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Le Rôle des vents dans les climats chauds

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Le Rôle des vents dans les climats chauds
Revue des Deux Mondes3e période, tome 9 (p. 448-463).
LE RÔLE DES VENTS
DANS LES CLIMATS CHAUDS

Climats et endémies, esquisses de climatologie comparée, par M. le D’ A. Pauly ; Paris 1874.

Pendant bien des siècles, l’humanité s’est laissée vivre et mourir, courbant la tête sous les fléaux envoyés par le ciel sans se demander jamais s’il était permis et possible de se défendre contre l’ange exterminateur. Peu à peu cependant, le sentiment de la responsabilité collective des sociétés se développe, on commence à lutter, à s’aider soi-même ; les législateurs devinent l’importance des prescriptions sanitaires et leur donnent une base solide en les rattachant aux croyances religieuses. Toutefois la science de l’hygiène publique ne date que d’hier. La météorologie, qui est le vrai fondement de l’hygiène rationnelle, est elle-même une science très moderne, et elle s’est longtemps confinée dans une stérile étude des variations locales de la température et de la pression de l’air. Elle n’est devenue féconde qu’en s’élargissant en surface pour constituer la science des climats, et cette extension méthodique est malheureusement encore trop récente. Depuis près d’un siècle, la météorologie a travaillé sans méthode et sans plan, s’acharnant sur des minuties, entassant des montagnes de chiffres dont on ne tirait aucun parti. Par habitude et pour se conformer à l’usage, on enregistrait jour par jour des phénomènes qui n’ont au fond aucune signification précise et dont la connaissance ne nous sert à rien, parce que les données indispensables pour les interpréter nous manquent, — besogne vaine, travail ingrat ! Aujourd’hui les météorologistes sont débordés par les matériaux d’observations qui attendent une discussion sérieuse, et le jour où l’on se décide enfin à coordonner les faits péniblement accumulés, on s’aperçoit combien il en faut rabattre des illusions qu’on nourrissait sur la précision des chiffres et sur la valeur des données obtenues. Que de travail perdu parce qu’on a oublié d’éclairer sa lanterne ! On aura beau prendre des moyennes pendant dix ans, beaucoup d’observations inexactes ne donnent pas une moyenne exacte.

Il est triste de dire qu’il en va de même de la statistique en général. Pour arriver à des conclusions qui intéressent l’hygiène publique, il faut rapprocher les données climatériques des chiffres relatifs au mouvement de la population. Or la comptabilité humaine est presque partout aussi mal tenue que le sont les registres météorologiques, et les documens administratifs forment un chaos disparate où il n’est point aisé de suivre le fil d’une recherche tant soit peu délicate. Chaque fois que de savans hygiénistes ont voulu puiser dans ces documens, ils ont été découragés par les lacunes et les contradictions des chiffres. « Il n’y a, dit M. le docteur Ricoux dans un travail récent sur l’Acclimatement des Français en Algérie, il n’y a aucune unité dans l’établissement des cadres statistiques fournis par l’administration. Tel modèle a été imposé pendant plusieurs années, puis tout d’un coup on en commande la suppression ; on essaie une nouvelle combinaison, le plus souvent sans raison apparente, — car il est une chose qui, plus encore que ces changemens continuels, déroute et complique inutilement les difficultés, c’est le manque de méthode. »

Malgré leur imperfection, les documens qu’on possède déjà méritent d’être compulsés et d’être soumis à une discussion approfondie, ne fût-ce que pour reconnaître par où pèche le procédé suivi jusqu’à présent. Dans tous les pays, de vagues notions sur les rapports mystérieux qui existent entre la santé des habitans et les conditions du sol et de l’atmosphère se sont formées peu à peu et se transmettent comme des articles de foi ; les chiffres même incomplets que fournit la statistique peuvent servir dès à présent à contrôler ces données empiriques, à les confirmer, à les éclairer ou bien à les rectifier. L’histoire d’ailleurs nous renseigne jusqu’à un certain point sur la constitution médicale du climat des diverses contrées par la facilité qu’elles offrent à la colonisation ; la prospérité des animaux domestiques, aussi bien que l’état de santé des habitans, est un indice qui prouve la salubrité d’un pays. Malheureusement l’aspect du tableau change souvent sous l’action modificatrice de l’homme, et il s’ensuit que les données de cette nature n’ont qu’une valeur très relative. Ainsi la vague terreur que nous inspirent les climats chauds est loin d’être justifiée d’une manière générale ; on peut rencontrer sous les tropiques des climats éminemment salubres, et il est important de connaître les conditions de cette apparente anomalie qui semble mettre telle région à l’abri des maladies endémiques. C’est surtout à nos médecins militaires, familiarisés par de nombreuses expéditions avec les climats les plus divers, et obligés de contrôler les états sanitaires sur de grandes masses d’hommes, que nous devons d’intéressantes recherches sur la valeur hygiénique des climats du globe, et de ces recherches il se dégage déjà un certain nombre de principes, de vues générales, qui pourront servir de base à la science qui s’appellera la climatologie comparée. Il faut citer en première ligne à cet égard l’important ouvrage que M. le docteur Pauly, médecin en chef de l’hôpital militaire d’Oran, vient de publier sous ce titre : Climats et endémies. M. Pauly n’a étudié que les climats des contrées chaudes, mais il en a fait une étude approfondie. Partout il a constaté des différences manifestes de salubrité entre des lieux de la même zone très voisins l’un de l’autre, aussi bien pour des points isolés que pour de larges surfaces. En cherchant la raison de ces contrastes, il a découvert une liaison des plus intimes entre la salubrité d’un pays et les conditions naturelles qui en assurent la ventilation. Son travail roule tout entier sur l’importance extrême de la configuration du relief du sol, en tant que cette configuration favorise ou bien entrave la libre circulation des vents.

En effet, les grandes plaines et les plateaux étendus sont généralement très salubres ; beaucoup d’îles montagneuses des zones tropicales le sont aussi quand les montagnes y forment un massif central plus ou moins arrondi en cône. Au contraire, les plaines littorales étroites où se dressent les crêtes d’une chaîne côtière, — comme le rivage brésilien de Rio à Bahia, ou les côtes atlantiques de l’Amérique centrale, — sont des contrées infestées par la malaria. La même remarque s’applique à certaines îles barrées dans leur longueur par une muraille de montagnes élevées, comme Madagascar, Java, Sumatra, quand ces montagnes, au lieu d’être parallèles aux vents généraux (alizés ou moussons), se trouvent placées en travers de ces courans. C’est ainsi que s’explique aussi l’insalubrité d’une foule de points des riches contrées qui forment le littoral de la Méditerranée. Les côtes de cette mer sont hérissées de chaînes de montagnes, et les contre-forts qui s’en détachent y créent une série de bassins encaissés où un petit fleuve arrose des plaines toujours fertiles. « Dans chacun de ces petits bassins, dit M. Pauly, ont germé, comme sur un sol fécond, des sociétés politiques autonomes, des républiques jalouses de leur indépendance ? c’est là que furent ces villes de Sparte, Smyrne, Tarse, dont la prospérité et la richesse ont été si grandes ; dans tous ces bassins cependant la malaria a été un obstacle permanent, un ennemi dompté quelquefois, mais toujours vivant, et prêt à recommencer les hostilités… Cette endémie, réduite presqu’à rien par la savante agriculture des anciens, a reparu de toutes parts sur les rives de la Méditerranée à la suite de l’invasion des barbares aux IVe et Ve siècles, et surtout à la suite de la conquête musulmane aux VIIe et VIIIe siècles. » L’islamisme a donc été un fléau pour ces belles contrées même au point de vue de l’état sanitaire [1].

On arrive ainsi à reconnaître que les climats se classent, comme les habitations, en salubres et insalubres, suivant l’apport plus ou moins large d’un air pur, riche en oxygène, par les courans généraux de l’atmosphère, facilités ou gênés par la configuration du sol. Le régime des vents, la hauteur et la direction des montagnes paraissent jouer ici un rôle capital. Cette conclusion est confirmée par l’étude spéciale des grandes endémies des pays chauds : fièvres intermittentes et rémittentes ou fièvres de malaria, choléra, fièvre jaune.

Ces maladies endémiques semblent affecter une distribution géographique qui rappelle vaguement celle des familles végétales. Sur tel point, on les voit fréquentes et graves : ainsi se présentent sur la côte du Brésil les grands arbres de la forêt tropicale. Ailleurs les endémies sont rares et bien moins sérieuses, tout comme on voit s’éclaircir la végétation dans les campos de l’intérieur, où les arbres sont remplacés par de gracieux arbustes. Enfin dans quelques lieux privilégiés des pays chauds ces maladies disparaissent tout à fait pour de longues périodes d’années. Quoique entouré d’une végétation luxuriante et éloigné de quelques kilomètres seulement des foyers de malaria, le voyageur parvenu dans une de ces oasis est à l’abri comme dans le port le plus sûr. En somme, les endémies ne s’étendent point comme un manteau sur de vastes régions ? elles sont réparties par bandes étroites, laissant entre elles des surfaces indemnes qui sont parfois très considérables ; même dans les pays les plus malsains, il existe des espèces d’îles de refuge où l’immunité peut être absolue.

Ces contrastes d’ailleurs se lisent à première vue sur la physionomie des habitans. tendant ses pérégrinations en Algérie, le docteur Pauly a été souvent frappé de voir se succéder à de très courta intervalles les signes d’influences locales tout opposées : ici des faces amaigries, d’une pâleur terreuse, là des apparences de santé et de force, sans que rien dans la nature du sol vînt expliquer ces différences profondes entre des lieux très voisins. Ainsi la plaine de Mina est infestée par les fièvres, tandis que le poste de Zemmorah, situé, il est vrai, à un niveau supérieur, en est exempt ; mais d’autres postes beaucoup plus élevés, comme celui de Sebdou, sont des nids de fièvres. De ces inégalités bizarres se ressentent nécessairement les troupes campées sur divers points de l’Algérie. « Je me rappellerai toujours, dit M. Pauly, le triste aspect des zouaves rentrant à Mostaganem, en juillet 1868, de leur camp du Merdja, dans la plaine du Riou, et celui des zouaves qui passèrent à Oran en juillet 1870, venant de Magenta (El-Haçaïba) et allant s’embarquer pour la campagne contre la Prusse. La malaria avait imprimé profondément son empreinte sur ces figures amaigries, pâles d’une pâleur jaune-verdâtre, comme celle des malades en proie à une dégénérescence organique avancée, et sur la démarche de ces troupes, qui révélait un grand épuisement de forces, — tandis que chaque fois que j’ai vu des troupes revenant des plateaux d’El-Arricha, derrière Sebdou, ou bien des plaines du Sersou, derrière Tiaret, j’ai été frappé de l’air de vigueur et de l’allure décidée des hommes, dont la figure, hâlée et brûlée même par le soleil, avait un teint basané sans doute, mais révélant une aussi parfaite santé que celui de nos plus robustes paysans de France. »

Des anomalies tout aussi étranges, des inégalités tout aussi tranchées dans la faculté réceptive des localités pour les influences endémiques se remarquent lorsqu’on étudie la répartition du choléra ou celle de la fièvre jaune dans les contrées chaudes. Le concours d’une chaleur tropicale et de pluies abondantes, qui suscite une luxuriante végétation sous les latitudes de l’Amérique centrale, est certainement une condition d’insalubrité par excellence, et l’on connaît la violence des épidémies qui visitent ces pays. Pourtant dans la mer des Antilles on peut citer divers points où, malgré ces conditions climatériques si défavorables, la salubrité est parfaite et incontestable : la Barbade, Saint-Christophe, l’île Monserrat, Névis, et, sous une latitude voisine, les Bermudes. Inversement Tschudi et d’autres voyageurs ont trouvé dans les Andes du Pérou des localités, cachées dans les gorges et au fond d’étroites vallées, qui, malgré une altitude de 3,000 mètres, étaient des foyers de malaria.

Le fait qui nous donne la clé de ces énigmes, c’est que les foyers de miasmes sont presque toujours des bassins encaissés dont la configuration a pour conséquence la stagnation des couches d’air, tandis que les points d’une salubrité exceptionnelle paraissent être ceux qui sont en tout temps balayés par les vents. Un des exemples les plus frappans parmi ceux que M. Pauly invoque à l’appui de sa thèse, c’est l’épidémie cholérique qu’on a vue naître en 1868 dans l’est de la province d’Oran, autour de Mascara, et qui s’est éteinte sur place après avoir frappé une centaine d’Européens et fait quarante-sept victimes. Au commencement de l’automne, plusieurs cas isolés de choléra grave avaient été déjà signalés à l’hôpital de Mascara, lorsqu’une véritable épidémie se déclara au camp de l’Oued-Fergoug, au sein de l’atelier n° 5 des condamnés aux travaux publics, qui était occupé au barrage de l’Habra. Ce camp était établi sur un petit plateau entouré de tous côtés par des montagnes qui lui donnent l’aspect d’un entonnoir. Les rayons du soleil y créent, le jour, une chaleur étouffante ; la nuit, cette vallée de l’Habra se remplit de brumes froides émanées du lit de la rivière, et qui accusent d’une manière palpable la stagnation de l’air. Bien qu’on s’empressât de lever le camp, l’hôpital de Mascara fut bientôt tellement encombré de malades qu’il fallut installer une ambulance spéciale pour les cholériques sur un plateau aéré à 2 kilomètres de la ville. On parvint à en sauver la moitié ; vers la fin de septembre, l’épidémie disparut spontanément comme elle était née.

La côte orientale de l’Espagne doit être rangée parmi les zones où se révèle le mieux cette intime connexité des causes climatériques générales et des endémies. Les chaînes qui abritent le littoral, du cap de Tarifa aux Pyrénées, y créent des bassins à température presque tropicale, de véritables serres chaudes où viennent très bien les palmiers et la canne à sucre. Cette zone méditerranéenne est dans tout son parcours un long foyer d’endémie ; les fièvres y règnent habituellement avec plus ou moins d’intensité, et, lorsque des circonstances météorologiques particulières viennent s’ajouter à ces dispositions locales, on voit surgir des calamités comme la terrible épidémie de fièvre jaune qui a décimé la population de Barcelone en 1821. Barcelone est située dans une gorge basse fermée de trois côtés par de hautes montagnes et ouverte seulement à l’est, du côté de la mer ; or pendant l’épidémie de 1821 les vents, presque toujours très faibles, ont constamment soufflé du sud. Ici encore on peut signaler des exceptions qui confirment la règle. Quand la fièvre jaune éclatait en 1828 à Gibraltar, qui est abrité derrière un rocher de 1,300 pieds de haut contre les vents du large, la ville voisine de Tarifa, malgré l’état fâcheux de ses égouts, fut épargnée, grâce à l’active ventilation qu’y produisent en tout temps les brises qui viennent de la mer.

Les exemples de l’insalubrité.des lieux encaissés abondent ; l’Algérie malheureusement en fournit beaucoup. La garantie d’une situation sanitaire favorable, c’est, selon M. Pauly, la hauteur relative, ou le fait de ne pas être dominé par les localités immédiatement voisines. C’est la condition indispensable du libre essor des vents. Cette hauteur relative qui garantit l’immunité contre les endémies causées par des miasmes n’a nullement besoin d’être accompagnée d’une hauteur absolue considérable. Les archipels polynésiens et australiens nous présentent une foule de terres basses à fleur d’eau dont la salubrité est merveilleuse parce que les vents alizés ou les vents généraux d’ouest y règnent presque chaque jour de l’année. Ces îles ont souvent des montagnes centrales, mais ces montagnes n’arrêtent point le jeu des vents, qui ont dans les mers du sud une puissance remarquable. Les plaines de la Plata et du Paraguay, si célèbres par leur salubrité, ne s’élèvent qu’à une faible hauteur au-dessus du niveau de la mer, mais dans ces immensités rien ne gêne la circulation des vents. Ce sont les vents ici, bien plutôt que les saisons, qui règlent les mouvemens du thermomètre, et la force motrice qu’ils possèdent est accusée par les déplacemens violens des eaux du grand estuaire de la Plata.

La salubrité de toute la portion de l’Amérique méridionale située en dehors des tropiques résulte des témoignages les plus divers. Il en est déjà question dans les Lettres édifiantes des pères jésuites des XVIIe et XVIIIe siècles. « Nous sommes arrivés ici à travers mille dangers, écrit le père Chomé de Corrientes ; nous subissons les plus dures épreuves, couchant sur la terre nue, à l’ardeur du soleil comme à la fraîcheur des nuits. Cependant nous sommes arrivés en bonne santé. Nos pères, malgré leurs fatigues, parviennent ici à un âge très avancé. Il y a à Corrientes bon nombre de ces saints vieillards dont la vieillesse est si grande qu’on est obligé de les porter à l’église et de les rapporter. » Cette longévité est en effet un des traits caractéristiques des indigènes de ces heureuses contrées. Sans parler d’une négresse qui est morte à Cordova vers la fin du siècle dernier à l’âge de cent quatre-vingts ans, Dobrizhoffer cite des hommes dépassant la centaine qui « montent des chevaux fougueux comme des enfans de douze ans, » et il ajoute que les femmes vivent encore plus longtemps que les hommes, n’étant pas tuées à la guerre. Les fièvres sont extrêmement rares dans cette partie de l’Amérique, même sur des points où les eaux stagnantes, les lagunes et les marais sont répandus, enfin dans des localités dont la température annuelle est très supérieure à celle du midi de l’Europe et même d’Alger. D’après Martin de Moussy, dans ces régions, l’Européen n’est exposé à aucune de ces maladies qui rendent si dangereux les premiers temps du séjour dans les contrées tropicales, et les travaux de défrichement ne produisent pas ces fièvres si graves qui accompagnent ailleurs les premiers essais d’agriculture. Le tempérament des immigrans se modifie fort peu, on n’y subit pas l’effet qu’amène à la longue le séjour de la zone torride : ils ne pâlissent point, ne brunissent que légèrement, et conservent la plénitude de leurs forces. La salubrité des provinces argentines, résultat d’un climat maritime à courans atmosphériques constans et puissans, va de pair avec une fertilité sans égale ; on sait quelle est la richesse des pampas en bétail de toute aorte. Aussi l’immigration y porte des flots chaque jour plus épais de population. Malheureusement l’extension de la grande ville européenne sous ces basses latitudes y a créé la malaria urbaine et développé sur les côtes des foyers d’insalubrité.

L’importance capitale du rôle dévolu aux vents comme purificateurs de l’atmosphère devient surtout sensible par les contrastes que présentent des régions placées en apparence dans des conditions climatériques tout à fait semblables. De part et d’autre, on trouve les pluies tropicales, les forêts vierges aux arbres enserrés par des réseaux de lianes, un humus épais enrichi par les débris des vieux troncs et des plantes herbacées, un soleil assez ardent pour faire mûrir le café, le sucre et le cacao, et pourtant d’un côté règnent les fièvres et le choléra, comme sur les îles et les côtes de la mer des Antilles, tandis que de l’autre on a le climat délicieux et vivifiant des îles de la mer du Sud, telles que les Viti, Tonga-Tabou, Taïti, les Samoa, etc. « Là, dit M. Pauly, comme dans les pays les plus sains de l’Europe, l’immigrant européen n’a rien à redouter du climat ni du sol : il peut défricher la terre et travailler de ses propres bras sans avoir besoin de recourir au travail de l’esclave ou des coulies, ainsi qu’il est forcé par le climat de le faire aux Antilles. Là, au lien de perdre rapidement ses forces et de se sentir dominé par une atmosphère intoxicante, l’Européen se sent vivre avec bonheur dans un air éminemment salubre, et là sa santé ne dépend plus que de sa conduite et de sa valeur morale. »

La salubrité exceptionnelle de la plupart de ces îles est d’ailleurs attestée par la facilité avec laquelle les animaux domestiques importés d’Europe y multiplient. On peut affirmer que rien ne témoigne d’une manière aussi décisive en faveur du climat d’un pays chaud que la prospérité des animaux domestiques en général, et en particulier des races bovines, des moutons et des chevaux. Ces animaux, dont l’existence est liée si intimement à la fortune des sociétés humaines, ne réussissent bien que dans les pays sains. Là oui des troupeaux de bœufs se multiplient avec rapidité en conservant une peau fine, luisante, une grande agilité des mouvemens, on peut être certain que la malaria n’existe pas. Dans les Sunderbunds des bouches du Gange, au delta du Niger, sur les côtes du Choco dans la Nouvelle-Grenade, à Chagres, Carthagène, les races bovines n’apparaissent plus qu’en échantillons clair-semés et dans un état déplorable. Au contraire, aux îles Sandwich, il a suffi de laisser quelques couples de bœufs et de chevaux errer dans les savanes de la Grande-Havaï pour y créer des troupeaux considérables, qui constituent aujourd’hui une très grande richesse pour ces îles, et qui rivalisent avec ceux des pampas de la Plata. Ces troupeaux vivent sur les savanes herbeuses qui couvrent une grande partie des Sandwich, des Mariannes, des Carolines, de la Nouvelle-Calédonie, et ces savanes elles-mêmes naissent sous l’influence des vents alizés, Ce sont ces courans constans qui apportent dans ces parages cet air à la fois humide, frais et stimulant qui crée les prairies. Dans les pays tropicaux où les alizés sont intermittens et coupés par des calmes, la forêt vierge est épaisse et l’air croupissant : c’est ce qui se voit sur les côtes du Brésil où la Serra-do-Mar arrête les brises du large et empêche la ventilation du pays. Là où l’alizé passe, librement, on voit la forêt s’éclaircir ; l’air et la lumière pénètrent dans les massifs, la savane herbeuse apparaît, la vie animale est puissamment stimulée, et les familles humaines prospèrent sans effort. La côte du Brésil devient en effet plus salubre en remontant vers l’équateur, et la malaria disparaît complètement à la hauteur de Pernambuco ; c’est qu’au nord de Rio la Serra-do-Mar s’abaisse, le pays s’ouvre aux vents du large et se déploie en plaines verdoyantes qui rappellent les campagnes de l’Angleterre.

Au reste dans l’hémisphère sud les vents généraux, alizés et vents d’ouest, sont beaucoup plus constans et plus puissans que les vents de l’hémisphère nord. Quand les grands clippers de l’Australie entrent dans les régions de ces braves vents d’ouest (brave west winds), ils font jusqu’à 150 milles et plus par jour, tandis que dans l’Atlantique les vents d’ouest ne produisent qu’un maximum de 100 milles. Cette puissance d’impulsion se retrouve dans les alizés du sud-est, dont le domaine a d’ailleurs une largeur de 3,000 kilomètres, tandis que la zone des alizés du nord-est n’a pas 2,000 kilomètres de largeur. Enfin dans les mers du sud la proportion des calmes est beaucoup plus faible que dans celles de l’hémisphère nord. Maury résume ces faits en comparant la vitesse qui entraîne l’atmosphère dans l’hémisphère sud à la marche d’un train express, tandis que dans l’hémisphère nord l’air ne marche qu’avec la vitesse d’un train omnibus, train pour lequel il y a des gares nombreuses et des temps d’arrêt. La rapidité et la constance de la circulation atmosphérique dans cet hémisphère presque entièrement couvert par les eaux paraissent donc être les conditions déterminantes de la salubrité des terres australes [2]. Quand la malaria apparaît dans ces parages, on trouve toujours soit des centres d’aspiration ou des zones de calme, comme à Java et dans la-partie nord de l’Australie, soit des obstacles à la propulsion du vent, tels que des chaînes de montagnes, comme à Madagascar. Dans ces cas, l’impulsion des courans atmosphériques se ralentit, et ils perdent leurs propriétés vivifiantes. A la Plata, c’est dans les vallées du Tucuman, de Salta, de Jujuy, ravines profondes dominées par de puissans contre-forts des Andes, que l’on rencontre les fièvres ; mais la vaste plaine nivelée où sont contenus les territoires du Chaco, de Corrientes, de Cordova, de Buenos-Ayres, comme les plaines ondulées qui constituent une partie de l’Uruguay, des missions du Paraguay, et des provinces brésiliennes de Parana, de Minas-Géraès, de Rio-Grande-do-Sul, sont d’une salubrité parfaite.

L’Australie offre la même salubrité dans ses immenses plaines intérieures, ce n’est qu’au-delà du tropique, dans la partie nord de ce vaste continent, qu’apparaissent les marais et la malaria ; mais c’est aussi là que se trouvent des zones de calmes et des centres d’aspiration qui s’étendent jusqu’à l’archipel malais. M. A. Grisebach, dans son livre intitulé la Végétation du globe [3], fait remarquer que la zone des calmes équatoriaux se reconnaît sur divers points des continens, où l’échauffement du sol permet à des couches d’air chargées de vapeur de prendre un mouvement ascensionnel. Un de ces centres d’aspiration se trouve au nord de l’Amazone, entre le Rio-Negro et le pied des Andes. Là règnent des vents irréguliers, des calmes avec dépression barométrique, et des pluies continuelles ; là les forêts vierges sont inextricables, l’air stagnant, l’homme sans force, le climat pernicieux. Plus à l’est, la vallée de l’Amazone, qui est en réalité une immense plaine à pente presque insensible, balayée par le souffle constant des alizés, se couvre de savanes, et le climat est très sain.

C’est dans l’Amérique centrale que se trouvent rapprochées les zones les plus complètement différentes au point de vue de la salubrité ; on y voit, tout à côté les uns des autres, des foyers redoutables d’endémies et des régions parfaitement habitables malgré le climat équatorial. Toute la côte orientale ou atlantique, depuis la Véra-Cruz jusqu’à l’isthme de Panama, est tristement célèbre par son insalubrité, tandis que les plateaux intérieurs du Nicaragua et du Costa-Rica, dont l’altitude moyenne est sensiblement la même que celle du rivage atlantique, et qui ont aussi la même température moyenne, peuvent être rangés parmi les régions les plus propres à la colonisation.

Le versant atlantique de l’Amérique centrale n’est qu’une bande étroite de plaines horizontales et fangeuses qui longent le pied de la cordillère, laquelle par une pente abrupte s’élève brusquement à quelques milliers de mètres. C’est « l’enfer des terres chaudes ; » la montagne le sépare des heureuses régions de l’intérieur, doucement inclinées vers le Pacifique et couvertes de cultures et de villages. La chaleur et l’humidité donnent à cette bande d’alluvions de la côte une fertilité sans égale ; mais un climat meurtrier en éloigne l’émigrant européen. Au milieu de ces magnifiques forêts aux arômes pénétrans, il respire la mort. Il règne dans cette zone une torpeur indéfinissable, une tendance à la vie passive, contre laquelle il faut réagir à tout prix lorsqu’on veut échapper à l’ennemi qui vous guette, car dans ces pays toute attaque de fièvre est grave ou mortelle. C’est la conséquence de la stagnation de l’air. Les vents régnans du nord-est sont arrêtés par le rempart de la cordillère, et cet obstacle suffit pour vicier l’air de la côte, comme sur d’autres rivages également plats et surplombés par des massifs montagneux (le Choco dans la Nouvelle-Grenade, certaines plages de Madagascar, la côte de Batavia, etc.). Cette insalubrité des côtes a été le grand obstacle à la construction de la voie ferrée de l’isthme de Panama. A peine débarqués à Chagres, les terrassiers irlandais employés aux travaux de ce chemin de fer perdaient non-seulement le teint frais qui distingue leur race, mais l’appétit et la force musculaire ; ils furent presque tous exterminés par la maladie. Les nègres des Antilles eux-mêmes souffrirent beaucoup des atteintes du climat et se retirèrent en foule. Les Chinois, attirés par la promesse d’une paie très élevée, succombaient par centaines, on en vit beaucoup se suicider pour échapper aux souffrances de la maladie ; ils allaient s’asseoir, à la chute du jour, sur les sables de la baie, à la marée basse, et là, les yeux fixés sur l’horizon, se laissaient noyer par le flot. Le chemin de fer de Panama a coûté 500,000 francs par kilomètre, et, dit-on, une vie d’homme par traverse posée sur la voie. On avait d’abord songé à prendre pour point de départ du chemin de fer de l’isthme le magnifique port de Porto-Bello ; mais ce port est complètement fermé par une ceinture de hauteurs qui empêchent les vents du large d’y renouveler l’air corrompu par les miasmes des marais voisins, et il en résulte une mortalité si effrayante qu’on a dû renoncer aux avantages exceptionnels qu’offrait une pareille tête de ligne. Aspinwall, sur la même côte, a également une réputation d’insalubrité des mieux fondées. « Les immigrans qui ont pu résister, dit un voyageur, montrent des visages jaunes, amaigris, l’aspect de ruines ambulantes ; seuls les yeux brillent d’un vif éclat, celui du feu de la fièvre et du feu de la spéculation. Tout se vend si cher à Aspinwall que le moindre débitant a bientôt fait fortune, quand la fièvre ne vient pas arrêter son essor. » A Carthagène, sur la même côte encore, la transpiration que provoque une chaleur étouffante donne aux habitans la couleur livide des malades, leurs mouvemens sont sans vigueur, leur voix faible et traînante. C’est de là que l’amiral anglais Vernon ramena en 1741 une armée que les lièvres avaient réduite au dixième de l’effectif. « Au mouillage près de l’île Roatan, sur la côte de Honduras, dit Lind, les vaisseaux mouillent dans un bassin tellement abrité par de hautes montagnes, qu’il est inaccessible aux vents. L’air stagnant devient si funeste qu’après l’avoir respiré quelques jours on est attaqué subitement de vomissemens violens, de maux de tête, de délire, et qu’en moins de deux ou trois jours on voit le sang dissous sortir par tous les pores. Il est probable que l’eau de mer se putréfierait promptement en de tels lieux, si son mouvement n’était entretenu par les courans du large. »

Les faits de ce genre prouvent d’une manière évidente le danger de la stagnation de l’atmosphère, et la contre-épreuve est fournie par la salubrité bien démontrée des bas plateaux de l’intérieur. Celle des plateaux élevés du Guatemala, du Honduras, de San-Salvador, s’explique aisément par leur altitude considérable ; mais pour rendre compte de la salubrité du Nicaragua et du Costa-Rica on ne voit que l’influence bienfaisante des vents du nord-est qui balaient ces plaines, dont le niveau, en plusieurs points, n’excède pas 40 mètres. Ici, les alizés, après avoir soufflé sur les plaines et les grands lacs, s’échappent librement à travers les vastes percées qui interrompent la cordillère du Pacifique. Si cette chaîne formait une muraille continue comme celle de la côte atlantique, l’atmosphère du bassin intérieur, au lieu d’être sans cesse vivifiée par des courans actifs, offrirait probablement la torpeur malsaine qui rend la côte atlantique si insalubre. Les nombreuses portes ouvertes au vent tout le long du Pacifique sont la cause des courans si constans dont l’existence est attestée par les voyageurs qui ont visité les régions de l’intérieur ; ces courans suscitent sur les lacs Nicaragua et Managua une houle puissante, et y donnent lieu à un ressac non moins violent que celui de l’Océan. Aussi un voyageur contemporain, M. P. Lévy, n’hésite-t-il pas à déclarer que le climat du Nicaragua est un des plus sains de tous ceux qu’on peut trouver sous la zone torride [4].

L’influence néfaste des calme sous les basses latitudes est confirmée par l’étude des saisons du Sénégal. Lorsqu’on veut se faire une idée exacte du climat de cette région, il faut secourir à l’excellent ouvrage que vient de publier M. le docteur Borius, qu’un long séjour dans nos colonies a familiarisé avec les maladies des Européens dans les pays chauds [5]. Au Sénégal, où le soleil passe au zénith deux fois par an l’année se divise en deux saisons parfaitement tranchées. La première, de décembre à la fini de mai, est la saison sèche, elle est fraîche et agréable sur le littoral (à Saint-Louis et Gorée), et saine surtout pour l’Européen ; elle permettrait l’acclimatement, si elle n’alternait pas avec une saison éminemment chaude, humide et malsaine, l’été tropical, qui dure de juin à novembre, et qui a reçu le nom assez mal choisi d’hivernage dans le sens de mauvaise saison. Le commerçant qui peut aller passer cette saison en Europe résiste longtemps au climat sénégambien. Dans l’intérieur, la saison sèche n’est douce que pendant les trois premiers mois, auxquels succède une période de chaleurs intolérables qui rendent le séjour de l’intérieur du pays presque aussi dangereux que pendant l’hivernage. Dans la saison sèche dominent les vents de nord-est, vents secs qui dessèchent les marais. L’hivernage amène une humidité prononcée, des calmes nombreux, des vents faibles et variables, une température moyenne élevée à oscillations faibles, une dépression barométrique sensible, des pluies, des orages, l’inondation des cours d’eau, un mauvais état sanitaire des Européens. » Pendant cette saison, tout le monde est plus ou moins atteint, la maladie est l’état habituel des Européens, et la mortalité très considérable.

Le calme fréquent de l’air en Algérie, l’indécision, la variabilité et la faiblesse des vents, les brumes et les brouillards qui en sont la conséquence, voilà probablement aussi quelques-unes des causes principales de l’insalubrité de certaines régions de notre colonie. Il faut ajouter que les vents continentaux du sud, à faible tension électrique, les vents négatifs, comme on dit, semblent exercer une action fâcheuse qui se manifeste par des troubles de l’innervation et prédispose aux maladies endémiques. Le reboisement des hauteurs serait un remède contre l’influence de ces vents sahariens et en même temps contre la sécheresse habituelle de l’air.

« Les vents maritimes généraux, alizés et vents d’ouest, dit M. Pauly, doivent leurs propriétés vivifiantes, selon toute probabilité, à leur passage comme vents d’évaporation sur les mers. Ils se chargent ainsi de vapeur d’eau et d’électricité positive ; leur invisible vapeur d’eau les rend aptes à créer cette bénignité de l’atmosphère, cette douceur du fond de l’air inconnue aux climats plus beaux, mais moins sains, de la Méditerranée, de l’Orient et de l’Inde, dont la formule, surtout pour les deux premiers climats, est : soleil ardent et air froid, ou au moins très frais. Ces climats doivent évidemment cette âpreté de l’air à la rareté des vapeurs aqueuses. » Quant à l’électricité positive dont les vents d’ouest sont chargés, M. Pauly pense qu’elle en explique la richesse en ozone, constatée par divers observateurs. Or on sait quelle action stimulante la présence de l’ozone, de cet oxygène à l’état actif, exerce sur la santé générale. Il paraîtrait d’ailleurs, d’après les recherches que M. Jacolot a faites pendant la campagne de la Danaé, que la rapidité des vents eux-mêmes suffit pour augmenter l’ozone de l’air.

Les propriétés oxydantes de l’ozone se manifestent par une plus rapide combustion des débris organiques abandonnés à l’air libre, et c’est en ce sens que les vents chargés d’ozone sont des vents salubres ; mais c’est probablement surtout par des effets mécaniques de dispersion et de transport que les vents généraux sont appelés à purifier les couches d’air viciées. Quelle que soit l’idée qu’on se fasse de la nature des miasmes qui produisent les épidémies, — que ce soient des spores d’une algue, des germes d’infusoires ou de simples exhalaisons du sol, que chaque maladie ait son miasme particulier ou qu’une même forme morbide puisse résulter d’une atmosphère contaminée par des causes diverses, — il est certain que de puissans courans atmosphériques, en balayant le sol, renouvellent l’air et enlèvent les principes délétères. En tout cas, il est hors de doute que les calmes prolongés sont un danger pour les villes où s’accumulent sans cesse des gaz méphitiques ; ce danger existe également dans les pays chauds quand les terres d’alluvion sont défrichées ou quand les débordemens des rivières laissent exposées au soleil des couches de limon riches en débris organiques [6].

Les recherches de M. le général Morin, celles de M. Le Blanc et de M. le docteur F. de Chaumont sur la ventilation établissent la nécessité d’une circulation active de l’air pour les malades comme pour les personnes saines. On peut admettre que l’air d’une pièce de capacité moyenne, habitée par une seule personne, peut être maintenu à un degré suffisant de salubrité, s’il est renouvelé une fois par heure ; si la pièce est occupée par plusieurs personnes, le renouvellement complet de l’air doit avoir lieu cinq ou six fois, dans certains cas huit ou neuf fois par heure. Pour les casernes anglaises, où l’espace cubique alloué à chaque homme est de 17 mètres cubes, le volume d’air nouveau à introduire est fixé à 85 mètres cubes par heure et par tête, c’est-à-dire que l’air doit être renouvelé cinq fois par heure ; chez nous, la proportion normale n’étant que de 10 ou 12 mètres cubes, la ventilation devrait être beaucoup plus énergique encore, tandis qu’elle est malheureusement presque toujours tout à fait insuffisante [7]. Tous les hygiénistes sont aujourd’hui d’accord pour poser en principe qu’il faut fournir de l’air pur en aussi grande quantité que possible aux hôpitaux, aux ambulances, aux casernes, aux écoles et aux ateliers, et faciliter la circulation atmosphérique dans les quartiers populeux. C’est dans cette voie que se trouve la véritable prophylaxie contre toutes les maladies infectieuses. Des faits très curieux prouvent même que la simple exposition à l’air peut être un moyen de guérison.

On peut citer à cet égard les résultats étonnans obtenus par un médecin de l’armée anglaise, Robert Jackson, vers la fin du siècle dernier. Les malades atteints de fièvres ou de dyssenteries rebelles étaient placés par cet habile praticien sur des charrettes ou des voitures découvertes, promenés ainsi par tous les temps et souvent au milieu de la confusion d’une retraite précipitée. Le jour, au grand soleil, les malades étaient abrités par des rameaux feuillus ; mais la nuit ou par les temps couverts ils étaient absolument exposés à l’air libre, sans souci de la pluie et de la rosée. Jackson a vu ainsi des malades désespérés sortir guéris de cette épreuve héroïque, et cela dans des momens où ils étaient privés de remèdes et de soins. Ce moyen du transport à l’air libre (gestation in open air) est recommandé surtout pour les cas graves. Le général Félix Douay en a fait l’épreuve au Mexique, lorsqu’un jour il fut obligé d’emmener sur des cacolets un certain nombre de chasseurs atteints de fièvre typhoïde ; on s’attendait à les voir succomber avant la fin du jour, et, à la grande surprise du médecin en chef, M. le docteur Houneau, ils furent tous guéris. Le traitement des malades à l’air, libre a toujours donné les plus heureux effets en temps d’épidémie, et M. Pauly a même réussi à guérir des attaques de choléra en forçant les malades à marcher longtemps au grand air. Quand l’énergie, ou le courage manquait au malade, deux camarades le prenaient chacun, par un bras et le promenaient malgré lui. Tel qui vacillait et laissait tomber sa tête au début retrouvait peu à peu une allure plus animée, voyait ses crampes et ses vertiges le quitter et les couleurs renaître sur ses joues pâlies. Dans ce cas, la fraîcheur de l’air chargé, de rosée ou de pluie était même une condition d’un succès très prompt. « La faiblesse des malades est d’ailleurs, dit M. Pauly, bien souvent un obstacle qu’on peut vaincre avec une patience suffisante. »

De tels faits prouvent, sur une petite échelle, l’influence bienfaisante et le rôle capital des larges courans d’air pur. Malheureusement nous ne pouvons pas doter une contrée des vents qui lui font défaut. Il faudra éviter les coins du globe où l’air croupit, immobile et malsain. Cependant là encore le pouvoir de l’homme, peut s’exercer dans certaines limites ; il n’est presque pas de climat qu’il ne puisse modifier soit en mal, soit en bien. Le travail, le travail agricole surtout, et dans les villes, l’emploi des nombreux moyens d’assainissement (égouts, squares, etc.), voilà ce qu’il faut pour combattre les influences délétères qui tendent à rendre le climat malsain ; mais la sagesse politique, la paix, des capitaux, sont nécessaires pour les mettre en œuvre. L’anarchie, la guerre et les haines sociales entraînent le trouble du travail et deviennent ainsi des causes de déchéance pour la salubrité d’un pays. L’Amérique du Sud fournit bien des preuves à l’appui de ces vérités. Pendant longtemps la guerre civile a été permanente dans la Plata ; aussi a-t-on négligé complètement tout ce qui touche à l’hygiène publique. De grandes villes comme Montevideo et Buenos-Ayres, où l’on a la prétention de vivre à l’européenne, ont été bâties sans aucun souci des organes nécessaires à la vie des grandes cités, sans égouts et sans aqueducs ; on y boit l’eau des citernes, qui reçoivent les infiltrations du sol. Les tanneries et les saladeros, où l’on égorge les bœufs par milliers, se sont installées aux portes des villes, infectant le sol par le sang des animaux abattus et par la putréfaction des dépouilles. Aussi depuis 1850 le choléra et la fièvre jaune ont fait leur apparition dans le bassin de la Plata, et des épidémies graves ont décimé la population des villes. Ce n’est que depuis peu d’années que Buenos-Ayres et Montevideo ont commencé à prendre les mesures de salubrité dont l’urgence venait d’être démontrée par l’épidémie de 1871. Ce sont évidemment les causes d’infection urbaine qui ont modifié la constitution médicale de ces climats, autrefois si salubres, et il ne faut pas s’étonner que des villes comme Rio-Janeiro, Buenos-Ayres, Lima, la Nouvelle-Orléans, soient des foyers de maladies typhiques depuis qu’elles sont devenues des fourmilières humaines où l’espace, l’air et l’eau sont distribués avec une déplorable parcimonie.

D’un autre côté, l’abandon des travaux agricoles a eu également une influence néfaste sur ces climats : des rivages qui étaient couverts de villes, de villages et de cultures soignées à l’époque de l’arrivée des Espagnols sont aujourd’hui très insalubres et envahis par des forêts à peu près désertes. On a supposé, pour expliquer ces changemens, que les Indiens possédaient à l’égard de la malaria une résistance bien plus grande que n’en montrent les émigrans européens de nos jours. Cependant nous savons que les fièvres se sont établies, au déclin de l’empire romain, dans la Sicile, dans le Péloponèse, dans l’Asie-Mineure, et il ne vient à l’esprit de personne d’en chercher la raison dans une diminution de la force de résistance de la race grecque ou latine. On sait aussi que la malaria naît et disparaît dans les pays chauds avec les grands bouleversemens comme l’invasion des barbares au Ve siècle ou la conquête arabe au VIIe siècle ; de nos jours, nous en constatons l’apparition dans un district à la suite de la rupture d’une écluse, du curage d’un étang, de la formation d’une barre à l’embouchure d’une rivière, et personne ne songe à voir là un symptôme de la dégénérescence des habitans. La vérité, c’est qu’un rapport des plus intimes existe partout, et surtout dans les pays chauds, entre le sol et l’atmosphère ; le travail de l’homme, en déchirant les flancs de la terre par la culture, en l’aérant par les labours, en y semant des plantes herbacées annuelles à la verdure rapide et vivace, et, — chose essentielle, — en régularisant le régime des cours d’eau, finit par créer une atmosphère plus salubre. C’est ainsi qu’il est permis d’espérer que le développement de l’agriculture pourra sensiblement améliorer le climat de notre colonie africaine, où la terre arable abonde, où le soleil est des plus généreux, où il ne manque qu’une atmosphère plus riche en ozone et en vapeur d’eau. En couvrant le pays de végétation à feuilles tendres comme celles des céréales, du coton, de la vigne, en reboisant les hauteurs, en multipliant les irrigations, on serait sûr d’apporter au climat du Tell algérien d’heureux changemens et d’atténuer dans une forte mesure les inconvéniens qui résultent du voisinage du Sahara et de l’insuffisance de la ventilation naturelle.


R. RADAU.

  1. On a cru longtemps que les fièvres décrites dans les Épidémies d’Hippocrate étaient des fièvres typhoïdes ; nos médecins militaires, en découvrant sur les côtes de la Grèce et de l’Algérie les fièvres rémittentes des contrées chaudes, ne se doutaient pas d’abord qu’ils avaient affaire à la maladie si bien étudiée par l’école de Cos.
  2. La salubrité relative des contrées tropicales de l’hémisphère sud ressort aussi des tableaux statistiques de Boudin, qui prouvent que la mortalité des Européens dans ces régions est supérieure non-seulement à celle des régions tropicales de l’hémisphère nord, mais encore à celle des pays tempérés de l’Europe. (Armand, Traité de climatologie générale, 1873.)
  3. La Végétation du globe, esquisse d’une géographie comparée des plantes, par A. Grisebach, traduit par P. de Tchihatchef, Paris 1875 ; Th. Morgand.
  4. P. Lévy, Notas sobre la republica de Nicaragua, Parte 1873.
  5. Recherches sur le climat du Sénégal, par M. A. Borius, Paris 1875 ; Gauthier. Villars. — L’auteur résume dans son livre vingt-années d’observations de toute sorte faites par les médecins et les pharmaciens de la marine qui ont habité ce pays, et il y joint les résultats d’une expérience personnelle de cinq années, ainsi que les précieuses données fournies par les frères de Ploermel.
  6. Il s’ensuit d’ailleurs que des vents trop faibles peuvent devenir des agens de propagation des épidémies. L’excellent rapport de M. Barth sur les épidémies de choléra constate que les courans d’air avaient une influence réelle sur la propagation du mal à de courtes distances ; on le voyait apparaître dans les villages sous le vent d’une localité infectée.
  7. Comptes-rendus de l’Académie des Sciences, séance du 4 août 1873.