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Le Renard Anglais

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Le Renard Anglais
Fables, troisième recueil, livre xiiClaude Barbin (p. 102-108).


FABLE XXIII
Le Renard Anglois


À Madame Harvey


Le bon cœur eſt chez vous compagnon du bon ſens
Avec cent qualitez trop longues à déduire,

Une nobleſſe d’ame, un talent pour conduire
Et les affaires & les gens,
Une humeur franche & libre, & le don d’être amie
Malgré Jupiter même, & les temps orageux.
Tout cela meritoit un éloge pompeux ;
Il en eût été moins ſelon vôtre genie ;
La pompe vous déplaît, l’éloge vous ennuie :
J’ai donc fait celui-ci court & ſimple. Je veux
Y coudre encore un mot ou deux
En faveur de vôtre patrie :
Vous l’aimez. Les Anglois penſent profondément ;
Leur eſprit en cela ſuit leur temperament.

Creuſant dans les ſujets, & forts d’experiences,
Ils étendent par tout l’empire des Sciences.
Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour.
Vos gens à penetrer l’emportent ſur les autres :
Meſme les Chiens de leur ſejour
Ont meilleur nez que n’ont les nôtres.
Vos Renards ſont plus fins. Je m’en vais le prouver
Par un d’eux qui, pour ſe ſauver,
Mit en uſage un ſtratagême
Non encor pratiqué, des mieux imaginez.
Le ſcelerat réduit en un peril extrême,
Et preſque mis à bout par ces Chiens au bon nez,
Paſſa prés d’un patibulaire.
Là des animaux raviſſans,

Blereaux, Renards, Hiboux, race encline à mal faire,
Pour l’exemple pendus inſtruiſoient les paſſans.
Leur confrere aux abois entre ces morts s’arrange.
Je croi voir Annibal qui, preſſé des Romains,
Met leurs Chefs en défaut, ou leur donne le change,
Et ſçait en vieux Renard s’échaper de leurs mains.
Les Clefs de Meute parvenuës
À l’endroit où pour mort le traître ſe pendit,
Remplirent l’air de cris : leur Maître les rompit,
Bien que de leurs abois ils perçaſſent les nuës.
Il ne put ſoupçonner ce tour aſſez plaiſant.

Quelque Terrier, dit-il, a ſauvé mon galant.
Mes Chiens n’appellent point audelà des colonnes
Où ſont tant d’honnêtes perſonnes.
Il y viendra, le drôle. Il y vint, à ſon dam,
Voilà maint baſſet clabaudant ;
Voilà nôtre Renard au charnier ſe guindant,
Maître pendu croïoit qu’il en iroit de même
Que le jour qu’il tendit de ſemblables panneaux ;
Mais le pauvret ce coup y laiſſa ſes houzeaux ;
Tant il eſt vrai qu’il faut changer de ſtratagême.
Le Chaſſeur, pour trouver ſa propre seureté,

N’auroit pas cependant un tel tour inventé ;
Non point par peu d’eſprit : eſt-il quelqu’un qui nie
Que tout Anglois n’en ait bonne proviſion ?
Mais le peu d’amour pour la vie
Leur nuit en mainte occaſion.

Je reviens à vous, non pour dire
D’autres traits ſur vôtre ſujet ;
Trop abondant pour ma Lire :
Peu de nos chants, peu de nos Vers
Par un encens flateur amuſent l’Univers,
Et ſe font écouter des Nations étranges :
Vôtre Prince vous dît un jour,
Qu’il aimoit mieux un trait d’amour
Que quatre Pages de loüanges.
Agréez ſeulement le don que je vous fais
Des derniers efforts de ma Muſe :

C’eſt peu de choſe ; elle eſt confuſe
De ces Ouvrages imparfaits.
Cependant ne pourriez-vous faire
Que le même hommage pût plaire
À celle qui remplit vos climats d’habitans
Tirez de l’Iſle de Cythere ?
Vous voïez par là que j’entens
Mazarin des Amours Déeſſe tutelaire.