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Le Rêve/Chapitre 9

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G. Charpentier (p. 191-211).


IX


Le soir même, en rentrant de l’église, Angélique pensait : « Je le verrai tout à l’heure : il sera dans le Clos-Marie, et je descendrai le retrouver. » Leurs yeux s’étaient donné ce rendez-vous.

On ne dîna qu’à huit heures, dans la cuisine, selon l’habitude. Hubert parlait seul, excité par cette journée de fête. Sérieuse, Hubertine répondait à peine, ne quittant pas du regard la jeune fille, qui mangeait d’un gros appétit, mais inconsciente, sans paraître savoir qu’elle portait la fourchette à sa bouche, toute à son rêve. Et Hubertine lisait clairement en elle, voyait se former et se suivre une à une les pensées, sous ce front candide, comme sous le cristal d’une eau pure.

À neuf heures, un coup de sonnette les étonna. C’était l’abbé Cornille. Malgré sa fatigue, il venait leur dire que Monseigneur avait beaucoup admiré les trois anciens panneaux de broderie.

— Oui, il en a parlé devant moi. Je savais que vous seriez heureux de l’apprendre.

Angélique, qui, au nom de Monseigneur, s’était intéressée, retomba dans sa songerie, dès que l’on causa de la procession. Puis, au bout de quelques minutes, elle se mit debout.

— Où vas-tu donc ? interrogea Hubertine.

Cette question la surprit, comme si elle-même ne se fût pas demandé pourquoi elle se levait.

— Mère, je monte, je suis très lasse.

Et, derrière cette excuse, Hubertine devinait la vraie raison, le besoin d’être seule, avec son bonheur.

— Viens m’embrasser.

Lorsqu’elle la tint serrée contre elle, dans ses bras, elle la sentit frémir. Son baiser de chaque soir se déroba presque. Alors, très grave, elle la regarda en face, elle lut dans ses yeux le rendez-vous accepté, la fièvre de s’y rendre.

— Sois sage, dors bien.

Mais déjà Angélique, après un rapide bonsoir à Hubert et à l’abbé Cornille, montait dans sa chambre, éperdue, tellement elle avait senti son secret au bord de ses lèvres. Si sa mère l’avait gardée une seconde encore contre son cœur, elle aurait parlé. Quand elle se fut enfermée à double tour, la lumière la blessa, elle souffla sa bougie. La lune se levait de plus en plus tard, la nuit était très sombre. Et, sans se déshabiller, assise devant la fenêtre ouverte sur les ténèbres, elle attendit pendant des heures. Les minutes s’écoulaient remplies, la même idée suffisait à l’occuper : elle descendrait le rejoindre, quand minuit sonnerait. Cela se ferait très naturellement, elle se voyait agir, pas à pas, geste à geste, avec cette aisance qu’on a dans les songes. Presque tout de suite, elle avait entendu partir l’abbé Cornille. Ensuite, les Hubert étaient montés à leur tour. Deux fois, il lui sembla que leur chambre se rouvrait, que des pieds furtifs s’avançaient jusqu’à l’escalier, comme si quelqu’un fût venu écouter là, un instant. Puis, la maison parut s’anéantir dans un sommeil profond.

Lorsque l’heure eut sonné, Angélique se leva.

— Allons, il m’attend.

Et elle ouvrit sa porte, qu’elle ne referma même pas. Dans l’escalier, en passant devant la chambre des Hubert, elle prêta l’oreille ; mais elle n’entendit rien, rien que le frisson du silence. D’ailleurs, elle était très à l’aise, sans effarement ni hâte, n’ayant point conscience d’être en faute. Une force la menait, cela lui semblait tellement simple, que l’idée d’un danger l’aurait fait sourire. En bas, elle sortit dans le jardin, par la cuisine, et elle oublia encore de refermer le volet. Puis, de son allure rapide, elle gagna la petite porte qui donnait sur le Clos Marie, la laissa également toute grande derrière elle. Dans le clos, malgré l’ombre épaisse, elle n’eut pas une hésitation, marcha droit à la planche, traversa la Chevrotte, se dirigea à tâtons comme dans un lieu familier, où chaque arbre lui était connu. Et, tournant à droite, sous un saule, elle n’eut qu’à étendre les mains pour rencontrer les mains de celui qu’elle savait être là, à l’attendre.

Un instant, muette, Angélique serra dans les siennes les mains de Félicien. Ils ne pouvaient se voir, le ciel s’était couvert d’une nuée de chaleur, que la lune à son lever, amincie, n’éclairait pas encore. Et elle parla dans les ténèbres, tout son cœur se soulagea de sa grande joie.

— Ah ! mon cher seigneur, que je vous aime et que je vous remercie !

Elle riait de le connaître enfin, elle le remerciait d’être jeune, beau, riche, plus encore qu’elle ne l’espérait. C’était une gaieté sonnante, le cri d’émerveillement et de gratitude devant ce cadeau d’amour que lui faisait son rêve.

— Vous êtes le roi, vous êtes mon maître, et me voici à vous, je n’ai que le regret d’être si peu… Mais j’ai l’orgueil de vous appartenir, cela suffit que vous m’aimiez, pour que je sois reine à mon tour… J’avais beau savoir et vous attendre, mon cœur s’est élargi, depuis que vous y êtes devenu si grand… Ah ! mon cher seigneur, que je vous remercie et que je vous aime !

Alors, doucement, il lui passa son bras à la taille, il l’emmena, en disant :

— Venez chez moi.

Il lui fit gagner le fond du Clos-Marie, au travers des herbes folles ; et elle s’expliqua comment il passait chaque soir par la vieille grille de l’Évêché, condamnée autrefois. Il avait laissé cette grille ouverte, il l’introduisit à son bras dans le grand jardin de Monseigneur. Au ciel, la lune peu à peu montante, cachée derrière le voile de vapeurs chaudes, les blanchissait d’une transparence laiteuse. Toute la voûte, sans une étoile, en était emplie d’une poussière de clarté, qui pleuvait muette dans la sérénité de la nuit. Lentement, ils remontèrent la Chevrotte, dont le cours traversait le parc ; mais ce n’était plus le ruisseau rapide, précipité sur une pente caillouteuse ; c’était une eau calme, une eau alanguie, errant parmi des touffes d’arbres. Et, sous la nuée lumineuse, entre ces arbres baignés et flottants, la rivière élyséenne semblait se dérouler dans un rêve.

Angélique avait repris, joyeusement :

— Je suis fière et si heureuse d’être ainsi, à votre bras !

Félicien, ravi de tant de simplicité et de charme, l’écoutait s’exprimer sans gêne, ne rien cacher, dire tout haut ce qu’elle pensait, dans la naïveté de son cœur.

— Ah ! chère âme, c’est moi qui dois vous être reconnaissant de ce que vous voulez bien m’aimer un peu, si gentiment… Dites-moi encore comment vous m’aimez, dites-moi ce qui s’est passé en vous, lorsque vous avez su enfin qui j’étais.

Mais, d’un joli geste d’impatience, elle l’interrompit :

— Non, non, parlons de vous, rien que de vous. Est-ce que je compte, moi ? est-ce que ça importe, ce que je suis, ce que je pense ?… C’est vous seul qui existez maintenant.

Et, se serrant contre lui, ralentissant le pas, le long de la rivière enchantée, elle l’interrogeait sans fin, elle voulait tout connaître, son enfance, sa jeunesse, les vingt années qu’il avait vécues loin de son père.

— Je sais que votre mère est morte à votre naissance, et que vous avez grandi chez un oncle, un vieil abbé… Je sais que Monseigneur refusait de vous revoir.

Il parla très bas, d’une voix lointaine, qui semblait monter du passé.

— Oui, mon père avait adoré ma mère, j’étais coupable d’être venu et de l’avoir tuée… Mon oncle m’élevait dans l’ignorance de ma famille, durement, comme si j’avais été un enfant pauvre, confié à ses soins. Je n’ai su la vérité que très tard, il y a deux ans à peine… Mais cela ne m’a pas surpris, je sentais cette grande fortune derrière moi. Tout travail régulier m’ennuyait, je n’étais bon qu’à courir les champs. Puis, s’est déclarée ma passion pour les vitraux de notre petite église…

Elle riait, et il s’égaya aussi.

— Je suis un ouvrier comme vous, j’avais décidé que je gagnerais ma vie à peindre des vitraux, lorsque tout cet argent s’est écroulé sur moi… Et mon père montrait tant de chagrin, les jours où l’oncle lui écrivait que j’étais un diable, que jamais je n’entrerais dans les ordres ! C’était sa volonté formelle, de me voir prêtre, peut-être l’idée que je rachèterais par là le meurtre de ma mère. Il s’est rendu pourtant, il m’a rappelé près de lui… Ah ! vivre, vivre, que c’est bon ! Vivre pour aimer et être aimé !

Sa jeunesse bien-portante et vierge vibra dans ce cri, dont frissonna la nuit calme. Il était la passion, la passion dont sa mère était morte, la passion qui l’avait jeté à ce premier amour, éclos du mystère. Toute sa fougue y aboutissait, sa beauté, sa loyauté, son ignorance et son désir gourmand de la vie.

— J’étais comme vous, j’attendais, et la nuit où vous vous êtes montrée à votre fenêtre, je vous ai reconnue aussi… Dites-moi ce que vous rêviez, contez-moi vos journées d’auparavant….

Mais, de nouveau, elle lui ferma la bouche.

— Non, parlons de vous, rien que de vous. Je voudrais que rien de vous ne me restât caché… Que je vous tienne, que je vous aime tout entier !

Et elle ne se lassait pas de l’entendre parler de lui, dans une joie extasiée à le connaître, adorante comme une sainte fille aux pieds de Jésus. Et ni l’un ni l’autre ne se fatiguaient de répéter les mêmes choses, à l’infini, comment ils s’étaient aimés, comment ils s’aimaient. Les mots revenaient pareils, toujours nouveaux, prenant des sens imprévus, insondables. Leur bonheur grandissait à y descendre, à en goûter la musique sur leurs lèvres. Il lui confessa le charme où elle le tenait avec sa voix seule, si touché, qu’il n’était plus que son esclave, rien qu’à l’entendre. Elle avoua la crainte délicieuse où il la jetait, lorsque sa peau si blanche s’empourprait d’un flot de sang, à la moindre colère. Et ils avaient quitté maintenant les bords vaporeux de la Chevrotte, ils s’enfonçaient sous la futaie obscure des grands ormes, les bras à la taille.

— Oh ! ce jardin, murmura Angélique, jouissant de la fraîcheur qui tombait des feuillages.

— Il y a des années que j’ai le désir d’y entrer… Et m’y voilà avec vous, m’y voilà !

Elle ne lui demandait pas où il la conduisait, elle s’abandonnait à son bras, dans les ténèbres des troncs centenaires. La terre était douce aux pieds, les voûtes de feuilles se perdaient, très hautes, comme des voûtes d’église. Pas un bruit, pas un souffle, rien que le battement de leurs cœurs.

Enfin, il poussa la porte d’un pavillon, il lui dit :

— Entrez, vous êtes chez moi.

C’était là que son père croyait convenable de le loger, à l’écart, dans ce coin reculé du parc. Il y avait, en bas, un grand salon ; en haut, tout un appartement complet. Une lampe éclairait la vaste pièce du rez-de-chaussée.

— Vous voyez bien, reprit-il, avec un sourire, que vous êtes chez un artisan. Voici mon atelier.

Un atelier en effet, le caprice d’un garçon riche qui se plaisait au côté métier, dans la peinture sur verre. Il avait retrouvé les anciens procédés du treizième siècle, il pouvait se croire un de ces verriers primitifs, produisant des chefs-d’œuvre, avec les pauvres moyens du temps. L’ancienne table lui suffisait, enduite de craie fondue, sur laquelle il dessinait en rouge, et où il découpait les verres au fer chaud, dédaigneux du diamant. Justement, le moufle, un petit four reconstruit d’après un dessin, était chargé ; une cuisson s’y achevait, la réparation d’un autre vitrail de la cathédrale ; et il y avait encore là, dans des caisses, des verres de toutes les couleurs, qu’il devait faire fabriquer pour lui, les bleus, les jaunes, les verts, les rouges, pâles, jaspés, fumeux, sombres, nacrés, intenses. Mais la pièce était tendue d’admirables étoffes, l’atelier disparaissait sous un luxe merveilleux d’ameublement. Au fond, sur un antique tabernacle qui lui servait de piédestal, une grande Vierge dorée souriait, de ses lèvres de pourpre.

— Et vous travaillez, vous travaillez ! répétait Angélique avec une joie d’enfant.

Elle s’amusa beaucoup du four, elle exigea qu’il lui expliquât tout son travail : comment il se contentait, à l’exemple des maîtres anciens, d’employer des verres colorés dans la pâte, qu’il ombrait simplement de noir ; pourquoi il s’en tenait aux petits personnages distincts, accentuant les gestes et les draperies ; et ses idées sur l’art du verrier, qui avait décliné dès qu’on s’était mis à peindre sur le verre, à l’émailler, en dessinant mieux ; et son opinion finale qu’une verrière devait être uniquement une mosaïque transparente, les tons les plus vifs disposés dans l’ordre le plus harmonieux, tout un bouquet délicat et éclatant de couleurs. Mais, en ce moment, ce qu’elle se moquait au fond de l’art du verrier ! Ces choses n’avaient qu’un intérêt, venir de lui, l’occuper encore de lui, être comme une dépendance de sa personne.

— Ah ! dit-elle, nous serons heureux. Vous peindrez, je broderai.

Il lui avait repris les mains, au milieu de la vaste pièce, dont le grand luxe la mettait à l’aise, semblait le milieu naturel où sa grâce allait fleurir. Et tous deux, un instant, se turent. Puis, ce fut elle qui, de nouveau, parla.

— Alors, c’est fait ?

— Quoi ? demanda-t-il, souriant.

— Notre mariage.

Il eut une seconde d’hésitation. Sa face, très blanche, s’était brusquement colorée. Elle en fut inquiète.

— Est-ce que je vous fâche ?

Mais déjà il lui serrait les mains, d’une étreinte qui l’enveloppait toute.

— C’est fait. Il suffit que vous désiriez une chose, pour qu’elle soit faite, malgré les obstacles. Je n’ai plus qu’une raison d’être, celle de vous obéir.

Alors, elle rayonna.

— Nous nous marierons, nous nous aimerons toujours, nous ne nous quitterons jamais plus.

Elle n’en doutait pas, cela s’accomplirait dès le lendemain, avec cette aisance des miracles de la Légende. L’idée du plus léger empêchement, du moindre retard, ne lui venait même point. Pourquoi, puisqu’ils s’aimaient ; les aurait-on séparés davantage ? On s’adore, on se marie, et c’est très simple. Elle en avait une grande joie tranquille.

— C’est dit, tapez-moi dans la main, reprit-elle en plaisantant.

Il porta la petite main à ses lèvres.

— C’est dit.

Et, comme elle partait, dans la crainte d’être surprise par l’aube, ayant une hâte aussi d’en finir avec son secret, il voulut la reconduire.

— Non, non, nous n’arriverions pas avant le jour. Je retrouverai, bien ma route… À demain.

— À demain.

Félicien obéit, se contenta de regarder partir Angélique, et elle courait sous les ormes sombres, elle courait le long de la Chevrotte baignée de lumière. Déjà, elle avait franchi la grille du parc, puis s’était lancée au travers des hautes herbes du Clos-Marie. Tout en courant, elle pensait que jamais elle ne pourrait patienter jusqu’au lever du soleil, que le mieux était de frapper chez les Hubert, pour les éveiller et leur tout dire. C’était une expansion de bonheur, une révolte de franchise : elle se sentait incapable de le taire cinq minutes encore, ce secret gardé si longtemps. Elle entra dans le jardin, referma la porte.

Et là, contre la cathédrale, Angélique aperçut Hubertine, qui l’attendait dans la nuit, assise sur le banc de pierre, qu’une maigre touffe de lilas entourait. Réveillée, avertie par une angoisse, celle-ci était montée, avait compris en trouvant les portes ouvertes. Et, anxieuse, ne sachant où aller, craignant d’aggraver les choses, elle attendait.

Tout de suite, Angélique se jeta à son cou, sans confusion, le cœur bondissant d’allégresse, riant gaiement de n’avoir plus rien à cacher.

— Ah ! mère, c’est fait !… Nous allons nous marier, je suis si contente !

Avant de répondre, Hubertine l’examinait fixement. Mais ses craintes tombèrent, devant cette virginité en fleur, ces yeux limpides, ces lèvres pures. Et il ne lui resta que beaucoup de chagrin, des larmes coulèrent sur ses joues.

— Ma pauvre enfant ! murmura-t-elle, comme la veille, dans l’église.

Angélique, surprise de la voir ainsi, elle, pondérée, qui ne pleurait jamais, se récria.

— Quoi donc ? mère, vous vous faites du chagrin… C’est vrai, j’ai été vilaine, j’ai eu un secret pour vous. Mais si vous saviez combien il a pesé lourd en moi ! On ne parle pas d’abord, ensuite on n’ose plus… Il faut me pardonner.

Elle s’était assise près d’elle, et d’un bras caressant l’avait prise à la taille. Le vieux banc semblait s’enfoncer dans ce coin moussu de la cathédrale. Au-dessus de leurs têtes, les lilas faisaient une ombre ; et il y avait là cet églantier que la jeune fille cultivait, pour voir s’il ne porterait pas des roses ; mais, négligé depuis quelque temps, il végétait, il retournait à l’état sauvage.

— Mère, je vais tout vous dire, tenez ! à l’oreille.

À demi-voix, alors, elle lui conta leurs amours, dans un flot de paroles intarissables, revivant les moindres faits, s’animant à les revivre. Elle n’omettait rien, fouillait sa mémoire, ainsi que pour une confession. Et elle n’en était point gênée, le sang de la passion chauffait ses joues, une flamme d’orgueil allumait ses yeux, sans qu’elle haussât la voix, chuchotante et ardente.

Hubertine finit par l’interrompre, parlant elle aussi tout bas.

— Va, va, te voilà partie ! Tu as beau te corriger, c’est emporté à chaque fois, comme par un grand vent… Ah ! orgueilleuse, ah ! passionnée, tu es toujours la petite fille qui refusait de laver la cuisine et qui se baisait les mains.

Angélique ne put s’empêcher de rire.

— Non, ne ris pas, bientôt tu n’auras pas assez de larmes pour pleurer… Jamais ce mariage ne se fera, ma pauvre enfant.

Du coup, sa gaieté éclata, sonore, prolongée.

— Mère, mère, qu’est-ce que vous dites ? Est-ce pour me taquiner et me punir ?… C’est si simple ! Ce soir, il va en parler à son père. Demain, il viendra tout régler avec vous.

Vraiment, elle s’imaginait cela ? Hubertine dut être impitoyable. Une petite brodeuse, sans argent, sans nom, épouser Félicien d’Hautecœur ! Un jeune homme riche à cinquante millions ! le dernier descendant d’une des plus vieilles maisons de France !

Mais, à chaque nouvel obstacle, Angélique répondait tranquillement :

— Pourquoi pas ?

Ce serait un vrai scandale, un mariage en dehors des conditions ordinaires du bonheur. Tout se dresserait pour l’empêcher. Elle comptait donc lutter contre tout ?

— Pourquoi pas ?

On disait Monseigneur fier de son nom, sévère aux tendresses d’aventure. Pouvait-elle espérer le fléchir ?

— Pourquoi pas ?

Et, inébranlable dans sa foi :

— C’est drôle, mère, comme vous croyez le monde méchant ! Quand je vous dis que les choses marcheront bien !… Il y a deux mois, vous me grondiez, vous me plaisantiez, rappelez-vous et pourtant j’avais raison, tout ce que j’annonçais s’est réalisé.

— Mais, malheureuse, attends la fin !

Hubertine se désolait, tourmentée par son remords d’avoir laissé Angélique ignorante à ce point. Elle aurait voulu lui dire les dures leçons de la réalité, l’éclairer sur les cruautés, les abominations du monde, prise d’embarras, ne trouvant pas les mots nécessaires. Quelle tristesse, si, un jour, elle avait à s’accuser d’avoir fait le malheur de cette enfant, élevée ainsi en recluse, dans le mensonge continu du rêve !

— Voyons, ma chérie, tu n’épouserais pourtant pas ce garçon malgré nous tous, malgré son père.

Angélique devint sérieuse, la regarda en face, puis d’un ton grave :

— Pourquoi pas ? Je l’aime et il m’aime.

De ses deux bras, sa mère la reprit, la ramena contre elle ; et elle aussi la regardait, sans parler encore, frémissante. La lune voilée était descendue derrière la cathédrale, les brumes volantes se rosaient faiblement au ciel, à l’approche du jour. Toutes deux baignaient dans cette pureté matinale, dans le grand silence frais, que seul le réveil des oiseaux troublait de petits cris.

— Oh ! mon enfant, il n’y a que le devoir et l’obéissance qui fassent le bonheur. On souffre toute sa vie d’une heure de passion et d’orgueil. Si tu veux être heureuse, soumets-toi, renonce, disparais…

Mais elle la sentait se rebeller dans son étreinte, et ce qu’elle ne lui avait jamais dit, ce qu’elle hésitait encore à lui dire, s’échappa de ses lèvres.

— Écoute, tu nous crois heureux, père et moi. Nous le serions, si un tourment n’avait pas gâté notre vie…

Elle baissait la voix davantage, elle lui conta d’un souffle tremblant leur histoire, le mariage malgré sa mère, la mort de l’enfant, l’inutile désir d’en avoir un autre, sous la punition de la faute. Cependant, ils s’adoraient, ils avaient vécu de travail, sans besoins ; et ils étaient malheureux, ils en seraient certainement arrivés à des querelles, une vie d’enfer, peut-être une séparation violente, sans leurs efforts, sa bonté à lui, sa raison à elle.

— Réfléchis, mon enfant, ne mets rien dans ton existence, dont tu puisses souffrir plus tard… Sois humble, obéis, fais taire le sang de ton cœur.

Combattue, Angélique l’écoutait, toute pâle, retenant des larmes.

— Mère, vous me faites du mal… Je l’aime et il m’aime.

Et ses larmes coulèrent. Elle était bouleversée de la confidence, attendrie, avec un effarement dans les yeux, comme blessée de ce coin de vérité entrevu. Mais elle ne cédait pas. Elle serait morte si volontiers de son amour !

Alors, Hubertine se décida.

— Je ne voulais pas te causer tant de peine en une fois. Il faut pourtant que tu saches… Hier soir, quand tu as été montée, j’ai interrogé l’abbé Cornille, j’ai appris pourquoi Monseigneur, qui résistait depuis si longtemps, a cru devoir appeler son fils à Beaumont… Un de ses grands chagrins était la fougue du jeune homme, la hâte qu’il montrait de vivre, en dehors de toute règle. Après avoir douloureusement renoncé à en faire un prêtre, il n’espérait même plus le lancer dans quelque occupation convenant à son rang et à sa fortune. Ce ne serait jamais qu’un passionné, un fou, un artiste… Et c’est alors que ; craignant des sottises de cœur, il l’a fait venir ici, pour le marier tout de suite.

— Eh bien ? demanda Angélique, sans comprendre encore.

— Un mariage était en projet avant même son arrivée, et tout paraît réglé aujourd’hui, l’abbé Cornille m’a formellement dit qu’il devait épouser à l’automne mademoiselle Claire de Voincourt… Tu connais l’hôtel de Voincourt, là, près de l’Évêché. Ils sont très liés avec Monseigneur. De part et d’autre, on ne pouvait souhaiter mieux, ni comme nom ni comme argent. L’abbé approuve beaucoup cette union.

La jeune fille n’écoutait plus ces raisons de convenance. Une image s’était brusquement évoquée devant ses yeux, celle de Claire. Elle la revoyait passer, telle qu’elle l’apercevait parfois sous les arbres de son parc, l’hiver, telle qu’elle la retrouvait dans la cathédrale, aux fêtes : une grande demoiselle brune, de son âge, très belle, d’une beauté plus éclatante que la sienne, avec une démarche de royale distinction. On la disait très bonne, malgré son air de froideur.

— Cette grande mademoiselle, si belle, si riche… Il l’épouse…

Elle murmurait cela comme en songe. Puis, elle eut un déchirement au cœur, elle cria :

— Il ment donc ! il ne me l’a pas dit.

Le souvenir lui était revenu de la courte hésitation de Félicien, du flot de sang dont ses joues s’étaient empourprées, lorsqu’elle lui avait parlé de leur mariage. La secousse fut si rude, que sa tête décolorée glissa sur l’épaule de sa mère.

— Ma mignonne, ma chère mignonne… C’est bien cruel, je le sais. Mais, si tu attendais, ce serait plus cruel encore. Arrache donc tout de suite le couteau de la blessure… Répète-toi, à chaque réveil de ton mal, que jamais Monseigneur, le terrible Jean XII, dont le monde, paraît-il, se rappelle encore la fierté intraitable, ne donnera son fils, le dernier de sa race, à une petite brodeuse, ramassée sous une porte, adoptée par de pauvres gens tels que nous.

Dans sa défaillance, Angélique entendait cela, ne se révoltait plus. Qu’avait-elle senti passer sur sa face ? Une haleine froide, venue de loin, par-dessus les toits, lui glaçait le sang. Était-ce cette misère du monde, cette réalité triste, dont on lui parlait comme on parle du loup aux enfants déraisonnables ? Elle en gardait une douleur, rien que d’avoir été effleurée. Déjà, pourtant, elle excusait Félicien : il n’avait pas menti, il était resté muet, simplement. Si son père voulait le marier à cette jeune fille, lui sans doute la refusait. Mais il n’osait encore entrer en lutte ; et, puisqu’il n’avait rien dit, peut-être était-ce qu’il venait de s’y décider. Devant ce premier écroulement, pâle, touchée du doigt rude de la vie, elle demeurait croyante toujours, elle avait quand même foi en son rêve. Les choses se réaliseraient, seulement son orgueil était abattu, elle retombait à l’humilité de la grâce.

— Mère, c’est vrai, j’ai péché et je ne pécherai plus… Je vous promets de ne pas me révolter, d’être ce que le Ciel voudra que je sois.

C’était la grâce qui parlait, la victoire restait au milieu où elle avait grandi, à l’éducation qu’elle y avait reçue. Pourquoi aurait-elle douté du lendemain, puisque, jusqu’alors, tout ce qui l’entourait s’était montré si généreux pour elle, et si tendre. Elle voulait garder la sagesse de Catherine, la modestie d’Élisabeth, la chasteté d’Agnès, réconfortée par l’appui des saintes, certaine qu’elles seules l’aideraient à vaincre. Est-ce que sa vieille amie la cathédrale, le Clos-Marie et la Chevrotte, la petite maison fraîche des Hubert, les Hubert eux-mêmes, tout ce qui l’aimait, n’allait pas la défendre, sans qu’elle eût à agir, simplement obéissante et pure ?

— Alors, tu me promets que tu ne feras jamais rien contre notre volonté, ni surtout contre celle de Monseigneur ?

— Oui, mère, je promets.

— Tu me promets de ne jamais revoir ce jeune homme et de ne plus songer à cette folie de l’épouser.

Là, son cœur défaillit. Une rébellion dernière manqua de la soulever, en criant son amour. Puis, elle plia la tête, définitivement domptée.

— Je promets de ne rien faire pour le revoir et pour qu’il m’épouse.

Hubertine, très émue, la serra désespérément dans ses bras, en remerciement de son obéissance. Ah ! quelle misère ! vouloir le bien, faire souffrir ceux qu’on aime ! Elle était brisée, elle se leva, surprise du jour qui grandissait. Les petits cris des oiseaux avaient augmenté sans qu’on en vît encore voler un seul. Au ciel, les nuées s’écartaient comme des gazes, dans le bleuissement limpide de l’air.

Et Angélique, alors, les regards tombés machinalement sur un églantier, finit par l’apercevoir, avec ses fleurs chétives. Elle eut un rire triste.

— Vous aviez raison, mère, il n’est pas près de porter des roses.