Le Renard et le Buste

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Chauveau - Fables de La Fontaine - 04-14.png




XIV.

Le Renard & le Buſte.




LEs Grands, pour la pluſpart, ſont maſques de theatre.
Leur apparence impoſe au vulgaire idolâtre.
L’Aſne n’en ſçait juger que par ce qu’il en void.

Le Renard au contraire à fonds les examine,
Les tourne de tout ſens ; & quand il s’apperçoit
Que leur fait n’eſt que bonne mine,
Il leur applique un mot qu’un Buſte de Heros
Luy fit dire fort à propos.
C’eſtoit un Buſte creux, & plus grand que nature.
Le Renard en loüant l’effort de la Sculpture,
Belle teſte, dit-il, mais de cervelle point.
Combien de grands Seigneurs ſont Buſtes en ce point ?

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XV.

Le Loup, la Chevre, & le Chevreau.




XVI.

Le Loup, la Mere & l’Enfant.




LA Bique allant remplir ſa traînante mammelle,
Et paiſtre l’herbe nouvelle,
Ferma ſa porte au loquet ;

Non ſans dire à ſon Biquet ;
Gardez-vous ſur votre vie
D’ouvrir, que l’on ne vous die
Pour enſeigne & mot du guet,
Foin du Loup & de ſa race.
Comme elle diſoit ces mots,
Le Loup de fortune paſſe.
Il les recueille à propos,
Et les garde en ſa memoire.
La Bique, comme on peut croire,
N’avoit pas vû le glouton.
Dés qu’il la voit partie, il contrefait ſon ton ;
Et d’une voix papelarde
Il demande qu’on ouvre, en diſant Foin du Loup,
Et croyant entrer tout d’un coup.
Le Biquet ſoupçonneux par la fente regarde.

Montrez-moy pate blanche, ou je n’ouvriray point,
S’écria-t-il d’abord (pate blanche eſt un point
Chez les Loups comme on ſçait rarement en uſage.)
Celuy-cy fort ſurpris d’entendre ce langage,
Comme il eſtoit venu s’en retourna chez ſoy.
Où ſeroit le Biquet s’il euſt ajoûté foy
Au mot du guet, que de fortune
Noſtre Loup avoit entendu ?
Deux ſeuretez valent mieux qu’une :
Et le trop en cela ne fut jamais perdu.



LE Loup me remet en memoire
Un de ſes compagnons qui fut encor mieux pris.
Il y perit ; voicy l’hiſtoire.
Un Villageois avoit à l’écart ſon logis.
Meſſer Loup attendoit chape-chute à la porte.
Il avoit vû ſortir gibier de toute ſorte ;
Veaux de lait, Agneaux & Brebis,
Regimens de Dindons, enfin bonne Provende.
Le larron commençoit pourtant à s’ennuyer.
Il entend un enfant crier.
La mere auſſi-toſt le gourmande,
Le menace, s’il ne ſe taiſt,
De le donner au Loup. L’Animal ſe tient preſt ;

Remerciant les Dieux d’une telle avanture.
Quand la mere appaiſant ſa chere geniture,
Luy dit : Ne criez point ; s’il vient, nous le tuërons.
Qu’eſt cecy ? s’écria le mangeur de Moutons.
Dire d’un, puis d’un autre ? Eſt-ce ainſi que l’on traite
Les gens faits comme moy ? Me prend-on pour un ſot ?
Que quelque jour ce beau marmot
Vienne au bois cueillir la noiſette.
Comme il diſoit ces mots, on ſort de la maiſon.
Un chien de cour l’arreſte. Epieux & fourches fieres
L’ajuſtent de toutes manieres.
Que veniez-vous chercher en ce lieu, luy dit-on ?
Auſſi-toſt il conta l’affaire.

Merci de moy, luy dit la Mere,
Tu mangeras mon fils ? L’ay-je fait à deſſein
Qu’il aſſouviſſe un jour ta faim ?
On aſſomma la pauvre beſte.
Un manant luy coupa le pied droit & la teſte.
Le Seigneur du Village à ſa porte les mit ;
Et ce dicton Picard à l’entour fut écrit :
Biaux chires leups n’écoutez mie
Mere tenchent chen fieux qui crie.

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XVII.

Parole de Socrate.



SOcrate un jour faiſant bâtir,

Chacun cenſuroit ſon ouvrage.
L’un trouvoit les dedans, pour ne luy point mentir,
Indignes d’un tel perſonnage.

L’autre blâmoit la face ; & tous eſtoient d’avis
Que les appartemens en eſtoient trop petits.
Quelle maiſon pour luy ! L’on y tournoit à peine.
Pleuſt au Ciel que de vrais amis
Telle qu’elle eſt, dit-il, elle pût eſtre pleine !
Le bon Socrate avoit raiſon
De trouver pour ceux-là trop grande ſa maiſon.
Chacun ſe dit ami ; mais fol qui s’y repoſe ;
Rien n’eſt plus commun que ce nom,
Rien n’eſt plus rare que la choſe.

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XVIII.

Le Vieillard & ſes enfans.




TOute puiſſance eſt foible, à moins que d’eſtre unie.
Ecoutez là-deſſus l’Eſclave de Phrygie.
Si j’ajoûte du mien à ſon invention,
C’eſt pour peindre nos mœurs, & non point par envie ;

Je ſuis trop au-deſſous de cette ambition.
Phedre encherit ſouvent par un motif de gloire ;
Pour moy de tels penſers me ſeroient malſeans.
Mais venons à la Fable, ou plutoſt à l’Hiſtoire
De celuy qui tâcha d’unir tous ſes enfans.

Un Vieillard preſt d’aller où la mort l’appeloit,
Mes chers enfans, dit-il, (à ſes fils il parloit)
Voyez ſi vous romprez ces dards liez enſemble ;
Je vous expliqueray le nœud qui les aſſemble.

L’aiſné les ayant pris, & fait tous ſes efforts,
Les rendit en diſant : Je le donne aux plus forts.
Un ſecond luy ſuccede, & ſe met en poſture ;
Mais en vain. Un cadet tente auſſi l’aventure.
Tous perdirent leur temps, le faiſceau reſiſta ;
De ces dards joints enſemble un ſeul ne s’éclata.
Foibles gens ! dit le pere, il faut que je vous montre
Ce que ma force peut en ſemblable rencontre.
On crut qu’il ſe moquoit ; on ſoûrit, mais à tort.
Il ſepare les dards, & les rompt ſans effort.

Vous voyez, reprit-il, l’effet de la concorde.
Soyez joints, mes enfans, que l’amour vous accorde.
Tant que dura ſon mal il n’eut autre diſcours.
Enfin ſe ſentant preſt de terminer ſes jours,
Mes chers enfans, dit-il, je vais où ſont nos peres ;
Adieu, promettez-moy de vivre comme freres ;
Que j’obtienne de vous cette grace en mourant.
Chacun de ſes trois fils l’en aſſeure en pleurant.
Il prend à tous les mains ; il meurt ; & les trois freres
Trouvent un bien fort grand, mais fort meſlé d’affaires.

Un creancier ſaiſit, un voiſin fait procés.
D’abord noſtre Trio s’en tire avec ſuccès.
Leur amitié fut courte autant qu’elle eſtoit rare.
Le ſang les avoit joints, l’intereſt les ſepare.
L’ambition, l’envie, avec les conſultans,
Dans la ſucceſſion entrent en meſme temps.
On en vient au partage, on conteſte, on chicane.
Le Juge ſur cent points tour à tour les condamne.
Creanciers & voiſins reviennent auſſitoſt ;
Ceux-là ſur une erreur, ceux-cy ſur un défaut.

Les freres deſunis ſont tous d’avis contraire :
L’un veut s’accommoder, l’autre n’en veut rien faire.
Tous perdirent leur bien ; & voulurent trop tard
Profiter de ces dards unis & pris à part.

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XIX.

L’Oracle & l’Impie.




VOuloir tromper le Ciel, c’eſt folie à la Terre.
Le Dedale des cœurs en ſes détours n’enſerre
Rien qui ne ſoit d’abord éclairé par les Dieux.

Tout ce que l’homme fait, il le fait à leurs yeux ;
Même les actions que dans l’ombre il croit faire.
Un Payen qui ſentoit quelque peu le fagot,
Et qui croyoit en Dieu pour uſer de ce mot,
Par benefice d’inventaire,
Alla conſulter Apollon.
Dés qu’il fut en ſon ſanctuaire,
Ce que je tiens, dit-il, eſt-il en vie ou non ?
Il tenoit un moineau, dit-on,
Preſt d’étouffer la pauvre beſte,
Ou de la lâcher auſſi toſt,
Pour mettre Apollon en défaut.
Apollon reconnut ce qu’il avoit en teſte.
Mort ou vif, luy dit-il, montre-nous ton moineau,

Et ne me tends plus de panneau ;
Tu te trouverois mal d’un pareil ſtratagême.
Je vois de loin, j’atteins de même.

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XX.

L’Avare qui a perdu ſon treſor.




L’uſage ſeulement fait la poſſeſſion.
Je demande à ces gens, de qui la paſſion
Eſt d’entaſſer toûjours, mettre ſomme ſur ſomme,

Quel avantage ils ont que n’ait pas un autre homme ?
Diogene là-bas eſt auſſi riche qu’eux ;
Et l’Avare icy haut, comme luy vit en gueux.
L’homme au treſor caché qu’Eſope nous propoſe,
Servira d’exemple à la choſe.
Ce malheureux attendoit
Pour joüir de ſon bien une ſeconde vie ;
Ne poſſedoit pas l’or, mais l’or le poſſedoit.
Il avoit dans la terre une ſomme enfoüie ;
Son cœur avec ; n’ayant autre déduit
Que d’y ruminer jour & nuit,
Et rendre ſa chevance à luy-meſme ſacrée.

Qu’il allaſt ou qu’il vinſt, qu’il buſt ou qu’il mangeaſt,
On l’euſt pris de bien court à moins qu’il ne ſongeaſt
A l’endroit où giſoit cette ſomme enterrée.
Il y fit tant de tours qu’un Foſſoyeur le vid ;
Se douta du dépoſt, l’enleva ſans rien dire.
Noſtre Avare un beau jour ne trouva que le nid.
Voilà mon homme aux pleurs ; il gémit, il ſoûpire,
Il ſe tourmente, il ſe déchire.
Un paſſant luy demande à quel ſujet ſes cris.
C’eſt mon treſor que l’on m’a pris.

Voſtre treſor ? où pris ? Tout joignant cette pierre.
Eh ſommes-nous en temps de guerre
Pour l’apporter ſi loin ? N’euſſiez-vous pas mieux fait
De le laiſſer chez vous en votre cabinet,
Que de le changer de demeure ?
Vous auriez pû ſans peine y puiſer à toute heure.
A toute heure ? bons Dieux ! ne tient-il qu’à cela ?
L’argent vient-il comme il s’en va ?
Je n’y touchois jamais. Dites-moy donc de grace,
Reprit l’autre, pourquoy vous vous affligez tant,

Puiſque vous ne touchiez jamais à cet argent :
Mettez une pierre à la place,
Elle vous vaudra tout autant.

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XXI.

L’œil du Maiſtre.




UN Cerf s’eſtant ſauvé dans une eſtable à bœufs,
Fut d’abord averti par eux,
Qu’il cherchât un meilleur azile.
Mes freres, leur dit-il, ne me decelez pas :

Je vous enſeigneray les pâtis les plus gras ;
Ce ſervice vous peut quelque jour eſtre utile ;
Et vous n’en aurez point regret.
Les Bœufs à toutes fins promirent le ſecret.
Il ſe cache en un coin, reſpire, & prend courage.
Sur le ſoir on apporte herbe fraiſche & fourage,
Comme l’on faiſoit tous les jours.
L’on va, l’on vient, les valets font cent tours ;
L’Intendant meſme, & pas un d’aventure
N’aperçut ny corps ny ramure,
Ny Cerf enfin. L’habitant des foreſts
Rend déja grace aux Bœufs, attend dans cette étable

Que chacun retournant au travail de Cerés,
Il trouve pour ſortir un moment favorable.
L’un des Bœufs ruminant luy dit : Cela va bien :
Mais quoy l’homme aux cent yeux n’a pas fait ſa reveuë.
Je crains fort pour toy ſa venuë.
Juſques-là pauvre Cerf, ne te vante de rien.
Là-deſſus le Maiſtre entre & vient faire ſa ronde.
Qu’eſt-ce-cy ? dit-il à ſon monde.
Je trouve bien peu d’herbe en tous ces rateliers.
Cette litiere eſt vieille ; allez vîte aux greniers.
Je veux voir deſormais vos beſtes mieux ſoignées.

Que couſte-t-il d’oſter toutes ces araignées ?
Ne ſçauroit-on ranger ces jougs & ces colliers ?
En regardant à tout, il voit une autre tête
Que celles qu’il voyoit d’ordinaire en ce lieu.
Le Cerf eſt reconnu ; chacun prend un épieu ;
Chacun donne un coup à la beſte.
Ses larmes ne ſçauroient la ſauver du trépas.
On l’emporte, on la ſale, on en fait maint repas,
Dont maint voiſin s’éjoüit d’eſtre.
Phedre, ſur ce ſujet, dit fort élegamment,
Il n’eſt pour voir que l’œil du Maître.

Quant à moy, j’y mettrois encor l’œil de l’Amant.

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XXII.

L’Aloüette & ſes petits, avec le Maiſtre d’un champ.




NE t’attens qu’à toy ſeul, c’eſt un commun Proverbe.
Voicy comme Eſope le mit
En credit.

Les Aloüettes font leur nid

Dans les bleds quand ils ſont en herbe :
C’eſt-à-dire environ le temps
Que tout aime, & que tout pullule dans le monde ;
Monſtres marins au fond de l’onde,
Tigres dans les Foreſts, Aloüettes aux champs.
Une pourtant de ces dernieres
Avoit laiſſé paſſer la moitié d’un Printemps
Sans gouſter le plaiſir des amours printanieres.
A toute force enfin elle ſe reſolut
D’imiter la Nature, & d’eſtre mere encore.
Elle bâtit un nid, pond, couve, & fait éclore
A la haſte ; le tout alla du mieux qu’il put.

Les bleds d’alentour mûrs, avant que la nitée
Se trouvaſt aſſez forte encor
Pour voler & prendre l’eſſor,
De mille ſoins divers l’Aloüette agitée
S’en va chercher pâture, avertit ſes enfans
D’eſtre toujours au guet & faire ſentinelle.
Si le poſſeſſeur de ces champs
Vient avecque ſon fils (comme il viendra) dit-elle,
Ecoutez bien ; ſelon ce qu’il dira,
Chacun de nous décampera.
Si-toſt que l’Aloüette eut quitté ſa famille,
Le poſſeſſeur du champ vient avecque ſon fils.
Ces bleds ſont mûrs, dit-il, allez chez nos amis
Les prier que chacun apportant ſa faucille,

Nous vienne aider demain dés la pointe du jour.
Noſtre Aloüette de retour
Trouve en alarme ſa couvée.
L’un commence. Il a dit que l’Aurore levée,
L’on fiſt venir demain ſes amis pour l’aider.
S’il n’a dit que cela, repartit l’Aloüette,
Rien ne nous preſſe encor de changer de retraite :
Mais c’eſt demain qu’il faut tout de bon écouter.
Cependant ſoyez gais, voilà dequoy manger.
Eux repus, tout s’endort ; les petits & la mere.
L’aube du jour arrive ; & d’amis point du tout.

L’Aloüette à l’eſſor, le Maiſtre s’en vient faire
Sa ronde ainſi qu’à l’ordinaire.
Ces bleds ne devroient pas, dit-il, eſtre debout.
Nos amis ont grand tort, & tort qui ſe repoſe
Sur de tels pareſſeux à ſervir ainſi lents.
Mon fils, allez chez nos parens
Les prier de la meſme choſe.
L’épouvante eſt au nid plus forte que jamais.
Il a dit ſes parens, mere, c’eſt à cette heure….
Non, mes enfans, dormez en paix ;
Ne bougeons de nôtre demeure.
L’Aloüette eut raiſon, car perſonne ne vint.
Pour la troiſiéme fois le Maiſtre ſe ſouvint

De viſiter ſes bleds. Noſtre erreur eſt extrême,
Dit-il, de nous attendre à d’autres gens que nous.
Il n’eſt meilleur ami ni parent que ſoy-même.
Retenez bien cela, mon fils, & ſçavez-vous
Ce qu’il faut faire ? Il faut qu’avec noſtre famille
Nous prenions dés demain chacun une faucille ;
C’eſt là noſtre plus court ; & nous acheverons
Noſtre moiſſon quand nous pourrons.
Dés-lors que ce deſſein fut ſceu de l’Aloüette,
C’eſt ce coup qu’il eſt bon de partir, mes enfans.

Et les petits en meſme temps,
Voletans, ſe culbutans,
Délogerent tous ſans trompette.

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FABLE I.

Le Buſcheron & Mercure.

A.M.L.C.D.B.




VOſtre gouſt a ſervi de regle à mon Ouvrage.
J’ay tenté les moyens d’acquerir ſon ſuffrage.

Vous voulez qu’on évite un ſoin trop curieux,
Et des vains ornemens l’effort ambitieux.
Je le veux comme vous ; cet effort ne peut plaire.
Un Auteur gaſte tout quand il veut trop bien faire.
Non qu’il faille bannir certains traits delicats :
Vous les aimez ces traits, & je ne les hais pas.
Quant au principal but qu’Esope ſe propose,
J’y tombe au moins mal que je puis.
Enfin ſi dans ces Vers je ne plais & n’inſtruis,
Il ne tient pas à moy, c’eſt toujours quelque choſe.
Comme la force eſt un poinct
Dont je ne me pique point,

Je tâche d’y tourner le vice en ridicule,
Ne pouvant l’attaquer avec des bras d’Hercule.
C’eſt là tout mon talent ; je ne ſçay s’il ſuffit.
Tantoſt je peins en un recit
La ſotte vanité jointe avecque l’envie,
Deux pivots ſur qui roule aujourd’huy notre vie.
Tel eſt ce chetif animal
Qui voulut en groſſeur au Bœuf ſe rendre égal.
J’oppoſe quelquefois, par une double image,
Le vice à la vertu, la ſottiſe au bon ſens ;
Les Agneaux aux Loups ravissans,
La Moûche à la Fourmy ; faiſant de cet ouvrage
Une ample Comedie à cent actes divers,
Et dont la ſcene eſt l’Univers.

Hommes, Dieux, Animaux, tout y fait quelque rôle ;
Jupiter comme un autre : introduiſons celuy
Qui porte de ſa part aux Belles la parole :
Ce n’eſt pas de cela qu’il s’agit aujourd’huy.


UN Bûcheron perdit ſon gagne-pain ;
C’eſt ſa coignée ; & la cherchant en vain,
Ce fut pitié là-deſſus de l’entendre.
Il n’avoit pas des outils à revendre.
Sur celuy-cy rouloit tout ſon avoir.
Ne ſçachant donc où mettre ſon eſpoir,
Sa face eſtoit de pleurs toute baignée.
O ma cognée, ô ma pauvre cognée !
S’écrioit-il, Jupiter rend la moy :
Je tiendray l’eſtre encore un coup de toy.

Sa plainte fut de l’Olimpe entenduë.

Mercure vient. Elle n’eſt pas perduë, Luy dit ce Dieu, la connoîtras-tu bien ? Je crois l’avoir prés d’icy rencontrée. Lors une d’or à l’homme eſtant montrée, Il répondit : Je n’y demande rien. Une d’argent ſuccede à la premiere ; Il la refuſe. Enfin une de bois. Voilà, dit-il, la mienne cette fois ; Je ſuis content, ſi j’ay cette derniere. Tu les auras, dit le Dieu, toutes trois. Ta bonne foy ſera recompenſée. En ce cas-là je les prendray, dit-il. L’Hiſtoire en eſt auſſi-toſt diſperſée. Et Boquillons de perdre leur outil, Et de crier pour ſe le faire rendre. Le Roi des Dieux ne ſçait auquel entendre. Son fils Mercure aux criards vient encor, A chacun d’eux il en montre une d’or. Chacun eût cru paſſer pour une beſte </poem>

De ne pas dire auſſi-toſt, La voilà.
Mercure, au lieu de donner celle-là,
Leur en décharge un grand coup ſur la teſte.

Ne point mentir, eſtre content du ſien,
C’eſt le plus ſeur : cependant on s’occupe
A dire faux pour attraper du bien :
Que ſert cela ? Jupiter n’eſt pas dupe.

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II.

Le pot de terre & le Pot de fer.




LE Pot de fer propoſa
Au Pot de terre un voyage.
Celuy-cy s’en excuſa ;
Diſant qu’il feroit que ſage
De garder le coin du feu ;
Car il luy faloit ſi peu,
Si peu, que la moindre choſe

De ſon débris ſeroit cauſe.
Il n’en reviendroit morceau.
Pour vous, dit-il, dont la peau
Eſt plus dure que la mienne,
Je ne vois rien qui vous tienne.
Nous vous mettrons à couvert,
Repartit le Pot de fer.
Si quelque matiere dure
Vous menace d’avanture,
Entre deux je paſſeray,
Et du coup vous ſauveray.
Cette offre le perſuade.
Pot de fer ſon camarade
Se met droit à ſes côtez.
Mes gens s’en vont à trois pieds
Clopin clopant comme ils peuvent,
L’un contre l’autre jettez,
Au moindre hoquet qu’ils treuvent.
Le pot de terre en ſouffre : il n’eut pas fait cent pas

Que par ſon compagnon il fut mis en éclats,
Sans qu’il eût lieu de ſe plaindre.
Ne nous aſſocions qu’avecque nos égaux ;
Ou bien il nous faudra craindre
Le deſtin d’un de ces pots.

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III.

Le petit Poiſſon et le Peſcheur


PEtit poiſſon deviendra grand,
Pourveu que Dieu lui preſte vie.
Mais le laſcher en attendant,
Je tiens pour moi que c’eſt folie ;
Car de le rattraper il n’eſt pas trop certain.

Un Carpeau qui n’eſtoit encore que fretin,
Fut pris par un Peſcheur au bord d’une riviere.
Tout fait nombre, dit l’homme en voyant ſon butin ;
Voilà commencement de chere et de feſtin :
Mettons-le en noſtre gibeciere.
Le pauvre Carpillon luy dit en ſa maniere :
Que ferez-vous de moy ? je ne ſçaurois fournir
Au plus qu’une demy bouchée,
Laiſſez-moy Carpe devenir :
Je ſerai par vous repêchée.
Quelque gros Partiſan m’achetera bien cher,
Au lieu qu’il vous en faut chercher
Peut-eſtre encor cent de ma taille
Pour faire un plat. Quel plat ? croyez-moy ; rien qui vaille.

Rien qui vaille ? & bien ſoit, repartit le Pêcheur ;
Poiſſon mon bel amy, qui faites le Prêcheur,
Vous irez dans la poëſle ; & vous avez beau dire,
Dés ce ſoir on vous fera frire.

Un tien vaut, ce dit-on, mieux que deux tu l’auras :
L’un eſt ſeur, l’autre ne l’eſt pas.

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IV.

Les Oreilles du Lièvre.




Un animal cornu bleſſa de quelques coups
Le Lion, qui plein de couroux,
Pour ne plus tomber en la peine,
Bannit des lieux de ſon domaine
Toute beſte portant des cornes à ſon front.

Chevres, Beliers, Taureaux auſſi-toſt délogerent,
Daims, & Cerfs de climat changerent ;
Chacun à s’en aller fut prompt.
Un Lievre appercevant l’ombre de ſes oreilles,
Craignit que quelque Inquiſiteur
N’allaſt interpreter à cornes leur longueur :
Ne les ſoûtinſt en tout à des cornes pareilles.
Adieu voiſin Grillon, dit-il, je pars d’icy ;
Mes oreilles enfin ſeroient cornes auſſi ;
Et quand je les aurois plus courtes qu’une Autruche,
Je craindrois meſme encor. Le Grillon repartit :
Cornes cela ? vous me prenez pour cruche ;
Ce ſont oreilles que Dieu fit.

On les fera paſſer pour cornes,
Dit l’animal craintif, & cornes de Licornes.
J’auray beau proteſter ; mon dire & mes raiſons
Iront aux petites Maiſons.

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V.Le Renard ayant la queuë coupée.



UN vieux Renard, mais des plus fins
Grand croqueur de Poulets, grand preneur de Lapins ;
Sentant ſon Renard d’une lieuë,
Fut enfin au piege attrapé.

Par grand hazard en eſtant échapé,
Non pas franc, car pour gage il y laiſſa ſa queuë :
S’eſtant, dis-je, ſauvé ſans queuë & tout honteux ;
Pour avoir des pareils, (comme il eſtoit habile)
Un jour que les Renards tenoient conſeil entr’eux :
Que faiſons-nous, dit-il, de ce poids inutile,
Et qui va balayant tous les ſentiers fangeux ?
Que nous ſert cette queuë ? il faut qu’on ſe la coupe.
Si l’on me croit, chacun s’y reſoudra.
Votre avis eſt fort bon, dit quelqu’un de la troupe ;
Mais tournez-vous, de grace, & l’on vous répondra.

A ces mots il ſe fit une telle huée,
Que le pauvre écourté ne put eſtre entendu.
Pretendre oſter la queuë euſt eſté temps perdu ;
La mode en fut continuée.

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VI.

La Vieille et les deux Servantes.



Il eſtoit une Vieille ayant deux Chambrieres.
Elles filoient ſi bien, que les ſœurs filandieres
Ne faisoient que broüiller au prix de celles-cy.

La Vieille n’avoit point de plus preſſant ſoucy
Que de diſtribuer aux Servantes leur tâche
Dés que Thetis chaſſoit Phœbus aux crins dorez,
Tourets entroient en jeu, fuſeaux eſtoient tirez,
Deçà, delà, vous en aurez ;
Point de ceſſe, point de relâche.
Dés que l’Aurore, dis-je, en ſon char remontoit ;
Un miſerable Coq à point nommé chantoit.
Auſſi-toſt noſtre Vieille encor plus miſerable
S’affubloit d’un jupon craſſeux & deteſtable ;
Allumoit une lampe, & couroit droit au lit

Où de tout leur pouvoir, de tout leur appetit,
Dormoient les deux pauvres Servantes.
L’une entr’ouvroit un œil, l’autre étendoit un bras ;
Et toutes deux tres-mal contentes,
Diſoient entre leurs dents, Maudit Coq, tu mourras.
Comme elles l’avoient dit, la beſte fut gripée ;
Le Réveille-matin eut la gorge coupée.
Ce meurtre n’amanda nullement leur marché.
Notre couple au contraire à peine eſtoit couché,
Que la Vieille craignant de laiſſer paſſer l’heure,
Couroit comme un Lutin par toute ſa demeure.

C’eſt ainſi que le plus ſouvent,
Quand on penſe ſortir d’une mauvaiſe affaire,
On s’enfonce encor plus avant :
Témoin ce Couple et ſon ſalaire.
La Vieille, au lieu du Coq, les fit tomber par là
De Caribde en Sylla.

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VII.

Le Satyre & le Paſſant.



AU fond d’un antre ſauvage,
Un Satyre & ſes enfans,
Alloient manger leur potage
Et prendre l’écuelle aux dents.

On les euſt vûs ſur la mouſſe

Luy, ſa femme, & maint petit ;
Ils n’avoient tapis ni houſſe,
Mais tous fort bon appetit.

Pour ſe ſauver de la pluye
Entre un Paſſant morfondu.
Au broüet on le convie ;
Il n’eſtoit pas attendu.

Son hoſte n’eut pas la peine
De le ſemondre deux fois ;
D’abord avec ſon haleine
Il ſe réchauffe les doigts.

Puis ſur le mets qu’on luy donne
Delicat il ſouffle auſſi ;
Le Satyre s’en étonne :
Noſtre hoſte, à quoy bon cecy ?

L’un refroidit mon potage ;

L’autre réchauffe ma main.
Vous pouvez, dit le Sauvage,
Reprendre voſtre chemin.

Ne plaiſe aux Dieux que je couche
Avec vous ſous meſme toit.
Arriere ceux dont la bouche
Souffle le chaud & le froid.

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VIII.

Le Cheval & le Loup.



UN certain Loup, dans la ſaiſon
Que les tiedes Zephirs ont l’herbe rajeunie,
Et que les animaux quittent tous la maiſon,

Pour s’en aller chercher leur vie.
Un Loup, dis-je, au ſortir des rigueurs de l’Hyver,
Apperceut un Cheval qu’on avoit mis au vert.
Je laiſſe à penſer quelle joye.
Bonne chaſſe, dit-il, qui l’auroit à ſon croc.
Eh ! que n’es-tu Mouton ? car tu me ſerois hoc :
Au lieu qu’il faut ruſer pour avoir cette proye.
Ruſons donc. Ainſi dit, il vient à pas comptez,
Se dit Ecolier d’Hippocrate ;
Qu’il connoiſt les vertus & les proprietez
De tous les Simples de ces prez :
Qu’il ſçait guerir, ſans qu’il ſe flate,

Toutes ſortes de maux. Si Dom Courſier vouloit
Ne point celer ſa maladie,
Luy Loup gratis le gueriroit.
Car le voir en cette prairie
Paiſtre ainſi ſans eſtre lié,
Témoignoit quelque mal, ſelon la Medecine.
J’ay, dit la Beſte chevaline,
Une apoſtume ſous le pied.
Mon fils, dit le Docteur, il n’eſt point de partie
Suſceptible de tant de maux.
J’ay l’honneur de ſervir Noſſeigneurs les Chevaux,
Et fais auſſi la Chirurgie.
Mon galand ne ſongeoit qu’à bien prendre ſon temps,
Afin de haper ſon malade.

L’autre qui s’en doutoit, luy lâche une ruade,
Qui vous luy met en marmelade
Les mendibules & les dents.
C’est bien fait, dit le Loup en ſoy-meſme fort triſte ;
Chacun à ſon métier doit toûjours s’attacher.
Tu veux faire icy l’Arboriſte,
Et ne fus jamais que Boucher.

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IV.

Le Laboureur & ſes enfans.



TRavaillez, prenez de la peine.
C’eſt le fonds qui manque le moins.
Un riche Laboureur ſentant ſa mort prochaine,
Fit venir ſes enfans, leur parla ſans témoins.

Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’heritage
Que nous ont laiſſé nos parens.
Un treſor eſt caché dedans.
Je ne ſçai pas l’endroit ; mais un peu de courage
Vous le fera trouver, vous en viendrez à bout.
Remuez voſtre champ dés qu’on aura fait l’Ouſt.
Creusez, foüillez, bêchez, ne laiſſez nulle place
Où la main ne paſſe & repaſſe.
Le pere mort, les fils vous retournent le champ
Deçà, delà, par tout ; ſi bien qu’au bout de l’an
Il en rapporta davantage.
D’argent, point de caché. Mais le pere fut ſage

De leur montrer avant ſa mort,
Que le travail eſt un treſor.

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X.

La Montagne qui accouche.



Une Montagne en mal d’enfant,

Jettoit une clameur ſi haute,
Que chacun au bruit accourant,
Crut qu’elle accoucheroit, ſans faute,
D’une Cité plus groſſe que Paris :

Elle accoucha d’une Souris.

Quand je ſonge à cette Fable,
Dont le recit eſt menteur,
Et le ſens est veritable,
Je me figure un Auteur,
Qui dit : Je chanteray la guerre
Que firent les Titans au Maiſtre du tonnerre.
C’eſt promettre beaucoup ; mais qu’en ſort-il ſouvent ?
Du vent.

XI.

La Fortune & le jeune Enfant.


Sur le bord d’un puits tres-profond,
Dormoit étendu de ſon long
Un Enfant alors dans ſes claſſes.
Tout eſt aux Ecoliers couchette & matelas.

Un honneſte homme en pareil cas
Auroit fait un ſaut de vingt braſſes.
Prés de là tout heureuſement
La Fortune paſſa, l’éveilla doucement,
Luy diſant, Mon mignon, je vous ſauve la vie.
Soyez une autre fois plus ſage, je vous prie.
Si vous fuſſiez tombé, l’on s’en fuſt pris à moy :
Cependant c’eſtoit voſtre faute.
Je vous demande en bonne foy
Si cette imprudence ſi haute
Provient de mon caprice ? Elle part à ces mots.
Pour moy j’approuve ſon propos.
Il n’arrive rien dans le monde
Qu’il ne faille qu’elle en réponde.
Nous la faiſons de tous Echos.
Elle eſt prise à garand de toutes avantures.

Eſt-on ſot, étourdi, prend-on mal ſes meſures ;
On penſe en eſtre quitte en accuſant ſon ſort.
Bref la Fortune a toujours tort.


XII.

Les Medecins.


Le Medecin Tant-pis alloit voir un malade,
Que viſitoit auſſi ſon confrere Tant-mieux,
Ce dernier eſperoit, quoique ſon camarade

Soûtinſt que le giſant iroit voir ſes ayeux.
Tous deux s’eſtant trouvez differens pour la cure,
Leur malade paya le tribut à Nature ;
Aprés qu’en ſes conſeils Tant-pis euſt eſté cru.
Ils triomphoient encor ſur cette maladie.
L’un diſoit, Il eſt mort, je l’avois bien prévû.
S’il m’euſt cru, diſoit l’autre, il ſeroit plein de vie.

XIII.

La Poule aux œufs d’or.


L’Avarice perd tout en voulant tout gagner.
Je ne veux, pour le témoigner,
Que celuy dont la Poule, à ce que dit la Fable,
Pondoit tous les jours un œuf d’or.

Il crut que dans ſon corps elle avoit un treſor.
Il la tua, l’ouvrit, & la trouva ſemblable
A celle dont les œufs ne lui rapportoient rien,
S’eſtant luy-meſme oſté le plus beau de ſon bien.
Belle leçon pour les gens chiches :
Pendant ces derniers temps combien en a-t-on vus
Qui du ſoir au matin ſont pauvres devenus
Pour vouloir trop toſt eſtre riches ?


XIV.

L’Aſne portant des Reliques.


Un Baudet, chargé de Reliques,
S’imagina qu’on l’adoroit.
Dans ce penſer il ſe quarroit,
Recevant comme ſiens l’Encens et les Cantiques.

Quelqu’un vit l’erreur, & lui dit :
Maiſtre Baudet, oſtez-vous de l’eſprit
Une vanité ſi folle :
Ce n’eſt pas vous, c’eſt l’Idole
A qui cet honneur ſe rend,
Et que la gloire en eſt deuë.
D’un Magiſtrat ignorant
C’eſt la Robe qu’on ſaluë.

XV.

Le Cerf & la Vigne.


Un Cerf à la faveur d’une Vigne fort haute,
Et telle qu’on en voit en de certains climats,

S’eſtant mis à couvert, & ſauvé du trépas ;
Les Veneurs pour ce coup croyoient leurs chiens en faute.
Ils les rappellent donc. Le Cerf hors de danger
Broute ſa bienfaitrice, ingratitude extrême !
On l’entend, on retourne, on le fait déloger,
Il vient mourir en ce lieu meſme.
J’ay mérité, dit-il, ce juſte chaſtiment :
Profitez-en, ingrats. Il tombe en ce moment.
La Meute en fait curée. Il luy fut inutile
De pleurer aux Veneurs à ſa mort arrivez.

Vraye image de ceux qui profanent l’azile
Qui les a conſervez.


XVI.

Le Serpent & la Lime.



On conte qu’un ſerpent voiſin d’un Horloger,
(C’eſtoit pour l’Horloger un mauvais voiſinage)
Entra dans ſa boutique, & cherchant à manger

N’y rencontra pour tout potage
Qu’une Lime d’acier qu’il ſe mit à ronger.
Cette Lime luy dit, ſans ſe mettre en colere,
Pauvre ignorant ! & que pretends-tu faire ?
Tu te prends à plus dur que toy,
Petit Serpent à teſte folle,
Plutoſt que d’emporter de moy
Seulement le quart d’une obole,
Tu te romprois toutes les dents.
Je ne crains que celles du temps.

Cecy s’adreſſe à vous, eſprits du dernier ordre,
Qui n’eſtant bons à rien cherchez ſur tout à mordre,
Vous vous tourmentez vainement.

Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages
Sur tant de beaux ouvrages ?
Ils ſont pour vous d’airain, d’acier, de diamant.


XVII.

Le Liévre & la Perdrix.

Il ne ſe faut jamais moquer des miſerables :
Car qui peut s’aſſeurer d’eſtre toûjours heureux ?
Le ſage Eſope dans ſes Fables
Nous en donne un exemple ou deux.

Celuy qu’en ces Vers je propoſe,
Et les ſiens, ce ſont meſme choſe.
Le Lievre & la Perdrix concitoyens d’un champ,
Vivoient dans un état ce ſemble aſſez tranquille :
Quand une Meute s’approchant
Oblige le premier à chercher un azile.
Il s’enfuit dans ſon fort, met les chiens en défaut ;
Sans meſme en excepter Briffaut.
Enfin il ſe trahit luy-meſme
Par les eſprits ſortans de ſon corps échauffé.
Miraut ſur leur odeur ayant philoſophé,
Conclut que c’eſt ſon Liévre ; & d’une ardeur extrême
Il le pouſſe ; & Ruſtaut qui n’a jamais menti,
Dit que le Liévre eſt reparti.
Le pauvre malheureux vient mourir à ſon giſte.

La Perdrix le raille & luy dit :
Tu te vantois d’eſtre ſi vîte :
Qu’as-tu fait de tes pieds ? Au moment qu’elle rit,
Son tour vient, on la trouve. Elle croit que ſes aiſles
La ſçauront garentir à toute extremité :
Mais la pauvrette avoit compté
Sans l’Autour aux ſerres cruelles.

XVIII.

L’Aigle & le Hibou.




L’Aigle & le Chat-huant leurs querelles ceſſerent ;
Et firent tant qu’ils ſ’embraſſerent.
L’un jura foy de Roy, l’autre foy de Hibou,

Qu’ils ne ſe goberoient leurs petits peu ny prou.
Connoiſſez-vous les miens ? dit l’Oiſeau de Minerve.
Non, dit l’Aigle. Tant pis, reprit le triſte Oiſeau.
Je crains en ce cas pour leur peau :
C’eſt hazard ſi je les conſerve.
Comme vous eſtes Roy, vous ne conſiderez
Qui ny quoy : Rois & Dieux mettent, quoy qu’on leur die,
Tout en meſme categorie.
Adieu mes nourriçons ſi vous les rencontrez.
Peignez-les moy, dit l’Aigle, ou bien me les montrez.
Je n’y toucheray de ma vie.
Le Hibou repartit : Mes petits ſont mignons,

Beaux, bien faits, & jolis ſur tous leurs compagnons.
Vous les reconnoiſtrez ſans peine à cette marque.
N’allez pas l’oublier ; retenez-la ſi bien
Que chez moy la maudite Parque
N’entre point par voſtre moyen.
Il avint qu’au Hibou Dieu donna geniture,
De façon qu’un beau ſoir qu’il eſtoit en paſture,
Noſtre Aigle apperceut d’avanture,
Dans les coins d’une roche dure,
Ou dans les trous d’une mazure
(Je ne ſçai pas lequel des deux),
De petits monſtres fort hideux,
Rechignez, un air triſte, une voix de Megere.

Ces enfans ne ſont pas, dit l’Aigle, à nôtre amy :
Croquons-les. Le galand n’en fit pas à demy.
Ses repas ne ſont point repas à la legere.
Le Hibou de retour ne trouve que les pieds
De ſes chers nourriçons, helas ! pour toute choſe.
Il ſe plaint, & les Dieux ſont par luy ſuppliez
De punir le brigand qui de ſon deüil eſt cauſe.
Quelqu’un luy dit alors : N’en accuſe que toy,
Ou plutoſt la commune loy,
Qui veut qu’on trouve ſon ſemblable

Beau, bien fait, & ſur tous aimable.
Tu fis de tes enfans à l’Aigle ce portrait,
En avoient-ils le moindre trait ?


XIX.

Le Lion s’en allant en guerre.

Le Lion dans ſa teſte avoit une entrepriſe.
Il tint conſeil de guerre, envoya ſes Prevoſts ;
Fit avertir les animaux :

Tous furent du deſſein ; chacun ſelon ſa guiſe.
L’Elephant devait ſur ſon dos
Porter l’attirail neceſſaire,
Et combattre à ſon ordinaire :
L’Ours s’apprester pour les aſſauts :
Le Renard ménager de ſecrettes pratiques :
Et le Singe amuſer l’ennemi par ſes tours.
Renvoyez, dit quelqu’un, les Aſnes qui ſont lourds ;
Et les Liévres ſujets à des terreurs paniques.
Point du tout, dit le Roy, je les veux employer.
Noſtre troupe ſans eux ne ſeroit pas complete.
L’Aſne effrayra les gens nous ſervant de trompete ;

Et le Liévre pourra nous ſervir de courrier.

Le Monarque prudent & ſage
De ſes moindres ſujets ſçait tirer quelque uſage,
Et connoiſt les divers talens :
Il n’eſt rien d’inutile aux perſonnes de ſens.


XX.

L’Ours & les deux Compagnons.



Deux compagnons, preſſez d’argent,
A leur voisin Fourreur vendirent
La peau d’un Ours encor vivant ;
Mais qu’ils tuëroient bien-toſt ; du moins à ce qu’ils dirent.

C’eſtoit le Roy des Ours au compte de ces gens.
Le Marchand à ſa peau devoit faire fortune.
Elle garentiroit des froids les plus cuisans.
On en pourroit fourrer plutoſt deux robes qu’une.
Dindenaut priſoit moins ſes Moutons qu’eux leur Ours.
Leur, à leur compte, & non à celui de la Beſte.
S’offrant de la livrer au plus tard dans deux jours,
Ils conviennent de prix, & ſe mettent en queſte,
Trouvent l’Ours qui s’avance, & vient vers eux au trot.
Voilà mes gens frappez comme d’un coup de foudre.

Le marché ne tint pas ; il fallut le reſoudre :
D’intereſts contre l’Ours, on n’en dit pas un mot.
L’un des deux Compagnons grimpe au faiſte d’un arbre ;
L’autre, plus froid que n’eſt un marbre,
Se couche sur le nez, fait le mort, tient ſon vent ;
Ayant quelque part oüy dire
Que l’Ours s’acharne peu ſouvent
Sur un corps qui ne vit, ne meut ny ne reſpire.
Seigneur Ours, comme un ſot, donna dans ce panneau.
Il void ce corps giſant, le croit privé de vie,
Et, de peur de ſupercherie

Le tourne, le retourne, approche ſon museau,
Flaire aux paſſages de l’haleine.
C’eſt, dit-il, un cadavre ; Oſtons-nous, car il ſent.
A ces mots, l’Ours s’en va dans la foreſt prochaine.
L’un de nos deux Marchands de ſon arbre deſcend,
Court à ſon compagnon ; lui dit que c’eſt merveille,
Qu’il n’ait eu ſeulement que la peur pour tout mal.
Et bien, ajoûta-t-il, la peau de l’animal ?
Mais que t’a-t-il dit à l’oreille ?
Car il s’approchoit de bien prés,
Te retournant avec ſa ſerre.
Il m’a dit qu’il ne faut jamais

Vendre la peau de l’Ours qu’on ne l’ait mis par terre.

XXI.

L’Aſne veſtu de la peau du Lion.


De la peau du Lion l’Aſne s’étant veſtu,
Eſtoit craint par tout à la ronde ;
Et bien qu’animal ſans vertu,
Il faiſoit trembler tout le monde.

Un petit bout d’oreille échapé par malheur,
Découvrit la fourbe & l’erreur.
Martin fit alors ſon office.
Ceux qui ne ſçavoient pas la ruſe & la malice,
S’estonnoient de voir que Martin
Chaſſaſt les Lions au moulin.

Force gens font du bruit en France,
Par qui cet Apologue eſt rendu familier.
Un équipage cavalier
Fait les trois quarts de leur vaillance.

Une Morale nuë apporte de l’ennuy :
Le conte fait paſſer le precepte avec luy.
En ces ſortes de feinte il faut inſtruire & plaire ;
Et conter pour conter me ſemble peu d’affaire.
C’eſt par cette raiſon qu’égayant leur eſprit,
Nombre de gens fameux en ce genre ont écrit.
Tous ont fuy l’ornement & le trop d’étenduë.
On ne voit point chez eux de parole perduë.
Phedre eſtoit ſi ſuccint, qu’aucuns l’en ont blâmé.
Eſope en moins de mots ſ’eſt encore exprimé.
Mais ſur tous certain[1] Grec rencherit & ſe pique

D’une élegance Laconique.
Il renferme toujours ſon conte en quatre Vers ;
Bien ou mal, je le laiſſe à juger aux Experts.
Voyons-le avec Eſope en un ſujet ſemblable.
L’un ameine un Chaſſeur, l’autre un Pâtre en ſa Fable.
J’ay ſuivi leur projet quant à l’évenement,
Y couſant en chemin quelque trait ſeulement.
Voicy comme, à peu prés Eſope le raconte.


Un Pâtre, à ſes Brebis trouvant quelque méconte,
Voulut à toute force attraper le Larron.
Il s’en va prés d’un antre, & tend à l’environ
Des laqs à prendre Loups, ſoupçonnant cette engeance.
Avant que partir de ces lieux,
Si tu fais, diſoit-il, ô Monarque des Dieux,
Que le droſle à ces laqs ſe prenne en ma preſence,
Et que je goûte ce plaiſir,
Parmi vingt Veaux je veux choiſir
Le plus gras, & t’en faire offrande.
À ces mots ſort de l’antre un Lion grand & fort.
Le Pâtre ſe tapit, & dit à demy mort,

Que l’homme ne ſçait guere, helas ! ce qu’il demande !
Pour trouver le Larron qui détruit mon troupeau,
Et le voir en ces laqs pris avant que je parte,
O Monarque des Dieux, je t’ay promis un Veau ;
Je te promets un Bœuf ſi tu fais qu’il ſ’écarte.
C’eſt ainſi que l’a dit le principal Auteur :
Paſſons à ſon imitateur.

Un Fanfaron, amateur de la chaſſe,
Venant de perdre un Chien de bonne race,
Qu’il ſoupçonnoit dans le corps d’un Lion,

Vid un Berger : Enſeigne-moy, de grace,
De mon voleur, luy dit-il, la maiſon,
Que de ce pas je me faſſe raiſon.
Le Berger dit : C’eſt vers cette montagne.
En luy payant de tribut un Mouton
Par chaque mois, j’erre dans la campagne
Comme il me plaist, & je ſuis en repos.
Dans le moment qu’ils tenoient ces propos,
Le Lion ſort, & vient d’un pas agile.
Le Fanfaron auſſi-toſt d’eſquiver :
O Jupiter ! montre-moy quelque azile,
S’écria-t-il, qui me puiſſe ſauver.

La vraye épreuve de courage
N’eſt que dans le danger que l’on touche du doigt.

Tel le cherchoit, dit-il, qui, changeant de langage,
S’enfuit auſſi-toſt qu’il le void.


III.

Phœbus & Borée.



Borée & le Soleil virent un Voyageur
Qui ſ’étoit muni par bonheur
Contre le mauvais temps. On entroit dans l’Automne,

Quand la précaution aux Voyageurs eſt bonne :
Il pleut ; le Soleil luit ; & l’écharpe d’Iris
Rend ceux qui ſortent avertis
Qu’en ces mois le manteau leur eſt fort neceſſaire.
Les Latins les nommoient douteux pour cette affaire.
Noſtre homme ſ’eſtoit donc à la pluye attendu.
Bon manteau bien doublé ; bonne étoffe bien forte.
Celuy-cy, dit le Vent, prétend avoir pourvû
À tous les accidens ; mais il n’a pas préveu
Que je ſçauray ſouffler de ſorte,
Qu’il n’eſt bouton qui tienne : il faudra, ſi je veux,

Que le manteau ſ’en aille au Diable.
L’ébatement pourroit nous en eſtre agreable :
Vous plaiſt-il de l’avoir ? Et bien gageons nous deux
(Dit Phœbus) ſans tant de paroles,
A qui pluſtoſt aura dégarny les épaules
Du Cavalier que nous voyons.
Commencez : Je vous laiſſe obſcurcir mes rayons.
Il n’en falut pas plus. Notre ſouffleur à gage
Se gorge de vapeurs, s’enfle comme un balon ;
Fait un vacarme de demon ;
Siffle, ſouffle, tempeſte, & briſe en ſon paſſage

Maint toit qui n’en peut mais, fait perir maint bateau ;
Le tout au ſujet du manteau.
Le Cavalier eut ſoin d’empêcher que l’orage
Ne ſe pût engouffrer dedans.
Cela le preſerva : le vent perdit ſon temps :
Plus il ſe tourmentoit, plus l’autre tenoit ferme :
Il eut beau faire agir le colet & les plis.
Si toſt qu’il fut au bout du terme
Qu’à la gageure on avoit mis ;
Le Soleil diſſipe la nuë :
Recrée, & puis penetre enfin le Cavalier ;
Sous ſon balandras fait qu’il ſuë ;
Le contraint de s’en dépoüiller.

Encor n’uſa-t-il pas de toute ſa puiſſance.
Plus fait douceur que violence.

IV.

Jupiter & le Métayer.


Jupiter eut jadis une ferme à donner.
Mercure en fit l’annonce ; & gens ſe preſenterent,
Firent des offres, écouterent :

Ce ne fut pas ſans bien tourner.
L’un alleguoit que l’heritage
Eſtoit frayant & rude, & l’autre un autre ſi.
Pendant qu’ils marchandoient ainſi,
Un d’eux le plus hardi, mais non pas le plus ſage,
Promit d’en rendre tant, pourveu que Jupiter
Le laiſſaſt diſpoſer de l’air,
Luy donnaſt ſaiſon à ſa guiſe,
Qu’il euſt du chaud, du froid, du beau temps, de la biſe,
Enfin du ſec & du moüillé,
Auſſi-toſt qu’il auroit baaillé.
Jupiter y conſent. Contract paſſé ; noſtre homme
Tranche du Roy des airs, pleut, vente & fait en ſomme

Un climat pour luy ſeul : ſes plus proches voiſins
Ne s’en ſentoient non plus que les Ameriquains.
Ce fut leur avantage ; ils eurent bonne année,
Pleine moiſſon, pleine vinée.
Monſieur le Receveur fut tres-mal partagé.
L’an ſuivant voilà tout changé,
Il ajuſte d’une autre ſorte
La temperature des Cieux.
Son champ ne s’en trouve pas mieux,
Celuy de ſes voiſins fructifie & rapporte.
Que fait-il ? Il recourt au Monarque des Dieux :
Il confeſſe ſon imprudence.

Jupiter en uſa comme un Maiſtre fort doux.
Concluons que la Providence
Sçait ce qu’il nous faut, mieux que nous.

V.

Le Cochet, le Chat & le Souriceau.



UN Souriçeau tout jeune, & qui n’avoit rien veu,
Fut preſque pris au dépourveu.
Voicy comme il conta l’avanture à ſa mere.

J’avois franchi les Monts qui bornent cet Etat ;
Et trotois comme un jeune Rat
Qui cherche à ſe donner carriere.
Lors que deux animaux m’ont arreſté les yeux :
L’un doux, benin & gracieux ;
Et l’autre turbulent, & plein d’inquietude.
Il a la voix perçante & rude ;
Sur la teſte un morceau de chair ;
Une ſorte de bras dont il ſ’éleve en l’air,
Comme pour prendre ſa volée ;
La queuë en panache étalée.
Or c’eſtoit un Cochet dont notre Souriceau
Fit à ſa mere le tableau,
Comme d’un animal venu de l’Amerique.

Il ſe batoit, dit-il, les flancs avec ſes bras,
Faiſant tel bruit & tel fracas,
Que moy, qui grace aux Dieux de courage me pique,
En ay pris la fuite de peur,
Le maudiſſant de tres-bon cœur.
Sans luy j’aurois fait connoiſſance
Avec cet animal qui m’a ſemblé ſi doux.
Il eſt velouté comme nous,
Marqueté, longue queuë, une humble contenance ;
Un modeſte regard, & pourtant l’œil luiſant :
Je le crois fort ſympatiſant
Avec Meſſieurs les Rats ; car il a des oreilles
En figure aux nôtres pareilles.
Je l’allois aborder ; quand d’un ſon plein d’éclat

L’autre m’a fait prendre la fuite.
Mon fils, dit la Souris, ce doucet eſt un Chat,
Qui ſous ſon minois hypocrite
Contre toute ta parenté
D’un malin vouloir eſt porté.
L’autre animal tout au contraire,
Bien éloigné de nous mal faire,
Servira quelque jour peut-être à nos repas.
Quant au Chat ; c’eſt ſur nous qu’il fonde ſa cuiſine.
Garde-toy tant que tu vivras
De juger des gens ſur la mine.

VI.

Le Renard, le Singe, & les Animaux.


Les Animaux, au deceds d’un Lion,
En ſon vivant Prince de la contrée,
Pour faire un Roy s’aſſemblerent, dit-on.
De ſon étuy la couronne eſt tirée.
Dans une chartre un Dragon la gardoit.

Il ſe trouva que ſur tous eſſayée,
A pas un d’eux elle ne convenoit.
Pluſieurs avoient la teſte trop menuë,
Aucuns trop groſſe, aucuns même cornuë.
Le Singe auſſi fit l’épreuve en riant,
Et par plaiſir la Tiare eſſayant,
Il fit autour force grimaceries,
Tours de ſoupleſſe, & mille ſingeries :
Paſſa dedans ainſi qu’en un cerceau.
Aux Animaux cela ſembla ſi beau,
Qu’il fut élû : chacun luy fit hommage.
Le Renard ſeul regretta ſon ſuffrage ;
Sans toutefois montrer ſon ſentiment.
Quand il eut fait ſon petit compliment :
Il dit au Roy : Je ſçay, Sire, une cache ;
Et ne crois pas qu’autre que moy la ſçache.
Or tout treſor par droit de Royauté
Appartient, Sire, à vôtre Majeſté.
Le nouveau Roy baaille aprés la Finance,
Lui-même y court pour n’eſtre pas trompé.

C’eſtoit un piége : il y fut attrapé.
Le Renard dit au nom de l’aſſiſtance :
Pretendrois-tu nous gouverner encor ;
Ne ſçachant pas te conduire toy-même ?
Il fut démis : & l’on tomba d’accord
Qu’à peu de gens convient le Diadême.

VII.

Le Mulet ſe vantant de ſa Genealogie.



Le Mulet d’un Prelat ſe piquoit de nobleſſe,
Et ne parloit inceſſamment
Que de ſa mere la Jument,
Dont il contoit mainte proüeſſe :
Elle avoit fait cecy, puis avoit eſté là.

Son fils prétendoit, pour cela,
Qu’on le duſt mettre danſ l’Hiſtoire.
Il euſt cru s’abaiſſer ſervant un Medecin.
Eſtant devenu vieux, on le mit au moulin.
Son pere l’Aſne alors lui revint en memoire.

Quand le malheur ne ſeroit bon
Qu’à mettre un ſot à la raiſon,
Toujours ſeroit-ce à juſte cauſe
Qu’on le dit bon à quelque choſe.

VIII.

Le Vieillard & l’Aſne.


Un Vieillard ſur ſon Aſne apperçut en paſſant
Un Pré plein d’herbe et fleuriſſant.
Il y lâche ſa beſte, et le Griſon ſe ruë
Au travers de l’herbe menuë,

Se veautrant, gratant & frotant,
Gambadant, chantant & broutant,
Et faiſant mainte place nette.
L’ennemi vient ſur l’entrefaite.
Fuyons, dit alors le Vieillard.
Pourquoy ? répondit le paillard ;
Me fera-t-on porter double baſt, double charge ?
Non pas, dit le Vieillard, qui prit d’abord le large.
Et que m’importe donc, dit l’Aſne, à qui je ſois ?
Sauvez-vous, & me laiſſez paiſtre :
Nôtre ennemi c’eſt nôtre Maiſtre,
Je vous le dis en bon François.


IX.

Le Cerf ſe voyant dans l’eau.


Dans le cryſtal d’une fontaine
Un Cerf ſe mirant autrefois,
Loüoit la beauté de ſon bois,
Et ne pouvoit qu’avecque peine
Souffrir ſes jambes de fuſeaux,

Dont il voyoit l’objet ſe perdre dans les eaux.
Quelle proportion de mes pieds à ma teſte !
Diſoit-il en voyant leur ombre avec douleur :
Des taillis les plus hauts mon front atteint le faiſte ;
Mes pieds ne me font point d’honneur.
Tout en parlant de la ſorte,
Un Limier le fait partir ;
Il tâche à ſe garentir ;
Dans les foreſts il s’emporte.
Son bois, dommageable ornement,
L’arreſtant à chaque moment,
Nuit à l’Office que luy rendent
Ses pieds, de qui ſes jours dépendent.
Il ſe dédit alors, & maudit les preſens
Que le Ciel luy fait tous les ans.

Nous faiſons cas du beau, nous mépriſons l’utile ;
Et le beau ſouvent nous détruit.
Ce Cerf blâme ſes pieds qui le rendent agile :
Il eſtime un bois qui luy nuit.

X.

Le Lievre & la Tortuë.



Rien ne ſert de courir ; il faut partir à point.
Le Lievre & la Tortuë en ſont un témoignage.
Gageons, dit celle-cy, que vous n’atteindrez point

Si-toſt que moy ce but. Si-toſt ? Eſtes-vous ſage ?
Repartit l’animal leger.
Ma commere il vous faut purger
Avec quatre grains d’ellebore.
Sage ou non, je parie encore.
Ainſi fut fait : & de tous deux
On mit prés du but les enjeux :
Sçavoir quoy, ce n’eſt pas l’affaire,
Ni de quel juge l’on convint.
Notre Lievre n’avoit que quatre pas à faire ;
J’entends de ceux qu’il fait lorſque preſt d’eſtre atteint,
Il ſ’éloigne des chiens, les renvoye aux Calendes,
Et leur fait arpenter les Landes.
Ayant, dis-je, du temps de reſte pour brouter,

Pour dormir, & pour écouter
D’où vient le vent ; il laiſſe la Tortuë
Aller ſon train de Senateur.
Elle part, elle s’évertuë ;
Elle ſe haſte avec lenteur.
Luy cependant mépriſe une telle victoire,
Tient la gageure à peu de gloire ;
Croit qu’il y va de ſon honneur
De partir tard. Il broute, il ſe repoſe,
Il s’amuſe à toute autre choſe
Qu’à la gageure. A la fin quand il vid
Que l’autre touchoit preſque au bout de la carriere ;
Il partit comme un trait ; mais les élans qu’il fit
Furent vains ; la Tortuë arriva la premiere.
Hé bien, luy cria-t-elle, avois-je pas raiſon ?

Dequoy vous ſert votre vîteſſe ?
Moy l’emporter ! & que ſeroit-ce
Si vous portiez une maiſon ?

XI.

L’Aſne et ſes Maiſtres.

L’Aſne d’un Jardinier ſe plaignoit au deſtin
De ce qu’on le faiſoit lever devant l’Aurore.
Les Coqs, luy diſoit-il, ont beau chanter matin ;

Je ſuis plus matineux encore.
Et pourquoy ? pour porter des herbes au marché.
Belle neceſſité d’interrompre mon ſomme !
Le ſort de ſa plainte touché
Luy donne un autre Maiſtre ; & l’Animal de ſomme
Paſſe du Jardinier aux mains d’un Corroyeur.
La peſanteur des peaux, & leur mauvaiſe odeur
Eurent bien-toſt choqué l’impertinente Beſte.
J’ay regret, diſoit-il, à mon premier Seigneur.
Encor quand il tournoit la teſte,
J’attrapois, s’il m’en ſouvient bien,

Quelque morceau de chou quy ne me coutoit rien.
Mais icy point d’aubeine ; ou ſi j’en ay quelqu’une,
C’eſt de coups. Il obtint changement de fortune,
Et ſur l’état d’un Charbonnier
Il fut couché tout le dernier.
Autre plainte. Quoy donc, dit le Sort en colere,
Ce Baudet-cy m’occupe autant
Que cent Monarques pourroient faire.
Croit-il eſtre le ſeul qui ne ſoit pas content ?
N’ay-je en l’eſprit que ſon affaire ?

Le Sort avoit raiſon ; tous gens ſont ainſi faits :

Noſtre condition jamais ne nous contente :
La pire eſt toujours la preſente.
Nous fatiguons le Ciel à force de placets.
Qu’à chacun Jupiter accorde ſa requeſte,
Nous luy romprons encor la teſte.

XII.

Le Soleil & les Grenoüilles.


Aux noces d’un Tyran tout le Peuple en lieſſe
Noyoit ſon ſoucy dans les pots.
Esope seul trouvoit que les gens eſtoient ſots

De témoigner tant d’allégreſſe.
Le Soleil, diſoit-il, eut deſſein autrefois
De ſonger à l’Hymenée.
Auſſi-toſt on ouït d’une commune voix
Se plaindre de leur deſtinée
Les Citoyennes des Étangs.
Que ferons-nous, ſ’il lui vient des enfants ?
Dirent-elles au Sort, un ſeul Soleil à peine
Se peut ſouffrir. Une demi-douzaine
Mettra la Mer à ſec, & tous ſes habitans.
Adieu joncs & marais : notre race eſt détruite.
Bien-toſt on la verra reduite
À l’eau du Styx. Pour un pauvre Animal,

Grenoüilles, à mon ſens, ne raiſonnoient pas mal.

XIII.

Le Villageois et le Serpent



Esope conte qu’un Manant
Charitable autant que peu ſage,
Un jour d’Hyver se promenant
A l’entour de son heritage,
Apperçut un Serpent ſur la neige étendu,

Tranſi, gelé, perclus, immobile rendu,
N’ayant pas à vivre un quart d’heure.
Le Villageois le prend, l’emporte en ſa demeure ;
Et ſans conſiderer quel ſera le loyer
D’une action de ce merite,
Il l’étend le long du foyer,
Le réchauffe, le reſſuſcite.
L’Animal engourdi ſent à peine le chaud,
Que l’ame luy revient avecque la colere.
Il leve un peu la teſte, & puis ſiffle auſſi-toſt,
Puis fait un long repli, puis tâche à faire un ſaut
Contre ſon bienfaiteur, ſon ſauveur & ſon pere.
Ingrat, dit le Manant, voilà donc mon ſalaire ?
Tu mourras. A ces mots, plein d’un juſte courroux

Il vous prend ſa cognée, il vous tranche la Beſte,
Il fait trois Serpens de deux coups,
Un tronçon, la queuë, & la teſte.
L’inſecte ſautillant, cherche à ſe réunir,
Mais il ne put y parvenir.

Il eſt bon d’eſtre charitable :
Mais envers qui, c’eſt là le poinct.
Quant aux ingrats, il n’en eſt point
Qui ne meure enfin miſerable.

XIV.

Le Lion malade, & le Renard.



De par le Roy des Animaux
Qui dans ſon antre eſtoit malade,
Fut fait ſçavoir à ſes vaſſaux
Que chaque eſpece en ambaſſade

Envoyaſt gens le viſiter :
Sous promeſſe de bien traiter
Les Deputez, eux & leur ſuite ;
Foy de Lion tres-bien écrite.
Bon paſſe-port contre la dent ;
Contre la griffe tout autant.
L’Edit du Prince s’execute.
De chaque eſpece on luy députe.
Les Renards gardant la maiſon,
Un d’eux en dit cette raiſon.
Les pas empreints ſur la pouſſiere,
Par ceux qui s’en vont faire au malade leur cour,
Tous, ſans exception, regardent ſa taniere,
Pas un ne marque de retour.
Cela nous met en méfiance.
Que ſa Majeſté nous diſpenſe.
Grammercy de ſon paſſe-port.
Je le crois bon ; mais dans cet antre

Je vois fort bien comme l’on entre,
Et ne vois pas comme on en ſort.

XV.

L’Oiſeleur, l’Autour & l’Aloüette.


Les injuſtices des pervers
Servent ſouvent d’excuſe aux noſtres.
Telle eſt la loy de l’Univers :

Si tu veux qu’on t’épargne, épargne auſſi les autres.
Un Manant au miroir prenoit des Oiſillons.
Le fantôme brillant attire une Aloüette.
Auſſi-toſt un Autour planant ſur les ſillons,
Deſcend des airs, fond, & ſe jette
Sur celle qui chantoit, quoy que prés du tombeau.
Elle avoit évité la perfide machine,
Lors que ſe rencontrant ſous la main de l’oiſeau,
Elle ſent ſon ongle maligne.
Pendant qu’à la plumer l’Autour eſt occupé,
Luy-meſme ſous les rets demeure envelopé.

Oiſeleur, laiſſe-moy, dit-il en ſon langage ;
Je ne t’ay jamais fait de mal.
L’oiſeleur repartit : Ce petit animal
T’en avoit-il foit davantage ?

XVI.

Le Cheval & l’Aſne.




EN ce monde il ſe faut l’un l’autre ſecourir.
Si ton voiſin vient à mourir,
C’eſt ſur toy que le fardeau tombe.

Un Aſne accompagnoit un Cheval peu courtois,
Celui-ci ne portant que ſon ſimple harnois,
Et le pauvre Baudet ſi chargé qu’il ſuccombe.
Il pria le Cheval de l’aider quelque peu :
Autrement il mourroit devant qu’eſtre à la ville.
La priere, dit-il, n’en eſt pas incivile :
Moitié de ce fardeau ne vous ſera que jeu.
Le Cheval refuſa, fit une petarrade :
Tant qu’il vid ſous le faix mourir ſon camarade,
Et reconnut qu’il avoit tort.
Du Baudet en cette aventure,

On luy fit porter la voiture,
Et la peau par-deſſus encor.


XVII.

Le Chien qui lâche ſa proye pour l’ombre.



CHacun ſe trompe icy-bas.

On void courir aprés l’ombre
Tant de fous, qu’on n’en ſçait pas
La pluſpart du temps le nombre.

Au Chien dont parle Eſope il faut les renvoyer.
Ce Chien, voyant ſa proye en l’eau repreſentée,
La quitta pour l’image, & penſa ſe noyer ;
La riviere devint tout d’un coup agitée.
A toute peine il regagna les bords,
Et n’eut ny l’ombre ny le corps.

XVIII.

Le Chartier embourbé.



LE Phaëton d’une voiture à foin

Vid ſon Char embourbé. Le pauvre homme eſtoit loin
De tout humain ſecours. C’eſtoit à la campagne

Prés d’un certain canton de la baſſe Bretagne
Appellé Quimpercorentin.
On ſçait aſſez que le deſtin
Adreſſe là les gens quand il veut qu’on enrage.
Dieu nous préſerve du voyage.
Pour venir au Chartier embourbé dans ces lieux ;
Le voilà qui deteſte & jure de ſon mieux.
Peſtant en ſa fureur extrême
Tantoſt contre les trous, puis contre ſes chevaux,
Contre ſon char, contre luy-meſme.
Il invoque à la fin le Dieu dont les travaux
Sont ſi celebres dans le monde.
Hercule, luy dit-il, aide-moy ; ſi ton dos
A porté la machine ronde,

Ton bras peut me tirer d’icy.
Sa prière eſtant faite, il entend dans la nuë
Une voix qui luy parle ainſi :
Hercule veut qu’on ſe remuë,
Puis il aide les gens. Regarde d’où provient
L’achopement qui te retient.
Oſte d’autour de chaque rouë
Ce malheureux mortier, cette maudite bouë,
Qui juſqu’à l’aiſſieu les enduit.
Pren ton pic, & me romps ce caillou qui te nuit.
Comble-moy cette orniere. As-tu fait ? Oüy, dit l’homme.
Or bien je vas t’aider, dit la voix ; pren ton foüet.
Je l’ay pris. Qu’eſt cecy ? mon char marche à ſouhait.

Hercule en ſoit loüé. Lors la voix : Tu vois comme
Tes chevaux aiſément ſe ſont tirez de là.
Aide-toy, le Ciel t’aidera.

XIX.

Le Charlatan.



LE monde n’a jamais manqué de Charlatans.
Cette ſcience de tout temps
Fut en Profeſſeurs très fertile.
Tantoſt l’un en Theatre affronte l’Acheron :

Et l’autre affiche par la Ville
Qu’il eſt un Paſſe-Ciceron.
Un des derniers ſe vantoit d’eſtre
En Eloquence ſi grand Maiſtre,
Qu’il rendroit diſert un badaut,
Un manant, un ruſtre, un lourdaut,
Ouy, Meſſieurs, un lourdaut, un Animal, un Aſne :
Que l’on ameine un Aſne, un Aſne renforcé,
Je le rendray Maiſtre paſſé ;
Et veux qu’il porte la ſoutane.
Le Prince ſceut la choſe, il manda le Rheteur.
J’ay, dit-il, dans mon écurie
Un fort beau Rouſſin d’Arcadie :
J’en voudrois faire un Orateur.
Sire, vous pouvez tout, reprit d’abord nôtre homme.

On luy donna certaine ſomme.
Il devoit au bout de dix ans
Mettre ſon Aſne ſur les bancs :
Sinon, il conſentoit d’eſtre en place publique
Guindé, la hard au col, étranglé court & net,
Ayant au dos ſa Rhetorique,
Et les oreilles d’un Baudet.
Quelqu’un des Courtiſans luy dit qu’à la potence
Il vouloit l’aller voir ; & que pour un pendu
Il auroit bonne grace, & beaucoup de preſtance :
Surtout qu’il ſe ſouvinſt de faire à l’aſſiſtance
Un diſcours où ſon art fut au long étendu ;
Un diſcours pathetique, & dont le formulaire

Serviſt à certains Cicerons
Vulgairement nommez larrons.
L’autre reprit : Avant l’affaire
Le Roy, l’Aſne ou moy nous mourrons.

Il avoit raiſon. C’eſt folie
De compter ſur dix ans de vie.
Soyons bien beuvans, bien mangeans,
Nous devons à la mort de trois l’un en dix ans.

XX.

La Diſcorde.



LA Deeſſe Diſcorde ayant broüillé les Dieux,
Et fait un grand procès là-haut pour une pomme ;
On la fit déloger des Cieux.
Chez l’Animal qu’on appelle Homme
On la receut à bras ouverts,
Elle & Que-ſi que-non, ſon frere,
Avecque Tien-&-mien ſon pere.
Elle nous fit l’honneur en ce bas Univers
De préferer notre Hemiſphere
A celuy des mortels qui nous ſont oppoſez ;
Gens groſſiers, peu civiliſez,
Et qui ſe mariant ſans Preſtre & ſans Notaire,

De la Diſcorde n’ont que faire.
Pour la faire trouver aux lieux où le beſoin
Demandoit qu’elle fuſt preſente,
La Renommée avoit le ſoin
De l’avertir ; & l’autre diligente
Couroit viſte aux debats, & prévenoit la paix ;
Faiſoit d’une étincelle un feu long à s’éteindre.
La Renommée enfin commença de ſe plaindre
Que l’on ne luy trouvoit jamais
De demeure fixe & certaine.
Bien ſouvent l’on perdoit à la chercher ſa peine.
Il falloit donc qu’elle euſt un ſejour affecté,
Un ſejour d’où l’on puſt en toutes les familles
L’envoyer à jour arreſté.

Comme il n’eſtoit alors aucun Convent de Filles,
On y trouva difficulté.
L’Auberge enfin de l’Hymenée
Luy fut pour maiſon aſſignée.

XXI.

La jeune Veuve.



LA perte d’un époux ne va point ſans ſoupirs.
On fait beaucoup de bruit, & puis on ſe conſole.
Sur les aiſles du Temps la triſteſſe s’envole ;
Le temps rameine les plaiſirs.
Entre la Veuve d’une année,
Et la Veuve d’une journée,
La difference eſt grande. On ne croiroit jamais
Que ce fuſt la meſme perſonne.
L’une fait fuïr les gens, & l’autre a mille attraits.
Aux ſoûpirs vrais ou faux celle-là s’abandonne :

C’eſt toujours meſme note, & pareil entretien :
On dit qu’on eſt inconſolable ;
On le dit, mais il n’en eſt rien ;
Comme on verra par cette Fable,
Ou plutoſt par la verité.
L’Epoux d’une jeune beauté
Partoit pour l’autre monde. A ſes coſtez ſa femme
Lui crioit : Attendſ-moy, je te ſuis ; & mon ame,
Auſſi-bien que la tienne, eſt preſte à s’envoler.
Le Mary fait ſeul le voyage.
La Belle avoit un pere homme prudent & ſage :
Il laiſſa le torrent couler.
A la fin, pour la conſoler,
Ma fille, luy dit-il, c’eſt trop verſer de larmes :

Qu’a beſoin le défunt que vous noyez vos charmes ?
Puiſqu’il eſt des vivants, ne ſongez plus aux morts.
Je ne dis pas que tout à l’heure
Une condition meilleure
Change en des nôces ces tranſports ;
Mais, aprés certain temps ſouffrez qu’on vous propoſe
Un époux beau, bien fait, jeune, & tout autre choſe
Que le défunt. Ah ! dit-elle auſſi-toſt,
Un Cloître eſt l’époux qu’il me faut.
Le pere luy laiſſa digerer ſa diſgrace.
Un mois de la ſorte ſe paſſe.
L’autre mois on l’employe à changer tous les jours
Quelque choſe à l’habit, au linge, à la coiffure.
Le deüil enfin ſert de parure,

En attendant d’autres atours.
Toute la bande des Amours
Revient au colombier, les jeux, les ris, la danſe,
Ont auſſi leur tour à la fin.
On ſe plonge ſoir & matin
Dans la fontaine de Jouvence.
Le Pere ne craint plus ce défunt tant chery.
Mais comme il ne parloit de rien à noſtre Belle,
Où donc eſt le jeune mary
Que vous m’avez promis, dit-elle ?

Epilogue

Bornons icy cette carriere.
Les longs Ouvrages me font peur.
Loin d’épuiſer une matiere,
On n’en doit prendre que la fleur.
Il s’en va temps que je reprenne
Un peu de forces & d’haleine
Pour fournir à d’autres projets.
Amour ce tyran de ma vie
Veut que je change de ſujets ;
Il faut contenter ſon envie.
Retournons à Psiché : Damon vous m’exhortez
A peindre ſes malheurs & ſes felicitez.
J’y consens : peut-eſtre ma veine

En ſa faveur s’échauffera.
Heureux ſi ce travail eſt la derniere peine
Que ſon époux me cauſera !

des fables
Contenuës dans cette ſeconde
Partie.


A
B
C
 221
D
 224
F
G
H
I
 227
L
M
 131
O
P
R
S
T
V


 231


PRIVILEGE DU ROY.


L OUIS par la grace de Dieu, Roy de France et de Navarre ; à nos amez & feaux Conſeillers les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maiſtre des Requeſtes ordinaires de noſtre Hôtel, Intendans de nos Provinces, Prevoſt de Paris, Baillifs, Seneſchaux, leurs Lieutenans Civils, & à tous nos autres Juſticiers & Officiers qu’il appartiendra, Salut. Noſtre bien Amé Pierre Trabouillet, Marchand Libraire à Paris, Nous a fait remontrer qu’il auroit cy-devant fait imprimer à grands frais, Les Oeuvres de Moliere en huit volumes, & les Fables de la Fontaine en quatre volumes, pour noſtre tres-cher & tres-amé Fils le Dauphin, l’un & l’autre de ces livres enrichi de beaucoup de figures : pour leſquels il auroit fait de grandes dépenſes, tant pour acheter la ceſſion des Privileges, que pour les autres frais qu’il eſt convenu faire pour l’impreſſion deſdits Livres : Mais comme ces Privileges ſont prés d’expirer, & qu’il luy reſte beaucoup d’Exemplaires qu’il n’a pû diſtribuer, tant par les contrefaçons que quelques Libraires mal-intentionnez de noſtre Royaume luy ont faites, que par ceux des Païs étrangers, ce qui luy tourneroit en pure perte, s’il n’y eſtoit pourvû par la continuation de nos Lettres de Privileges, qu’il nous a tres-humblement ſupplié luy vouloir accorder. A ces causes, voulant favorablement traiter ledit Expoſant, en conſideration de la perte qu’il a faite par l’incendie arrivé au College de Montaigu, où ſes Livres furent entierement brûlez, & que Nous avons eſté informez qu’il n’a point eu pour ſe dédommager en quelque maniere de ſes pertes, des continuations de Privileges, comme ſes autres Confreres qui eſtoient tombez dans le même malheur de l’incendie ; & pour d’autres conſiderations à Nous connuës, Nous luy avons permis & permettons par ces Preſentes, d’imprimer ou faire imprimer par tel Libraire ou Imprimeur qu’il voudra choiſir : Sçavoir, Les Oeuvres de Moliere en huit volumes, & les Fables de la Fontaine en quatres volumes ; & ce pendant le temps de vingt ans conſecutifs, à compter du jour que chacun deſdits Livres ſera achevé de réimprimer en vertu des preſentes, iceux vendre & diſtribuer par tout noſtre Royaume ; & faiſons tres-expreſſes inhibitions & défenſes à tous Libraires, Imprimeurs, & autres perſonnes de quelque qualité & condition qu’elles ſoient, de réimprimer ou faire réimprimer, vendre ny debiter leſdits Livres en quelque ſorte & maniere que ce ſoit, meſme des Impreſſions étrangeres ou autrement, ſans le conſentement dudit Expoſant ou de ſes ayans cauſe, à peine de confiſcation des Exemplaires contrefaits, ſix mille livres d’amende, applicable moitié à Nous, & moitié audit Expoſant, & de tous dépens, dommages & intereſts, à condition qu’il en ſera mis deux Exemplaires de chacun en noſtre Bibliotheque publique, un en noſtre Cabinet des Livres en noſtre Chaſteau du Louvre, & un en celle de noſtre tres-cher & feal Chevalier Commandeur de nos Ordres le ſieur Boucherat, Chancelier de France ; comme auſſi qu’ils ſeront réimprimez ſur de beau & bon papier & en beaux caracteres, ſuivant les Reglemens de la Libraire & Imprimerie des années 1618. & 1686. que ladite réimpreſſion s’en fera dans noſtre Royaume & non ailleurs, & de faire enregiſtrer ces preſentes ſur le Regiſtre de la Communauté des Marchands Libraires de Paris, le tout à peine de nullité des Preſentes ; du contenu deſquelles, pour les cauſes & conſiderations ſuſdites, vous mandons & enjoignons de faire joüir ledit Expoſant & ſes ayans cauſe pleinement & paiſiblement, ceſſant & faiſant ceſſer tous troubles & empêchemens contraires : Voulons qu’en mettant au commencement ou à la fin de chacun deſdits Livres, l’Extrait des Preſentes, elles ſoient tenuës pour deuëment ſignifiées ; & qu’aux copies collationnées par l’un de nos amez & feaux Conſeillers, foy ſoit ajoûtée comme à l’Original. Commandons au premier noſtre Huiſſier ou Sergent faire tous exploits, ſignifications, défenſes, ſaiſies, & autres actes de Juſtice requis & neceſſaires, de ce faire luy donnons pouvoir, ſans demander autre permiſſion. Car tel eſt noſtre plaiſir. Donné à Paris le 18. Septembre 1692. & de nôtre regne le cinquantiéme. Signé, Par le Roy en ſon Conseil, Gamart. Et ſcellé du grand Sceau de cire jaune.

Regiſtré ſur le Livre des Libraires & Imprimeurs de Paris le 21. Octobre 1692. Signé, P. Aubouin, Syndic.

Ledit Traboüillet a aſſocié au Privilege des Oeuvres de Moliere, Denys Thierry, ancien Juge Conſul de Paris, & Claude Barbin Marchands Libraires, chacun pour un tiers ; Et leur a cedé entierement tout le droit du Privilege des Fables de la Fontaine.

  1. Gabrias