Le Rhône (Pailleron, 1869)

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Michel Lévy frères, éditeurs (p. 35-38).


LE RHÔNE.



à m. amédée achard.



Taillez en blocs forêts et monts,
Forgez des freins, scellez des ponts,
DonComme un mors dans sa bouche,
Donnez-lui le roc à mâcher,
Mais empêchez-le de marcher,
DonLe Rhône âpre et farouche,

Qui descend des libres sommets
et va, sans se tarir jamais,

DonAux flots intarissables
Mêler ses flots par trois sillons,
Autant que l’ongle des lions
DonEn creuse dans les sables !

Le Rhône est fier. — Comme le Rhin,
Il a ses vieux donjons d’airain ;
DonComme un fleuve de neige,
Ses sapins verts au dur profil,
Et ses palmiers comme le Nil,
DonEt puis encor… que sais-je ?

Camargue fauve, taureaux noirs
Regardant vaguement, les soirs,
DonCouler l’onde sonore,…
Hérons pensifs, flamants rosés,
Dont le vol aux cieux embrasés
DonEst semblable à l’aurore.

Le Rhône est fort. — Comme la mer,
Il traîne des galets de fer

DonAvec un bruit de chaînes ;
Il a pour rive du granit
Si haut que l’aigle y fait son nid,
DonEt pour roseaux des chênes !

Ah ! le vieux mâle ! sur son dos,
Qu’on charge les plus lourds fardeaux,
DonPlomb ou pierre, qu’importe ?
Et qu’importe voile ou vapeur ?
Un vaisseau ne lui fait pas peur,
DonIl dit : « Viens ! » et l’emporte.

Tombe des pics, franchis le val !
Au grand galop comme un cheval
DonRase la plaine immense,
Fends les lacs et fends les coteaux
De l’acier tranchant de tes eaux,
DonMon grand fleuve en démence !
 
Mon grand fleuve rude aux flancs gris,
Que, dans l’écume, avec des cris,

DonLe mistral éperonne !
Passe magnifique, ô mon roi !
Nulle majesté mieux que toi
DonNe porte sa couronne.

Passe et mire en ton cours fécond
Fillette brune et raisin blond,
DonCeps riants, belles femmes.
Heureux le peuple de tes bords !
Il a le vin, âme des corps,
DonEt l’amour, vin des âmes.

Ô fils des monts immaculés !
Tu roules toujours plus troublés
DonTes flots de lieue en lieue ;
Rhône indigné, l’âme est ainsi,
L’âme qui se perd, elle aussi,
DonDans l’immensité bleue !