Le Rayon vert/Chapitre XII

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Hetzel (p. 87-94).


XII

nouveaux projets.


Le retour à Oban se fit dans des conditions beaucoup moins agréables que l’aller à l’île Seil. On avait cru partir pour un succès, et on revenait avec une défaite.

Si la déception éprouvée par miss Campbell pouvait être atténuée en quelque chose, c’était parce que Aristobulus Ursiclos en était la cause. Elle avait le droit de l’accabler, ce grand coupable, de charger sa tête de malédictions. Elle ne s’en fit faute. Les frères Melvill auraient été mal venus à essayer de le défendre. Non ! il avait fallu que l’embarcation de ce maladroit, auquel on ne pensait guère, fût arrivée juste à point pour cacher l’horizon, au moment où le soleil lançait son dernier trait lumineux. Ce sont là de ces choses qui ne sauraient se pardonner.

Il va sans dire qu’après cette algarade, Aristobulus Ursiclos, qui, pour s’excuser, s’était en outre permis de plaisanter le Rayon-Vert, avait regagné la chaloupe afin de revenir à Oban. Il avait sagement fait, car, très probablement, on ne lui aurait pas offert une place dans la calèche, ni même sur le siège de derrière.

Ainsi donc, par deux fois déjà, le coucher du soleil s’était fait dans des conditions où il eût été possible d’observer le phénomène, et, par deux fois, l’œil ardent de miss Campbell s’était vainement exposé aux rutilantes caresses de l’astre, qui lui laissaient la vue trouble pendant quelques heures ! D’abord, le sauvetage d’Olivier Sinclair, ensuite le passage d’Aristobulus Ursiclos, avaient fait manquer des occasions qui ne se représenteraient pas de longtemps peut-être ! Dans les deux cas, il est vrai, les circonstances n’avaient
Olivier faisait des gestes immenses… (Page 86.)

pas été les mêmes, et autant miss Campbell excusait l’un, autant elle accablait l’autre. Qui aurait pu l’accuser de partialité ?

Le lendemain, Olivier Sinclair, assez rêveur, se promenait sur les grèves d’Oban.

Qu’était donc ce monsieur Aristobulus Ursiclos ? Un parent de miss Campbell et des frères Melvill, ou simplement un ami ? C’était, à tout le moins, un familier de la maison, rien qu’à la façon dont miss Campbell s’était laissée aller à lui reprocher sa maladresse. Eh bien, que lui importait, à Olivier Sinclair ? S’il voulait savoir à quoi s’en tenir, il n’avait qu’à interroger le frère
On causait de mille choses. (Page 89.)

Sam ou le frère Sib… Et c’est précisément ce qu’il se défendait de faire, ce qu’il ne fit point.

Cependant les occasions ne lui manquèrent pas. Chaque jour, Olivier Sainclair rencontrait, tantôt les frères Melvill se promenant ensemble, — qui aurait pu se flatter de les avoir jamais vus l’un sans l’autre ? — tantôt accompagnant leur nièce sur le bord de la mer. On causait de mille choses, et plus particulièrement du temps, — ce qui, dans l’espèce, n’était point une manière de parler pour ne rien dire. Retrouverait-on jamais une de ces soirées sereines, dont on guettait le retour pour revenir à l’île Seil ? On pouvait en douter. En effet, depuis ces deux admirables embellies du 2 et du 14 août, ce n’était plus que ciel incertain, nuages orageux, horizons sillonnés d’éclairs de chaleur, brumes crépusculaires, enfin de quoi désespérer un élève astronome, accroché à l’objectif de sa lunette, et poursuivant la révision d’un coin de la carte céleste !

Pourquoi ne pas avouer que le jeune peintre était maintenant épris du Rayon-Vert, tout autant que miss Campbell ? Il avait enfourché ce dada en compagnie de la belle jeune fille. Il courait avec elle les champs de l’espace. Il chevauchait cette fantaisie avec non moins d’ardeur, pour ne pas dire non moins d’impatience que sa jeune compagne. Ah ! il n’était pas un Aristobulus Ursiclos, lui, la tête perdue dans les nuages de la haute science, plein de dédain pour un simple phénomène d’optique ! Tous deux se comprenaient et tous deux voulaient être de ces rares privilégiés que le Rayon-Vert aurait honorés de son apparition !

« Nous le verrons, miss Campbell, répétait Olivier Sinclair, nous le verrons, quand je devrais aller l’allumer moi-même ! En somme, c’est par ma faute qu’il vous a échappé une première fois, et je suis aussi coupable que ce monsieur Ursiclos… votre parent… je crois ?

— Non… mon fiancé… paraît-il… » répondit ce jour-là miss Campbell, en s’éloignant avec quelque hâte pour aller rejoindre ses oncles, qui marchaient en avant et s’offraient une prise.

Son fiancé ! Il fut singulier, l’effet que produisit sur Olivier Sinclair cette simple réponse, et surtout le ton dont elle avait été faite ! Après tout, pourquoi ce jeune pédant ne serait-il pas un fiancé ? Au moins, dans ces conditions, sa présence à Oban s’expliquait ! De ce qu’il avait été assez mal avisé pour s’interposer entre le soleil couchant et miss Campbell, il ne s’ensuivait pas… Qu’est-ce qui ne s’ensuivait pas ? Olivier Sinclair eût peut-être été fort embarrassé de le dire.

D’ailleurs, après deux jours d’absence, Aristobulus Ursiclos avait reparu. Olivier Sinclair l’aperçut, plusieurs fois, en compagnie des frères Melvill, qui n’auraient pu lui tenir rigueur. Il semblait être dans les meilleurs termes avec eux. Le jeune savant et le jeune artiste, à diverses reprises, s’étaient aussi rencontrés, soit sur la plage, soit dans les salons de Caledonian Hotel.

Les deux oncles avaient cru devoir les présenter l’un à l’autre.

« Monsieur Aristobulus Ursiclos, de Dumfries !

— Monsieur Olivier Sinclair, d’Édimbourg ! »

Cela avait coûté à chacun de ces jeunes gens un salut médiocre, une simple inclinaison de tête, à laquelle le corps, raidi outre mesure, n’avait point pris part. Évidemment il n’y aurait jamais sympathie entre ces deux caractères. L’un courait le ciel pour y décrocher les étoiles, l’autre pour en calculer les éléments ; l’un, artiste, ne cherchait point à poser sur le piédestal de l’art ; l’autre, savant, se faisait de la science un piédestal, sur lequel il prenait des attitudes.

Quant à miss Campbell, elle boudait absolument Aristobulus Ursiclos. S’il était là, elle ne semblait plus s’apercevoir de sa présence ; s’il venait à passer, elle se détournait visiblement. En un mot, ainsi qu’il a été expliqué plus haut, elle le « coupait » avec toute la netteté du formalisme britannique. Les frères Melvill avaient quelque peine à en rassembler les morceaux. Quoi qu’il en soit, dans leur opinion, tout cela s’arrangerait, surtout si ce capricieux rayon voulait enfin paraître.

En attendant, Aristobulus Ursiclos observait Olivier Sinclair par-dessus ses lunettes, — manœuvre familière à tous les myopes, qui veulent regarder sans en avoir l’air. Et ce qu’il voyait : l’assiduité du jeune homme près de miss Campbell, l’aimable accueil que la jeune fille lui faisait en toute occasion, n’était sans doute pas pour lui plaire. Mais, sûr de lui-même, il se tint sur la réserve.

Cependant, devant ce ciel incertain, devant ce baromètre dont la mobile aiguille ne parvenait pas à se fixer, tous sentaient leur patience mise à une bien longue épreuve. Avec l’espoir de trouver un horizon dégagé de brumes, ne fût-ce que quelques instants au coucher du soleil, on fit encore deux ou trois excursions à l’île Seil, auxquelles Aristobulus Ursiclos ne crut pas devoir prendre part. Peine inutile ! Le 23 août arriva, sans que le phénomène eût daigné apparaître.

Alors, cette fantaisie devint une idée fixe, qui ne laissa plus place à aucune autre. Cela tournait à l’état d’obsession. On en rêvait nuit et jour, à faire craindre quelque nouveau genre de monomanie, — à une époque où il n’y a plus à les compter. Sous cette contention d’esprit, les couleurs se transformaient en une couleur unique : le ciel bleu était vert, les routes étaient vertes, les grèves étaient vertes, les roches étaient vertes, l’eau et le vin étaient verts comme de l’absinthe. Les frères Melvill s’imaginaient être vêtus de vert et se prenaient pour deux grands perroquets, qui prenaient du tabac vert dans une tabatière verte ! En un mot, c’était la folie du vert ! Tous étaient frappés d’une sorte de daltonisme, et les professeurs d’oculistique auraient eu là de quoi publier d’intéressants mémoires dans leurs revues d’ophthalmologie. Cela ne pouvait durer plus longtemps.

Heureusement, Olivier Sinclair eut une idée.

« Miss Campbell, dit-il ce jour-là, et vous, messieurs Melvill, il me semble que, tout bien considéré, nous sommes fort mal à Oban pour observer le phénomène en question.

— Et à qui la faute ? répondit miss Campbell, en regardant bien en face les deux coupables qui baissèrent la tête.

— Ici, pas d’horizon de mer ! reprit le jeune peintre. De là, obligation d’aller en chercher un jusqu’à l’île Seil, au risque de ne point s’y trouver au moment où il y faudrait être !

— C’est évident ! répondit miss Campbell. En vérité, je ne sais pas pourquoi mes oncles ont été choisir précisément cet horrible endroit pour notre expérience !

— Chère Helena ! répondit le frère Sam, ne sachant trop que dire, nous avions pensé…

— Oui… pensé… la même chose… ajouta le frère Sib, pour lui venir en aide.

— Que le soleil ne dédaignait pas de se coucher chaque soir sur l’horizon d’Oban…

— Puisque Oban est situé au bord de la mer !

— Et vous aviez mal pensé, mes oncles, répondit miss Campbell, très mal pensé, puisqu’il ne s’y couche pas !

— En effet, reprit le frère Sam. Il y a ces malencontreuses îles, qui nous cachent la vue du large !

— Vous n’avez pas, sans doute, la prétention de les faire sauter ?… demanda miss Campbell.

— Ce serait déjà fait, si c’était possible, répondit le frère Sib d’un ton décidé.

— Nous ne pouvons pourtant pas aller camper sur l’ile Seil ! fit observer le frère Sam.

— Et pourquoi pas ?

— Chère Helena, si tu le veux absolument…

— Absolument.

— Partons donc ! » répondirent le frère Sib et le frère Sam d’un ton résigné.

Et ces deux êtres, si soumis, se déclarèrent prêts à quitter immédiatement Oban.

Olivier Sinclair intervint.

« Miss Campbell, dit-il, pour peu que vous le vouliez bien, je pense qu’il y aurait mieux à faire que d’aller s’installer sur l’île Seil.

— Parlez, monsieur Sinclair, et si votre avis est meilleur, mes oncles ne se refuseront pas à le suivre ! »

Les frères Melvill s’inclinèrent par un mouvement d’automates tellement identique, que jamais peut-être ils ne s’étaient plus ressemblés.

« L’île Seil, reprit Olivier Sinclair, n’est vraiment pas faite pour que l’on puisse y demeurer, ne fût-ce que quelques jours. Si vous avez à exercer votre patience, miss Campbell, il ne faut point que ce soit au détriment de votre bien-être. J’ai observé d’ailleurs qu’à Seil la vue de la mer est assez bornée par la configuration des côtes. Si, par malheur, il nous fallait attendre plus longtemps que nous ne le pensons, si notre séjour devait s’y prolonger pendant quelques semaines, il pourrait arriver que le soleil, qui rétrograde maintenant vers l’ouest, finit par se coucher derrière l’île Colonsay, ou l’île Oronsay, ou même la grande Islay, et notre observation manquerait encore, faute d’un horizon suffisant.

— En vérité, répondit miss Campbell, ce serait là le dernier coup de la mauvaise fortune…

— Que nous pouvons peut-être éviter en cherchant une station située plus en dehors de cet archipel des Hébrides, et devant laquelle s’ouvre tout l’infini de l’Atlantique.

— En connaîtriez-vous une, monsieur Sinclair ? » demanda vivement miss Campbell.

Les frères Melvill étaient attachés aux lèvres du jeune homme. Qu’allait-il répondre ? Où diable la fantaisie de leur nièce allait-elle finalement les entraîner ? Sur quelle limite extrême des continents de l’ancien monde devraient-ils se fixer pour satisfaire à son désir ?

La réponse d’Olivier Sinclair eut pour effet de les rassurer tout d’abord.

« Miss Campbell, dit-il, non loin d’ici, il y a une station, qui me paraît présenter toutes les conditions favorables. Elle est située derrière ces hauteurs de Mull, qui ferment l’horizon dans l’ouest d’Oban. C’est l’une des petites Hébrides les plus avancées à la lisière de l’Atlantique, c’est la charmante île d’Iona.

— Iona ! s’écria miss Campbell, Iona, mes oncles ! Et nous n’y sommes pas encore ?

— Nous y serons demain, répondit le frère Sib.

— Demain, avant le coucher du soleil, ajouta le frère Sam.

— Partons donc, reprit miss Campbell, et si, à Iona, nous ne trouvons pas un espace largement découvert, sachez-le, mes oncles, nous chercherons un autre point du littoral, depuis John O’Groats, à l’extrémité nord de l’Écosse, jusqu’au Land’s End, à la pointe sud de l’Angleterre, et si cela ne suffit pas encore…

— C’est bien simple, répondit Olivier Sinclair, nous ferons le tour du monde ! »