Le Rhin/XIV

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Hetzel (Tome Ip. 147-163).
LETTRE XIV


LE RHIN


Diverses déclarations d’amour à des choses de la création. — L’auteur cite Boileau. — Groupe de tous les fleuves. — Histoire. — Les volcans. — Les celtes. — Les romains. — Les colonies romaines. — Quelles ruines il y avait sur le Rhin il y a douze cents ans. — Charlemagne. — Fin du Rhin historique. — Commencement du Rhin fabuleux. — Mythologie gothique. — Fourmillement des légendes. — Le hideux et le charmant mêlés sous mille formes dans une lueur fantastique. — Dénombrement des figures chimériques. — Les fables pâlissent ; le jour se fait ; l’histoire reparaît. — Ce que font quatre hommes assis sur une pierre. — Rhens. — Triple naissance de trois grandes choses presque au même lieu et au même moment. — Le Rhin religieux et militaire. — Les princes ecclésiastiques composés des mêmes éléments que le pape. — Qui se développe empiète. — Les comtes palatins protestent par le moyen des comtesses palatines. — Établissement des ordres de chevalerie. — Naissance des villes marchandes. — Brigands gigantesques du Rhin. — Les Burgraves. — Ce que font pendant ce temps-là les choses invisibles. — Jean Huss. — Doucin. — Un fait naît à Nuremberg. — Un autre fait naît à Strasbourg. — La face du monde va changer. — Hymne au Rhin. — Ce que le Rhin était pour Homère, — pour Virgile, — pour Shakespeare. — Ce qu’il est pour nous. — À qui il est. — Souvenirs historiques. — Pépin le Bref. — L’empire de Charlemagne comparé à l’empire de Napoléon. — Explication de la façon dont s’est disloqué, de siècle en siècle et lambeau par lambeau, l’empire de Charlemagne. — Comment Napoléon disposa le Rhin dans la partie qu’il jouait. — Récapitulation. — Les quatre phases du Rhin. — Le Rhin symbolique. — À quel grand fait il ressemble.


Saint-Goar, 17 août.


Vous savez, je vous l’ai dit souvent, j’aime les fleuves. Les fleuves charrient les idées aussi bien que les marchandises. Tout a son rôle magnifique dans la création. Les fleuves, comme d’immenses clairons, chantent à l’océan la beauté de la terre, la culture des champs, la splendeur des villes et la gloire des hommes.

Et, je vous l’ai dit aussi, entre tous les fleuves, j’aime le Rhin. La première fois que j’ai vu le Rhin, c’était il y a un an, à Kehl, en passant le pont de bateaux. La nuit tombait, la voiture allait au pas. Je me souviens que j’éprouvai alors un certain respect en traversant le vieux fleuve. J’avais envie de le voir depuis longtemps. Ce n’est jamais sans émotion que j’entre en communication, j’ai presque dit en communion, avec ces grandes choses de la nature qui sont aussi de grandes choses dans l’histoire. Ajoutez à cela que les objets les plus disparates me présentent, je ne sais pourquoi, des affinités et des harmonies étranges. Vous souvenez-vous, mon ami, du Rhône à la Valserine ? — Nous l’avons vu ensemble en 1825, dans ce doux voyage de Suisse qui est un des souvenirs lumineux de ma vie. Nous avions alors vingt ans ! — Vous rappelez-vous avec quel cri de rage, avec quel rugissement féroce le Rhône se précipitait dans le gouffre, pendant que le frêle pont de bois tremblait sous nos pieds ? Eh bien, depuis ce temps-là, le Rhône éveillait dans mon esprit l’idée du tigre, le Rhin y éveillait l’idée du lion.

Ce soir-là, quand je vis le Rhin pour la première fois, cette idée ne se dérangea pas. Je contemplai longtemps ce fier et noble fleuve, violent, mais sans fureur ; sauvage, mais majestueux. Il était enflé et magnifique au moment où je le traversais. Il essuyait aux bateaux du pont sa crinière fauve, sa barbe limoneuse, comme dit Boileau. Ses deux rives se perdaient dans le crépuscule. Son bruit était un rugissement puissant et paisible. Je lui trouvais quelque chose de la grande mer.

Oui, mon ami, c’est un noble fleuve, féodal, républicain, impérial, digne d’être à la fois français et allemand. Il y a toute l’histoire de l’Europe considérée sous ses deux grands aspects, dans ce fleuve des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rêver l’Allemagne. Le Rhin réunit tout. Le Rhin est rapide comme le Rhône, large comme la Loire, encaissé comme la Meuse, tortueux comme la Seine, limpide et vert comme la Somme, historique comme le Tibre, royal comme le Danube, mystérieux comme le Nil, pailleté d’or comme un fleuve d’Amérique, couvert de fables et de fantômes comme un fleuve d’Asie.

Avant que l’histoire écrivît, avant que l’homme existât peut-être, où est le Rhin aujourd’hui, fumait et flambloyait une double chaîne de volcans qui se sont éteints en laissant sur le sol deux tas de laves et de basaltes disposés parallèlement comme deux longues murailles. À la même époque, les cristallisations gigantesques qui sont les montagnes primitives s’achevaient, les alluvions énormes qui sont les montagnes secondaires se desséchaient, l’effrayant monceau que nous appelons aujourd’hui les Alpes se refroidissait lentement, les neiges s’y accumulaient ; deux grands écoulements de ces neiges se répandirent sur la terre ; l’un, l’écoulement du versant septentrional, traversa les plaines, rencontra la double tranchée des volcans éteints et s’en alla par là à l’Océan ; l’autre, l’écoulement du versant occidental, tomba de montagne en montagne, côtoya cet autre bloc de volcans expirés que nous nommons l’Ardèche, et se perdit dans la Méditerranée. Le premier de ces écoulements, c’est le Rhin ; le second, c’est le Rhône.

Les premiers hommes que l’histoire voit poindre sur les bords du Rhin, c’est cette grande famille de peuples à demi sauvages qui s’appelaient celtes, et que Rome appela gaulois ; qui ipsorum lingua celtæ, nostra vero galli vocantur, dit César. Les rauraques s’établirent plus près de la source, les argentoraques et les moguntiens plus près de l’embouchure. Puis, quand l’heure fut venue, Rome apparut ; César passa le Rhin ; Drusus édifia ses cinquante citadelles ; le consul Munatius Plancus commença une ville sur la croupe septentrionale du Jura ; Martius-Vipsanius Agrippa bâtit un fort devant le dégorgement du Mein, puis il établit une colonie vis-à-vis de Tuitium ; le sénateur Antoine fonda sous Néron un municipe près de la mer batave ; et tout le Rhin fut sous la main de Rome. Quand la vingt-deuxième légion, qui avait campé sous les oliviers mêmes où agonisa Jésus-Christ, revint du siège de Jérusalem, Titus l’envoya sur le Rhin. La légion romaine continua l’œuvre de Martius Agrippa ; une ville semblait nécessaire aux conquérants pour lier le Melibocus au Taunus, et Moguntiacum, ébauchée par Martius, fut construite par la légion, puis agrandie ensuite par Trajan et embellie par Adrien. — Chose frappante et qu’il faut noter en passant, — cette vingt-deuxième légion avait amené avec elle Crescentius, qui le premier porta la parole du Christ dans le Rhingau et y fonda la religion nouvelle : Dieu voulait que ces mêmes hommes aveugles qui avaient renversé la dernière pierre du temple sur le Jourdain en reposassent la première pierre sur le Rhin. — Après Trajan et Adrien, vint Julien, qui dressa une forteresse sur le confluent du Rhin et de la Moselle ; après Julien, Valentinien, qui érigea des châteaux sur les deux volcans éteints que nous nommons le Lowemberg et le Stromberg ; et ainsi se trouva nouée et consolidée en peu de siècles, comme une chaîne rivée sur le fleuve, cette longue et robuste ligne de colonies romaines, Vinicella, Altavilla, Lorca, Trajani castrum, Versalia, Mola Romanorum, Turris Alba, Victoria, Rodobriga, Antoniacum, Sentiacum, Rigodulum, Rigomagum, Tulpetum, Broïlum, qui part de la Cornu Romanorum au lac de Constance, descend le Rhin en s’appuyant sur Augusta, qui est Bâle, sur Argentina, qui est Strasbourg, sur Moguntiacum, qui est Mayence, sur Confluentia, qui est Coblentz, sur Colonia Agrippina, qui est Cologne, et va se rattacher, près de l’Océan, à Trajectum ad Mosam, qui est Maëstricht, et à Trajectum ad Rhenum, qui est Utrecht.

Dès lors le Rhin fut romain. Il ne fut plus que le fleuve arrosant la province helvétique ultérieure, la première et la seconde Germanie, la première Belgique et la province batave. Le gaulois chevelu du nord, qui venait voir par curiosité, au troisième siècle, le gaulois à toge de Milan et le gaulois à braies de Lyon, le gaulois chevelu fut dompté. Les châteaux romains de la rive gauche tinrent en respect la rive droite ; et le légionnaire vêtu de drap de Trêves, armé d’une pertuisane de Tongres, n’eut plus qu’à surveiller du haut des rochers le vieux chariot de guerre des germains, massive tour roulante, aux roues armées de faulx, au timon hérissé de piques, traînée par des bœufs, crénelée pour dix archers, qui se hasardait quelquefois de l’autre côté du Rhin jusque sous la baliste des forteresses de Drusus.

Cet effrayant passage des hommes du nord aux régions du midi qui se renouvelle fatalement à de certaines époques climatériques de la vie des nations, et qu’on appelle l’invasion des barbares, vint submerger Rome quand fut arrivé l’instant où Rome devait se transformer. La barrière granitique et militaire des citadelles du Rhin fut écrasée par ce débordement, et il y eut un moment, vers le sixième siècle, où les crêtes du Rhin furent couronnées de ruines romaines comme elles le sont aujourd’hui de ruines féodales.

Charlemagne restaura ces décombres, refit ces forteresses, les opposa aux vieilles hordes germaines renaissantes sous d’autres noms, aux boëmans, aux abodrites, aux welebates, aux sarabes ; bâtit à Mayence, où fut enterrée sa femme Fastrada, un pont à piles de pierre dont on voit encore, dit-on, les ruines sous l’eau ; releva l’aqueduc de Bonn ; répara les voies romaines de Victoria, aujourd’hui Neuwied ; de Bacchiara, aujourd’hui Bacharach ; de Vinicella, aujourd’hui Winkel ; et de Thronus Bacchi, aujourd’hui Trarbach ; et se construisit à lui-même, (les débris d’un bain de Julien, un palais, le Saal, à Meder-Ingelheim. Mais, malgré tout son génie et toute sa volonté, Charlemagne ne fit que galvaniser des ossements. La vieille Rome était morte. La physionomie du Rhin était changée.

Déjà, comme je l’ai indiqué plus haut, sous la domination romaine, un germe inaperçu avait été déposé dans le Rhingau. Le christianisme, cet aigle divin qui commençait à déployer ses ailes, avait pondu dans ces rochers son œuf, qui contenait un monde. À l’exemple de Crescentius, qui, dès l’an 70, évangélisait le Taunus, saint Apollinaire avait visité Rigomagum ; saint Goar avait prêché à Bacchiara ; saint Martin, évêque de Tours, avait catéchisé Confluentia ; saint Materne, avant d’aller à Tongres, avait habité Cologne ; saint Eucharius s’était bâti un ermitage dans les bois près de Trêves ; et, dans les mêmes forêts, saint Gézélin, debout pendant trois ans sur une colonne, avait lutté corps à corps avec une statue de Diane, qu’il avait fini par faire crouler, pour ainsi dire en la regardant. À Trêves même, beaucoup de chrétiens obscurs étaient morts de la mort des martyrs dans la cour du palais des préfets de la Gaule, et l’on avait jeté leur cendre au vent ; mais cette cendre était une semence.

La graine était dans le sillon ; mais, tant que dura le passage des barbares, rien ne leva.

Bien au contraire, il se fit un écroulement profond où la civilisation sembla tomber ; la chaîne des traditions certaines se rompit ; l’histoire parut s’effacer ; les hommes et les événements de cette sombre époque traversèrent le Rhin comme des ombres, jetant à peine au fleuve un reflet fantastique, évanoui aussitôt qu’aperçu.

De là, pour le Rhin, après une période historique une période merveilleuse.

L’imagination de l’homme, pas plus que la nature, n’accepte le vide. Où se tait le bruit humain, la nature fait jaser les nids d’oiseaux, chuchoter les feuilles d’arbres et murmurer les mille voix de la solitude. Où cesse la certitude historique, l’imagination fait vivre l’ombre, le rêve et l’apparence. Les fables végètent, croissent, s’entremêlent et fleurissent dans les lacunes de l’histoire écroulée, comme les aubépines et les gentianes dans les crevasses d’un palais en ruine.

La civilisation est comme le soleil ; elle a ses nuits et ses jours, ses plénitudes et ses éclipses, elle disparaît et reparaît.

Dès qu’une aube de civilisation renaissante commença à poindre sur le Taunus, il y eut sur les bords du Rhin un adorable gazouillement de légendes et de fabliaux ; dans toutes les parties éclairées par ce rayon lointain, mille figures surnaturelles et charmantes resplendirent tout à coup, tandis que dans les parties sombres des formes hideuses et d’effrayants fantômes s’agitaient. Alors, pendant que se bâtissaient, avec de belles basaltes neuves, à côté des décombres romains, aujourd’hui effacés, les châteaux saxons et gothiques, aujourd’hui démantelés, toute une population d’êtres imaginaires, en communication directe avec les belles filles et les beaux chevaliers, se répandit dans le Rhingau ; les oréades, qui prirent les bois ; les ondins, qui prirent les eaux ; les gnomes, qui prirent le dedans de la terre ; l’esprit des rochers ; le frappeur ; le chasseur noir, traversant les halliers monté sur un grand cerf à seize andouillers ; la pucelle du marais noir ; les six pucelles du marais rouge ; Wodan, le dieu à dix mains ; les douze hommes noirs ; l’étourneau qui proposait des énigmes ; le corbeau qui croassait sa chanson ; la pie qui racontait l’histoire de sa grand’mère ; les marmousets du Zoitelmoos ; Éverard le Barbu, qui conseillait les princes égarés à la chasse, Sigefroi le Cornu, qui assommait les dragons dans les antres. Le diable posa sa pierre à Teufelstein et son échelle à Teufolsleiter ; il osa même aller prêcher publiquement à Gernsbach, près de la forêt Noire ; mais heureusement Dieu dressa de l’autre côté du fleuve, en face de la Chaire du Diable, la Chaire de l’Ange. Pendant que les Sept-Montagnes, ce vaste cratère éteint, se remplissaient de monstres, d’hydres et de spectres gigantesques, à l’autre extrémité de la chaîne, à l’entrée du Rhingau, l’âpre vent de la Wisper apportait jusqu’à Bingen des nuées de vieilles fées petites comme des sauterelles. La mythologie se greffa, dans ces vallées, sur la légende des saints, et y produisit des résultats étranges, bizarres fleurs de l’imagination humaine. Le Drachenfels eut, sous d’autres noms, sa tarasque et sa sainte Marthe ; la double fable d’Écho et d’Hylas s’installa dans le redoutable rocher de Lurley ; la pucelle-serpent rampa dans les souterrains d’Augst ; Hatto, le mauvais évêque, fut mangé dans sa tour par ses sujets changés en rats ; les sept sœurs moqueuses de Schœnberg furent métamorphosées en rochers, et le Rhin eut ses demoiselles comme la Meuse avait ses dames. Le démon Urian passa le Rhin à Dusseldorf, ayant sur son dos, ployée en deux comme un sac de meunier, la grosse dune qu’il avait prise au bord de la mer, à Leyde, pour engloutir Aix-la-Chapelle, et que, épuisé de fatigue et trompé par une vieille femme, il laissa tomber stupidement aux portes de la ville impériale, où cette dune est aujourd’hui le Loosberg. À cette époque, plongée pour nous dans une pénombre où des lueurs magiques étincellent çà et là, ce ne sont dans ces bois, dans ces rochers, dans ces vallons, qu’apparitions, visions, prodigieuses rencontres, chasses diaboliques, châteaux infernaux, bruits de harpes dans les taillis, chansons mélodieuses chantées par des chanteuses invisibles, affreux éclats de rire poussés par des passants mystérieux. Des héros humains, presque aussi fantastiques que les personnages surnaturels, Cunon de Sayn, Sibo de Lorch, la forte épée, Griso le païen, Attich, duc d’Alsace, Thassilo, duc de Bavière, Anthyse, duc des francs, Samo, roi des vendes, errent effarés dans ces futaies vertigineuses, cherchant et pleurant leurs belles, longues et sveltes princesses blanches couronnées de noms charmants, Gela, Garlinde, Liba, Williswinde, Schonetta. Tous ces aventuriers, à demi enfoncés dans l’impossible et tenant à peine par le talon à la vie réelle, vont et viennent dans les légendes, perdus vers le soir dans les forêts inextricables, cassant les ronces et les épines, comme le Chevalier de la mort d’Albert Durer, sous le pas de leur lourd cheval, suivis de leur lévrier efflanqué, regardés entre deux branches par des larves, et accostant dans l’ombre tantôt quelque noir charbonnier assis près d’un feu, qui est Satan entassant dans un chaudron les âmes des trépassés ; tantôt des nymphes toutes nues qui leur offrent des cassettes pleines de pierreries ; tantôt de petits hommes vieux, lesquels leur rendent leur sœur, leur fille ou leur fiancée, qu’ils ont retrouvée sur une montagne, endormie dans un lit de mousse, au fond d’un beau pavillon tapissé de coraux, de coquilles et de cristaux ; tantôt quelque puissant nain qui, disent les vieux poèmes, tient parole de géant.

Parmi ces héros chimériques surgissent de temps en temps des figures de chair et d’os ; d’abord et surtout Charlemagne et Roland ; Charlemagne à tous les âges, enfant, jeune homme, vieillard ; Charlemagne, que la légende fait naître chez un meunier, dans la forêt Noire ; Roland, qu’elle fait mourir, non à Roncevaux des coups de toute une armée, mais d’amour sur le Rhin, dans le couvent de Nonnenswerth ; plus tard, l’empereur Othon, Frédéric Barberousse et Adolphe de Nassau. Ces hommes historiques, mêlés dans les contes aux personnages merveilleux, c’est la tradition des faits réels qui persiste sous l’encombrement des rêveries et des imaginations, c’est l’histoire qui se fait vaguement jour à travers les fables, c’est la ruine qui reparaît çà et là sous les fleurs.

Cependant les ombres se dissipent, les contes s’effacent, le jour se fait, la civilisation se reforme et l’histoire reprend figure avec elle.

Voici que quatre hommes venus de quatre côtés différents se réunissent de temps en temps prés d’une pierre qui est au bord du Rhin, sur la rive gauche, à quelques pas d’une allée d’arbres, entre Rhens et Kapellen. Ces quatre hommes s’asseyent sur cette pierre, et là ils font et défont les empereurs d’Allemagne. Ces hommes sont les quatre électeurs du Rhin ; cette pierre, c’est le siège royal, Kœnigsthül.

Le lieu qu’ils ont choisi, à peu près au milieu de la vallée du Rhin, Rhens, qui est à l’électeur de Cologne, regarde à la fois, à l’ouest, sur la rive gauche, Kapellen, qui est à l’électeur de Trêves ; et au nord, sur la rive droite, d’un côté Oberlahnstein, qui est à l’électeur de Mayence, et de l’autre Braubach, qui est à l’électeur palatin. En une heure chaque électeur peut se rendre à Rhens de chez lui.

De leur côté, tous les ans, le second jour de la Pentecôte, les notables de Coblentz et de Rhens se réunissent au même lieu sous prétexte de fête, et confèrent entre eux de certaines choses obscures ; commencement de commune et de bourgeoisie faisant sourdement son trou dans les fondations du formidable édifice germanique déjà tout construit ; vivace et éternelle conspiration des petits contre les grands germant audacieusement près du Kœnigsthül, à l’ombre même de ce trône de pierre de la féodalité.

Presque au même endroit, dans le château électoral de Stolzenfels, qui domine la petite ville de Kapellen, aujourd’hui ruine magnifique, Werner, archevêque de Cologne, loge et entretient de 1380 à 1418 des alchimistes qui ne font pas d’or, mais qui trouvent, en cheminant vers la pierre philosophale, plusieurs des grandes lois de la chimie. Ainsi, dans un espace de temps assez court, le même point du Rhin, le lieu à peine remarqué aujourd’hui qui fait face à l’embouchure de la Lahn, voit naître pour l’Allemagne l’empire, la démocratie et la science.

Désormais le Rhin a pris un aspect tout ensemble militaire et religieux. Les abbayes et les couvents se multiplient ; les églises à mi-côte rattachent aux donjons de la montagne les villages du bord du fleuve, image frappante, et renouvelée à chaque tournant du Rhin, de la façon dont le prêtre doit être situé dans la société humaine. Les princes ecclésiastiques multiplient les édifices dans le Rhingau, comme avaient fait mille ans auparavant les prêtres de Rome. L’archevêque Baudoin de Trêves bâtit l’église d’Oberwesel ; l’archevêque Henri de Wittingen construit le pont de Coblentz sur la Moselle ; l’archevêque Walram de Juliers sanctifie par une croix de pierre magnifiquement sculptée les ruines romaines et le piton volcanique de Godersberg, ruines et collines quelque peu suspectes de magie. Le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel se mêlent dans ces princes comme dans le pape. De là une juridiction double qui prend l’âme et le corps et ne s’arrête pas, comme dans les états purement séculiers, devant le bénéfice de clergie. Jean de Barnich, chapelain de Saint-Goar, empoisonne avec le vin de la communion sa dame, la comtesse de Katzenellenbogen ; l’électeur de Cologne, comme son évêque, l’excommunie, et, comme son prince, le fait brûler vif.

De son côté, l’électeur palatin sent le besoin de protester perpétuellement contre les empiétements possibles des trois archevêques de Cologne, de Trêves et de Mayence ; et les comtesses palatines vont faire leurs couches, en signe de souveraineté, dans la Pfalz, tour bâtie devant Caub au milieu même du Rhin.

En même temps, au milieu de ces développements simultanés ou successifs des princes-électeurs, les ordres de chevalerie prennent position sur Rhin. L’ordre Teutonique s’installe à Mayence, en vue du Taunus, tandis que, près de Trêves, en vue des Sept-Montagnes, les chevaliers de Rhodes s’établissent à Martinshof. De Mayence l’ordre Teutonique se ramifie jusqu’à Coblentz, où une de ses commanderies prend pied. Les templiers, déjà maîtres de Courgenay et de Porentruy dans l’évêché de Bâle, avaient Boppart et Saint-Goar au bord du Rhin, et Trarbach entre le Rhin et la Moselle. C’est ce même Trarbach, le pays des vins exquis, le Thronus Bacchi des romains, qui appartint plus tard à ce Pierre Flotte, que le pape Boniface appelait borgne de corps et aveugle d’esprit.

Tandis que les princes, les évêques et les chevaliers faisaient leurs fondations, le commerce faisait ses colonies. Une foule de petites villes marchandes germèrent à l’imitation de Coblentz sur la Moselle et de Mayence devant le Mein, au confluent de toutes les rivières et de tous les torrents que versent dans le Rhin les innombrables vallées du Hündsruck, du Hohenruck, des crêtes de Hammerstein et des Sept-Montagnes. Bingen se posa sur la Nahe ; Niederlahnstein, sur la Lahn ; Engers, vis-à-vis la Sayn ; Irrlich, sur la Wied ; Linz, en face de l’Aar ; Rheindorf, sur les Mahrbachs ; et Berghein, sur la Sieg.

Cependant, dans tous les intervalles qui séparaient les princes ecclésiastiques et les princes féodaux, les commanderies des chevaliers-moines et les bailliages des communes, l’esprit des temps et la nature des lieux avaient fait croître une singulière race de seigneurs. Du lac de Constance aux Sept-Montagnes, chaque crête du Rhin avait son burg et son burgrave. Ces formidables barons du Rhin, produits robustes d’une nature âpre et farouche, nichés dans les basaltes et les bruyères, crénelés dans leur trou et servis à genoux par leurs officiers comme l’empereur, hommes de proie tenant tout ensemble de l’aigle et du hibou, puissants seulement autour d’eux, mais tout-puissants autour d eux, maîtrisaient le ravin et la vallée, levaient des soldats, battaient les routes, imposaient des péages, rançonnaient les marchands, qu’ils vinssent de Saint-Gall ou de Dusseldorf, barraient le Rhin avec leur chaîne et envoyaient fièrement des cartels aux villes voisines quand elles se hasardaient à leur faire affront. C’est ainsi que le burgrave d’Ockenfels provoqua la grosse commune de Linz, et le chevalier Hausner du Hegau la ville impériale de Kaufbeuern. Quelquefois, dans ces étranges duels, les villes, ne se sentant pas assez fortes, avaient peur et demandaient secours à l’empereur ; alors le burgrave éclatait de rire, et, à la prochaine fête patronale, il allait insolemment au tournoi de la ville, monté sur l’âne de son meunier. Pendant les effroyables guerres d’Adolphe de Nassau et de Didier d’Isembourg, plusieurs de ces chevaliers qui avaient leurs forteresses dans le Taunus poussèrent l’audace jusqu’à aller piller un des faubourgs de Mayence sous les yeux mêmes des deux prétendants qui se disputaient la ville. C’était leur façon d’être neutres. Le burgrave n’était ni pour Isembourg ni pour Nassau ; il était pour le burgrave. Ce n’est que sous Maximilien, quand le grand capitaine du saint-empire, George de Frundsberg, eut détruit le dernier des burgs, Hohenkraehen, qu’expira cette redoutable espèce de gentilshommes sauvages qui commence au dixième siècle par les burgraves-héros et qui finit au seizième par les burgraves-brigands.

Mais les choses invisibles dont les résultats ne prennent corps qu’après beaucoup d’années s’accomplissaient aussi sur le Rhin, en même temps que le commerce, et sur les mêmes bateaux, pour ainsi dire, l’esprit d’hérésie, d’examen et de liberté montait et descendait ce grand fleuve sur lequel il semble que toute la pensée de l’humanité dût passer. On pourrait dire que l’âme de Tanquelin, qui au douzième siècle prêchait contre le pape devant la cathédrale d’Anvers, escorté de trois mille sectaires armés, avec la pompe et l’équipage d’un roi, remonta le Rhin après sa mort, et alla inspirer Jean Huss dans sa maison de Constance, puis des Alpes redescendit le Rhône et fit surgir Doucet dans le comtat d’Avignon. Jean Huss fut brûlé, Doucet fut écartelé. L’heure de Luther n’avait pas encore sonné. Dans les voies de la providence, il y a des hommes pour les fruits verts et d’autres hommes pour les fruits mûrs.

Cependant le seizième siècle approchait. Le Rhin avait vu naître au quatorzième siècle, non loin de lui, à Nuremberg, l’artillerie ; et au quinzième, sur sa rive même, à Strasbourg, l’imprimerie. En 1400, Cologne avait fondu la fameuse coulevrine de quatorze pieds de long. En 1672, Vindelin de Spire avait imprimé sa bible. Un nouveau monde allait surgir, et, chose remarquable et digne qu’on y insiste, c’est sur les bords du Rhin que venaient de trouver et de prendre une nouvelle forme ces deux mystérieux outils avec lesquels Dieu travaille sans cesse à la civilisation de l’homme, la catapulte et le livre, la guerre et la pensée.

Le Rhin, dans les destinées de l’Europe, a une sorte de signification providentielle. C’est le grand fossé transversal qui sépare le sud du nord. La providence en a fait le fleuve-frontière ; les forteresses en font le fleuve-muraille. Le Rhin a vu la figure et a reflété l’ombre de presque tous les grands hommes de guerre qui, depuis trente siècles, ont labouré le vieux continent avec ce soc qu’on appelle l’épée. César a traversé le Rhin en montant du midi ; Attila a traversé le Rhin en descendant du septentrion. Clovis y a gagné la bataille de Tolbiac. Charlemagne et Bonaparte y ont régné. L’empereur Frédéric Barberousse, l’empereur Rodolphe de Hapsbourg et le palatin Frédéric Ier y ont été grands, victorieux et formidables. Gustave-Adolphe y a commandé ses armées du haut de la guérite de Caub. Louis XIV a vu le Rhin. Enghien et Condé l’ont passé ! Hélas ! Turenne aussi. Drusus y a sa pierre à Mayence comme Marceau à Coblentz et Hoche à Andernach. Pour l’œil du penseur qui voit vivre l’histoire, deux grands aigles planent perpétuellement sur le Rhin, l’aigle des légions romaines et l’aigle des régiments français.

Ce noble Rhin, que les romains nommaient Rhenus superbus, tantôt porte les ponts de bateaux hérissés de lances, de pertuisanes ou de bayonnettes, qui versent sur l’Allemagne les armées d’Italie, d’Espagne et de France, ou reversent sur l’ancien monde romain, toujours géographiquement adhérent, les anciennes hordes barbares, toujours les mêmes aussi ; tantôt charrie pacifiquement les sapins de la Murg et de Saint-Gall, les porphyres et les serpentines de Bâle, la potasse de Bingen, le sel de Karlshall, les cuirs de Stromberg, le vif-argent de Lansberg, les vins de Johannisberg et de Bacharach, les ardoises de Caub, les saumons d’Oberwesel, les cerises de Salzig, le charbon de bois de Boppart, la vaisselle de fer-blanc de Coblentz, la verrerie de la Moselle, les fers forgés de Bendorf, les tufs et les meules d’Andernach, les tôles de Neuwied, les eaux minérales d’Antoniustein, les draps et les poteries de Wallendar, les vins rouges de l’Aar, le cuivre et le plomb de Linz, la pierre de taille de Kœnigswinter, les laines et les soieries de Cologne ; et il accomplit majestueusement à travers l’Europe, selon la volonté de Dieu, sa double fonction de fleuve de la guerre et de fleuve de la paix, ayant sans interruption, sur la double rangée de collines qui encaisse la plus notable partie de son cours, d’un côté des chênes, de l’autre des vignes, c’est-à-dire d’un côté le nord, de l’autre le midi, d’un côté la force, de l’autre la joie.

Pour Homère, le Rhin n’existait pas. C’était un des fleuves probables, mais inconnus, de ce sombre pays des cimmériens sur lesquels il pleut sans cesse et qui ne voient jamais le soleil. Pour Virgile, ce n’était pas le fleuve inconnu, mais le fleuve glacé. Frigora Rheni. Pour Shakespeare, c’est le beau Rhin ; beautiful Rhine. Pour nous, jusqu’au jour où le Rhin sera la question de l’Europe, c’est l’excursion pittoresque à la mode, la promenade des désœuvrés d’Ems, de Bade et de Spa.

Pétrarque est venu à Aix-la-Chapelle, mais je ne crois pas qu’il ait parlé du Rhin.

La géographie donne, avec cette volonté inflexible des pentes, des bassins et des versants que tous les congrès du monde ne peuvent contrarier longtemps, la géographie donne la rive gauche du Rhin à la France. La divine providence lui a donné trois fois les deux rives ; sous Pépin le Bref, sous Charlemagne et sous Napoléon.

L’empire de Pépin le Bref était à cheval sur le Rhin. Il comprenait la France proprement dite, moins l’Aquitaine et la Gascogne, et l’Allemagne proprement dite, jusqu’au pays des bavarois exclusivement.

L’empire de Charlemagne était deux fois plus grand que ne l’a été l’empire de Napoléon.

Il est vrai, et ceci est considérable, que Napoléon avait trois empires, ou, pour mieux dire, était empereur de trois façons ; immédiatement et directement, de l’empire français ; médiatement et par ses frères, de l’Espagne, de l’Italie, de la Westphalie et de la Hollande, royaumes dont il avait fait les contre-forts de l’empire central ; moralement et par droit de suprématie, de l’Europe, qui n’était plus que la base, de jour en jour plus envahie, de son prodigieux édifice.

Compris de cette manière, l’empire de Napoléon égalait au moins celui de Charlemagne.

Charlemagne, dont l’empire avait le même centre et le même mode de génération que l’empire de Napoléon, prit et aggloméra autour de l’héritage de Pépin le Bref la Saxe jusqu’à l’Elbe, la Germanie jusqu’à la Saal, l’Esclavonie jusqu’au Danube, la Dalmatie jusqu’aux bouches du Cattaro, l’Italie jusqu’à Gaëte, l’Espagne Jusqu’à l’Èbre.

Il ne s’arrêta en Italie qu’aux limites des bénéventins et des grecs, et en Espagne qu’aux frontières des sarrasins.

Quand cette immense formation se décomposa pour la première fois, en 843, Louis le Débonnaire étant mort et ayant déjà laissé reprendre aux sarrasins leur part, c’est- à-dire toute la tranchée de l’Espagne comprise entre l’Èbre et le Llobregat, des trois morceaux en lesquels l’empire se brisa il y eut de quoi faire un empereur, Lothaire qui eut l’Italie et un grand fragment triangulaire de la Gaule, et deux rois, Louis qui eut la Germanie, et Charles qui eut la France. Puis, en 855, quand le premier des trois lambeaux se divisa à son tour, de ces morceaux d’un morceau de l’empire de Charlemagne on put encore faire un empereur, Louis, avec l’Italie, un roi, Charles, avec la Provence et la Bourgogne, et un autre roi, Lothaire, avec l’Austrasie, qui s’appela dès lors Lotharingie, puis Lorraine. Quand vint le moment où le deuxième lot, le royaume de Louis le Germanique, se déchira, le plus gros débris forma l’empire d’Allemagne, et dans les petits fragments s’installa l’innombrable fourmilière des comtés, des duchés, des principautés et des villes libres, protégée par les margraviats, gardiens des frontières. Enfin, quand le troisième morceau, l’état de Charles le Chauve, plia et se rompit sous le poids des ans et des princes, cette dernière ruine suffit pour la formation d’un roi, le roi de France ; de cinq ducs souverains, les ducs de Bourgogne, de Normandie, de Bretagne, d’Aquitaine et de Gascogne ; et de trois comtes-princes, le comte de Champagne, le comte de Toulouse et le comte de Flandre.

Ces empereurs-là sont des titans. Ils tiennent un moment l’univers dans leurs mains, puis la mort leur écarte les doigts, et tout tombe.

On peut dire que la rive droite du Rhin appartint à Napoléon comme à Charlemagne.

Bonaparte ne rêva pas un duché du Rhin, comme l’avaient fait quelques politiques médiocres dans la longue lutte de la maison de France contre la maison d’Autriche. Il savait qu’un royaume longitudinal qui n’est pas insulaire est impossible ; il plie et se coupe en deux au premier choc violent. Il ne faut pas qu’une principauté affecte l’ordre simple ; l’ordre profond est nécessaire aux états pour se maintenir et résister. À quelques mutilations et à quelques agglomérations près, l’empereur prit la confédération du Rhin telle que la géographie et l’histoire l’avaient faite, et se contenta de la systématiser. Il faut que la confédération du Rhin fasse front et obstacle au nord ou au midi. Elle était posée contre la France, l’empereur la retourna. Sa politique était une main qui plaçait et déplaçait les empires avec la force d’un géant et la sagacité d’un joueur d’échecs. En grandissant les princes du Rhin, l’empereur comprit qu’il accroissait la couronne de France et qu’il diminuait la couronne d’Allemagne. En effet, ces électeurs devenus rois, ces margraves et ces landgraves devenus grands-ducs, gagnaient en escarpement du côté de l’Autriche et de la Russie ce qu’ils perdaient du côté de la France, grands par devant, petits par derrière, rois pour les empereurs du nord, préfets pour Napoléon.

Ainsi, pour le Rhin, quatre phases bien distinctes, quatre physionomies bien tranchées. Première phase, l’époque antédiluvienne et peut-être préadamite, les volcans ; deuxième phase, l’époque historique ancienne, luttes de la Germanie et de Rome, où rayonne César ; troisième phase, l’époque merveilleuse, où surgit Charlemagne ; quatrième phase, l’époque historique moderne, luttes de l’Allemagne et de la France, que domine Napoléon. Car, quoi que fasse l’écrivain pour éviter la monotonie de ces grandes gloires, quand on traverse l’histoire européenne d’un bout à l’autre, César, Charlemagne et Napoléon sont les trois énormes bornes milliaires, ou plutôt millénaires, qu’on retrouve toujours sur son chemin.

Et maintenant, pour terminer par une dernière observation, le Rhin, fleuve providentiel, semble être aussi un fleuve symbolique. Dans sa pente, dans son cours, dans les milieux qu’il traverse, il est, pour ainsi dire, l’image de la civilisation, qu’il a déjà tant servie et qu’il servira tant encore. Il descend de Constance à Rotterdam, du pays des aigles à la ville des harengs, de la cité des papes, des conciles et des empereurs, au comptoir des marchands et des bourgeois, des Alpes à l’Océan, comme l’humanité elle-même est descendue des idées hautes, immuables, inaccessibles, sereines, resplendissantes, aux idées larges, mobiles, orageuses, sombres, utiles, navigables, dangereuses, insondables, qui se chargent de tout, qui portent tout, qui fécondent tout, qui engloutissent tout ; de la théocratie à la diplomatie, d’une grande chose à une autre grande chose.