Le Rhin/XIX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Hetzel (Tome Ip. 195-202).
LETTRE XIX


FEUER ! FEUER !


Comment on est réveillé à Bacharach. — Comment on est réveillé à Lorch. — L’Échelle du Diable. — Gilgen. — La fée Ave. — Le chevalier Heppius. — L’auteur va en Chine. — L’auteur recommande Lorch aux ivrognes. — Comment il se fait qu’une feuille de papier blanc devient rouge. — L’auteur ouvre sa croisée. — Effrayant spectacle qu’il voit. — Feuer ! Feuer ! — Silhouettes de gens en chemise. — L’auteur monte dans le grenier. — Le spectacle reste effrayant et devient magnifique. — L’auteur assiste à la plus éternelle de toutes les luttes et au plus ancien de tous les combats. — Paysage vu à travers cela. — Grande chose pleine de petites, comme toutes les grandes choses. — Feux de veuve. — Croisées qui s’ouvrent et qui se ferment. — Les flammes bleues. — Les poutres qui se dandinent. — Le papier à fleurs. — Première bucolique, le Berger qui joue avec la Bergère. — Deuxième bucolique, l’Arbre qui joue avec le Feu. — Les anglaises. — Les marmots. — La catastrophe. — Ce qui reste de la chose à quatre heures du matin. — Propreté des servantes. — Probité des paysans. — Histoire de l’anglais qui soupe et qui se couche et qui ne se dérange pas.


Lorch, août.


À Bacharach, minuit venu, on se couche, on ferme les yeux, on laisse tomber les idées qu’on a portées toute la journée, on arrive à cet instant où l’on a en soi tout ensemble quelque chose d’éveillé et quelque chose d’endormi, où le corps fatigué se repose déjà, où la pensée opiniâtre travaille encore, où il semble que le sommeil se sente vivre et que la vie se sente sommeiller. Tout à coup un bruit perce l’ombre et parvient jusqu’à vous, un bruit singulier, inexprimable, horrible, une espèce de grondement fauve, à la fois menaçant et plaintif, qui se mêle au vent de la nuit et qui semble venir de ce haut cimetière situé au-dessus de la ville où vous avez vu le matin même les onze gargouilles de pierre de l’église écroulée de Saint-Werner ouvrir la gueule comme si elles se préparaient à hurler. Vous vous réveillez en sursaut, vous vous dressez sur votre séant, vous écoutez. — Qu’est cela ? — C’est le crieur de nuit qui souffle dans sa trompe et qui avertit la ville que tout est bien et qu’elle peut dormir tranquille. Soit ; mais je ne crois pas qu’il soit possible de rassurer les gens d’une manière plus effrayante.

À Lorch on peut être réveillé d’une façon encore plus dramatique.

Mais d’abord, mon ami, laissez-moi vous dire ce que c’est que Lorch.

Lorch est un gros bourg d’environ dix-huit cents habitants, situé sur la rive droite du Rhin et se prolongeant en équerre le long de la Wisper, dont il marque l’embouchure. C’est la vallée des contes et des fables ; c’est le pays des petites fées sauterelles. Lorch est placé au pied de l’Échelle du Diable, haute roche presque à pic que le vaillant Gilsen escalada à cheval pour aller chercher sa fiancée, cachée par les gnomes sur le sommet du mont. C’est à Lorch que la fée Ave inventa, disent les légendes, l’art de faire du drap pour vêtir son amant, le frileux chevalier romain Heppius, — lequel a donné son nom à Heppenheim. Il est remarquable, soit dit en passant, que, chez tous les peuples, et dans toutes les mythologies, l’art de tisser les étoffes a été inventé par une femme ; pour les égyptiens, c’est Isis ; pour les lydiens, Arachné ; pour les grecs, Minerve ; pour les péruviens, Menacella, femme de Manco-Gapac ; pour les villages du Rhin, c’est la fée Ave. Les chinois seuls attribuent cette imagination à un homme, l’empereur Yas ; et encore pour les chinois l’empereur n’est-il pas un homme, c’est un être fantastique dont la réalité disparaît sous les titres bizarres dont ils l’affublent. lis ne connaissent pas sa nature, car ils l’appellent le Dragon ; ils ignorent son âge, car ils l’appellent Dix-Mille-Ans ; ils ne savent pas son sexe, car ils l’appellent la Mère.

Mais que vais-je faire en Chine ? Je reviens à Lorch. Pardonnez-moi l’enjambée.

Le premier vin rouge du Rhin s’est fait à Lorch. Lorch existait avant Charlemagne et a laissé trace dans des chartes de 732. Henri III, archevêque de Mayence, s’y plaisait et y résida en 1343. Aujourd’hui il n’y a plus à Lorch ni chevaliers romains, ni fées, ni archevêques ; mais la petite ville est heureuse, le paysage est magnifique, les habitants sont hospitaliers. La belle maison de la renaissance qui est au bord du Rhin a une façade aussi originale et aussi riche en son genre que celle de notre manoir français de Meillan. La forteresse fabuleuse du vieux Sibo protège le bourg, que menace de l’autre rive du fleuve le château historique de Furstenberg avec sa grande tour, ronde au dehors, hexagone au dedans. Et rien n’est charmant comme de voir prospérer joyeusement cette petite colonie vivace de paysans entre ces deux effrayants squelettes qui ont été deux citadelles.

Maintenant voici comment une de mes nuits a été troublée à Lorch.

L’autre semaine, il pouvait être une heure du matin, tout le bourg dormait, j’écrivais dans ma chambre, lorsque tout à coup je m’aperçois que mon papier est devenu rouge sous ma plume. Je lève les yeux, je n’étais plus éclairé par ma lampe, mais par mes fenêtres. Mes deux fenêtres s’étaient changées en deux grandes tables d’opale rose à travers lesquelles se répandait autour de moi une réverbération étrange. Je les ouvre, je regarde. Une grosse voûte de flamme et de fumée se courbait à quelques toises au-dessus de ma tête avec un bruit effrayant. C’était tout simplement l’hôtel P— , le gasthaus voisin du mien, qui avait pris feu, et qui brûlait.

En un instant, l’auberge se réveille, tout le bourg est sur pied, le cri : Feuer ! feuer ! emplit le quai et les rues, le tocsin éclate. Moi je ferme mes croisées et j’ouvre ma porte. Autre spectacle. Le grand escalier de bois de mon gasthaus, touchant presque à la maison incendiée et éclairé par de larges fenêtres, semblait lui-même tout en feu ; et sur cet escalier, du haut en bas, se heurtait, se pressait et se foulait une cohue d’ombres surchargées de silhouettes bizarres. C’était toute l’auberge qui déménageait, l’un en caleçon, l’autre en chemise, les voyageurs avec leurs malles, les domestiques avec les meubles. Tous ces fuyards étaient encore à moitié endormis. Personne ne criait ni ne parlait. C’était le bruit d’une fourmilière.

Un horrible flamboiement remplissait les intervalles de toutes les têtes.

Quant à moi, car chacun pense à soi dans ces moments-là, j’ai fort peu de bagage, j’étais logé au premier, et je ne courais d’autre risque que d’être forcé de sortir de la maison par la fenêtre.

Cependant un orage était survenu, il pleuvait à verse. Comme il arrive toujours lorsqu’on se hâte, l’hôtel se vidait lentement ; et il y eut un instant d’affreuse confusion. Les uns voulaient entrer, les autres sortir ; les gros meubles descendaient lourdement des fenêtres, attachés à des cordes ; les matelas, les sacs de nuit et les paquets de linge tombaient du haut du toit sur le pavé ; les femmes s’épouvantaient, les enfants pleuraient ; les paysans, réveillés par le tocsin, accouraient de la montagne avec leurs grands chapeaux ruisselant d’eau et leurs seaux de cuir à la main. Le feu avait déjà gagné le grenier de la maison, et l’on se disait qu’il avait été mis exprès à l’auberge P — ; circonstance qui ajoute toujours un intérêt sombre et une sorte d’arrière-scène dramatique à un incendie.

Bientôt les pompes sont arrivées, les chaînes de travailleurs se sont formées ; et je suis monté dans le grenier, énorme enchevêtrement, à plusieurs étages, de charpentes pittoresques comme en recouvrent tous ces grands toits d’ardoise des bords du Rhin. Toute la charpente de la maison voisine brûlait dans une seule flamme. Cette immense pyramide de braise, surmontée d’un vaste panache rouge que secouait le vent de l’orage, se penchait avec des craquements sourds sur notre toit, déjà allumé et pétillant çà et là. La question était sérieuse ; si notre toit prenait feu, dix maisons à coup sûr, et peut-être, avec l’aide du vent, le tiers de la ville, brûlaient. La besogne a été rude. Il a fallu, sous les flammèches et les tourbillons d’étincelles, écorcer les ardoises d’une partie du toit et couper les pignons-girouettes des lucarnes. Les pompes étaient admirablement servies.

Des lucarnes du grenier je plongeais dans la fournaise et j’étais pour ainsi dire dans l’incendie même. C’est une effroyable et une admirable chose qu’un incendie vu à brûle-pourpoint. Je n’avais jamais eu ce spectacle ; — puisque j’y étais, — je l’ai accepté.

Au premier moment, quand on se voit comme enveloppé dans cette monstrueuse caverne de feu où tout flambe, reluit, pétille, crie, souffre, éclate et croule, on ne peut se défendre d’un mouvement d’anxiété, il semble que tout est perdu et que rien ne saura lutter contre cette force affreuse qu’on appelle le feu ; mais, dès que les pompes arrivent, on reprend courage.

On ne peut se figurer avec quelle rage l’eau attaque son ennemi. À peine la pompe, ce long serpent qu’on entend haleter en bas dans les ténèbres, a-t-elle passé au-dessus du mur sombre son cou effilé et fait étinceler dans la flamme sa fine tête de cuivre, qu’elle crache avec fureur un jet d’acier liquide sur l’épouvantable chimère à mille têtes. Le brasier, attaqué à l’improviste, hurle, se dresse, bondit effroyablement, ouvre d’horribles gueules pleines de rubis, et lèche de ses innombrables langues toutes les portes et toutes les fenêtres à la fois. La vapeur se mêle à la fumée ; des tourbillons blancs et des tourbillons noirs s’en vont à tous les souffles du vent, et se tordent et s’étreignent dans l’ombre sous les nuées. Le sifflement de l’eau répond au mugissement du feu. Rien n’est plus terrible et plus grand que cet ancien et éternel combat de l’hydre et du dragon.

La force de la colonne d’eau lancée par la pompe est prodigieuse. Les ardoises et les briques qu’elle touche se brisent et s’éparpillent comme des écailles. Quand la charpente enfin s’est écroulée, magnifique moment où le panache écarlate de l’incendie a été remplacé, au milieu d’un bruit terrible, par une immense et haute aigrette d’étincelles, une cheminée est restée debout sur la maison comme une espèce de petite tour de pierre. Un jet de pompe l’a jetée dans le gouffre.

Le Rhin, les villages, les montagnes, les ruines, tout le spectre sanglant du paysage reparaissant à cette lueur, se mêlaient à la fumée, aux flammes, au glas continuel du tocsin, au fracas des pans du mur s’abattant tout entiers, comme des pont-levis, aux coups sourds de la hache, au tumulte de l’orage et à la rumeur de la ville. Vraiment c’était hideux, mais c’était beau.

Si l’on regarde les détails de cette grande chose, rien de plus singulier. Dans l’intervalle d’un tourbillon de feu et d’un tourbillon de fumée, des têtes d’hommes surgissent au bout d’une échelle. On voit ces hommes inonder, en quelque sorte à bout portant, la flamme acharnée qui lutte et voltige et s’obstine sous le jet même de l’eau. Au milieu de cet affreux chaos, il y a des espèces de réduits silencieux où de petits incendies tranquilles pétillent doucement dans des coins comme un feu de veuve. Les croisées des chambres devenues inaccessibles s’ouvrent et se ferment au vent. De jolies flammes bleues frissonnent, aux pointes des poutres. De lourdes charpentes se détachent du bord du toit et restent suspendues à un clou, balancées par l’ouragan au-dessus de la rue et enveloppées d’une longue flamme. D’autres tombent dans l’étroit entre-deux des maisons et établissent là un pont de braise. Dans l’intérieur des appartements, les papiers parisiens à bordures prétentieuses disparaissent et reparaissent à travers des bouffées de cendre rouge. Il y avait au troisième étage un pauvre trumeau Louis XV, avec des arbres rocaille et des bergers de Gentil-Bernard, qui a lutté longtemps. Je le regardais avec admiration. Je n’ai jamais vu une églogue faire si bonne contenance. Enfin une grande flamme est entrée dans la chambre, a saisi l’infortuné paysage vert-céladon, et le villageois embrassant la villageoise, et Tircis cajolant Glycère s’en est allé en fumée. Comme pendant, un pauvre petit jardinet, affreusement arrosé de charbons ardents, brûlait au bas de la maison. Un jeune acacia, appuyé à un treillage embrasé, s’est obstiné à ne pas prendre feu et est resté intact pendant quatre heures, secouant sa jolie tête verte sous une pluie d’étincelles.

Ajoutez à cela quelques blondes et pâles anglaises demi-nues sous l’averse à côté de leurs valises à quelques pas de l’auberge, et tous les enfants du lieu riant aux éclats et battant des mains chaque fois qu’un jet de pompe se dispersait jusqu’à eux, et vous aurez une idée assez complète de l’incendie de l’hôtel P — , à Lorch.

Une maison qui brille, ce n’est qu’une maison qui brûle ; mais le côté vraiment triste de la chose, c’est qu’un pauvre homme y a été tué.

Vers quatre heures du matin, on était ce qu’on appelle maître du feu ; le gasthaus P — , toit, plafonds, escaliers et planchers effondrés, flambait entre ses quatre murs, et nous avions réussi à sauver notre auberge.

Alors, et presque sans entr’acte, l’eau a succédé au feu. Une nuée de servantes, brossant, frottant, épongeant, essuyant, a envahi les chambres, et en moins d’une heure la maison a été lavée du haut en bas.

Chose remarquable, rien n’a été dérobé. Tous ces effets déménagés en hâte, sous la pluie, au milieu de la nuit, ont été religieusement rapportés par les très pauvres paysans de Lorch.

Au reste, ces accidents ne sont pas rares sur les bords du Rhin. Toute maison de bois contient un incendie, et ici les maisons de bois abondent. À Saint-Goar seulement, il y a en ce moment, à différentes places de la ville, quatre ou cinq masures faites par des incendies.

Le lendemain matin, je remarquais avec quelque surprise au rez-de-chaussée de la maison incendiée deux ou trois chambres fermées, parfaitement entières, au-dessus desquelles tout cet embrasement avait fait rage sans y rien déranger. Voici à ce propos une historiette qu’on raconte dans le pays. Je ne la garantis pas. — Il y a quelques années, un anglais arriva assez tard à une auberge de Braubach, soupa et coucha. Dans le milieu de la nuit, l’auberge prend feu. On entre en hâte dans la chambre de l’anglais. Il dormait. On le réveille. On lui explique la chose, et que le feu est au logis, et qu’il faut décamper sur-le-champ. — Au diable ! dit l’anglais, vous me réveillez pour cela ! Laissez-moi tranquille. Je suis fatigué et je ne me lèverai pas. Sont-ils fous de s’imaginer que je vais me mettre à courir les champs en chemise à minuit ! Je prétends dormir mes neuf heures tout à mon aise. Éteignez le feu si bon vous semble, je ne vous en empêche pas. Quant à moi, je suis bien dans mon lit, j’y reste. Bonne nuit, mes amis, à demain. -— Cela dit, il se recoucha. Il n’y eut aucun moyen de lui faire entendre raison, et, comme le feu gagnait, les gens se sauvèrent, après avoir refermé la porte sur l’anglais rendormi et ronflant. L’incendie fut terrible, on l’éteignit à grand’peine. Le lendemain matin, les hommes qui déblayaient les décombres arrivèrent à la chambre de l’anglais, ouvrirent la porte et trouvèrent le voyageur à demi éveillé, se frottant les yeux dans son lit, qui leur cria en bâillant dès qu’il les aperçut : — Pourriez-vous me dire s’il y a un tire-bottes dans cette maison ? — Il se leva, déjeuna très fort et repartit admirablement reposé et frais, au grand déplaisir des garçons du pays, lesquels comptaient bien faire avec la momie de l’anglais ce qu’on appelle dans la vallée du Rhin un bourgmestre sec, c’est-à-dire un mort parfaitement fumé et conservé qu’on montre pour quelques liards aux étrangers.