Le Quart Livre/3

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Comment Pantagruel repceut lettres de son père Gargantua : & de l’estrange manière de sçavoir nouvelles bien soubdain des pays estrangiers & loingtains.

Chapitre III.



Pantagrvel occupé en l’achapt de ces animaulx peregrins feurent ouiz du mole dix coups de Verses & Faulconneaulx : ensemble grande & ioyeuse acclamation de toutes les naufz. Pantagruel se tourne vers le havre, & veoyd que c’estoit un des Celoces de son père Gargantua, nommé la Chelidoine : pource que sus la pouppe estoit en sculpture de ærain Corinthien une Hirondelle de mer elevée. C’est un poisson grand comme un dar de Loyre, tout charnu, sans esquames, ayant aesles cartilagineuses (quelles sont es souriz chaulves) fort longues & larges : moyenans les quelles ie l’ay souvent veu voler une toyse au dessus l’eau plus d’un trait d’arc. A Marseille on le nomme Lendole. Ainsi estoit ce vaisseau legier comme une Hirondelle, de sorte que plus toust sembloit sus mer voler que voguer. En iceluy estoit Malicorne escuyer tranchant de Gargantua, envoyé expressement de par luy entendre l’estat & portement de son filz le bon Pantagruel, & luy porter letres de creance.

Pantagruel après la petite accollade & barretade gracieuse, avant ouvrir les letres ne aultres propous tenir à Malicorne, luy demanda. Avez vous icy le Gozal celeste messaigier ? Ouy, respondit il. Il est en ce panier emmailloté. C’estoit un pigeon prins on colombier de Gargantua, esclouant ses petitz sus l’instant que le susdict Celoce departoit. Si fortune adverse feust à Pantagruel advenue, il y eust des iectz noirs attaché es pieds : mais pource que tout luy estoit venu à bien & prosperité, l’ayant faict demailloter, luy attacha es pieds une bandelette de tafetas blanc : & sans plus differer sus l’heure le laissa en pleine liberté de l’air. Le pigeon soubdain s’en vole haschant en incroyable hastiveté : comme vous sçavez qu’il n’est vol que de Pigeon, quand il a œufz ou petitz, pour l’obstinée sollicitude en luy par nature posée de recourir & secourir ses pigeonneaulx. De mode qu’en moins de deux heures il franchit par l’air le long chemin, que avoit le Celoce en extreme diligence par troys iours & troys nuictz perfaicts, voguant à rames & à vèles, & luy continuant vent en pouppe. Et feut veu entrant dedans le colombier on propre nid de ses petitz. Adoncques entendent le preux Gargantua, qu’il portoit la bandelette blanche resta en ioye & sceureté du bon partement de son filz.

Telle estoit l’usance des nobles Gargantua & Pantagruel, quand sçavoir promptement vouloient nouvelles de quelque chose fort affectée & vehemente desirée : comme l’issue de quelque bataille, tant par mer, comme par terre : la prinze ou defense de quelque place forte : l’appoinctement de quelques differens de importance : l’accouchement heureux ou infortuné de quelque royne, ou grande dame : la mort ou convalescence de leurs amis & alliez malades : & ainsi des aultres. Ilz prenoient le Gozal, & par les postes le faisoient de main en main iusques sus les lieux porter, dont ilz affectoient les nouvelles. Le Gozal portant bandelette noire ou blanche scelon les occurrences & accidens, les houstoit de pensement à son retour, faisant en une heure plus de chemin par l’air, que n’avoient faict par terre trente postes en un iour naturel. Cela estoit rachapter & guaigner temps. Et croyez comme chose vraysemblable, que par les colombiers de leurs cassines, on trouvoit sus œufz ou petitz, tous les moys & saisons de l’an, les pigeons à foizon. Ce qui est facile en mesnagerie, moyennant le Salpètre en roche, & la sacre herbe Vervaine.

Le Gozal lasché, Pantagruel leugt les missives de son père Gargantyua, des quelles la teneur ensuyt.

Filz trescher, l’affection que naturellement porte le pere à son filz bien aymé, est en mon endroict tant acreue, par l’esguard & reverence des graces particulières en toy par election divine posées, que depuys ton partement me a non une foys tollu tout aultre pensement. Me delaissant on cueur ceste unicque & soingneuse paour, que vostre embarquement ayt esté de quelque meshaing ou fascherie acompaigné : Comme tu sçays que à la bonne & syncère amour est craincte perpetuellement annexée. Et pour ce que scelon le dict de Hesiode, d’une chascune chose le commencement est la moytié du tout : & scelon le proverbe commun, à l’enfourner on faict les pains cornuz, i’ay paour de telle anxieté vuider mon entendement, expressement depesché Malicorne : à ce que par luy ie soys acertainé de ton portement sus les premiers iours de ton voyage. Car s’il est prospère, & tel que ie le soubhayte, facile me sera preveoir, prognosticquer, & iuger du reste. I’ay recouvert quelques livres ioyeulx, les quelz te seront par le present porteur renduz. Tu les liras, quand te vouldras refraischir de tes meilleures estudes. Ledict porteur te dira plus amplement toutes nouvelles de ceste court. La paix de l’Æternel soyt avecques toy. Salue Panurge, frère Ian, Epistemon, Xenomanes, Gymnaste & aultres tes domesticques mes bons amis. De ta maison paternelle, ce trezième de Iuin.

Ton pere & amy
Gargantva.