Le Radium qui tue/p05/ch02

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Éditions Jules Tallandier (p. 233-252).


CHAPITRE II

Larmette est étonné


Et d’une voix assourdie, qui impressionna défavorablement ses auditeurs, Gow Sherry expliqua :

— Les portes avaient été fermées en dedans, les clefs demeurées sur les serrures. Donc, les voyageurs n’avaient pas été emportés par ces issues.

— Quant aux fenêtres, remarqua le juge, comme elles sont garnies de barreaux…

— Solides, monsieur le juge d’instruction. L’idée m’est venue d’abord que l’on avait pu desceller une ou plusieurs de ces tiges de métal. Mais, après vérification, j’ai dû reconnaître que la supposition n’avait aucun fondement.

— Alors, quoi ?

— Restait la cheminée. Je dis « la », parce que la chambre du docteur n’en comporte pas. Seulement, à premier examen, j’ai écarté cette hypothèse.

— Parce que ?

— Parce que le foyer est du système Wiper and brothers Stay ; c’est un foyer complet en fonte, qui s’adapte à l’intérieur des cheminées et est séparé du tuyau de tirage par une grille. Pour passer là, il faudrait n’avoir pas plus de corpulence qu’un moineau maigre.

— Et pourtant, s’exclama rageusement la rondelette Liddy, ils sont sortis !

Puis, le désir de savoir la possédant toute, elle se leva précipitamment, apporta le chapeau, la canne à pomme d’or de son mari, en disant avec volubilité :

— Allez, allez, cher cœur ! Il faut que votre œil se pose sur cette chose. On doit savoir se sacrifier à son devoir. Mais revenez vite, car d’ici à votre retour, je ne serai bonne à rien, j’ai véritablement l’esprit à l’envers à la pensée d’une chose aussi inexplicable.

Que peut faire un magistrat devant une invite aussi pressante de la séduisante moitié qui embellit ses jours ? Obéir, n’est-ce pas ? C’est ce que fit Bloomberg. Deux minutes plus tard, il déambulait à grands pas dans la rue Kearny, tandis que Gow, bien plus court de jambes, trottait pour se maintenir à sa hauteur.

En un quart d’heure, tous deux eurent atteint l’hôtel du Fellow-Green.

Une foule houleuse, bruyante, assiégeait les abords de l’hôtel.

Les roundsmen (policemen) avaient été obligés d’établir des barrages, afin de maintenir les curieux à distance.

Au premier rang, Larmette se distinguait, pérorant, gesticulant, avec, auprès de lui, l’ingénieur Botera, non moins agité.

Tous deux aperçurent Ézéchiel Bloomberg. Ils se ruèrent vers lui, l’accablant de questions, d’exclamations.

Ils furent courtoisement invités à suivre le juge d’instruction à l’intérieur de l’établissement.

Tout en marchant, le joaillier racontait comment il avait été mis au fait de l’aventure. Le jour venu, il avait cru pouvoir mettre fin à sa faction, car, durant toute la nuit, il était demeuré aux aguets, derrière ses rideaux, et avait surveillé la rue.

Il pouvait affirmer, sous serment, que rien d’anormal ne s’était produit.

Les agents, embusqués dans le voisinage, et à la vigilance desquels il se plaisait à rendre hommage, confirmeraient ses dires. Aucune personne suspecte n’avait rôdé autour de l’hôtel.

Donc, l’aube venue, Larmette s’était jeté sur son lit, avec le projet de trouver le sommeil réparateur qui suit le devoir accompli. Mais, bast ! vers huit heures, un brouhaha avait chassé Morphée loin de lui. C’étaient des cris de surprise, des rires dans Jippy-Pavilion. Le bijoutier avait prêté l’oreille.

— Comment, entendit-il, disparus, comme cela !… La muscade sous le gobelet de l’escamoteur, alors ?

Il se leva. Alors il perçut un murmure confus venant de la rue.

Il courut à la fenêtre. La voie lui apparut, grouillante de curieux. Il vit les roundsmen aux prises avec le populaire, qui semblait vouloir, coûte que coûte, envahir l’hôtel du Bon-Garçon-Vert.

Puis Botera avait fait irruption dans sa chambre, clamant des lambeaux de phrases incompréhensibles :

— Le diable vraiment !… Évanouis en fumée !… Un gaillard qui ne pouvait remuer ni pied ni patte ! … C’est un type étonnant. Même mort, il court encore.

Cela avait duré cinq minutes avant que Larmette comprît enfin de quoi il s’agissait.

Au Fellow-Green, il lui avait bien fallu se rendre à l’évidence.

Francesco Noscoso et le moribond avaient décampé sans que personne soupçonnât par quelles voies ils avaient opéré leur sortie.

Depuis une heure, il piétinait sur place, lui, Larmette, dans l’espoir que le juge, accoutumé à lutter contre la gent criminelle, donnerait de l’affaire une explication quelle qu’elle fût, mais une explication plausible, permettant de sortir des ténèbres où l’on se débattait.

Ensemble ils parcoururent les corridors du Fellow-Green, tournèrent dans les deux pièces naguère attribuées au docteur Noscoso. Tout était dans la situation constatée par Gow Sherry lors de sa première enquête. Le manager de l’hôtel avait interdit à son personnel de déplacer la moindre chose.

De suppositions en hypothèses, le temps passa. Il était un peu plus de dix heures quand Ézéchiel Bloomberg déclara qu’ayant ouvert à tout hasard une instruction contre inconnu, contre X… comme on dit dans le jargon judiciaire, accusé d’avoir porté à une autre personne des blessures pouvant occasionner la mort, et la victime s’étant… évaporée sans avoir effectivement signé une plainte, il allait clore l’enquête par un non-lieu.

Bref, Larmette, ne pouvant rester au Bon-Garçon-Vert dès l’instant où le juge n’y séjournait plus, regagna le Jippy-Pavilion, en discutant avec Botera les circonstances singulières de la disparition de ses adversaires.

À présent, il pouvait parler sans ambages. Comme lui-même, son complice connaissait les détails ignorés de la justice. Et tous deux, certains que Dick Fann, blessé grièvement, n’avait pu quitter son lit de douleur, ils se sentaient stupéfiés par sa fuite.

Le quart après dix heures sonnait à la pendule quand ils réintégrèrent le salon du Jippy. De nombreux clients, le haut personnel de l’hôtel, y étaient rassemblés, discourant avec animation sur l’événement du jour. Beaucoup avaient envié Larmette et son compagnon, admis par la police à suivre l’instruction en amateurs.

Aussi les questions les assaillirent dès leur entrée.

— A-t-on retrouvé la trace du blessé, du docteur Noscoso ?

Larmette répliquait avec calme.

Soudain, une phrase jetée par un des assistants le fit tressaillir :

— Espérons que la jeune dame nous apportera quelques éclaircissements.

Comme malgré lui, il murmura :

— Quelle jeune dame ?

— Miss Fleuriane Defrance, riposta la caissière avec le sourire gracieux habituel aux employés de ce genre. Elle est sortie vers neuf heures et demie, au bras de sa dame de compagnie, en nous disant qu’elle voulait percer le mystère et qu’elle ne rentrerait pas avant d’en avoir trouvé une explication plausible.

Comme Larmette et Botera échangeaient un regard surpris, la conduite de Fleuriane leur apparaissant incompréhensible, un commissionnaire patenté du port entra dans le salon en criant d’une voix sonore :

— Miss Maud Bonie ?

— C’est moi-même, déclara aussitôt la caissière, que me voulez-vous ?

— Vous remettre en mains propres une lettre. La voici ! Vous la tenez… La course est payée. Bonsoir, la compagnie.

Et l’homme s’en alla sans plus. Toutes les conversations avaient cessé. Tous les regards convergeaient vers l’employée qui tournait entre ses doigts la missive à elle remise à l’instant.

Enfin le manager, plus impatient que les autres sans doute, prononça :

— Miss Maud Bonie, ne vous gênez pas pour nous. Prenez connaissance de votre courrier ; nous permettons.

La jeune personne déchira machinalement l’enveloppe.

Plusieurs papiers s’en échappèrent, parmi lesquels les assistants reconnurent sans peine des billets-dollars.

Il y avait aussi une lettre, car Maud parut lire avec attention d’abord, puis avec surprise. Enfin elle brandit les feuillets avec un geste tragique, laissant tomber ces mots :

— C’est incroyable, ce que me trace la jeune dame !

— Et que vous trace-t-elle ?

— Cela n’a rien de confidentiel, je puis donc vous en donner lecture.

« Chère miss,

Je serai retenue pour un long temps, loin de Jippy-Pavilion. Afin de régulariser ma situation vis-à-vis de cet estimable établissement et d’éviter toute cause d’inquiétude à la direction, je vous envoie sous ce pli la valeur en papier-dollar de ma dépense. Le surplus est destiné aux gratifications pour le personnel.

« Agréez mon meilleur souvenir,

« Fleuriane Defrance. »

Les auditeurs s’entre-regardèrent avec ahurissement. Ce départ anormal, venant s’ajouter aux incidents singuliers du jour, provoqua une véritable tempête de demandes.

— D’où vient cette lettre ? Il eût fallu le demander au porteur.

— Inutile. C’était un commissionnaire du port. C’est donc du port qu’elle a été expédiée.

— Du port ?

Ces deux mots passèrent comme un rugissement. Larmette, le visage contracté, les avait lâchés avant même de songer à les retenir.

Sans s’inquiéter de l’étonnement des personnes présentes, il entraîna brutalement Botera au dehors, le tira vers le pavillon-villa qui avait été affecté à Fleuriane et à sa suite.

— Qu’est-ce ? Qu’avez-vous donc ? balbutiait le Chilien, à demi étranglé.

— Ah ! vous ne comprenez pas… Le port… Elle nous glisse entre les mains peut-être, elle nous échappe.

Les portes de la villa n’étaient point fermées. Les deux hommes y pénétrèrent, l’un remorquant l’autre. Ils parcoururent les chambres de Fleuriane, de Patorne, de Jean Brot, le parloir… Tout était vide, abandonné.

Les valises avaient disparu, comme les habitants. Il était évident que la jeune fille et ses compagnons s’en étaient allés sans esprit de retour.

— Et cette Patorne qui ne me prévient pas  ! gronda Larmette.

Toujours tirant Botera, quelque peu terrifié par son exaltation, il se rendit sur le port, interrogea, distribua des pourboires.

Au bout d’une demi-heure, il était absolument fixé.

Un seul steamer avait pris la mer le matin. C’était le White-Bird de la compagnie de navigation Californie-Alaska, dont les ports terminus sont San-Francisco et Valdez, avec escale à Seattle. Or, ce steamer était précisément celui sur lequel les automobiles de Dion et Botera avaient été embarquées.

Il n’y avait pas de doute. La jeune fille avait pris passage sur ce bateau.

Tout restait ténébreux, inexplicable : l’homme mourant retrouvant des forces pour disparaître ; Fleuriane s’embarquant à l’heure même où son adversaire s’absorbait dans l’enquête judiciaire au Bon-Garçon-Vert. Jusqu’au silence de Mme Patorne, de cette sotte femme dont un espoir habilement suggéré avait fait son esclave.

Évidemment, si cette dernière ne l’avait pas averti du départ, c’est qu’elle l’ignorait.

Larmette ne se trompait pas dans son appréciation générale. Voici comment le départ, auquel la gentille Canadienne ne songeait même pas le matin, s’était préparé, exécuté, accompli.

Le matin même, un peu avant neuf heures, c’est-à-dire au moment où le joaillier et son complice se mêlaient à la foule, une lettre était arrivée à l’adresse de Mlle Fleuriane Defrance.

Jean Brot, qui, depuis sept heures, surveillait les abords du bureau de l’hôtel, l’avait presque arrachée des mains du distributeur de la poste et l’avait portée à sa destinataire. Fleuriane avait lu ce qui suit :

« Chère enfant, à neuf heures et demie très exactement, quittez Jippy-Pavilion en compagnie de Mme Patorne et du boy Jean, sous prétexte de promenade ou autre. Rendez-vous sans affectation au port. Le White-Bird sera sous pression, car, à dix heures, il doit sortir des bassins.

« En le voyant vous entraînerez vos compagnons sur le pont, afin de faire quelques recommandations concernant le transport de votre automobile.

« Une curiosité soudaine vous incitera à visiter les cabines que vous auriez pu occuper. Une fois là, un revolver braqué sur la dame Patorne la convaincra de l’utilité de ne pas faire un mouvement.

« À dix heures, le steamer se mettra en marche. Vingt minutes plus tard, vous laisserez votre dame de compagnie libre de se promener sur le pont.

« On n’aura plus à s’occuper à la fois de vous protéger et de combattre Larmette, mais simplement de lutter contre ce drôle ; ceci simplifiera la besogne.

« Partez sans crainte. Celui qui a votre cœur sera guéri, je puis vous l’affirmer. Obéir, c’est collaborer à son salut, comprenez-le bien. Donc, obéissez.

« Et recevez le baiser de cœur de votre père,

« R.-D.-C. Defrance. »

« P.-S. — Lettre à brûler de suite. »

Il y avait dans cette épître d’allure mystérieuse une phrase qui interdisait à la jeune fille la moindre résistance. « Obéir, écrivait son correspondant, c’est collaborer au salut de Dick Fann. »

S’il n’y avait eu en jeu que sa sécurité propre, que l’espoir de distancer Larmette, de se mettre hors de son atteinte, Fleuriane eût sans doute tergiversé, mais il s’agissait de coopérer à un acte utile au détective amateur.

Donc, abandonnant valises, bagages à main (elle les remplacerait aisément, à Seattle, ou même à Valdez), elle exprima le désir de faire une promenade et entraîna Mme Patorne sans défiance, non sans avoir enjoint à Jean Brot de la rejoindre sans retard sur le port.

Seulement le gamin, économe comme un vrai Parisien, profita de ce que l’attention générale se concentrait sur le Fellow-Green, pour emporter les menus bagages par une petite porte située au fond des jardins de Jippy-Pavilion ; dehors, il héla un cab, et se fit conduire à l’embarcadère du White-Bird.

Aussi, quand Fleuriane et sa compagne parurent sur le quai, le boy avait déjà disposé les colis dans les cabines retenues pour les deux dames.

La Canadienne fit franchir à la vieille dame de compagnie la passerelle reliant le steamer au quai. Elle s’enquit de sa trente HP, la recommanda aux soins de l’équipage, promit une prime et, finalement, voulut donner un coup d’œil aux cabines qu’elle et Patorne eussent occupées si elles avaient pris passage à bord du bâtiment.

Sous couleur d’amadouer sa dame de compagnie, la jeune fille la conduisit d’abord au compartiment réservé à la ridicule personne, attention dont celle-ci se déclara touchée.

Là, par exemple, le ton changea brusquement.

En pénétrant dans la cabine, Mme Patorne eut un haut-le-corps.

— Ma valise ! mes cartons ! ma mallette ! s’exclama-t-elle stupéfaite.

C’est vrai, les objets désignés apparaissaient, soigneusement arrimés.

— Qu’est-ce que cela signifie ? clama-t-elle en se tournant vers Fleuriane.

Mais elle se rejeta en arrière si précipitamment qu’elle tomba assise sur la couchette avec un cri de terreur.

La Canadienne la menaçait d’un revolver. Joli, ce revolver au canon d’argent damasquiné or, à la façon des bijoux de Tolède ou d’Eibar, avec sa crosse d’ivoire ; mais la beauté d’une arme à feu ne développe pas du tout le désir d’entrer en conversation avec elle.

— Juste ciel ! gémit la dame de compagnie, cette enfant serait-elle devenue folle ?

L’enfant riposta par un joyeux éclat de rire.

— C’est un quart d’heure, vingt minutes à passer où vous êtes. Sur l’honneur, je n’appuierai sur la gâchette qu’au cas où vous voudriez sortir.

— Vingt minutes ! Mais le bateau sera parti dans vingt minutes.

— Justement.

— Et je veux rester à San-Francisco.

Ici, Fleuriane fronça ses sourcils gracieusement arqués, et avec une gravité parfaitement jouée :

— Moi, je veux partir pour l’Alaska.

— Hein ? quoi ? vous ?… comme cela ?… Mais ça ne se fait pas.

Patorne bégayait ahurie. Elle se dressa toute droite, prête à s’ouvrir un passage par la force.

Mais, souriante, Fleuriane étendit le bras. Le canon d’argent se braqua sur le corsage de la dame de compagnie.

Celle-ci se laissa retomber sur la couchette avec un gloussement de frayeur.

— Vous tireriez sur votre fidèle amie !

Un appel mugissant de la sirène arriva jusqu’aux deux femmes.

Ce bruit sembla galvaniser Mme Patorne. Elle se leva d’un bond.

Mais un léger cliquettement l’avertit que son… interlocutrice armait le revolver. De nouveau, elle retomba assise, gémissante et épouvantée.

Deux fois encore, les hululements de la sirène amenèrent la reproduction de cette pantomime burlesque. Et puis des sons significatifs se firent entendre : grincement de la passerelle repoussée sur le quai, frottement des amarres et enfin, un léger balancement du navire.

— Nous partons ! prononça la Canadienne comme malgré elle.

Mots malheureux ! Mme Patorne oublia le danger, le revolver. En son âme de quinquagénaire affolée se produisit un déchirement.

Ce navire maudit allait l’entraîner loin de cette chance de mariage inespérée, rencontrée au hasard du raid automobile. Non, cela ne pouvait être ! Cela ne serait pas. Elle resterait à San-Francisco. Il le fallait. Elle le voulait.

Et brusquement, elle se rua vers la porte. Si imprévu fut son mouvement, que Fleuriane ne le perçut qu’en se sentant rejetée de côté, en voyant la dame de compagnie disparaître par la porte ouverte vivement.

Elle eut un cri. Patorne allait gagner le pont, obtenir par ses clameurs d’être remise à terre.

Tout allait être compromis.

Non. Une exclamation brève, le fracas sourd d’une chute dans le couloir.

La jeune fille y court. Que voit-elle ? La dame de compagnie étendue sur le dos, et debout en face d’elle, Jean Brot, le revolver à la main.

Le Parisien guettait. En apercevant Mme Patorne, il avait deviné. Un croc-en-jambe, peu galant c’est vrai, mais indispensable dans la circonstance, avait amené Mme Patorne à mesurer le sol, et maintenant Jean, avec cet inimitable accent des indigènes de la Ville-Lumière, disait :

— Mille pardons, ma petite dame, il y a un pas. Seulement, vous savez, je suis modeste comme une petite violette ; donc faut pas vous croire obligée de rester à mes pieds. Ça me gêne. Relevez-vous, je vous en prie… Tenez, je vous tends un revolver pour vous donner de l’élasticité.

Son bras se tendait vers la bonne dame. Celle-ci, terrifiée par l’appareil de ce nouvel ennemi, se releva péniblement, puis, guidée par l’arme dangereuse, rentra dans la cabine, dont Jean referma soigneusement la porte sur elle, non sans lancer cette dernière ironie :

— Le temps de rajuster votre coiffure et je vous offre mon bras pour monter sur le pont.

Sa gravité, son flegme déridèrent Fleuriane. Au surplus, l’intervention du petit avait empêché un irréparable malheur. Une conversation de Patorne avec les officiers du bord, avant que le White-Bird eût gagné la haute mer, aurait en effet pu réduire à néant les dispositions prises par M. Defrance pour arracher enfin sa fille à la poursuite de Larmette.

Un quart d’heure, vingt minutes s’écoulèrent. À présent, le steamer éprouvait le balancement moelleux des longues houles du Pacifique.

Jean Brot courut à un hublot. Il eut un cri joyeux :

— Ça y est, mam’zelle Fleuriane. La côte est loin déjà.

— Patorne sera furieuse ; je me retire dans ma cabine. Ouvrez-lui aussitôt que je me serai éloignée.

— Je lui ouvrirai et je ferai la conversation avec elle, mam’zelle.

Sur ce, la gentille Canadienne courut à sa cabine, s’y enferma, puis s’approcha du hublot, afin d’ouvrir à la brise de mer l’ouverture lenticulaire.

Dans ce mouvement, elle passa près de la tablette mobile sur laquelle étaient posés quelques prospectus des localités et régions desservies par la compagnie de navigation. Elle s’arrêta net.

Sur les programmes à l’usage des travellers (voyageurs), une large enveloppe venait de lui apparaître avec cette suscription :

« À Mlle Fleuriane Defrance.
« Pour la remercier d’avoir obéi. »

D’où venait ce message ? Qui l’avait déposé là ? Tout à l’heure, en arrivant sur le navire, la voyageuse n’avait rien vu d’anormal dans cette cabine. La lettre ne s’y trouvait certainement pas. Il y avait donc à bord un messager qui, tandis qu’elle retenait Mme Patorne, avait apporté cette correspondance.

Mais l’éducation américaine avait fait de la jeune fille une personne pratique. Au lieu de se perdre en suppositions incertaines, elle se déclara que le mieux serait de savoir le but de la lettre et, pour ce, commencer par en prendre connaissance.

Elle l’ouvrit donc, chercha la signature et, l’ayant trouvée, elle resta saisie, le regard effaré, les mains tremblantes, en proie à une extraordinaire émotion. Cette signature ferme, décidée, indiquant un être en possession de toute sa vigueur, de toute sa lucidité, était :

« Dick Fann. »

Qu’est-ce que cela signifiait ? Par quel miracle pouvait-il lui écrire ce matin ? Derechef, son esprit s’abandonnait aux hypothèses. Cette fois encore, elle se contraignit à écarter ses imaginations, et redevenue maîtresse d’elle-même, elle se prit à lire lentement ces lignes :

« Mademoiselle,

« Votre courageuse obéissance nous a amenés au succès.

« Je vous réitérerai mes remercîments à Valdez, où je reprendrai sur votre de Dion mon poste de mécanicien.

« Je vous entends. Comment cela se fait-il ? Comment le moribond vous écrit-il ? Un mot vous expliquera tout.

« Le moribond se porte admirablement bien. Il a profité de ce que Larmette avait décidé de le tuer pour vous mettre hors de portée du sinistre personnage et pour faire quitter à M. Defrance le territoire américain.

« Pardonnez de ne pas vous avoir admise dans la confidence. Votre tristesse même, qui me navrait, était nécessaire pour tromper l’individu redoutable et défiant qui s’attachait à vos pas. Aussitôt que je le puis, sans danger pour vous, je vous raconte toute l’aventure. La voici. »

Un instant Fleuriane interrompit sa lecture. Une buée rose s’était répandue sur son visage. Son corsage se soulevait avec violence, sous la poussée de son cœur battant à grands coups.

Dick Fann bien portant ! Sa maladie, sa blessure simulées. Elle ne comprenait pas, mais une joie folle chantait en elle, la secouait tout entière.

Elle reprit le papier, contraignit sa pensée à se fixer sur les caractères tracés par Dick.

« Je commence donc, disait la missive. Vous vous souvenez que, près d’Ogden, M. Defrance et moi dûmes intervenir pour sauver petit Jean, jeté aux loups par le wattman Natson. Nous dûmes même supprimer ce Natson, qui n’eût pas manqué de donner à ses complices des renseignements circonstanciés sur nous.

« Le soir, à l’étape, Larmette écouta avec défiance votre récit, d’après lequel Natson avait été victime des loups. Vous vous aperçûtes du peu de créance qu’il donnait à l’histoire. Mais ce que vous n’avez pas su, c’est ce que fit le coquin tandis que vous dormiez.

« Avec son complice Botera, il sortit sa machine et retourna vers l’endroit où avait eu lieu l’attaque des carnassiers. Il y retrouva le squelette de Natson nettoyé comme une pièce anatomique par les fauves. Mais, malheureusement, il découvrit aussi que le crâne du drôle avait été troué par une balle de revolver.

« Il était évident, n’est-ce pas, que les loups n’avaient pu revolvériser Natson. La neige, complice du criminel en la circonstance, avait conservé la trace de nos chevaux.

« La pleine lune rendait les investigations des plus faciles. Bref, Larmette suivit notre piste jusqu’au poste du chemin de fer où nous nous étions séparés de vous.

« Il interrogea les agents. Avec du papier-dollar, on ferait parler un muet.

« Il obtint notre signalement. Un autre n’y aurait rien compris, car nous nous étions métamorphosés de façon à ne rappeler en rien Dick Fann, non plus que M. Defrance. Lui, n’hésita pas. Il est très fort. De suite, il eut la certitude que j’étais l’un de ceux qui avaient mis à mal son affidé Natson. Par grand bonheur, il ne s’inquiéta que médiocrement de mon compagnon, un comparse, d’après son raisonnement.

« Or, le résultat de ses réflexions fut, je le devinai sans peine, qu’assuré maintenant que je veillais sur vous, il conclut raisonnablement qu’à l’arrivée à San-Francisco je rôderais autour de votre demeure.

« Or, douce et gentille demoiselle, vous ne savez pas, vous ; mais nous, détectives, savons qu’il est bien plus aisé d’éventer un surveillant dans une cité que durant un voyage. Et vous allez comprendre de suite pourquoi.

« Autour d’un sédentaire le champ d’exploration est forcément restreint.

« Du reste, la façon dont il accéléra la marche, la hâte qu’il manifesta inconsciemment d’atteindre Frisco ne me laissèrent pas le moindre doute.

« C’était à Frisco qu’il comptait agir contre moi. Comment agirait-il ? Ici encore le raisonnement me guidait avec certitude.

« Il s’était mis en tête que, fatalement, votre père tenterait de vous voir, de vous parler sur le continent américain, ce qui, du reste, serait advenu si notre bonne étoile ne m’avait mis en présence, à New-York, de M. Defrance, à qui j’ai pu apprendre ainsi tout ce qu’il ignorait de ses ennemis inconnus.

« Mais Larmette, ne sachant pas ces choses et n’ayant pas, en sa qualité de bandit haineux, l’habitude d’hypothétiser au pire, n’a pas admis une minute que le dieu Hasard avait pu me favoriser.

« À son avis, votre entrevue avec M. Defrance devait avoir lieu à Frisco ! Il s’agissait donc de vous y retenir assez longtemps pour que votre père s’impatientât et fit la démarche attendue.

« Eh bien ! mais on vous retenait en m’immobilisant, moi.

« De toute évidence, votre bon cœur, votre générosité vous interdisaient de quitter une ville, où vous me laisseriez moi, votre dévoué, aux prises avec de terribles difficultés.

« Et quelle difficulté est plus puissante qu’une blessure grave ou la mort ?

« Conclusion : Larmette devait prendre ses dispositions pour me régaler d’un coup de couteau, dans l’enceinte de San-Francisco.

« Mon jeu à moi était naturellement de lui donner satisfaction. C’est encore le meilleur moyen de tromper les criminels. Dans l’espèce, j’entrevis la possibilité d’écarter Larmette de votre route, de ne plus trembler à chaque instant pour vous. Et je me préparai à recevoir le coup de couteau annoncé. »

Fleuriane avait eu un mouvement de surprise à cette dernière phrase ; mais elle secoua la tête et reprit sa lecture.

« Les hôtels rivaux, Jippy et Fellow-Green, situés en face l’un de l’autre, séparés par une rue à peu près déserte à partir de neuf heures du soir, me parurent tout à fait convenir à cette petite récréation.

« Le tout était d’y amener Larmette. Ce ne fut pas très difficile. Le Jippy, avisé que des concurrents de la grande course tourdumondiale approchaient de Frisco, adressa une dépêche au joaillier pour lui offrir des « remises » importantes, afin d’avoir l’honneur de l’héberger.

« Sans doute, le coquin, son attention une fois appelée sur le Jippy, se rendit compte que le quartier, peu mouvementé, se prêterait merveilleusement à ses desseins, car, par retour, il retint des logements pour lui et pour ses compagnons de route volontaires ou involontaires.

« Ce point acquis, — je m’en assurai dès mon arrivée dans la grande ville californienne, arrivée qui précéda la vôtre ; j’avais le chemin de fer à ma disposition, vous concevez, je voyageais plus vite, — ce point acquis, je me logeai en face des locaux loués par ce brave Larmette.

« Votre père, en mulâtre Francesco Noscoso, occupa l’une des pièces du rez-de-chaussée ; moi, sous mon véritable aspect et mon véritable nom, je pris la chambre voisine.

« À votre arrivée, j’eus soin de vous observer derrière ma fenêtre, assez maladroitement pour que le joaillier me vît. Je reconnus, à un geste joyeux dont il ne fut pas maître, que j’avais réussi.

« Parfait ! Le coup de couteau s’avançait.

« Ce San-Francisco est décidément une ville bénie. Alors que, durant toute la traversée des États-Unis, nous avions été en butte aux frimas, à la neige, à la boue d’un hiver rigoureux, ici nous trouvions une température printanière, des soirées délicieuses.

« Aussi, le soir même, lus-je durant plus de deux heures, ma croisée ouverte, le dos tourné à la rue, appuyé contre les barreaux.

« Je montrais ainsi à mon adversaire comme il serait facile de me poignarder en passant.

« Rien n’incite au crime comme la facilité apparente de le commettre.

« J’eus la satisfaction de constater que mon « assassin futur » suivait mon manège avec un intérêt réel.

« Donc il comprenait les avantages que je lui offrais gracieusement.

« Comment je le voyais ? Oh ! bien simple. Un prisme à réflexion totale, posé sur un guéridon en face de moi, comme un presse-papiers vulgaire, renvoyait les images du dehors à ma gauche, dans la glace de l’armoire placée en cet endroit. De la sorte, en regardant à gauche, dans l’intérieur de ma chambre, je distinguais nettement ce qui se passait en arrière de moi, et cela sans que nul pût s’en douter. C’est, comme vous le voyez, une autre application des lunettes qui m’ont servi à Paris.

« Vers onze heures, je fermai contrevents et fenêtre, comme un bon bourgeois qui se décide au repos. Seulement, avant de m’endormir, j’eus avec votre père, ce cher mulâtre Noscoso, une conversation où fut convenu tout ce qui se produisit par la suite.

« Après cela, je travaillai une heure environ dans la cheminée de ma chambre. Je vous dirai pourquoi dans un instant.

« Je dormis admirablement. Au jour, j’étais frais, dispos ; j’étais, en vérité, admirablement préparé à me faire poignarder.

« Je sortis, me promenai à travers la ville, me donnant l’apparence de « filer Larmette ». Il est bon marcheur, me fit faire pas mal de chemin. Enfin, je le perdis, car ce jeu inutile ne devait pas être continué.

« Sans en avoir l’air, votre père, lui, grâce à un petit appareil assez ingénieux, introduit dans une fente de volet et absolument invisible du dehors, guettait le Chilien Botera.

« Quand je rentrai, il m’annonça que ce dernier avait travaillé toute la journée à transformer des chaussures japonaises.

« Vous savez que ces chaussures, dites de pagode, ou de grande cérémonie, portent sous la semelle, non pas un, mais deux talons hauts, soutenant, l’un le bout du pied, l’autre, le talon, si bien que la trace laissée sur le sable par un soulier de ce genre est un double talon, ne rappelant en rien la forme d’un pied européen.

« Autant que M. Defrance avait pu en juger, l’ingénieur avait supprimé l’un des supports, maintenant il ne restait plus que le talon de la partie antérieure de la semelle, et ce talon, Botera l’avait évidemment déformé, car il s’était escrimé dessus avec un couteau ou un ciseau, M. Defrance ne pouvait se prononcer exactement sur la nature de l’instrument.

« Huit heures, neuf heures sonnèrent. Comme à l’ordinaire, la rue se fit silencieuse. Allons, l’instant était venu de m’offrir au poignard de Larmette.

« J’ouvris mes volets et m’assis comme la veille, le dos appuyé aux barreaux de fer scellés au-devant de la croisée. Dans cette position, je parus me plonger dans la lecture d’un roman dont je m’étais muni.

« Sur ma table, le prisme à réflexion totale projetait dans le miroir de l’armoire le décor de la rue, la silhouette des rares passants.

« Une heure s’écoula ainsi. Je commençais à me demander si, au dernier moment, le joaillier allait reculer ; ce qui m’eût profondément ennuyé, car toute mon affaire était basée sur le crime dont je devais être victime.

« Soudain, je faillis pousser un cri de joie. Une ombre venait de sortir par une petite porte de service du Jippy-Pavilion, et cette ombre, dans ma glace, je la reconnaissais bien, était celle de Larmette.

« Et pourtant j’hésitais à reconnaître mon bonhomme. Il me paraissait plus grand qu’à l’ordinaire.

« Soudain, il descendit du trottoir pour traverser la rue et venir de mon côté. Le bruit caractéristique de son pied posant sur le sol, un je ne sais quoi de dégingandé dans son allure furent des traits de lumière.

« Intérieurement, je me confiai à moi-même que décidément le coquin était très fort. Il avait remarqué que, par suite de réparations, le trottoir longeant le Bon-Garçon-Vert était formé de terre meuble. Des empreintes eussent décelé le criminel. Voilà pourquoi Botera avait peiné sur des souliers japonais. Larmette avait chaussé ces pantoufles bizarres et il se souciait peu dès lors de la bande de terre à parcourir. Il marchait sur l’unique talon conservé en avant de la semelle, comme sur des échasses de faible hauteur, et il laisserait une piste semblable à celle d’un invalide agrémenté de deux jambes de bois.

« Je le félicitais encore in petto de cette trouvaille artistique en vérité, qu’il avait déjà traversé la rue. Je ne l’apercevais plus dans ma glace. Il avait dû s’appliquer contre la muraille de l’hôtel, afin de gagner insensiblement ma fenêtre, et là…

« Le coup de couteau était tout proche. All right ! mon embûche marchait au succès ».

— Joli succès ! murmura la jeune fille, qui pâlissait et rougissait tour à tour en déchiffrant la longue lettre de Dick. Évidemment il espérait éviter un coup mortel, et cependant on l’a trouvé sans connaissance sur le sol baigné de son sang.

Elle tira son mouchoir à la fine dentelle et le passa sur ses yeux.

Puis, avec un geste de résolution, elle continua la lecture commencée.

« Soudain, expliquait la missive, une silhouette humaine s’encadra dans ma fenêtre, je vis le bras se détendre dans ma direction et je sentis un coup violent vers la mi-hauteur du poumon. Cela me causa une douleur si vive que je fus sur le point de perdre connaissance et que j’eus le temps juste de m’écrouler, la face en avant sur le plancher, ce qui me mettait hors de la portée du bras de mon meurtrier et l’empêchait de redoubler.

« Larmette avait frappé certainement de tout son cœur, et il me jugeait sensiblement mort, car il ne s’attarda pas à des constatations oiseuses. Je l’entendis courir sur le trottoir jusqu’à l’angle de la rue voisine. Puis il y eut un silence. Des pas normaux résonnèrent ensuite sur la chaussée, sur le trottoir d’en face, s’arrêtèrent, autant que j’en pus juger, à la porte de service du Jippy. Celle-ci s’ouvrit avec un léger grincement, retomba, et le silence régna de nouveau dans la rue redevenue déserte.

« Alors, le docteur Francesco Noscoso entra en scène. Il vint dans le couloir. Il frappa, refrappa à ma porte, ameuta le personnel et les voyageurs de l’hôtel, fit venir un serrurier, puis quand tous eurent pu m’apercevoir au milieu d’une flaque de sang, il interdit l’entrée de la chambre, sous couleur de ne point entraver les investigations de la justice.

« Nul ne songea que le pansement était une bouffonne comédie et que des curieux, une fois les persiennes et la fenêtre closes, nous eussent horriblement gênés pour enlever et la cotte de mailles que j’avais revêtue, et la vessie étalée sur mon dos, vessie d’où avait coulé sans m’affaiblir le sang d’un mouton qui y était enfermé.

« Quand détectives et magistrats arrivèrent enfin, j’étais entouré de bandelettes comme une momie égyptienne, et un maquillage soigné m’avait assuré un teint verdâtre du plus maladif effet. »

À présent, Fleuriane souriait. Elle oubliait qu’elle avait souffert, que l’angoisse avait torturé son âme. Ou, si elle se souvenait, c’était pour approuver Dick de ne pas l’avoir mise dans la confidence. Si elle avait su, elle n’eût pu empêcher ses yeux, ses lèvres, son visage d’exprimer sa joie.

Elle reprit la lettre qui continuait ainsi :

« Il est temps de vous dire pourquoi j’avais tenu à loger au Fellow-Green ; pourquoi, par conséquent, j’avais attiré Larmette au Jippy-Pavilion.

« Le Bon-Garçon est une ancienne manutention militaire transformée en hôtel. Les cheminées immenses de la boulangerie de l’armée n’ont pas été détruites, ce qui aurait nécessité l’abattage d’une partie des bâtiments. Elles ont été simplement masquées du côté des chambres par des foyers en fonte du système Wiper and brothers Stay, système qui s’adapte à tout tuyau de tirage et ne laisse pas soupçonner aux voyageurs, peu observateurs en général, qu’en arrière de la plaque de métal s’élève à travers les murs le cylindre énorme d’une cheminée d’usine.

« Cette cheminée serait ma ligne de retraite. L’hôtel étant surveillé de toutes parts, après le crime dont j’avais voulu être la victime, ma disparition tiendrait du prodige. Elle ébranlerait le beau calme de Larmette, à ce point que, durant un laps plus ou moins long, il n’aurait qu’une idée en tête : deviner comment j’avais pu m’en aller.

« Le premier soir de mon séjour, mon travail dans la cheminée avait eu pour but d’enlever les boulons-écrous fixant le foyer de fonte aux plaques scellées dans le revêtement intérieur.

« Le second soir, une fois seuls, nos fenêtres et portes fermées avec soin, nous n’eûmes, M. Defrance et moi, qu’à tirer à nous le foyer Wiper, et à glisser dans l’ancienne cheminée de la manutention.

« Le foyer fut remis en place, les boulons-écrous rentrèrent dans leurs alvéoles. Le tour de passe-passe était accompli, et pour tous il demeurerait évident, ce qui prouve bien que l’évidence peut n’être pas la vérité, que nous n’aurions pu quitter nos chambres, ni par portes, ni par cheminées, ni par fenêtres.

« La voilà bien l’évasion sensationnelle dont l’explication affole le policier… et aussi le criminel.

« Pour le surplus, rien que de très simple. À l’intérieur des cheminées usinières sont scellés une série de montants en fer qui permettent aux ouvriers, chargés des réparations, de s’élever jusqu’à l’orifice supérieur.

« Une fois sur les toits, nous gagnâmes facilement les maisons voisines. Une mansarde inoccupée nous servit de cabinet de toilette, nous nous transformâmes l’un et l’autre. Je ne vous fais pas connaître notre déguisement, pardonnez-moi cette unique restriction, mais il faut tout prévoir. Au cas où ces lignes tomberaient par malheur sous les yeux de l’excellent Larmette ou de ses complices, nous tenons au moins à demeurer libres, méconnaissables justiciers… de Damoclès suspendus au-dessus de sa tête coupable.

« Ce matin, nous sommes sortis tranquillement d’une maison sise à cinq cents mètres de Fellow-Green.

« Immédiatement, nous nous sommes mis en route pour Valdez (Alaska), où vous nous retrouverez au débarcadère, et où j’aurai le grand plaisir de vous répéter de vive voix, mademoiselle, combien il me sera doux de redevenir

« De votre automobile le wattman dévoué,

« Dick Fann. »

Longtemps, Fleuriane demeura pensive, étonnée par ce qu’elle venait d’apprendre. Enfin, elle se leva, essuya une larme perlant au bout de ses longs cils, puis, faisant craquer une allumette, elle l’approcha de la confidence écrite de son défenseur.

La flamme mordit le papier, grandit, s’avançant, ligne noire bordée de rouge, qui dévorait peu à peu les caractères tracés par le détective amateur.

Bientôt il ne resta plus qu’un petit triangle blanc intact, dont l’extrémité était soutenue par les doigts de la jolie Canadienne. Alors celle-ci agita ce fragment de lettre. La flamme s’activa, vint lécher les ongles roses. Fleuriane lâcha, et le morceau minuscule tomba en tournoyant sur le sol, où il s’éteignit, totalement consumé.

Mais le récit était gravé dans l’esprit de la jeune fille.

Durant les huit jours de traversée, elle se le redisait sans cesse, trouvant dans cette sempiternelle redite une douceur infinie.

On remontait vers le nord.

Au climat délicieux de San-Francisco succédaient les froidures hyperboréennes. Après Seattle, des brumes glacées couvrirent la mer.

Le White-Bird dut ralentir sa marche.

Si le manteau de vapeur s’entr’ouvrait un instant, on apercevait par tribord une côte désolée, inhospitalière.

Des falaises déchiquetées, sinistres, au pied desquelles les vagues se brisaient avec fracas, et dont les sommets déchirés permettaient d’apercevoir en arrière de hautes cimes recouvertes d’un linceul de neige.

Plus loin, ce fut une effroyable tornade de grésil. Le navire dut mettre en panne, car il était impossible de s’assurer de la direction de marche et l’on eût risqué de se jeter sur l’un des innombrables récifs qui bordent la côte dans ces parages.

Aussi les passagers apprirent-ils avec joie que commençait le dernier jour de mer.

Tandis que le White-Bird s’avançait sous petite vapeur dans la vaste baie triangulaire dont le port de Valdez occupe le sommet, Fleuriane murmurait doucement :

— Vous retrouverez au débarcadère de Valdez votre wattman dévoué.

Et penchée à l’avant du steamer, les yeux obstinément fixés dans la direction où elle supposait Valdez, elle s’efforçait de découvrir ce débarcadère, sur lequel, pensait-elle, se tenait un homme, un tout petit point noir à peine visible entre le rivage énorme et la mer infinie, un tout petit point noir en qui, pour son âme, résidait maintenant l’univers.