Le Rajah de Bednoure, histoire indienne

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J’avais rencontré à Catane un de mes compatriotes, qui, après avoir habité long-temps les Indes orientales, était venu terminer en Europe une vie inquiète et agitée. Le climat de la Sicile convenait à sa santé languissante. Il vivait dans la retraite la plus profonde, uniquement occupé d’idées religieuses. Il était dans un âge encore peu avancé, lorsque, sentant sa fin approcher, il me confia un manuscrit dont sa mort, survenue depuis cette époque, me rendit tout-à-fait maître. La lecture de ce manuscrit m’ayant fait croire qu’il pourrait intéresser, ce motif m’a déterminé à le publier à la suite des Souvenirs de la Sicile. Je dois aller au-devant de toute critique, en avouant qu’il n’a aucune espèce de rapport avec ce journal ; mais j’ai pensé qu’on me pardonnerait d’avoir joint cette petite histoire à mon ouvrage, si elle touchait quelques lecteurs, et si elle inspirait un peu d’indulgence pour les faiblesses du cœur humain.

LE RAJAH
DE BEDNOURE,
HISTOIRE INDIENNE.


« Le sentiment de la fausseté des plaisirs présens, et l’ignorance de la vanité des plaisirs absens, causent l’inconstance. »
(Pascal.)




Une vie orageuse, des peines profondes, m’avaient conduit aux Indes orientales à l’âge de vingt-cinq ans ; je m’y livrai au commerce, et ma fortune s’accrut rapidement. Je vivais retiré à la campagne, aux environs d’Anjenga, dans la province de Travancore, lorsque je fus réveillé une nuit par M. Makinston, facteur de la compagnie anglaise. C’était un homme de soixante ans, qui devait une grande opulence à des spéculations heureuses, et la considération générale à la probité la plus délicate. Également cher aux Indiens et aux Anglais, il modérait l’aversion des premiers pour le joug qui pèse sur eux, et diminuait, autant qu’il était en son pouvoir, l’humiliation de leur servitude. J’avais pour M. Makinston la plus tendre vénération. Sachant que, sans professer la médecine, je m’occupais de cet art intéressant, il vint me prier de le suivre chez un homme déjà sur l’âge et mourant, dont l’habitation était voisine de la nôtre.

Ce vieillard, d’une figure respectable, foudroyé par une apoplexie nerveuse et entièrement privé de l’usage de la parole, luttait contre une cruelle agonie. Ce Français, car il était mon compatriote, s’efforçait de nous montrer une jeune fille, à peine âgée de dix-sept ans, que deux vieux esclaves cherchaient à rappeler d’un long évanouissement. Le malade, levant ses mains vers le ciel et les ramenant pour la dernière fois sur son cœur, nous recommanda son enfant d’une manière aussi touchante que si l’éloquence la plus vive lui avait prêté son secours.

Cependant tous mes soins furent inutiles, et M. d’Averney mourut peu d’heures après.

Notre attention se porta dès-lors tout entière sur la jeune personne ; elle repoussait nos consolations, et nous ne parvînmes pas à l’arracher de cette maison de deuil. Placée à genoux auprès de ce lit de mort, elle inondait de larmes pieuses le front glacé de son père.

Solamé d’Averney était fille de ce Français et de la veuve d’un poligar [1] du royaume de Canara ; elle demeurait orpheline avec une fortune indépendante, une ame élevée et un caractère formé à l’école de l’adversité. Quand je la vis, le sentiment profond de la perte qu’elle venait de faire et de l’isolement dans lequel elle se trouvait, ajoutait à l’expression de ses traits je ne sais quoi de sublime, de surnaturel. Je n’essaierai pas de donner une idée de ce qu’elle me parut être depuis. La taille et la figure de Solamé ne sont pas ce que j’ai connu de plus parfait, mais ce que j’ai rencontré de plus séduisant sous le rapport de la grâce et d’un charme tout à-la-fois décent et voluptueux. À la souplesse, à l’harmonie des formes les plus élégantes elle joignait cette transparence de la peau qui permet de suivre le cours du sang sous la carnation légèrement olivâtre des femmes de l’Indoustan. La modeste langueur de ses grands yeux noirs n’empruntait rien de l’éclat du sumac, dont les beautés de Masulipatam colorent si adroitement leurs paupières. Le regard de Solamé est aussi pur que le souffle de Brama, disaient nos Indiens, et plus doux que les premières lueurs du jour.

Je ne pouvais me lasser de l’admirer. M. Makinston me trouva plusieurs fois indiscrètement placé devant cette jeune fille, ravi, ébloui, dans une sorte d’extase ; cependant la mort était là avec toutes ses horreurs. Solamé l’invoquait sans relâche : l’un des deux esclaves se faisait, selon l’usage de Formose, de larges blessures avec un poignard, en signe de désespoir ; tandis que l’autre frappait de sa tête contre un mur de bambous, de la manière la plus effrayante.

Le temps, qui ternit les jouissances, calme aussi toutes les maladies de l’ame ; il vint enfin adoucir les regrets de M.lle d’Averney. La confiance s’établit entre nous : on n’atténue les peines les plus amères que par le silence, par une tendre compassion ; et blâmer la douleur, c’est, pour ainsi dire, vouloir la guérir par le poison.

Cette jeune personne fut touchée de notre sollicitude sur sa position. L’âge de M. Makinston lui donnant le droit de marquer un intérêt plus vif à sa pupille, il prit pour elle les sentimens du plus tendre père. Il m’avait assez favorablement jugé pour me confier le soin de son précieux dépôt, lorsque ses nombreuses occupations ne lui permettaient pas de quitter Anjenga. J’allais alors timidement essayer de le remplacer ; je cherchais tous les moyens que j’imaginais propres à distraire Solamé. Je fis transporter à l’habitation du facteur, où elle s’était rendue, un piano-forté, des livres, des collections d’estampes ; enfin je me rappelais tous les souvenirs de mes voyages, pour en extraire ce qui pouvait l’intéresser. Elle paraissait écouter avec plaisir ce que je lui rapportais de la diversité des coutumes des peuples de l’Europe, et de la perfection des arts chez plusieurs d’entre eux. Son père lui avait déjà donné des notions assez exactes de tout ce que je tâchais de lui expliquer avec plus de précision.

Le facteur fut obligé de s’embarquer à peu près vers cette époque pour Tranquebar ; il allait chercher son fils unique, officier dans l’armée anglaise, arrivé récemment d’Europe et déjà blessé au combat d’Hidernagur. M. Makinston n’avait pas vu ce jeune homme depuis plus de quinze ans. L’inquiétude décida son départ d’une manière très-prompte : d’ailleurs, au moment de la mousson d’automne, il craignit d’exposer les jours de Solamé ; et nous demeurâmes chargés, l’une des sœurs du facteur et moi, de la tutelle de notre jeune amie.

J’ignorais alors l’histoire de la famille d’Averney ; mais je compris par quelques mots dits au hasard chez M. Makinston, qu’une longue suite de malheurs avait privé Solamé d’une grande fortune et du rang le plus élevé. Quelque vif que fût mon desir d’en apprendre davantage, j’étais décidé à ne jamais provoquer une confidence que j’espérais mériter. D’ailleurs, le sentiment indéfinissable qui m’occupait sans cesse auprès de M.lle d’Averney, contribuait à m’éloigner de ce qui aurait dû éveiller chez un autre la plus ardente curiosité. Comment peindre ce que j’éprouvais ? Quel nom mériterait cet attachement concentré, devenu en quelque sorte religieux, et dont toutes les jouissances auraient été détruites par le moindre des succès que l’amour ambitionne ?

Je passais cependant des journées entières, et souvent une partie de la nuit, auprès de ce que la jeunesse et l’innocence offrirent jamais de plus noble et de plus touchant. « Tant mieux, me disais-je en la regardant, en l’écoutant : sois toujours un être d’une nature supérieure à l’espèce humaine. L’attrait de sa sensibilité, l’ensemble de ses perfections, n’élèvent-ils pas Solamé jusqu’à cette sphère idéale que les rêves de la médiocrité ne peuvent atteindre ? » Je m’abandonnais ainsi sans effroi à tous les prestiges qui troublaient et embellissaient mon existence. Ces idées me suivaient sous les forêts de palmiers aracques où j’accompagnais souvent M.lle d’Averney ; on y était caché à tous les yeux par les doubles haies de mangoustans et de cannes à sucre, entrelacées de bétel ; nous y prenions plus souvent encore nos repas. Quand les rayons du soleil couchant étaient trop incommodes, Solamé quittait un mouchoir de Paliacate, d’une extrême finesse, qui lui servait de turban et retenait se longs cheveux noirs : nous l’arrangions en guise de tente, en le fixant à de jeunes tiges de litchis ; je préparais ensuite la collation, des pommes de crème, des patates et du lait de coco.

Elle voulait alors que je lui disse ce que j’avais vu des usages et de la recherche élégante des riches Européens. J’essayais de lui peindre avec une extrême réserve les mœurs des salons de Londres et de Paris ; je cherchais à lui donner une idée des efforts de l’esprit et du vide du cœur de tous ceux qui se fatiguent vainement pour plaire à des gens que rien n’amuse, pour étourdir un cercle dont la vengeance n’attend que leur départ. Après avoir passé en revue des ridicules qui l’amusèrent, des vices qui la surprirent, « Croyez-vous, me dit-elle un jour, que je n’aie pas aussi des choses intéressantes à vous apprendre ? Votre silence au sujet de ma famille, de notre établissement à Anjenga, ne peut pas naître de votre indifférence : n’en dois-je pas récompenser l’amitié la plus discrète, la plus réservée ? J’ai juré à mon père de ne révéler nos tristes aventures qu’à la personne qui veillerait sur ma conduite, sur mon bonheur à venir. C’est à ce titre que vous et M. Makinston méritez mon entière confiance. Vous connaîtrez jusqu’à ma plus chère et ma plus secrète pensée. Mon tuteur en est déjà instruit ; et, dès que vous le serez, cette malheureuse histoire ne sortira plus de ma bouche. »

« Solamé, lui dis-je alors, voici le plus heureux instant de ma vie ; encore quelques heures, et je crois que je la quitterais sans peine… » Nous étions assis au pied du morne de Sandala ; le vent du soir rafraîchissait l’atmosphère et courbait mollement la cime des lataniers, quand M.lle d’Averney commença son récit à peu près en ces termes :

« Mon père était Français ; sa famille tenait un rang distingué dans la province de Bretagne. Quelques fautes de sa jeunesse irritèrent si fortement ses parens contre lui, qu’il vint à Madras pour se soustraire à leurs poursuites. Une faible pacotille prospérait entre ses mains ; il vendait des bijoux et des étoffes de Cachemire et d’Ambor. Le hasard le conduisit dans la capitale du royaume de Canara, où sa fortune prit l’essor le plus rapide. On ne vantait dans la riche Bednoure que le goût, l’élégance des tissus précieux qui, d’après la mode, ne pouvaient plus s’acheter que chez le nouveau négociant européen ; on ne parlait que de sa probité, de sa politesse et de sa bonne mine. La foule des palanquins se pressait à la porte du bazar, où l’or rehaussé par l’éclat des pierreries savait prendre toutes les formes pour séduire tous les yeux. Le rajah voulut connaître mon père, qui mérita sa confiance et fut bientôt comblé de faveurs par le souverain. Les grands du royaume lui vouèrent dès-lors, en l’accablant de caresses, la haine la plus profonde et la plus unanime. Son crédit augmentait chaque jour : chargé de l’administration des finances, il était devenu premier ministre, quand il vit ma mère. Elle était veuve d’un des poligars les plus puissans de Canara. Mon père n’usa de son pouvoir que pour obtenir la main de la belle Ussékir. Tous les grands furent aussi révoltés de l’audace du premier ministre et de son bonheur intérieur, qu’ils l’étaient déjà de la prospérité de l’empire.

» Il acheva de mécontenter les poligars, et de s’aliéner l’esprit des prêtres, en ne traitant pas assez sérieusement une affaire de religion qui divisait les collèges de Bénarès et de Maduré. Il s’agissait, m’a-t-il dit plusieurs fois, de décider si Wisnou, dans sa neuvième incarnation, avait eu pour but la punition ou le bonheur du genre humain ; si, enfin, il ne pouvait pas être justement irrité d’être représenté armé d’un dandeiron, ou disant le signe de paix d’abéaston. Au moment où la dispute était engagée à ce sujet, au point de menacer la tranquillité publique et les bases du trône, le rajah mourut, ne laissant qu’un fils âgé de cinq ans.

» La mère de ce jeune prince était ambitieuse et cruelle. La fureur de cette femme contre mon père éclata dès que son époux eut rendu le dernier soupir. Soutenue par les soubahs [2] les plus puissans, elle ne dissimula plus le projet de faire périr le ministre chargé de la tutelle du nouveau rajah, de sacrifier cet enfant et d’épouser un jeune Malabare dont elle était éprise. Tous les partis furent gagnés, et le palais de mon père allait être investi. Il en avait fortifié les approches ; mais tous ses efforts se bornèrent à cacher notre fuite et celle du rajah, dont la garde lui était confiée.

» Nous partîmes la nuit, suivis de quelques esclaves. Quand nos dromadaires, dont on avait forcé la course, s’arrêtèrent excédés de fatigue, ma mère, qui m’allaitait encore, était si inquiète de ma faiblesse et de celle de Misra (c’est, dit Solamé en rougissant, le nom du rajah de Bednoure), elle était si troublée par le souvenir des dangers auxquels nous venions d’échapper, et tellement hors d’état de prolonger son voyage, que notre établissement fut fixé dans la vallée déserte de Gattnura, sur les confins de la province de Ballapour.

» On y construisit des cabanes assez commodes, au bord d’un petit lac. Un bois épais dérobait la vue d’une chaumière vaste et mieux distribuée que les deux autres. Rien n’y rappelait l’architecture des palais de Bednoure et leurs kiosques dorés. Cependant ma mère adorait son époux ; ma mère était aimée : aussi oublia-t-elle bientôt les tapis d’Iran et les parfums de Bassora. Soumise à la destinée, elle s’habituait à ce nouveau genre de vie, et nous élevait, nous aimait, Misra et moi, avec une égale tendresse.

» Le plus cruel événement vint troubler nos premières années ; ma mère mourut. J’avais sept ans, quand une maladie violente nous l’enleva. Nous apprîmes par cette absence ce que c’était que la mort, dont le nom jusque-là ne s’était mêlé que parfois au récit des douces fables qui charmaient et berçaient nos veilles.

» Mon père, à qui l’amour et les consolations d’Ussékir faisaient seuls oublier ses infortunes, fut si accablé par cette perte, qu’il passa plus d’un an sans revenir à la chaumière. Il fuyait nos caresses qui redoublaient le sentiment de ses maux. Errant dans les forêts, il paraissait seulement quelquefois sur un rocher qui dominait notre habitation. Souvent alors, aidée par Misra, qui avait près de douze ans, je gravissais, sans être vue, par les chemins les plus escarpés : nous arrivions jusqu’à mon père, en lui tendant nos petites mains ; il accourait, nous pressait sur sa poitrine, et puis, ne pouvant plus résister à l’excès de sa peine, il s’éloignait rapidement. Une jeune esclave de Bember nous ramenait alors plus tristes et plus découragés que jamais.

» Attendri par nos instances, mon père se décida cependant à revenir auprès de nous. Il voulait s’occuper de notre éducation ; mais les moyens en étaient fort bornés, et la violence de ce dernier chagrin avait altéré sa mémoire. Nous ne possédions que deux livres français : l’un était les Évangiles, et l’autre, le Télémaque. J’avais été baptisée à Bednoure par un missionnaire catholique ; on m’élevait dans cette croyance. Quand nous avançâmes en âge, mon père, qui n’avait pas des idées assez fixes sur la religion, était aussi embarrassé par mes questions que si aucun doute ne se fût jamais présenté à sa pensée. Mes enfans, nous disait-il quand nous le pressions de nous répondre, je crois que celui qui plaça pour le soulagement de tous les êtres le palmier dans le désert et la source la plus limpide sous les sables d’Aden, celui que vous priez soir et matin, est souverainement juste, souverainement bon. Espérons qu’il recevra également dans son sein paternel le paria si méprisé, le sultan de Dehli et le catholique romain, s’ils ont cherché et pratiqué la vertu sur la terre.

» Je m’appliquais assez docilement à apprendre le peu qui m’était enseigné, tandis que chaque jour, en développant les forces du jeune Misra, semblait inspirer plus d’éloignement à cet esprit altier pour toute espèce de sujétion. Fier, irascible, déjà remarquable par les proportions de sa taille, le rajah le devint bientôt après par le courage avec lequel il allait attaquer les animaux les plus redoutables de nos forêts. Les premiers plaisirs de son enfance furent de traverser les torrens à la nage, de poursuivre et d’atteindre les gazelles à la course. Son cœur ardent et sensible peut aussi promptement concevoir une haine implacable, qu’il est susceptible de conserver un attachement sans bornes. Ses traits, naturellement si doux, prennent parfois le caractère le plus terrible. Misra était enfin dès-lors, selon l’expression du Védam, tout-à-la-fois bienfaisant comme la rosée et inexorable comme la tombe.

» Le rajah ne se livrait au repos que pour obéir à mon père qu’il croyait le sien, et pour satisfaire à sa tendresse pour moi, qui ne doutais pas que je ne fusse sa sœur. Écoutant avec délices le récit des combats et la louange des héros, n’apprenant quelque chose que par mes soins, assis à mes pieds, la tête appuyée sur mes genoux, mon ami ne se soumettait qu’en rougissant à répéter les leçons qu’il dédaignait. Le lin qui formait ses vétemens n’était préparé que par moi ; je n’étais servi que par lui. Misra ne revint jamais sans me rapporter des fleurs ou les prémices de quelque fruit. Ses mains assouplissaient les peaux de tigre qui devaient composer mon lit, et je pouvais seule obtenir la grâce d’un jeune daim, ou calmer d’un seul mot les élans d’une fureur aveugle que toute l’autorité de mon père n’aurait pu réprimer.

» Le rajah ignorait le secret de sa naissance. Ce penchant vers un orgueil indomptable fit reculer l’époque à laquelle mon père devait lui apprendre que ses aïeux avaient régné sur l’Indoustan, et qu’il était destiné à réclamer un jour l’empire de Canara : cette révélation devait avoir lieu le jour où il aurait atteint l’âge de dix-huit ans. Avertie peu de temps avant de la façon la plus mystérieuse, quel trouble fut le mien, dès que je sus que Misra n’était pas mon frère, et qu’il serait peut-être un jour mon souverain ! Je me reprochais la vivacité de mes soins, les caresses que je lui prodiguais quand son retour s’était fait attendre : enfin c’est de ce moment, c’est de l’embarras que sa présence me causa dès-lors, que datent nos premières peines. Consterné, furieux de mon changement, il menaçait de nous fuir, si je ne lui en confiais la cause. Mon père souriait, et m’obligeait au silence sans m’en expliquer les motifs ; mais des larmes involontaires trahissaient le chagrin qui s’emparait de mon cœur. La veille du jour où Misra devait être instruit de ce qu’il me demandait avec une instance impérieuse, irrité de mon silence, il partit pendant la nuit et ne revint pas le soir. Le second soleil se levait sur notre demeure, où nous rentrions excédés de fatigue, après l’avoir cherché vainement dans tous les environs, quand je songeai que nous avions négligé de visiter une grotte assez éloignée où sa passion pour la chasse le conduisait fréquemment. Nos esclaves étaient dispersés ; mon père n’avait pas la force de me suivre, et je partis comme un trait, malgré ses prières, ses ordres. Je traversai le bois des grands banians ; je me précipitai dans la caverne, oubliant qu’elle était souvent le repaire des bêtes féroces. J’en suivis tous les détours ; je n’en regagnai l’entrée qu’avec difficulté et à peine avais-je retrouvé la lumière, qu’un éléphant sort de la forêt ; sa trompe me paraît chargée d’un fardeau : il s’approche, mes jambes se dérobent sous moi, ma vue se trouble ; mais il dépose à quelques pas de la grotte un homme, un corps inanimé : c’était Misra, glacé, souillé de sang et de poussière. L’éléphant s’éloigne ; j’humecte avec de l’eau la plus froide le front, les yeux éteints du rajah : j’essaie de le soulever ; tous mes efforts sont inutiles. Dans l’excès de mon désespoir, au comble du désordre, je monte sur une sommité voisine, d’où je poussais des cris lamentables et prolongés ; personne ne m’entendait : mes pieds blessés par les épines ne me portaient plus qu’avec peine. Je descendis épuisée de douleur et de fatigue, à demi nue ; j’avais déchiré mes vêtemens pour étancher le sang que Misra perdait avec abondance. Enfin je ne songeais plus qu’à mourir avec lui : ma main s’appuyait sur son cœur ; j’en attendais les battemens faibles et inégaux, et mon souffle cherchait à rappeler à la vie celui dont je me reprochais la mort. J’entendais au loin le rugissement du lion et le cri du chacal : le trépas allait nous réunir, quand la Providence dirigea vers nous nos deux fidèles esclaves que mon père suivait d’assez près. Il serait impossible de donner la plus faible idée de son état, lorsqu’il nous trouva ainsi privés de mouvement : car je fus long-temps aussi insensible que le rajah aux premiers secours qui nous furent prodigués.

» Depuis que je connais un peu le monde, je conçois mieux qu’il ne comprenne pas combien de pauvres sauvages tels que nous pouvaient s’aimer. Nous n’avions jamais été distraits de nos affections ; nous versions, pour ainsi dire, les mêmes larmes ; le sourire de l’un de nous ne pouvait jamais naître que du bonheur des deux autres, et la même expression était aussi habituelle à nos visages que la même pensée l’était à nos cœurs.

» Les plaies de Misra furent visitées par mon père, qui employait ses loisirs à l’étude suivie des plantes et des simples ; aucune ne sembla mortelle : mais ses yeux demeuraient fermés, et ses lèvres ne purent prononcer que long-temps après quelques mots mal articulés. La constance de nos soins, sa jeunesse, la pureté de son sang, tout contribua pourtant à hâter sa guérison. Nous le voyions renaître ; nous lui parlions de son retour à la vie. Qu’en ferai-je ? répondait-il : Solamé n’est plus la même pour moi ; je n’ai plus de sœur chérie, puisqu’elle repousse toutes mes caresses. Je cherchais cependant à le rassurer, et la liqueur balsamique d’oucka, exprimée par mes mains, semblait lui devenir plus salutaire.

» Nous apprîmes alors les détails de l’événement qui faillit nous devenir si funeste. Misra avait conçu le projet de ne plus revenir à la vallée de Gattnura, de chercher la mort loin de nous. Une chasse dangereuse lui parut un moyen sûr de nous punir. Il poursuivait de près un jeune tigre blessé, qui revint sur le rajah au moment où sa dernière zagaie venait de se briser. La fuite fut inutile : atteint déjà par l’animal furieux, le jeune prince serait devenu sa victime sans le secours miraculeux d’un éléphant. La crainte éloigna sans doute le tigre ; l’évanouissement de Misra datait de cet instant, et il écoutait comme une fable l’histoire de sa délivrance par cet ami de l’homme, par ce bon éléphant qui nous l’avait rendu.

» Misra était si bien rétabli à l’époque de la fête d’Houlié, que nous profitâmes de cette solennité, consacrée à célébrer le retour du printemps, pour communiquer au rajah ce qu’il lui importait si fort de connaître. Mon père y ajouta qu’il avait des raisons pour concevoir de hautes espérances dans un avenir assez prochain. L’ame de Misra était supérieure à ce changement de destinée. Tu ne cesseras donc pas d’être mon père, dit-il à son ami en se jetant dans ses bras. Rassurez-moi tous deux : nomme-moi ton fils ; que Solamé m’accepte pour époux : ce jour sera le plus fortuné de ma vie. Et cependant il était à mes genoux, me pressant de souscrire à ses vœux avec cette ardeur fière et touchante qui le caractérise. Laissons-nous guider, lui répondis-je ; la sagesse paternelle est le plus doux instrument des desseins de la Providence. Apprenez, Misra que ma plus vive douleur serait d’être moins aimée de vous. Ah ! si tu m’en croyais, reprit-il, le désert qui vit naître mes sentimens serait le témoin de notre union. Je presserais une compagne adorée dans mes bras, sous ces mêmes bananiers dont l’ombrage protégeait les jeux de nos premiers jours.

» On ne parvint que difficilement à persuader au rajah que d’après les événemens dont il venait d’être instruit, il était plus prudent et il serait plus glorieux pour l’objet de son choix que cette alliance fût contractée à Bednoure. Tout y annonçait une révolution prochaine ; Tipoo-Saëb cherchait en effet le souverain légitime du royaume de Canara pour le replacer sur le trône. Enfin cette union ne le consolerait-elle pas de ses revers, si la mauvaise fortune le privait sans retour de la couronne de ses pères ? Soyez certain, ajoutait son tuteur, que Solamé partagera votre avenir avec délices, et que nous vous rappellerions ce vœu si cher à nos cœurs, dès que la fortune vous serait contraire.

» Mon père avait toujours conservé des intelligences à la cour de Tipoo-Saëb : ce sultan, informé qu’il existait un héritier du royaume de Canara, voulait, en faveur du souvenir de son alliance avec le père de Misra, rendre à ce jeune prince la couronne de Canara et de Tanjaour. Les peuples de ces contrées n’attendaient que l’arrivée de la plus faible armée pour secouer le joug de leur méprisable souveraine. Le nom de Misra circulait sourdement dans les provinces. Il était indubitable que ce rajah, présenté à la nation par un ministre qu’elle avait chéri, serait accueilli avec transport. Nous nous livrions à cette flatteuse espérance, que mon père modérait de tout son pouvoir. Des émissaires lui arrivaient chaque nuit, et, sans cesse occupé d’une correspondance active ; il nous entretenait rarement de ses projets.

» Devenu plus simple, plus modeste, depuis qu’il avait appris la distance qui nous séparait de lui, le prince riait de notre respect, et s’en vengeait souvent en couvrant mes pieds de baisers. Il écoutait avec assez d’indifférence l’énumération des trésors des rajahs de Bednoure ; mais il s’animait au récit du nombre des troupes et des succès militaires de ses aïeux. Son tuteur saisissait toutes les occasions de l’instruire de ses nouveaux devoirs ; il préparait au trône cette ame neuve et impatiente du pouvoir : il lui répétait fréquemment qu’un front rayonnant de gloire était seul digne de ceindre le diadème. La tolérance en doit tempérer l’éclat, ajoutait-il ; mais la faiblesse le transforme en un bandeau : c’est à la valeur, à la justice, qu’il est réservé de confirmer l’origine du signe sacré de la puissance.

» Il fut convenu, peu de temps après l’arrivée d’un envoyé de Tipoo, qui avait souvent des conférences avec le rajah, que nous nous rendrions à Seringapatnam.

» Je fus la seule dont le cœur, à cette nouvelle, fut serré de tristesse et en proie aux plus sombres pressentimens. Nous quittions ce lieu consacré par les cendres de ma mère, cette paisible vallée qui avait caché notre adversité : c’était dans la saison pluvieuse ; trois fois les torrens débordés nous forcèrent à regagner notre asile. Un passage étroit, recouvert par des arbres épineux et des lianes, en rendait la sortie presque impraticable. On souriait quand je faisais la remarque de tous les obstacles qui s’opposaient à notre départ et semblaient être des avis marqués de la destinée. Les images variées d’un avenir incertain plaisent bien plus à l’imagination des hommes que la perspective prévue et la paix d’une vie achevée dans la retraite. Ainsi l’écho est devenu muet autour du lieu où repose ma mère ; les fleurs qui couvraient son tombeau se seront flétries ; et, le jour où le juge suprême appellera toutes les générations dans les plaines d’Yémen, ma mère se levera et cherchera vainement autour d’elle les objets de ses éternelles affections.

» Console-toi, disait Misra : j’élèverai ici une pyramide sépulcrale ; j’y ferai bâtir une ville, et des jylongs, de nombreux pélerins, viendront un jour visiter ce monument de ta piété filiale.

» À peine eûmes-nous franchi les barrières des Gattes et la limite du désert, qu’un double tissu voila mes traits : le respect vint gêner la confiance. Le voyage fut rapide : une maison nous était préparée à Seringapatnam ; un palais attendait le jeune rajah. Tipoo le combla d’honneurs, et le turban d’Omar ceignit le front de Misra que la tristesse devait bientôt obscurcir.

» Les plus riches présens nous furent offerts ; cinquante dromadaires étaient toujours à nos ordres. À notre seul aspect, le front des poligars de Mysore se baissait humblement dans la poussière. Tandis qu’à la cour du sultan mon père traitait des intérêts du rajah de Bednoure, je demeurais entourée d’esclaves, et déplorant les ennuis inséparables de la grandeur. Mes seules distractions étaient d’entendre, le soir, les concerts que Misra, entièrement séparé de moi, faisait donner sous mes fenêtres, pour obtenir l’occasion de m’entrevoir. Des barques chargées de musiciens couvraient la rivière, dont les eaux baignaient une terrasse voisine de mon appartement. Mes yeux savaient toujours démêler le rajah dans la foule, et le rencontraient souvent assis à la pointe d’un bateau, tournant vers ma demeure des regards mélancoliques. La musique, tendre, plaintive, semblait être leur interprète : cette fille du ciel dit si bien les tristesses du cœur ! Le charme de l’harmonie m’avait été inconnu jusqu’alors, et j’éprouvais une sensation délicieuse à revoir Misra, tandis que j’écoutais le mélange des chants de la bayadère et celui des sons mélodieux de la flûte de magoudi et de nagassuram.

» Cependant l’armée fut bientôt réunie : le traité d’alliance venait d’être conclu, et la révolte des peuples du Canara contre leur reine fit de cette expédition militaire un voyage triomphal. Tipoo, Misra et mon père, furent reçus comme des libérateurs : toute la population de Bednoure les bénissait, et ce moment sembla me promettre le bonheur de tous ceux que je chérissais. Hélas ! que la durée de cette erreur fut courte !… Qu’il me soit permis de passer rapidement sur cette époque fatale de notre histoire. Il suffira de vous dire que Tipoo-Saëb m’avait vue, que j’avais repoussé plusieurs fois ses secrets et honteux hommages. Le sultan osa demander ma servitude et mon déshonneur pour le prix de cet empire que Misra venait de recouvrer. Mon père fut appelé : il trouva Misra hors de lui. Tous deux s’unirent pour n’omettre aucun des moyens les plus puissans de fléchir le farouche Tipoo ; le rajah lui offrit même la moitié de ses états : tout fut inutile… On eut alors recours à la ruse ; une négociation parut s’entamer, et, tandis que Saëb se flattait de l’espérance de m’ensevelir dans son odieux harem, la fuite de mon père et la mienne furent décidées. Le plan en avait été si heureusement concerté, que nous étions arrivés à Cananor avant que l’on pût se douter à Bednoure d’un événement qui allait ensanglanter cette ville endormie dans les fêtes, et si heureuse du retour de son légitime souverain.

» La plus profonde indignation pouvait seule ranimer notre courage, quand, pour la première fois de ma vie, je dus être séparée de Misra. Je le suppliai vainement de nous suivre, de tout abandonner, ou de me laisser périr à ses côtés. Non, me dit-il, je ne fuirai point devant un lâche ennemi, et dans peu de momens tout mon sang sera versé pour la cause la plus juste, ou vous régnerez sur Bednoure. Les prières de mon père n’eurent pas plus d’effet que les miennes ; le rajah fut inébranlable : la soif de la vengeance était alors le premier besoin de son ame. Nous le serrâmes long-temps dans nos bras. Il plaça sur ma poitrine une chaîne d’iri, un talisman, qu’il détacha de son cou ; il le portait depuis son enfance. Ah ! que je sentis cruellement alors le malheur de ne m’être pas unie à celui que je nommais tout bas mon époux bien-aimé ! Enfin, bénis tous deux par mon père, nous nous arrachâmes de ce lieu, suffoqués par nos larmes.

» Quand j’atteignis Cananor, la fièvre me consumait : nous nous embarquâmes cependant à la hâte sur un vaisseau hollandais qui nous conduisit à Anjenga.

» Nous apprîmes, peu de temps après, l’issue funeste des efforts et du dévouement de Misra. La rage de Saëb, quand il fut informé de notre fuite, avait livré aux flammes le palais de Bednoure. Misra, après s’être défendu héroïquement à la tête des siens, avait été blessé, trahi, et fait prisonnier par le sultan de Mysore. Ce vainqueur barbare le fit charger de fers, l’enferma dans les cachots de la forteresse de Madegurrey et s’empara de ses états.

» Nous passions toutes nos tournées à pleurer sur le sort de la plus noble victime de l’amour et de l’honneur. L’idée que j’étais la cause innocente de ce désastre, me faisait abhorrer l’existence. Mon père tomba au bout d’un an dans un état de langueur qui l’a conduit au tombeau. Je suis demeurée seule, dit-elle d’une voix affaiblie : mais la main du Tout-puissant vous a conduit vers moi, ainsi que M. Makinston ; et vous êtes devenus l’unique appui d’une orpheline qui n’a peut-être que ce seul bien au monde. »

« Pauvre infortunée, lui répondis-je profondément ému de ce récit, c’est quand l’orage a été long et terrible que l’espérance de sa fin devient plus fondée. Le vaisseau en détresse trouve souvent alors que des nuages effrayans lui cachaient un rivage desiré. »

Ce que je venais d’apprendre me rassura contre le danger d’une séduction si constante. Solamé me parut plus que jamais un de ces êtres sacrés que protège leur malheur même. Je revins sans effort à mes habitudes stériles, arides, à cette vie sans but, sans motif, toujours inquiète et toujours déçue.

M. Makinston arriva sur ces entrefaites : il avait laissé son fils à l’armée, guéri de sa blessure, partageant les heureux efforts de ses compatriotes contre Tipoo-Saëb que, dans la campagne prochaine, on espérait réduire à se défendre dans sa capitale.

Le facteur, plein de sollicitude sur la situation de M.lle d’Averney, s’efforçait, ainsi que moi, de lui montrer un meilleur avenir. Nous cherchions à la distraire en l’entourant de quelques amusemens et de personnes choisies parmi les nombreux Européens qui habitaient Anjenga. Nous crûmes en effet nous apercevoir, au bout de quelques mois, qu’une tristesse plus calme la rendait moins insensible aux agrémens de la société.

Une longue trêve conclue alors entre les Anglais et le sultan de Mysore permit au major William Makinston de venir se reposer quelques momens dans sa famille ; il y fut reçu avec tous les témoignages d’une affection sans bornes. Le bon Makinston montrait son fils avec orgueil, et les tantes de ce jeune officier assuraient qu’il avait à lui seul ébranlé le trône de Saëb. C’était un homme de vingt-sept ans, d’une taille élevée et d’une physionomie heureuse ; il avait reçu en Angleterre l’éducation la plus soignée, et n’était venu aux Indes orientales qu’après avoir parcouru l’Europe. Son père et ses oncles, premiers artisans d’une fortune immense, aimaient William Makinston avec une sorte d’idolâtrie ; ils plaçaient leur bonheur dans la possibilité de lui procurer, pendant leur vie, toutes les recherches du luxe, tous les avantages de la richesse. Il n’en avait jamais abusé ; ses goûts étaient nobles et simples. La reconnaissance animée que William témoignait à tous les siens, prévenait en sa faveur autant que ce charme puissant attaché aux manières les plus distinguées et les plus bienveillantes. Tel était l’homme qui fut présenté à Solamé par son tuteur, qui la suppliait de traiter William comme un frère. Le major fut si frappé de la beauté de la jeune Indienne, que son silence, sa rougeur, tout me découvrit bientôt une impression qu’il chercha long-temps à nous cacher.

La famille Makinston témoigna sa joie de l’arrivée de William par des fêtes où l’on accourait de toutes parts. La variété de ces plaisirs bruyans devait enfin soustraire M.lle d’Averney à ses pénibles souvenirs ; mais, au milieu des réunions les plus tumultueuses, je fus surpris d’entendre William Makinston solliciter de son père la permission de quitter Anjenga avant l’expiration de son congé. Ses demandes réitérées inquiétèrent sa famille.

Il me fut plus aisé qu’à tout autre d’étudier la cause de ce qui le faisait accuser de bizarrerie. Je rencontrais le major Makinston dans la société, où les gens fortement occupés d’une idée peuvent se croire isolés et supposent être à l’abri de toutes les observations. Objet constant des prévenances de plusieurs femmes séduisantes, Willam était également vanté, loué par toutes les mères, qui désiraient cette alliance pour leur fille : mais ses yeux se fixaient toujours, malgré lui, sur la même personne ; le reste semblait ne pas exister. Je saisissais jusqu’aux tressaillemens que lui causaient certaines inflexions d’une voix qui pénétrait seule jusqu’à son cœur. Je le voyais s’animer si le hasard rapprochait de lui M.lle d’Averney, languir et s’éteindre dès qu’elle s’éloignait un instant.

Je m’aperçus alors du trouble dans lequel la vue de ce jeune Anglais, son nom prononcé pendant son absence, tout jetait malgré elle la simple et confiante Solamé. Notre pupille se regardait comme l’épouse d’un autre : à l’abri de cet engagement et de ses souvenirs, elle se livrait au sentiment de l’amitié qu’elle croyait devoir au fils de son tuteur.

Une sédition éclata vers cette époque parmi les esclaves malais d’Anjenga ; ils saisirent l’occasion d’une pêche nocturne. M. Makinston y avait réuni un grand nombre d’Européens. Les flammes consumaient plusieurs édifices au moment de notre retour, qui fut accueilli par les cris de l’insurrection. Les troupes étaient repoussées par la multitude, et tout semblait présager la ruine certaine de la colonie, lorsque nous gagnâmes le large, fort incertains sur la route que nous devions tenir. Le major Makinston voulait placer notre petite flotte sous la protection du fort Wellesley ; un vent frais de nord-est gênait cette manœuvre : nos matelots indiens, encouragés par l’exemple des Malais, paraissaient disposés à les imiter.

William Makinston dont la bravoure et le caractère imposaient cependant encore à tout l’équipage, ne parvint qu’avec difficulté à l’obliger de nous dériver du moins vers la grève, parce que le vent était devenu assez violent. Deux embarcations se brisèrent alors sur la côte, et la nôtre allait éprouver le même sort : nous nous jetâmes en foule à la mer dès que nous aperçûmes le banc de sable sous les vagues, qui ne le laissaient à découvert quelques instans que pour t’envahir de nouveau avec une furie toujours croissante.

William Makinston portait Solamé ; je l’aidais à soutenir son père : on luttait contre la fureur des flots, qui nous ensevelissaient sous des montagnes d’écume. La lune était cachée par des nuages, et le canon du fort répondait seul aux cris d’une multitude de personnes qui trouvèrent la mort au milieu d’une fête.

Nous n’avions de l’eau que jusqu’à la hauteur de la poitrine ; mais les vagues nous faisaient souvent perdre tout l’espace que nous nous hâtions de leur disputer. Épuisés de lassitude, nous atteignîmes pourtant le fort Wellesley. Le major Makinston s’empara aussitôt du commandement ; sa présence ranima le courage des soldats : on dirigea un feu si vif sur les insurgés, qu’une sortie engagée à propos permit d’opérer la jonction des troupes du fort avec la garnison de la ville. Vingt-quatre heures après, tout était rentré dans l’ordre, grâce à la fermeté du major et aux sages dispositions qu’il avait su prendre.

Le facteur fut long-temps malade ; Solamé perdit son collier d’iri, auquel elle attachait tant de prix. M.lle d’Averney avait passé plus de deux heures appuyée, pressée sur le cœur de William, qui n’était distrait du soin de ce précieux fardeau que par sa tendresse filiale. Le succès avait couronné des efforts surnaturels ; le major avait sauvé la vie aux deux êtres qui lui étaient le plus chers : son dévouement, sa valeur, tout ajoutait un nouvel éclat aux avantages qu’il réunissait à un si haut degré. La reconnaissance vint excuser la douce familiarité qui s’établit dès-lors entre le major Makinston et M.lle d’Averney ; elle s’abandonnait à l’admiration que lui avait inspirée ce caractère doux et protecteur.

Solamé ignorait que William suppliait M. Makinston de l’unir à elle. Le facteur détruisit toutes les espérances de son fils, et crut devoir lui découvrir la cause de ce refus. L’amour du jeune homme s’en accrut davantage : souffrant et affaibli, il resta auprès de celle qu’il aimait, et, lorsqu’il insistait pour quitter Anjenga et même tes Indes, « Pourquoi vouloir nous fuir ? lui disait-elle. Nous n’avons pas l’esprit aussi cultivé que les dames de l’Europe ; vous ne trouverez ici ni leurs grâces, ni leurs talens : mais où rencontrerez-vous une sœur plus tendre ? Restez parmi nous ; la seule idée de votre départ me glace d’effroi. — Pourquoi resterai-je ? lui répondait William : Solamé me conjurerait de partir, si elle avait la moindre idée de ce qui se passe dans mon ame. — Non jamais, reprit-elle ; et quand Misra deviendra mon époux, vous serez son frère, le mien. — Moi ! s’écria t-il avec horreur. — Vous refusez donc mon amitié ? Eh bien ! éloignez-vous, partez, désolez ce qui vous entoure et vous chérit. — Ah ! dit William, si j’étais aimé, je ne partirais pas ; mais, pour vous satisfaire, je puis mourir. — Est-ce ainsi que vous répondez à la tendresse de tout ce qui cherche à vous retenir ? ajouta Solamé avec embarras. — Donnez le nom que vous voudrez à votre ami, mais régnez sur lui, dit Makinston : cet empire est plus certain que le trône que Misra doit vous conquérir. — L’insultez-vous dans son malheur ? — Je l’envie ce malheur ; j’envie sa prison, puisque votre cœur lui reste. — William, William, pensez à ce que je lui dois. Mais est-ce à moi de vous le rappeler, moi qui oublie si souvent cet ami généreux, moi qui me le reproché toujours ? — Serait-il possible qu’il ne fût pas votre pensée unique, constante » ! reprit-il avec ardeur. Solamé rougit, et ses yeux se remplirent de larmes… William resta : toujours plus dominé par le sentiment qui l’entraînait vers Solamé, il lui découvrait chaque jour une grâce nouvelle. Ses moindres discours recevaient l’empreinte d’un charme ineffable ; le danger de l’entendre devenait un besoin impérieux : celui qui avait puisé dans la meilleure compagnie de l’Europe une assurance qui me faisait souvent envie, ne répondait plus qu’en balbutiant quelques mots sans suite, et retombait dans une rêverie dont son amie pouvait seule l’arracher. L’idée qu’il nourrissait en silence développa bientôt chez lui tous les symptômes de la passion la plus ardente, qui s’imprimèrent sur tout son être en caractères ineffaçables.

Une agitation constante attaquait même le principe de la vie chez William Makinston. Sa blessure s’était rouverte ; l’altération de ses traits amigeait toute cette famille ; et Solamé, effrayée du dépérissement de ce jeune homme, s’obstinait à lui offrir des soins, et s’enivrait, ainsi que lui, à la coupe empoisonnée qu’elle approchait sans méfiance de ses lèvres virginales.

Spectateur muet de cette scène singulière, je pouvais à peine croire ce qui frappait mes regards ; j’ignorais si mon silence se conciliait avec les devoirs de l’amitié : mais j’hésitais à révéler à M.lle d’Averney ce qui n’était plus un secret pour personne dans la colonie ; j’hésitais à couvrir le premier de la rougeur de la honte un visage d’une expression angélique. Dieu seul peut savoir tout ce que mon ame endurait de tourmens, lorsque je les voyais oublier l’univers entier sous les bosquets de souparis qui entouraient nos habitations. Ils respiraient ensemble, tous les soirs, avec la brise de Comorin, les feux du sentiment le plus exalté, parce qu’il était le plus pur et le plus malheureux.

Peu de mois suffirent alors pour changer la destinée de William et de Solamé. Cette famille, sans cesse occupée d’intérêts sérieux, n’aperçut pas ce qu’elle aurait peut-être prévenu, atténué du moins, par des conseils salutaires et courageux : mais tout fut négligé. L’abandon de la confiance, les apparences de l’amitié, dérobaient le danger de cette intimité. Je fus plusieurs fois pressé par ma conscience de réveiller M.lle d’Averney de ce songe funeste ; j’y étais décidé : mais j’en renvoyais toujours au lendemain la pénible exécution. L’état de langueur où vous jette ce climat qui fait une fatigue du regard et une action de la parole, enfin le découragement de moi-même, tout se réunit pour rendre mon silence excusable à mes propres yeux. D’ailleurs l’amour vrai porte aussi un caractère sacré qui commande le respect : cette noble affection de l’ame l’élève, et ajoute à la supériorité qu’exercent les êtres distingués sur tout ce qui les entoure.

Dès que j’essayais de me dérober à cette influence funeste en m’éloignant de mes amis, les journées étaient ternes, sans but, sans fin ; tout me manquait à-la-fois, et je retournais à mes souffrances avec une joie inexplicable.

Par une bizarrerie aussi incompréhensible, souvent, dans nos promenades, je me sentais forcé de les quitter après avoir fait quelques pas avec eux : j’éprouvais un trouble intérieur indéfinissable ; j’enviais toutes les peines que se préparait Makinston : alors, m’asseyant sur le sable, la tête appuyée dans mes mains, mes yeux se baignaient de larmes involontaires. Quand la certitude de ne pouvoir inspirer de tels sentimens arrivait jusqu’à mon cœur, je le sentais se briser, défaillir, et, ne tenant plus à la vie que par les regrets, je trouvais encore une sorte de douceur à recueillir ce triste héritage des passions de ma jeunesse.

L’inquiétude de Solamé devint plus apparente lorsque nous apprîmes à-la-fois la prise du fort de Madegurrey par les Anglais et la liberté de Misra. On ignorait où il était allé depuis lors ; mais un grade élevé dans l’armée anglaise et le commandement d’un parti de Marattes devaient, disait-on, le mettre bientôt en état d’exercer son implacable vengeance contre le sultan de Mysore.

Solamé s’interrogeait avec effroi sur l’impression qu’elle venait de recevoir, quand un ordre pressant rappela le major Makinston sous les murs de Seringapatnam.

Le premier mouvement de la jeune Indienne en apprenant que Misra vivait, avait été celui d’une joie presque convulsive, d’un desir immodéré qu’il fût instruit du lieu de sa retraite. Aucun de nous, à son gré, ne servait cet empressement avec assez de zèle. Solamé voulait partir… Elle le devait… Mais bientôt le retour le plus cruel sur elle-même la jeta dans une stupeur effrayante. M.lle d’Averney n’en fut tirée que pour sentir amèrement sa faute, et pour cacher son désespoir du départ de William Makinston. La consternation dans laquelle toute cette famille était plongée, lui déroba le spectacle du désordre de Solamé. William était aimé ; il espérait vaincre la résistance de son père : la gloire l’appelait ; il montra seul du courage au milieu de toutes ces douleurs si diverses dans leur cause, et si vives, si abandonnées, dans leur expression.

Dès que le major fut parti, M. Makinston ne me déguisa plus l’embarras que lui causait la passion de son fils ; la fermeté de ce jeune homme laissait à son père peu d’espérance d’en triompher. « La félicité de sa vie est attachée à la possession de Solamé, ajouta-t-il ; elle le distingue, elle l’aime, et cependant la foi de ma pupille est engagée au rajah de Bednoure : ce jeune prince a tout sacrifié pour elle. William n’ignore pas que le vœu de M. d’Averney mourant avait béni l’union de sa fille et de Misra. Le rajah est libre ; et à peine la reconnaissance trouve-t-elle une faible place dans le cœur de Solamé ! Ce cœur, qui ne connaissait que des habitudes, attendait William ; il a semblé voler au-devant de lui. Les premiers souvenirs de Solamé ne sont plus pour elle que des devoirs. Cette fatale sympathie détruira le bonheur de mon fils et le repos de mes vieux jours. Parlez-lui, au nom du ciel ; elle a une entière confiance en vous : mes cheveux blancs lui imposent du respect, et toute ma tendresse paternelle n’obtiendrait peut-être pas un aveu sincère. Je ne saurais diriger sa conduite dans une circonstance si délicate : elle a dit toute sa vie passée à mon fils ; mais c’est encore sous le voile de l’amitié la plus pure que leurs destinées se sont liées à jamais. »

Je ne dissimulai pas à M. Makinston combien il m’en coûtait d’exiger une pareille confidence. Je m’en chargeai pourtant, quoique je visse bien peu de remède aux maux qui menaçaient Solamé.

Je ne pouvais m’habituer à l’idée d’un tel changement chez un être qui m’avait semblé supérieur à nos faiblesses, dont la douce vertu était d’un exemple aussi touchant que les grâces de sa personne avaient d’attrait et de séduction ; elle m’avait paru plus parfaite que toutes les autres femmes, pour qui son indulgence était extrême : encore avide d’illusions, je me trouvais à cette époque de la vie où l’imagination cherche à ressaisir les rêves qui lui échappent, où la méfiance est à la veille de tarir toutes les sources du bonheur. Souvent mes regards se détournaient du spectacle qui s’offrait à moi, et se reportaient sur l’égale monotonie de mon existence. Étais-je plus heureux que mes amis, pour être moins à plaindre qu’eux ? Qu’avais-je à faire d’une triste sécurité ? Mon cœur, dévoré de peines solitaires, n’était ni le premier bien ni la première pensée de personne. On avait été avare d’affection pour mon ame craintive, humiliée ; elle attendait l’autre vie dans une indigence, dans un vide insupportable.

Mon calme était de l’abandon ; mon repos, de l’isolement : mes longues nuits se passaient à regretter les tempêtes de ma jeunesse, ses journées les plus amères ; enfin j’enviais l’adversité quand on lui accordait une plainte, et la mort dès qu’elle arrachait quelques larmes. J’appelais vainement à mon secours les hivers, les frimas des pays du Nord ; leurs vents glacés auraient peut-être rafraîchi mon front et calmé l’ardeur de mon sang. Un rêve funeste vint une nuit troubler mon sommeil, et me laissa une longue agitation. Je songeai que, revenus tous ensemble en Europe, nous y habitions une grande ville. Je promenais ma tristesse au milieu des ténèbres. Arrivé sur un pont, je regardais couler le fleuve, qui entraînait des glaçons de toutes les formes : l’orage agitait quelques réverbères à demi éteints, et de gros nuages me cachaient la lumière incertaine de la lune. Tout-à-coup je vis arriver une voiture : un homme à cheval, portant un flambeau, marchait à côté. J’aperçus distinctement dans cette voiture une jeune femme belle, pâle : une couronne de roses blanches ornait sa tête ; elle souriait avec douceur à un jeune homme assis a ses côtés, qui lui parlait vivement, Je reconnus William et Solamé, qui semblaient se rendre à une fête, et passaient rapidement à côté du désespoir : mais au même instant un bruit affreux se fit entendre, le pont s’abîma ; et je me réveillai épuisé de fatigue, baigné d’une sueur froide, me débattant encore contre les angoisses de la mort.

Revenons à la jeune Indienne. À peine trouvai-je sur sa figure la trace rapide du désespoir, que je volai à son secours. J’allai vers elle comme ce prisonnier chargé depuis long-temps d’une lourde chaîne ; il aide un nouveau venu, qui va désormais souffrir avec lui, à soulever ce poids qui l’accable.

Je rappelai enfin à Solamé ses premières années, le désert, dévouement de Misra et la mort de son père : elle garda un silence morne, sans pouvoir verser une larme, sans m’avouer son tourment, quelque détour que je prisse pour l’amener à m’ouvrir son cœur. Hélas ! il était flétri, brisé ; il ne m’entendait plus : la voix de l’amitié était étouffée par le cri du repentir. Bien des jours se passèrent ainsi ; elle refusait presque toute espèce de nourriture ; le sommeil ne venait plus rafraîchir son sang : quand je prenais ses mains dans les miennes, ses yeux se fixaient sur les miens avec une sécheresse égarée, stupide. L’emploi de ses tristes journées était un aveu continuel de son amour : on la trouvait toujours entourée des dessins, de la musique, que William avait laissés ; elle se piaçait là où il s’asseyait, et on l’arrachait difficilement de la chambre qu’il avait habitée. Lorsque je parvins enfin à obtenir quelques paroles de Solamé, ce fut pour me prier de l’abandonner, d’aller avouer à Misra sa perfidie, sa lâcheté. « Il sera bientôt vengé, ajouta-t-elle ; bientôt. Mais vous, mon ami, rendez-moi ce dernier service : allez vers le rajah ; portez-lui tout ce que je possède, tout ; détournez-le de venir à Anjenga, il ne m’y trouverait plus. » Et, navrée, anéantie de ce nouvel effort, elle retomba dans un affreux accablement. Ah ! me dis-je alors avec amertume, le poète indien a raison : « Le cœur de la femme la plus vertueuse est aussi mobile que les îles flottantes du lac Zaguré : leurs rivages sont enchantés ; mais le voyageur qui les quitte, les cherchera vainement à la même place où elles avaient charmé ses yeux. »

M. Makinston et ses sœurs s’occupaient constamment de l’état de Solamé ; tous redoutaient l’arrivée de Misra. La malade avait parfois des accès de délire pendant lesquels elle l’appelait, lui demandait pardon, s’adressait les reproches les plus cruels ; mais un nom chéri revenait bientôt sur ses lèvres, et recevait de nouveau les sermens les plus passionnés.

Le facteur pensait que je devais me rapprocher de Misra et du major : ses prières vainquirent ma répugnance ; il m’en conjurait au nom de ses intérêts les plus chers. Je lui avais des obligations dont il m’était doux de m’acquitter par un service aussi important. Les angoisses de notre enfant d’adoption, les chagrins et les instances du respectable Makinston, me décidèrent enfin à me rendre au quartier général de l’armée anglaise.

J’espérais revenir deux mois après ; ma présence n’était plus nécessaire à mes amis, et ce voyage, peut-être inutile, me semblait indispensable. Solamé parut recouvrer un peu de tranquilité, quand nous lui expliquâmes nos projets. Je me séparai d’elle l’ame oppressée, envahie par les plus noirs pressentimens : le bonheur de tous ceux que j’aimais devenait impossible ; les sacrifices que l’honneur et le devoir exigeaient d’eux, me paraissaient au-dessus de leurs forces. Muni des instructions de M. Makinston, attendri par les vœux de tous les gens qui m’étaient chers, je m’embarquai sur un paquebot de la compagnie.

Nous longeâmes la côte de Malabar et les îles Laquedives. J’avais pour compagnons des banians qui portaient à Seringhan, pour le service de la pagode, les plus riches pagnes de Dindigole et de Patna.

Le souvenir du découragement dans lequel j’avais laissé M.lle d’Averney et toute la famine Makinston, occupa uniquement mon esprit pendant toute la traversée.

Le désordre régnait dans Mangalor au moment où nous y abordâmes. Des Marattes s’y réunissaient pour être incorporés dans l’armée britannique : on s’y ressentait des effets de la guerre, dont le théâtre était pourtant à quelque distance. Je ne franchis qu’avec difficulté l’espace qui m’en séparait, et, grâce à l’intelligence d’Adi-Ruben, chargé d’affaires de M. Makinston, je parvins au quartier-général sous les murs de Seringapatnam, tantôt porté sur un bengali, tantôt sur des dromadaires, ayant souvent à souffrir de l’insolence des Cipayes, qui sont les Arabes de l’Indoustan.

Ces contrariétés positives m’avaient rendu une sorte d’énergie ; elles dissipaient parfois les sombres chimères dont le chagrin s’entoure et se nourrit aussi avidement que le plaisir pourrait le faire des illusions les plus riantes.

J’atteignis l’armée anglaise le 29 avril 1799. Je traversais le camp des Écossais le soir, lorsque j’appris la mort de William Makinston. Il venait d’être tué à l’attaque d’une haie vive qui borde la rivière de Cauveri et entoure Seringapatnam. Son corps était emporté par le courant du fleuve : un général indien qui l’avait rapporté à la nage, faisait rendre tous les soins aux restes du colonel Makinston ; il avait mérité ce grade par des actes récens de la bravoure la plus signalée.

Ce cadavre mutilé fut déposé dans sa tente. Assis à ses côtés, je me figurais l’égarement de Solamé et le désespoir de la famille Makinston à cette nouvelle. Je considérais les traits devenus méconnaissables de celui auquel je n’apportais que des paroles de douleur. Il m’avait prévenu, et s’était réfugié dans les régions de la paix. Le spectacle de la mort est celui qui réveille le plus fortement les idées religieuses : je priais avec ferveur, quand plusieurs esclaves entrèrent chargés d’aromates ; ils furent bientôt suivis par un jeune seigneur indien d’une figure noble et imposante : on lui témoignait le respect le plus profond ; c’était le rajah de Bednoure.

Son premier regard sembla me deviner ; il me traita comme un homme qu’il attendait. Sa main droite se plaça sur le corps du colonel, à la manière de l’Orient. « Vous étiez sans doute l’ami de cet Anglais, me dit-il avec une tristesse grave et majestueuse ; vous le plaignez, et d’autres vont détester la vie, parce qu’il n’est plus. Je puis envier son sort. Qui êtes-vous ? de la part de qui venez-vous ? » Je lui expliquai tout cela fort brièvement, et sans oser parler encore de la véritable cause dé mon voyage. Mais la réserve devenait inutile : Misra était instruit de tout, même des moindres détails et des bruits qui circulaient dans Anjenga, où l’on avait cru au prochain mariage de Solamé et de William Makinston. « Je n’ai jamais perdu de vue, reprit le rajah, celui qui avait été l’appui de mon enfance et mon second père. J’ai voulu élever sa fille jusqu’à moi : Dieu sait que je la regardais comme ma légitime épouse. Après le sacrifice du trône de Canara, le souvenir de Solamé, la certitude de son amour, me firent supporter l’existence dans les cachots de Madegurrey. Je jugeais de son ame d’après la mienne ; j’avais porté Solamé dans mes bras, quand je ne marchais encore qu’avec peine. Je n’ai vécu pendant de longues années que de la moitié des fruits que j’allais cueillir pour elle. Dès que les Anglais eurent ouvert les portes de ma prison, je cherchai Solamé. Je me suis approché d’Anjenga ; des émissaires sûrs, des esclaves fidèles, sont partis de Cranganor. Plusieurs d’entre eux se sont introduits chez M. Makinston ; leurs rapports ont été unanimes, et l’indignation a brisé les liens que je chérissais. Je suis revenu ici pour combattre avec mes libérateurs, et ils m’ont rendu Bednoure et l’héritage de mes pères. Depuis j’ai poursuivi des partis ennemis considérables ; ils sont anéantis. Brûlant de rejoindre enfin la grande armée qui attaque Seringapatnam, j’arrive à la tête des miens. On livrait un assaut : un colonel anglais est blessé à mes côtés ; je me précipite après lui dans la Cauveri, et je ramène William Makinston. On le nomme ; il essaya vainement de m’adresser quelques mots, et je reçus le dernier soupir de celui dont le seul nom allumait dans mon sang une rage insatiable. Quand je le vis étendu à mes pieds, je conçus une lâche espérance. Je me reprochai d’en avoir cru trop légèrement les témoins de l’inconstance de Solamé. Le trépas de cet homme calmait ma haine, et je lui faisais administrer encore des secours inutiles, lorsque la vue de ce talisman qu’il portait à son cou et que j’avais donné à Solamé, m’arracha la malédiction que nous ne prononçons jamais vainement contre ceux qui trahissent les sermens les plus saints de la nature… Qu’elle vive pour s’abreuver des larmes d’une douleur coupable ; je la livre à son propre mépris. Dites-lui que Misra va faire élever un monument dans Bednoure pour honorer la mémoire de son père et flétrir la sienne à jamais. »

Ses forces parurent l’abandonner après cette explication véhémente, et quelques larmes vinrent sillonner cette figure métancolique et guerrière. J’y joignis les miennes, ému jusqu’au fond de l’ame par cette scène déchirante. Atterré par ce que je voyais et ce que je venais d’entendre, j’élevai vainement ma voix en faveur de celle qui restait désormais ici-bas sans appui et sans consolation.

Le rajah ne me quitta que pour chercher de nouveaux dangers ; il les affrontait, et il les regretta lorsqu’un assaut général eut livré la ville aux Anglais.

Le 4 du mois de mai, Seringapatnam fut prise : Tipoo-Saëb mourut glorieusement sur ses remparts, et le trône de Mysore fut renversé sans retour.

On s’était tellement empressé de transmettre à tous les établissemens anglais dans l’Indoustan les détails de cette victoire, qu’il n’était pas raisonnable d’espérer que M. Makinston ignorât long-temps la mort de son fils. Le corps du colonel Makinston venait d’être embaumé ; ses domestiques accompagnaient à Anjenga ce triste et précieux dépôt. Je n’osais pas arrêter ma pensée sur l’effet que cet événement funeste produirait chez des êtres que l’inquiétude seule réduisait au désespoir. J’allais partager leurs maux, lorsqu’une maladie aiguë, suite des cruelles anxiétés auxquelles j’étais livré, des fatigues que j’avais supportées, et du spectacle désastreux dont j’avais été témoin, me retint à Seringapatnam pendant plus de trois mois. L’impatience que j’en éprouvais dans le principe vint aggraver mon état, et je fus privé long-temps de l’usage de mes sens.

Le rajah de Bednoure m’avait fait prodiguer les secours les plus suivis ; mais il s’était éloigné. Je ne vis plus ce prince, que sa douleur rendait farouche, sauvage ; ma vue même lui était devenue odieuse, et je lui pardonnai cette aversion, dont je trouvais l’excuse dans l’excès de son malheur.

Le silence que l’on gardait avec moi pendant ma convalescence, m’avertit des nouveaux chagrins qui m’attendaient à Anjenga.

La Providence sévère avait voulu que Solamé reçût le collier d’iri renvoyé par le rajah de Bednoure, le jour où elle avait appris la mort de William Makinston. Une fièvre ardente, connue sous le nom de fièvre de Ceylan, s’empara d’elle aussitôt ; peu de temps après, elle n’était plus. Les parens de M. Makinston avaient pris sur eux d’embarquer ce vieillard désolé, et de le ramener en Europe, où ils se rendaient chargés d’or, et consternés, dévorés par les plus mortels chagrins.

Je me rapprochai lentement de ce pays où je n’allais plus trouver qu’un tombeau. Un tertre modeste, ombragé par quelques palmistes et déjà oublié à mon arrivée, couvrait la dépouille mortelle de Solamé d’Averney, âgée de vingt-un ans. Puisse son pauvre cœur, brisé par les remords, avoir trouvé aux pieds de l’Éternel le pardon qu’il aurait vainement sollicité sur la terre !

Je voulus revoir les lieux où ces deux jeunes infortunés s’étaient assigné ce dernier rendez-vous du sépulcre ; les restes de William avaient été placés non loin du tombeau de celle qu’il avait aimée. Le séjour d’Anjenga me devint bientôt insupportable ; je réalisai tout ce que je possédais dans le Travancore pour revenir en Europe. À peine fus-je arrivé en France, que la faiblesse de ma santé m’obligea d’aller chercher le ciel plus doux de l’Italie ; je passai en Sicile : le climat de Catane convenait à mon état languissant ; je m’y suis arrêté pour jamais. Mes jours se succèdent depuis d’une manière égale et tranquille. J’ai trouvé, dans la retraite que j’habite, un rempart contre les tentations, contre l’espoir trompeur d’un bonheur plus vif. Quand on a fini avec le monde, il faut savoir assister à la vie comme à un spectacle monotone, exiger fort peu des hommes et ne rien attendre du lendemain. La solitude est la garantie la plus sûre contre de nouveaux dégoûts, de nouveaux regrets, et je dois au souvenir douloureux que je conserve, une extrême tolérance pour toutes les incertitudes et les erreurs du cœur humain. Enfin, si la mort m’avertit de sa venue, l’espérance dictera ma dernière prière. Je m’abandonnerai avec confiance au Dieu du pardon, à celui qui entend aussi bien la voix défaillante du mourant que le bruit de l’ouragan impétueux qui ravage la terre pour châtier les vivans.


FIN
  1. Grand seigneur indien.
  2. Haute dignité militaire chez les Indiens.