Le Règne de Moulaï-el-Hassan

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Le règne de Moulaï-El-Hassan
H. de la Martinière

Revue des Deux Mondes tome 125, 1894


Le règne de Moulaï-El-Hassan


Les choses du Maroc sont peu connues en France, bien que ce pays soit limitrophe du département d’Oran et intéresse à plus d’un titre la sécurité de notre domination algérienne et l’avenir de notre politique musulmane.

Depuis de longues années, la diplomatie poursuit le maintien du statu quo dans l’empire des Chérifs. Afin d’écarter les complications dans une région voisine de notre colonie, et dont les populations orientales sont unies aux nôtres par plus d’un lien religieux et économique, on a toujours estimé, — et avec raison, — qu’il fallait s’attacher à reculer l’époque où s’ouvrira la question marocaine, dont la gravité ne le cédera à aucune autre par l’importance des divers intérêts qui y sont engagés. On s’est donc contenté de surveiller avec une extrême attention et de prévenir, en les discernant au milieu de la confusion de la politique intérieure du Maroc, ceux des incidens qui paraissaient de nature à modifier le statu quo : aussi bien est-ce avec une grande circonspection qu’il convient d’aborder tout ce qui a trait à cette partie de la Berbérie.

Aussi longtemps que vécut Moulaï-el-Hassan, on pouvait espérer que, grâce à cette politique, nous étions à l’abri de toute complication, autant du moins que le permette la situation d’un pays tel que le Maroc. Mais voici que la fin soudaine de ce souverain, qui était également expert dans l’art de la guerre et habile dans le choix de ses ministres, amène au pouvoir un jeune prince, presque un enfant. Il est alors permis de se demander si nous trouverons dans le nouveau règne les mêmes garanties. Car, bien que nous devions attendre des avantages égaux de la continuation de la même politique, peut-être devons-nous redouter, avec l’affaiblissement du pouvoir central, toutes les incertitudes d’un gouvernement s’exerçant au milieu d’intrigues et de révolutions de palais.

L’histoire de Moulaï-el-Hassan, en nous montrant l’état intérieur de son empire et les conditions où s’exerça son autorité, permettra d’apprécier les devoirs et les charges du jeune Abd-el-Aziz au moment de son avènement.


I

Le sultan du Maroc, Moulaï-el-Hassan, était, en 1873, à 38 ans, khalifa ou chargé de la lieutenance dans le royaume de Merâkech, et commandait à ce titre une colonne envoyée pour recouvrer des arriérés d’impôts dans la vallée de Sous, au sud de l’Atlas, quand lui parvint la nouvelle de la mort de son père Sidi-Moham-mcd. Désigné en qualité de fils aîné par le sultan, à l’exclusion de ses autres frères, pour prendre le pouvoir, il se rendit en toute hâte au palais impérial. Franchissant la montagne en cavalier émérite, il arriva à marches forcées et très rapidement à Merâkech, où la fin de Sidi-Mohammed n’était pas encore connue. A l’exemple de ce qui se passait dans la Rome impériale, on avait caché la mort du souverain.

Très aimé par l’armée, où sa réputation établie de bravoure l’avait rendu populaire, Moulaï-el-Hassan ne paraît pas avoir non plus rencontré d’opposition dans sa famille, parmi ses oncles et ses frères. Acclamé par les ministres, par le grand vizir, il sut promptement se concilier tout ce nombreux personnel qui constitue au Maroc le makhzen ou gouvernement. Il eut l’habileté de conserver le même entourage que son père, mais, ainsi que cela a toujours eu lieu au Maghreb, le nouveau sultan, pour asseoir son prestige religieux autant que son pouvoir temporel, prenant la tête de ses troupes, dut partir à la conquête des villes et des populations de son royaume. De Merâkech à Meknas, la distance est grande ; les territoires, même en temps ordinaire, sont peu tranquilles : ce ne furent dès le début du règne que luttes continuelles pour décider les tribus à se soumettre.

Les premières difficultés sérieuses commencèrent au Tadela, dans cette région de grandes plaines qui succède directement aux contreforts du moyen Atlas et précède les provinces de Chaouïa que borde l’Atlantique. Le Tadela est peuplé de plusieurs tribus distinctes, nomades, parlant les unes l’arabe, les autres le tamazirt ou langue autochtone des Berbères, vivant toutes sous la tente, riches et possédant d’immenses troupeaux de chameaux et de moutons qui paissent sur les rives fertiles de l’Oum-el-Rebia, un des plus grands cours d’eau du Maroc. La situation stratégique de toute cette contrée est des plus importantes : c’est en effet là que passe une des deux routes qui unissent les royaumes de Fez et de Merâkech. L’autre voie longe la mer sous les canons de Rabat, à l’embouchure du fleuve Bou-Regreg, sur l’emplacement de l’antique Sala-Colonia des Romains. Aussi, dans l’histoire du Maghreb, voyons-nous de tout temps les sultans s’assurer avec le plus grand soin le passage du Tadela dès le moment initial de l’établissement de leur domination. Or, cette région en réalité à demi indépendante est depuis de longues années l’apanage d’une famille dont la réputation, le prestige religieux, s’étendent encore de nos jours fort loin. Tous les indigènes de cette partie du Maroc ne reconnaissent en effet qu’une autorité, celle du marabout qui réside à Bou-el-Djad, où l’on répète volontiers la fière devise : « Ici ni sultan ni makhzen, rien que Dieu et Sidi-ben-Daoud ; » et cette influence spirituelle devient aisément un redoutable pouvoir temporel. Cependant les marabouts ne descendent point, comme le sultan ou comme les chérifs de Ouâzzan, par une généalogie plus ou moins bien établie, du divin prophète. Leur souche est plus modeste, quoique d’ailleurs encore fort illustre. Remontant au fameux khalife Omar-ben-el-Khattab, leur influence est considérée par le vulgaire comme leur venant d’une longue lignée de bienheureux, objets de grâces spéciales, et, par ce fait même, on est assez disposé à honorer d’un culte mélangé d’une certaine superstition tout ce sang illustre dans le marabout de Bou-el-Djad. Au commencement de ce siècle, lorsque le célèbre voyageur Domingo Badia y Leblich, dit Ali-Bey, parcourut le Maroc, le chef de la famille des marabouts de Bou-el-Djad passait dans tous les pays pour le plus grand saint, concurremment avec le chérif chef de la zaouïa de Ouâzzan.

Arrivé aux confins du Tadela, Moulaï-el-Hassan, malgré l’habileté des émissaires qu’il avait envoyés, rencontra une résistance très accusée que lui faisait parmi les tribus le chef de la famille Ben-Daoud. Ce dernier était alors un vieillard fort âgé, animé de sentimens intransigeans sur le pouvoir qu’il détenait, et sur la part qu’il entendait abandonner ou céder au gouvernement chérifien dans l’administration des tribus de la région. Moulaï-el-Hassan, en politique habile et patient, consacra plus tard tous ses soins à se ménager des alliances dans la famille même de son adversaire. Au moment de la mort de Sidi-ben-Daoud, la diplomatie chérifienne avait réussi dans sa tâche, car on vit se consolider l’alliance du nouveau chef de la maison, Si-el-Arbi, avec le makhzen, et de ce côté du moins le sultan put envisager l’avenir sans crainte. On peut même dire qu’à la fin de son règne Moulaï-el-Hassan, avec une extrême habileté, était parvenu à rompre les liens qui unissaient les populations de cette contrée en une sorte de confédération. Mais à l’époque qui nous occupe le vieux marabout ne se dérangeait point pour venir au-devant du sultan, et se bornait à lui dépêcher un de ses enfans.

Après deux mois de négociations, le sultan atteignit enfin la ville de Rabat. C’est de là qu’il organisa son gouvernement, dans les plaines de Chaouia, de Doukkala et sur toute la côte de cette partie du Maroc qui s’était empressée de proclamer le nouveau souverain, et l’avait reconnu d’autant plus aisément que la crainte de désordres et de troubles paralysait le commerce, les affaires, et dominait tout le monde.

Au départ de Rabat et avant d’arriver à Meknas, Moulaï-el-Hassan eut à combattre la tribu arabe et très turbulente des Beni-Ahsen dans les plaines de la vallée du Sebou et le long de la forêt de la Mamora.

L’entrée à Meknas, l’ancienne résidence de Moulaï-Ismaïl, le plus glorieux des princes de la dynastie filali, — ce contemporain de Louis XIV qui envoyait un ambassadeur à Versailles pour demander au grand Roi la main de la jeune princesse de Conti, — marquait la première étape décisive du nouveau règne. La ville, habitée en grande partie par des descendans de l’ancienne garde noire des sultans, ne devait opposer aucune résistance ; cette population, tirant la plus grande partie de ses ressources des séjours assez prolongés que fait parmi elle la cour marocaine, ouvrit avec enthousiasme au souverain les portes de la cité. Moulaï-el-Hassan s’installa au palais de ses aïeux pour étudier la situation politique intérieure du royaume de Fez et dicta ses premières volontés. Ce fut durant cette période qu’il reçut la visite de notre représentant au Maroc, M. Tissot. On attribua à cette démarche une certaine part des facilités relatives que Moulaï-el-Hassan rencontra ensuite pour l’établissement de son gouvernement, car on vit dans cette reconnaissance du nouveau souverain par notre légation une affirmation de la puissance du jeune sultan. Et cela était d’autant plus précieux, qu’à ce moment le makhzen était très préoccupé de l’accueil que ferait au gouvernement la ville de Fez, devant laquelle il allait se présenter. La population de la plus considérable des villes du Maghreb a effectivement une assez mauvaise imputation ; elle est frondeuse et toujours prête à l’insurrection. Le parti des agitateurs, étudians et savans religieux, y est toujours nombreux et toujours écouté. Ces agitateurs se déclaraient à cette époque mécontens d’une augmentation d’impôts, et ils avaient entraîné la masse de la population à se révolter à la voix d’un vieux chérif, Abd-el-Malek, qui, bien qu’aveugle, déployait une grande énergie pour organiser l’émeute. Sur ces entrefaites, les tribus des environs, telles que les Guerouan, qui habitent le Djebel-Kafes au nord de Meknas, et peuvent ainsi couper une des routes vers le Nord, et les Beni-Methirs, — qui occupent les premiers contreforts du moyen Atlas au sud du plateau qui unit Meknas et Fez, — entrèrent en rébellion ouverte. Il fallait donc engager le combat de plusieurs côtés à la fois avant d’arriver à Fez.

Cette ville, ainsi que l’on sait, se divise en deux cités bien distinctes et qui, construites à des époques différentes, ont un caractère et une population absolument dissemblables. A Fez-Djedid ou Fez-la-Neuve, qui domine l’ancienne ville ou Fez-el-Bâli, se trouvent la masse imposante des palais impériaux, les demeures d’un grand nombre de fonctionnaires, et enfin les casernes. Moulaï-el-Hassan y était attendu pour les mêmes raisons qui lui avaient si promptement ouvert les portes de Meknas. Il n’en était pas de même à Fez-el-Bâli où se localisait le mouvement de sédition, qui prenait des proportions de plus en plus inquiétantes malgré l’extrême désavantage stratégique de l’antique cité, dominée de toutes parts et comme croupissant dans l’humidité de l’étroite vallée de l’Ouad-Fez, choisie comme emplacement par son vénéré fondateur Moula-Idris-Serir. Les habitans avaient déjà fermé les portes et organisé un commencement de résistance quand le makhzen arriva à Fez-Djedid et s’y installa. Les troupes impériales durent engager une série de combats meurtriers : les citadins se battaient dans leurs jardins et à l’abri des murs. Cette ; situation se prolongea jusqu’au moment où les filali ou gens originaires du Tafilet, berceau de la famille du sultan — et qui forment une assez forte partie de la population pauvre de la ville, où ils exercent différens petits métiers — ouvrirent par surprise une porte de l’enceinte aux soldats du régiment d’El Hadj-Mennou. La résistance cessa tout de suite, les impôts furent rétablis, et le makhzen prit en mains l’administration de la ville. On devait donc beaucoup à cet et Hadj-Mennou, homme de guerre énergique, qui avait hâté la reddition de la place ; mais comme, d’autre part, l’orgueil de ce personnage devenait intolérable, le sultan n’hésita pas à le faire bâtonner et conduire à la prison de Tétouan, où il ne tarda pas à mourir. Ce procédé d’un autre âge encore fort en honneur au Maroc, avait le double avantage de le débarrasser de la présence de ce malheureux et du poids de la reconnaissance à lui témoigner.

Vers cette même époque, l’état politique du Rif, éternellement en rébellion contre l’autorité nominale de la cour marocaine, devint très inquiétant. Il fallait à tout prix empêcher des incidens aux alentours des présides ou petites places de guerre que les Espagnols y entretiennent depuis des siècles, et le sultan, malgré les difficultés de tout genre d’un tel voyage et à un pareil moment, n’hésita point à se mettre en route.

Au retour de cette expédition qui fut très courte, il fallut se rendre à Merâkech afin de rétablir dans cette ville l’ordre, que le pacha était impuissant à maintenir. Mais telles sont les difficultés que les sultans rencontrent au Maroc qu’à peine arrivé à Merâkech, Moulaï-el-Hassan fut obligé de reprendre en toute hâte la direction du nord de ses Etats et de se porter à la frontière algérienne, où un de ses qaïds ou gouverneurs, et Hadj-Mohammed-ould-el-Bachir, causait de graves embarras aux autorités françaises de la province d’Oran. Parvenu dans la partie supérieure de la vallée de l’Ouad-Innaouen, à la hauteur de la ville de Tâza, il y fut surpris dans un ravin par les montagnards de la tribu des lliata, qui infligèrent un grave échec à l’armée impériale. On raconte que Moulaï-el-Hassan eut son cheval tué sous lui, et que, ayant perdu son turban et ses babouches au fort de la mêlée, il ne dut le salut qu’à la fuite. Un des fils du chérif de Ouazzan avait accompagné le sultan jusque-là, mais deux jours auparavant, il avait quitté la colonne, par suite de difficultés personnelles avec une partie de l’entourage : il n’en fallut pas davantage pour permettre aux fidèles de la famille de Ouazzan — qui possède du reste une grande influence religieuse chez les Riata — de répéter que la protection de leurs chefs était indispensable au sultan, puisque le départ d’un des leurs avait coïncidé avec ce combat malheureux, et que les montagnards n’auraient pas osé attaquer l’armée s’ils y avaient connu la présence d’un délégué de Ouazzan.

Quoi qu’il en soit, l’armée fut ralliée et on continua jusqu’à Ouchda, où El Hadj-Mohammed-ould-el-Bachir ne voulait point se rendre à la convocation du makhzen. Il flairait quelque piège et se sentait assez coupable pour se dérober. Afin de le décider, Moulaï-el-Hassan lui envoya son chapelet en signe de pardon et de protection. Le malheureux eut le tort de s’en remettre à cette parole et de se rendre au camp impérial : il fut enlevé, chargé de chaînes, et expédié à la prison d’Etat de Fez, puis à celle de Merâkech.

Le général Osmond, qui commandait alors les troupes de la province d’Oran, profita de la présence de la cour marocaine, le long de notre frontière, pour venir, avec quelques troupes, saluer le sultan au nom du gouvernement. Une revue de parade permit à Moulaï-el-Hassan, encore sous l’impression du grave échec que ses armes venaient d’éprouver, de se rendre compte de la précision des mouvemens de nos troupes. Il fut particulièrement émerveillé des manœuvres d’une batterie d’artillerie, commandée par M. le capitaine Laval. Il exprima son admiration, et demanda s’il lui serait possible d’atteindre de pareils résultats avec ses soldats et d’obtenir à cet effet du gouvernement français l’envoi d’instructeurs d’artillerie.

Cette question intéressante devait être reprise et traitée à Fez quelque temps après, lorsque au printemps de 1877 arriva l’ambassade de M. de Vernouillet.

La situation de la mission militaire française détachée au Maroc fut alors définie. Toutefois l’esprit qui avait présidé dans le début à cette excellente institution ne devait pas tarder à être faussé. Au lieu de garder un petit nombre d’officiers vêtus à l’arabe, s’accommodant de la vie du makhzen, parlant la langue, passant assez inaperçus de la masse de la population et rendant de multiples services au sultan, on s’efforça comme à plaisir dans la suite de bouleverser à maintes reprises le petit personnel de cette mission et on déplaça les officiers au risque de mécontenter grandement Sa Majesté Chérifienne, que l’on ne consultait même point sur l’opportunité du départ de ceux qui étaient devenus persona grata. Entré dans cette voie, on ne s’arrêta plus, et le résultat a été déplorable. À la même époque où nous placions nos premiers instructeurs, le ministre d’Angleterre, sir John Drummond Hay, qui connaissait aussi le désir du sultan, lui avait envoyé un ancien officier anglais en qualité d’instructeur général de l’infanterie. Ce personnage est demeuré jusqu’à nos jours dans la même situation, qui à certaines époque a été importante. Puis les Italiens ont obtenu qu’à Fez des officiers de leur corps du génie fussent chargés d’organiser une fabrique d’armes et de munitions et enfin les Espagnols, jaloux de ces avantages apparens, se sont eux-mêmes efforcés de constituer une mission qui n’a jamais reçu d’emploi, si bien qu’il règne à l’heure actuelle une véritable confusion dans ces milieux, chacune des missions coûtant fort cher et ne rendant que des services médiocres.

Durant cette expédition d’Ouchda, le sultan soumit la plaine des Angad, connue aussi sous le nom de désert d’Angad, et qui s’étend jusqu’à la frontière oranaise. Il en fut de même des populations habitant les montagnes qui bordent cette région, telles que les Beni-Bou-Zeggou et tout le pays jusqu’à Dcbdou. Au retour on envoya percevoir des arriérés d’impôts chez les Kebdana et dans le Gâret.

Au mois de décembre 1877, Sa Majesté Chérifienne rentrait à Merâkech pour y passer toute l’année 1878. Une épidémie de choléra sévissait sur les populations. Le premier ministre ou grand vizir, Si-Mouça, fut emporté par le fléau. Ce fut une perte irréparable pour Moulaï-el-Hassan ; car, fonctionnaire fidèle et avisé, Si-Mouça avait fait preuve d’une grande habileté politique. Il était le plus sûr et le plus écouté des conseillers du souverain, qui avait senti tout le prix de ses avis, lors des momens difficiles qui avaient marqué le commencement du règne. Si-Mouça, qui avait été aussi le premier ministre de Sidi-Mohammed, laissa parmi ses enfans un fils du nom de Ba-Ahmet, issu d’une juive convertie, et qui devint plus tard le grand chambellan et l’homme de confiance de Moulaï-el-Hassan.

Le sultan lui-même ne fut pas épargné par l’épidémie. Le bruit de sa mort ayant été répandu, les tribus de la montagne commencèrent de s’agiter, quelques-unes se révoltèrent, et il s’en fallut de peu que l’insurrection ne se généralisât. Les légations de Tanger, craignant pour la sécurité de leurs nationaux, demandèrent des bâtimens de guerre à leurs gouvernemens respectifs. Mais la santé du souverain s’étant améliorée, tout rentra dans un calme relatif, et à la fin du printemps de 1879, Moulaï-el-Hassan reprit à la tête de son armée la direction du nord de l’empire et regagna Rabat et Meknas. Chemin faisant, il obtint la soumission des Aït-Attab, des Beni-Zemmours, et, après avoir cruellement châtié celles des populations qui se trouvaient à la portée de son courroux, il entreprit l’œuvre difficile de dompter les Beni-Methirs, tribu berbère qui habite les environs de Meknas et que nous avons déjà vue entrer en scène presque au lendemain de l’avènement.


II

Au mois de janvier 1880, Moulaï-el-Hassan expédia de Fez son oncle Moulaï-el-Amine dans le Gâret et sur les confins du Rif. L’expédition devait mettre à la raison les montagnards Guellaïa ; mais l’opération, quoique longue et très pénible, ne semble pas avoir eu de résultats très positifs. Au printemps de la même année, les tribus dites Djebala, des environs de la petite ville de Ouezzan, les Beni-Mestara entre autres, se soulevèrent et, leurs déprédations s’étendant au loin, le makhzen résolut d’envoyer contre eux une petite colonne. Plusieurs têtes de rebelles furent expédiées à Fez et suspendues comme exemple, suivant un usage séculaire, au-dessus des portes de la ville. A cette époque, des détachemens envoyés chez les Aït-Ioussi, sur la route de Fez au Tafilelt, durent guerroyer pendant un certain temps pour obtenir la remise des impôts.

Au cours de cette même année, il convient de placer un des événemens diplomatiques les plus considérables de l’histoire du Maroc et qui depuis cette époque a réglé la majorité des relations et des affaires entreprises par les Européens dans l’intérieur du pays. Je veux parler de la conférence internationale qui fut réunie à Madrid et où furent représentées la France, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, les Etats-Unis d’Amérique, la Grande-Bretagne, l’Italie, la Hollande, le Portugal, la Suède et la Norvège. Elle élabora et arrêta le texte de la convention signée le 3 juillet 1880 par les plénipotentiaires des puissances précitées et par les délégués marocains à cette réunion.

Pour de multiples raisons, cet instrument diplomatique n’a produit que peu d’effet, et en tout cas aucun des résultats principaux que paraissaient rechercher les puissances : — ni la restriction du droit de protection et des abus qu’il entraînait et qu’il continue à provoquer ; ni la possibilité pour les Européens de s’établir avec facilité dans l’intérieur du pays. On n’a en effet obtenu du sultan la reconnaissance du principe de la propriété et de l’achat des terres par les Européens qu’au prix d’une clause additionnelle, que dans son habileté diplomatique le délégué chérifien a représentée comme une garantie morale, mais qui en réalité, soumettant toute opération d’achat à l’approbation du sultan, rend pratiquement nulles les concessions du premier article. Sa Majesté Chérifienne, pour protéger l’intérieur de son empire de l’invasion redoutée des chrétiens, des étrangers, n’a cessé de donner secrètement des instructions très nettes, très sévères, à tous ses fonctionnaires d’avoir à entraver toute opération de ce genre. De plus, ressource suprême, l’acquiescement du makhzen est toujours refusé. Il en résulte que, sauf sur la côte, dans celles des villes où cet usage était anciennement établi, les étrangers n’ont obtenu aucune facilité nouvelle pour acquérir des propriétés.

Dans le courant du printemps de 1881, la cour chérifienne se remit en marche, se dirigeant vers Rabat, pour razzier au passage les tribus turbulentes des Zemmours, puis les Zaeres, et enfin sur la route de Merâkech. On s’arrêta dans le Tadela pour régler certaines difficultés et mettre à profit les bonnes relations qui s’étaient établies entre le sultan et le marabout de Bou-el-Djad. Les montagnards des Aït-Issri et des Aït-Ouerra obéissaient à la voix d’un chérif, personnage influent et agitateur redoutable pour l’autorité du sultan, qu’il combattait ouvertement, Si-Mhaouch, qui vit encore et jouit d’un grand prestige parmi toutes les populations de cette région. Il est issu d’une puissante famille connue depuis des siècles dans le pays et à laquelle les légendes attribuent une richesse fabuleuse depuis l’époque antique où un de ses ancêtres possédait des mines d’argent inépuisables exploitées par des troupeaux d’esclaves.

Les opérations du sultan, dans la période qui nous occupe, ne paraissent pas avoir été couronnées de succès. Il fallut en effet se contenter de mettre on fuite quelques-uns des partisans de l’agitateur, par de courtes démonstrations sur les pentes inférieures des montagnes, et reprendre la direction de Merâkech après avoir confié aux Aït-Attab, soumis depuis deux ans à peine, et aux Beni-Mellal, la mission d’achever cet essai de répression, tandis que Mhaouch s’enfonçait dans le massif inexploré et presque impénétrable de ses hautes montagnes.

Dès son retour à Merâkech, Moulaï-el-Hassan qui, durant le règne de son père, et surtout au cours de l’expédition qu’il avait commandée dans le Sous, avait pu constater combien y était précaire l’autorité chérifienne, songea à organiser son pouvoir dans ces riches et lointaines contrées. Sa parole y était engagée, répétait-on à la cour, et on faisait le récit suivant : plusieurs années auparavant, au cours de la campagne qu’il avait entreprise, le jeune prince s’était avancé jusque chez les Oulad-Oulrass. Mais là il s’était trouvé en présence de Sidi-el-Ho-çein-ould-Hachem, haut et puissant seigneur religieux, chef incontesté et universellement redouté du Tazeroualt, véritable fief où régnait de père en fils la descendance du grand Hachem, vénéré à l’égal d’un dieu dans toute la contrée. Or ce Si-el-Hoçein n’avait pas hésité à barrer la route à l’envoyé du sultan, et, en marabout habitué à voir tout plier devant sa volonté, il ne lui donna même que trois jours pour battre en retraite, le menaçant après ce délai de l’y forcer par les armes. Moulaï-el-Hassan avait à cœur de prendre sa revanche de cette humiliation. D’autre part, on parlait à cette même époque, et avec persistance, de débarquemens et d’entreprises tentés dans ces régions méridionales par des chrétiens auxquels on prêtait des projets d’établissemens le long de toute la côte saharienne de l’Atlantique. Ne citait-on point un hardi négociant anglais, du nom de Mackenzie, qui s’était fixé au cap Juby, à une très faible distance au nord de la Seguïa-el-Hamra, que les cartes attribuent comme limite méridionale à l’empire chérifien ? L’Anglais, sommé d’avoir à évacuer son comptoir fondé dans un petit îlot, affirmait que le pays ne relevait en rien de l’autorité du sultan, et continuait comme de plus belle ses opérations commerciales. Sur ces entrefaites, un autre aventurier, sujet britannique également, encouragé par les succès de son compatriote, intriguait très ouvertement avec les Aï-Bou-Amrane, disait-on à la cour, pour fonder un autre comptoir similaire. Les Espagnols, de leur côté, ne cessaient de réclamer sur le rivage de la province du Sous la cession du port qui leur avait été octroyé dans le texte du traité de 1860, conclu à la suite de l’expédition de Tétouan.

Il semblait donc également important pour le prestige de Moulaï-el-Hassan de régler cette vieille querelle avec Sidi-el-Ho-çein en essayant de s’emparer de sa personne, et surtout de ses richesses que l’on disait immenses, butin admirable pour la cour, tout en affirmant par la même occasion la souveraineté chérifienne sur ces contrées, afin de couper court aux entreprises des étrangers. A peine rentré à Merâkech, Sa Majesté Chérifienne avait dépêché une petite colonne pour préparer dans le Sous et aux environs de Taroudant la venue des troupes. Aussi bien, depuis que Moulaï-el-Hassan était monté sur le trône, on s’attendait chaque année, dans le Tazeroualt, et jusque dans l’ouad Noun, à sa venue ; on le savait énergique et homme à ne pas oublier le passé. Dès que Sidi-el-Hoçein eut connaissance du projet du sultan, il s’empressa de faire transporter dans sa demeure, véritable citadelle inexpugnable, toute sa famille, ses trésors, en y accumulant des provisions considérables, pour s’y enfermer avec son armée d’esclaves.

Le départ de l’année impériale eut lieu au printemps de l’année 1882. Le gouvernement marocain avait eu soin de louer un bâtiment, — le vapeur français l’Amélie, — à une compagnie de Marseille. La contrée où l’on devait opérer était en effet singulièrement appauvrie par une épouvantable famine ; chacun devait aller au loin chercher des vivres, le bétail avait totalement succombé, les chevaux avaient été vendus ; et toutes ces tristes conditions, si elles étaient excellentes pour favoriser l’établissement du nouveau pouvoir, compliquaient d’autant la marche des années, que l’on ne pouvait faire vivre sur le pays. De grandes quantités de grains, tirées dans le nord de l’empire avaient donc été amassées dans les ports de la côte, puis embarquées à Mogador sur le vapeur nolisé à cet effet. L’expédition gagna assez facilement la petite ville d’Agadir, après avoir franchi les contreforts de l’Atlas et tout le pays des Haha. Les subsistances furent débarquées à Agadir, petit port fermé au commerce par ordre impérial, bien qu’il soit sans contredit le meilleur et le plus sûr mouillage de toute cette côte atlantique du Maroc, si dangereuse et si inhospitalière. L’armée atteignit ensuite la ville de Taroudant, la capitale du Sous, située au milieu de la riche vallée du même nom ; mais, à cette époque désolée, toute la région offrait un aspect aussi misérable et dénudé que les districts les plus stériles du Sahara. Les effectifs de la colonne commençaient déjà à se réduire par les désertions et les morts résultant des privations les plus extrêmes. Aussi le séjour à Taroudant ne fut-il que de très courte durée, et après avoir passé l’ouad Sous, on se dirigea vers le sud, vers l’ouad Massa. A l’embouchure, on retrouva le bateau l’Amélie, qui put débarquer de nouvelles provisions, mais après les plus grandes difficultés, le long d’une plage où les vagues de l’Océan brisent avec violence, bordant d’une immense frange d’écume et de remous la côte basse et sablonneuse, qui, du large, semble voilée par le brouillard que forment les embruns. Une frégate espagnole était également mouillée, portant un fonctionnaire marocain qui rentrait de Madrid où il avait été envoyé par le makhzen afin de traiter du choix et de la cession du port de Santa Cruz de la Mar Pequeña. C’est ici que trouvent naturellement leur place quelques détails sur une question qui, soulevée en 1860, paraît n’avoir pris fin que vers 1887.

En 1860, peu de temps avant la signature du traité qui mettait (in à l’expédition dite de Tétouan, le gouverneur général des îles Canaries, émerveillé des pêches vraiment miraculeuses que faisaient les pêcheurs espagnols qui se rendaient dans les parages de la côte de l’extrême-sud marocain, demanda au gouvernement de Madrid, sur la prière des habitans des îles, de faire insérer dans le traité en préparation la cession du point de la côte marocaine dit Santa Cruz de la Mar Pequeña. C’était ainsi que les patrons des barques de pêche appelaient l’endroit où ils allaient tendre leurs filets. Le gouvernement espagnol, croyant de très bonne foi qu’il s’agissait réellement d’un port et de territoires environnans, se lança dans une suite interminable de négociations qui devaient durer près de vingt-sept années, et qui donnèrent lieu aux incidens les plus divers. Finalement, il fut établi d’une manière certaine que Santa Cruz de la Mar Pequeña n’existait point, et qu’il s’agissait simplement d’un bas-fond et de sortes de bancs de sable où la mer était plus tranquille et où le poisson abondait. A la vérité, le tout était peut-être situé dans les eaux marocaines, sans que l’on en fût même absolument certain. Toute une série de commissions militaires, scientifiques, maritimes, hydrographiques et autres s’organisèrent successivement en Espagne, et durant de longues années tentèrent sans succès, — et parallèlement à des voyages de fonctionnaires chérifiens qui sur terre suivaient la côte, — de reconnaître et de déterminer la localité introuvable. Le makhzen marocain s’empressa du reste de proposer comme compensation au gouvernement de Madrid la cession de différens points tous plus inhospitaliers les uns que les autres de cette côte déserte et si mal famée à tant de titres. C’est ainsi que Moulaï-el-Hassan offrit El-Bouidha et quelques autres territoires également privés d’eau à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde.

Reprenons notre récit. De l’embouchure de l’ouad Massa, on se dirigea vers Tiznit. On espérait par Aglou atteindre Agoulmine, le grand marché de l’extrême-sud, véritable entrepôt et point de départ d’une partie, des grandes caravanes qui s’y organisent pour faire le commerce avec le Soudan. Mais le sort en décida autrement. La famine continuait en effet de faire d’horribles ravages dans tout le pays et jusque dans les rangs de l’armée, dont les effectifs fondaient à vue d’œil. Pour comble d’infortune, la mer était si mauvaise qu’à Aglou on ne put, malgré les plus grands efforts, débarquer les céréales nécessaires à l’alimentation des troupes. La situation devenait de jour en jour plus critique quand on reçut des vivres expédiés d’Agadir par terre et qui arrivèrent fort à propos. La cour marocaine s’arrêta à Tiznit, petite localité située aux confins de Tazeroualt. Moulaï-el-Hassan y convoqua tous les cheikhs et personnages importans de la région et des environs, et en premier lieu le fameux Sidi-el-Hoçein-ould-Sidi-Hecham, le chef du Tazeroualt, ainsi qu’El-Habib-ould-Bérouk, ce dernier, cheikh de l’ouad Noun, dont le père s’était acquis une certaine célébrité au commencement du siècle par la façon dont il s’était entremis pour le rachat et la livraison de malheureux marins européens naufragés en ces parages et réduits en esclavage par les tribus de la côte. Si-el-Hoçein avait de bons motifs, ainsi que nous l’avons vu, de se délier des suites qu’aurait pour lui, s’il s’y rendait, la convocation du sultan. Il ne bougea donc pas de sa citadelle et se contenta d’envoyer au sultan son fils aîné, restant sourd aux protestations d’amitié que Moulaï-el-Hassan lui fit faire en son nom. Aux chefs et grands personnages mandés, Sa Majesté Chérifienne représenta le danger qu’ils couraient d’une invasion de chrétiens, lesquels sur différens points de la côte, et à des titres divers voulaient s’installer pour de là s’infiltrer insensiblement dans le pays. Usant avec habileté de l’argument que fournissaient la crainte de la venue des infidèles et l’impuissance où se trouvaient ces populations sans cohésion de s’opposer à l’occupation étrangère, Moulaï-el-Hassan leur démontra que toutes devaient s’en remettre à sa souveraineté pour avoir raison de ces tentatives. La contrée qui fit ainsi, dans l’été de 1882, sa soumission nominale au sultan est comprise entre l’ouad Sous au nord, l’Océan à l’ouest, l’ouad Draa au sud et les Aït ou Mribet au sud-est.

Durant la marche de retour, la cour chérifienne força à l’obéissance toutes les populations dites du Sahel et aussi de la vallée de l’ouad Sous depuis l’embouchure jusqu’à Ras-el-Oued. Ces résultats politiques rapidement atteints ne l’avaient été qu’sn raison de la famine et de l’état précaire où vivaient les populations. Ils ne devaient être que de courte durée. Malgré les lettres triomphales expédiées dans toutes les villes de son empire, à peine le sultan était-il revenu à Merâkech, exténué et avec son armée décimée, en août 1882, que toutes ces mêmes tribus que l’on venait de soumettre se préparaient de nouveau à la rébellion. Il leur avait suffi de pouvoir escompter le produit d’une récolte qui s’annonçait sous des auspices favorables.

En mars et avril, le sultan avait reçu l’ambassade de M. Ordega, venu présenter ses lettres de créance et régler par la même occasion avec le makhzen plusieurs affaires délicates qui avaient trait notamment à des indemnités dues par le gouvernement chérifien pour des méfaits et dommages causés par les tribus marocaines le long de la frontière algérienne. A cette même époque, nous avions eu des difficultés avec le parti des Oulad-Sidi-Cheikh-Gharaba et notre représentant en agissant avec énergie et habileté obtint les solutions désirées.

Après une année de repos passée à Merâkech, Moulaï-el-Hassan se remettait derechef en marche et prenait la direction de Meknas. L’objectif de la campagne était en apparence de soumettre certaines tribus du Tadela, et d’y prélever de longs arriérés d’impôts, mais en réalité le sultan se proposait de recueillir les premiers fruits de son entente avec le marabout de Bou-el-Hjad, triomphant par sa diplomatie intérieure des résistances et des hésitations de la grande tribu des Zaiane inféodée à l’autorité morale et religieuse de la famille des Ben-Daoud. La démarche fut couronnée d’un plein succès, car Mohammed-ou-Hammou, le chef de cette tribu, la plus puissante qui soit au nord de l’Atlas, — dont les cavaliers sont innombrables et dont le territoire s’étend au nord du Tadela, commandant les communications vers Meknas, — ne tarda pas à entrer en composition avec le sultan. Quatre années plus tard nous verrons Mohammed-ou-Hammou confirmer cette même alliance dans une visite au camp impérial ; il deviendra un des trois grands vassaux, instrumens puissans de la politique intérieure chérifienne, et quelque temps avant la mort de Moulaï-el-Hassan cette union sera même si intime qu’il donnera une de ses filles à son souverain.

Au cours de l’expédition de 4883, grâce à l’établissement d’alliances religieuses, le makhzen put pénétrer dans la région dite Bibane où un des ancêtres de Sa Majesté Chérifienne avait subi une complète défaite et laissé même son campement aux mains des rebelles. L’armée de Moulaï-el-Hassan rencontra de grandes difficultés dans les régions où l’action politique préparatoire n’avait pu s’exercer : la tribu des Beraksa notamment, fraction des Smala, dédaignant de se retirer à l’approche des troupes et se refusant à payer aucun impôt, poussa l’audace jusqu’à les attendre de pied ferme. La kasbah ou forteresse des rebelles fut attaquée, mais ne fut emportée qu’après des pertes considérables ; finalement, force resta au makhzen, les constructions furent rasées, les hommes emmenés la chaîne au cou et les femmes livrées à l’armée tandis que les moissons et les plantations étaient saccagées. C’est ainsi également que l’on opéra contre la zaouia ou couvent des Oulad-Sidi-Bou-Amrane, demeure des chérifs du même nom, qui possèdent une grande influence chez les Beni-Khirane et les Oulad-Bou-Râdi. Ces personnages religieux s’étaient refusés à adopter la politique du sultan.

Moulaï-el-Hassan pénétra ensuite sur le territoire des Zaeres, région déjà parcourue à maintes reprises, notamment en 1881, mais où la sédition est constante. Ces populations venaient à nouveau infester les environs de la ville de Rabat, coupant les communications et rendant intenables les abords de la place. Les Zaeres, à l’approche des troupes chérifiennes, vidèrent le pays, et on dut se borner en guise de répression à piller et à détruire ce qu’avait laissé derrière elle cette tribu insaisissable. Quand on entra à Meknas en octobre 1883, la campagne avait duré quatre mois et l’effectif n’avait pas dépassé cinq ou six mille hommes ; mais la totalité des contingens fournis successivement par les tribus soumises, et composés pour la plus grande partie de cavaliers, avait atteint quinze à seize mille fusils.

Moulaï-el-Hassan demeura à Meknas jusqu’en automne 1884. Enfermé dans son palais, il y fut malade d’une fièvre typhoïde qui faillit l’emporter. Ce fut même miracle s’il ne succomba point, car les médecins arabes, ou plutôt les empiriques qui le soignaient alors, lui ordonnèrent quelques-uns de leurs remèdes favoris, tels que de sacrifier au diable trois poules noires que l’on égorgea à un endroit voisin de la ville à l’Aïn-Toto, petite fontaine que connaissent bien les voyageurs qui ont fait la route de Meknas à Fez.

Au cours de l’été 1884, un assez gros mouvement se produisit au centre de la tribu des Aït-Ioussi ; les habitans d’un village fortifié, El-Almis, pillaient et rançonnaient les caravanes, interceptant ainsi toutes les communications avec les oasis du Tafilel. Sa Majesté Chérifienne envoya une colonne à laquelle on adjoignit un des officiers français de la mission, pour faire sauter à la dynamite ce repaire de brigands. Toutes les populations environnantes furent terrifiées du résultat obtenu par cette mine et, n’en comprenant pas le fonctionnement, elles l’attribuèrent à quelque sortilège ou maléfice apporté par les Roumis.

Moulaï-el-Hassan passa l’hiver de 1884-1885 à Fez, et en avril il reçut l’ambassade de M. Féraud qui venait lui présenter ses lettres de créance. Dès le mois de mai, il regagnait Merâkech en passant de nouveau par le Tadela dont l’état politique avait besoin d’être surveillé, car le makhzen désirait mettre à profit les bonnes dispositions des marabouts de Bou-el-Djad. Toutefois les opérations militaires se bornèrent à guerroyer contre les Ait-Bou-Zid, tribus habitant les montagnes qui bordent le nord de la vallée de l’Ouad-el-Abid et qui avaient refusé de payer l’impôt. La cour chérifienne hiverna à Merâkech et on se prépara à entamer au printemps la seconde expédition du Sous, rendue nécessaire par les nouvelles très mauvaises que l’on recevait de ces régions méridionales. Au cours de cette campagne, le sultan paracheva les résultats ébauchés durant l’année 1882 et descendit jusqu’à Angoulmine où furent reçues des députations sahariennes ; de nouveau, des caïds furent nommés dans toute la contrée du Sous qui se trouva ainsi définitivement organisée et soumise au pouvoir de Moulaï-el-Hassan. On franchit au retour l’Atlas par la région extrêmement difficile et complètement inexplorée des Ida ou Tanane. Les officiers de la mission militaire française procédèrent à l’établissement d’un petit chemin muletier qui permit à l’artillerie et aux gros bagages de la colonne de traverser un massif réputé inabordable ; après avoir débouché dans la plaine de Merâkech, on rentrait en ville à la fin du mois d’août 1886. Pendant l’hiver, le sultan reçut pour la seconde fois notre ministre, M. Féraud.

Au printemps de 1887, Moulaï-el-Hassan se mettait de nouveau en route, désirant visiter la petite ville de Demnal, voisine de Merâkech, où abondent les juifs, afin de se rendre compte par lui-même des conditions dans lesquelles il y vivaient. On avait, en effet, répandu à ce sujet les bruits les plus exagérés. Une mission privée ayant à sa tête M. Montefiore était arrivée à la cour peu de temps auparavant ; organisée à Londres, elle poursuivait un but humanitaire et philanthropique ; afin d’examiner et d’améliorer le sort des israélites au Maroc, elle avait obtenu certaines promesses du sultan. Après quelques jours passés à Demnat où la cour chérifienne s’occupa également d’examiner la situation du caïd ou gouverneur de la localité — que l’on disait très riche et par conséquent bon à rançonner — on reprit de nouveau la route du Tadela.

Ce fut à ce moment que vint au camp chérifien Impuissant caïd des Zaïane, Mohammed-ou-Hammou, dont le concours, ainsi qu’on l’a dit, devait être si précieux à la politique chérifienne. Au passage à Rabat eut lieu la réception d’une ambassade espagnole. L’armée s’engagea ensuite sur la route de Meknas en traversant le territoire de la tribu des Zemmours, toujours insoumis. Onguerroya pour obtenir le paie ment des impôts. C’est au cours de cette marche, presque au moment de sortir de ce territoire redouté, que fut assassiné traîtreusement — chez les Aït-Ouribel, sur les bords de l’Ouad-Beht — l’officier d’artillerie attaché à la mission militaire française. Ce triste événement produisit une très grande impression sur le sultan et dans tout le makhzen, et il eut de graves conséquences, aussi bien pour l’avenir de cette mission que pour le prestige des Européens de qualité. Une indemnité de 100 000 francs ayant été exigée du sultan, il la solda, mais se trouva dégagé de la nécessité de toute autre répression, car elle représentait le prix du sang ou dia, qui, suivant la coutume, empêchait, puisqu’elle en tenait lieu, tout châtiment des meurtriers.

Peu de temps après son retour à Meknas, le sultan fut de nouveau très malade : on ne le vit point paraître à la mosquée plusieurs vendredis de suite ; aussi le bruit de sa mort fut-il répandu. Une grave épidémie sévissait à cette époque à l’intérieur du harem : des femmes y avaient succombé, on les avait enterrées nuitamment ; et la nouvelle de la fin de Moulaï-el-Hassan était acceptée assez généralement par le peuple, persuadé que la mort du souverain avait été dissimulée suivant l’usage. Ces nouvelles, colportées dans toutes les tribus, les encouragèrent à lever l’étendard de la révolte et les pillards coupèrent les routes. Aux environs mêmes de Meknas, les Guerouane rançonnaient déjà les caravanes ; le prix de la poudre augmentait ; et on prévoyait le moment où la ville serait assiégée, quand le sultan se remit et put reprendre la direction de son gouvernement. Durant l’hiver 1887-1888, arriva à Meknas une ambassade belge dont le souvenir est demeuré très vif. Elle apportait en présent au souverain un petit chemin de fer fabriqué en partie en Allemagne. On se flattait, paraît-il, grâce à l’étonnement produit sur l’esprit du monarque africain, de pouvoir obtenir la commande d’un matériel plus considérable et l’établissement d’une première ligne de Meknas à Fez, point de départ, espérait-on, d’un réseau plus étendu destiné à mettre en valeur les richesses de l’empire. On pensait aussi que la nationalité de l’entreprise sortie d’un pays si spécialement industriel ne soulèverait ni complication ni jalousie diplomatique. En réalité, la petite locomotive ne fonctionna qu’une fois devant le sultan et encore très médiocrement, car elle roulait sur des rails trop hâtivement posés et sur un terrain accidenté : elle s’arrêtait, et des nègres du palais devaient alors pousser la machine jusqu’au sommet des pentes. L’effet fut manqué : Sa Majesté Chérifienne refusa énergiquement de monter dans le wagon impérial, et à l’heure actuelle, ce petit matériel de luxe, transporté avec tant de peine à des de chameaux à travers les chemins de la Tingitane, détrempés et difficiles en hiver, gît dans un poussiéreux abandon au palais de Dar-el-Beïda où il est remisé.


III

C’est en 1888 qu’il convient de placer le commencement de la deuxième partie du règne de Moulaï-el-Hassan. Nous avons vu les premières années consacrées par le souverain depuis 1873 à faire reconnaître, puis à consolider son autorité, dans les régions accessibles de l’empire, qu’il a parcourues sans cesse et presque chaque année de Merâkech à Fez, de Fez à Ouchda, pour ensuite revenir au cœur de ses Etats. Par deux fois nous l’avons suivi jusqu’au fond des provinces reculées de l’ancien royaume du Sous, où il allait établir sa domination, puis nous avons caractérisé les plus importantes négociations de sa politique intérieure, telles que l’alliance avec les marabouts du Tadela, par laquelle il s’assurait le concours effectif des Zaiane.

Dès la fin de 1887, le sultan allait utiliser les ressources diverses que lui donnaient sa diplomatie intérieure et la domination des territoires qui lui étaient soumis pour entreprendre une grande lutte contre l’influence des Derqaoua. C’est là le premier acte important de sa politique contre l’hégémonie berbère, qui l’occupera jusqu’à sa mort. Ensuite aura lieu le voyage, — plutôt que l’expédition, — chez les Djebala ; autre épisode de la même lutte, car il s’agissait d’étudier l’état politique de ces populations kabyles du Nord. Enfin le sultan fera la longue et difficile campagne de Tafilelt, entreprise presque à la veille de sa mort et qui ne pourra être achevée à cause de la gravité du conflit avec l’Espagne et des événemens de Melilla.

A l’époque qui nous occupe, Moulaï-el-Hassan, par les intrigues que ses agens avaient nouées parmi les Beni-Meguiled et notamment par l’action du chérif Si-Mohammed-el-Amrami, avait très utilement préparé la campagne projetée. Il lui fallait en effet lutter contre une influence religieuse considérable, celle d’un chérif redoutable, agitateur dangereux, El-Arbi-el-Derqaoui. Ce n’est là d’ailleurs qu’une des formes de cette rivalité de race qui depuis tant de siècles subsiste entre l’élément berbère et les souverains arabes du Maghreb. Pour en saisir le caractère, il faut connaître la population berbère dont Moulaï-el-Hassan n’a cessé de poursuivre la soumission, œuvre gigantesque à laquelle se dévouèrent tous les princes des dynasties saadienne et filali.

On sait en effet qu’au Maroc la très grande majorité de la population est demeurée berbère et telle qu’elle était à l’époque lointaine où débarquèrent en Maurétanie les premiers colons phéniciens, alors qu’ils y trouvèrent cette race libyenne dont les auteurs anciens et quelques rares vestiges de monumens nous ont seuls transmis le souvenir. Les territoires berbères sont demeurés inexplorés à travers les âges et les différentes dominations. La race guerrière qui les occupe et qui s’est toujours distinguée par un amour farouche de l’indépendance a de tout temps professé les mêmes sentimens, depuis les Romains jusques et y compris les Arabes, au moment de leur plus grande splendeur. Les dynasties musulmanes elles-mêmes, malgré leurs efforts, ont dû se contenter de la facile domination des villes et des plaines voisines du littoral. Un moment, lorsque les chérifs saadiens arrivèrent au pouvoir, on put croire qu’il se produirait un changement. Grâce en effet à une nouvelle et hardie conception politique, ces princes succédaient à des dynasties très affaiblies par une longue suite de luttes et de révolutions. Ils pouvaient se dispenser par leur noble origine de l’appui des zaouïa et centres religieux qui avait été nécessaire à leurs prédécesseurs pour dominer les populations. On était en droit d’espérer qu’ils modifieraient la situation amoindrie du pouvoir. Aux origines du XVIe siècle, alors qu’il était impossible de songer même à discipliner les Berbères, il n’était pas téméraire de penser que, grâce à leur bravoure, les chérifs saadiens et plus tard leurs continuateurs, les chérifs filali, subjugueraient le vaste empire du Maghreb-el-Acsa. Mais si les couvens ou zaouïa qui jadis avaient prêté aux Mérinides l’appui de leur influence ne contestèrent qu’à demi la légitimité du pouvoir administratif, elles ne cessèrent, en revanche, de revendiquer le libre exercice de leur antique autorité spirituelle sur leurs fidèles, et bien plus, elles luttèrent par les armes pour faire prévaloir la liberté de leurs doctrines. Jusqu’à nos jours cette situation s’est perpétuée, provoquant la confusion de l’état politique intérieur du Maroc. Aussi bien, les Berbères y forment encore maintenant et le plus souvent de petites confédérations sans lien solide et qui se désagrègent sous l’action de leurs luttes locales, mais qui réapparaissent sans cesse et un peu plus tard sous des formes différentes. C’est ce même esprit d’indépendance qui est le plus rude obstacle à toutes les entreprises dont ils ont été l’objet. La réunion de toutes ces tribus fortes autant par leur nombre que par leur caractère belliqueux est donc vivement redoutée par le makhzen. Déjà au commencement de ce siècle, sous le règne de Moulaï-Soliman, une tentative d’union s’était faite entre les populations berbères du sud-est de l’empire. Les tribus qui habitent les districts reculés et les hautes montagnes où la Moulouïa prend sa source se groupèrent, et une expédition commandée par le sultan vint échouer contre elle. Une armée chérifienne en déroute, le camp impérial pillé et le souverain cherchant son salut dans la fuite, étaient chez ces montagnards autant de souvenirs glorieux qui semblaient les préserver de toute nouvelle tentative de domination.

Depuis de longues années un chérif, très saint personnage, s’était établi dans le Medaghara, région formant suite dans le nord au Tafilelt, et il avait pu se faire de nombreux adeptes dans toute la contrée et exploiter cette situation. De sa zaouïa ou couvent d’El-Gaouz, Si-el-Arbi-el-Derqaoui commandait en réalité par son prestige religieux à toutes les tribus berbères qui s’étendent jusqu’aux environs méridionaux de Fez et de Meknas. Aït-Atta, Aït-Iafelman, Aït-Izdeg, Aït-Ioussi, etc., etc., s’inspiraient du grand chef derqaoui pour la moindre de leurs actions, et c’était là un péril d’une extrême gravité pour le gouvernement du sultan. Déjà, en 1881, ce puissant chérif entretenait, disait-on, des relations avec Tripoli, d’où il recevait des quantités d’armes ; d’un mot, il pouvait mettre en mouvement l’énorme masse des populations de l’Atlas ; on l’avait entendu prêcher la guerre sainte contre les Français et les tribus algériennes ; peu après il avait, il est vrai, contremandé l’attaque, mais le danger avait été imminent ; et en 1882 on assurait que l’assemblée générale des délégués des tribus berbères s’était réunie, et que, composée d’envoyés de toutes les fractions, elle avait atteint le chiffre considérable de 1 000 individus. Or voici que l’effet des mêmes manœuvres se faisait sentir jusque chez les Beni-Meguiled, une des plus puissantes tribus du Maroc, établie sur les grands plateaux boisés, arrosés, et fertiles, qui s’étendent au sud de la ville de Meknas jusqu’aux sources de la Moulouïa.

Ces populations sont voisines des districts les plus reculés de la chaîne principale de l’Atlas, où régnait en souveraine maîtresse l’autorité du chérif derqaoui d’El-Gaouz, et le makhzen redoutait qu’elles n’entrassent dans la confédération des Berbères. Déjà depuis un certain temps, des missionnaires envoyés du Medaghara leur prêchaient la haine du pouvoir de Moulaï-el-Hassan, et, unissant dans une même parole les enseignemens d’abstention complète, puis d’hostilité vis-à-vis des détenteurs du pouvoir temporel, doctrine, ainsi que l’on sait, de la secte des Derqaoua, les émissaires provoquaient l’agitation dans des territoires déjà peu soumis. Bien avant son départ de Meknas, le sultan, fidèle aux traditions de sa politique intérieure, n’avait point manqué de faire intervenir Mohammed-ou-Hamou, le chef des Zaïane, puis le chérif Si-Mohammed-el-Amrami, originaire de cette même région où sa famille possède une grande influence : ce dernier venait d’épouser une propre sœur du sultan, Lella Mekeltoum (la Dame aux grosses joues). Par les intrigues de ces deux agens, grâce aux luttes locales qui étaient survenues et auxquelles prirent part les contingens des Zaïane, la population des Beni-Meguiled était épuisée avant l’arrivée de l’expédition. On y souhaitait même la venue de Moulaï-el-Hassan comme médiateur et pacificateur. La campagne dura exactement trois mois : partie le 27 mai, l’armée chérifienne rentrait à Meknas le 27 août. On avait fait de grands préparatifs et rassemblé un immense appareil guerrier, afin de promener sur de gigantesques brancards portés par quatre chameaux les grosses pièces de canon Krupp. Par ce déploiement inusité, on voulait frapper l’imagination des tribus déjà désagrégées par l’action politique préparatoire. Peu d’expéditions chérifiennes donnèrent un résultat aussi complet. Au retour, on avait en effet non seulement détruit la puissance locale des Derqaoui, mais réussi à placer des caïds ou gouverneurs dans toute cette partie jadis inconnue du territoire marocain. Dans les fêtes qui eurent lieu après la rentrée à Fez, les députations des farouches Beni-Meguiled figuraient dans les cérémonies aux côtés des délégations des tribus les plus soumises de l’empire. Toutefois, au cours des opérations, le 27 juin, une assez grave affaire avait eu lieu : en quittant le camp de Hamanita et avant d’arriver au ksar ou village fortifié de Mellouia, l’arrière-garde de l’armée avait été attaquée alors qu’elle était engagée dans un défilé ; un combat meurtrier s’était engagé ; et il avait fallu toute la puissance de l’armement moderne des troupes chérifiennes pour avoir raison de cette attaque imprévue. Telle est au Maroc la confusion des choses intérieures et l’instabilité des résultats acquis, que Moulaï-el-Hassan, à peine rentré de cette campagne considérée comme un succès, apprenait la fin tragique de son vieil oncle Moulaï-Serour, envoyé avec une escorte d’environ soixante-dix cavaliers pour percevoir un arriéré d’impôts chez les Aït-Chokman. Attiré dans un guet-apens, puis séparé durant la nuit de ses cavaliers, l’infortuné avait été égorgé deux jours après son départ du camp impérial. Le meurtrier était Si-Allal, le fils du fameux Mhaouch dont nous avons déjà parlé ; dans la suite, il se réfugia chez les Aït-Hadidou, et nous assisterons plus tard, au moment de la marche vers le Tafilelt, aux efforts infructueux du sultan pour s’en emparer.

A peine rentrée à Meknas, la cour chérifienne en repartait pour aller passer tout l’hiver 1888-1889 à Fez, et ce fut dans cette dernière ville qu’elle reçut l’ambassade de M. Patenôtre, venant présenter ses lettres de créance.

Le 17 juin, Moulaï-el-Hassan se remettait en route. On ignorait le but de l’expédition : certains affirmaient que l’armée se dirigeait vers Taza, les Riata et peut-être Ouchda ; d’autres, mieux informés, parlaient d’une marche sur Tétouan et Tanger. On remonta en effet vers le nord. A la sortie de Fez, après avoir passé le fleuve Sebou et à travers le territoire des Hayaina, la colonne manœuvra vers le Djebel-Moulaï-Bou-Chèta, les Beni-Zeroual, les Beni-Mestara, les Akhmas et enfin les populations de la petite ville de Chechaouen. Toutes ces tribus sont en majorité indépendantes de l’autorité temporelle du sultan : elles ne défèrent pour la plupart qu’à l’influence religieuse des chérifs Oulad-Abdesselam-ben-Mechich. Dans son voyage, Moulaï-el-Hassan procéda presque uniquement comme personnage religieux, respectueux des mœurs, des traditions locales et des doctrines religieuses. Il ne demanda que peu de paiemens d’impôts, plaçant même des soldats afin d’empêcher le gros de l’armée de gâter au passage les récoltes encore sur pied. Enfin le souverain, procédant ainsi qu’un modeste pèlerin, se conforma à un antique usage et s’en fut lui-même porter son offrande au tombeau de Moulaï-Abdesselam-ben-Mechich. Cette conduite était habile ; elle était en tout cas imposée par l’état politique de ces tribus redoutables entre toutes, car elles sont armées de fusils modernes à tir rapide provenant de l’importation considérable d’armes et de munitions de guerre qui depuis plusieurs années se fait le long de la côte du Rif. Dans le cas d’une attaque, chaque village se serait défendu avec courage, et certaines de ces tribus, telles que les Beni-Zeroual, peuvent aisément mettre en ligne jusqu’à vingt mille fantassins. Il fallait d’autant moins s’exposer à un échec que le voyage de Tanger était décidé et que la cour chérifienne allait visiter la résidence du corps diplomatique étranger, vis-à-vis duquel il convenait de sauvegarder le prestige de la souveraineté impériale. Toutefois, dans certains districts, cet effacement du pouvoir temporel ne calma qu’imparfaitement la défiance, et l’on vit des populations refuser jusqu’à la paille pour les chevaux du makhzen.

Le 4 septembre 1889, Moulaï-el-Hassan faisait son entrée à Tétouan. Il y rencontra les ministres de Belgique et d’Italie, qui lui présentèrent leurs lettres de créance, et furent à cette occasion reçus sur la place publique de la ville, avec le cérémonial habituel. On procéda de même pour le général gouverneur de la place espagnole de Ceuta, accomplissant une démarche de courtoisie. Puis on se mit en route pour Tanger, où Moulaï-el-Hassan s’installa dans la demeure du pacha, qui du haut de la Kasbah domine la ville. On avait réparé et aménagé complètement ce palais, car depuis un siècle aucun sultan n’était venu jusqu’au rivage du détroit de Gibraltar. Ce fut en grande pompe, suivi de toute son armée, que le souverain, entouré de son makhzen, pénétra dans la ville. A cette occasion il crut bon de tâter la susceptibilité du corps diplomatique en autorisant dans le cortège chérifien la présence d’un bouffon entièrement nu et qui sur un cheval se livrait à des gestes obscènes. Suivant les prévisions du sultan, les représentai étrangers ne formulèrent aucune protestation. Le séjour à Tanger ne fut marqué d’aucun incident, et les légations ne traitèrent aucune affaire importante. Les représentais étrangers furent reçus en masse par Sa Majesté Chérifienne au lieu dit « le seuil chérifien », c’est-à-dire devant la porte de la demeure impériale. On regrettera peut-être qu’en cette circonstance unique le corps diplomatique n’ait pas discuté quelqu’une de ces questions qui intéressent l’universalité des colonies étrangères dans le pays, telles que les mesures à exiger des autorités marocaines pour garantir avec plus d’efficacité la sécurité des Européens. Aussi bien l’urgence en était-elle extrême, car peu de temps après le passage du makhzen, un des membres les plus sympathiques de ce même corps diplomatique était chez lui la victime d’une odieuse tentative d’assassinat.

Sa Majesté Chérifienne rentra à Fez en passant par la petite ville de Larache, en face des ruines de l’antique Lixus, et en traversant la monotone et tranquille province du Gharb ; elle alla faire ses dévotions au sanctuaire de Moula-Idris, dans le Djebel-Zerhoum et ne séjourna que peu de temps à Meknas. Ce fut à cette époque que mourut la mère du sultan, femme d’une grande intelligence. Moulaï-el-Hassan se montra des plus affectés : il perdait un puissant moyen d’action pour sa politique intérieure, car il avait pu apprécier au commencement de son règne tout le prix de son influence sur la population de Fez, où elle était née et dont elle avait contribué à calmer l’effervescence.


IV

Le gouvernement marocain passa tout l’hiver de 1889-1890 à Fez ; au printemps il y recevait l’ambassade allemande de M. le comte de Tattembach, qui, accompagné d’une suite aussi nombreuse que brillante d’officiers, vint discuter et signer un traité de commerce. Cela fit quelque bruit à cette époque, l’imagination s’étant plu à exagérer les résultats que cet instrument commercial pouvait provoquer. L’étude comparative de trois traités internationaux semblables et les plus récens passés avec le Maroc, traité anglais de 1856, traité espagnol de 1860 et traité allemand de 1890, fait remarquer dans l’œuvre du ministre d’Allemagne la suppression de l’article qui remettait aux sultans le droit abusif de dénoncer tout ou partie de la convention au moment où ils le jugeraient bon. Le traité allemand doit en effet être appliqué jusqu’au jour d’une révision ou de la conclusion d’une nouvelle convention, et il ne peut être dénoncé que d’un commun accord. L’importance d’un tel résultat est très grande dans un pays de légendaire théocratie ; et l’on est surpris que jusqu’à cette époque on se soit accommodé des erremens précédens. Quant au principe de la libre exportation de certaines céréales, qui de tout temps avait été prohibée avec la dernière rigueur, il était enfin obtenu et reconnu.

Les bases de l’arrangement furent d’ailleurs moins heureuses par suite de l’élévation des droits de sortie, et le commerce général n’en profita pas. En revanche, l’article 4 de ce traité reconnaissait aux sujets allemands la liberté d’acheter, eux-mêmes ou par l’intermédiaire de leurs courtiers, sur tous les marchés des Etats de Sa Majesté Chérifienne, les articles indiqués au tableau sans qu’il fût permis de leur créer des embarras ou de chercher à leur nuire. Cette clause, si elle était observée, faciliterait singulièrement la pénétration du territoire marocain. On pourrait en effet à l’aide de cet instrument obliger le makhzen à laisser libre l’accès des marchés à l’intérieur. Mais il est curieux d’observer qu’il y a plus de cent ans, le 8 avril 1791, un traité de commerce et de navigation avait déjà été signé à Salé entre le Maroc et l’Angleterre, dont l’article 3 reconnaissait aux Anglais le droit d’aller, venir, vendre, résider, voyager, louer, bâtir des maisons et magasins dans les Etats de l’empereur.

Au mois de juin, la cour se mit en marche vers Meknas et Rabat, à travers le pays des Zemmours. Elle demeura à Rabat du 16 juillet au 7 août, et le sultan y reçut la visite du ministre de France. Moulaï-el-Hassan atteignit ensuite la région du Tadela et s’arrêta à Rorm-el-Alem, dans le pays des Aït-Issri, où il séjourna jusqu’au 30 septembre. Puis l’armée s’enfonça dans la montagne jusque chez les Aït-Ouïrra, afin d’y précipiter la soumission des Aït-Chokman que l’on voulait châtier, et dont on avait déjà razzié les récoltes pour les punir de la part qu’ils avaient prise au meurtre de Moulaï-Serour. Mais l’action manqua par le défaut d’entente de tous les chefs, et en particulier par la rivalité du ministre de la guerre et du caïd des Zaianes. Ce fut en vain que l’on attendit la reddition ; et la hâte du départ de la colonne pour rentrera Merâkech ajouta encore à l’insuccès de cette campagne par le mauvais effet qu’elle produisit sur l’esprit des tribus. A Merâkech furent célébrées les fêtes du mariage de Moulaï-Mehemmet, le fils aîné du sultan. Tandis que Moulaï-el-Hassan poursuivait les opérations précitées, une très grande insurrection avait éclaté chez les Aït-Izdeg, dans le massif des hautes montagnes où la Moulouïa prend sa source. Ces populations s’étaient unies contre le caïd des Aït-Ioussi, Ould-Thaleb-Mohammed, un des personnages les plus influens du Maroc, sorte de vice-roi, vassal du sultan, dont il représentait l’autorité dans ces régions. Les Aït-Izdeg descendirent en foule de leurs montagnes pour venger l’honneur d’une de leurs familles, celle des Ould-Soumeur, outragée depuis l’enlèvement d’une jeune fille par Ould-Thaleb-Mohammed. Les révoltés, ayant mis le siège devant la demeure du ravisseur, s’emparèrent du malheureux, qui était blessé, et le martyrisèrent. Ils le laissèrent sans nourriture, et quand il fut à demi mort, ils le forcèrent à manger des morceaux de sa propre chair que ses bourreaux lui avaient coupés. L’impression produite par ce meurtre et par les circonstances horribles dans lesquelles il avait été commis fut très grande dans tout le pays, et à la cour il fut très commenté.

Le sultan passa tout l’hiver à Merâkech, et on y vit arriver les ambassades des ministres de France et d’Angleterre. Le chef de cette dernière mission désirait régler une importante affaire relative à un riche protégé indigène anglais, alors en procès avec le pacha de la ville. Il avait obtenu du sultan, non sans de grandes difficultés, la destitution et l’emprisonnement de ce fonctionnaire, quand il fut frappé d’une attaque et mourut dans la nuit même qui devait précéder l’arrestation. Le représentant britannique avait de même réussi à faire concéder par le sultan un petit terrain situé au bas du cap Spartel et non loin du phare international qui y existe, à seule fin d’y établir un sémaphore ; mais, en raison de l’importance stratégique considérable de cette position, voisine de l’entrée du détroit, la légation de France revint plus tard sur cette affaire et obtint que cet établissement fût internationalisé, et un règlement conçu dans ce sens a été promulgué en 1893.

Peu de temps après, le représentant de France décidait le gouvernement marocain, après de longues et difficiles négociations, à accorder à une maison franco-belge la concession de la frappe de la monnaie d’argent pour une durée de vingt années. A cette même époque Moulaï-el-Hassan envoyait dans les oasis du Sud une mission confiée au Feky Rechidi, secrétaire du ministère de l’intérieur.

Au milieu du mois de juin, l’infatigable cour marocaine se remettait en marche, et sans incidens par la route habituelle atteignait la ville de Rabat, où le sultan reçut quelques envoyés des légations européennes de Tanger ; puis sans délai on se rendit à Fez, où Moulaï-el-Hassan allait demeurer près d’un an, jusqu’au mois de mai 1893.


V

Dans le courant de l’automne, des troubles sérieux et qui prirent rapidement un caractère inquiétant éclatèrent dans l’extrême-nord du Maroc. La colonie diplomatique ne tarda pas à s’en montrer très émue et à en redouter les conséquences. Plusieurs représentans demandèrent l’envoi de stationnaires dans les eaux de Tanger, et, — bien que ce soit un peu la spécialité du Maroc de fournir comme périodiquement des nouvelles à sensation qui défraient toute la presse du continent, — il n’en demeure pas moins certain qu’il y eut là plus qu’une simple révolte, car les autorités chérifiennes eurent dans la suite le plus grand mal à rétablir l’ordre et à discerner les véritables causes du mouvement. L’origine de ces troubles était en effet très complexe. Ils furent ensuite promptement dénaturés, puis exploités par des influences étrangères, intéressées à amener une manifestation de l’impuissance du sultan et à justifier ainsi une intervention sur la côte méridionale du détroit de Gibraltar. On a prétendu, et peut-être non sans raison, que la rébellion d’une partie de la population de la province de Tanger, de l’Andjerra, ne procédait pas uniquement des exactions du gouverneur ni d’une division territoriale des plus défectueuses. Quoi qu’il en soit, relevant tour à tour et durant ces dernières années du pacha de Tanger, puis du gouverneur de Tétouan, et enfin au moment qui nous occupe sous les ordres du caïd d’Azila, — un certain Driss-Am-Kitchet, légendaire par son manque d’autorité et d’énergie, — les montagnards de l’Andjerra, proches parens des farouches Djebala, se montraient absolument intraitables sur le chapitre des impôts. Ils poussèrent même l’audace jusqu’à poursuivre dans la demeure même de leur gouverneur la délivrance d’un des leurs brigand fameux dans toutes les régions environnantes, et que le sultan avait fait emprisonner. La révolte prit alors des proportions d’autant plus inquiétantes que la région comprise dans le triangle dont les trois villes de Tanger, Tétouan et Ceuta sont les sommets, est exceptionnellement montagneuse et difficile. La chaîne de l’Haouz, qui en forme tout le relief, n’est que le prolongement du grand massif rifain, et se partage comme celui-ci en chaînons parallèles à la Méditerranée et perpendiculaires par conséquent au détroit. Les pointes déterminent ainsi les nombreuses découpures qui caractérisent la côte méridionale du Gaditanum fretum des anciens, en même temps qu’elles isolent les unes des autres les vallées qui s’ouvrent sur la mer. Quand on a parcouru cette région si sauvage et si tourmentée, on comprend que l’occupation romaine elle-même ait renoncé à l’ouvrir par des routes et par ces ouvrages dont elle s’est montrée si prodigue dans les Maurétanies. Nous savons en effet par l’Itinéraire d’Antonin, ainsi que l’a démontré Tissot, que, même à l’époque impériale, on s’en était tenu aux communications intermittentes qu’offrait la voie de mer : A Tingi littoribus navigatus usque ad Portus divinos. Or, de nos jours, l’Andjerra est encore moins favorisé : les ports romains n’existent plus, à peine y voit-on encore quelques ruines que les sables disputent aux broussailles et ne tarderont pas à recouvrir entièrement. Quant au terrain, il est toujours le même, aussi hérissé de difficultés, et ce sont encore les mêmes populations éternellement batailleuses et mécontentes qui fomentent les révoltes.

Cette fois le péril fut encore conjuré. Des troupes envoyées par le makhzen finirent par avoir raison de la sédition, et les agitateurs, sous bonne escorte, furent menés, chargés de fers, à Merâkech et incarcérés dans la prison d’Etat, tandis que les manœuvres étrangères auxquelles nous faisions allusion plus haut étaient dévoilées.

Pendant le long séjour que fit le sultan à Fez, le gouvernement chérifien subit un rude assaut de la diplomatie britannique, au moment où le ministre d’Angleterre, sir Charles Evan Smith, venant au printemps de 1892 présenter ses lettres de créance, traita par la même occasion des conditions d’une convention commerciale à établir pour abaisser les taxes perçues par les douanes marocaines à l’exportation des céréales. On négocia aussi pour l’installation à Fez d’un vice-consulat de carrière britannique, puis on agita la question d’une modification du fameux article 11 de la conférence de Madrid de 1880, relatif au droit pour les étrangers d’acquérir et de posséder des propriétés au Maroc. Des incidens très vifs se produisirent, tels que l’émeute de la population de Fez, soulevée à la simple annonce que le pavillon anglais flotterait sur la maison concédée par le sultan pour y installer le vice-consulat. Le ministre d’Angleterre quitta la ville sans avoir pu terminer aucune des affaires qui, après la présentation de ses lettres de créance, avaient motivé son séjour auprès de la cour marocaine. On assure même que Moulaï-el-Hassan, offensé de tout ce qui se passa, fit parvenir son sentiment à la reine d’Angleterre par l’intermédiaire d’une des ambassades britanniques accréditées auprès d’une puissance européenne. Mais il est inutile d’insister ici sur des événemens politiques aussi récens et d’une nature particulièrement délicate.

Au mois de septembre 1892 arriva à Fez l’ambassade du comte d’Aubigny, venant présenter ses lettres de créance et régler certaines affaires fort intéressantes, telles que l’indemnité réclamée par le gouvernement général de l’Algérie à la suite de l’agression dont une caravane de Hamiane avait été victime l’année précédente en allant commercer dans les oasis du TafiIelt. Notre ministre obtint du sultan la totalité de la somme réclamée par le bureau arabe de Méchéria et la destitution du caïd qui commandait le district où l’attaque avait eu lieu. Le makbzen concéda ensuite, — et pour une question d’intérêt général dont notre légation de Tanger avait bien voulu se charger, — quelques améliorations dans la voirie de Tanger. Une affaire récente et malheureuse avait de même attiré l’attention générale sur les conditions défectueuses où s’effectuait la police locale et indigène de Tanger. Un sujet anglais avait été tué par les gardes du pacha au cours d’une ronde de nuit. Les responsabilités avaient été mal définies. Quoi qu’il en soit, le makhzen avait payé une indemnité à la famille. Notre ministre profita de son passage à la cour pour appeler toute l’attention du sultan sur les modifications et les réformes qu’il y avait lieu d’apporter, et c’est à lui que l’on dut les améliorations très sensibles qui, pendant les années suivantes, furent constatées dans l’état des choses de la ville de Tanger. Notre représentant conclut enfin une sorte de convention commerciale dont il est impossible de ne pas reconnaître la portée, concernant les mesures propres à protéger au Maroc les marques de fabrique françaises.

On sait en effet quelle concurrence font à nos produits les marchandises anglaises, allemandes et belges. Pendant longtemps, notre situation commerciale au Maroc a été de premier ordre ; nous partagions avec l’Angleterre le commerce général du pays. Mais nous avons vu successivement se modifier cette position, en raison du développement que prennent dans ces régions les influences d’autres puissances dont l’essor économique et l’exportation au Maroc ne datent que de quelques années. Souvent, il faut bien le dire, sous l’empire de causes qui paraissent personnelles à nos négocians, mais dont quelques-unes engageaient notre, responsabilité administrative, notre commerce marocain a périclité. On peut même avancer que sur quelques points il est en décroissance. Durant de longues années, Marseille seule fournissait tout le sucre et toutes les bougies consommés au Maroc. Or, pour des raisons multiples, qu’il serait trop long d’énumérer, on ne veut plus actuellement au Maroc que des bougies non françaises, et cette branche de commerce a été entièrement perdue pour le port de Marseille. Mais l’importation des sucres nous demeure et nous le devons en grande partie à la protection accordée aux marques de fabrique françaises par le texte de la convention commerciale conclue à Fez entre notre ministre et le gouvernement marocain. Déjà depuis un certain temps, une concurrence déloyale s’effectuait ; les étiquettes des grandes raffineries de Marseille, connues et appréciées depuis des années par les indigènes, étaient imitées avec un art infini, et chaque navire arrivant de Belgique ou d’Allemagne débarquait sur la côte des quantités considérables de sucre contrefait. Il était urgent d’y remédier, et notamment à ce point de vue spécial, mais important, la mission de M. d’Aubigny à Fez porta des fruits précieux.

Vers la fin de l’année 1892 était mort à Tanger le chérif de Onazzan, Si-el-Hadj-Abdesselam, au retour d’un voyage entrepris en Algérie pour y recueillir des ziara ou offrandes religieuses parmi les nombreux fidèles qu’il y possédait en qualité de grand maître de la confrérie de Moulaï-Taïeb. La disparition de ce personnage fut un événement. Il avait en effet été intimement mêlé à des événemens politiques dont la diplomatie conservait l’impression. Tout en se trouvant à la tête d’une confrérie religieuse dont on ne peut contester ni l’étendue, ni l’influence dans le nord-ouest africain, El-Hadj-Abdesselam représentait également une des plus illustres familles religieuses du Maroc, celle de Ouâzzan. Par son ancêtre direct, Moulai-Abdallah chérif, il était l’héritier d’un des trois saints ou patrons les plus révérés de la contrée, et il personnifiait au même titre la lignée directe des chérifs Idrissides, la première et la plus populaire des dynasties locales. Ce n’était point seulement un chef de confrérie ou de khouans, mais bien aussi l’inspirateur d’un puissant parti politique ; et à certaines époques, quelle que soit devenue sa situation religieuse du fait de son rapprochement avec une puissance chrétienne, il n’en fut pas moins et toujours considéré comme un des plus grands personnages de l’empire.

L’influence de la maison de Ouâzzan a été longtemps la plus répandue au Maroc et encore de nos jours son renom s’étend au loin : lors des grandes fêtes religieuses on rencontre à Ouâzzan, et par centaines, les pèlerins et les délégués des régions les plus reculées du nord-ouest africain. Apportant leurs offrandes religieuses au chérif grand maître de l’ordre, ils viennent écouter sa parole sainte pour suivre ses conseils et rendre compte de la gestion des nombreuses propriétés dites biens habbous que possède la confrérie : les revenus sont considérables, mais difficiles à estimer ; l’administration est confiée au chef des moqaddems ou intendans de l’Ordre, qui administre l’emploi des sommes et des offrandes reçues. L’action de la famille est donc demeurée considérable, aussi bien sur l’esprit des populations de l’extrême-nord de la Tingitane que dans le contre et dans l’est du royaume de Fez. Son prestige moral n’est pas moins grand sur les populations algériennes et en particulier sur les tribus de l’ancien royaume de Tlemcen.

Déjà, au lendemain des événemens de 1870, un de nos agens les plus distingués au Maroc, M. Tissot, avait prévu et signalé l’importance qu’il y avait pour notre politique africaine à rattacher à notre cause le chef de la confrérie de Moulaï-Taïeb, et plus tard vers 1883, notre représentant à Tanger, M. Ordega, usant du droit que confère aux puissances européennes l’article 16 de la conférence de Madrid de 1880, avait accordé la protection de la France au grand chérif. On récompensait ainsi les services politiques que ce personnage nous avait rendus en intervenant personnellement en Algérie auprès de tribus dissidentes : on faisait également droit à la demande qu’il nous adressait, car, désireux d’entretenir de bons rapports avec la puissance qui administrait un grand nombre de ses fidèles, il redoutait les naines jalouses que sa sympathie pour nous lui avait déjà suscitées dans l’entourage du sultan. Vers 1883, El-Hadj-Abdesselam était en effet fort mal en cour : le makhzen marocain, obéissant aux suggestions de confréries rivales et peut-être aussi à des intrigues étrangères, le poussait à bout. Dédaignant le souvenir des services politiques rendus à sa dynastie sous le règne de Moula-Ismaïl par le fondateur de la confrérie des Taïbiya, Moulaï-el-Hassan comblait de faveurs un membre jusqu’ici effacé d’une branche cadette des chérifs de Ouâzzan, agitateur dangereux et ambitieux. Contrairement à toutes les traditions, cet intrigant, ennemi personnel du grand chérif, fut même nommé pacha ou gouverneur de la petite ville de Ouâzzan, jusqu’alors fief indépendant et sorte de principauté soumise à la seule domination de la famille qui gouverne la confrérie de Moulaï-Taïeb. Exemptés de toute redevance, de toute obédience, les chérifs n’avaient avec la famille régnante que des relations de quasi-égalité dans le domaine religieux. Depuis Moula-Ismaïl, la zaouia de Ouâzzan n’était-elle point un inviolable lieu d’asile, au même titre que la mosquée de Moula-Idris à Fez ou que la zaouia du Zerboun, où reposent les restes du grand Idris, l’apôtre de la foi musulmane dans le Moghreb ?

Au moment qui nous occupe, El-Hadj-Abdesselam se trouvait donc poursuivi, traqué jusque dans ses propriétés, jusque dans le berceau de sa famille, au milieu de ses fidèles et de ses serviteurs déconcertés. Pour éviter une infortune encore plus grande, il était sur le point de réclamer asile et protection à une légation étrangère, quand notre ministre l’accueillit en 1883. En procédant ainsi, nous agissions avec sagesse et générosité. Ne nous importait-il donc point de préserver des manœuvres des intrigues rivales le chef d’une confrérie religieuse si populaire parmi les tribus algériennes, et de ne pas voir tomber en d’autres mains un pareil instrument de domination, péril dont il est facile de calculer les conséquences ? On peut cependant regretter que par la suite nous n’ayons point guidé notre protégé en le préservant de certains écarts trop aisément exploités par la puritaine théocratie du makhzen. Le gouvernement marocain, comme il fallait s’y attendre, éleva des protestations contre cette protection qui mettait hors de la portée de ses intrigues et de son ressentiment un tel personnage. On se souvient en effet des difficultés qu’eut à traverser à cette occasion notre légation et de l’énergie qu’il fallut montrer pour obtenir la destitution du pacha de Ouâzzan.

D’après ce qui précède, on comprend que notre diplomatie redoutât certaines difficultés après la mort d’El-Hadj-Abdesselam. Le grand chérif laissait plusieurs fils, et Moulaï-el-Arbi, héritant de son chapelet, prenait en mains la direction de la confrérie. Il ne fallut pas moins de plusieurs mois pour régler les affaires d’une succession aussi considérable et qui se trouvait encore compliquée des multiples intérêts d’héritiers nombreux. Le partage des immenses propriétés du défunt, la sauvegarde des biens de mainmorte de la zaouia furent des opérations aussi longues que délicates, dans lesquelles notre administration ne pouvait intervenir, bien que les héritiers eussent fait appel à son concours. Quoi qu’il en soit, on n’était pas sans quelque appréhension ; des contestations pouvaient en effet se produire au cours de tous ces litiges, et on se demandait, non sans apparence de raison, quelle serait alors la conduite du gouvernement marocain. Notre légation prévint avec habileté les objections que la cour chérifienne aurait pu formuler, et quand, en février 1894, les enfans d’Abdesselam vinrent suivant l’usage passer une partie de leur deuil à la cour, le fils aîné Moulaï-el-Arbi put obtenir aisément la consécration du sultan pour l’héritage de son père : ses frères et lui furent bien reçus par Moulaï-el-Hassan qui leur témoigna une grande bienveillance, les assura de son amitié, et leur fit connaître son intention de châtier les Beni-Messara, populations rebelles voisines du territoire de la ville de Ouâzzan et dont les méfaits et les déprédations sont légendaires dans toute la contrée.

Il nous a paru utile de mentionner la façon calme dont les choses se passèrent au point de vue diplomatique après la mort du grand chérif, car on y trouvera une preuve que cette protection, accordée jadis avec tant d’à-propos par notre légation au chef des Taïbiya et continuée maintenant à ses descendans, ne saurait être le prétexte de difficultés avec le gouvernement marocain, bien que tout ce qui touche aux chérifs de Ouâzzan ait été trop souvent exploité et dénaturé, et que ce soit un véritable dédale où la presse d’Europe puise parfois ses plus admirables nouvelles à sensation. C’est aussi le terrain favori où s’exerce encore l’attention jalouse avec laquelle nos rivaux suivent, et souvent travestissent, la politique avisée et sage de notre légation durant ces dernières années.


VI

Avec le printemps de 1893, nous entrons dans la dernière partie du règne de Moulaï-el-Hassan, alors qu’il va mettre enfin à exécution un projet dont son entourage intime lui avait fréquemment entendu manifester le désir : se rendre en pèlerinage au tombeau de son ancêtre le fondateur de la dynastie des Filali, Moulaï-Ali-Chérif, qui, venu de Iambo, en Arabie, s’établit au Tafilelt, y acquit une grande réputation de science religieuse, fut nommé roi et y mourut en odeur de sainteté. Sa Majesté Ciiérifienne désirait par la même occasion étudier l’état politique où vivaient toutes les tribus de ces régions extrêmes de son empire. Le moment semblait favorable, car depuis la mort du chérif El-Arbi-el-Derqaoui, survenue deux ans auparavant, en octobre 1891, la diplomatie de la cour marocaine avait profité du désarroi causé dans les affaires du chef de la confrérie des Derqaoua.

Cependant, fidèle à ses habitudes, Moulaï-el-Hassan garda jusqu’au départ le silence le plus absolu sur son plan de campagne, règle dont il ne se départait jamais, soit qu’il pensât atteindre plus aisément les tribus en les surprenant, soit qu’il estimât que la menace sourde pesant ainsi sur les rebelles des différentes provinces pouvait amener la soumission de quelques groupes désireux d’échapper au dernier moment au châtiment de la colère impériale. De grandes quantités de vivres étaient réunies depuis un certain temps à Qsabi-ech-Cheurfa, point stratégique d’une extrême importance situé dans la vallée de la Moulouïa ; des subsistances également considérables avaient été amassées dans le bassin de l’Ouad-Ziz. Tout cela constituait des indices plus que suffisans pour pronostiquer le but de l’expédition. Mais tel est au Maroc le manque absolu d’informations que l’on dissertait à perte de vue dans les légations de Tanger sur la direction que prendrait l’armée et sur l’impossibilité de franchir l’Atlas pour une colonne aussi nombreuse, quand Moulaï-el-Hassan, à la tête de troupes évaluées à quinze mille fantassins et trois mille cavaliers et quelques batteries d’artillerie de montagne, quitta Fez le 29 juin 1893. Cette armée se dirigea vers la petite ville de Sefrou, située à une courte distance au sud de Fez, puis traversa les territoires des Aït-Ioussi, par Tarzout, et la rivière du même nom, affluent du Sebou. Avant d’atteindre le grand village d’El-Outad au pied du Djebel-el-Abbâri dans la vallée de l’Ouad-Moulouïa, et Aghbalou-bou-el-Doum (la Source du plomb, (en berbère), on avait reçu de nombreuses députations de tribus du grand Atlas, Aït-Izdeg, Aït-Aïache, etc., et le sultan y demeura un certain temps : il ne voulait pas quitter la plaine ni s’engager dans le massif montagneux sans avoir obtenu le paiement des impôts dont il avait frappé ces populations.

En entrant dans le défilé de Tizi-n’-Telremt, on prenait contact avec les Aït-Izdeg, c’est-à-dire avec la grande confédération berbère des Aït-Iafelmane. C’était l’endroit critique. Car, depuis le départ de Sefrou, on n’avait rencontré que les Aït-Ioussi avec lesquels aucune difficulté n’était survenue, bien que toutes ces populations fussent un peu en l’air depuis la fin tragique de leur caïd, Ould-Thaleb-Mohammed. Tout s’était borné à quelques vols d’animaux chargés des bagages de la colonne, et on avait laissé en arrière des détachemens chargés aussi bien de punir les maraudeurs que de prélever des indemnités sur les caïds de la région. Quant aux populations du grand massif, demeurées sans lien politique depuis la mort du chérif Derqaoui, l’impression que leur produisirent les nombreuses troupes chérifiennes fut si profonde qu’elles ne tentèrent pas le moindre mouvement de résistance, et vinrent en foule et successivement demander l’aman au camp chérifien.

Dès ce moment, le succès était certain ; il devait s’affirmer de jour en jour malgré des retards dans le paiement des contributions de guerre. Moulaï-el-Hassan pouvait donc procéder victorieusement à son enquête sur l’état et sur la situation de cette contrée. Mais ce fut là aussi qu’il commit une des fautes politiques les plus lourdes de son règne, et dont il n’aurait pas tardé à sentir toutes les conséquences s’il avait vécu. Il s’agit de l’arrestation d’Ali-ben-Yahia, le chef redouté et tout-puissant des Aït-Iafelmane, qui servait de guide à l’armée chérifienne et que Moulaï-el-Hassan fît charger de chaînes, tandis qu’il chevauchait tranquillement aux côtés de ses troupes, pour ensuite le faire enfermer à la prison d’État de Merâkech. Ali-ben-Yahia était l’ennemi des Aït-Melghat, grande tribu voisine des Aït-Hadidou ; eux seuls se déclarèrent satisfaits de cet emprisonnement qui fut généralement blâmé ; mais l’effet fut déplorable dans tout le massif de la montagne et le jeune Si-Allal, fils de Mhaouch, — le meurtrier de l’oncle du sultan, Moulai-Serour, dont nous avons raconté la fin après la campagne de Beni-Meguiled en 1888, — et qui est destiné, depuis la mort de Moulaï-el-Hassan, à jouer un grand rôle parmi toutes ces populations, ne manquera pas de se servir de l’émoi causé par le procédé employé contre Ali-ben-Yahia pour ameuter la nation berbère contre le pouvoir nouveau du jeune Abd-el-Aziz. Dès que l’arrestation du malheureux Ali fut connue, on vit accourir sa mère, ses femmes, ses filles, ses esclaves, implorant comme une dernière grâce la mort de celui qui leur était si cher, afin de pouvoir comme suprême consolation prier sur sa tombe et honorer sa mémoire. Dans leurs âmes de sauvages primitives et incomplètes, à la fois rudes et tendres, ces infortunées se révoltaient à l’idée que leur ancien seigneur, dont la valeur et le courage étaient légendaires dans toute la montagne, serait par la suite traîné et enchaîné, ainsi qu’un vil malfaiteur, jusqu’à cette lointaine ville de Merâkech et qu’il y mourrait ignoré dans le silence et la nuit du cachot. L’impression générale fut mauvaise, et jusque dans le makhzen on critiqua cet acte : en effet, si des griefs sérieux existaient contre Ali ; si le sultan était justement courroucé de voir quels liens d’amitié avaient uni son puissant vassal aux Aït-Chokman détestés, les meurtriers de son vieil oncle ; si la tente de ce dernier avait été retrouvée dans la demeure d’Ali ; il n’en était pas moins acquis que le pouvoir chérifien aurait pu utiliser l’influence du chef des Aït-Iafelinane, qui récemment encore lui avait été d’un si précieux concours. N’étaient-ce point en effet ces mêmes Aït-Iafelmane qui, habilement opposés quelques années auparavant par El-Arbi-el-Derqaoui, avaient triomphé des Aït-Atta à la grande bataille de Telouine, sauvant ainsi les oasis et toute la vallée de l’Ouad-Ziz de l’envahissement ? A la vérité, Ali-ben-Yahia n’était point alors le chef des Aït-Iafelmane, mais depuis lors son prestige s’était répandu et affermi, et avec un tel allié la cour chérifienne aurait dominé sans peine des contrées entières où maintenant et pour longtemps encore aucun sultan ne pourra prétendre s’imposer. Moulaï-el-Hassan, en s’emparant d’Ali-ben-Yahia pouvait être considéré, il est vrai, comme accomplissant le devoir sacré d’un chérif vengeant le meurtre d’un des siens, Moulaï-Serour ; mais outre que cette complicité n’était rien moins qu’établie, cette seule faute compromettait irrémédiablement l’avenir de sa politique chez les Berbères. En effet, depuis la mort d’EI-Arbi-el-Derqaoui, Ali-ben-Yahia paraissait décidé à se rapprocher du parti gouvernemental, et à remplir pour le compte du makhzen le rôle joué à Télouine par les siens contre les Aït-Atta. Maintenant, tout cela est changé ; ses fils ont pris sa succession, ils n’obéissent plus qu’à eux-mêmes ; et, dans leur haine du nom de Moulaï-el-Hassan, ils se considèrent comme dégagés de toute vassalité vis-à-vis du nouveau sultan.

On ne saurait prédire l’avenir de ce côté, mais de même que l’empire des Almoravides sortit jadis des tribus berbères du désert, de même nous approchons peut-être de l’époque où succombera dans son impuissance la dynastie des Filali sous l’envahissement des Berbères.

Après avoir heureusement franchi le passage difficile du Tizi-n’-Telremt qui s’élève à environ deux mille mètres d’altitude, on descendit sans incident sur le versant méridional de l’Atlas pour suivre la vallée de l’Ouad-Nezala jusqu’au canton de Guers, dans la vallée de l’Ouad-Ziz, encaissé à cet endroit dans la montagne ; et il fallut contourner le défilé dit El-Kheneg, où l’énorme quantité de bagages et d’impedimenta de toutes sortes que traînait l’armée n’aurait pu s’engager. Ce fut au campement de Guers, du 2 août au 23 septembre, que les Aït-Izdeg achevèrent de régler le montant considérable des impositions dont ils avaient été frappés. On y célébra la fête du Mouloud et on y reçut la première nouvelle des événemens de Melilla.

Tout d’abord, la cour marocaine ne se rendit point, compte de l’importance de l’affaire. Le sultan lui-même crut à quelque incident analogue à ceux qui depuis de si longues années marquent les relations des autorités militaires espagnoles avec les Kabyles du Rif voisins des présides. On dépêcha toutefois un prince de la famille chérifienne, Moulaï-Arafa, propre frère du sultan, personnage très religieux, et qui partit avec une simple escorte et quelques secrétaires. Il devait, ainsi que l’on sait, s’acquitter avec habileté de sa difficile mission, calmer les populations et engager les premières négociations avec les chefs de la place espagnole. Plus tard, à Toumelline, dans la vallée de l’Ouad-Reris, Moulaï-el-Hassan reçut les réclamations du ministre d’Espagne à Tanger. Il connut alors, aussi bien que par les courriers que lui envoya son frère, toute l’étendue et la gravité de ce qui s’était passé sous les murs de. Melilla et la mort de l’infortuné général Margallo. L’armée reçut l’ordre de prendre la direction occidentale et de gagner Merâkech. Sa Majesté Chérifienne renonçait à tous ses projets de politique saharienne pour faire face aux difficultés nouvelles. Il nous est difficile dès maintenant, — au lendemain de la mort du sultan et après le désarroi momentané que causa dans la politique intérieure du Maroc l’affaire de Melilla, — d’apprécier avec netteté les tentatives prêtées au souverain au cours de son voyage du Tafilelt. Tout au plus, avancerons-nous, et encore avec une extrême réserve, que l’on avait peut-être attaché une plus grande importance qu’il ne convenait à ce déplacement. Il ne paraît point, pour tout dire, que Moulaï-el-Hassan ait reçu à sa tente un grand nombre de délégués du Sahara.

Evidemment le séjour du sultan dans les oasis de l’Ouad-Ziz eut un énorme retentissement par le déploiement d’une armée telle qu’on n’en avait jamais vu dans ces contrées ; mais la portée s’en trouva, en fait, des plus restreintes et surtout parmi la population des oasis de l’extrême-sud où l’influence marocaine, qui n’est même pas nominale, n’a guère servi que d’étiquette pour couvrir les méfaits des dissidens et des fauteurs de troubles. Deux colonnes secondaires avaient précédé l’armée impériale, une sous la direction du fils aîné du sultan, Moulaï-Mehemmed, qui demeura à Dar-el-Beïda du Tafilelt, et une autre à laquelle était adjoint le fameux chérif Si-Mohammed-el-Amrani, qui alla opérer contre le ksar de Bou-Denib dans l’Ouad-Guir.

Avant de quitter l’Ouad-Ziz, le sultan avait reçu la visite du jeune héritier d’El-Arbi-el-Derqaoui. Très humblement équipé avec intention, il se prosterna devant la tente de Moulaï-el-Hassan, car sa politique se résumait pour l’instant à jouer la modestie afin de détourner les soupçons du makhzen et de pouvoir ensuite, dès le départ de l’armée impériale, travailler à l’établissement de son prestige. On le sait, ce ne sera pas la zaouïa d’El-Gaouz où était mort El-Arbi-el-Derqaoui qui centralisera l’influence, mais bien la petite zaouïa du Ferkhla qui recueillera l’héritage, car en vertu d’un testament du vieux chérif que l’on trouva caché dans son turban après sa mort, il instituait comme son continuateur un des fils de Si-el-Haouari. Ce dernier, contemporain du prédécesseur d’El-Arbi-el-Derqaoui, était venu de Fez et avait fondé dans le Ferkhla la zaouïa d’El-Haouri indépendante des Derqaoua, la laissant à sa mort à son fils aîné. L’autre fils s’en fut, par jalousie, dans le Medaghara prendre la parole d’El-Arbi-el-Derqaoui et jeter les premières bases d’un couvent rival de celui laissé par son père et à côté de la demeure de son frère. C’est en récompense de sa fidélité que le vieux chérif l’a désigné comme son successeur.

Durant son séjour au Tafilelt, à Dar-el-Beïda, point extrême du voyage, le sultan avait visité Abouam, le grand entrepôt des marchandises où s’opèrent dans le sud tous les échanges entre les caravanes du nord et celles qui vont au Soudan et dans les oasis de l’extrême-sud ; c’est à côté d’Abouam que se voient les ruines étendues de Sidjilmassa, l’antique Médinat-el-Hamra.

En donnant l’ordre de départ, Moulaï-el-Hassan prescrivit de liquider les immenses approvisionnemens amassés dans la région et on vendit alors à bas prix toutes les céréales si péniblement amassées : au point de vue financier cette expédition, manquée en ce qui concerne les choses du Sahara, fut ainsi déplorable. Le makhzen avait, il est vrai, touché de très fortes sommes sous forme d’amendes et d’arriérés d’impôts à son passage chez les Berbères. Mais les frais d’entretien des troupes dans ces mêmes régions furent très élevés, on dut même envoyer chercher de l’argent au trésor de Merâkech.

L’armée rentra en suivant la direction de l’ouest par les oasis de Fezna, de Tourouz, de Ferkhla ; elle traversa tout le Todra, le Dadès, puis elle obliqua vers le sud-ouest par les oasis de Skoura, la vallée de l’Ouad-Dadès, les Aït-Bou-Dellal, le Ouarzazet, la vallée de l’Ouad-Zineb et enfin elle marcha vers le nord en traversant le grand massif de l’Atlas par le défilé de Tizi n’Telouet où les troupes s’engagèrent dans les neiges après les chaleurs torrides que l’on avait eu à supporter dans cette expédition, la plus rude de toutes celles entreprises par le sultan. Après vingt et un jours de marche depuis le Tafilelt, le 19 décembre, on entrait à Merâkech.

Le 29 janvier arrivait le maréchal Martine Campos qui, par décret du 28 décembre, avait été nommé ambassadeur extraordinaire du roi d’Espagne auprès du gouvernement chérifien. En effet, les négociations précédemment entamées entre le général Macias et Moulaï-Arafa avaient été reprises par le maréchal Campos. Mais le prince marocain n’ayant point les pouvoirs nécessaires pour donner satisfaction au maréchal, celui-ci avait reçu l’ordre de se transporter à Merâkech. Après un mois de négociations assez pénibles, une convention portant la date du 5 mars était signée et mettait ainsi et très heureusement fin à l’incident de Melilla. Après avoir consenti au paiement d’une indemnité de vingt millions de pesetas, espacée en diverses échéances, et destinée à rembourser à l’Espagne les frais d’entretien et d’équipement du corps d’armée concentré et immobilisé à Melilla, Moulaï-el-Hassan s’engageait à procéder dans le courant de l’année présente au règlement de la délimitation de la zone neutre destinée à prévenir le retour d’incidens aux alentours des présides, et à châtier les Rifains, auteurs des événemens survenus à Melilla aux mois d’octobre et de novembre 1893 : on devait agir dans cette occasion conformément aux lois, et suivant la procédure marocaine.

Sa Majesté Chérifienne était très préoccupée de l’état politique si fréquemment troublé aux environs de la côte du Rif ; elle se rendait en tout cas parfaitement compte du danger que le statu quo de son empire y courait. Aussi, dès le départ de l’ambassade du maréchal, bien qu’encore très fatigués des suites de l’expédition au Tafilelt, les fonctionnaires du makhzen reçurent l’ordre d’entreprendre à nouveau des préparatifs de mise en route. Le projet était de passer à Rabat et de gagner ensuite Meknas et Fez après avoir, chemin faisant, perçu de gros arriérés d’impôts chez les Zemmours. Il importait en effet de regarnir le trésor chérifien pour faire face aux engagemens financiers pris envers l’Espagne. D’autre part, le sultan estimait que sa présence s’imposait dans le royaume de Fez pour y surveiller, l’action de la colonne destinée à opérer dans le Rif. Mais parti de Merâkech le 21 mai, Moulaï-el-Hassan ne tarda pas à ressentir les atteintes du mal qui devait l’emporter ; il ne pouvait même plus monter à cheval et était transporté en litière.

Il succomba le 6 juin, à l’âge de 60 ans, d’une crise hépatique, au campement de Dar-ould-Ziddou, sur les limites de la région de Tadela. Le makhzen cacha la mort du souverain pendant quelques jours afin de permettre à l’armée de quitter le territoire des Beni-Zemmours sur lequel l’événement avait eu lieu. On redoutait en effet que ces tribus peu soumises ne profitassent du moment de désarroi général pour attaquer et piller peut-être le camp impérial. L’entourage de Moulaï-el-Hassan ayant proclamé son jeune fils Moulaï-Abd-el-Aziz, âgé de 14 ans, des courriers furent adressés à ce dernier, qui était à Rabat depuis quelque temps à la tête d’une colonne composée des contingens du nord de l’empire. L’armée se dirigea ensuite à marches forcées vers cette dernière ville, où fut inhumée la dépouille impériale que l’on avait traînée à la suite des troupes.


VII

Cet exposé du règne de Moulaï-el-Hassan permet de résumer son rôle dans l’histoire moderne du Maroc. Souverain d’une activité qui semblera infatigable et qui déconcerta souvent ses ennemis les plus hardis, il prenait chaque année la direction d’une de ces pénibles expéditions où l’on endurait parfois toutes les privations et au cours de la dernière desquelles il succomba.

Sans être, — et il ne le fut peut-être pas assez, — le monarque que rêvait le conseiller de Mohammed-ben-Eccherif et qui, suivant l’expression du chroniqueur arabe, « devait asseoir le palais de sa puissance sur le pilotis de la terreur », Moulaï-el-Hassan, par une diplomatie intérieure dont nous avons apprécié l’habileté, s’attacha à n’attaquer les tribus berbères qu’au moment favorable, alors qu’une longue suite de savantes intrigues avaient préparé le terrain en énervant les forces de résistance. Il faut bien avouer que la médiocrité des résultats, souvent précaires et momentanés, ne récompensa pas toujours les efforts du monarque dont le courage et la persévérance ont été les qualités dominantes.

Trop souvent, en effet, chaque tribu qui avait été l’objet d’une campagne a repris son indépendance une fois que le makhzen était rentré dans ses quartiers. Cependant, au lendemain de sa mort, il laisse l’autorité chérifienne mieux établie qu’elle ne l’était après les règnes de Moulaï-Abderraman et de Sidi-Mohammed et aussi solidement que le comporte un pays tel que le Maroc. On doit en effet observer que, si nous avons vu par la suite des populations comme les Beni-Meguiled, les tribus du Sous, les Djebala reprendre insensiblement après le passage du sultan sur leurs territoires une indépendance relative, elles n’en conservèrent pas moins une crainte salutaire du monarque, et le souvenir de la répression y subsiste encore.

Quant à la diplomatie marocaine, dirigée par quelques fonctionnaires habiles, elle a lutté non sans succès contre toutes les tentatives qui ont été faites, sinon pour modifier depuis vingt et un ans ce statu quo général de l’empire, tout au moins pour soulever les barrières qui ferment de nos jours le vieux Maghreb à nos idées et à nos entreprises modernes. Mais en présence des récens changemens intérieurs qui ont marqué l’avènement du jeune sultan ; de l’emprisonnement de certains fonctionnaires jadis puissans ; de l’entrée en scène de certains autres presque inconnus ; il serait téméraire de prédire quelle sera désormais la politique extérieure du gouvernement marocain : il faut donc surtout compter, si l’on désire éviter l’ouverture d’une redoutable question, sur la prudence et la sagesse des nations européennes, directement intéressées à la continuité d’un état de choses assurément exceptionnel, mais qui néanmoins a jusqu’ici écarté de graves périls.


H. DE LA MARTINIÈRE.