurité. L’homme aura tout autant à craindre de la mort. Il aura de même à vivre toujours avec la passion. Or, s’il y a des découvertes possibles pour la souffrance physique, imagine-t-on qu’il y en aura dans les laboratoires de l’avenir pour la souffrance morale ? Toutes ces félicités matérielles, j’en ai peur, ne feront que multiplier les tentations de toute sorte, par là les occasions d’envier et de haïr. Il y aura toujours des misères, même dans ces Édens de l’avenir, parce qu’il y aura encore des vices. Il y aura des haines et des envies farouches, parce qu’il y aura des inégalités de conditions et de fortunes qui survivront par la force des choses aux inégalités artificielles du droit à jamais détruites. La paresse, l’égoïsme, l’imprévoyance, la prodigalité, n’abandonneront pas ce monde. S’imagine-t-on ce dernier miracle de l’industrie, d’élever tous les hommes indistinctement au même degré d’initiative, de capacité, de moralité et de travail ? — Et si les passions persistent entre les hommes d’une même nation, comment espérer qu’elles disparaissent entièrement entre les peuples ? Les peuples sont de l’étoffe dont les hommes sont faits, toujours prêts à l’emploi et à l’abus de la force. Que de fois l’humanité a recommencé ce beau rêve d’une civilisation universelle et pacifique ! Que de fois et combien cruellement ce rêve a été interrompu ! Les États-Unis de l’Europe pour préluder aux États-Unis du monde, l’état juridique commençant pour les nations, que de fois nous avons cru y toucher ! Ce que nous avons vu de nos jours, l’humanité le reverra souvent : des explosions de barbarie au milieu d’une ère de civilisation, de paix, d’industrie ; des guerres atroces succédant brusquement à des hymnes de fraternité universelle ; l’impossibilité non-seulement de garder la paix, mais de garder dans la guerre une certaine mesure d’humanité et de montrer au monde ce que c’est que cette chose, la plus belle après la paix, une victoire civilisée.

L’humanité restera ce qu’elle est au fond malgré tous les perfectionnemens que la science et l’industrie apporteront à la surface du globe qu’elle habite. — Est-ce un motif pour se décourager ? A dieu ne plaise ! L’homme sera toujours l’homme. Ce sera la passion, c’est-à-dire l’amour et la haine ; ce sera la raison avec la misère incurable de ses doutes ; ce sera la liberté avec ses épreuves, ses grandeurs et ses défaillances. — Et pourtant, si nous ne pouvons changer le cœur de l’homme et ses penchans, la pensée de l’homme et ses lois, nous pouvons modifier, dans une certaine mesure et sans tomber dans la chimère, non-seulement le milieu physique, mais le milieu moral où ces élémens vivent et se développent. Par nos exemples, par nos doctrines, il dépend de nous d’élever le niveau des âmes. Bien des fois encore l’œuvre sera menacée par les catastrophes de l’histoire, par les scandales de la force ; bien des fois, on croira que la civilisation morale va périr. Qu’importe ? Renouons d’une main infatigable la trame sacrée, à chaque instant rompue par la violence. Quoi qu’il arrive, travaillons sans relâche à l’expansion, au progrès de cette conscience du genre humain, que nommait déjà Tacite, mais qui ne s’est vraiment reconnue elle-même que dans le monde moderne. Supérieure aux victoires passagères de la violence ou de la ruse, elle s’en venge en les jugeant, proclame à travers l’histoire le droit, même quand il est vaincu ; son triomphe sera de persuader à l’humanité que c’est la force qui a tort, que c’est la justice qui a raison. Voilà le vrai progrès, celui qui ne trompe pas. Pour y travailler, pour cela seul, c’est la peine de vivre.


E. CARO.

  1. Voyez la Revue du 15 octobre.
  2. Bagehot, Lois scientifiques du développement des nations, p. 225.
  3. Wallace, sur l’Origine des races humaines, — Revue anthropologique, mai 1864.
  4. M. Félix Foucou, Théorie du mouvement.
  5. Voyez l’esquisse des conquêtes de l’homme sur la nature dans le discours de M. Dumas, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, à l’Association polytechnique, année 1866.
  6. La Réforme sociale, t, 1er, p. 17. — L’Organisation du travail, p. 345.
  7. Alexis de Tocqueville, Œuvres et correspondances inédites.
  8. Buckle, History of civilisation, vol. I, chapter IV.
  9. Voyez l’éloquent tableau des conquêtes du droit dans le discours de rentrée de M. Renouard, procureur-général à la cour de cassation, novembre 1872.
  10. Voyez les premières pages de la Lettre d’un voyageur dans la Revue du 15 mai 1864.
  11. Galton’s Hereditary genius. — L’Hérédité au point de vue psychologique, par M. Ribot. — Voyez l’étude de M. Papillon dans la Revue du 15 août dernier.
  12. Lubbock, l’Homme avant l’histoire, p. 504.