Le Rayon vert/Chapitre V

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Hetzel (p. 34-37).

V

d’un bateau à l’autre


Après le repas, demi-froid, demi-chaud, — un excellent déjeuner à la mode anglaise, qui fut servi dans le « dining-room » du Columbia, — miss Campbell et les frères Melvill remontèrent sur le pont.

Helena ne put retenir un cri de désappointement, lorsqu’elle eut repris sa place sur le spardeck.

« Et mon horizon ! » dit-elle.

Il faut bien en convenir, son horizon n’était plus là. Il avait disparu depuis quelques minutes. Le steamer, cap au nord, remontait en ce moment le long détroit des Kyles of Bute.

« C’est mal, cela, oncle Sam ! dit miss Campbell, avec une petite moue de reproche.

— Mais, ma chère fille…

— Je m’en souviendrai, oncle Sib ! »

Les deux frères ne savaient que répondre, et pourtant, on ne pouvait s’en prendre à eux si le Columbia, après avoir modifié sa direction, pointait alors dans le nord-ouest.

En effet, il y a deux routes très différentes pour aller de Glasgow à Oban par mer.

L’une, — celle que n’avait pas suivie le Columbia, — est la plus longue. Après avoir fait escale à Rothesay, le chef lieu de l’île de Bute, dominée par son vieux château du onzième siècle, encadrée à l’ouest de hauts glens qui la défendent des mauvais vents du large, le steamer peut continuer à descendre le golfe de Clyde, puis longer le littoral est de l’île, passer en vue de la grande et de la petite Cumbray, et s’avancer en cette direction jusqu’à la partie méridionale de l’île d’Arran, qui appartient presque tout entière au duc d’Hamilton, depuis la base de ses roches jusqu’à la cime du Goatfell, à près de huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Alors le timonier donne un coup de barre, la ligne de foi du compas est mise au rhumb de l’ouest, on double l’île d’Arran, on tourne le grand doigt de la presqu’île de Cantyre, on en remonte la côte occidentale, on s’enfonce dans le Gigha-passage, à travers le détroit du Sund, creusé entre les îles d’Islay et de Jura, et on arrive à ce secteur largement ouvert du Firth of Lorn, dont l’angle rétréci va se fermer un peu au-dessus d’Oban.

En somme, si miss Campbell avait quelque raison de se plaindre que le Columbia n’eût pas pris cette route, peut-être aussi les deux oncles auraient-ils lieu de le regretter. En effet, en longeant le littoral d’Islay, à leurs yeux serait apparue cette ancienne résidence des Mac Donald, qui, au début du dix-septième siècle, vaincus et chassés, durent céder la place aux Campbell. Devant le théâtre d’un fait historique qui les touchait de si près, les frères Melvill, sans parler de dame Bess et de Partridge, eussent senti battre leur cœur à l’unisson.

Quant à miss Campbell, cet horizon tant regretté se fût dessiné plus longtemps à ses regards. En effet, depuis la pointe d’Arran jusqu’au promontoire de Cantyre, c’est la mer au sud ; depuis le Mull de Cantyre jusqu’à l’extrémité d’Islay, c’est la mer à l’ouest, c’est-à-dire cette immensité liquide que la côte américaine limite seule à trois mille milles de là.

Mais cette route est longue, quelquefois pénible, sinon dangereuse, et il a fallu compter avec ceux des touristes qu’effrayent les éventualités d’une traversée, souvent inclémente, lorsqu’il faut refouler une houle un peu forte dans ces parages des Hébrides.

Aussi les ingénieurs, — Lesseps au petit pied, — ont-ils eu la pensée de faire une île de cette presqu’île de Cantyre. Grâce à leurs travaux, le canal de Crinan a été creusé dans sa partie nord ; il abrège le voyage de deux cents milles au moins, et il ne faut pas plus de trois à quatre heures pour le franchir.

C’est par cette voie que le Columbia allait achever la traversée de Glasgow à Oban, entre les lochs et les détroits, n’ayant d’autres aspects que des grèves, des forêts, des montagnes. De tous les passagers, miss Campbell, sans doute, fut la seule à regretter l’autre itinéraire ; mais il lui fallut bien se résigner. D’ailleurs, cet horizon de mer, ne devait-elle pas le retrouver un peu au delà du canal de Crinan, quelques heures plus tard, et bien avant que le soleil n’eût été l’effleurer de son disque ?

Au moment où les touristes, qui s’étaient attardés au « dining-room », remontaient sur le pont, le Columbia rasait, à l’entrée du loch Ridden, la petite île d’Elbangreig, dernière forteresse où se réfugia le duc d’Argyle, avant que ce héros, écrasé dans la lutte pour l’affranchissement politique et religieux de l’Écosse, n’allât à Édimbourg porter sa tête au couteau de la guillotine écossaise. Puis, le steamer revint au sud, descendit le détroit de Bute, au milieu de cet admirable panorama d’îles arides ou boisées, dont une légère brume estompait les rudes profils. Enfin, après avoir doublé le cap Ardlamont, il reprit direction vers le nord, à travers le loch Fyne, laissa à gauche le village d’East-Tarbert sur la côte de Cantyre, rangea le cap Ardrishaig et atteignit, au bourg de Lochgilphead, l’entrée du canal de Crinan.

En cet endroit, il fallut abandonner le Columbia, trop grand pour la navigation du canal. Cette percée, dont les pentes sont rachetées par quinze écluses, ne peut admettre, pendant ses neuf milles de longueur, que d’étroits bâtiments d’un faible tirant d’eau.

Un petit bateau à vapeur, le Linnet, attendait les passagers du Columbia. Le transbordement s’opéra en quelques minutes. Chacun s’installa, peu à l’aise, sur le spardeck du steamer ; puis, le Linnet fila rapidement entre les bords du canal, pendant qu’un « bagpiper », un joueur de cornemuse, vêtu du costume national, faisait résonner son instrument. Rien de mélancolique comme ces chants bizarres, soutenus par la basse monotone de trois bourdons, dont le développement n’emploie que les intervalles d’une gamme majeure, à laquelle manque la sensible, comme dans les vieux airs des siècles passés.

Une charmante traversée que celle de ce canal, tantôt percé entre de hautes berges, tantôt accroché au flanc d’une colline couverte de bruyères, ici s’allongeant en pleine campagne, là contenu entre les étroits murs des biefs. Il y a quelque temps d’arrêt dans les sas. Tandis que les pontonniers éclusent rapidement le bateau, les jeunes gens, les jeunes filles, les enfants du pays, viennent poliment offrir aux touristes du lait fraîchement tiré, parlant cet idiome gaélique dont les Celtes se servaient jadis, — langage souvent incompréhensible, même aux Anglais.

Six heures après, — il y avait eu un retard de deux heures à une écluse qui fonctionnait mal, — les hameaux, les fermes de cette région un peu triste, les immenses marais de l’Add, qui s’étendent sur la droite du canal, avaient été dépassés. Le Linnet s’arrêtait un peu après le village de Ballanoch. Un second transbordement s’opérait. Les passagers du Columbia, devenus les passagers du Glengarry, remontaient dans le nord-ouest pour sortir de la baie de Crinan et doubler la pointe sur laquelle s’élève l’ancien château féodal de Duntrooft-Castle.

Depuis l’échappée entrevue au tournant de l’île de Bute, la ligne de mer n’avait pas encore reparu.

On devine aisément ce que devait être l’impatience de miss Campbell. Sur ces eaux bornées de toutes parts, elle aurait pu se croire en pleine Écosse, dans la région des lacs, au milieu du pays de Rob-Roy. Partout des îles pittoresques, avec leurs molles ondulations, leurs plants de bouleaux et de mélèzes.

Enfin le Glengarry dépassa la pointe nord de l’île Jura, et la mer se montra jusqu’à la base du ciel, entre cette pointe et l’îlot de Scarba, qui s’en détache.

« La voilà, ma chère Helena ! dit le frère Sam, dont la main se tendit vers l’ouest.

— Ce n’était pas notre faute, ajouta le frère Sib, si ces maudites îles, que le vieux Nick confonde, l’ont un instant cachée à tes yeux !

— Vous êtes tout pardonnés, mes oncles, répondit miss Campbell, mais que ceci ne nous arrive plus ! »