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Le Règne de l’Argent/06

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Le Règne de l’Argent
Revue des Deux Mondes4e période, tome 134 (p. 804-830).
Le règne de l’argent


VI. LA FINANCE, LA HAUTE BANQUE ET LE COSMOPOLITISME FINANCIER [1]


Nous avons entrepris d’étudier le rôle de l’argent et de ce qu’on appelle le « capitalisme » dans la société contemporaine, et cela, il est bon de le rappeler, moins au point de vue économique qu’au point de vue moral, au point de vue politique, au point de vue social. Même ainsi restreinte, la tâche reste assez vaste et assez lourde. Plus nous avançons, plus nous en sentons le poids ; pour la mener jusqu’au bout, il importe grandement de la délimiter.

Après avoir cherché s’il avait vraiment surgi, du fond de nos démocraties modernes, une féodalité nouvelle, et après nous être arrêtés devant les grandes compagnies qu’on nous donne comme l’incarnation du régime féodal, nous voici arrivés au cœur de notre sujet, en face de la puissance qu’on nous représente volontiers comme la suzeraine du monde contemporain, devant la finance dans laquelle la naïveté des simples et la haine des violens aiment à personnifier toutes les usurpations de l’or et toutes les iniquités sociales. C’est ici le centre du royaume de l’Argent. La finance, n’est-ce pas le donjon de la forteresse qu’assiègent bruyamment, de concert, les pamphlétaires de l’antisémitisme et les utopistes du socialisme, sonnant chaque matin à l’envi la fanfare de l’assaut ?

Ici, surtout, nous devons prier le lecteur de ne pas oublier quel est notre but, et de ne pas chercher dans ces pages ce qu’il n’est pas de notre intention d’y mettre. Il ne s’agit point, pour nous, de décrire les opérations de la Bourse et les procédés de la spéculation, comme l’avait fait Proudhon dans son célèbre manuel, comme l’a fait, dans son dernier ouvrage, le regretté Claudio Jannet [2]. Notre but est différent, et tout en nous servant des études faites avant nous, tout en y renvoyant au besoin le lecteur, nous négligerons ce qui est trop technique, nous en tenant, de préférence, au côté moral et au côté social des questions financières, nous montrant partout plus curieux de l’homme que des choses, plus jaloux des intérêts spirituels que des intérêts matériels, et j’ajouterai, plus soucieux de la fortune publique et de la grandeur nationale que de la richesse privée. Cela, encore une fois, ne laisse pas que de rester un sujet assez vaste. Aucun ne prête à plus de confusion, aucun peut-être ne passionne davantage le public, et aucun n’est plus mal compris du public. Tout se réunit pour l’obscurcir : les déclamations de l’envie, les élucubrations de rêveurs ignorans, les rancunes des convoitises évincées, le chantage de la mauvaise foi. Il va nous falloir cheminer entre les broussailles et les ronces des préjugés, à travers l’épais fourré de préventions aveuglantes. Cela, grâce au ciel, n’est point pour nous arrêter. La finance, nous le savons, est devenue une région suspecte, une terre mal famée où les gens qui se respectent n’osent guère mettre le pied ; c’est une contrée mystérieuse sur laquelle courent des fables et des légendes. Raison de plus pour en tenter la description. Afin de n’être pas trop incomplets, nous serons obligés de diviser notre étude en plusieurs articles. Le premier aura pour objet la finance en général, et ce qu’on appelle l’internationalisme financier ; le second traitera du pouvoir de la haute banque et de ce que d’aucuns nomment la « bancocratie » ; le troisième sera consacré à la Bourse, à la spéculation, à l’agiotage ; un quatrième enfin sera réservé aux financiers eux-mêmes, aux potentats de la Bourse, à ceux que la jalouse admiration de leurs contemporains nomme les rois de l’Or. Cela fait, si nous espérons en avoir terminé avec la finance, nous n’en aurons pas encore fini avec l’argent. Si nous voulons donner à ce trop long travail des conclusions pratiques, il nous faudra envisager les efforts des modernes pour s’affranchir de la tyrannie de l’Argent, examiner les moyens d’émancipation préconisés par ses ennemis attitrés, antisémites ou socialistes.


I

Quand on compare la finance à l’industrie, une chose frappe d’abord. Dans l’industrie, les sociétés par actions, les compagnies ont presque partout pris la première place, substituant de plus en plus les collectivités anonymes aux patrons individuels ; dans la finance, le premier rang reste encore à ces derniers. Ce n’est point, nous l’avons déjà remarqué [3], que les compagnies n’osent se risquer sur les sables mouvans de la finance ; loin de là, les banques anonymes ont ouvert dans nos capitales de massifs et vastes palais ; elles couvrent la province et l’étranger de succursales qui étendent leurs opérations sur les deux hémisphères. Partout, en France, en Belgique, en Allemagne, en Italie, en Autriche-Hongrie, en Russie, jusqu’en Angleterre et aux Etats-Unis, les nouveaux établissemens de crédit, les banques par actions ont, depuis une quarantaine d’années, pris un développement considérable. Ils n’ont pas cependant conquis la première place, ils ont beau, chaque jour, élargir le cercle de leurs affaires, chiffrer leurs opérations annuelles par milliards et leurs bénéfices par dizaines de millions ; ils ne sont pas parvenus à évincer les plus puissantes des grandes maisons de banque fondées au début du siècle. Prenez les pays les plus riches, les marchés les plus vivans ; les sociétés par actions ont généralement renoncé à la lutte contre les anciennes puissances financières. Satisfaites d’avoir conquis leur place au soleil, heureuses de s’être emparées presque entièrement de certaines branches d’affaires, de l’escompte du papier de commerce notamment, elles ne songent plus à disputer aux potentats du marché la lucrative royauté de la Bourse. Après quelques infructueuses tentatives de révolte contre la suprématie des anciennes dynasties de la finance, les sociétés par actions semblent presque partout s’être résignées à la primauté des puissances qu’elles n’ont pu renverser. Au lieu de s’obstiner à les détrôner, elles s’inclinent devant leur suzeraineté. Ce siècle, qui a brisé tant de sceptres, a épargné celui de la finance. Les plus fortement constituées ou les mieux dirigées des grandes maisons de banque en nom individuel ou collectif sont demeurées debout, dominant le royaume de la Bourse et le monde des affaires de toute la hauteur de leur réputation et de toute la puissance de leurs capitaux, pareilles à une lignée de rois légitimes dont les sujets n’osent plus contester les titres.

La raison en est simple ; si bien administrées que soient des sociétés, une entreprise menée par un homme intelligent, actif, seul maître de ses actes et seul juge de sa conduite, gardera toujours des avantages sur les compagnies à plusieurs têtes où la responsabilité s’affaiblit en se partageant, où les rivalités de personnes et les conflits d’opinions rendent toute initiative plus malaisée et l’unité de direction plus difficile. Cela est si manifeste que les établissemens de crédit dont la fortune a été la plus rapide et la plus brillante sont ceux dont le président ou le directeur a su conquérir une telle autorité qu’il en a été comme le maître absolu. Le lecteur en trouverait une preuve éclatante en France même. C’est que, en affaires plus encore qu’en politique, le régime monarchique, quand le monarque est doué d’intelligence et d’énergie, peut aisément se montrer supérieur à la république, et le gouvernement d’un seul l’emporter sur une démocratie ou sur une oligarchie. Là encore, l’éducation, la tradition, l’hérédité, peuvent, durant quelques générations au moins, transmettre, de père en fils, le sens des affaires, avec l’esprit de gouvernement. Cela est particulièrement vrai de la finance qui, par plus d’un côté, ressemble à la guerre. Comme la guerre, elle veut une décision prompte et au besoin des initiatives hardies ; elle exige souvent le secret, et elle demande toujours l’unité du commandement. Un chef, seul responsable de ses capitaux et seul maître de ses ordres, n’ayant ni avis à prendre d’un conseil d’administration, ni comptes à rendre à des assemblées d’actionnaires, sera toujours, pour les campagnes d’affaires et pour les batailles de la Bourse, un général en meilleur posture qu’un président ou un directeur de société anonyme, lié par des règlemens et entravé par des considérations de toutes sortes. Il n’y a donc pas à s’étonner si, dans la finance, à l’inverse de l’industrie, la prépondérance est demeurée aux grandes maisons individuelles ou familiales, qui concentrent l’autorité en une seule main.

Ces grandes maisons, reines incontestées des marchés financiers, constituent, à proprement parler, ce qu’on appelle emphatiquement la haute banque, nom vague et fastueux qui éblouit les imaginations, les remplissant à la fois d’un involontaire respect et de confuses terreurs que de nombreux pamphlétaires s’évertuent à transformer en haines. Affaires de Bourse, industrie, finance, politique intérieure, politique étrangère, le public est porté à découvrir partout la main de cette mystérieuse haute banque, qu’on lui représente comme toute-puissante. Quoi qu’il arrive, les badauds se croient tenus de tout expliquer par son intervention occulte. C’est ici, surtout, que se donnent carrière l’amour du merveilleux et l’esprit de suspicion, si bizarrement accouplés chez les foules à la fois sceptiques et crédules. De la haute banque on croit tout, on soupçonne tout, on redoute tout, ayant pleine foi dans son omniprésence et dans son omnipotence.

A force d’en magnifier le rôle et d’en outrer la puissance, le public se méprend, étrangement, sur cette haute banque. Dupe de préjugés que lui inculque, chaque matin, une presse de pamphlétaires, il ne voit plus les faits les plus simples qu’à travers des préventions qui les déforment grossièrement. Ce qui est vrai, c’est que par l’ascendant de leur nom comme par la puissance de leurs capitaux, par l’étendue de leurs relations ou par la solidité de leurs alliances, et aussi, nous n’avons pas le droit de l’oublier, par l’habileté de leur direction, certaines maisons ont conquis sur les marchés financiers une prééminence incontestée. Leur seul patronage est, pour une affaire publique ou privée, une recommandation qui entraîne toutes les Bourses de l’Europe. Individuelles ou collectives, les maisons les plus nouvelles ou les moins solides ont accepté la royauté des plus anciennes ou des plus fortes. Il y a ainsi, dans la banque, une sorte de hiérarchie des puissances financières, et si l’on veut, une façon de vasselage des maisons de second ordre vis-à-vis de celles de premier rang. Les petites se contentent d’être les satellites des grandes, cherchant à se faire une place à leur ombre ; en ce sens, on est libre de dire que la finance a quelque chose de féodal. Rien là du reste de particulier à la France, ou rien qui ressemble à un privilège. En Allemagne, en Autriche-Hongrie, en Russie, en Angleterre, et, plus que partout ailleurs, aux Etats-Unis, on voit parfois, en dehors même de la finance, certaines branches d’affaires, le charbon, le pétrole, le coton, le cuivre, les mines d’or ou d’argent, la métallurgie, tomber, comme disent les Anglo-Saxons, sous le « contrôle », c’est à dire sous l’empire de telle ou telle maison. Alors même qu’il semble ainsi se constituer une façon de monopole de fait, il n’y a là, d’habitude, ni monopole légal ni privilège d’aucune sorte ; ce qu’a fait l’ascendant d’une maison ou d’un groupe, l’initiative de plus hardis ou de plus habiles peut toujours le défaire. Quant aux hommes qui ont voulu nous représenter cette sorte de primauté de quelques grandes maisons de banque comme un phénomène de race, ce qu’ils appellent un trait sémitique, est-ce bien la peine de montrer ce qu’ont d’enfantin de pareilles théories ? Pour en sentir l’inanité, il n’y a qu’à jeter un coup d’œil sur les pays anglo-saxons, sur les Etats-Unis notamment, où le sceptre de la Bourse n’est pas encore en des mains juives. Il n’y a là, en réalité, qu’un phénomène d’ordre économique, inhérent aux affaires de banque et n’ayant rien à démêler avec la race ou la religion ; car peu importe en soi l’origine ou le culte des potentats de la Bourse. C’est là du reste un point sur lequel nous comptons revenir pour l’édification des âmes crédules qui auraient la simplicité d’expliquer les mystères de la finance par les révélations de l’antisémitisme.

N’importe, juive ou chrétienne, la haute banque est, pour le peuple, l’incarnation suprême de cette féodalité financière que dénoncent, deux fois par jour, à ses haines, les libelles quotidiens d’une presse passionnée. En cette haute banque se personnifient, pour les masses, la toute-puissance et l’usurpation de l’argent. La crédule superstition des foules et l’envieuse admiration de ses ennemis la nimbent, involontairement, d’une sorte d’auréole aux reflets sinistres. Elle semble à beaucoup un pouvoir mystérieux, en possession d’arcanes redoutables, qui, du fond de ses palais, dicte des ordres occultes aux rois comme aux parlemens, et gouverne le monde de derrière ses guichets. Pour plusieurs, c’est une sorte d’obsession. Comme les grandes compagnies, et plus encore que les grandes compagnies, ses vassales, la haute banque est un des fantômes qui hantent l’imagination de nos contemporains ; c’est un des spectres les plus faciles à évoquer devant les hommes assemblés, et un de ceux dont l’apparition soulève, le plus aisément, les colères ingénues et les haineuses terreurs des foules ignorantes. Rien de surprenant si quelque pauvre diable, exalté par ces troublantes visions, dépose une bombe sous la porte de ces rois de la finance, ou leur expédie quelque missive explosive. A nombre de bonnes âmes, cela semble presque œuvre pie.

Les financiers, les traitans, ont toujours été peu populaires, et cela, pour plus d’une raison. Peut-être excitent-ils, de nos jours, encore plus d’aversion que sous l’ancien régime. Ils ont contre eux, outre les défiances malveillantes des masses, les jalouses rancunes des classes moyennes ou des aristocraties anciennes qui se prétendent exploitées ou dépouillées par eux. Des nuées d’écrivains de toute école et de toute couleur, pareils à des moustiques importuns, tourbillonnent bruyamment autour d’eux, les poursuivant sans trêve de leurs piqûres venimeuses. Les folliculaires qui n’ont pu la faire chanter à leur gré se sont donné comme mission d’ameuter contre cette haute banque l’esprit de suspicion et les sentimens d’envie. Besogne facile et lucrative, qui n’a pas seulement pour aides ces auxiliaires complaisans qu’on nomme la jalousie et l’ignorance, car, par sa nature même, par le genre de ses opérations, la finance prête à tous les soupçons et à toutes les accusations. Son office propre étant de manier l’argent, de dispenser le crédit, de commanditer les affaires, le public voit moins les services qu’elle rend que les fautes qu’elle commet ou les bénéfices qu’elle encaisse. Comme ses opérations sont souvent secrètes, que ses négociations sont menées dans le silence et dans l’ombre, — ou bien, qu’étant publiques, elles échappent à la compétence du public ; comme elles sont parfois accompagnées de manœuvres plus ou moins licites, qu’elles exigent souvent l’autorisation des Etats ou la connivence peu désintéressée de politiciens aux mains trop cupides pour être toujours honnêtes ; comme il est de règle, aujourd’hui, qu’aucun emprunt d’État, aucune émission de quelque importance ne peut réussir sans l’appui d’une presse dont la vénalité a été trop souvent dévoilée pour qu’on ait confiance en sa probité, toutes les démarches de la finance sont devenues suspectes ; elles prennent aisément, aux yeux des masses, un caractère malfaisant ; on lui en veut de savoir le prix de trop de consciences ; on la rend responsable des abus, voire des chantages, des pots-de-vin, des ignobles pratiques auxquelles la rapacité publique ou privée l’oblige de se plier. Et ainsi, elle semble aux peuples la grande puissance corruptrice ; elle apparaît aux simples comme une espèce de sorcellerie diabolique, une façon de magie noire qui tient dans ses mains prestigieuses la fortune des Etats et qui légitime, par ses maléfices, tous les griefs et toutes les malédictions.

Et cet amas de haines et de rancunes entassées contre la finance s’accumule, encore une fois, sur la tête de ce monstre aux contours vagues que l’on appelle la haute banque. C’est, aux yeux de beaucoup, la coupable de tous nos maux, le suppôt du Malin sur la terre, l’agent du Prince de ce monde, c’est-à-dire de Satan. Nombre d’âmes simples, des artisans dans la poussière de leur atelier, de petits marchands dans leur boutique délaissée, de braves curés entre les murs nus de leur presbytère, se font de cette lointaine et superbe haute banque des visions apocalyptiques. Interrogez tel jeune prêtre, frais émoulu du séminaire et pris pour les questions sociales d’une belle passion de novice, il vous dira que c’est elle, la Bête aux sept têtes et aux dix cornes qui portent chacune un diadème, la Bête pareille à un léopard avec la gueule d’un lion, devant laquelle toute la terre est en admiration, et que le monde adore en disant : « Qui est semblable à la bête, et qui peut combattre contre elle [4] ? » Et cela est vrai, en un sens ; car si le monde la hait, le monde l’admire, et le monde l’adore.

Écoutez le concert discordant d’anathèmes et d’envieuses acclamations qui, d’en bas jusqu’au faîte de notre société, monte chaque jour vers la finance, comme si tous les biens et tous les maux de ce monde sortaient de ses coffres-forts. Le fantastique s’y mêle au réel, et les fables y défigurent la vérité. Elle est née de l’agiotage, et elle vit des jeux de la spéculation. Elle a construit sa fortune sur la ruine de millions de petites gens. Elle est cosmopolite et demeure étrangère aux intérêts des pays où elle réside, ne songeant qu’à lancer des affaires et à spolier les nations. Elle domine le monde, elle règne sur les sociétés modernes et met les peuples en servitude. A en croire les philosophes ou les économistes de la presse populaire, c’est elle qui établit, elle qui change, à son gré, les lois économiques, aussi bien que les lois politiques. Démocratie ou monarchie, elle s’est assujetti les Etats, et elle tient les gouvernemens en laisse ; c’est par elle que les rois règnent, c’est pour elle que les républiques s’agitent et que les peuples travaillent. Suffrage universel ou suffrage restreint, elle étend son filet d’or sur tous les régimes, les prenant tous aux mêmes amorces, achetant indifféremment les cours et les parlemens, subventionnant les démagogues de la main qui pensionne les princes. Des millions d’hommes sont convaincus que c’est elle qui gouverne, elle qui décrète la paix et la guerre, elle qui jette, à son caprice, les peuples dans les aventures coloniales, précipitant l’Europe sur les déserts de l’Afrique ou sur les deltas fiévreux de l’Asie pour agrandir son champ d’action et arrondir ses domaines. A en croire les nouveaux précepteurs des peuples et les maîtres d’une récente philosophie de l’histoire, le XIXe siècle aura été le siècle de l’hégémonie de la haute banque. Les princes de la Bourse ont réussi là où avaient échoué les Grégoire VII, les Charles-Quint, les Napoléon, les dominateurs des âmes et les héritiers des Césars. Sans se préoccuper des limites passagères des Etats ou des formes changeantes des gouvernemens, sans avoir l’enfantillage de s’arrêter, comme les papes ou les empereurs, aux dehors extérieurs de la puissance, la haute banque serait parvenue à réaliser, à son profit, la monarchie universelle. Le tout est de savoir ce que durera cet empire de l’or. Ce qui eût semblé naguère un paradoxe est un des lieux communs de la presse quotidienne. La foi en la toute-puissance de l’or et en l’omnipotence de la haute banque est devenue un dogme populaire ; si bien qu’on aurait tort d’en sourire, et que force nous est de chercher ce qu’il s’y mêle de vrai et de faux.


II

Une des choses le plus souvent reprochées à la finance, a la haute banque notamment, c’est d’être cosmopolite. On se plaît à signaler en elle une sorte d’Internationale, l’Internationale de l’or, l’Internationale jaune, autrement puissante et non moins dangereuse que l’autre, l’Internationale rouge, l’Internationale prolétarienne.

Les princes de la finance, entend-on répéter, sont, eux aussi, des sans-patrie ; ils ne tiennent pas au sol sur lequel ils vivent, alors même qu’ils y sont nés. Beaucoup, parmi eux, sont des hommes d’une autre race, d’une autre religion. Ils ont beau édifier leurs hôtels sur les avenues de nos capitales, ou bâtir des châteaux à la lisière de nos forêts, ils ne sont qu’en apparence fixés parmi nous ; ils ne prennent point racine dans la terre de France. Ils n’identifient pas leur vie et leur fortune avec le pays où ils résident. A vrai dire, ajoutent les plus indulgens, ce n’est pas leur faute, ni même celle de leur origine ou de leur race ; c’est celle de leur profession. L’or n’a pas de patrie ; il ne connaît que ses intérêts ; juifs ou non, les ministres de l’or, les gros banquiers, ne voient dans les peuples et les Etals qu’une mine à exploiter. Ils ont soin, d’habitude, d’asseoir leur fortune sur plusieurs pays à la fois. Ils nouent, sans scrupule, des alliances par-dessus les frontières. Ils lient volontiers partie avec tous les Etats, ne voyant en tous que des cliens à pressurer, et, pour en extraire un peu plus d’or, ils ne craignent pas de les mettre aux prises les uns avec les autres ; en cela encore, ils font leur métier, car guerre ou-paix, la vie des nations n’a pour eux d’intérêt qu’autant qu’elle intéresse leur bilan. Victoire ou défaite, conquête ou démembrement, peu leur importe ce qui met les peuples en joie ou en deuil, pourvu que se remplissent leurs caisses.

Voilà, me semble-t-il, dans toute sa gravité, un des griefs les plus populaires contre la finance et les financiers. C’est ici, particulièrement, qu’il importe de démêler le vrai du faux. Il est très vrai que, à certains égards, la banque, la finance, sont cosmopolites. Ou mieux, pour être plus exact, au risque de complaire aux socialistes, je dirai que, en un sens, c’est le capital lui-même qui est cosmopolite. Sous ce rapport, il me semble l’avoir déjà remarqué [5], la richesse mobilière diffère essentiellement de la richesse territoriale qui, étant incorporée au sol, est liée au pays. Le capital mobilier, représenté par du papier qui peut provenir de toute nation, n’est point dans la même dépendance du sol. Il n’est pas forcément attaché à un peuple et enchaîné à un Etat. Un homme, une famille peut habiter une ville, une province, un Etat, et avoir ses principaux intérêts au dehors. Il n’est même pas, pour cela, besoin d’être banquier. Pour le capitaliste, les divers pays forment comme autant de bassins qui communiquent entre eux. Le capital ressemble à l’eau qui cherche son niveau, mais à une eau intelligente qui saurait tourner les obstacles, choisir sa voie, s’arrêter sur la pente. Il a la fluidité des liquides, coulant selon la déclivité du terrain, allant où il est attiré, ici par le taux de l’intérêt, là par la sécurité, se répandant partout où les chances de profit lui paraissent supérieures aux chances de perte.

Pour la finance, le monde en dépit des cloisons nationales et des murailles douanières, le monde, civilisé surtout ne forme guère qu’un marché. On a souvent comparé le capital au sang, au liquide nourricier qui circule d’une extrémité à l’autre du corps vivant. L’image est exacte ; les « sociologues » qui se croient obligés d’assimiler les sociétés à un corps vivant, comparent justement la banque, la finance, au cœur et aux vaisseaux sanguins, et le mouvement du capital à la circulation du sang. La différence, de nos jours au moins, est que la circulation des capitaux ne se limite pas à un peuple, qu’elle ne s’arrête pas aux frontières nationales ; et, en dépit de toutes les barrières monétaires, et de tous les tarifs fiscaux, cela, est, déjà presque aussi vrai du commerce que de la finance. Si chaque nation conserve, à cet égard même, sa vie propre, le monde moderne est pareil à un vaste polypier ou à un immense madrépore, à un agrégat vivant dont la vie est collective, de façon que tous les individus sont, malgré eux, plus ou moins solidaires. Commerce ou finance, le monde tend, de plus en plus, à former un tout où le capital circule d’une extrémité à l’autre de la planète, portant partout la vie et le mouvement. Les rois et les républiques ont beau marquer les monnaies de leur écusson et les frapper de leur effigie, comme pour les assujettir à leur autorité, l’argent échappe au pouvoir des princes et des parlemens. L’or ne se laisse asservir à aucune autorité ; le capital rompt toutes les entraves, ou délie tous les liens, sûr de trouver bon accueil dans les deux hémisphères. Le marché de l’argent est, de sa nature, universel, partant international. Il l’était, déjà, au moyen âge. Ce qu’on appelle le cosmopolitisme de la finance date de l’époque où est née la finance. De tout temps, une des principales fonctions des financiers a été de servir d’intermédiaires entre les différens peuples ; et, de tout temps, une des causes du succès des juifs dans la finance et la banque, c’est que leur dispersion au milieu des peuples les rendait particulièrement aptes à ce rôle d’intermédiaires, de courtiers entre les nations. Aujourd’hui encore, c’est une des raisons de leur force et de leur fréquente prééminence sur les champs de la Bourse. Veut-on se reporter au passé, on trouve que les rivaux des juifs, leurs compétiteurs ou leurs successeurs du moyen âge n’ont guère été moins cosmopolites que les fils d’Israël.

Pourquoi les chevaliers du Temple étaient-ils devenus, dès le XIIe siècle, les grands banquiers du pape et du roi, des seigneurs ecclésiastiques ou laïques de l’Occident [6] ? Était-ce leur règle monastique, qui prédestinait à la finance ces religieux armés pour la défense du Saint-Sépulcre ? Non ; c’est que l’ordre du Temple avait un caractère international ; que ses grands-maîtres étendaient leurs relations à l’Orient comme à l’Occident ; que ses commanderies, répandues dans toute la chrétienté, lui permettaient d’exécuter partout, pour le compte de ses cliens, les opérations les plus diverses, recouvremens ou versemens. Et ces opérations de banque, les religieux au manteau rouge ne les exerçaient pas gratuitement ; ils savaient fort bien les faire rémunérer ; de là, en grande partie, les richesses que leur reprochait l’hypocrite avidité de Philippe le Bel. Ni la chute de cette haute banque monastique, ni l’expulsion des juifs successivement bannis d’Angleterre, de France, d’Espagne, ne rendit le commerce de l’argent plus national. Aux Templiers et aux juifs succédèrent les subalpins, les « Lombards » qui étendirent le réseau de leurs affaires sur l’Occident tout entier. Durant trois ou quatre siècles, la banque fut partout en des mains italiennes. Florentins et Lucquois, Génois et Vénitiens fondèrent des comptoirs dans toute l’Europe. Les catholiques, ardens à dénoncer « le capitalisme cosmopolite » de nos jours, feraient bien de ne pas l’oublier : pour les Lombards, comme pour les Templiers, comme pour les juifs eux-mêmes, l’internationalisme financier était favorisé par l’internationalisme religieux. Les Lombards étaient les percepteurs ordinaires des papes ; la curie romaine se servait d’eux pour encaisser les droits, recueillir les taxes que levait le Saint-Siège sur les transalpins de France, d’Angleterre, d’Allemagne. Ces banquiers lombards ou florentins que les antisémites d’alors traitaient parfois déjà de juifs chrétiens pires que les juifs, la papauté ne se faisait pas scrupule d’employer ses foudres spirituelles à les défendre contre les haines du populaire ou contre la cupidité des princes [7]. Ainsi, au rebours du préjugé vulgaire, le personnel de la banque était, sans conteste, plus cosmopolite au moyen âge que de nos jours. Juifs ou chrétiens, le commerce de l’argent se trouvait le plus souvent aux mains d’étrangers ; nos Cahorsins mêmes n’étaient que des Lombards établis en Quercy.

Nous sommes plutôt, à cet égard, en progrès ; si les affaires sont plus cosmopolites que jamais, le personnel financier l’est incomparablement moins. En France, en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, en Russie même, la haute banque est, en grande majorité, nationale ou nationalisée.

En plusieurs Etats, il est vrai, se rencontre encore, dans les conseils d’administration des compagnies de chemins de fer, des sociétés industrielles, des établissemens de crédit, un certain nombre d’étrangers. Ainsi en Espagne et en Portugal, ainsi même en Autriche-Hongrie, ainsi surtout en Turquie et dans les petits Etats d’Orient, ou encore chez les républiques sud-américaines. Cela s’explique, d’habitude, par la nature de ces entreprises et par l’origine des capitaux qui les ont créées. Quand les Etats doivent leurs chemins de fer, leurs banques, leurs télégraphes, leurs phares, leurs grandes manufactures, aux ingénieurs ou aux capitaux de l’étranger, quoi de plus naturel que de laisser, dans toutes les grandes affaires, une place à l’élément étranger ? De quel droit s’étonner si, au début surtout, l’étranger y garde la prépondérance ? Il est légitime que ceux qui ont fourni les capitaux ou introduit les inventions gardent la direction. Les pays qui profitent de cet afflux des capitaux seraient mal venus à regretter l’ingérence féconde des capitalistes du dehors. Sur le terrain économique, le farà da se ne saurait convenir qu’aux nations les plus avancées, aux peuples les mieux pourvus de capital ; poulies autres, agir par soi-même, ce serait se condamner à la stagnation. L’exemple de la Chine montre où ce système conduit. Quant aux pays riches et industrieux comme la France, ils travailleraient, manifestement, contre eux-mêmes en protestant contre l’exportation des capitaux. Le protectionnisme nationaliste, qui va répétant : « la France aux Français », se retournerait au dehors contre nos nationaux. Les vieux pays d’Europe ne gagneraient rien à la proscription de tout élément étranger ; ils perdraient beaucoup à la nationalisation des affaires réclamée par l’inintelligence de l’exclusivisme national.


III

Le personnel de la finance est moins cosmopolite qu’au moyen âge ; — en toutes choses, du reste, le moyen âge inclinait à une façon d’internationalisme ; — mais combien le marché est plus vaste ! Si les grandes affaires, la banque, le grand commerce, tendent, en dépit de tous les obstacles, à franchir les étroites limites des Etats, cela tient à toute notre civilisation ; car, quoi que l’on en pense, c’est notre civilisation elle-même qui redevient cosmopolite. Je retrouve ici, comme partout, l’action des grandes inventions modernes. La finance a dû, elle aussi, se faire à la vapeur et à l’électricité ; ses procédés en ont été changés, son domaine en a été démesurément agrandi, ses perspectives élargies. Il lui faut avoir l’œil ouvert sur les cinq parties du monde à la fois. Tous les marchés, toutes les Bourses d’Europe et d’Amérique sont reliées par le télégraphe et par le téléphone ; les mouvemens, les oscillations, les perturbations de l’un se répercutent, instantanément, sur les autres. Le télégraphe, dont ils entendent les appareils tinter sans repos, fait ressembler la Bourse et le Stock Exchange à de délicats sismographes qui enregistrent, chaque jour, tous les mouvemens en hausse ou en baisse des deux hémisphères. Pour le financier et le spéculateur, les différens Etats civilisés ne forment plus qu’un seul monde, presque une seule cité. Les divers pays se trouvent, malgré eux, de plus en plus solidaires. C’est pour la Bourse surtout qu’il n’y a plus de distance, et qu’il n’y a plus de frontières. La finance est un des grands agens de l’unification du globe et du rapprochement des peuples. Une révolution aux bords de la Plata, une guerre civile au Brésil ou au Chili a son contre-coup sur les rives de la Tamise et de la Seine. N’avons-nous pas vu les coupables folies de la République Argentine entraîner la chute de la plus ancienne maison de la City, et toutes les Bourses des deux mondes justement inquiètes de la liquidation Baring ? Le petit rentier de Paris ou de Francfort [voit ses titres baisser, parce que le Brésil ou le Pérou sont en révolution, parce que Cuba s’insurge contre l’Espagne, parce que le massacre des chrétiens d’Arménie menace la paix de l’Orient, parce que la baisse de l’argent métal amène une crise aux Etats-Unis. C’est que, on en a fait mainte fois la remarque, les Bourses de Paris, de Londres, de Berlin, de New-York ont beau garder leurs valeurs locales, elles ne sont plus que des compartimens du marché général des valeurs mobilières [8]. Une place, une Bourse, ne saurait s’isoler entièrement des autres. Nulle part, peut-être, l’isolement n’est plus difficile que dans ces égoïstes royaumes de l’argent. Cette solidarité croissante des marchés financiers est une forme inattendue de la solidarité humaine, et d’autant plus saisissante qu’elle est moins volontaire.

Les marchés d’un continent entier sont souvent pris à la fois de la même fièvre, du même emportement, obéissant, presque en même temps, aux mêmes engoûmens, aux mêmes terreurs, aux mêmes curiosités inquiètes. Tantôt ils s’excitent et s’entraînent mutuellement, tantôt ils se modèrent et s’arrêtent les uns les autres. On voit Londres, Paris, Berlin, Hambourg, Amsterdam, tout ce qui, dans la vieille Europe, a le souci de faire fortune, tourner simultanément les yeux vers un coin du monde, parfois presque ignoré la veille. Ainsi, depuis quelque dix-huit mois, l’Europe qui calcule, l’Europe qui spécule, l’Europe qui fait des placemens est prise d’un intérêt passionné pour l’Afrique australe. Coulissiers parisiens et jobbers de Londres ont appris à épeler les noms néerlandais des campemens du Transvaal. Le veldt, naguère désert, où les paisibles descendans des colons hollandais promenaient lentement leurs chars attelés de dix paires de bœufs est envahi par les ingénieurs et par les lanceurs d’affaires des deux mondes. La carte du Witwatersrand est plus étudiée que tous les atlas de géographie politique ou physique. Telle maigre ferme des Boers est devenue plus célèbre que plus d’une capitale d’Europe ou d’Amérique, et la Chambre de commerce de Johannesburg ou le Kaffir Circus du Stock Exchange est la Mecque vers laquelle convergent, d’Orient ou d’Occident, les regards anxieux de tous les dévots de l’or.

Il ne faut pas croire que cette action et cette réaction incessantes des diverses Bourses les unes sur les autres n’aient, pour le public, que des périls. Loin de là ; si cette influence réciproque, cette involontaire solidarité des divers marchés provoque parfois des crises ou agrandit l’aire des crises, elle tend, le plus souvent, à en diminuer l’importance et à en mitiger la violence. Les oscillations des valeurs en sont plus fréquentes sans doute, mais l’amplitude en est réduite. Le marché est plus agité à la surface, mais le fond est moins remué. Sans cette solidarité internationale, les perturbations locales seraient plus profondes, les « kracks » locaux ou nationaux, feraient plus de ruines ; des secousses qui, en se prolongeant au dehors, ébranlent à peine la place, renverseraient les maisons les plus solides. Grâce à leurs relations, les différens marchés, viennent, en cas de besoin, au secours les uns des autres. N’avons-nous pas vu, il y a quelques années, la Banque de France faire une avance à la Banque d’Angleterre ? Mais, d’habitude, il n’est pas besoin de pareils concours. Les diverses Bourses se prêtent appui, sans même en avoir la volonté ou le sentiment. Une place dans l’embarras réalise, sur une autre, son portefeuille international ; des offres que, à telle heure, un jour de crise, le marché intérieur, désemparé, laisserait forcément, tomber dans le vide trouvent sans peine une contre-partie à l’étranger. Par le seul jeu de l’offre et de la demande, et par cette façon de libre-échange des valeurs, il tend à s’établir une sorte d’équilibre entre les diverses places, comme entre les plateaux d’une balance. Au lieu d’être une cause de trouble, d’inquiétude, de ruine, le « cosmopolitisme financier », dénoncé par la niaiserie des badauds, est plutôt, pour les divers marchés, par suite pour les divers pays, une cause de sécurité, de stabilité.

Et ce n’est là, faut-il le répéter, que le moindre avantage d’un marché universel de l’argent et des placemens internationaux. Pays riches et pays pauvres, exportateurs et importateurs de capitaux, gagnent, pareillement, à ce libre-échange financier. Les uns, en prêtant leurs capitaux, touchent au dehors une rémunération qu’ils ne pourraient obtenir au dedans ; les autres, en empruntant à l’étranger, reçoivent, de lui, des instrumens de transformation économique qui, sans ce concours, leur feraient longtemps défaut. Que les pays riches commanditent les pays relativement pauvres, que les vieilles nations soient créancières des jeunes sociétés, cela est dans l’ordre, et chacun y peut trouver un profit égal. Encore, une fois, à quoi bon insister sur une vérité aussi manifeste ? le tout est de ne point dépasser la mesure, d’opérer avec prudence, de ne pas avancer à un peuple des sommes qu’il ne puisse rembourser, ou de ne pas exiger de lui un taux d’intérêt qu’il ne puisse payer. C’est ici que doivent intervenir les banquiers, les établissemens de crédit, les financiers. Leur rôle, à cet égard, rôle malaisé assurément, est d’éclairer les capitalistes, grands et petits, de frayer au capital des voies nouvelles, de les explorer pour lui avant de l’y engager, de l’y suivre, de l’y accompagner pour l’empêcher de s’égarer, pour lui éviter les pièges et les fondrières, pour le défendre, au besoin, contre les bandits exotiques et les voleurs de grand chemin. Or, cette fonction délicate entre toutes, il faut bien dire que nos banquiers et nos établissemens de crédit l’ont, trop de fois, durant ces dernières années, mal remplie.

On fait beaucoup de reproches à nos financiers ; tous ceux que leur adresse une presse aussi partiale qu’ignorante ne sont pas mérités ; mais ils en méritent parfois qu’on ne songe guère à leur faire. Ils ne pèchent pas seulement par imprudence, par indifférence pour les intérêts du public, par incurie ; mais aussi par timidité, par apathie. Ils sont, en toutes choses, trop portés à suivre les vieux erremens ; ils se sont, trop longtemps, cantonnés dans les emprunts d’État, de villes, de provinces, — sans même avoir su se renseigner sur les ressources ou sur l’honnêteté des pays où ils entraînaient leur clientèle. Ainsi en Grèce, ainsi en Portugal, ainsi dans la République Argentine. La faute de nos financiers n’a pas été d’attirer les capitaux français dans les pays neufs ; leur faute a été de le faire sans assez de soin et de précautions, sans savoir s’éclairer eux-mêmes ou sans vouloir éclairer leur clientèle. Ils ont encouru, par-là, des responsabilités morales qui, sans les lacunes de nos codes et sans les fissures de nos lois, eussent dû, plus d’une fois, se transformer en responsabilités matérielles. C’est là, du reste, un sujet sur lequel nous aurons à revenir prochainement [9]. En ouvrant leurs guichets à des affaires exotiques, nos banquiers et nos établissemens de crédit semblent n’avoir, trop souvent, d’autre souci que de faire des affaires, d’émettre des emprunts, de placer des titres, de toucher une commission. Peut-être, aussi, ont-ils été trop pressés de souscrire ou de pousser à des conversions de rente parfois hâtives et presque toujours onéreuses pour les intérêts nationaux, dont ils étaient les défenseurs naturels. En tout cas, si les placemens à l’étranger ont donné lieu à des déboires et à des pertes, la faute n’en doit pas incomber à l’internationalisme financier, mais à la coupable légèreté des émetteurs d’emprunts et à la trop fréquente déloyauté des emprunteurs exotiques.

Ainsi donc, il est vrai, nos banquiers et nos établissemens de crédit n’ont pas toujours rempli leur devoir envers le public. Ils n’ont pas su être, pour lui, des guides sûrs. Ils l’ont engagé dans des voies souvent périlleuses pour l’y abandonner bientôt ; mais, encore une fois, ce n’est pas là le seul reproche à faire à nos financiers, ni la seule façon dont ils aient été infidèles à leur vocation. Nous aurions, contre eux, un autre grief. La banque et la finance françaises pèchent, le plus souvent, par routine, par manque d’initiative, par défaut d’esprit d’entreprise. Elles ne savent guère sortir de l’ornière ; elles s’enferment, paresseusement, dans leurs affaires habituelles, emprunts d’Etat, souscriptions de chemins de fer. Elles n’ont pas su élargir leur champ d’opération avec les découvertes géographiques du siècle et les grands courans de colonisation du monde moderne. Les pays neufs, les contrées lointaines en train d’être conquises par la civilisation demeurent, trop longtemps, pour nos banquiers, une terra incognito, sur laquelle ils n’osent pas se risquer. Ils se sont laissé, presque toujours, distancer par les Anglais, par les Américains, par les Allemands. Voici, par exemple, l’Afrique australe, une contrée nouvelle, d’accès facile, placée de longue date sous des gouvernemens chrétiens ; une contrée qui, par ses mines d’or et ses richesses minérales de toute sorte, attire, depuis cinq ou six ans au moins, l’attention du monde civilisé. Qu’ont fait nos banquiers pour ouvrir le Transvaal et le Witwatersrand à nos capitaux français ? Ils sont demeurés, des années, spectateurs indifférens ou inattentifs d’un des grands événemens économiques du siècle ; ils n’ont rien su tenter pour y faire participer la France ; et lorsque à la fin, sur le tard, ils se sont décidés à présenter au marché français les titres des mines sud-africaines, ils n’ont pu que nous offrir les restes d’autrui, les reliefs du Stock Exchange. Il nous a fallu, de ce chef, payer aux Anglais des primes de plusieurs centaines de millions, si bien qu’on se demande si des valeurs tellement majorées laissent encore une marge au bénéfice. Ce n’est pas calomnier nos maisons de banque que de dire qu’elles ont manqué de prévoyance et de décision. Un pays comme la France devrait avoir sa part de toutes les grandes affaires du globe ; la mission des banquiers serait de l’y préparer, de l’y aider. A cet égard, je crois que, au lieu de leur reprocher leur cosmopolitisme et leur exotisme, on pourrait plutôt les accuser d’être trop routiniers et trop casaniers.


IV

Les hommes qui, sous prétexte de patriotisme, réprouvent en bloc les placemens exotiques sont des esprits courts. Ce nationalisme exclusif va contre les vrais intérêts de la patrie française. L’exportation des capitaux, la colonisation par les capitaux est une des formes les plus légitimes et les plus fécondes de l’activité et de l’expansion nationales. Elle a des avantages pour la paix, et elle en a pour la guerre. S’il ne peut empêcher la guerre, ce que vous appelez le cosmopolitisme financier sait en atténuer les maux et en panser les blessures. Je ne sais rien qui contribue davantage au relèvement des peuples frappés par la défaite. A cet égard, l’égoïste argent est souvent plus secourable que les philanthropes ; il est le premier à tendre la main aux vaincus. Les neutres, les indifférens, le vainqueur lui-même, viennent en aide au vaincu de la veille, en lui avançant les fonds dont il a besoin pour se refaire, ou pour payer la rançon imposée par l’ennemi. Ainsi en a-t-il été de notre France, au lendemain de la guerre de 1870-1871. Nos grands emprunts ont été couverts, en partie, à l’étranger ; et en souscrivant à nos emprunts de libération du territoire, en les faisant coter sur toutes les places de l’Europe, la haute banque, soi-disant cosmopolite, n’a pas seulement servi ses propres intérêts ; elle a concouru au prompt rétablissement de notre fortune ; car, sans cette aide du dehors, nous étions obligés d’émettre nos emprunts à un taux plus onéreux, et nous demeurions privés des capitaux indispensables à la reprise de nos industries, à la réfection de notre richesse et de notre puissance nationales.

Encore n’est-ce là, peut-être, que le moindre des services que nous a rendus, aux premiers jours de notre convalescence, « l’Internationale capitaliste ». Ce cosmopolitisme financier, tant vilipendé des ignorans, il a concouru encore, d’une autre manière, a la libération et au relèvement de la France, après le terrible ébranlement de 1870. Les peuples civilisés, les vieux pays riches du moins, ont, en cas de crise nationale, en cas de révolution ou de défaite, une autre façon de venir au secours les uns des autres. C’est, tout simplement, la réalisation de leur portefeuille international. Qui ne sait que la France n’a pu liquider les dépenses écrasantes de la guerre de 1870 qu’à l’aide de ses valeurs étrangères ? Si elle n’avait, déjà, été richement nantie de titres de tout pays, c’est-à-dire si elle n’avait été créancière de l’étranger pour une bonne dizaine de milliards de francs, il lui eût été impossible de solder, si rapidement, la formidable rançon allemande. Elle n’aurait pu éviter une crise monétaire intense et prolongée ; comme la Russie, comme l’Autriche-Hongrie, comme l’Italie après 1866, elle fût tombée au régime du papier-monnaie, et après un quart de siècle, elle n’en serait peut-être pas encore sortie. Au lieu de cela, pour se libérer, pour recouvrer son indépendance économique, elle n’a guère eu qu’à réaliser son portefeuille exotique, qu’à vendre ses créances sur le dehors, sur l’Europe et l’Amérique. C’est en papier étranger qu’elle a, pour la plus grande partie, payé ses dépenses de guerre [10], si bien qu’on pourrait dire que la France a été financièrement sauvée par ses valeurs étrangères.

La France s’est rétablie, depuis 1870 ; en dépit des fautes de ses gouvernans, malgré les charges de budgets démesurément grossis, elle a refait sa fortune par le travail et par l’économie. Elle a, aussi, reconstitué son portefeuille de valeurs étrangères, et quelque mauvais papier qu’elle ait laissé s’y glisser, c’est là, de nouveau, une de ses forces économiques. Si elle est restée, ou si elle est redevenue une des grandes puissances du globe, elle le doit, beaucoup, à sa richesse, à ses ressources financières, à l’expansion de ses capitaux. Un statisticien évaluait, en 1893, nos placemens au dehors à vingt milliards de francs, soit un quart environ de la fortune mobilière de la France [11]. Ce chiffre doit être sensiblement dépassé aujourd’hui, tant grâce aux placemens nouveaux qu’à la hausse du taux de capitalisation, par suite de la baisse du taux de l’intérêt [12]. Nous sommes donc créanciers de l’étranger pour une vingtaine de milliards de francs. L’Angleterre, seule dans le monde, l’emporte, à cet égard, sur nous. On évalue ses placemens étrangers ou coloniaux au double, peut-être au triple des nôtres, à deux milliards, peut-être à trois milliards sterling. C’est là un signe et à la fois une cause de la colossale puissance financière de l’Angleterre. Elle n’a garde, pour ses placemens, de s’enfermer dans ses îles et ses trois royaumes ; elle couvre le monde de ses capitaux, et elle s’en trouve bien. S’il est, quant à l’argent, un peuple cosmopolite, c’est l’Anglais, et je ne vois pas que cela refroidisse son patriotisme insulaire. L’Allemagne, sans que nous osions formuler de chiffres, l’Allemagne nouvelle est, sous ce rapport aussi, devenue une grande puissance ; elle s’est efforcée de mettre ses ressources financières et commerciales au niveau de sa grandeur militaire, et elle y est parvenue. Entre les petits Etats, il en est, à côté de nous, tels que la Suisse, la Hollande, la Belgique surtout qui par l’ancienneté de leur civilisation, par leur industrie et leur esprit d’entreprise, ont acquis une importance financière fort supérieure à leur importance politique.

Il y a ainsi, dans le monde, des pays qui sont devenus comme les banquiers et les commanditaires du globe : l’Angleterre, la France, l’Allemagne, la Hollande, la Belgique. Ils jouent, entre les nations, le rôle odieux de capitalistes. Ce sont, par excellence, les pays riches, possédant, de longue date, une fortune acquise ; et à côté d’eux, grandissent des peuples plus jeunes qu’on pourrait appeler les parvenus de la richesse, tels que les Etats-Unis.

Grands ou petits, jeunes ou vieux, ils sont cinq ou six peuples qui détiennent la plus grande partie du capital circulant de l’humanité. Socialistes et antisémites pourraient les appeler usuriers entre les nations ; car ils font métier de prêter aux autres, et souvent à gros intérêts. Ils commettent, collectivement, tous les crimes perpétrés, individuellement, par le capitaliste, par le bourgeois ; ils possèdent au loin des terres, dont ils tirent des revenus, sans même les avoir foulées de leurs pieds ; ils ont des hypothèques sur de vastes territoires qu’ils font cultiver, à leur profit, par des nègres d’Afrique et des coolies chinois, voire par des blancs d’Europe ou d’Amérique ; ils sont actionnaires de mines ou d’usines dont ils touchent les dividendes, sans les avoir jamais vues de leurs yeux ; on un mot, ils s’engraissent sans scrupule du travail d’autrui. Si c’est là un crime contre l’humanité, l’Europe occidentale est la grande criminelle ; elle mérite d’être mise au ban du genre humain ; c’est une « exploiteuse » et une « accapareuse » qui, avec ses capitaux, met en coupes réglées les quatre parties du monde.

Car ce ne sont pas seulement les banquiers, les financiers, les hommes d’argent qui écument ainsi le globe et pratiquent cette coupable usure internationale ; ce sont les capitalistes de toute classe, grands et petits ; autant dire que ce sont les nations elles-mêmes, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique, la Hollande. Tout commerçant qui fait une opération au dehors, tout rentier, tout travailleur, tout père de famille qui place un peu de ses écus ou de ses économies à l’étranger, fait du cosmopolitisme financier. Que de petites gens dans cette soi-disant internationale de l’or ! Beaucoup de ceux qui flétrissent bruyamment le « capitalisme cosmopolite » en sont, à leur insu, les adeptes, les complices. Qui détient une obligation sud-autrichienne, une obligation égyptienne, une obligation espagnole, voire une obligation russe, s’est enrôlé au nombre de ces internationalistes. Combien sont-ils, aujourd’hui, chez nous, en France ? des centaines de milliers, peut-être plus d’un million ; et l’on peut assurer que leur nombre va grossissant, chaque jour ; car tout y pousse, et la baisse du taux de l’intérêt, et la difficulté croissante des affaires en France, et les obstacles de toutes sortes apportés à l’industrie et au commerce, et les grèves ouvrières, et les procédés du fisc, et, par-dessus tout, les menaces du socialisme et de son fourrier politique, le radicalisme.


V

Nous touchons ici à un point sur lequel il vaut la peine de s’expliquer. S’il est utile pour un pays riche, à territoire borné, comme la France, d’avoir une partie de sa fortune placée au dehors, il serait désastreux que les capitaux français en vinssent à déserter, systématiquement, les entreprises françaises et les industries nationales. C’est là, pourtant, ce dont nous risquons fort d’être témoins, pour peu que la faiblesse de nos gouvernans incline davantage vers les décevantes doctrines des socialistes et les thèses ineptes du radicalisme. Nous assisterons à l’exode des capitaux à l’étranger. Mais à qui en incombera la faute ? Est-ce au cosmopolitisme financier, à l’internationalisme de la haute banque ? Non, hélas ! la faute en sera à ceux qui dénoncent, quotidiennement, le capital comme un ennemi public ; à ceux qui, en attendant de le saisir et de le dépouiller, le pourchassent dans leurs discours et leurs journaux, et qui n’ayant pu encore le traquer, par la loi, se plaisent à l’épouvanter de leurs menaces. Le capital a toujours été soupçonneux ; l’argent est défiant de sa nature ; il prend peur aisément ; on ne peut faire mine de l’attaquer sans le pousser à se cacher, à se dérober, à se mettre à l’abri. Il a besoin de sécurité pour se montrer ; s’il se sent en danger, il s’ingénie à se dissimuler, et pour cela, il ne va plus, comme autrefois, se terrer, niaisement, dans des cachettes plus ou moins faciles à découvrir ; il aime mieux se réfugier dans les caisses des pays voisins et les valeurs de l’étranger. C’est plus sûr, et c’est plus productif. Que ce soit donc bien entendu ; s’il y a jamais, chez nous, une grève des capitalistes et une émigration des capitaux, la responsabilité en retombera, tout entière, sur les détracteurs et sur les spoliateurs du capital. Est-il vrai que, au lieu de rester en France à féconder nos champs et alimenter nos industries, les capitaux français tendent de plus en plus à émigrer, et à émigrer sans esprit de retour, la haute banque et l’Internationale de l’or en sont bien innocentes. Radicaux, socialistes, antisémites, auraient tort de s’en plaindre ; ne font-ils point tout ce qui est en leur pouvoir pour décourager les capitalistes, pour effrayer les capitaux, et les décider à se réfugier en des pays plus hospitaliers ? Il vaut la peine d’y réfléchir en ces temps brouillons où de verbeux réformateurs préconisent, en aveugles, des mesures de rigueur contre le capital et ce qu’ils appellent « la richesse acquise ».

Toute loi vexatoire, toute persécution fiscale tend à faire sortir le capital du pays, si bien que toutes les déclamations contre le capitalisme doivent aboutir à l’appauvrissement de la nation. — « Nous en revenons, malgré nous, au moyen âge, me disait, il y a quelques mois, un israélite français ; il faut nous préparer à reprendre le bâton de voyage de nos ancêtres. Nous vendons nos maisons, nous réalisons nos rentes, et nous achetons des mines d’or ; nous serons bientôt prêts pour l’exil et mûrs pour l’expropriation. Croyez-moi, le jour du pillage ou de la confiscation, l’on ne trouvera pas grand’chose dans nos caisses. » Et ce ne sont pas seulement des juifs, en butte aux aboiemens monotones de l’antisémitisme, qui raisonnent ainsi. Nombre de chrétiens, de toute origine et de toute opinion, font des réflexions analogues, et beaucoup commencent à prendre des précautions du même genre. Elle grandit chaque année, dans toutes les classes, l’opinion qu’il est prudent d’avoir une bonne part de sa fortune à l’étranger. Ne croyez pas que cette idée se fasse jour, seulement, chez des financiers, des banquiers, de gros capitalistes — ou encore chez des conservateurs endurcis, des trembleurs ou des ennemis de la démocratie. Les démocrates de profession, les plus plats courtisans du peuple sont parfois, quand il s’agit de leur bourse, parmi les plus timides. Des hommes qui, par leur position et par leurs doctrines, qui, par l’emphase impudente de leurs adulations envers la foule, sembleraient devoir être les plus confians envers la démocratie, sont souvent les plus pressés de mettre leurs écus à l’abri des caprices de leur idole.

Les indiscrétions de la loi anglaise nous ont naguère révélé les craintes, assurément prématurées, d’illustres citoyens qu’on eût crus d’un républicanisme moins défiant. Victor Hugo et le président Grévy resteront le modèle de ces bruyans démocrates, secrètement jaloux de voir leurs économies à l’abri de nos révolutions et des atteintes du lise français. Ces grands patriotes avaient si peur d’être rançonnés par leur pays, qu’aucun coffre-fort français ne leur paraissait assez sûr ; leur confiance dans le gouvernement de la République était si solide qu’ils avaient, tous deux, silencieusement, placé la totalité de leur fortune mobilière à l’étranger [13]. Victor Hugo et Grévy ont déjà bien des imitateurs ; puissent les lois fiscales de la troisième république ne pas généraliser les pratiques timorées de ces deux grands saints du calendrier républicain ! Veut-on que les familles riches ou aisées prennent l’habitude de déposer leurs fonds au dehors, que les capitaux français se détournent de toutes les entreprises françaises, ou des colonies sur lesquelles notre fisc peut étendre la main ; veut-on que les caisses de Londres, de Genève, de Bruxelles, se remplissent de notre or, il n’y a qu’à décourager l’industrie en fomentant des grèves incessantes et en renonçant à défendre la liberté du travail contre les empiètemens des syndicats ; il n’y a qu’à faire voter, par notre parlement, des lois comme l’impôt progressif sur les successions, ou l’impôt personnel sur le revenu global.

Le capital est, de sa nature, timide et défiant ; il a besoin de sécurité, il redoute l’inquisition des agens des contributions directes. Nos législateurs ne peuvent se flatter de changer son naturel ; plus ils feront mine de le pourchasser, plus il sera enclin à se dérober aux regards indiscrets des préposés du lise. Radicaux et socialistes comptent l’envelopper d’un réseau de lois ; mais il est mobile et difficile à prendre ; pour s’évader, il s’ingéniera à passer entre les mailles du filet des lois fiscales. Au besoin, il se fera nomade.

Qu’on ne vienne pas, ici, comparer les capitalistes à la féodalité, et la finance contemporaine à la noblesse de l’ancien régime : les émigrés de la Révolution n’avaient qu’une fortune territoriale ; ils ne pouvaient emporter leurs fermes dans le coffre de leurs berlines. Il en est autrement de la prétendue féodalité financière ; le capital peut émigrer. avec ou sans le capitaliste ; on cas de besoin, ce dernier n’aurait qu’à le rejoindre — sauf à laisser aux griffes du fisc des châteaux ou des hôtels grevés d’hypothèques. L’hypothèque sur ses immeubles, pour une valeur égale à leur valeur réelle, est encore une des ressources qui, en cas d’appréhension, s’offrent au capitaliste prudent. Antisémites ou socialistes, ceux qui préconisent la confiscation auraient de cruels mécomptes au jour, tant invoqué, de la « grande liquidation ». S’ils réussissaient à mettre la main sur la tirelire des petits, ils trouveraient les coffres-forts vides.

Il n’est, hélas ! pas besoin d’en venir à ces extrémités pour ruiner un pays. Les radicaux y suffiraient, même sans l’aide des socialistes ; il n’y a, pour cela, qu’à persécuter le capital, et à vexer le capitaliste. Radicaux et socialistes auront beau être maîtres du pouvoir, le pouvoir ne saurait toujours maîtriser la richesse ; il lui est plus facile de la détruire et d’en tarir les sources que de les capter. La violence faite au capital ne saurait que précipiter sa fuite ; je ne sais qu’un procédé pour retenir le capital et avec lui la richesse, c’est de lui donner la sécurité. Comme aux époques anciennes, la sécurité du capital va redevenir un des facteurs de la richesse des nations. C’était naguère un des avantages de l’Europe sur l’Asie ; c’était une des choses par où l’Occident chrétien l’emportait sur l’Orient musulman, et, par suite, une des causes de la supériorité de notre société et de notre civilisation. Cette longue supériorité, elle est en danger, aujourd’hui ; nous tendons à retourner, sous une autre forme, aux époques barbares où la fortune des particuliers était à la merci des caprices d’un prince ou des convoitises d’un favori. Toute la différence est que le prince, aujourd’hui, s’appelle peuple, et que le favori se nomme légion ou syndicat, ce qui ne légitime pas l’usurpation et ne diminue pas les inconvéniens de la confiscation. Comme dans l’Inde ou dans la Turquie anciennes, il deviendra inutile d’épargner, inutile d’inventer, inutile de travailler.

Il est, à notre époque de concurrence universelle, une prédiction aisée à faire : savez-vous quel sera, au XXe siècle, le gagnant du prix que se disputent les nations, le vainqueur de la course à la richesse ? Quel sera le peuple le plus riche du monde, partant le peuple où l’aisance et le bien-être seront le plus répandus ? Ce sera celui qui donnera au capital le plus de sécurité, par suite à l’industrie, au travail, à l’esprit d’entreprise, le plus de garanties. En ce sens aussi, pourrions-nous dire, l’avenir est au plus sage.


VI

Il nous sera permis de le constater eh terminant : le « cosmopolitisme financier » n’a ni les inconvéniens ni les dangers que lui suppose le vulgaire. Faut-il tout dire ? s’il n’y avait, par le monde, d’autre cosmopolitisme que celui des capitaux, d’autre internationale ou d’autre franc-maçonnerie que celle de la haute banque, notre patriotisme aurait moins d’anxiété pour l’avenir de la France et pour les destinées de l’Europe. Car cette sorte de cosmopolitisme ne s’attaque pas aux fondemens mêmes des nations ; elle n’est pas en contradiction, inconsciente ou voulue, avec l’idée de patrie ; tout au plus pourrait-on dire qu’elle en diminue la force en donnant aux citoyens des intérêts au dehors de leur pays et en affaiblissant chez eux l’esprit de sacrifice. Soyons justes envers chacun ; si les hommes d’argent semblent trop souvent, enclins à donner la préférence aux intérêts matériels ; si, alors même que, du fond de leur cabinet, ils embrassent de leurs regards le vaste monde, leurs yeux demeurent fixés sur les biens matériels, comme hypnotisés par la richesse ; ils ne se distinguent pas, en cela, de la masse de leurs contemporains. Ceux qui les dénoncent, le plus bruyamment, n’adorent souvent pas, dans leur cœur, d’autre idéal. Et nous qui réprouvons la prédominance des intérêts matériels, qu’ils soient personnifiés par l’insatiable avidité des riches ou par les brutales convoitises des pauvres, nous n’ignorons pas que l’homme ne vit point uniquement de pensée, de science, d’art, et que les intérêts matériels ont, eux aussi, après tout, le droit de se faire leur place au soleil. Ce que nous leur dénions, c’est le droit de primer l’âme, la patrie et l’humanité.

Allons plus loin, sans crainte de heurter le préjugé. Il est bien vrai, — en quel sens, nous l’avons montré, — que le capital est cosmopolite. Il est bien vrai, — plus vrai même peut-être que ne le soupçonnent ses adversaires, — que le capital travaille à l’unification de la planète, à l’union de l’humanité, à la diminution des haines de race, à l’affaiblissement des antipathies nationales, à l’abaissement des barrières et des frontières. Mais pourquoi irions-nous lui en faire un crime ? En cela, le capital, la banque, la finance, sont les collaborateurs, volontaires ou non, de la Science, de la Religion, de l’Art, qui, eux aussi, chevauchent pardessus les frontières des nations : ils agissent dans le même sens, ils coopèrent, souvent sans le savoir, à l’œuvre ultime de la civilisation, à l’unité future de l’espèce humaine dans la paix et dans la liberté. Le banquier dispensateur du capital, âme du commerce, fait, dans la sphère matérielle, ce que font, dans la sphère spirituelle, le missionnaire, le savant, l’artiste. Rapprocher les peuples, les races, les continens, en leur donnant des intérêts communs et en éveillant, chez eux, la conscience de cette communauté d’intérêts ; les rattacher les uns aux autres, les associer, en dépit de leurs préjugés réciproques, malgré les obstacles en apparence insurmontables de la nature, voilà, certes, une œuvre qui ne manque pas de grandeur. Pour être devenu, depuis un demi-siècle, un lieu commun d’une banalité fastidieuse, cela n’en demeure pas moins vrai : transpercer les montagnes, dérouler un double ruban de fer à travers les steppes et les déserts, coucher au fond des mers, sur le sable des océans, des câbles invisibles, ce n’est pas seulement unir les pays, rapprocher les peuples, et, selon le cliché usé, supprimer les distances, faire en un mot l’unité matérielle du globe ; c’est aussi rapprocher les intelligences et les âmes, diminuer les différences entre les esprits, combler les abîmes entre les civilisations, atténuer les inégalités entre les peuples et les races, par suite préparer l’unité morale du genre humain.

Regardez une sphère terrestre avec son lacis de chemins de fer aux mailles de plus en plus serrées, avec ses fils télégraphiques aériens ou sous-marins enroulés autour du monde, avec ses multiples lignes de navigation sillonnant les océans des deux hémisphères ; la planète Terre apparaît, pour la première fois dans l’histoire, comme un tout, dont toutes les parties se tiennent et sont volontairement reliées ensemble. Si, aux cieux qui nous enveloppent, il est, quelque part, en des astres voisins, des spectateurs invisibles qui suivent la Terre dans sa course silencieuse à travers les espaces, notre globe, encerclé d’un réseau de fils artificiels, se montre à eux, pour la première fois depuis la création originaire, comme la vivante demeure d’une race intelligente et unie. Or, cela est l’œuvre du capital, et l’œuvre de la finance, aussi bien que l’œuvre de la science. Ce gigantesque appareil de circulation, cette sorte de système nerveux, encore incomplet, dont le XIXe siècle a doté notre planète, le capital y a non moins de part que la vapeur et l’électricité ; car, sans lui, la vapeur et l’électricité seraient de stériles curiosités de laboratoire.

Le commerce aux pieds ailés a, de tout temps, été regardé comme le grand intermédiaire entre les peuples. Poètes et peintres l’ont, à l’envi, représenté nouant des liens entre les races et les nations. Cette allégorie serait peut-être plus vraie encore de la finance, du capital qui, après la science, est le grand agent de transformation des sociétés modernes. L’idée de la solidarité humaine que les rivalités nationales obscurcissent en vain de leur ombre passagère, la notion de la fraternité des peuples qui, tôt ou tard, sera une des idées directrices de l’humanité civilisée, la finance et la banque travaillent à la répandre ou à la fortifier.

A cet égard, qu’on nous pardonne la remarque, la finance et le commerce nous semblent supérieurs aux deux grandes puissances productrices, à l’agriculture et à l’industrie, deux grandes choses assurément, plus nobles peut-être en elles-mêmes, mais qui, ayant un champ moins large ou un objet plus limité, tendent parfois à replier les peuples sur eux-mêmes, à les parquer dans l’enceinte de leurs frontières, les disposant trop souvent à un nationalisme exclusif et leur conseillant de rehausser les barrières nationales. Tout au rebours, jusque dans leur égoïsme, la banque, la finance, tendent à élargir l’horizon des peuples et enseignent aux hommes à se donner la main par-dessus les frontières. L’air confiné n’est guère plus sain pour les peuples que pour les individus ; elles préparent les destinées futures de la civilisation, les puissances pacificatrices qui s’emploient à rendre les cloisons « nationales moins hautes ou moins épaisses, tout en laissant à chaque peuple son individualité. Quoi qu’en prétendent les avocats attardés d’un chauvinisme suranné, il est bon pour l’humanité, il est bon pour eux-mêmes que les peuples se sentent intéressés à la prospérité les uns des autres. Cosmopolitisme, si vous voulez, c’est là un cosmopolitisme fécond, et qui n’a rien d’incompatible avec le patriotisme. Humanité et patrie ne sont-ils pas deux termes qui se doivent concilier ? tout, ce qui sert à combler les fossés entre les peuples, tout ce qui accroît le sentiment de la solidarité humaine est un facteur de progrès. Ainsi de la finance, ainsi du capital ; ce sont, malgré tout, des forces unificatrices, des forces convergentes qui, en rapprochant les continens, tendent à diminuer, sinon à supprimer les inégalités entre les races et les haines entre les hommes. Assez d’autres forces, hélas ! agissent en sens inverse, dressant entre les peuples des palissades de préjugés. Ne soyons pas injustes envers celles qui, fût-ce à leur insu, et fût-ce par un instinct égoïste, aplanissent les voies de l’avenir et préparent de loin l’unité de la famille humaine.

Si jamais ce monde terrestre, émancipé de l’antique loi de la guerre, doit former une libre cité spirituelle ; si jamais les peuples, les races, les continens doivent s’unir dans la paix, par une sorte de fédération fraternelle embrassant l’humanité réconciliée, la finance et la banque n’y auront pas été étrangères. Peu importe qu’elles en aient, ou non, le sentiment ; en poursuivant la fortune sur toutes les plages de l’Océan, en enserrant dans le réseau de leurs calculs intéressés les peuples barbares et les États civilisés des cinq parties du monde, les hommes d’argent, les plus dédaigneux de l’idéal, collaborent de loin à la réalisation du rêve le plus hardi des philosophes profanes et des voyans d’Israël. Et, chose que n’ont prévue ni les prophètes du Moriah ni les sibylles alexandrines, si les débris des tribus dispersées aux quatre vents du ciel concourent encore à l’accomplissement de l’antique vision messianique, c’est peut-être surtout par la main de ceux d’entre les fils de Juda qui détiennent, parmi les nations, le sceptre cosmopolite de l’or.


ANATOLE LEROY-BEAULIEU.

  1. Voyez la Revue des 15 mars, 15 avril, 15 juin 1894, 15 février et 15 mai 1895.
  2. Proudhon, Manuel du spéculateur à la Bourse, d’abord anonyme (1853-54) ; Claudio Jannet, le Capital, la Spéculation et la Finance au XIXe siècle (2e édition, 1893).
  3. Voyez la Revue du 15 février 1895.
  4. Apocalypse, XIII, 4.
  5. Voyez, dans la Revue du 15 juin 1894, l’étude intitulée ; le Capital et la Féodalité industrielle et financière.
  6. Aucun doute, à ce sujet, depuis le savant Mémoire sur les opérations financières des Templiers de M. Léopold Delisle, 1889. Voir la Revue du 15 janvier 1891.
  7. Voyez Claudio Jannet : le Capital, la Spéculation et la Finance, p. 104.
  8. Voyez, par exemple, M. de Molinari : l’Évolution économique au XIXe siècle.
  9. Lorsque nous étudierons la Bourse et la Spéculation.
  10. Voyez, par exemple, le rapport de M. Léon Say sur les emprunts de liquidation.
  11. M. Alf. Neymarck, Une nouvelle évaluation du capital et du revenu des valeurs mobilières en France, mémoire lu à l’Académie des sciences morales et politiques. M. de Foville estimait déjà, en 1888, au chiffre de 18 milliards et demi nos placemens à l’étranger.
  12. Les placemens en valeurs russes ont encore augmenté durant ces dernières années, puis sont venues les mines de l’Afrique australe. L’Économiste français admettait, il y a près d’un an déjà, que la France avait acquis pour environ 500 millions de valeurs sud-africaines ; ce chiffre doit être presque doublé aujourd’hui.
  13. Voyez l’Économiste français du 14 juillet 1894. Cf. the Statist de Londres du 30 juin 1892 (p. 126). La succession mobilière de M. Grévy a été déclarée en Angleterre (1891) pour la somme de 172 106 livres sterling, soit 4 302 650 francs.