Le Rhin/XXV

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Hetzel (Tome 2p. 151-176).
LETTRE XXV


LE RHIN


D’où il sort. — La Suisse, le Rhin. — Aspects. — Qu’un fleuve est un arbre. — Le trajet de Mayence à Cologne. — Détails. — Où commence l’encaissement du fleuve. — Où il finit. — Tableaux. — Les vignes. — Les ruines. — Les hameaux. — Les villes. — Histoire et archéologie mêlées. — Bingen. — Oberwesel. — Saint-Goar. — Neuwied. — Andernach. — Linz. — Sinzig. — Boppart. — Cauh. — Braubach. — Coblentz. — Ce qui a effrayé l’auteur à Coblentz. — Musées. — Quels sont les peintres que possède chaque ville. — Curiosités et bric-à-brac. — Paysages du Rhin. — Ce qu’a été le Rhin. — Ce qu’il est. — Remontez-le. — Le bateau-flèche. — Le dampschiff. — La barque à voile. — Le grand radeau. — Curieux détails sur les anciennes grandes flottaisons du Rhin. — Vingt-cinq bateaux à vapeur en route chaque jour. — Parallèle de l’ancienne navigation et de la nouvelle. — Quarante-neuf îles. — Souvenirs. — Une jovialité de Schinderhannes rencontrant une bande de juifs. — Ce que firent en 1400, dans une église de village, les quatre électeurs du Rhin. — Détails secrets et inconnus de la déposition de Wenceslas. — Le Kœnigssthül. — L’auteur reconstruit le Kœnigssthül, aujourd’hui disparu. — De quelle manière et dans quelle forme s’y faisait l’élection des empereurs. — Ce que c’était que les sept électeurs du saint-empire. — L’élection dans le Rœmer de Francfort comparée avec l’élection sur le Kœnigssthül. — Côtés inédits et ignorés de l’histoire. — La bannière impériale. — Ce qu’elle était avant Lothaire. — Ce que Lothaire y changea. — Ce qu’elle a été depuis. — L’aigle à deux têtes. — Sa première apparition. — Ce que le peuple concluait de la façon dont la bannière flottait. — Chute de la bannière. — Vue de Caub. — Étrange aspect du Pfalz. — Ce que c’est. — Les châteaux du Rhin. — Dénombrement. — Combien il y en a. — Quels sont leurs noms. — Leurs dates. — Leurs histoires. — Qui les a bâtis. — Qui les a ruinés. — Destinée de tous. — Détail de chacun. — Coup d’œil dans les vallées. — Sept burgs dans le Wisperthal. — Une abbaye et six forteresses dans les Sept-Monts. — Trois citadelles dans la plaine de Mayence. — Le Godesbecg dans la plaine de Cologne. — Hymne aux châteaux du Rhin.


Mayence, 1er octobre.

Un ruisseau sort du lac de Toma, sur la pente orientale du Saint-Gothard ; un autre ruisseau sort d’un autre lac au pied du mont Lukmanierberg ; un troisième ruisseau suinte d’un glacier et descend à travers les rochers d’une hauteur de mille toises. A quinze lieues de leurs sources, ces ruisseaux viennent aboutir au même ravin près Reichenau. Là, ils se mêlent. N’admirez-vous pas, mon ami, de quelle façon puissante et simple la Providence produit les grandes choses ? Trois pâtres se rencontrent, c’est un peuple ; trois ruisseaux se rencontrent, c’est un fleuve.

Le peuple naît le 17 novembre 1307, la nuit, au bord d’un lac où trois pasteurs viennent de s’embrasser ; il se lève, il atteste le grand Dieu qui fait les paysans et les césars, puis il court aux fléaux et aux fourches. Géant rustique, il prend corps à corps le souverain géant, l’empereur d’Allemagne. Il brise à Kussnacht le bailli Gessler, qui faisait adorer son chapeau ; à Sarnen le bailli Landenberg, qui crevait les yeux aux vieillards ; à Thalewyl le bailli Wolfenschiess, qui tuait les femmes à coups de hache ; à Morgarten le duc Léopold ; à Morat Charles-le-Téméraire. Il enterre sous la colline de Buttisholz les trois mille anglais d’Enguerrand de Coucy. Il tient en respect à la fois les quatre formidables ennemis qui lui viennent des quatre points points cardinaux ; il bat à Sempach le duc d’Autriche, à Granson le duc de Bourgogne, à Chillon le duc de Savoie, à Novarre le duc de Milan ; et notons en passant qu’à Novarre, en 1513, le duc de Milan était duc par le droit de l’épée et s’appelait Louis XII, roi de France. Il accroche à un clou dans ses arsenaux, au-dessus de ses habits de paysan, à côté des colliers de fer qu’on lui destinait, les splendides armures ducales des princes vaincus ; il a de grands citoyens, Guillaume Tell d’abord, puis les trois libérateurs, puis Pierre Collin et Gundoldingen, qui ont laissé leur sang sur la bannière de leur ville, et Conrad Baumgarten, et Scharnachthal, et Winkelried qui se jetait sur les piques comme Curtius dans le gouffre ; 90 il lutte à Bellinzona pour l’inviolabilité du sol, et à Cappel pour l’inviolabilité de la conscience ; il perd Zwingli en 1531, mais il délivre Bonnivard en 1536 ; et depuis lors, il est debout. Il accomplit sa destinée entre les quatre colosses du continent, ferme, solide, impénétrable, nœud de civilisation, asile de science, refuge de la pensée, obstacle aux envahissements injustes, point d’appui aux résistances légitimes. Depuis six cents ans, au centre de l’Europe, au milieu d’une nature sévère, sous l’œil d’une providence bienveillante, ces grands montagnards, dignes fils des grandes montagnes, graves, froids et sereins comme elles, soumis à la nécessité, jaloux de leur indépendance, en présence des monarchies absolues, des aristocraties oisives et des démocraties envieuses, vivent de la forte vie populaire, pratiquant à la fois le premier des droits, la liberté, et le premier des devoirs, le travail.

Le fleuve naît entre deux murailles de granit ; il fait un pas et il rencontre, à Andeer, village roman, le souvenir de Charlemagne ; à Coire, l’ancienne Curia, le souvenir de Drusus ; à Feldkirch, le souvenir de Masséna ; puis, comme consacré pour les destinées qui l’attendent par ce triple baptême germanique, romain et français, laissant l’esprit indécis entre son étymologie grecque Ῥὲειυ, et son étymologie allemande Rinneri, qui toutes deux signifient couler, il coule en effet, franchit là forêt et la montagne, gagne le lac de Constance, bondit à Schaffbuse, longe et contourne les arrière-croupes du Jura, côtoie les Vosges, perce la chaîne des volcans morts du Taunus, traversé les plaines de la Frise, inonde et noie les bas-fonds de la Hollande, et, après avoir creusé dans les rochers, les terres, les laves, les sables et les roseaux un ravin tortueux de deux cent soixante-dix-sept lieues, après avoir promené dans la grande fourmilière européenne le bruit perpétuel de ses vagues qu’on dirait composé de la querelle éternelle du nord et du midi, après avoir reçu douze mille cours d’eau, arrosé cent quatorze villes, séparé, ou, pour mieux dire, divisé onze nations, roulant dans son écume et mêlant à sa rumeur l’histoire de trente siècles et de trente peuples, il se perd dans la mer. Fleuve-Protée ; ceinture des empires, frontière des ambitions, frein des conquérants ; serpent de l’énorme caducée qu’étend sur l’Europe le dieu Commerce ; grâce et parure du globe ; longue chevelure verte des Alpes qui traîne jusque dans l’océan.

Ainsi trois pâtres, trois ruisseaux. La Suisse et le Rhin s’engendrent de la même façon dans les mêmes montagnes.

Le Rhin a tous les aspects. Il est tantôt large, tantôt étroit. Il est glauque, transparent, rapide, joyeux de cette grande joie qui est propre à tout ce qui est puissant. Il est torrent à Schaffbuse, gouffre à Laufen, rivière à Sickirigënj fleuve à Mayence, lac à Saint-Goar, marais à Leyde.

Il se calme, dit-on, et dévient lent vers le soir comme s’il s’endormait ; phénomène plutôt apparent que réel, visible sur tous les grands cours d’eau.

Je l’ai dit quelque part, l’unité dans la variété, c’est le principe de tout art complet. Sous ce rapport la nature est la plus grande artiste qu’il y ait ; Jamais elle n’abandonne une forme sans lui avoir fait parcourir tous ses logarithmes. Rien ne se ressemble moins en apparence qu’un arbre et un : fleuve ; au fond pourtant l’arbre et le fleuve ont la même ligne génératrice. Examinez, l’hiver, un arbre dépouillé de ses feuilles, et couchez-le en esprit à plat sur le sol, vous aurez l’aspect d’un fleuve vu par un géant à vol d’oiseau. Le tronc de l’arbre, ce sera le fleuve ; les grosses branches, ce seront les rivières-les rameaux et les ramuscules, ce seront les torrents, les ruisseaux et les sources ; l’élargissement de la : racine, ce sera l’embouchure, Tous les fleuves, vus sur une carte géographique, sont des arbres qui portent des villes tantôt à l’extrémité des rameaux comme dés fruits, tantôt dans l’entre-deux des branches comme des nids ; et leurs confluents et leurs affluents innombrables imitent, suivant l’inclinaison des versants et la nature, des terrains, les embranchements variés des différentes espèces végétales, — qui toutes, comme, on sait, tiennent leurs jets plus pu moins écartés de la tige selon la force spéciale de leur sève et la densité de leur bois. Il est remarquable que, si l’on considère le Rhin de cette façon, l’idée royale qui semble attachée à ce robuste fleuve ne l’abandonne pas. L’Y de presque tous les affluents du Rhin, de la Murg, du Neckar, du Mein, de la Nähe, de la Lahn, de la Moselle et de l’Âar a une ouverture d’environ 90 degrés ; Bingen, Niederlahnstein, Coblenz, sont dans des angles droits. Si l’on redresse par la pensée debout sur le sol l’immense silhouette géométrale du fleuve, le Rhin apparaît portant toutes ses rivières à bras tendu et prend la figure d’un chêne.

Les innombrables ruisseaux dans lesquels il se divise avant d’arriver à l’océan sont ses racines mises à nu.

La partie du fleuve la plus célèbre et la plus admirée, la plus riche pour le géologue, la plus curieuse pour l’historien, la plus importante : pour le politique, la plus belle pour le poète, c’est ce tronçon du Rhin central qui, de Bingen à Koenigswinter, traverse du levant au couchant le noir chaos de collines volcaniques que les Romains nommaient les Alpes des Cattes.

C’est là ce fameux trajet de Mayence à Cologne que presque tous les tourists font en quatorze heures dans les longues journées d’été. De cette manière on a l’éblouissement du Rhin, et rien de plus. Lorsqu’un fleuve est rapide, pour le bien voir il faut le remonter et non le descendre. Quant à moi, comme vous savez, j’ai fait le trajet de Cologne à Mayence, et j’y ai mis un mois.

De Mayence à Bingen, comme de Koenigswinter à Cologne, il y a sept ou huit lieues de riches plaines vertes et riantes,, avec de beaux villages heureux au bord de l’eau. Mais, ainsi que je vous le disais tout à l’heure, le grand encaissement du Rhin commence à Bingen par le Rupertsberg et le Niederwald, deux montagnes de schiste et d’ardoise, et finit à Koenigswinter, au pied des Sept-Monts.

Là tout est beau. Les escarpements sombres des deux rives se,mirent dans les larges squammes de l’eau. La roideur des pentes fait que la vigne est cultivée sur le Rhin de la même manière que l’olivier sut les côtes de Provence. Partout où tombe le rayon du midi, si le rocher fait une petite saillie, le paysan y.porte a bras des sacs et des paniers de terre, et, dans cette terre, en Provence il plante un olivier et sur le Rhin il plante un cep. Puis il contre-butte son terrassement avec un mur de pierres sèches qui retient la terre et laisse fuir les eaux. Ici, par surcroît de précaution, pour que les pluies n’entraînent pas la terre, le vigneron la couvre, comme un toit, avec les ardoises brisées de la montagne. De cette façon, au flanc des roches les plus abruptes, la vigne du Rhin, comme l’olivier de la Méditerranée, croît sur des espèces de consoles posées au-dessus de la tête du passant comme le pot de fleurs d’une mansardé. Toutes les inclinaisons douces sont hérissées dé ceps.

C’est dû reste un travail ingrat. Depuis dix ans les riverains du Rhin n’ont pas fait une bonne récolte. Dans plusieurs endroits, et notamment à Saint-Goarshausen, dans le pays de Nassau, j’ai vu des vignobles abandonnés.

D’en bas tous ces épaulements en pierres sèches qui suivent les mille ondulations de la pente, et auxquels les cannelures du rocher donnent nécessairement presque toujours la forme d’un croissant, surmontés de la frange verte des vignes, rattachés et comme accrochés aux saillies de la montagne par leurs deux bouts qui vont s’amincissant, figurent d’innombrables guirlandes suspendues à la muraille austère du Rhin.

L’hiver, quand la vigne et le sol sont noirs, ces terrassements d’un gris sale ressemblent à ces grandes toiles. d’araignées étagées et superposées dans les angles des masures abandonnées, espèces de hamacs hideux où s’est amoncelée la poussière.

À chaque tournant du fleuve se développe un groupe de maisons, cité ou bourgade. Au-dessus de chaque groupe de maisons se dresse un donjon en ruine. Les villes et les villages, hérissés de pignons, de tourelles et de ; clochers, font de loin comme une flèche barbelée à la pointe basse de la montagne.

Souvent les hameaux s’allongent, à la lisière de la berge, en forme de queue, égayés de laveuses qui chantent et d’enfants qui jouent. Çà et là une chèvre broute les jeunes pousses des oseraies. Les. maisons du Rhin ressemblent à de grands casques d’ardoise posés au bord du fleuve. L’enchevêtrement exquis des solives peintes en rouge et en bleu sur le plâtre blanc fait l’ornement de la façade. Plusieurs de ces villages, comme ceux de Bergheim et de Mondorf près Cologne, sont habités par des pêcheurs de saumon et des faiseurs de corbeilles. Dans les belles journées d’été, cela compose des spectacles charmants ; le vannier tresse son panier sur le seuil de sa maison, le pêcheur raccommode ses filets dans sa barque, au-dessus de leurs têtes le soleil mûrit la vigne sur la colline. Tous font ce, que Dieu leur donne à faire, l’astre comme l’homme.

Les villes sont d’un aspect plus compliqué et plus tumultueux. Elles abondent sur le Rhin. C’est Bingen, c’est Oberwesel, c’est Saint-Goar, c’est Neuwied, c’est Andernach. C’est Linz, grosse commune à tours carrées, qui a été assiégée par Charles-le-Téméraire en 1476, et qui regarde vis-à-vis d’elle, sur l’autre bord du Rhin, Sinzig, bâtie par Sentius pour garder l’embouchure de l’Aar. C’est Boppart, l’ancienne Bodobriga, fort de Drusus, cense royale de rois francs, ville impériale proclamée en même temps qu’Oberwesel,, bailliage de Trêves, vieille cité charmante qui conserve une idole dans son église, au-dessus de laquelle deux clochers romans accouplés par un pont ressemblent à deux grands bœufs sous un joug. J’y ai remarqué près de la porte de ville en amont une ravissante abside ruinée ; C’est Caub, la ville des palatins. C’est Braubach, nommée dans une charte de 933 ; fief des comtes d’Arnstein du Lahngau, ville impériale sous Rodolphe en 1279, domaine des comtes de Katzenellenbogen en 1283, qui échoit à la Hesse en 1473, à Darmstadt en 1632, et en 1802 à Nassau.

Braubach, qui communique avec les bains du Taunus, est admirablement située au pied du haut rocher qui porte à sa cime le Markusburg. Le vieux château de Saint-Marc est aujourd’hui une prison d’état. Tout marquis veut avoir des pages. Il me paraît que M. de Nassau se donne lés airs d’avoir des prisonniers d’état. C’est un beau luxe.

Douze mille six cents habitants dans onze cents maisons, un pont de trente-six bateaux construit en 1819 sur le Rhin, un pont de quatorze arches sur la Moselle bâti en pierre de lave sur les fondations mêmes du pont édifié vers 1311 par l’archevêque Baudoin au moyen d’une large dépense d’indulgences ; le célèbre fort ; Ehrenbreistein, rendu aux français le 27 janvier 1799 après un blocus où les assiégés avaient payé un chat trois francs et une livre de cheval trente sous ; un puits de cinq cent quatre-vingts pieds de profondeur, creusé par,le margrave Jean de Bade ; la place de l’arsenal, où l’on voyait jadis la fameuse coulevrine le Griffon, laquelle portait cent soixante livres et pesait vingt milliers ; un bon vieux couvent de franciscains converti en hôpital eh 1804 ; une Notre-Dame romane, restaurée dans le goût pompadour et peinte en rose ; une église de Saint-Florin, convertie en magasin de fourrage par les français, aujourd’hui église évangélique, ce qui est pire au point de vue de l’art, et peinte en rose ; une collégiale de Saint-Castor enrichie d’un portail de 1805 et peinte en rose ; . point de bibliothèque : voilà Coblenz, que les français écrivent Coblentz par politesse pour les allemands et que les allemands écrivent Coblence par ménagement pour les français. D’abord castrum romain dans l’Altehof, puis cour royale sous les francs, résidence impériale jusqu’à Louis de Bavière, ville patronée par les comtes d’Arnstein jusqu’en 1250,.et, à dater d’Arnould II, parles archevêques de Trêves, assiégée en vain eh 1688 par Vauban et par Louis XIV en personne, Coblenz a été prise par les français en 1794 et donnée aux prussiens en 1815. Quant à moi, je n’y suis, pas entré. Tant d’églises roses m’ont effrayée

Comme point militaire, Coblenz est un lieu important. Ses trois forteresses font face de toutes parts. La Chartreuse domine la route de Mayence, le Petersberg garde la route de Trêves et de Cologne, l’Ehrenbreistein surveille le Rhin et la route de Nassau.

Comme paysage, Coblenz est peut-être trop vantée, surtout si on là compare à d’autres villes du Rhin que personne ne visite et dont personne ne parle. Ehrenbreistein, jadis belle et colossale ruine, est maintenant une glaciale et morne citadelle qui couronne platement Un magnifique rocher. Les vraies couronnes des montagnes, c’étaient les anciennes forteresses. Chaque tour était un fleuron.

Quelques-unes, de ces villes ont d’inestimables richesses d’art et d’archéologie. Les plus vieux maîtres et les plus grands peintres peuplent leurs musées. Le Dominiquin, les Carrache, le Guerchin, Jordaens, Snyders, Laurent Sciarpelloni, sont à Mayence. Augustin Braun, Guillaume de Cologne, Rubens, Albert Durer, Mesquida, sont à Cologne. Holbein, Lucas de Leyde, Lucas Cranach, Scorel, Raphaël, la Vénus endormie de Titien, sont à Darmstadt. Coblenz a l’œuvre complet d’Albert Durer, à quatre feuilles près. Mayence a le psautier de 1459. Cologne avait lé fameux missel du château de Drachenfels, colorié au douzième siècle ; elle l’a laissé perdre ; mais elle a conservé et elle garde encore les précieuses lettres de Leibnitz au jésuite de Brosse.

Ces belles villes et ces charmants villages sont mêlés à la nature la plus sauvage. Les vapeurs rampent dans les ravins ; les nuées accrochées aux collines semblent hésiter et choisir le vent ; de sombres forêts druidiques s’enfoncent entre les montagnes dans les lointains violets ; de grands oiseaux de proie planent sous un ciel fantasque qui tient des deux climats que le Rhin sépare, tantôt éblouissant de rayons comme un ciel d’Italie, tantôt sali de brumes rousses comme un ciel du Groenland. Là rive est âpre, les laves sont bleues ; les basaltes sont noires ; partout le mica et le quartz en poussière ; partout des cassures violentes ; les rochers ont des profils de géants camards. Des croupes d’ardoises feuilletées et fines comme des soies brillent au soleil et figurent des dos de sangliers énormes. L’aspect de tout le fleuve est extraordinaire.

Il est évident qu’en faisant le Rhin la nature avait prémédité un désert ; l’homme en a fait une rue.

Du temps des romains et des barbares, c’était la rue des soldats. Au moyen âge, comme le fleuve presque entier était bordé d’états ecclésiastiques et tenu en quelque sorte, de sa source à son embouchure, par l’abbé de Saint-Gall, le prince-évêque de Constance, le prince-évêque de Bâle, le prince-évêque de Strasbourg, le prince-évêque de Spire, le prince-évêque de Worms, l’archevêque-électeur de Mayence, l’archevêque-électeur de Trêves et l’archévêque-électeur de Cologne, on nommait le Rhin la rue des prêtres. Aujourd’hui c’est la rue des marchands.

Le voyageur qui remonte le fleuve le voit, pour ainsi dire, venir à soi, et, de cette façon, le spectacle est plus beau. À chaque instant on rencontre une chose qui passe : tantôt un étroit bateau-flèche effrayant avoir cheminer tant il est chargé de paysans, surtout si c’est le dimanche, jour où ces braves riverains catholiques possédés par des huguenots vont quelquefois chercher leur messe bien loin. ; tantôt un bateau à vapeur pavoisé ; tantôt une longue embarcation à deux voiles latines descendant.le Rhin avec sa cargaison qui fait bosse sous le grand mât, son pilote attentif et sérieux, ses matelots affairés, quelque femme, assise sur la porte de la cabine, et au milieu des ballots le coffre des marins colorié à rosaces rouges, vertes et bleues. Ou bien ce sont de longs attelages attachés à de lourds navires qui remontent lentement ; pu un petit cheval courageux remorquant à lui seul une. grosse barque pontée comme une fourmi qui traîne un scarabée mort. Tout à coup, le fleuve se replie, et, au tournant qui se présente, un grand radeau de Namedy débouche majestueusement. Trois cents matelots manœuvrent la monstrueuse machine, les immenses avirons battent l’eau en cadence a l’arrière et à l’avant, un bœuf tout entier ouvert et saignant pend accroché aux bigues, un autre bœuf vivant tourné autour du poteau où il est lié et mugit en voyant les génisses paître sur la rive, le patron monté et descend l’escalier double de son estrade, le drapeau tricolore horizontal flotte déployé au vent, le coque attise le feu sous la grande chaudière, la fumée sort de trois ou quatre cabanes où vont et viennent les matelots, tout un village vit et flotte sur ce prodigieux plancher de sapin.

Eh bien, ces gigantesques radeaux sont aux anciennes grandes flottaisons du Rhin ce qu’une chaloupe est à un vaisseau à trois ponts. Le train d’autrefois, composé comme aujourd’hui de sapins destinés à la mâture, de chênes, de madriers et de menu bois, assemblé à ses extrémités par des chevrons nommés bundsparren, renoué à ses jointures avec des harts d’osier et des crampons de fer, portait quinze ou dix-huit maisons, dix ou douze nacelles chargées d’ancres, de sondes et de cordages, mille rameurs, avait huit pieds de profondeur dans l’eau, soixante-dix pieds de large et environ neuf cents pieds de long, c’est-à-dire la longueur de dix maîtres sapins de la Murg, attachés bout à bout. Autour du train central et amarrés à son bord au moyen d’un tronc d’arbre qui servait à la fois de pont et de câble, flottaient, soit pour lui donner la direction, soit pour amoindrir les périls de l’échouement, dix ou douze petits trains d’environ quatre-vingts pieds de long, nommés les uns kniee, les autres anhaenge. Il y avait dans le grand radeau une rue qui aboutissait d’un côté à une vaste tente, de l’autre à la maison du patron, espèce de palais de bois. La cuisine fumait sans cesse. Une grosse chaudière de cuivre y bouillait jour et nuit. Soir et matin le pilote criait le mot d’ordre, et élevait au-dessus du train un panier suspendu à une perche ; c’était le signal du repas, et les mille travailleurs accouraient avec leurs écuelles de bois. Ces trains consommaient en un voyage huit foudres de vin, six cents muids de bière, quarante sacs de légumes secs, douze mille livres de fromage, quinze cents livres de beurre, dix mille livres de viande fumée, vingt mille livres de viande fraîche et cinquante mille livres de pain. Ils emmenaient un troupeau et des bouchers. Chacun de ces trains représentait sept ou huit cent mille florins, c’est-à-dire environ deux millions de France.

On se figure difficilement cette grande île de bois cheminant de Namedy à Dordrecht, et traînant tortueusement son archipel d’îlots à travers les coudes, les entonnoirs, les chutes, les tourbillons et les serpentines du Rhin. Les naufrages étaient fréquents. Aussi disait-on proverbialement et dit-on encore qu’un entrepreneur de trains doit avoir trois capitaux, le premier sur le Rhin, le deuxième à terre et le troisième en poche. L’art de conduire parmi tant d’écueils ces effrayants assemblages n’appartenait d’ordinaire qu’à un seul homme par génération. à la fin du siècle dernier, c’était le secret d’un maître flotteur de Rudesheim appelé le vieux Jung. Jung mort, les grandes flottaisons ont disparu.

A l’instant où nous sommes, vingt-cinq bateaux à vapeur montent et descendent le Rhin chaque jour. Les dix-neuf bateaux de la compagnie de Cologne, reconnaissables à leur cheminée blanche et noire, vont de Strasbourg à Dusseldorf ; les six bateaux de la compagnie de Dusseldorf, qui ont la cheminée tricolore, vont de Mayence à Rotterdam. Cette immense navigation se rattache à la Suisse par le dampfschiff de Strasbourg à Bâle, et à l’Angleterre par les steamboats de Rotterdam à Londres.

L’ancienne navigation rhénane, que perpétuent les bateaux à voiles, contraste avec la navigation nouvelle, que représentent les bateaux à vapeur. Les bateaux à vapeur, riants, coquets, élégants, confortables, rapides, enrubannés et harnachés des couleurs de six nations, Angleterre, Prusse, Nassau, Hesse, Bade, tricolore hollandais, ont pour invocation des noms de princes et de villes, Ludwig II Gross-Herzog von Hefsen, Kœnigin Victoria, Herzog von Nafsau, Prinzefsinn Mariann, Grofs-Herzog von Baden, Stadt Mannheim, Stadt Coblentz. Les bateaux à voiles passent lentement, portant à leur proue des noms graves et doux, Pius, Columbus, Amor, Sancta Maria, Gratia Dei. Les bateaux à vapeur sont vernis et dorés, les bateaux à voiles sont goudronnés. Le bateau à vapeur, c’est la spéculation ; le bateau à voiles, c’est bien la vieille navigation austère et croyante. Les uns cheminent en faisant une réclame, les autres en faisant une prière. Les uns comptent sur les hommes, les autres sur Dieu.

Cette vivace et frappante antithèse se croise et s’affronte à chaque instant sur le Rhin.

Dans ce contraste, respire avec une singulière puissance de réalité le double esprit de notre époque, qui est fille d’un passé religieux et qui se croit mère d’un avenir industriel.

Quarante-neuf îles, couvertes d’une épaisse verdure, cachant des toits qui fument dans des touffes de fleurs, abritant des barques dans des havres charmants, se dispersent sur le Rhin, de Cologne à Mayence. Toutes ont quelque souvenir ; c’est Graupenwerth, où les hollandais construisirent un fort qu’ils appelèrent bonnet de prêtre, Pfaffenmütthe, fort que les espagnols scandalisés reprirent et baptisèrent du nom d’Isabelle. C’est Graswerth, l’île de l’herbe, où Jean-Philippe De Reichenberg écrivit ses antiquitates saynenses. C’est Niederwerth, jadis si riche des dotations du margrave-archevêque Jean II. C’est Urmitzer Insel, qui a vu César ; c’est Nonnenswerth, qui a vu Roland.

Les souvenirs des rives semblent répondre aux souvenirs des îles. Permettez-moi d’en effleurer ici quelques-uns ; je reviendrai tout à l’heure avec plus de détails sur ce sujet intéressant. Toute ombre qui se dresse sur un bord du fleuve en fait dresser une autre sur l’autre bord. Le cercueil de sainte Nizza, petite-fille de Louis Le Débonnaire, est à Coblentz ; le tombeau de sainte Ida, cousine de Charles-Martel, est à Cologne. Sainte Hildegarde a laissé à Eubingen l’anneau que lui donna saint Bernard, avec cette devise : j’aime à souffrir. Sigebert est le dernier roi d’Austrasie qui ait habité Andernach. Sainte Geneviève vivait à Frauenkirch, dans les bois, près d’une source minérale qui avoisine aujourd’hui une chapelle commémorative. Son mari résidait à Altsimmern. Schinderhannes a désolé la vallée de la Nahe. C’est là qu’un jour il s’amusa, le pistolet au poing, à faire déchausser une bande de juifs ; puis il les força ensuite à se rechausser précipitamment après avoir mêlé leurs souliers. Les juifs s’enfuirent clopin clopant, ce qui fit rire Jean l’écorcheur. Avant Schinderhannes, cette douce vallée avait eu Louis le noir, duc des deux-ponts.

Quand le voyageur qui remonte a passé Coblentz et laissé derrière lui la gracieuse île d’Oberwerth, où je ne sais quelle bâtisse blanche a remplacé la vieille abbaye des dames nobles de Sainte-Madeleine-sur-l’île, l’embouchure de la Lahn lui apparaît. Le lieu est admirable. Au bord de l’eau, derrière un encombrement d’embarcations amarrées, montent les deux clochers croulants de Johanniskirch, qui rappellent vaguement Jumièges. A droite, au-dessus du bourg de Capellen, sur une croupe de rochers, se dresse Stolzenfels, la vaste et magnifique forteresse archiépiscopale où l’électeur Werner étudiait l’almuchabala ; et à gauche, sur la Lahn, au fond de l’horizon, les nuages et le soleil se mêlent aux sombres ruines de Lahneck, pleines d’énigmes pour l’historien et de ténèbres pour l’antiquaire. Des deux côtés de la Lahn deux jolies villes, Niederlahnstein et Oberlahnstein, rattachées l’une à l’autre par une allée d’arbres, se regardent et semblent se sourire. à quelques jets de pierre de la porte orientale d’Oberlahnstein, qui a encore sa noire ceinture de douves et de mâchicoulis, les arbres d’un verger laissent voir et cachent en même temps une petite chapelle du quatorzième siècle, recrépie et plâtrée, surmontée d’un chétif clocheton. Cette chapelle a vu déposer l’empereur Wenceslas.

C’est dans cette église de village que, l’an du Christ 1400, les quatre électeurs du Rhin, Jean De Nassau, archevêque de Mayence, Frédéric De Saarwerden, archevêque de Cologne, Werner De Kœnigstein, archevêque de Trèves, et Ruppert III, comte palatin, proclamèrent solennellement du haut du portail la déchéance de Wenzel, empereur d’Allemagne. Wenceslas était un homme mou et méchant, ivrogne, et féroce quand il avait bu. Il faisait noyer les prêtres qui refusaient de lui livrer le secret du confessionnal. Tout en soupçonnant la fidélité de sa femme, il avait confiance dans son esprit et subissait l’influence de ses idées. Or cela inquiétait Rome. Wenceslas avait pour femme Sophie De Bavière, qui avait pour confesseur Jean Huss. Jean Huss, propageant Wiclef, sapait déjà le pape ; le pape frappa l’empereur. Ce fut à l’instigation du saint-siège que les trois archevêques convoquèrent le comte palatin. Le Rhin dès lors dominait l’Allemagne. à eux quatre ils défirent l’empereur ; puis ils nommèrent à sa place celui d’entre eux qui n’était pas ecclésiastique, le comte Rupert. Rupert, à qui cette récompense avait sans doute été secrètement promise, fut du reste un digne et noble empereur. Vous voyez que, dans sa haute tutelle des royaumes et des rois, l’action de Rome, tantôt publique, tantôt occulte, était quelquefois bienfaisante. L’arrêt rendu contre Wenceslas reposait sur six chefs ; les quatre griefs principaux étaient : premièrement, la dilapidation du domaine ; deuxièmement, le schisme de l’église ; troisièmement, les guerres civiles de l’empire ; quatrièmement, avoir fait coucher des chiens dans sa chambre.

Jean Huss continua, et Rome aussi. ― plutôt que de plier, disait Jean Huss, j’aimerais mieux qu’on me jetât à la mer avec une meule d’âne au cou. Il prit l’épée de l’esprit, et lutta corps à corps avec Rome. Puis, quand le concile le manda, il vint hardiment, sans sauf-conduit. Venimus sine salvo conductu. Vous savez la fin. Le dénoûment s’accomplit le 6 juillet 1415. Les années, qui rongent tout ce qui est chair et surface, réduisent aussi les faits à l’état de cadavre, et mettent les fibres de l’histoire à nu. Aujourd’hui, pour qui considère, grâce à cette dénudation, la construction providentielle des événements de cette sombre époque, la déposition de Wenceslas est le prologue d’une tragédie dont le bûcher de Constance est la catastrophe.

En face de cette chapelle, sur la rive opposée, au bord du fleuve, on voyait encore, il n’y a pas un demi-siècle, le siège royal, cet antique Kœnigsstühl dont je vous ai déjà parlé. Le Kœnigsstühl, pris dans son ensemble, avait dix-sept pieds allemands d’élévation et vingt-quatre de diamètre. Voici quelle en était la figure : sept piliers de pierre portaient une large plate-forme octogone de pierre, soutenue à son centre par un huitième pilier plus gros que les autres, figurant l’empereur au milieu des sept électeurs. Sept chaises de pierre, correspondant aux sept piliers au-dessus desquels chacune d’elles était placée, occupaient, disposées en cercle et se regardant, sept des pans de la plate-forme. Le huitième pan, qui regardait le midi, était rempli par l’escalier, massif degré de pierre composé de quatorze marches, deux marches par électeur. Tout avait un sens dans ce grave et vénérable édifice. Derrière chaque chaise, sur la face de chaque pan de la plate-forme octogone, étaient sculptées et peintes les armoiries des sept électeurs : le lion de Bohême ; les épées croisées de Brandebourg ; Saxe, qui portait d’argent à l’aigle de gueules ; le palatinat, qui portait de gueules au lion d’argent ; Trèves, qui portait d’argent à la croix de gueules ; Cologne, qui portait d’argent à la croix de sable ; et Mayence, qui portait de gueules à la roue d’argent. Ces blasons, dont les émaux, les couleurs et les dorures se rouillaient au soleil et à la pluie, étaient le seul ornement de ce vieux trône de granit.

C’était là qu’en plein air, sous les souffles et les rayons du ciel, assis dans ces rigides fauteuils de pierre sur lesquels s’effeuillaient les arbres et courait l’ombre des nuages, rudes et simples, naïfs et augustes comme les rois d’Homère, les antiques électeurs d’Allemagne choisissaient entre eux l’empereur. Plus tard, ces grandes mœurs s’effacèrent, une civilisation moins épique convia autour de la table de cuir de Francfort les sept princes, portés vers la fin du dix-septième siècle au nombre de neuf par l’accession de Bavière et de Brunswick à l’électorat.

Les sept princes qui s’asseyaient sur ces pierres au moyen âge étaient puissants et considérables. Les électeurs occupaient le sommet du Saint-Empire. Ils précédaient, dans la marche impériale, les quatre ducs, les quatre archimaréchaux, les quatre landgraves, les quatre burgraves, les quatre comtes chefs de guerre, les quatre abbés, les quatre bourgs, les quatre chevaliers, les quatre villes, les quatre villages, les quatre rustiques, les quatre marquis, les quatre comtes, les quatre seigneurs, les quatre montagnes, les quatre barons, les quatre possessions, les quatre veneurs, les quatre offices de Souabe, et les quatre serviteurs. Chacun d’eux faisait porter devant lui, par son maréchal particulier, une épée à fourreau doré. Ils appelaient les autres princes les têtes couronnées, et se nommaient les mains couronnantes. La bulle d’or les comparait aux sept dons du saint-esprit, aux sept collines de Rome, aux sept branches du chandelier de Salomon. Parmi eux, la qualité électorale passait avant la qualité royale ; l’archevêque de Mayence marchait à la droite de l’empereur, et le roi de Bohême à la droite de l’archevêque. Ils étaient si grands, on les voyait de si loin en Europe, et ils dominaient les nations de si haut, que les paysans de Wesen, en Suisse, appelaient et appellent encore les sept aiguilles de leur lac Sieben Churfürstein, les sept-électeurs.

Le Kœnigsstühl a disparu, les électeurs aussi. Quatre pierres aujourd’hui marquent la place du Kœnigsstühl ; rien ne marque la place des électeurs.

Au seizième siècle, quand la mode arriva de nommer l’empereur à Francfort, tantôt dans la salle du Rœmer, tantôt dans la chapelle-conclave de Saint-Barthélemy, l’élection devint une cérémonie compliquée. L’étiquette espagnole s’y refléta. Le formulaire fut minutieux ; l’appareil sévère, soupçonneux, parfois terrible. Dès le matin du jour fixé pour l’élection, on fermait les portes de la ville, les bourgeois prenaient les armes, les tambours du camp sonnaient, la cloche d’alarme tintait ; les électeurs, vêtus de drap d’or et revêtus de la robe rouge doublée d’hermine, coiffés, les séculiers du bonnet électoral, les archevêques de la mitre écarlate, recevaient solennellement le serment du magistrat de la ville, qui s’engageait à les garantir de la surprise l’un de l’autre ; cela fait, ils se prêtaient eux-mêmes serment les uns aux autres entre les mains de l’archevêque de Mayence ; puis on leur disait la messe ; ils s’asseyaient sur des chaires de velours noir, le maréchal du Saint-Empire fermait les huis, et ils procédaient à l’élection. Si bien closes que fussent les portes, les chanceliers et les notaires allaient et venaient. Enfin les très révérends tombaient d’accord avec les très illustres, le roi des romains était nommé, les princes se levaient de leurs chaires, et, pendant que la présentation au peuple se faisait aux fenêtres du Rœmer, un des suffragants de Mayence chantait à Saint-Barthélemy un Te Deum à trois chœurs sur les orgues de l’église, sur les trompettes des électeurs et sur les trompettes de l’empereur.

Le tout au bruit des grosses cloches sonnées sur les tours, et des gros canons qu’on laschoit de joye, dit, dans son curieux manuscrit, le narrateur anonyme de l’élection de Mathias II.

Sur le Kœnigsstühl, la chose se faisait plus simplement, et plus grandement, à mon sens. Les électeurs montaient processionnellement sur la plate-forme par les quatorze degrés, qui avaient chacun un pied de haut, et prenaient place dans leurs fauteuils de pierre. Le peuple de Rhens, contenu par les haquebutiers, entourait le siège royal. L’archevêque de Mayence debout disait : Très-généreux princes, le Saint-Empire est vacant. Puis il entonnait l’antiphone Veni Sancte Spiritus, et les archevêques de Cologne et de Trèves chantaient les autres collectes qui en dépendent. Le chant terminé, tous les sept prêtaient serment, les séculiers la main sur l’évangile, les ecclésiastiques la main sur le cœur. Distinction belle et touchante, qui veut dire que le cœur de tout prêtre doit être un exemplaire de l’évangile. Après le serment, on les voyait assis en cercle se parler à voix basse ; tout à coup, l’archevêque de Mayence se levait, étendait ses mains vers le ciel, et jetait au peuple dispersé au loin, dans les haies, les broussailles et les prairies, le nom du nouveau chef temporel de la chrétienté. Alors le maréchal de l’empire plantait la bannière impériale au bord du Rhin, et le peuple criait : Vivat rex !

Avant Lothaire II, qui fut élu le 11 septembre 1125, la même aigle, l’aigle d’or, se déployait sur la bannière de l’empire d’orient et sur la bannière de l’empire d’occident ; mais le ciel vermeil de l’aurore se reflétait dans l’une et le ciel froid du septentrion dans l’autre. La bannière d’orient était rouge ; la bannière d’occident était bleue. Lothaire substitua à ces couleurs les couleurs de sa maison, or et sable. L’aigle d’or dans un ciel bleu fut remplacée sur la bannière impériale par l’aigle noire dans un ciel d’or. Tant qu’il y eut deux empires, il y eut deux aigles, et ces deux aigles n’eurent qu’une tête. Mais à la fin du quinzième siècle, quand l’empire grec eut croulé, l’aigle germanique, restée seule, voulut représenter les deux empires, regarda à la fois l’occident et l’orient, et prit deux têtes.

Ce n’est pas d’ailleurs la première apparition de l’aigle à deux têtes. On la voit sculptée sur le bouclier de l’un des soldats de la colonne Trajane, et, s’il faut en croire le moine d’Attaich et le recueil d’Urstisius, Rodolphe De Habsbourg la portait brodée sur sa poitrine le 26 août 1278, à la bataille de Marchefeld.

Quand la bannière était plantée au bord du Rhin en l’honneur du nouvel empereur, le vent en agitait les plis, et, de la façon dont elle flottait, le peuple concluait des présages. En 1346, quand les électeurs, poussés par le pape Clément VI, proclamèrent du haut du Kœnigsstühl Charles, margrave de Moravie, roi des romains, quoique Louis V vécût encore, au cri de vivat rex ! La bannière impériale tomba dans le Rhin et s’y perdit. Cinquante-quatre ans plus tard, en 1400, le fatal présage s’accomplit ; Wenceslas, fils de Charles, fut déposé.

Et cette chute de la bannière fut aussi la chute de la maison de Luxembourg, qui, après Charles Iv et Wenceslas, ne donna plus qu’un empereur, Sigismond, et s’effaça à jamais devant la maison d’Autriche.

Après avoir laissé derrière soi le lieu où fut le Kœnigsstühl, jeté bas comme chose féodale, par la révolution française, on monte vers Braubach, on franchit Boppart, Welmich, Saint-Goar, Oberwesel, et tout à coup à gauche, sur la rive droite, apparaît, semblable au toit d’une maison de géants, un grand rocher d’ardoise surmonté d’une tour énorme qui semble dégorger comme une cheminée colossale la froide fumée des nuées. Au pied du rocher, le long de la rive, une jolie ville, groupée autour d’une église romane à flèche, étale toutes ses façades au midi. Au milieu du Rhin, devant la ville souvent à demi voilée par les brumes du fleuve, se dresse sur un rocher à fleur d’eau un édifice oblong, étroit, de haut bord, dont l’avant et l’arrière coupent le flot comme une proue et une poupe, dont les fenêtres larges et basses imitent des écoutilles et des sabords, et sur la paroi inférieure duquel mille crampons de fer dessinent vaguement des ancres et des grappins. Des bossages capricieux et de petites logettes hors d’œuvre se suspendent ainsi que des barques et des chaloupes aux flancs de cette étrange construction, qui livre au vent, comme les banderoles de ses mâts, les cent girouettes de ses clochetons aigus.

Cette tour, c’est le Gutenfels ; cette ville, c’est Caub ; ce navire de pierre, éternellement à flot sur le Rhin et éternellement à l’ancre devant la ville palatine, c’est le palais, c’est le Pfalz.

Je vous ai déjà parlé du Pfalz. On n’entrait dans cette résidence symbolique, bâtie sur un banc de marbre appelé le rocher des comtes palatins, qu’au moyen d’une échelle, laquelle aboutissait à un pont-levis qu’on voit encore. Il y avait là des cachots pour les prisonniers d’état, et une petite chambre où les comtesses palatines étaient forcées d’attendre l’heure de leur accouchement, sans autre distraction que d’aller voir dans les caves du palais un puits creusé dans le roc plus bas que le lit du Rhin, et plein d’une eau qui n’était pas l’eau du Rhin. Aujourd’hui le Pfalz a changé de maître, M. de Nassau possède le Louvre palatin ; le palais est désert, aucun berceau princier ne se balance sur ces dalles, aucun vagissement souverain ne trouble ces voûtes noires. Il n’y a plus que le puits mystérieux qui se remplit toujours. Hélas ! Une goutte d’eau qui filtre à travers un rocher se tarit moins vite que les races royales.

Sur la grande étendue du fleuve, le Pfalz est voisin du Kœnigsstühl. Le Rhin voyait, presque au même point, une femme enfanter le comte palatin et l’empire enfanter l’empereur.

Du Taunus aux Sept-Monts, des deux côtés du magnifique escarpement qui encaisse le fleuve, quatorze châteaux sur la rive droite : Ehrenfels, Fursteneck, Gutenfels, Rineck, le chat, la souris, Liebenstein et Sternberg, qu’on nomme les frères, Markusburg, Philipsburg, Lahneck, Sayn, Hammerstein et Okenfels ; quinze châteaux sur la rive gauche : Vogtsberg, Reichenstein, Rheinstein, Falkenburg, Sonneck, Heimburg, Furstenberg, Stahleck, Schoenberg, Rheinfels, Rheinberg, Stolzenfels, Rheineck et Rolandseck ; en tout, vingt-neuf forteresses à demi écroulées superposent le souvenir des rhingraves au souvenir des volcans, la trace des guerres à la trace des laves, et complètent d’une façon formidable la figure sévère des collines. Quatre de ces châteaux ont été bâtis au onzième siècle : Ehrenfels, par l’archevêque Siegfried ; Stahleck, par les comtes palatins ; Sayn, par Frédéric, premier comte de Sayn, vainqueur des maures d’Espagne ; Hammerstein, par Othon, comte de Vétéravie. Deux ont été construits au douzième siècle : Gutenfels, par les comtes de Nuringen, Rolandseck, par l’archevêque Arnould II, en 1149 ; deux au treizième : Furstenberg, par les palatins, et Rheinfels, en 1219, par Thierry III, comte de Katzenellenbogen ; quatre au quatorzième : Vogtsberg, en 1340, par un Falkenstein, Fursteneck, en 1348, par l’archevêque Henri III, le Chat, en 1383, par le comte de Katzennellenbogen, et la souris, dix ans après, par un Falkenstein. Un seulement date du seizième siècle : Philipsburg, bâti de 1568 à 1571, par le landgrave Philippe Le Jeune. Quatre de ces citadelles, toutes les quatre sur la rive gauche, chose remarquable, Reichenstein, Rheinstein, Falkenburg et Sonneck, ont été détruites, en 1282, par Rodolphe De Habsbourg ; une, le Rolandseck, par l’empereur Henri V ; cinq par Louis XIV en 1689, Fursteneck, Stahleck, Schoenberg, Stolzenfels et Hammerstein ; une par Napoléon, le Rheinfels ; une par un incendie, Rheineck ; et une par la bande noire, Gutenfels. On ne sait qui a construit Reichenstein, Rheinstein, Falkenburg, Stolzenfels, Rheineck et Markusburg, restauré en 1644 par Jean le batailleur, landgrave de Hesse-Darmstadt. On ne sait qui a démoli Vogtsberg, ancienne demeure d’un seigneur voué, comme le nom l’indique, Ehrenfels, Fursteneck, Sayn, le chat et la souris. Une nuit plus profonde encore couvre six de ces manoirs, Heimburg, Rheinberg, Liebenstein, Sternberg, Lahneck et Okenfels. Ils sont sortis de l’ombre et ils y sont rentrés. On ne sait ni qui les a bâtis ni qui les a détruits. Rien n’est plus étrange, au milieu de l’histoire, que cette épaisse obscurité où l’on aperçoit confusément, vers 1400, le fourmillement tumultueux de la hanse rhénane guerroyant contre les seigneurs, et où l’on distingue plus loin encore, dans les ténèbres grossissantes du douzième siècle, le fantôme formidable de Barberousse exterminant les burgraves. Plusieurs de ces antiques forteresses, dont l’histoire est perdue, sont à demi romaines et à demi carlovingiennes. Des figures plus nettement éclairées apparaissent dans les autres ruines. On peut en retrouver la chronique éparse çà et là dans les vieux chartriers. Stahleck, qui domine Bacharach et qu’on dit fondé par les Huns, a vu mourir Hermann au douzième siècle ; les Hohenstaufen, les Guelfes et les Wittelsbach l’ont habité, et il a été assiégé et pris huit fois de 1620 à 1640. Schoenberg, d’où sont sorties la famille des Belmont et la légende des Sept-Sœurs, a vu naître le grand général Frédéric De Schoenberg, dont la singulière destinée fut d’affermir les Bragance et de précipiter les Stuarts. Le Rheinfels a résisté aux villes du Rhin en 1225, au maréchal de Tallard en 1692, et s’est rendu à la république française en 1794. Le Stolzenfels était la résidence des archevêques de Trèves. Rheineck a vu s’éteindre le dernier comte de Rheineck, mort en 1544 chanoine custode de la cathédrale de Trèves. Hammerstein a subi la querelle des comtes de Vétéravie et des archevêques de Mayence, le choc de l’empereur Henri II en 1017, la fuite de l’empereur Henri Iv en 1105, la guerre de trente ans, le passage des suédois et des espagnols, la dévastation des français en 1689, et la honte d’être vendu cent écus en 1823. Gutenfels, la fière guérite de Gustave-Adolphe, le doux asile de la belle comtesse Guda et de l’amoureux empereur Richard, quatre fois assiégé, en 1504 et en 1631 par les hessois, en 1620 et en 1642 par les impériaux, vendu, en 1289, par Garnier de Munzenberg à l’électeur palatin Louis-le-Sévère, moyennant deux mille cent marcs d’argent, a été dégradé en 1807 pour un bénéfice de six cents francs. Cette longue et double série d’édifices à la fois poétiques et militaires, qui portent sur leur front toutes les époques du Rhin et qui en racontent toutes les légendes, commence devant Bingen, par le château d’Ehrenfels à droite et la tour des rats à gauche, et finit à Kœnigswinter par le Rolandseck à gauche et le Drachenfels à droite. Symbolisme frappant et digne d’être noté chemin faisant, l’immense arcade couverte de lierre du Rolandseck faisant face à la caverne du dragon qu’assomma Sigefroi-le-Cornu, la tour des rats faisant face à l’Ehrenfels, c’est la fable et l’histoire qui se regardent.

Je n’enregistre ici que les châteaux qui se mirent dans le Rhin et que tout voyageur aperçoit en passant. Mais pour peu qu’on pénètre dans les vallées et dans les montagnes, on rencontre une ruine à chaque pas. Dans la seule vallée de la Wisper, sur la rive droite, en une promenade de quelques lieues, j’en ai constaté sept : le Rheinberg, château des comtes du Rhingau, écuyers tranchants héréditaires du Saint-Empire, éteints au dix-septième siècle, redoutable forteresse qui inquiétait jadis la grosse commune de Lorch ; dans les broussailles, Waldeck ; sur la montagne, à la crête d’un rocher de schiste, près d’une source d’eau minérale qui arrose quelques chétives cabanes, le Sauerburg, bâti en 1356 par Robert, comte palatin, et vendu mille florins, pendant la guerre de Bavière, par l’électeur Philippe à Philippe de Kronberg, son maréchal ; Heppenheff, détruit on ne sait quand ; Kammerberg, bien domanial de Mayence ; Nollig, ancien castrum dont il reste une tour ; Sareck, qui s’encadre dans la forêt vis-à-vis du couvent de Winsbach, comme le chevalier vis-à-vis du prêtre dans l’ancienne société. Aujourd’hui le château et le couvent, le noble et le prêtre, deux ruines. La forêt seule et la société, renouvelées chaque année, ont survécu.

Si l’on explore les Sept-Monts, on y trouve, à l’état de tronçons enfouis sous le lierre, une abbaye, Schomberg, et six châteaux : le Drachenfels, ruiné par Henri V ; le Wolkenburg, caché dans les nuées, comme le dit son nom, ruiné par Henri V ; le Lowenberg, où se sont réfugiés Bucer et Mélanchton, où se sont enfuis après leur mariage, qui glorifiait l’hérésie, Agnès De Mansfeld et l’archevêque Guebhard ; le Nonnenstromberg et l’Oelberg, bâtis par Valentinien en 368 ; et le Hemmerich, manoir de ces hardis chevaliers de Heinsberg qui faisaient la guerre aux électeurs de Cologne.

Dans la plaine, du côté de Mayence, c’est Frauenstein, qui date du douzième siècle ; Scharfenstein, fief archiépiscopal ; Greifenklau, bâti en 1350. Du côté de Cologne, c’est l’admirable Godesberg. D’où vient ce nom, Godesberg ? Est-ce du tribunal de canton, Goding, qui s’y tenait au moyen âge ? Est-ce de Wodan, le monstre à dix mains, que les Ubiens ont adoré là ? Aucun antiquaire étymologiste n’a décidé cette question. Quoi qu’il en soit, la nature, avant les temps historiques, avait fait de Godesberg un volcan ; l’empereur Julien, en 362, en avait fait un camp ; l’archevêque Théodoric, en 1210, un château ; l’électeur Frédéric II, en 1375, une forteresse ; l’électeur de Bavière, en 1593, une ruine ; le dernier électeur de Cologne, Maximilien-François, en a fait une vigne.

Les antiques châteaux des bords du Rhin, bornes colossales posées par la féodalité sur son fleuve, remplissent le paysage de rêverie. Muets témoins des temps évanouis, ils ont assisté aux actions, ils ont encadré les scènes, ils ont écouté les paroles. Ils sont là comme les coulisses éternelles du sombre drame qui, depuis dix siècles, se joue sur le Rhin. Ils ont vu, les plus vieux du moins, entrer et sortir, au milieu des péripéties providentielles, tous ces acteurs si hauts, si étranges ou si redoutables : Pépin, qui donnait des villes au pape ; Charlemagne, vêtu d’une chemise de laine et d’une veste de loutre, s’appuyant sur le vieux diacre Pierre De Pise, et caressant de sa forte main l’éléphant Abulabaz ; Othon le lion secouant sa crinière blonde ; le margrave d’Italie, Azzo, portant la bannière ornée d’anges, victorieuse à la bataille de Mersebourg ; Henri le boiteux ; Conrad le vieux et Conrad le jeune ; Henri le noir, qui imposa à Rome quatre papes allemands ; Rodolphe De Saxe, portant sur sa couronne l’hexamètre papal : Petra dedit Petro, Petrus diadema Rodolpho ; Godefroi de Bouillon, qui enfonçait la pique du drapeau impérial dans le ventre des ennemis de l’empire ; Henri V, qui escaladait à cheval les degrés de marbre de Saint-Pierre de Rome. Pas une grande figure de l’histoire d’Allemagne dont le profil ne se soit dessiné sur leurs vénérables pierres : le vieux duc Welf ; Albert- l’Ours ; saint Bernard ; Barberousse, qui se trompait de main en tenant l’étrier du pape ; l’archevêque de Cologne, Raynald, qui arrachait les franges du carrocium de Milan ; Richard Cœur De Lion ; Guillaume de Hollande ; Frédéric II, le doux empereur au visage grec, ami des poëtes comme Auguste, ami des califes comme Charlemagne, étudiant dans sa tente-horloge, où un soleil d’or et une lune d’argent marquaient les saisons et les heures. Ils ont contemplé, à leur rapide apparition, le moine Christian prêchant l’évangile aux païens de Prusse ; Hermann Salza, premier grand maître de l’ordre teutonique, grand bâtisseur de villes ; Ottocar, roi de Bohême ; Frédéric De Bade et Conradin De Souabe, décapités à seize ans ; Louis V, landgrave de Thuringe et mari de sainte Elisabeth ; Frédéric le mordu, qui portait sur sa joue la marque du désespoir de sa mère ; et Rodolphe De Habsbourg, qui raccommodait lui-même son pourpoint gris. Ils ont retenti de la devise d’Eberhard, comte de Wurtemberg : Gloire à Dieu ! guerre au monde ! Ils ont logé Sigismond, cet empereur dont la justice pesait bien et frappait mal ; Louis V, le dernier empereur qui ait été excommunié ; Frédéric III, le dernier empereur qui ait été couronné à Rome. Ils ont écouté Pétrarque gourmandant Charles Iv pour n’être resté à Rome qu’un jour et lui criant : que diraient vos aïeux les Césars s’ils vous rencontraient à cette heure dans les Alpes, la tête baissée et le dos tourné à l’Italie ? Ils ont regardé passer, humiliés et furieux, l’Achille allemand, Albert de Brandebourg, après la leçon de Nuremberg, et l’Achille bourguignon, Charles-le- Téméraire, après les cinquante-six assauts de Neuss. Ils ont regardé passer, hautains et superbes, sur leurs mules et dans leurs litières, côtoyant le Rhin en longues files, les évêques occidentaux allant, en 1415, au concile de Constance pour juger Jean Huss ; en 1431, au concile de Bâle, pour déposer Eugène IV, et, en 1519, à la diète de Worms, pour interroger Luther. Ils ont vu surnager, remontant sinistrement le fleuve d’Oberwesel à Bacharach, sa blonde chevelure mêlée au flot, le cadavre blanc et ruisselant de saint Werner, pauvre petit enfant martyrisé par les juifs et jeté au Rhin en 1287. Ils ont vu rapporter de Vienne à Bruges, dans un cercueil de velours, sous un poêle d’or, Marie de Bourgogne, morte d’une chute de cheval à la chasse au héron. La horde hideuse des magyars, la rumeur des mogols arrêtés par Henri-le-pieux au treizième siècle, le cri des hussites qui voulaient réduire à cinq toutes les villes de la terre, les menaces de Procope le gros et de Procope le petit, le bruit tumultueux des turcs remontant le Danube après la prise de Constantinople, la cage de fer où la vengeance des rois promena Jean De Leyde enchaîné entre son chancelier Krechting et son bourreau Knipperdolling, le jeune Charles-Quint faisant étinceler en étoiles de diamants sur son bouclier le mot nondum, Wallenstein servi par soixante pages gentilshommes, Tilly en habit de satin vert sur son petit cheval gris, Gustave-Adolphe traversant la forêt thuringienne, la colère de Louis XIV, la colère de Frédéric II, la colère de Napoléon, toutes ces choses terribles qui tour à tour ébranlèrent ou effrayèrent l’Europe, ont frappé comme des éclairs ces vieilles murailles. Ces glorieux manoirs ont reçu le contre-coup des suisses détruisant l’antique cavalerie à Sempach, et du grand Condé détruisant l’antique infanterie à Rocroy. Ils ont entendu craquer les échelles, glapir la poix bouillante, rugir les canons. Les lansquenets, valets de la lance, l’ordre-hérisson si fatal aux escadrons, les brusques voies de fait de Sickingen, le grand chevalier, les savants assauts de Burtenbach, le grand capitaine, ils ont tout vu, tout bravé, tout subi. Aujourd’hui, mélancoliques, la nuit, quand la lune revêt leur spectre d’un linceul blanc, plus mélancoliques encore en plein soleil, remplis de gloire, de renommée, de néant et d’ennui, rongés par le temps, sapés par les hommes, versant aux vignobles de la côte une ombre qui va s’amoindrissant d’année en année, ils laissent tomber le passé pierre à pierre dans le Rhin, et date à date dans l’oubli.

O nobles donjons ! ô pauvres vieux géants paralytiques ! ô chevaliers affrontés ! un bateau à vapeur, plein de marchands et de bourgeois, vous jette en passant sa fumée à la face !