100%.png

Le Quatrième Acte de la révolution de février

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


LE


QUATRIEME ACTE


DE LA


REVOLUTION DE FEVRIER.




La révolution va toute seule, disait-on en 93. La révolution va toute seule, peut-on dire en 1849. C’est le caractère fatal des révolutions : elles ont un mouvement automatique. Une fois le char lancé, il roule où sa pesanteur l’envoie. Il y a des gens qui pensent en arrêter ou diriger la marche avec des constitutions bâclées, des coteries coalisées, des manigances parlementaires et autres toiles d’araignée. Niaiserie ! La courte prudence des uns, les petites agitations des autres, n’y peuvent rien. En temps de révolution, les esprits et les cœurs virils ne sauraient avoir qu’une ambition : c’est d’éviter, sinon le malheur d’être vaincu, du moins la honte d’être surpris. Il faut donc être franc et courageux avec soi-même, savoir et vouloir ce qu’on veut, regarder en face la solution finale à travers les impossibilités apparentes qui la couvrent, et y courir sans détourner la tête. En temps de réV1ution, la franchise et le courage, c’est le génie.

La franchise ne fut jamais plus nécessaire que dans la période de la révolution de février où nous sommes entrés depuis le dernier message du président de la république. Il n’y a jamais eu, en effet, plus d’obscurité et d’incertitude dans les esprits ; jamais les anciens qui ont marché ensemble depuis la révolution de février n’ont éprouvé un pareil malaise ; jamais enfin on ne s’est senti à la fois aussi éloigné et aussi rapproché du de dénoûment, — éloigné par des difficultés qu’on ose à peine envisager, rapproché par la nécessité qui presse tout le monde. Nous sommes justement arrivés au quatrième acte de la révolution de février. L’anarchie, les ridicules, les hontes du gouvernement provisoire et de la commission exécutive formèrent l’exposition de la pièce. Au second acte, la révolution essaya, sous la constituante et le général Cavaignac, de se gouverner avec des républicains modérés, mais exclusifs : le règne de ceux-ci finit le 10 décembre dans la solitude que la France fit autour d’eux. Au troisième acte, les partis monarchiques réunis auprès du président ont écrasé la horde révolutionnaire et ramené les républicains au sentiment de leur impuissance. Maintenant l’héritier de Napoléon, l’élu du 10 décembre, a saisi le pouvoir. La nécessité du dénoûment, c’est que le pouvoir, c’est-à-dire la défense et le gouvernement de la France, s’établisse sur des bases permanentes. Mais la difficulté est de savoir si les partis monarchiques ne retireront pas au prince Louis-Napoléon le concours qu’ils lui ont prêté jusqu’à présent, — de savoir si Louis-Napoléon pourra mener à fin, avec la seule force de son nom et de son caractère, l’œuvre que sa situation lui impose, — de savoir si l’un des deux autres partis monarchiques possède les garanties de la restauration sociale, est ou sera en mesure de rendre à la France la tranquillité intérieure, la prospérité, la puissance ; — de savoir enfin si les partis monarchiques peuvent se diviser sans trahir la cause éternelle qui doit dominer leurs dissentimens, et sans s’exposer à livrer une fois de plus la société à ses féroces ennemis. Voilà les nœuds que nous avons devant nous. Je le répète, avant que les événemens les tranchent, il faut les délier dans nos pensées et prendre un parti, de peur d’être déroutés par l’imprévu. Hâtons-nous, car la révolution ne nous attendrait pas : notre irrésolution, notre inertie, ne retarderaient pas la péripétie d’un jour.

Je vais donc toucher hardiment aux points les plus délicats de notre situation ; je veux aller au fond des choses. Je ne recherche d’autre mérite que la sincérité et la clarté, d’autre recommandation que la droiture de mes sentimens.

Depuis la manifestation populaire du 10 décembre, confirmée par les élections du 13 mai, les partis monarchiques, réunis sous le nom de parti de l’ordre, ont le pouvoir. Le pouvoir est un instrument pour arriver à un but. Avant d’examiner les idées et les intérêts qui peuvent diviser les partis monarchiques, fixons bien le but qu’ils ont en commun. Je ne parle pas des : buts sentimentaux ou secondaires. Il va sans dire que chacun de ces partis veut également améliorer la condition des classes souffrantes, donner la sécurité et l’impulsion au commerce, l’agriculture et à l’industrie, soutenir les droits et la dignité de la France dans les affaires du monde ; mais tous ces partis sont convaincus qu’ils ne peuvent faire cela qu’à une condition. J’appelle cette condition leur but commun, immédiat, pratique. Quelle est-elle ? C’est d’enchaîner, l’esprit révolutionnaire, d’anéantir le socialisme, d’exterminer le parti du mal.

Ce but n’est point atteint : tout le monde le sait et le sent. Tout le monde le voit se dresser sur nous dans sa formidable nécessité. Il y a plus : quiconque a sur ses épaules une tête saine et dans sa poitrine le cœur d’un Français sait aussi, par une expérience de soixante ans, que le parti révolutionnaire est impuissant quand les partis monarchiques sont unis ; mais que dès qu’il se fait entre nous une division, un brèche, une fissure, le parti de la folie, de la destruction et du crime passe à travers, et qu’alors la France sombre dans le sang, la misère et la honte.

Ces choses-là sont d’une vérité si saisissante, qu’elles ne sont plus même discutables au sein des partis monarchiques. Le but de leur union dure et persistera long-temps. Par le président et la majorité de l’assemblée législative, le parti modéré est maître du gouvernement. Il faut qu’il se serve du gouvernement pour vaincre les socialistes et les révolutionnaires. Pour cela, le parti du bien maître du gouvernement a dans les circonstances actuelles, une triple tâche à remplir. Premièrement, le pouvoir repose aujourd’hui sur une base révolutionnaire ; la constitution-Marrast le condamne à changer de mains tous les quatre ans ; cette instabilité perfide affaiblit tous les ressorts de force publique, toutes les garanties de la sécurité sociale, et laisse ouverte aux destructeurs la chance d’un de ces succès de surprise et de confusion, les seuls sur lesquels ils puissent compter. Il faut donc rendre au pouvoir une base stable et permanente. Secondement, il y a dans nos institutions organiques, dans notre administration, notre enseignement, notre centralisation ; notre régime municipal, notre régime économique, nos lois de pesse, des disparates, des incohérences, des contradictions, des vices, qui alimentent l’esprit révolutionnaire ; il faut donc refaire nos lois organiques de manière à couvrir la société contre ses ennemis d’une ceinture de retranchemens et de forteresses. Troisièmement, le socialisme nous poursuit d’attaques quotidiennes : affaires courantes, événemens de chaque jour, mouvemens d’opinion publique, sont pour lui des occasions incessantes de combat ; il faut donc tourner sans cesse contre lui la surveillance, l’influence, l’action, la force du pouvoir exécutif ; il faut gouverner dans le sens propre du mot. Ainsi, un travail de reconstitution du pouvoir, un travail de législation organique, un travail de gouvernement et de police, voilà les trois nécessités de notre guerre contre le parti du mal, les trois conditions de sa défaite mortelle et du salut de la France.

Ceci n’est contesté par personne au sein des partis qui compose le parti modéré. J’arrive aux difficultés pratiques où les incertitudes et les divisions commencent. Les partis monarchiques se mettront facilement d’accord sur la seconde des nécessités que je viens de signal la confection de nos institutions organiques. Sur ce point aussi, entre ces partis formant la majorité de l’assemblée législative et le pouvoir exécutif représenté par le président, aucun dissentiment grave n’est craindre. Il n’en est pas de même de la reconstitution du pouvoir de l’action du gouvernement. La constitution-Marrast attribue au président et à l’assemblée des prérogatives contradictoires : des conflits pourraient naître entre le président et l’assemblée sur l’action du gouvernement. Le parti légitimiste, le parti orléaniste, le parti bonapartiste, ont chacun une solution différente sur le problème de la reconstitution du pouvoir ; s’ils ne parviennent point à s’entendre, si, au lieu de s’unir pour agir, ils se combattent pour se neutraliser, il arrivera une de ces deux choses ou la reconstitution du pouvoir se fera mal, ou elle ne se fera pas du tout. Dans les deux hypothèses, celle du conflit entre le Président et la majorité de l’assemblée sur la marche du gouvernement, celle d’un dissentiment irréconciliable au sein des partis monarchiques sur la reconstitution du pouvoir, la cause de l’ordre social est perdue, le socialisme, et la révolution l’emportent. Je sors du raisonnement, j’entre dans les faits.

En 1852, il sera fait deux fois ou peut-être trois fois appel au suffrage universel, pour l’élection d’un président, d’une assemblée législative, et peut-être d’une assemblée chargée de réviser la constitution. Il faut supposer que cette épreuve s’accomplira, qu’elle ne sera empêchée par aucun accident violent, que la France arrivera régulièrement au terme de ces deux années. Ce n’est pas trop de deux ans pour se préparer à cette crise, car le succès doit infailliblement dépendre de la conduite que les partis suivront dès à présent. On peut dire aujourd’hui qu’entre le parti de l’ordre et le parti révolutionnaire l’épreuve sera décisive, car la question de la reconstitution du pouvoir y sera engagée. Si le principe de la constitution-Marrast l’emportait, si un nouveau candidat était élu à la présidence, la révolution continue. Si le scrutin populaire cassait la constitution-Marrast, le principe de la reconstitution du pouvoir est gagné, la révolution est vaincue sur sa base même : l’instabilité du pouvoir. Je demande comment le parti modéré, dans son exemple et dans ses fractions, doit aborder cette épreuve. Que peuvent les légitimistes, que peuvent les orléanistes, que peuvent les bonapartistes, pour le succès de cette journée ?

Avant de répondre à ces questions, rappelons-nous bien que le principe fondamental de la conduite politique est le même que le principe fondamental de la guerre ; il consiste à porter la majeure partie de ses forces disponibles sur le point décisif du théâtre de la guerre ou du champ de bataille. Il faut donc que chaque parti fasse son examen de conscience et se demande si, sur le point décisif des élections de 1852, il est capable d’entraîner avec lui la majeure partie des forces de l’armée de l’ordre. Voilà la question. C’est à la fois une question d’habileté, de patriotisme et de moralité : d’habileté, puisque le succès le plus important auquel nous puissions prétendre immédiatement en dépend, de parti patriotisme, puisque le sort de la France est en jeu ; de moralité, puisqu’une fausse manœuvre, exécutée sciemment, serait une trahison contre la civilisation et la patrie. Je pose d’abord la question aux légitimistes.

Personne, en France, ne souhaiterait plus vivement que nous que le pouvoir pût se reconstituer sur la base légitimiste. Lorsqu’on porte et qu’on nourrit dans son ame une étincelle du génie de la France, quand on aime ce grand pays autant qu’on peut l’aimer, c’est-à-dire dans toutes les gloires de son passé, quand on estime à sa juste valeur l’honneur d’être un enfant de cette race splendide entre toutes les nations qui, depuis Charlemagne jusqu’à Louis XIV, a enfanté tant de grands hommes et s’est conquis un si grand nom, je déclare qu’il est impossible de voir sans un douloureux regret que la France actuelle soit découronnée de ses institutions séculaires. Nous nous faisons du patriotisme une idée bien plus large que les grossiers révolutionnaires : il y a une patrie matérielle et une patrie morale. Nous comprenons, nous, dans la patrie morale, toutes les institutions traditionnelles qui ont été les instrumens grandeurs de notre pays et les organes de sa vie. Nous déplorons le renversement impie de ces institutions comme une déchéance et un démembrement moral. Je professe donc un respect profond pour l’opinion légitimiste ; je crois qu’elle conserve comme une relique pieuse une des plus nobles portions de l’idéal de la France. Quel que soit l’avenir que Dieu nous réserve, il est naturel et il peut être salutaire que cette opinion demeure fidèle à son culte et à son espérance. Il est donc loin de ma pensée de vouloir abaisser le principe légitimiste ; je n’éprouve aucun sentiment hostile contre le parti qui représente ce principe, lorsque je lui demande si, dans la situation actuelle de la France, il se croit en mesure de porter lui nième, sur le point décisif du champ de bataille où nous rencontrons les révolutionnaires et les socialistes, la majeure partie des forces de la cause de l’ordre et de la société. Je ne conteste pas l’influence, la dignité, l’avenir même du principe légitimiste. Il y a une maturité naturelle des choses, c’est le point de la possibilité. Je demande simplement aux légitimistes ce qu’ils pourront dans deux ans, ou, ce qui revient au même, ce qu’ils peuvent aujourd’hui. Pour que le principe légitimiste pût présider à la reconstitution actuelle du pouvoir, il faudrait l’une de ces trois choses : ou que les deux autres partis monarchiques, se ralliant spontanément à lui, concourussent à une manifestation du suffrage universel en sa faveur, ou que le parti légitimiste s’emparât du pouvoir par un coup de main et une armée, ou que, surprise par un accident imprévu, la France, cédant à une de ces nécessités qui courbent tous les dissentimens et toutes les volontés, se jetât éperdue dans ses bras. Une manifestation régulière du suffrage universel amenée par l’accord des parties, la guerre civile, un accident, voilà les trois chances de succès qui se puissent ouvrir au principe légitimiste. Au nom du bon sens et de la moralité du parti légitimiste, il faut écarter les deux dernières. Triompher par la guerre civile, ce parti ne le peut ni ne le veut. Sans doute, dans la tourmente révolutionnaire, les accidens sont possibles ; mais, si des esprits prudens et des aunes honnêtes peuvent prévoir des accidens, leur premier devoir est de travailler de toutes leurs forces à les prévenir, car ces accidens seraient de nouveaux malheurs pour la société et pour la France ; il n’y a que le parti du mal qui puisse spéculer sur les catastrophes. Il n’y a donc qu’une chance régulière et honnête, c’est l’accord des parfis et la consécration du vœu national. Or, ceci est une question de fait. Non, en ce moment les légitimistes n’ont pas conquis les deux autres partis monarchiques à leur principe ; non, ils ne peuvent pas provoquer immédiatement et directement en leur faveur une manifestation du suffrage universel ; non, aux élections de 1852, ils ne peuvent pas conduire sous leur drapeau, au point décisif du champ de bataille, la muasse des défenseurs de la société et de l’ordre.

Ce que j’ai dit des légitimistes est également vrai pour les orléanistes Je suppose qu’il n’est point nécessaire que j’atteste de nouveau unes sympathies pour ce parti constitutionnel et libéral qui a essayé de concilier en France le pouvoir et la liberté, pour le parti aux destinées duquel la maison d’Orléans a uni ses destinées. En dépit des vicissitudes révolutionnaires, les liens qui attachent le parti constitutionnel à la maison d’Orléans sont inaltérables. Dans la perspective des accidens que l’avenir peut produire, la mission la plus active et la plus utile est réservée aux princes de la maison d’Orléans. Ces princes ont un double caractère ; ils peuvent être appelés à exercer une double influence. Ils forme la branche la plus nombreuse, la plus jeune, la plus vivante de la maison de Bourbon : ils sont à ce titre l’avenir de la légitimité, ils se sont mêlés à toutes les idées, à tous les intérêts, à toutes les fortunes de la France nouvelle ; à ce titre, ils demeurent des médiateurs possibles entre les idées modernes, les intérêts nouveaux et la nécessité d’un gouvernement régulier. Les bienfaits du règne de Louis-Philippe grandiront, qu’on en soit sûr, dans la reconnaissance du pays, à mesure que tombera le tourbillon de sentimens haineux et de mensonges que les révolutions soulèvent. Tous ceux qui sont entrés dans la vie et qui ont servi la France pendant ces dix-huit années se souviendront toujours de ces princes, nos contemporains d’âge, nos compagnons d’études, nos frères d’armes, dont le nom n’est jamais arrivé à la France qu’à côté d’un service rendu et d’un devoir noblement rempli. La famille d’Orléans conserve donc parmi nous des liens d’idées, d’intérêts et d’affections indestructibles. Mais le parti orléaniste saura toujours subordonner ses préférences personnelles à des nécessités reconnues et à la volonté du pays. La famille d’Orléans lui donne elle-même l’exemple de cette abnégation. Elle se tient à la disposition de la France ; elle ne veut ni s’imposer à sa volonté, ni se séparer d’elle, dans aucune des vicissitudes, qu’elle traverse. Elle est exilée, elle n’est point émigrée. La position du parti orléaniste en France est semblable : ses intérêts et ses sentimens ne le détourneront jamais d’unir son concours sans arrière-pensée à tous les efforts qui seront tentés pour donner à la France un gouvernement régulier ; il ne sacrifiera jamais la certitude du bien possible au désir d’un mieux actuellement irréalisable. Prêt, lui aussi, aux élections, dans les fonctions publiques et dans l’armée, à remplir la tâche que les accidens imprévus pourraient lui imposer, bien loin de souhaiter ces accidens ou de les attendre dans une neutralité fataliste, il fera tout pour les prévenir. Il sait dès aujourd’hui qu’à moins que des accidens pareils ne changent les choses, il ne pourra pas, lui non plus, aux prochaines élections, porter en son nom et pour son compte, sur le point décisif, la majeure partie des forces de la société.

Ici se présente une question délicate et grave qui a préoccupé les esprits depuis la révolution de février et qui est toujours pendante. C’est l’hypothèse, non pas seulement de l’alliance, mais de la fusion possible du parti légitimiste et du parti orléaniste. Chacun de ces partis isolé est aujourd’hui incapable de prendre la prépondérance dans nos affaires. Il a semblé quelquefois, depuis la révolution de février, que les obstacles qui divisaient auparavant les légitimistes et les orléanistes avaient pu disparaître. Il a semblé que, si ces deux partis se fondaient en un seul parti monarchique, ils formeraient une immense majorité nationale, et pourraient écraser la révolution, rétablir la permanence du pouvoir et rendre la sécurité à la société. Si cette fusion est jamais possible, si un événement quelconque doit la déterminer un jour, ce n’est pas de notre part que viendront les résistances ; mais il ne s’agit pas de discuter en ce moment si elle s’accomplira dans l’avenir : il s’agit de savoir si elle est accomplie dans le présent. J’interroge la réalité : elle répond non. La fusion des deux partis en un seul parti monarchique peut se faire de deux façons : par l’alliance des deux branches de la maison de Bourbon dans l’exil, par un accord convenu entre les deux partis en France sur les points qui les ont autrefois divisés. Je suis convaincu que les deux branches de la maison de Bourbon n’éprouvent l’une envers l’autre, dans la dignité de leur exil, aucun des sentimens hostiles qu’affectaient en d’autres temps leurs amis les plus indiscrets ; mais il est évident que depuis la révolution de février elles n’ont point encore confondu leurs intérêts. De même en France le parti légitimiste et le parti orléaniste se sont rapprochés très sincèrement et très loyalement pour combattre la révolution et le socialisme ; mais ils se sont alliés, ils ne se sont point absorbés. Ils ont fait face ensemble à un ennemi commun, ils ont gardé leur physionomie et leur organisation distinctes. Je le répète, il n’y a pas à débattre ici la convenance ou la possibilité de cette fusion, à rechercher s’il a été fait de l’un ou de l’autre côté des avances, si des efforts ont été sérieusement tentés en France ou hors de France. Le fait seul importe ; or un fait certain, c’est que le parti légitimiste et le parti orléaniste ne sont prêts d’aucune façon à soutenir, dans les élections de 1852, un plan commun pour la reconstitution d’un pouvoir permanent dans une branche de la maison de Bourbon.

De ce qui précède il résulte nécessairement que, dans la seule hypothèse sur laquelle l’intelligence politique doive établir ses calculs, le prince Louis-Napoléon est le seul candidat par qui les partis monarchiques puissent vaincre la révolution. La candidature à la présidence en 1852 doit exprimer un principe et s’incarner en un homme. Le principe que nous voulons faire triompher pour vaincre la révolution est celui de la permanence du pouvoir ; le candidat que nous devons choisir est l’homme qui, représentant ce principe, a le plus de chances de réunir autour de lui la majorité populaire. Cet homme est le prince Louis-Napoléon. Lui seul peut faire ce que, je crois l’avoir démontré, les deux autres partis monarchiques ne peuvent point faire. Quatre raisons l’imposent à nos choix. Premièrement il a déjà le pouvoir ; le lui continuer est le moyen le plus direct et le plus péremptoire de faire casser par le suffrage universel la constitution-Marrast. Secondement, il a le prestige du nom de Napoléon, prestige sans rival aux yeux du peuple. Troisièmement, il se recommande à notre reconnaissance par les services énergiques et constans qu’il a rendus au parti du bien depuis qu’il est au pouvoir. Quatrièmement enfin, il n’a point terminé encore son œuvre ; Que l’on soit en effet légitimiste ou orléaniste, quelque idée que l’on ait de l’avenir du prince Louis-Napoléon, il faut reconnaître qu’en le portant à la présidence la France lui donné une mission qui ne peut se limiter à la durée de quatre années. On a voulu qu’il pacifiât la France, qu’il restaurât toutes les garanties de l’ordre social ébranlé, qu’il présidât à la refonte des institutions organiques qui, sous quelque forme de gouvernement que l’avenir nous réserve, doivent équiper à la fois la société française pour la stabilité et pour le progrès. Dans les circonstances actuelles, ne pas se préparer à soutenir en 1852 la candidature du prince Louis-Napoléon, serait donc de la part des partis monarchiques une inconséquence, une ingratitude, une faute de tactique et un suicide.

Telle est, sur la question de la reconstitution d’un pouvoir permanent, la situation actuelle des partis qui composent, dans le pays et dans l’assemblée législative, le parti modéré, anti-révolutionnaire et anti-socialiste. S’il n’y a point d’anneaux faussés dans l’analyse précédente, il en sort une conclusion rigoureuse : c’est qu’aucune dissidence au sein du parti modéré, sur cette question, ne pourrait se justifier par des motifs honnêtes, sensés, politiques et patriotiques. Les intérêts sacrés qui nous arment contre le parti du mal nous prescrivent avec la même autorité de rester unis, de travailler à reconstituer un pouvoir permanent, et de préparer la seconde candidature de Louis-Napoléon. Nous savons ce que nous devons vouloir, il s’agit maintenant de bien vouloir ce que nous voulons. Cela me conduit il la seconde question sur laquelle des dissentimens puissent naître entre le président et le parti modéré représenté par la majorité de l’assemblée législative : c’est la question de l’initiative gouvernementale, c’est la politique du message.

Ceux d’entre nous qui ont eu à défendre le régime tombé contre une opposition qui lui reprochait surtout ce qu’on appelait les usurpations du gouvernement personnel, ne peuvent s’empêcher d’admirer d’abord devant la politique du message, le jeu ironique des révolutions. On a fait en grande partie une révolution contre l’initiative exercée dans la direction des affaires par le chef de l’état, et la conséquence de cette révolution est d’attribuer au chef de l’état la responsabilité et par conséquent l’impulsion tout entière du gouvernement. On voulait que Louis-Philippe régnât sans gouverner ; on a Louis-Napoléon qui gouverne sans régner. À force de s’agiter, voilà où l’on a été mené. Certes, avec des habitudes si invétérées non-seulement dans l’ancienne opposition constitutionnelle, mais dans le parti républicain, je ne suis pas surpris de l’émotion qu’a excitée l’acte par lequel le prince Louis-Napoléon a saisi le pouvoir et a déclaré qu’il voulait couvrir ses ministres, au lieu d’être couvert par eux. Que le président fût dans la stricte limite de son droit constitutionnel, le silence de l’assemblée législative l’a proclamé ; mais, la question de légalité mise de côté, on peut discuter la convenance de la politique du message. Cette politique crée-t-elle un danger ? Annonce-t-elle une scission, une lutte avec l’assemblée législative ? Sépare-t-elle les intérêts du président des intérêts du parti modéré, qui forme la majorité de l’assemblée ? Dérobe-t-elle à l’assemblée, sa part légitime dans la direction des affaires publiques ? Doit-elle jeter dans une attitude de défiance et d’hostilité les hommes trop engagés par les antécédens de leur vie, ou trop considérables par leur valeur personnelle pour accepter dans le gouvernement une situation subordonnée à l’action du président ? Il faut que ces doutes soient formellement résolus dans tous les esprits.

Je rappelle d’abord le but que le président et le parti modéré poursuivent ensemble dans l’action du gouvernement : c’est la défense de la société contre les socialistes et les révolutionnaires. Nous avons vu qu’à ce but général s’ajoute un but secondaire et prochain : la reconstitution du pouvoir et la réélection du prince Louis-Napoléon. Il ne faut pas oublier non plus que l’état de révolution équivaut à l’état de guerre, et que, dans la situation présente de la France, il n’y a pas seulement deux agens de gouvernement : le président et l’assemblée ; il y en a trois : le président, l’assemblée et l’armée.

Ceci posé, il devient clair que la politique du dernier message, c’est-à-dire le rôle d’initiative personnelle pris par le président dans le gouvernement, est non-seulement légale, mais opportune et utile. J’en vois trois raisons. La première, c’est qu’il faut que le président indique au pays sa candidature et fasse ses preuves personnelles pour obtenir du peuple l’investiture du pouvoir. La seconde, c’est que dans l’état de guerre et de révolution, il faut que l’homme qui tient le pouvoir soit habitué aux soucis et aux inspirations de la responsabilité, afin d’être toujours en mesure de prendre, dans les momens de crise, des résolutions énergiques et rapides. La troisième, c’est l’intérêt. L’honneur et l’efficacité de l’armée, qui exige la concentration et la promptitude de la responsabilité et du commandement. Je reviens sur ces trois considérations.

La première saute aux yeux. Il faut que le président justifie sa prochaine candidature, il faut qu’il se fasse honneur aux yeux du peuple des actes du pouvoir, il faut qu’il emploie tous les moyens de gouvernement pour préparer et assurer son succès. La mission du prince Louis-Napoléon dût-elle se borner à la durée de la présidence actuelle, l’ambition de marquer par son gouvernement et d’agir serait de sa part le sentiment le plus légitime qu’en une situation si haute puisse éprouver un homme de cœur. Il est tout simple que Louis-Napoléon ne veuille pas qu’on ait un jour le droit de dire de sa présidence ce que le prince de Ligne disait du règne de je ne sais plus quel prince qui n’avait que des velléités et pas de volonté : Ce fut une perpétuelle envie d’éternuer.

La seconde considération est plus haute, et, à mon avis, aussi pressante. Je n’ai jamais cru à la conséquence que l’on a voulu tirer, sous la monarchie constitutionnelle, du principe de l’irresponsabilité royale, conséquence exprimée dans la fameuse formule : « Le roi règne et ne gouverne pas. » J’ai toujours considéré cette conséquence comme un des thèmes d’opposition les plus faux en logique et les plus funestes dans l’application. On a voulu la justifier par la théorie de la constitution anglaise, par Delolme et Montesquieu ; mais la théorie de la constitution anglaise, c’est nous qui l’avons faite. Il fallait consulter non la théorie, mais la pratique anglaise. Il a été publié, depuis vingt ans, une. Multitude de livres où sont mis en lumière les progrès intimes, les ressorts intérieurs du gouvernement de l’Angleterre. Ce sont, entre autres, les vies et les correspondances de lord Chatham, de lord Hardwicke, des Pelham, de lord Malmesbury, lord Sidmouth, de lord Eldon. Tous ces documens prouvent que le principe de l’irresponsabilité royale n’a jamais empêché en Angleterre l’intervention active, incessante, souvent impérieuse, des rois dans la direction des affaires. Les ministres en Angleterre ont été plus souvent les hommes du roi que les hommes du parlement. Ceux mêmes qui arrivaient au pouvoir par les influences parlementaires étaient dans une tout autre position que les hommes qui peuvent tenir en France le gouvernement de la faveur des assemblées. Les ministres parlementaires en Angleterre étaient les chefs de coalitions patriciennes ; ils conservaient l’indépendance de caractère, la suite de vues, la dignité d’autorité qu’inspirent toujours les sentimens, les traditions et les intérêts aristocratiques. Ils n’étaient pas, comme cela peut arriver chez nous, les premiers venus, jetés au pouvoir par un coup de vent révolutionnaire, et n’y restant qu’en servant les fantaisies mobiles d’une assemblée éphémère et inconstante. Chez les Anglais, même en admettant la théorie de la prépondérance parlementaire, le pouvoir n’est jamais exposé à perdre ce haut sentiment de la responsabilité qui fait la force et la sûreté du commandement. Or, chez nous la théorie du gouvernement parlementaire a produit des vices contraires. Je ne comprendrais pas que le parti modéré pût chercher à relever cette théorie, et voulût essayer de replacer dans les assemblées le levier du gouvernement. Il faudrait, s’il en était ainsi, que la leçon du février fût complètement perdue pour le parti modéré. Il n’y a pas d’exemple plus mémorable de l’impuissance des assemblées dans les grandes crises du danger d’affaiblir l’initiative dans la conscience et dans les mains du pouvoir. Nous avons eu le spectacle, au 24 février, d’un gouvernement qui est tombé sur lui-même, d’une société qui s’est laissé démanteler sans se défendre, parce qu’au moment du danger suprême le sentiment de la responsabilité et l’énergie de l’initiative ne se sont rencontrés nulle part, ou ont été partout énervés par les préjugés et les fictions parlementaires. Comment vouliez-vous qu’un roi à qui vous marchandiez à chaque instant l’usage de ses prérogatives pût toujours conserver active et forte, pour les jours de danger, la vertu souveraine du commandement ? Les préjugés et les fictions parlementaires avaient affaibli partout le sentiment, les scrupules et la vigilance de la responsabilité. Le roi était accoutumé à renvoyer la responsabilité à ses ministres ; les ministres s’en déchargeaient sur la majorité des assemblées ; qui la renvoyaient à l’opposition, laquelle s’en lavait les mains. Voilà le mal qui nous a une fois perdus, le mal auquel il faut attribuer l’inanition du pouvoir au 24 février ; ce mal a produit aussi un des vices les plus honteux de notre situation morale, l’aplatissement des caractères, car ce n’est que par le vif sentiment à l’usage continuel et hardi de la responsabilité que les caractères se fortifient et grandissent. En lisant au fond de ses propres intérêts, le parti modéré a donc lieu d’encourager le président dans une virile tentative qui retrempe le pouvoir et peut retremper les ames.

Si ces considérations. Sont vraies pour les intérêts généraux du gouvernement, elles sont plus vraies encore pour l’armée. L’importance et la mission de l’armée ont bien grandi en France depuis la révolution de février. Lorsque, deux fois, en deux ans, l’armée a sauvé le pays, lorsque, deux fois en deux ans, Paris a dû être soumis au régime de l’état de siége et à l’autorité militaire, il est certain que l’armée n’est plus seulement un des instrumens de la force publique : elle s’élève par l’esprit qui l’anime, la hiérarchie qui la constitue et les services qu’elle rend, à la hauteur d’un pouvoir public ; elle le droit de réclamer désormais une large influence dans la direction des affaires. Des utopistes imbéciles et de misérables rhéteurs ont choisi ce moment-là pour dénigrer la constitution et le rôle de l’armée. Non-seulement l’armée est la force matérielle de la France ; dans l’état de dissolution où ce pays est tombé après la révolution de février, l’armée a été la première de nos forces morales. Il y a eu un instant où toutes les vertus par lesquelles vivent les sociétés se sont réfugiées dans l’armée, où l’ame et le génie de la France s’étaient abrités dans ses files serrées comme le drapeau au centre de la colonne. Tandis que l’esprit d’insurrection et d’anarchie décomposait tout autour d’elle, l’armée a gardé la force du commandement, la religion de la discipline et le point d’honneur de l’obéissance. Pour un pays en révolution, une armée comme la nôtre est plus qu’une défense, elle est un exemple. Or il est élémentaire que la constitution d’une armée permanente réclame au sommet de l’état un pouvoir indépendant, stable, permanent. Tous les politiques de quelque valeur ont été tellement frappés de cette nécessité, que, jusqu’à la révolution de 1848, on a toujours regardé l’existence d’une armée permanente comme incompatible avec la forme républicaine. Sur ce point, les leçons de l’histoire de notre première révolution sont parlantes. Point d’armée possible sans l’unité du pouvoir et cette vertu du commandement suprême qui empêche les rivalités secondaires et achève la hiérarchie militaire, vertu que les nations guerrières n’ont jamais reconnue qu’à des princes. M. le général de Grammont avait le sentiment profond de cette loi de toute constitution militaire, lorsque naguère, lavant l’armée du reproche d’avoir cédé aux révolutionnaires le 24 février, il appelait les soldats. – malgré les rugissemens de la montagne, — les défenseurs naturels du trône. La sécurité de l’armée, sa dignité, sa force, réclament donc la reconstitution d’un pouvoir permanent, et, en attendant, l’initiative forte, libre, incontestée, toujours prête et toujours prompte du pouvoir exécutif. À aucun prix, l’armée ne peut se laisser exposer pur des conflits de pouvoir, par l’incertitude de la responsabilité et la lenteur des ordres, à subir un second affront comme celui du 24 février.

Je peux me tromper, mais j’espère que personne au sein des partis monarchiques ne contestera la gravité des motifs par lesquels se justifie à mes yeux la politique du message. Si j’avais, au contraire, le bonheur d’avoir raison, les complications qui paraissaient obscurcir et menacer cette quatrième période de la révolution de février, où nous sommes engagés, se simplifieraient singulièrement pour les esprits droits et les consciences honnêtes. Je crois avoir serré d’aussi près que possible les nécessités supérieures de notre situation ; je n’en ai volontairement omis aucune ; je les ai ramenés à la mesure du possible. Nous les avons vues toutes converger à une seule conclusion : la nécessité de reconstituer le pouvoir dans la personne du prince Louis-Napoléon, et le devoir pour le parti modéré de continuer à prêter son concours à la politique du président tant que cette politique sera dirigée contre les révolutionnaires et les socialistes. Je prévois les objections qui peuvent accueillir de divers côtés cette manière de voir. Sur le premier point, le parti républicain objectera la constitution, qui interdit la réélection du président. L’union des trois partis monarchiques pourra prévenir cette objection en provoquant la révision de cet article de la constitution ; au surplus, dans le système de la souveraineté du peuple, le peuple est la constitution vivante ; les mêmes hommes qui revendiquent le droit d’insurrection en faveur du premier attroupement venu aurait mauvaise grace à contester à la nation, manifestant sa volonté par l’expression régulière du suffrage universel, le droit de casser un article de la constitution dont M. Marrast fut le Lycurgue. On pourra dire au nom de la majorité parlementaire que l’attitude prise par le président attente à la dignité de l’assemblée, et n’en ferait plus qu’un rouage secondaire dans l’état : si cela était, vrai, le parti modéré ne pourrait en témoigner du mécontentement que dans le cas où il n’aurait pas d’intérêts supérieurs aux susceptibilités d’une assemblée ; et où la conduite du président ne serait pas dictée par ces intérêts mêmes ; mais cela n’est point vrai : l’initiative du président n’enlève à l’assemblée aucune de ses prérogatives, aucune des garanties qu’elle possède contre les erreurs possibles du pouvoir exécutif. L’assemblée conserve par les votes financiers son légitime contrôle sur les actes du pouvoir, elle garde intacte sa puissance législatrice, elle a devant elle une œuvre immense à terminer dans l’élaboration de lois organiques. On se plaindra peut-être aussi, au nom des chefs les plus considérables de la majorité que la politique personnelle du président tient écartés du pouvoir. Jusqu’à présent, cette plainte ne me paraît guère fondée, car je ne crois pas que les chefs de la majorité aient été depuis un an fort ambitieux de prendre les affaires. et je suis sûr que, s’ils en eussent eu le désir, les occasions ne leur auraient point manqué : le pouvoir d’ailleurs n’est pas la seule place où ces hommes éminens puissent rendre au pays les plus grands services, et maintenir l’honneur de leur nom ; leurs conseils, leur patronage bienveillant exerceront toujours une action salutaire sur la marche du pouvoir, tant que la majorité et le pouvoir demeureront d’accord ; puis ils ont la tribune pour théâtre et la France pour auditoire ; leur autorité et leur popularité sont une des ressources les plus précieuses du pays, et je ne sais si, dans telle éventualité qu’on peut craindre, leur éloignement du pouvoir ne sera pas pour eux une force.

On peut opposer une dernière objection au plan de conduite que nous avons discuté ; on dira qu’en temps de révolution ces plans sont inutiles, et que l’avenir appartient toujours aux accidens et à l’imprévu. Je n’exagère pas plus qu’un autre l’efficacité des efforts humains ; je ne crois pas encore, comme M. Proudhon, que la volonté de l’homme soit bien près de détrôner la Providence ; pourtant je ne me résigne point à ce lâche fatalisme qui s’engourdit dans un optimisme fainéant ou dans une misanthropie stérile. Nous ne sommes pas maîtres du succès, c’est vrai ; mais nous sommes responsables de l’effort. Quant aux accidens, je réponds que la meilleure façon de les prévenir, c’est de marcher sur l’avenir les yeux ouverts, avec un dessein bien arrêté et une volonté aguerrie. Alors les accidens peuvent naître ; au lieu d’y trouver des obstacles, on les fait servir à ses résolutions. Or, à cette heure, si l’on plonge un regard dans l’avenir, on verra que les accidens ne peuvent sortir que d’une division au sein des parties monarchiques ou d’un conflit entre le président et l’assemblée. Si les idées que nous avons énuméré ont quelque valeur, c’est justement cette division et ce conflit qu’elles ont pour but de prévenir.

Il me suffit d’avoir indiqué l’éventualité de pareils accidens, je ne veux pas prévoir à qui pourrait en remonter la responsabilité. Je crois que le prince Louis-Napoléon ne démentira pas les espérances qu’il a inspirées au parti modéré et au pays ; je crois que les partis anti-révolutionnaires ne perdront pas le tact politique, la prudence résolue et l’esprit de concorde qui ont fait leur force jusqu’à présent. De part ou d’autre, les fautes ne pourraient naître que de mouvemens d’humeur mal réglés ou d’une précipitation intempestive. Les coupables seraient les impatiens qui ne tiendraient pas compte des nécessités du présent et de la mesure du possible ; ce seraient encore les esprits dogmatiques ou les caractères chagrins qui poursuivent des chimères, que les difficultés de la réalité lassent et irritent, qui ne veulent pas comprendre que la politique, suivant un mot de Burke dans ses Lettres sur la Révolution française, n’est pas la recherche de l’absolu, mais un compromis perpétuel entre le mieux et le bien, le bien et le mal, et souvent entre un mal et un autre mal. Dieu fasse que, sur le navire en détresse, ces imprudens ne s’avisent point, comme ils l’ont fait trop souvent depuis trente-cinq années, de se battre pour des questions d’astronomie ou de chercher querelle au capitaine ! Nous le leur demandons au nom d’une génération d’hommes nouveaux qui grandit chaque jour dans la politique, qui remplit les carrières libérales, les fonctions publiques et l’armée, qui tient à honneur de n’avoir trempé dans aucune révolution et de n’avoir jamais fait alliance avec une opposition factieuse, qui déteste l’esprit révolutionnaire, et qui veut conduire la révolution de février au cinquième acte et au dénoûment.


EUGENE FORCADE.