Le Rhin français (Louis Madelin)

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Le Rhin français (Louis Madelin)
Revue des Deux Mondes6e période, tome 48 (p. 485-523).
Le Rhin français


« Quelle est cette magnifique bâtisse ? — C’est le château des Papes. — Comment des Papes ! Vous ne me ferez pas croire qu’il y a eu des papes à Avignon. — Mais si, je vous assure. — Allons donc ! S’il y avait eu des papes à Avignon, ça se saurait. » Le dialogue est célèbre ; on en sourit.

Or, il y a cinq ans, j’entendais à peu près ce « ça se saurait » et, — chose piquante, — dans la bouche d’un licenciées lettres tout frais émoulu d’une de nos Universités. Il ne s’agissait point à la vérité des papes d’Avignon, mais d’un préfet français de Mayence. « Comment, se récria ce jeune homme, il y a donc eu des préfets français à Mayence ? — Mais certainement, comme à Aix-la-Chapelle, comme à Cologne, comme à Trêves, — comme à Metz, Strasbourg et Colmar. Ils ne faisaient d’ailleurs que reprendre la place des légats romains et des comtes francs dans des pays qui, tout autant que l’Alsace et la Lorraine, peuplés par notre race, civilisés par nos lois, cultivés par nos bras, avaient été pendant huit siècles notre domaine. Et ce sont même ces vieux souvenirs qu’invoquaient les Rhénans lorsque, entre 1792 et 1795, Georges Forster de Mayence et Joseph Görres de Coblence en tête, ils nous suppliaient de les réunir à la grande communauté celto-latine-franque. » Le regard du jeune homme m’assaillit ; j’y lisais la crainte d’être mystifié et plus d’incrédulité que d’intérêt. Et j’admirais à quel point notre enseignement avait, depuis 1871, cessé d’être national, puisque ce Français, pourvu de deux diplômes, ignorait qu’après Auguste et Charlemagne, Hoche jet Napoléon eussent gouverné la rive gauche du Rhin. Finalement, — ce qui n’alla pas sans me mortifier un peu, — il me dit (avec quelque timidité, je le reconnais) : « Où tout cela est-il raconté ? »

Je fus fort embarrassé ; car, au vrai, il y avait alors fort peu de livres écrits sur le Rhin français, — et pas plus sur « le Rhin gaulois, latin et franc. Pour cent volumes publiés sur« le Rhin allemand » par les « savants » de la Germanie, — prodigieux chimistes, comme on sait, qui eussent perverti ce jeune esprit, — je n’avais, sur la question, pas un livre français à lui citer. Je le renvoyai à « Lavisse et Rambaud, » qui du moins lui prouvèrent que « ça se savait. »

Aujourd’hui je serais moins embarrassé. Cette profonde ignorance de notre histoire nationale que l’étonnement de mon jeune homme ne faisait que me confirmer, nous était, hélas ! connue ; elle était le résultat d’une entreprise d’abord sournoise et ensuite ouverte de l’obscurantisme pacifiste. Lorsque la formidable crise de 1914 est venue soudain reposer tous les vieux problèmes, nous nous sommes plus particulièrement aperçus que, des plus haut placés aux plus modestes citoyens, le Français tenu si généralement pour un médiocre géographe, n’était pas plus fort en histoire qu’en géographie. Les questions même, qui intéressent le passé de notre nation, — et, parlant, son avenir, — étaient, en 1914, nul ne me démentira, inconnues aux générations nouvelles, — voire aux anciennes.

Des historiens, justement émus de cette carence, se sont mis à l’œuvre et entre une dizaine de volumes, d’inégale valeur, je pourrais aujourd’hui renvoyer mon interlocuteur de 1913 à trois ouvrages de style et de caractère fort différents, mais tous trois fortement documentés : le Rhin à travers l’Histoire de M. Ernest Babelon, le Rhin français de M. Philippe Sagnac, les Survivances françaises de M. Julien Rovère. Ces études en main, voici qu’apparaît sous ses aspects divers ce que M. Babelon n’hésite pas à appeler la Question d’Occident.


Le 23 mai 1542, le roi Henri II réunissait un grand conseil où la « question, » déjà vieille de six cents ans, devait être posée. Metz, Toul et Verdun s’offraient au roi de France, entendant sortir de la mouvance du Saint-Empire. Or, pour tous, Metz, Toul et Verdun, — encore que villes des pays meusiens et mosellans, — posaient la question du Rhin, telle que, depuis des siècles, elle s’imposait à chaque roi de France, à chaque homme d’Etat français.

C’est qu’en effet, depuis que, par un prodigieux tour de passe-passe historique (que nous dirons), la région rhénane tout entière avait passé de la Francie à la Germanie, il n’était pas un souverain français qui ne sentit la nécessité de récupérer notre héritage. Mais telle était l’incroyable étendue du domaine usurpé par celle-ci, que la frontière française était à l’Argonne et qu’avant d’atteindre le Rhin, il fallait récupérer et la ligne de la Meuse, et la ligne de la Moselle.

Fort naturellement, il y avait, en ce conseil du roi, des gens « modérés » qui, lorsqu’il s’agissait de se faire restituer, craignaient d’offenser par trop l’usurpateur et des gens « satisfaits, » qui estimaient qu’on possédait assez et qu’il se fallait garer de trop de grandeur. Car, à côté de partisans de la grande France, il y a toujours eu, — même dans les conseils des plus grands rois, même au Comité de Salut public, — des tenants de la plus petite France qui, si on les eût, au début, écoutés, nous eussent volontiers tenus tapis entre Loire et Somme et plus tard derrière la Meuse.

Le maréchal de Vieilleville se leva et dit : « Par ainsi, Sire, emparez-vous doucement, puisque l’occasion s’y offre, des villes de Metz, Toul et Verdun, qui seront environ quarante lieues de pays gaigné sans perdre un homme, et un inexpugnable rempart pour la Champagne et la Picardie ; en outre, un beau chemin et tout ouvert pour enfoncer dans le duché du Luxembourg et les pays qui sont au-dessous jusques à Bruxelles ; plus, vous faire maistre à la longue de tant de belles et grandes villes que ion a arrachées des fleurons de rostre couronne. »

Et comme la question de nouveau était posée, ce bon Français disait au roi, qu’il aimerait mieux mourir que de s’exposer à ce qu’il lui fût reproché à lui et à sa postérité d’avoir pu contribuer, — ne fût-ce que par son silence, — à « frustrer la couronne de France d’une frontière de telle et de grande étendue qui vous ramène et fait rentrer au royaume d’Austrasie qui est la première couronne de nos anciens roys. »

Henri II l’écouta, qui, nous le verrons, accueillant le vœu des cités de la Meuse et de la Moselle, allait faire faire à la nation son plus grand pas vers la récupération du domaine français. Et Maître François Rabelais, qui ici incarnait bien l’esprit de la nation, se réjouissait de voir que « désormais la France seroit superbement bornée, » et « que seroient Français en repos assurés. »

Franchissons deux siècles et demi. Voici un tout autre décor et, en apparence, de tout autres acteurs. Le 31 janvier 1793, la Convention, qui, dix jours auparavant, a envoyé à l’échafaud le dernier roi de France, écoute, la fièvre dans le sang, un de ses plus célèbres Orateurs. Ce Jacques Danton accourt des régions rhénanes où les lieux, après les faits, lui ont soudain révélé notre Histoire. « Je dis, gronde le Titan, balayant d’un revers de main les objections des pusillanimes, je dis que c’est en vain qu’on vent faire craindre de donner trop d’étendue à la République ! » Un tonnerre d’applaudissements l’interrompt. « Ses limites, poursuit-il, sont marquées par la nature. Nous les atteindrons toutes, du côté du Rhin… » Les applaudissements redoublent. «…Là doivent finir les bornes de notre République et nulle puissance ne pourra nous empêcher de les atteindre. »

Quelques jours après, ce froid Lazare Carnot, — si différent du tribun, mais, comme lui, tout pénétré de l’esprit national, — dira : « Les limites anciennes et naturelles de la France sont le Rhin, les Alpes et les Pyrénées ; les parties qui ont été démembrées ne l’ont été que par usurpation ; il n’y aurait donc, suivant les règles ordinaires, nulle ambition à reconnaître pour frères ceux qui le furent jadis, à rétablir les liens qui ne furent brisés que par l’ambition elle-même. »

Il y avait alors 950 ans que, par le traité de Verdun, le pays celle de la rive gauche du Rhin, l’antique province romaine, l’ancien royaume de Clovis et de Dagobert, le berceau des deux premières races, le domaine préféré de Charlemagne avait été par surprise dérobé à la nation française. Mais, à travers trente générations, — on en suit pas à pas la marche persévérante, — s’était perpétuée l’idée que la France restait incomplète, menacée sur son flanc et d’ailleurs déséquilibrée si elle ne recouvrait point son hoir. Par ainsi, pas un instant, la prescription n’avait pu se faire. Mille ans ! Il n’y a pas cent dix ans aujourd’hui que l’héritage recouvré par la Nation en 1792, puis en 1794, rentré décidément en 1801 dans la communauté celto-latine, nous a été derechef arraché.

I. — LE RHIN CELTO-LATIN

Département de la Roer, — chef-lieu Aix-la-Chapelle. — Département de Rhin-et-Moselle, — chef-lieu Coblence. — Département de la Sarre, — chef-lieu Trêves. — Département du Mont-Tonnerre, — chef-lieu Mayence : cela ne sonnait pas plus étrangement, vers 1813, aux oreilles françaises que : Département de la Moselle, — chef-lieu Metz ; département du Haut-Rhin, — chef-lieu Colmar ; département du Bas-Rhin, chef-lieu Strasbourg. Strasbourg, — longtemps tenu en vassalité par le Saint-Empire, — s’était affranchi cent cinquante ans, Colmar deux cents ans, Metz deux cent cinquante ans plus tôt qu’Aix-la-Chapelle, Trêves, Coblence et Mayence. Mais la même race habitait premièrement Mayence, Coblence, Trêves, Aix-la-Chapelle d’une part, Metz, Strasbourg et Colmar d’autre part, Celtes mêlés de Latins et de Francs où le Germain du Saint-Empire n’avait pas apporté assez de sang, pour que la race primitive en fut sensiblement altérée. Trêves, antique cité des Gaulois Trévires, était aussi l’ancienne colonie latine Augusta Trevirorum, comme Coblence était le Confluentes, Aix l’Aquagrani, Mayence le Moguntiacum des légats latins, comme Metz était la ville des Gaulois Mediomatrices devenue Divodurum et Strasbourg l’Argentoratum de Drusus. Et dans tous les temps le fleuve baptisé Renos (eau courante) par les Celtes très anciens avait été considéré par tous, Germains compris, comme la limite de la Gaule vis-à-vis de la Germanie.

De César à Grégoire de Tours, — on me pardonnera de ne les pas nommer tous, — les auteurs anciens avaient admis comme avérée cette vérité que la nature fondait et que la race affirmait : pas un seul Germain de la rive gauche, domaine exclusif des Celtes quand César les était venu aider à repousser l’invasion des Suèves d’Arioviste. Bien après même que la Rhénanie eut été versée au Saint-Empire, nul n’avait osé contester que le Rhin eut cessé d’être une limite tracée par la nature entre deux races, puisque, au XVe siècle, l’Italien Pétrarque, qui n’était point partie en la querelle, s’estimait encore « en France » à Cologne et affirmait qu’au fleuve était toujours, — à consulter les habitants, — la limite des Gaules. Lorsqu’on mars 1793, trois députés rhénans étaient venus à Paris demander au nom de leurs compatriotes la réunion à « la mère patrie, » ils avaient pu, sans paraître donner la moindre entorse à l’histoire, s’écrier : « Par notre union avec vous, vous acquerrez ce qui de droit vous appartient. La nature elle-même a voulu que le Rhin fût la frontière de la France ; il l’était en effet, dans les premiers siècles du royaume de France. » Et telle devait être l’opinion accréditée à travers l’Allemagne elle-même, puisque, clamant le premier que le Rhin était « fleuve allemand et non pas frontière de l’Allemagne, » Arndt, en 1813, accusait lui-même le caractère absolument insolite de cette affirmation en ajoutant amèrement : « Beaucoup d’Allemands ont trouvé cette frontière naturelle vraiment toute naturelle. »

« Il a tenu dans notre verre ! » La voix frémissante de Musset s’élève, évoquant César, Condé, Napoléon ; il peut en évoquer bien d’autres, — et la grande ombre de Charles, roi des Francs, qui, dans son palais d’Aix-la-Chapelle, montait la Garde au Rhin contre les Saxons vaincus et frémissants.

La Garde au Rhin, — pour tous pendant des siècles, c’est en effet contre le Barbare de la rive droite qu’elle se monta. César ouvre cette histoire. « César, lit-on, dans les Commentaires, vit le péril qu’il y avait pour la République à laisser les Germains s’habituera passer le Rhin… » L’intérêt de la République romaine était d’accord en la circonstance avec les craintes des Gaulois de la rive gauche. C’est la « question du Rhin » qui posa celle de la conquête des Gaules et puisque les Gaulois se sentaient trop faibles pour opposer sûre barrière aux Suèves, il fallut bien que le proconsul se fit conquérant. Est-il étonnant que, la conquête faite, ce fût dans la région du Rhin que le Romain, de préférence, installât, avec ses légions, cette autre barrière à la Barbarie qu’est la Civilisation ?

Qui de nous, visitant des monuments aux musées, ces cités rhénanes, n’a été frappé de ces vestiges de romanisation, tels que, dans les limites de la Gaule, la seule Provence en renferme de plus importants ? A ce titre, la région eût pu s’appeler la Provincia secunda, de cette Trêves qu’on nommait la Rome du Nord à Mayence où les traces de Rome restent si visibles.

Digues contre les débordements du fleuve, canaux entre le fleuve et les bassins voisins de Gaule, routes magnifiquement pavées, faisant réseau à travers la rive gauche, la rattachant au pays des Bataves comme au pays des Eduens, à Boulogne, à Lutèce, à Lyon ; dans les villes, forums impériaux, basiliques où le Droit se dit, — ce Droit romain qui règne de l’Orient à l’Occident, — curies où siègent les sénats municipaux gallo-latins, temples où le culte est rendu aux divinités de Rome, aux Césars déifiés, théâtres où se jouent les drames écrits dans la langue de Térence, amphithéâtres où les jeux se donnent à l’instar du Colisée, thermes où tiennent les plaisirs, portes qui toutes semblent des arcs de triomphe, que de témoins qui subsisteront si longtemps, dont quelques-uns, — telle la Porta Nigra de Trêves, — restent encore debout !

A Moguntiacum, — Mayence, — à Colonia Agrippinensis, — Cologne, — deux légats de Rome commandent. Et certes, ils seraient étonnés d’apprendre ce que les historiens allemands leur démontreraient avec une bouffonne assurance, de Venedey et Riehl à la légion des derniers professeurs, pangermanistes rétrospectifs, — à savoir qu’ils règnent au nom de Rome sur des Germains frémissants. Car Trevires, Ubiens, Mediomatrices et Triboques, tous peuples de la rive gauche, sont si bien Celtes qu’ils font partie, comme jadis, du Concilium totius Galliæ. Mais ce sont Celtes romanisés, qui s’accommodent de la vie municipale laissée et organisée par Rome civilisatrice et législatrice, cette large liberté, qui, loin de le contrarier, assoit l’Empire. Vie municipale intense qui s’épanouit dans le décor romain, vie tout à la fois intelligente et opulente : tandis que, adossés au fleuve, derrière le limes germanicus, — muraille continue qui, sur la rive droite, assure la défense, — les légions protègent ces citoyens gallo-latins, ils peuvent vaguer à leurs affaires, à leurs plaisirs ; des industriels exploitent les mines et les salines, tournent les pots, les coupes, les vases, cisèlent les bijoux et forgent les armures, et, cependant, des poètes chantent, de Claudien à Ausone, le Rhin et la Moselle. Dans les villæ, domaine ruraux, l’excellente terre rhénane et mosellane se cultive.

Si large que fût le fleuve, il devait avoir la fortune de tout obstacle naturel s’il cesse d’être énergiquement et persévéramment défendu. Les barbares, poussés par d’autres Barbares, devaient le franchir. L’Empire s’affaiblissant par ses divisions, le Barbare tantôt se glissait en traître, — sous prétexte de « servir, » tantôt, le moment venu et les traîtres en place, violait la barrière, qui bientôt cessait d’en imposer. Parfois un César plus énergique paraissait sur les bords du Rhin et donnait, pour un quart de siècle, une rude leçon à l’envahisseur : Maximilien Hercule, faisant de Trêves sa capitale provisoire, parlait de là, en 287, pour écraser le Germain ; Constantin, établi à son tour dans « la Rome du Nord » qu’il peuplait d’admirables monuments, était autorisé à orner la Porta Nigra de bas-reliefs où s’humiliaient des Germains enchaînés ; Julien, son neveu, César des Gaules avant d’être empereur de Rome, écrasait, en 357, les Alamans à Argentoratum et, ayant reçu leur soumission, leur imposait comme sanction à leurs ravages, — précédent intéressant, — le ravage de leur propre pays de la rive droite. Mais toujours on voyait dès que faiblissait la défense, l’éternel Barbare reparaître, — terreur des populations celto-latines de la rive gauche.

En fait, dès les premières années du Ve siècle, la barrière était rompue. Le flot la submergeait. Celui des Huns passa, achevant la ruine de ces admirables provinces romaines de la Rhénanie, semant l’incendie, le déshonneur et la mort, — de telle façon que seule l’invasion allemande de 1914-1918 devait faire revivre à un monde civilisé ces jours d’horreur.


II. — LE RHIN BLANC

Cependant, parmi les tribus qui, dès le IVe siècle avaient franchi le Rhin et la Meuse, une semblait spécialement appelée à une grande destinée. Les Francs, venus de Batavie, d’origine probablement Scandinave, avaient fait leur apparition vers les débuts de ce siècle. Plus souples peut-être que Goths et Vandales, ils s’étaient présentés dès l’abord comme des auxiliaires plus que comme des ennemis et s’étaient en quelque sorte glissés dans l’Empire à ce point que, certains, devenus soldats éminents, étaient parvenus jusqu’au trône des Césars. Établies par Rome comme avant-postes en face de la Germanie menaçante, les tribus franques avaient fini par se constituer au Ve siècle des principautés dans la région meusienne et rhénane : les Francs Ripuaires se groupaient autour de Cologne et s’étendaient jusqu’à Coblence, tandis que les Francs Saliens occupaient Tournai, Cambrai et Thérouanne. N’écrivant point le Discours sur l’histoire universelle, je n’ai pas à rappeler ici en quelles circonstances cette dernière tribu, marquée du sceau mystérieux qui s’imprime au front d’une race comme à celui d’un homme, devint, sous la famille de Mérovée, maîtresse des Gaules. On sait comment, en s’associant aux Romains, pour lutter contre Attila, elle s’était assuré droit de cité dans la Romanie, puis, se substituant au dernier et faible gouvernement qui, entre Somme et Loire, représentait encore l’Empire, s’était installée au cœur de la Gaule et, par la politique plus que par les armes, s’était imposée comme dominatrice : le monde gallo-latin désorienté, séparé de Rome par l’occupation burgonde et visigothe dans les vallées du Midi, s’était rallié autour de Clovis : elle l’avait élu son défenseur contre la Germanie et quand, ayant refoulé l’invasion des Alamans en Alsace, il s’était décidé à recevoir de Rémy le baptême catholique, il avait, par ce double geste, achevé de se constituer le chef des Gallo-Latins désemparés. Les évêques, — seuls guides des cités, — l’avaient alors prôné et en quelque sorte naturalisé Romain, il avait achevé sa tâche en chassant des Gaules ou en se soumettant Goths et Burgondes et reconstitué jusqu’aux Alpes et aux Pyrénées une Gaule où la vie romaine s’essayait à reprendre. Mais il n’avait pas un instant perdu de vue le Rhin et n’avait pas voulu mourir sans s’être assuré la possession incontestée de la rive gauche ; les Ripuaires s’étaient ralliés à son empire et il avait, à Cologne, posé sur sa tête la couronne de « roi de tous les Francs. »

Cette Rhénanie, berceau du nouvel empire des Gaules, devait lui être d’autant plus chère. Aussi bien, la défense contre la Germanie restant la mission essentielle de tout gouvernant des Gaules, c’était nécessairement ce pays de l’Est, cette Austrasie, qui devait apparaître comme le domaine mérovingien le plus précieux : il n’est pas étonnant que le partage paraissant nécessaire après la mort de Clovis, ce fut l’aîné de la famille, Théodoric, qui reçût la Garde au Rhin. Cette Gaule de l’Est comprit les vallées du Rhin, de la Moselle, de la Meuse, de l’Escaut, de la Haute-Marne, de l’Aisne, les portes de Gaule : Trêves, Spire, Worms, Mayence, Cologne, Strasbourg, étaient, au même titre que Reims, Châlons, Cambrai, villes de cette Francie dont Metz était la capitale.

La race des Francs s’est si promptement romanisée que l’opposition est complète, derechef, entre les deux rives. Imaginons-nous bien que ces quelques milliers de soldats francs ont été en quelque sorte noyés dans les millions de Gallo-Latins ; ils constituent une aristocratie, un état-major, un conseil d’Etat, mais autour d’eux la nation gallo-latine vit, qui les enveloppe et les pénètre : ces leudes, compagnons d’armes des fils de Clovis, ont adopté, avec la religion chrétienne et la langue de Rome, bien des mœurs et bien des institutions de la Gaule romaine. Les cités ont survécu : Strasbourg s’appelle encore Civitas Argentoratensium, Metz Civitas Mettensium, Trêves Civitas ïrevirorum, Mayence Civitas Moguntiacensium, — car, dans la Rhénanie, la vie reste tout aussi pénétrée de romanisme que dans la vallée de la Loire ou celle de la Seine. Et si le chef de la cité est franc, il s’appelle un Comes, un Comte. Et ce Comte serait aussi étonné qu’eût pu l’être tel légat romain des bords du Rhin si on lui venait dire qu’il gouverne des Germains… Le Germain, c’est toujours le Barbare d’en face, l’ennemi de la Rhénanie, — Thuringien, Saxon, que Dagobert tient en respect. Et le soin de le contenir incombe au comte franc comme jadis au légat romain.

Une famille s’élève précisément qui, parce que issue de ces régions, se tient pour ennemie née de Germain. Du château d’Héristal, en pays bas-meusien, sort cette race qui, après avoir fourni aux derniers fils de Mérovée les maires de leur palais, accédera au trône avec Pépin le Bref et lui donnera avec Charlemagne une si magnifique grandeur. C’est par leurs campagnes contre les Frisons, contre les Saxons, que les aïeux de Charlemagne se sont recommandés à la faveur des Francs et de la nation gallo-latine qu’ils gouvernent. C’est encore la Garde au Rhin que ces leudes du pays rhénan ont assumée, et, avant de faire sentir aux Sarrasins le poids de son martel, Charles, duc d’Austrasie, en a assommé le Saxon. Et ce sont les victoires de son fils Pépin contre Alamans, Bavarois, Frisons, Saxons qui portent au trône le maire d’Austrasie et sa race. Ainsi c’est toujours à celui qui l’a défendue contre les Barbares germains qu’ira la faveur de la Nation.

Le futur Charlemagne, — est-il besoin de le rappeler ? — fait plus : fidèle à la tradition romaine, il entend, — comme plus tard un Napoléon, — couvrir d’une marche la Rhénanie. Pour que les vignes qu’il vient de faire planter sur les coteaux du Rhin se puissent cultiver en paix, qu’en paix puissent s’élever les monuments qu’il élève, — à l’instar des Romains, — de Bâle, à Aix-la-Chapelle, qu’en paix se tiennent les écoles où fleurissent les lettres latines, qu’en paix le colon trace son sillon et qu’en paix le poète accorde son luth, Charles étend au pays des Saxons la marche d’Outre-Rhin : Thuringiens et Bavarois ayant été matés par son père, il entend, lui, mater le Saxon et y emploie la majeure partie de son règne. Dès 772, il a pénétré dans le pays Saxon Angarien, a enlevé le camp d’Ehresburg, a détruit l’idole fétiche d’Irminsul qu’on dit consacré à la mémoire d’Hermann, vainqueur de Varus et, par ce dernier geste, a semblé, plus qu’aucun roi franc depuis deux siècles, assumer la tâche essentielle : la défense, — au besoin agressive, — de la Romanie, devenue Francie, contre le barbare d’Outre-Rhin. Trois campagnes ne suffisent pas : victoires de Sigebourg, de Buckholz, de Verden, de Detmold finissent par réduire à merci le Saxon ; Witikind, champion du Germanisme irréductible, est obligé enfin de courber la tête. Une armée de prêtres, romains accompagne l’armée des soldats francs ; l’offensive est ainsi prise sur tous les terrains ; le Saxon, — vrai ancêtre de l’Allemand, — dès qu’il a reconnu dans Charles la force invincible, se courbe bien bas en effet ; acceptant le baptême, il le sollicite au besoin deux fois, quitte, lorsque Charles est occupé ailleurs, à relever la tête et à trahir ses serments, car, « autant, écrit Eginhard, témoin du règne, ils étaient empressés à contracter des engagements, autant ils se montraient prompts à les violer. »

Telle attitude contraint Charles à une rigueur impitoyable ; elle le contraint aussi à déplacer le siège même de l’Empire. C’est à Aix-la Chapelle que, couronné Empereur romain en 800, il réside de préférence. De là il surveille de plus près toute cette ligne du Rhin, — souci principal et principale pensée du règne. Le symbole, c’est, sur le palais impérial bâti par lui, cet aigle d’or qui, les ailes étendues, fait face à l’Est, menaçant à la tourbe des peuples d’Alemanie, éclatante affirmation de la mission de Charles, roi des Francs, empereur romain. Et quand le vieil empereur à la barbe fleurie est mort, c’est à Aix-la-Chapelle qu’il est, sur son désir, enseveli, face encore à la Germanie ; on dit que, revêtu des insignes de l’Empire, il restait assis sur son trône comme pour se pouvoir plus facilement remettre debout si le Germain, — battu, écrasé, avili, soumis, — faisait mine de se rebeller encore. Et ce haut champion de la Romanie contre la Germanie, c’est celui que les savants allemands réclament pour le « premier des empereurs allemands, » — mensonge étonnant qui a son but : il doit fortifier pire mensonge encore ; si l’Allemagne entend voler à la Francie Charlemagne, c’est que de la légende on entend tirer des « droits. » Il faut au « Rhin allemand » un Charlemagne allemand. Car voici que le Rhin, par un prodigieux malentendu historique, va passer des mains franques aux mains allemandes. C’est l’œuvre du traité de Verdun de 843 aggravé par celui de Mersen de 869, — tout unanimement la plus grandiose escroquerie de l’Histoire.


III. — UN GRAND TOUR DE PASSE-PASSE

Charlemagne est mort : son fils Louis lui succède, mais faible et, — dit la Chronique, — « débonnaire, » il laisse ses fils se partager de son vivant son héritage. Ils sont trois : Lothaire, Louis, Charles. Aix-la-Chapelle étant réputée première capitale de l’Empire, Lothaire, l’aîné des trois, y prétend ainsi qu’au titre d’empereur ; après la mort du père, les fils consomment le partage ; Lothaire, maître d’Aix-la-Chapelle et empereur, reçoit une large bande du territoire franc, — grosso-modo la partie située entre le Rhin, dans tout son cours, à l’Est, la Meuse, la Saône, le Rhône à l’Ouest, — avec l’Italie. Charles aura le reste de la terre des Francs, — une Francie diminuée d’un quart, — et Louis toutes les terres conquises jadis par Charlemagne sur la Germanie. C’est le traité de Verdun de 843, qui crée ainsi entre Francie et Germanie cet Etat artificiel, — Pays-Bas, Belgique, province rhénane, Lorraine, Bourgogne, Franche-Comté actuelles, vallée du Rhône, — qui, sous le fils de Lothaire Ier, Lothaire II, est appelé Lotharingie.

Mais, en 869, meurt, avec ce Lothaire II, cette branche de l’arbre carolingien. Que va devenir ce pays purement franc, partie jusque-là intégrante du royaume franc, berceau des Francs, berceau plus spécialement de la dynastie franque d’Héristal, peuplée de Gallo-Latins, parlant exclusivement le roman et marche traditionnelle de la civilisation latine vis-à-vis de la Germanie ? A tous ces titres, il devrait revenir à Charles, roi des Francs, et tout d’abord celui-ci s’en saisit, venant tout naturellement à Metz revendiquer son bien. Mais Louis, son frère, ne l’entend point ainsi : les pauvres terres allemandes ne le satisfont point, et il revendique « sa part. » Charles est un pitoyable prince ; ce fils tard né d’un vieillard imbécile est un timide, Parce que petit-fils aîné de Charlemagne, Louis exige Aix-la-Chapelle et, avec Aix-la-Chapelle, presque toute la Lotharingie. Charles lui cède tout en ce traité de Mersen qui soudain jette sous le sceptre du roi de Germanie, avec le palais et le tombeau du grand Empereur, la possession de la rive gauche du Rhin, des vallées de la Meuse, de la Sarre, de la Moselle, de la Meurthe, de la Saône et la rive gauche du Rhône.

Tout d’abord, la combinaison ne paraît point si anormale. En cédant ces terres, pas un instant Charles ne pense les céder à la Germanie. Louis, trop fier de sa race pour la renier, ne s’intitule point roi de Germanie, mais, depuis qu’il règne, roi des Francs de l’Est. C’est en qualité d’aîné des petits-fils du grand Empereur franc que, prétendant d’ailleurs à l’Empire romain, il va régner sur Aix-la-Chapelle, Trêves, Coblence, Mayence, Strasbourg, Metz, Toul, Verdun, Bâle, Besançon, tout comme sur Lyon, Aix, Marseille. Et si ces villes, de ce fait, relèveront par la suite de l’Empire, ce n’est point d’un Empire germanique, mot alors inconnu, mais d’un Empire romain d’origine franque.

Mais Louis, — lorsqu’en 870 il reçoit à Mersen l’héritage de Lothaire, — règne depuis quarante ans en Germanie : il est Louis le Germanique. Ses premiers sujets ont été des Souabes, des Franconiens, des Thuringiens, des Bavarois, des Saxons que son grand-père a soumis, mais qui réagissent sur le petit-fils, — première revanche prise sur le grand aïeul. A la cour d’Aix-la-Chapelle, bientôt, margraves et burgraves d’Allemagne prévaudront, — presque tous d’origine franque, mais conquis déjà, suivant une loi connue, par leur conquête.

Lorsque Louis meurt, son fils, plus germanisé encore, lui succède sur ces terres. Les faibles descendants de Charlemagne qui règnent, cependant, à Paris, se débattent en de telles difficultés, qu’ils semblent incapables de disputer à leurs cousins d’Allemagne, avec le titre impérial, les terres lotharingiennes. Peu à peu, se fait la confusion entre le titre de Roi de Germanie et le titre d’Empereur romain. Un jour viendra où on ne dira pas seulement le Saint-Empire romain, mais le Saint-Empire romain germanique, — deux mots qui hurlent d’être accouplés, puisque c’est associer Marius et les Teutons, César et Arioviste, Auguste et Hermann, Charlemagne et Witikind. Dès le commencement du Xe siècle, la confusion est si bien établie que, la race de Charles s’éteignant en Allemagne, une dynastie de rois germains se fonde, — des Saxons, — qui aussitôt revendique avec le titre impérial les terres de Lotharingie.

Ces Saxons installés sur le trône impérial s’efforcent de germaniser la rive gauche : c’est alors qu’Othon Ier retourne face à la Francie l’aigle d’or d’Aix-la-Chapelle, — geste symbolique et qui fait époque.

En fait, ce qui semblait assurer aux empereurs saxons la suzeraineté, — sinon la possession réelle qui jamais ne fut effective, — de la Lotharingie, c’est qu’en cette fin du Xe siècle, la race de Charlemagne, éteinte en Allemagne, s’éteignait encore en France. Un Hugues Capet, que de grands services, — particulièrement l’échec à l’Allemand devant les murs de Paris, — ont acheminé au trône, n’a pas plus de droits personnels assurément qu’un Othon de Saxe à l’héritage de Charles. Alors Othon III, — tout pareil au classique voleur, — s’écrie : « Cet héritage n’étant à personne, il est à moi, » fait ouvrir le tombeau du grand Empereur, le dépouille des attributs impériaux, s’en pare impudemment et parce que l’arrière-neveu de Witikind apparaît couronné du diadème de son vainqueur, transmis après lui de famille allemande en famille allemande jusqu’aux Habsbourg, il semble que la majesté impériale ait passé, avec tous ses droits, à ces Barbares d’outre-Rhin, — et, avec elle la Rhénanie, dérobée à la race des Francs.

Le prodigieux tour de passe-passe qui a eu comme point de départ le traité de Verdun est maintenant accompli, — fruit de la faiblesse des Carolingiens de France, du malentendu créé par la confusion entre Saint-Empire romain et royaume de Germanie et de la fourberie audacieuse des princes saxons qui, après s’être emparés de la demeure de Charlemagne, ont chaussé ses bottes et coiffé la couronne arrachée au tombeau.


IV. — LA REPRISE DES MARCHES DE L’EST

A Paris, cependant, grandissait une famille de rois peu disposée à laisser se créer la prescription en ce procès si frauduleusement engagé. Un jour qu’un baron, trouvant songeur le jeune prince Philippe, — le futur Philippe Auguste, — l’interroge : « Je pense à une chose, répond-il, à savoir si Dieu m’accordera, à moi ou à l’un de mes hoirs, d’élever la France à la hauteur où elle était du temps de Charlemagne. » Ce que j’ai ailleurs appelé « le rêve des Capétiens » tient en cette parole [1]. Et c’est bien un pressentiment, chez le futur vainqueur de Bouvines, de ce dont sa race va faire l’objet essentiel de son grand travail.

Rêve d’une dynastie ambitieuse, dira-t-on, atteinte « d’impérialisme, » ajouterait quelque partisan de la plus petite France. Ah ! que non ! Pour si peu qu’on puisse, pendant les sept siècles qui vont suivre, sonder l’opinion française, on s’aperçoit que, bien loin d’entraîner derrière eux une nation, les rois sont, tout au contraire, portés par elle. Cette magnifique race de Capet qui, par un travail séculaire dont la persévérance sans exemple a mis si haut notre pays, ce n’est point, certes, diminuer son mérite que de dire que toutes les fois qu’ayant étendu vers l’Ouest, le Sud-Ouest, le Sud-Est, vers l’Océan, les Pyrénées et les Alpes le domaine français, elle a entendu l’étendre à l’Est, elle a été soutenue, acclamée, poussée vers la reconquête du domaine jadis perdu. Il n’est pas indifférent que, contre l’empereur Othon, Philippe Auguste ayant levé l’oriflamme royal, la première union sacrée se soit faite sous lui entre les classes de la nation ; il n’est pas indifférent que le soir de Bouvines, Paris se soit illuminé spontanément comme il ne l’avait point fait pour d’autres victoires ; il n’est pas indifférent que, dans ces jours, la nation ait eu le sentiment que l’on était aux prises avec l’ennemi national, l’ennemi essentiel, l’usurpateur des terres franques d’entre Argonne et Rhin. Il est moins indifférent encore que, de Bouvines à Denain, six siècles durant, les victoires contre l’Allemand aient toujours été les plus populaires.

Plus spécialement il est remarquable que ce ne soit point parmi les grands que l’idée de récupération des territoires perdus soit née, ait grandi, se soit fortifiée. Le légiste Pierre Dubois, qui, dans les premières années du XIVe siècle, pousse Philippe le Bel à coiffer la couronne impériale pour que fût facilitée la récupération totale des terres du Rhin, est un bien petit sire et la longue suite de conseillers qui, près des rois, prôneront l’entreprise, seront presque tous sortis du petit peuple de France ; bourgeois, petits-fils d’artisans, tous, ils sont, dix fois plus que les grands seigneurs, brûlés du désir de porter, ou d’un coup, ou par étapes, le petit-fils de Capet vers les limites naturelles, — vers le Rhin spécialement. Au XVIIIe siècle encore, d’Argenson n’écrira-t-il point que c’est dans le peuple que vit l’ambition de porter au Nord-Est plus avant la frontière du royaume ; et l’impopularité de Louis XV finissant, n’est-elle pas en partie née de cette alliance autrichienne dans laquelle la nation voit l’abandon, au profit des Habsbourg, du dessein si persévéramment poursuivi par vingt rois ?

J’ai montré comment, réalistes jusque dans leurs rêves les plus vastes, nos rois et leurs conseillers ont en quelque sorte rongé le domaine rhénan usurpé, enlevant de règne en règne ici un canton, là une province de l’ancienne Lotharingie, de cette Austrasie dont, cent fois, publicistes et légistes leur rappellent qu’ « elle était le domaine de nos premiers rois. » De Philippe le BCl accueillant l’hommage de Toul et de Verdun, — les premières étapes, — à Louis XIV récupérant Strasbourg et complétant ainsi cette œuvre capitale de Richelieu : la reprise de l’Alsace sur l’Empire, à Louis XV lui-même réunissant sans coup férir le duché de Lorraine, tous ou presque tous, si tous ne reconquirent point, préparèrent les voies à la totale reconquête. Il a fallu la guerre contre l’Anglais au cours de laquelle le royaume eut à disputer cent ans sa vie, les guerres civiles qui, au XVe, au XVIe siècle nous déchirèrent, et, entre temps, l’erreur des expéditions au-delà des Alpes, pour retarder l’accomplissement du grand dessein et des vœux de la nation.

Ce « grand dessein » ne trouve pas seulement des partisans dans les Français de toutes les classes, de tous les partis, — car successivement Armagnacs et Bourguignons au XVe siècle, successivement papistes et huguenots au XVIe, ont été hantés par le rêve qui, en partie réalisé par les rois, devait être consommé, après 1792, par la République : il trouve des complices, — fait remarquable, — chez les principaux intéressés, ces Rhénans même, arrachés jadis à la communauté celto-latine : bourgeois et princes des vallées meusiennes, mosellanes et rhénanes, ce sont presque toujours eux qui nous ouvrent les portes de leurs cités ou de leurs Etats. Les bourgeois de Toul qui, en 1300, se sont« offerts » à Philippe le Bel, les bourgeois de Verdun qui, en 1336, ont demandé protection à Philippe le Hardi, ouvrent la série, et déjà les dispositions des cités lotharingiennes sont, dès la fin du XIVe siècle, si inquiétantes qu’en 1414 l’empereur Sigismond peut s’écrier, à Spire, s’adressant à ceux qu’il tient pour ses sujets : « Voulez-vous donc être Français ? »

Ils ne voulaient pas être Allemands : ils ne l’étaient pas. Les rois de France, dès que guerre anglaise ou guerre civile les laissaient libres, dès que de grands succès les faisaient forts savaient qu’ils trouveraient là-bas des amis. Lorsque, Guillebert de Metz ayant, en 1434, écrit : « Il faut que le roi de France fasse conquête de… Lorraine, Luxhembourc, Mès, Thoul, Verdun, Trêves, Coulogne, Maïence, Strasbourc, » Charles VII, en 1444, s’achemine vers l’Est, derechef bourgeois de Verdun, de Toul, d’Epinal, de Luxembourg, lui ouvrent les bras et déjà les électeurs de Trêves et de Cologne lui tendent la main. En ce même temps, le dauphin Louis, — le futur Louis XI, — ne craint pas, sachant que, jusque dans l’entourage de l’Empereur, on lui donnera raison, d’affirmer, devant l’Empereur même, qu’il est venu en Alsace « pour revendiquer les droits du royaume des Gaulois qui s’étendait jusqu’au Rhin. » Tout à l’heure nous entendions le maréchal de Vieilleville exhorter Henri II à « s’emparer doucement, puisque l’occasion s’en offrait, de Metz, Toul et Verdun » : « l’occasion » c’étaient, appuyés par les bourgeois, les trois princes évêques qui « l’offraient. » Lorsque, au milieu de la joie générale de nos soldats qui aspiraient à « voir la rivière de Rhin, » le roi eut décidé la « promenade d’Austrasie, » c’était sur l’appel des princes meusiens et mosellans eux-mêmes. Et la réunion des trois cités lotharingiennes étant fait accompli, l’opinion allemande elle-même en était peu offensée, puisque, à Friedwald, Maurice de Saxe parlant au nom de nombre des princes allemands, déclarait « trouver équitable que le roi, le plus promptement possible, prit possession des villes qui ont appartenu à l’Empereur, bien que la langue allemande n’y fut pas en usage. »

C’est encore du consentement des princes rhénans qu’un Henri IV prépare l’établissement, — en attendant mieux, — de son protectorat sur les terres du Rhin, et toutes les espérances sont permises dès avant que Richelieu apparaisse.

« L’empereur, lui a écrit un de ses conseillers, n’a aucun droit sur les terres qui sont en deçà du Rhin, que par usurpation, d’autant que cette rivière a servi de bornes à la France cinq cents ans durant. » « Vrai et primitif héritage de la couronne, » crient les publicistes. Condition absolue du rétablissement de la paix pour la République chrétienne qui, écrit l’un d’eux, « a été incessamment troublée depuis sept cent vingt ans par ceux qui ont envahi sur la couronne franc-gauloise quantité de beaux et importants Etats. » Richelieu, par une politique qu’aucune n’a égalée, s’apprête à nous porter enfin au Rhin : il y arrive par la réunion de l’Alsace qui, résultat d’un patient travail, retombe entre nos mains. Et toujours à la bonne volonté des magistrats et princes rhénans répond l’ardente entreprise de l’opinion française. De siècle en siècle, c’est le même rappel des droits non périmés. Condé, qui s’est porté à Spire, Worms, Mayence, écrit : « Le Rhin est retourné à ses anciens maîtres qui, depuis la deuxième race de nos rois, l’avaient perdu par leurs dissensions et leurs guerres civiles. » Précédant en quelque sorte les conseillers du Roi, un légiste aussi modeste que le Pierre Dubois du XIVe siècle, Jacques Cassan, écrit : « Les Francs ont hérité des Gaules et de toutes leurs annexes… Ils ont à reprendre la Lorraine, car elle est en territoires en deçà du Rhin qui ont été usurpés sur la France. » Et une fois de plus, l’Allemagne elle-même s’incline devant un droit, qui, en fait, a été par elle, jusqu’en 1814, rarement contesté. Alors qu’un roi de Suède, un roi de Danemark ne reçoivent, aux traités de Westphalie de 1648, des terres détachées de l’Empire qu’à titre de « membres de la Diète, » c’est en toute propriété que l’Alsace est rétrocédée au Roi et « à sa couronne. »

On est enfin au Rhin, — incomplètement. Vingt rois, — désireux de récupérer le domaine des Gaulois et des Francs, — cinquante ministres y ont peu à peu reporté, ou presque, notre empire ; un monde de publicistes et de légistes sortis des entrailles de la nation les ont poussés, portés, formulant le vœu constant de la nation ; les habitants de la région ont favorisé l’entreprise ; l’Allemagne s’est inclinée là devant. On peut espérer que l’entreprise n’est pas close. Nos rois travaillent les princes de la rive gauche et c’est sans coup férir que peu à peu la politique française enlace les Etats à récupérer. Les électeurs rhénans, lentement, viennent à nous, préférant à l’Empereur impuissant le magnifique roi de France. On peut entrevoir le jour où, comme les princes-évêques de Verdun, Toul et Metz au XVIe siècle, les archevêques électeurs de Trêves, Cologne et Mayence seront amenés à bénir eux-mêmes l’union, — prise de possession où protectorat, — de leurs cités avec le royaume de France, quand, le trône tombé, la Révolution vient tout brusquer.


V. — LA « NATION » SUR LE RHIN

« Le Rhin… est la frontière naturelle d’une grande République qui ne désire pas faire de conquête, mais accueille les nations qui consentent à se réunir à elle… Déclarez-vous libres et Français, et vous serez incorporés à un Etat indestructible… Vous n’avez qu’à le vouloir… »

Qui parle ainsi ? Un Français impérialiste ? non. C’est, le 15 novembre 1792, Georges Forster, Allemand d’Allemagne, mais qui, bibliothécaire de l’Université de Mayence, est naturalisé Rhénan. Et la Société des amis de la Liberté et de l’Egalité de Mayence, professeurs, ecclésiastiques, étudiants, négociants, salue de ses applaudissements la déclaration.

« La nature a donné le Rhin comme frontière à la France. »

Qui affirme derechef le principe admis depuis César par tout ce qui, en Occident, sait voir et comprendre ? C’est, en décembre 1797, à Coblence, Joseph Görres, qui en vain, plus tard, se reniera lui-même, Görres, un des Rhénans les plus célèbres de son temps.

« Nous brûlons du désir ardent de nous voir réunis par un acte législatif à nos anciens frères les Gaulois. »

Qui s’exprime ainsi ? C’est, au printemps de 1798, Aix-la-Chapelle.

Après les Gaulois, ce sont les Francs qui s’évoquent dans la vallée de la Roer, « rappelant le nom de Francs et l’ancienne Confédération. » Eschweiler précise : « Nous ne demandons qu’à être REINTEGRES dans nos anciens droits de citoyens français. Le Rhin nous séparera des contrées habitées par les Teutons. » La Révolution avait jeté en Europe un ferment qui dissolvait un monde. Un de ses premiers effets devait être de détacher du corps germanique des provinces qui n’y étaient, nous le savons, qu’artificiellement rattachées depuis des siècles. Et tout naturellement ils allaient à la France.

En France, tout ce qu’il y avait de fort parmi les nouveaux gouvernants répondait à ces vœux. J’ai fait entendre, au début de cette étude, la formidable voix de Jacques Danton, revenu en moins de deux ans de l’idéologie internationaliste au réalisme national. Mais, dès avril 1792, Dumouriez, vieux routier de la guerre, avait, dans le Conseil des ministres, proclamé ce qu’avant lui un Condé, un Turenne et, avant eux, tant d’autres chefs de guerre avaient affirmé : « La France ne peut avoir de sécurité qu’avec la barrière du Rhin. » Le leader de la gauche de 1792, le Girondin Brissot, s’écriait, le 27 novembre : « La République française ne doit avoir pour bornes que le Rhin. »

Déjà nous étions sur le Rhin. Provoqués par les princes allemands, nous y avions jeté notre armée des Vosges commandée par Custine et la facilité même avec laquelle il avait conquis la rive gauche presque tout entière, démontrait, plus que tous les écrits des publicistes depuis huit siècles, que la marche était nôtre. Partout en effet, nous avions été accueillis en libérateurs. C’étaient des professeurs de Worms et de Mayence qui, Spire étant pris, étaient venus presser le général d’occuper leurs cités qu’abandonnaient précipitamment les princes allemands et leur camarilla. Il fallut la brusque intervention d’un corps prussien à Coblence pour empêcher les bourgeois de porter à Custine une capitulation spontanée. Mais, Mayence ayant ouvert ses portes après un très court bombardement, le général français l’avait traitée en amie. Alors était née dans la grande ville rhénane cette Société démocratique qui allait appuyer l’action militaire d’une vive propagande. Georges Forster, qui n’était point un agité, mais savant sans étourderie, vit clair tout de suite : favorable à la Révolution, mais foncièrement réaliste, il tenait pour périmée la domination allemande sur la rive gauche et avait rejoint au club nombre de Rhénans distingués, dont il s’était fait l’organe. Déclarant le Rhin « frontière naturelle d’une grande République, » il ne proclamait pas d’ailleurs, nous le savons, une vérité bien nouvelle. Déjà, ajoutait-il, les Alsaciens, Rhénans revenus à la France depuis un siècle et demi, molliraient, par le patriotisme français, combien le Rhin était la limite de la nationalité française ; il les fallait imiter.

La Convention, nouvellement constituée, hésitait, à la vérité, à proclamer la réunion ; elle contenait en son sein plus d’un de ces tenants des anciennes frontières et de la plus petite France à qui Danton allait, avant six mois, impétueusement répondre. Elle envoya des commissaires, tous Lorrains et Alsaciens, Merlin (de Thionville), Rewbell (de Colmar) et autres, qui entrèrent en relation avec la « République de Mayence. » Le mouvement se heurtait, dans les couches profondes, à la peur qu’inspirait le retour possible des anciens maîtres « louions » et de leur vengeance. Par ailleurs, il le faut bien dire, de grandes maladresses avaient été commises. Les provinces rhénanes, profondément catholiques, avaient été offusquées de l’irréligion affichée des conquérants : la présence dans le gouvernement provisoire de Mayence d’un Drosch, prêtre du pays qui, au su de tous, n’aurait défroqué que pour épouser sa maîtresse, eût suffi à froisser.

Cependant, aux élections de février 1793, la grosse majorité s’était prononcée pour la réunion à la France ; en attendant qu’on l’obtînt, une Convention réunie le 17 mars proclamait, le 18, rompre le lien des pays rhénans avec l’Empire et députait à la Convention nationale, pour obtenir la réannexion à la mère patrie. C’est alors que Danton prononça le fameux discours dont j’ai cité quelques phrases et enleva le vote de la réunion [2]. Derrière le tribun enflammé, il y avait la résolution du Comité diplomatique exprimée par Carnot ; on sait déjà que, tout en n’entendant point se prévaloir des droits anciens, mais seulement du droit des nations à disposer d’elles-mêmes, le Comité n’hésitait pas à rappeler le passé et à affirmer « qu’il n’y aurait nulle ambition à reconnaître pour frères ceux qui le furent jadis. »

A cette heure, on perdait, — momentanément, — la rive gauche. Les troupes allemandes se jetant de toute part sur nos conquêtes de 1792 nous en expulsaient : Mayence, dernière place où tiennent les Français, capitula le 24 juillet 1793.

Au fond, rien ne pouvait mieux servir nos intérêts que cette apparente disgrâce. Prussiens et Autrichiens arrivaient dans des sentiments de violente colère, et la contre-révolution se fit si brutale et par ailleurs si maladroite que, compliquée par les excès de la soldatesque impériale, elle suffit à nous ramener ceux que, dans les premiers mois de 1793, l’attitude de certains jacobins avaient indisposés. Quand, après Fleurus (25 juin 1794), les Français reparurent, ce fut grande liesse. Dès septembre, Aix-la-Chapelle était reprise, puis Cologne, Bonn, Coblence, Trêves. A la tête de l’armée du Rhin, Hoche s’avançait dans le Palatinat et enlevait Neustadt, Frankenthal et Spire. Mayence seule, pourvue d’une forte garnison, résistait, mais du Comité de Salut public, Carnot écrivait aux représentants à l’armée du Rhin : « Il ne sera pas dit que vous souffriez que les ennemis conservent un pied sur notre territoire, car nous regardons comme tel maintenant tout ce qui est en deçà du Rhin. »

En attendant que Mayence capitulât, on établissait à Aix-la-Chapelle, puis à Creuznach une administration centrale composée de Rhénans ; il en résultait, chez les habitants, une grosse satisfaction qu’augmentait l’attitude exemplairement modérée de l’armée en dépit de ses besoins extrêmes. Et tandis que le Rhénan s’attachait ainsi au régime, déjà l’un des anciens maîtres germains du Rhin, le roi de Prusse, sans nous céder encore ce qu’il possédait sur la rive gauche, consentait, tout au moins, par l’article 5 du traité de Bâle (5 avril 1794), à l’occupation par la France de ses anciennes principautés.

Chose curieuse : c’est à ce moment même qu’à Paris une campagne assez vive était menée contre la réunion. Mais le Comité de l’an II n’admettait point de tels reculs : « Les frontières de la République doivent être portées au Rhin, avait-il déclaré. Ce fleuve, l’ancienne limite des Gaules, peut seul garantir la paix entre la France et l’Allemagne. » L’énergique Merlin de Douai évoquait un autre argument, — l’un des plus saisissants, qui sous ses deux aspects est resté le plus actuel. « Il importe à la République de former un arrondissement tel que le Nord et le Midi puissent se balancer… Moins Paris sera voisin du théâtre de la guerre, moins les Puissances étrangères seront tentées de nous faire la guerre parce qu’elles n’auront pas l’espérance de pénétrer jusqu’à cette ville centrale et d’y venir attaquer le gouvernement. »

En dépit de ces arguments, la Convention, le 1er octobre 1795, ne votait encore que la réunion de la Belgique, ajournant celle du Rhin.

Le pays rhénan restait donc sous un régime provisoire. Deux directions générales placées l’une à Aix, l’autre à Coblence, l’administraient, mais en réalité le général en chef de l’armée du Rhin le gouvernait de haut. Et ce fut tant mieux pour les provinces du Rhin quand ce général fut Lazare Hoche. Car, tout à la fois généreux, habile et énergique, politique avisé autant que bon chef de guerre, il faisait, par la répression de tout abus et, en matière religieuse, la pratique d’une relative tolérance, aimer le régime français avant même que celui-ci prit définitivement corps, aidé dans sa tâche par une Commission intermédiaire instituée à Bonn et que présidait un administrateur consciencieux, l’ex-colonel Shee, le futur préfet de Mayence. Ainsi l’opinion rhénane était-elle tous les jours acheminée vers l’idée de la réunion.

« Je mériterais d’être mis en une forteresse si je ne m’opposais pas à ce que vous ayez Mayence et quoi que ce soit de la rive gauche du Rhin, » avait déclaré à Bonaparte Cobenzl, représentant de l’Empereur dans les conférences de Campo-Formio. C’était là une de ces grosses paroles des débuts de conférences qui ne mènent pas toujours loin un plénipotentiaire, surtout lorsque en face du vainqueur, il représenté le vaincu. Dans les articles secrets de Campo-Formio, l’Autriche avait dû, au contraire, s’engager « à employer ses bons offices, lors de la paix avec l’Empire » pour que la République Française obtînt tout au moins une partie de la rive gauche. Sans doute, avec une bonne foi toute germanique, le cabinet de Vienne espérait-il, — ne voyant en Campo-Formio qu’une trêve, — que « la paix avec l’Empire » ne se conclurait point et, de fait, elle allait échouer à Rastadt et l’Autriche, reposée, repartir en guerre.

Tels événements allaient encore reculer le décret de réunion. Cependant, la paix de Campo-Formio encourageant toules les espérances, une véritable agitation se créait sur les bords du Rhin en faveur de la réunion : c’est alors que Görres adressait à ses compatriotes un appel pressant. « Si nous sommes unis à la France, nous sommes attachés à une Puissance de géant qui a battu l’Europe et qui peut nous apporter la sécurité. La nature a donné le Rhin comme frontière à la France. » Il était assez étrange que, les Rhénans lui tendant les bras, le gouvernement de la République semblât encore hésiter. Un Alsacien, Rudler, fut envoyé comme commissaire général avec la seule mission d’établir sur la rive gauche du Rhin « une organisation nouvelle. « Il organisa en effet quatre grands départements, Roer au Nord, avec Cologne comme chef-lieu, Mont-Tonnerre au Sud, avec Mayence comme chef-lieu, et, entre les deux, les départements de Rhin-et-Moselle (Coblence) et de la Sarre (Trêves). Abolissant les droits seigneuriaux, il libérait la propriété, publiait les lois françaises, fondait l’état civil, établissait le jury, créait les tribunaux à l’instar de la France, brisait les corporations, introduisait le système décimal, — tout cela un peu trop vite pour que, recevant ces « bienfaits » en grêle, les Rhénans n’en restassent point quelque peu abasourdis. Et puis, les douanes portées au Rhin, une gêne en résultait, car il fallait des années pour qu’avec la France s’établit le courant commercial, — et l’inconvénient était à peine compensé par la restauration des routes. Enfin la question religieuse était pierre d’achoppement : la lutte contre le catholicisme avait, en France, repris de l’acuité ; en abolissant en principe les ordres religieux, en interdisant les manifestations du culte, Rudler rebutait certaines bonnes volontés.

Les partisans de l’Autriche en profitaient ; la rupture survenue après l’échec des négociations de Rastadt, ils faisaient redouter aux Rhénans un retour offensif des Puissances allemandes. Et tant que la réunion ne serait pas formellement décrétée, tout semblait instable. Partout un référendum s’organisait dont j’ai déjà cité certaines manifestations pour qu’on en finît avec cette instabilité. Il était nettement favorable [3]. Sauf quelques communes dont le vote négatif semble prouver la sincérité de ce référendum, le pays s’exprima nettement pour la réunion à la terre « des aïeux gaulois et francs. » Et cependant on attendait. On attendait là comme ailleurs l’homme au geste décisif, l’organisateur doublé du pacificateur. L’homme allait venir.

Les Rhénans ne s’y trompèrent point. Dès le lendemain du 18 Brumaire, l’administration de la Sarre exprimait sa joie : « Cette journée vous donnera un gouvernement, une patrie qui vous manquent, » disait-elle à ses administrés, et, se tournant vers Paris : « Couronnez, écrivait-elle aux nouveaux Consuls, couronnez les vœux de milliers d’habitants… Les quatre départements cisrhénans sont géographiquement français, a dit Bonaparte. Le poste éminent que lui confie aujourd’huy la Nation le mettra à même de réaliser ce principe. » Görres fut député à Paris pour réclamer une fois de plus la réunion.

Bonaparte entendait bien qu’elle se fit ; mais il aimait bâtir sur des fondations solides et il prétendait bien ne la décréter que lorsque, par de nouvelles victoires, il aurait, cette fois sans arrière-pensée, arraché à l’Autriche, — et, par son intermédiaire, à l’Empire, — la reconnaissance des frontières naturelles.

Il était d’ailleurs si sûr de l’obtenir que, d’ores et déjà, il faisait bénéficier les départements rhénans de la forte organisation dont, promptement, il dotait la France. Shée était renvoyé sur les bords du Rhin pour y organiser les préfectures. Organisées, elles reçurent d’excellents titulaires ; choisis parmi des Français de l’Est, ils devaient mieux que personne se faire, tout à la fois, les représentants agréables du nouveau gouvernement et les avocats de leurs administrés à la race desquels, Alsaciens et Lorrains, ils appartenaient.

Alors, ayant tout préparé pour que l’événement s’accomplit sans heurts, avant, par ailleurs, imposé à l’Allemagne la reconnaissance formelle de la frontière du Rhin, Bonaparte décida la réunion. Le 8 ventôse an IX (9 mars 1801), les Consuls proposaient au Corps Législatif de voter la réunion des pays rhénans à la République. « Les quatre départements… disait le rapporteur Rœderer… méritent que la République ne diffère pas plus longtemps une adoption qui sera la récompense… de l’affection témoignée par la plus grande partie des habitants de la nation française. » Par 258 voix contre 1, le 18 ventôse, la réunion était votée.

Ainsi était réalisée la grande pensée de tant d’hommes d’Etat français depuis que, par un incroyable malentendu historique, le Rhin avait été dérobé à la Gaule francisée. L’héritage de César, de Clovis, du Charlemagne, revendiqué par tant de rois français, lentement et presque motte par motte reconquis depuis près de mille ans, retombait enfin tout entier entre les mains de la France. De la frontière suisse à la frontière hollandaise, le Rhin, déjà atteint à Brisach sous Richelieu, à Strasbourg sous Louis XIV, redevenait la limite des deux Nations, comme il était, à travers tous les avatars, resté la ligne sensible qui séparait deux races et presque deux humanités.


VI. — LE RÉGIME FRANÇAIS

Les provinces rhénanes ne pouvaient être réunies dans de plus favorables circonstances. La paix de Lunéville, — plaçant l’Autriche plus bas encore que celle de Campo-Formio, et préparant par son humiliation la dissolution du Saint-Empire, — brisait toutes les espérances que pouvaient garder depuis 1792 les quelques Rhénans restés pénétrés par le germanisme ; en fait, la couronne de Charlemagne revenait de Vienne à Paris ; elle allait se poser sur la tête de celui qui, ainsi que le grand Empereur, réunissait sous le sceptre des Francs l’Empire romain d’Occident. Tout naturellement, les légions du nouvel Empire reprenaient la garde au Rhin qu’avaient montée celles d’Auguste.

La question religieuse qui, depuis 1792, avait, — plus qu’aucune autre, — entravé le mouvement d’adhésion cordiale, n’existait plus. Bonaparte venait de conclure ce concordat qui, en ce pays extrêmement catholique, cette ancienne « rue des Prêtres » devait, plus qu’en bien d’autres provinces françaises, de l’aveu de Chaptal quelques mois plus tard, « singulièrement fortifier » l’attachement des habitants.

Sans doute les impôts allaient être augmentés ; mais la suppression aussitôt décrétée des dîmes, droits et corvées, provoquant la joie générale, compensait largement cette aggravation de charges publiques ; d’ailleurs pratiques et réalistes, les Rhénans apercevaient, sous un gouvernement bien organisé, mieux que sous le Directoire incohérent, les avantages qui résultaient pour eux de ces impôts même ; avant quelques semaines, les préfets étaient à l’œuvre ; les routes s’allaient créer, les monuments s’élever ; et par ailleurs, n’était-ce point en partie à l’entretien d’une armée que ces impôts allaient passer, qui, plus qu’aucune partie de la République, protégerait la marche de l’Est ?

Enfin ces Rhénans aspiraient depuis des années à la justice, et la justice s’organisait. Admirable trait que, suivant les Français à travers les pays où ils ont paru, je relevais avec joie ; ce qui, partout et dans tous les siècles, a caractérisé la domination française, c’est l’établissement de la justice. Dès prairial, deux députés rhénans avaient supplié les Consuls d’« ordonner la nouvelle organisation judiciaire. » File sortait, fortifiée, des réformes de l’an IX avec ses tribunaux et ses cours que, chez nous, cent quinze ans de révolutions ont épargnées. Et ces tribunaux et cours allaient être appelés à dire le Droit et ce Droit, il recevait dans le nouveau Code, déjà aux trois quarts bâti, une de ses formes les plus belles. Ce Code Napoléon, il allait rester, je le dirai, l’un des bienfaits les plus appréciés, et lorsque le Rhin sera derechef arraché de nos mains, la seule survivance réelle du régime français dans cette Rhénanie tombée aux mains des Prussiens.

Réunis en 1801, les Rhénans, dès 1802, jouissaient, — dans le sens littéral du mot, — des bienfaits dont plus même que certains Français plus anciens ils appréciaient la grandeur. Est-il étonnant que, dès 1802, ils aient acclamé le Consulat à vie, en 1804, l’Empire par des majorités qui, de 1802 à 1804, se trouvent si grossies que, à cette dernière date, elles atteignent quasi à l’unanimité ?

L’homme parut lui-même sur les bords du Rhin, très peu après qu’il eut reçu ce suprême témoignage de la reconnaissance des peuples. Arrivant de Boulogne le 2 septembre 1804, il parut à Aix-la-Chapelle : il alla droit au tombeau de Charlemagne ; dépouillé de ses ornements, nous savons dans quel dessein, par un empereur saxon, le corps du grand empereur était tombé en poussière ; mais son esprit revivait en celui qui venait saluer le sarcophage ; l’homme qui, après avoir battu les Allemands, passait la revue du Rhin récupéré, avait, plus qu’un Othon III de Saxe certes, le droit de venir à ce pèlerinage. Au palais impérial au-dessus duquel jadis l’aigle d’or étendait ses ailes, face à la Germanie, le nouvel empereur des Français reçut Cobenzl lui apportant, de la part du César de Vienne, presque déchu, la reconnaissance de son nouveau titre. Mais, comme il y avait chez lui un mélange sans pareil de vastes pensées et de sens pratique, il passa du tombeau de Charlemagne et du palais où sa gloire éclatait, aux fabriques qu’il entendait voir atteindre une prospérité nouvelle. Après avoir visité les fortifications du Bas-Rhin, il entra à Cologne sa voiture dételée, traînée par les bourgeois enthousiasmés. On le vit au port, dans les fabriques, dans les entrepôts, étudiant sur place les questions de navigation, les procédés de l’industrie, s’informant, critiquant, talonnant ses fonctionnaires, encourageant commerçants et artisans. Coblence, pendant deux jours, le reçut dans les ovations. A Mayence, il donna audience aux députés des princes de la rive droite, avides d’ores et déjà d’entrer en sa clientèle, saluant le nouveau César « si ressemblant, — la platitude allemande éclate en cet hommage, — au premier de nos Césars romains qui franchit le Rhin pour chasser les Barbares. » À Frankenthal, il prit un bateau, descendit jusqu’au pont de Mannheim afin d’inspecter le canal. Il rentra par Trêves et Luxembourg, laissant derrière lui cette trace lumineuse qui, des années durant, subsistait, éclairant ses fonctionnaires et éblouissant ses peuples.


* * *

Le régime, — dès 1804, — était en pleine activité. Pas un instant jusqu’en 1813, il ne cessera de fonctionner sur la rive gauche à la satisfaction des peuples.

Quiconque a étudié l’administration consulaire et impériale, sait quels hommes Napoléon appelait à la tête des départements. Les choisissant dans tous les milieux, dans tous les partis, il ne leur demandait point compte de leur passé, n’exigeant d’eux qu’une capacité servie par un infatigable travail. On les verra de Rome à Hambourg, d’Amsterdam à Florence, — pour ne parler que des départements nouveaux, — se faire en quelques mois les hommes de leurs administrés en même temps que le représentant actif des principes du gouvernement. La rive gauche du Rhin ne connut que des préfets distingués, — parmi lesquels deux des plus illustres, Jean-Bon Saint-André, préfet du Mont-Tonnerre à Mayence, Lezay-Marnesia, préfet de Rhin-et-Moselle à Coblence, — un ancien conventionnel du côté gauche, un ancien constituant du côté droit.

Celui qui devait le plus marquer fut Jean-Bon : rude Cévenol, ancien membre du Comité robespierriste, de cette formidable équipe qui, en l’an II de la République, avait sauvé le pays en le surmenant, travailleur acharné, peu courtisan, parfois incommode, mais si fermement convaincu qu’il se devait corps et âme, nuit et jour, à son département que c’était merveille. Napoléon disait brutalement : « Je couche avec la France : » Jean-Bon « couchait » avec son Mont-Tonnerre. L’Empereur le trouvait parfois rocailleux, mais estimait en lui ce qu’il prisait par-dessus tout : un travailleur, un consciencieux. Enragé s’il s’agissait des intérêts de ses administrés, l’Empereur l’appelait « l’avocat de son département. » Mayence l’adorait ; la ville, bien des années après le départ des Français, entourera d’hommages affectueux sa tombe qui là-bas perpétue son souvenir et le nôtre.

Lezay-Marnesia, gentilhomme affable et libéral, ne lui ressemblait que par une inlassable activité. Lui, constituant de 1789, se préoccupait avant tout de « la bonne administration de la justice, » — ayant le sentiment de ce prestige dont tout à l’heure je parlais, de l’influence que cette « exacte justice » donnait partout aux Français. Aimant les Rhénans, parlant leur langue, pénétré de leur esprit, il adaptait l’administration à leur façon : un des grands préfets de l’Empire qui, à Strasbourg après Coblence, devaient laisser de si grands souvenirs.

Et si je ne m’arrête qu’à ces deux hommes, c’est qu’ils furent en effet les grands préfets, mais les sept ou huit qui parurent au bord du Rhin s’ils ne les valaient point, valaient beaucoup, aidés par toute une pléiade de sous-préfets, — choisis, eux, de préférence parmi les Rhénans.

Ce qu’il y avait d’admirable chez les agents supérieurs de l’Empire, c’est que leurs préoccupations allaient dans tous les instants à tous les objets : agriculture, commerce, industrie, travaux publics, conscription militaire, rapports avec les classes, relations avec le clergé, persuadés qu’ils étaient que « l’esprit public, » ainsi qu’on disait, ne leur causerait de souci qu’autant que faiblirait une des parties de cette multiple administration.

« Maintenant, écrivait Joseph Görres à Perthes le 1er mars 1812, maintenant le règne des paysans semble être arrivé. » Le paysan était partout le bénéficiaire de la Révolution, parce que la terre libérée, en outre, avait été, à bas prix, mise à la disposition des plus modestes. Dans la Rhénanie, les biens des seigneurs et des prêtres, — séquestrés dès 17D3, — n’avaient pas été mis en vente avant la réunion : la crainte du retour des anciens maîtres eût singulièrement nui à l’opération. Mais après 1802, ce souci ne semblait plus permis. En 1804, les biens furent mis aux enchères avec de rares facilités de paiement ; le succès fut presque imprévu : de 1804 à 1806, on vit les terres vendues à des prix supérieurs à l’estimation et achetées par des gens de toutes les classes. Le partage des biens communaux, — laissés incultes sous les anciennes administrations, — augmenta encore le nombre des petits propriétaires ruraux et la valeur du sol enfin exploité. La population rurale ne tardait pas à augmenter dans de notables proportions : le Mont-Tonnerre par exemple passe en moins de dix ans de 398 165 habitants à 426 668, — soit 28 503 habitants de plus, presque tous paysans. Les prairies artificielles, nouveauté vite appréciée, favorisaient l’élevage ; la liberté d’exportation accordée, — autre nouveauté, — donnait un coup de fouet à la culture des céréales et des célèbres vignes. Les prix de ventes montèrent ; l’argent afflua dans les bas de laine ; il en sortait pour de nouveaux achats de biens nationaux, car, entre 1809 et 1812, il y eut une nouvelle poussée. Les préfets par ailleurs montraient aux paysans une considération qui les flattait : oui c’était bien, ainsi que l’écrivait Görres, « le règne des paysans, » — et c’est bien le meilleur pour la prospérité d’un pays.

Les douanes établies sur le Rhin et les tarifs de 1806 prohibant les produits anglais créaient à l’industrie une situation non moins prospère. C’était dans les deux grandes régions industrielles du Rhin-Inférieur et de la Sarre « un développement inespéré. » Des mines d’Eschweiller près d’Aix-la-Chapelle, des gisements de plomb de Bleiberg, — donnant des revenus doublés, — aux manufactures de drap d’Aix, Montjoie, Stolberg, aux fabriques de soie de Crefeld, c’était une poussée insolite d’activité. Tentés, par la prospérité du pays, les artisans de la rive droite venaient par milliers travailler sur la rive gauche. De 1809 à 1810 trois cents industriels, accompagnés de leurs ouvriers, s’installaient « en France. » En 1807, les fabriques du Rhin rapportaient 50 millions, en 1810, 80, et le progrès s’accélérait. La Roer ne pouvait suffire aux commandes de l’Empire et le préfet baron de Ladoucette pouvait fièrement écrire dès 1810 qu’il était « à la tête du département le plus industriel de l’Empire. »

La suppression des 33 péages qui, de Bâle à la Hollande, encombraient le fleuve, entravaient les échanges, alourdissaient les prix, devait avoir pour le commerce les plus heureux effets ; par la convention de 1805 avec les princes de la rive droite, ces péages incommodes étaient remplacés par douze bureaux d’octroi, — six sur chaque rive. La réparation des digues, la navigation facilitée, des ports francs créés à Cologne en 1802, à Mayence en 1805, l’agrandissement du port de Mayence, ont comme résultat une circulation commerciale sans précédent : le seul produit des taxes sur les entrées du port de Cologne va s’élever de 66 000 francs en 1803, à 114 000 en 1806, à 1 700 000 en 1808.

Ce qui partout favorisait la richesse, c’était la prompte exécution des travaux publics. J’ai jadis étudié en détail l’administration d’un préfet de l’Empire, le baron de Tournon, dans le département du Tibre : ce qui me frappait, c’était la rapidité avec laquelle en moins de trois ans, — de 1810 à 1813, — il avait conçu, fait accepter, exécuté et souvent terminé les tâches devant lesquelles pendant des siècles le gouvernement précédent était resté comme paralysé. Un Jean-Bon Saint-André, nommé en 1802, n’attend pas un an pour mettre la pioche où il faut : ce rude bonhomme ne s’empêtre point dans la paperasserie ; examinés sans retard, les rapports ne se multiplient point ; à peine s’embarrasse-t-il des règles de comptabilité. On le verra sans autorisation engager des fonds dans la confection de la magnifique route de Coblence à Mayence. L’Empereur feint la colère ; croyez qu’au fond de lui, il donne raison au préfet qui consterne « les finances. » : « Allons, M. Jean-Bon a voulu faire son petit Simplon. » Napoléon aime que chacun fasse « son petit Simplon. »

Commencée en 1802, la route est terminée en 1805, et il a fallu en maints endroits tailler dans le roc pour que s’ouvre au commerce, trois ans après le premier coup de pioche, « l’une des plus belles chaussées de l’Europe. » Les routes de Paris à Mayence, de Chalon-sur-Saône en Bingen, de Bâle à Nimègue sont faites avec des tronçons de routes ; toutes les autres, laissées dans l’état le plus fâcheux avant 1802, sont remises à neuf. Le Rhin est rattaché par tout un réseau à la région lyonnaise, à la région parisienne, à la région flamande, à la Hollande, la Suisse. Les canaux se multiplient ; la Meuse est jointe, au Rhin de Venloo à Rheinberg par Gueldre et Clostercamp ; Jean-Bon entend rendre navigable la Nahe et le Glan, améliorer le canal de Frankenthal. En 1813, Napoléon fait creuser le canal des Houillères, de Sarrebruck à Dieuze, qui facilitera le transport du charbon de la Sarre vers les salines de Lorraine. Un dessein plus vaste, — celui du grand canal de l’Elbe au Rhin, — sera mis à l’étude dès que l’Empereur aura mis la main sur les villes hanséatiques et cinq préfets se tiendront prêts à y travailler quand tombera l’Empire français. Ce qui était fait, — canaux, routes, ports, — suffisait entre 1804 et 1813 à doubler, puis à tripler le commerce. Lorsqu’en 1807, l’Empereur reparut en ces contrées, il put se déclarer déjà satisfait : « Comme au commandement d’un dieu bienfaisant, écrit M. Sagnac, le pays rhénan était passé du moyen âge à l’ère nouvelle. »

On ne peut s’étonner que, favorisés plus qu’aucun des sujets de l’Empire, les Rhénans aient supporté avec moins de plaintes que les autres les charges, à la vérité, assez lourdes qui étaient la rançon de leur prospérité. Sans doute l’impôt était lourd et plus lourd encore l’impôt du sang. Il est surprenant que ce peuple qui, chez ses anciens maîtres, n’avait pas connu ce dernier, fait accepté presque volontiers. Il est en effet remarquable que, dès la levée de l’an X, les départements de Rhin-et-Moselle et de la Roer aient été de ceux où elle se fit le plus vite et le plus complètement. Douze déserteurs sur 586 conscrits ne sont point pour émouvoir. Et la Roer, qui, de 1806 à 1813, fournit 23 000 hommes aux armées, ne comptait totalement en 1813 que 481 réfractaires ou déserteurs. Ces beaux et bons soldats qui, — tout pareils à leurs frères de race de la Lotharingie, Alsaciens, Lorrains, Ardennais, Flamands, — devaient être parmi les meilleurs de la Grande Armée, les départements rhénans les donnaient à l’Empereur avec ce sentiment, persistant durant dix ans, que nulle province parmi les trente de l’Empire, ne profitait plus que la Rhénanie de la guerre portée par les victoires à cent lieues de leur marche si longtemps foulée et meurtrie. Et eux, ces braves, devaient bien des années garder comme une suprême fierté ce titre superbe : « Ancien soldat de l’Empereur. » Fiers d’appartenir à cette armée prestigieuse, ils diront dix, vingt, trente années plus tard le singulier amour qu’ils gardent au petit caporal. Et quand, plus de cinquante ans après, Napoléon III aura créé la médaille de Sainte-Hélène, on verra ces anciens conscrits des quatre départements, — groupés en associations de vétérans, — réclamer, au grand dépit des Prussiens, la précieuse décoration et l’arborer, de Clèves à Spire, avec une légitime ostentation.

Que, les charges étant si allègrement acceptées, et les bienfaits multipliés, les Rhénans se sentissent aussi Français que les Alsaciens et les Lorrains, leurs congénères, nous en avons cent témoignages. Dès 1809, le préfet de Coblence Lezay-Marnesia écrivait : « Je ne sais quel département serait plus français que le mien. » Mais le mot m’impressionne moins que l’attitude des départements à l’approche et à l’heure des grandes crises.

Catholiques, ils eussent pu être émus par la rupture de l’Empereur avec Rome qui, de Belgique en Vendée, ébranlait, de 1810 à 1813, bien des fidélités. Mais les relations s’étaient établies si cordiales entre l’administration et le clergé, la population, depuis qu’en 1802, les reliques avaient été rendues à Cologne et, en 1810, la Sainte-Robe à Trêves, considérait l’Empereur comme si éminent « restaurateur des autels, » les curés se tenaient pour si satisfaits de la restitution faite dès 1803 des biens des fabriques, que, tout en déplorant la lutte avec Pie VII, les Rhénans ne songeaient point à s’en faire un grief.

La rupture avec Rome n’ayant point détaché les catholiques, le grand mouvement de l’Allemagne en 1812 ne parut point produire plus d’effet en ces terres où depuis quatre siècles la langue allemande ayant fini par primer la romaine, la pensée allemande avait toute facilité pour pénétrer. Cela était d’autant plus remarquable que notre littérature classique défaillante ne pouvait, en toute justice, affronter le prestige de l’allemande, en ce moment unique de l’histoire littéraire de la Germanie où les œuvres de Kant, Schlegel, Lessing, Herder, Schiller et du plus grand de tous, le Rhénan Gœthe, brillaient d’un éclat tout neuf. Mais, de l’aveu de Perthes, en dehors d’un très petit cercle, ils n’étaient pas lus sur la rive gauche, et d’ailleurs ni Schiller ni Gœthe n’appartenaient au groupe de germanistes enragés où s’enrôlera Arndt.

Sans doute vers 1812, peut-on saisir un léger mouvement de fronde germaniste en ce petit cercle dont parle Perthes. C’est à ce moment que Joseph Görres se retourne contre la France avec toute la fougue d’un caractère altier et entier, libéral et républicain qu’exaspère la centralisation césarienne, âme de polémiste aux extrêmes fureurs qui, après avoir coiffé le bonnet rouge, appelle maintenant le casque prussien, quitte, lorsque celui-ci sera venu meurtrir le front de la Rhénanie, à mener au nom des catholiques, âpre campagne contre Berlin. Mais la grande masse reste indifférente pour la Kultur et pour tous les Kulturkampf. « Pour les Rhénans, écrit à ce sujet M. Sagnac, la civilisation, c’était surtout la liberté et l’égalité civile, le Code, l’unité territoriale, la prospérité économique, la démocratie… Avec leur bon sens et leur expérience, ils ne risquaient pas, comme l’intellectuel Görres, de prendre l’armée prussienne pour le symbole de la vertu et de la liberté. »

Le fait est qu’en 1813, quand tout s’agitait en Allemagne furieusement contre la France et son Empereur, les départements Rhénans « fournissaient sans troubles, écrit le préfet de Rhin-et-Moselle le 12 avril, proportionnellement plus d’hommes que tous ceux de l’Empire, » qu’après Lutzen et Bautzen, les paysans continuaient, avec une remarquable constance en la confiance, à acheter des biens nationaux, et que Jean-Bon pouvait affirmer que, « personne ne voulant ni être Russe, et encore moins Prussien, » on montrait une joie sincère aux dernières victoires de l’Empereur. A la fin de 1813, la rupture avec l’Autriche semait un peu de trouble sans que l’événement diminuât l’afflux des conscrits et si Leipzig causait, écrit le 8 novembre 1813, le préfet Ladoucette, « un abattement général des esprits, » c’est qu’on pouvait craindre de revoir, de Mayence, de Cologne, de Worms et de Spire, s’allumer sur l’autre rive, la bataille que tant d’années l’Empereur en avait tenue éloignée. En vain les deux agents supérieurs prussiens arrivés sur la rive droite, Justus Grüner et le baron de Stein, tentent-ils des coups de sonde sur la rive gauche : la population accueillait avec une cordialité apitoyée les blessés et malades de la Grande Armée en retraite, ce dont préfets et généraux remerciaient les maires, et nul sentiment pro-allemand ne s’affichait quand, brusquement, le 1er janvier, Blücher franchit le Rhin avec ses hordes.

La domination française tombait de ce fait : on peut dire qu’elle tombait avec tout l’Empire. Et l’Empire tombé, on allait voir, à la stupéfaction et à la colère des Rhénans, le pays livré par le Congrès de Vienne à la couronne de Prusse. Elle n’y avait nul droit : les supposât-on « Allemands, » — et ils venaient de montrer combien peu ils l’étaient après tant de siècles de suzeraineté germanique, — ils eussent admis qu’ils étaient tout excepté Prussiens. Les trois quarts des départements rhénans, — l’autre quart passant à la Bavière ou à la Hesse, — allaient constituer cependant la Prusse rhénane, étrange accouplement de mots valant la monstrueuse formule Saint-Empire romain germanique : ces Gallo-latins-francs, passés jadis sous la suzeraineté des Empereurs dits romains de Francfort et de Vienne, allaient être tenus pour membres de la Prusse : Borussia, qui se traduit Marche de la Russie. Eussent-ils d’ailleurs été plus « Saxons » ainsi qu’ils avaient failli le devenir ? En tout cas, pour la deuxième fois, ils étaient arrachés à la communauté française et remis de force sous un joug tout à la fois singulièrement plus étranger et, partant, plus lourd que devant.


VII. — LES SURVIVANCES

« Musspreussen. » — « Prussiens par contrainte, » — ainsi s’intitulèrent-ils eux-mêmes plus de cinquante ans. Et cinquante ans, ils allaient attendre l’heure où la France restaurée les pourrait derechef réunir. Le souvenir de celle que, en 1810, le conseil général de la Sarre appelait « la Mère Patrie, » restait si longtemps vivant sur la rive gauche ! On se rappelle le mot du vieil empereur Guillaume Ier, — qui connaissait bien Rhénanie et Rhénans pour les avoir en qualité de gouverneur, et à ses dépens affrontés : « Les Français n’ont occupé la province rhénane que pendant vingt ans, et après soixante-dix ans, leurs traces n’y sont point effacées. »

Les œuvres restaient, et le souvenir des hommes. Jean-Bon, mort en 1813 et enterré au milieu des larmes de la population de Mayence, restait entouré de la reconnaissance publique : sous la domination prussienne déjà, le Conseil municipal se déclarait « pénétré du grand souvenir de ce qu’il avait fait, » Coblence eût volontiers voté à Lezay-Marnesia la statue qu’allait lui élever Strasbourg. A Aix-la-Chapelle, on ne pénétrait point dans le parc du Lousberg sans rappeler le souvenir du préfet Lameth qui en avait doté la cité. Routes ouvertes, canaux tracés, fleuve amélioré, ports creusés, tout disait le travail de ces hommes, si promptement fécond, — et l’agriculture encouragée, et l’industrie portée à un si haut degré de prospérité, et le commerce florissant et la propriété libérée, répandue, et l’ouvrier affranchi et la liberté des cultes impartialement et rigoureusement servie, — et, par-dessus tout, la justice rendue et le Code établi.

Cette justice française, c’était la seule institution qui dût près d’un siècle survivre. Attaqué dès 1816, défendu avec âpreté, sans cesse menacé d’altérations partielles ou de totale suppression, le Code Napoléon allait rester en vigueur jusqu’aux premières années de ce siècle. Supprimé seulement en 1900, il était à ce point devenu « la Loi » pour les magistrats qu’en 1908 encore, des jugements s’en inspiraient. Jusqu’en 1877, les tribunaux, de même, restaient les tribunaux du régime français ; contre toutes les tentatives de suppression, les Rhénans avaient défendu cette Cour d’appel que, seul parmi les onze provinces prussiennes, le « Rheinland » possédait, et qui, il y a trente ans, jugeant d’après le Code, se déclarait liée par les décisions de la Cour de Cassation de Paris.

Le gouvernement prussien eût voulu plus promptement supprimer ces beaux vestiges de la domination française. Mais il savait, — Guillaume Ier le disait tout à l’heure, — que le « sentiment, » si, après soixante ans d’annexion prussienne, il ne restait pas unanimement français, était unanimement antiprussien. La popularité inouïe dont jouissait Napoléon n’en était qu’une des manifestations. Les anciens soldats, groupés en société de vétérans, à Cologne, Coblence, Mayence, célébraient obstinément le 15 août, — la fête impériale, — et le 5 mai, anniversaire de la mort. Les anciens élèves de ses lycées revendiquaient l’honneur d’avoir été « les lycéens de l’Empereur. » Son portrait était partout : Victor Hugo, en 1840, le vit dans toutes les auberges, dans toutes les boutiques.

Tout, ce qu’il y avait eu de despotique dans l’ordre établi après 1802 s’effaçait des mémoires. Sans doute Napoléon leur avait pris leurs fils, mais la Prusse les leur prenait pour tirer sur eux les jours d’émeutes ; on disait d’eux : « Il est chez les Prussiens, » Er ist bei den Preussen. Lorsque les garçons se battaient d’Austerlitz à Wagram, on ne disait point : « Il est chez les Français » puisqu’on était Français. Sans doute les impôts étaient lourds ; mais ils étaient montés sous la Prusse de 7 millions à 9. Sans doute Napoléon entendait-il que protestants et juifs fussent libres de pratiquer leur culte, mais les catholiques n’étaient point, — il s’en fallait ! — persécutés ; ils l’étaient dès 1818 et on verrait, en 1837, l’archevêque de Mayence, Wroste-Vischering, traîné dans une forteresse par des gendarmes prussiens.

De 1815 à 1870, la Rhénanie attendit la France. C’est ici même que M. Julien Rovère a dit avec un luxe édifiant de détails les mille manifestations de ce sentiment [4], telle circonstance me dispense d’y insister. Il a rappelé aussi les manifestations du souvenir français, la douce plainte de Béranger en 1819.

Le Rhin aux bords ravis à ta puissance,
Le Rhin lui seul peut retremper nos armes,

les vives protestations en 1825 de Chateaubriand en face de la menace suspendue sur Paris par la présence des Prussiens sur la rive gauche. « Tout vit là en attendant… La France redeviendra forte sur le Rhin. » — « C’est là que tôt ou tard la France doit placer ses frontières. » Et les pages de Victor Hugo sur le Rhin : « On est sur la rive gauche du Rhin, c’est-à-dire en France, » et, en 1840, le chant vengeur de Musset en réponse, au Rhin allemand de Becker :

Nous l’avons eu, votre Rhin allemand,
Il a tenu dans notre verre.

Il a redit aussi les explosions d’espérances sur la rive gauche, en 1830, en 1848, chaque fois que la Liberté remportait à Paris une victoire et les dures répressions de la Prusse. Il a redit les pensées de nos ministres, ne perdant pas de vue longtemps l’éternelle question d’Occident, la question du Rhin, les délibérations de 1840 et de 1866, le conseil où un Duruy et un Persigny étaient d’accord pour pousser Napoléon III aux revendications et combien on fut près de les voir réussir, — et l’immense déception des Rhénans après Sadowa, et aux premiers jours encore de la guerre de 1870, quand, attendus, les Français ne vinrent point.

Parce qu’ils n’étaient point venus, on s’accommoda du régime prussien, qui incarnait maintenant la force et la richesse, et parce qu’ils avaient perdu le reste de la Rhénanie, l’Alsace, beaucoup de Français même semblèrent oublier l’autre morceau, cette autre partie du Rhin qui avait « tenu dans notre verre. » Quand déjà certains paraissaient oublier l’Alsace-Lorraine même, comment eussent-ils pensé aux quatre autres départements français perdus ? Et pour ceux que leur pensée portait vers le Rhin, ils songeaient au flot qui route sous le pont de Kehl, point à celui qui coule, majestueux, sous ceux de Coblence et de Cologne ? Déroulède faisait oublier Musset et Strasbourg Mayence.

Un jour d’août 1914, la Prusse elle-même déchira les traités. Ils sont tous déchirés, ceux de 1814 et de 1815 comme ceux de 1871. La table est rase, le tapis va s’étendre autour duquel seront débattus les droits.


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Une nation peut juger opportun de ne point faire valoir tous les siens. Elle n’est pas autorisée à les oublier, encore moins l’est-elle à les dénier, — fût-ce par ignorance. Parce que nul n’ignorait parmi les Français d’autrefois que la Rhénanie avait été terre des aïeux dérobée par un subterfuge à la « couronne des Francs, » pendant près de neuf cents ans, sans se décourager, les rois portés par la Nation, ’stimulés au besoin par ses publicistes, guidés par leurs conseillers, ont travaillé à récupérer l’héritage perdu : peuplé exclusivement par les vieux Gaulois, colonisé par les Latins, opposé par les uns et les autres comme une barrière à l’invasion germanique, constitué en royaume franc et le plus important de tous par la race de Clovis, domaine préféré de Charlemagne, roi des Francs, perdu par un prodigieux malentendu et sans coup férir par notre nation, demeuré roman par la race et la langue tant de siècles, à peine rattaché par un lien de vasselage à un Saint-Empire qu’à l’origine, ils ne tenaient point du tout pour « germanique, » mais « romain, » penchant sans cesse vers la France au fond toujours préférée, allant à elle quand elle était entourée de prestige, favorisant sa politique et accueillant ses armes, la Rhénanie a été le souci principal de vingt de nos princes, de cent de nos hommes d’État et de Guerre de l’Ancien Régime. Et si national était ce souci que la Nation, à peine rendue à elle-même, courut au Rhin même et en acheva la reconquête si patiemment poursuivie et menée déjà si loin par les Rois. Un Danton, un Carnot, un Merlin achèvent l’œuvre d’un Richelieu et Napoléon la consomme.

Parce que réoccupée par les soldats de la Nation qu’a, en 1792, appelés le vœu des Rhénans, offerte au Directoire par ses habitants, réunie au milieu des cris de joie par les Consuls, réadmise dans la communauté française, en partageant la force, la prospérité et la gloire, ayant crié de joie à ses victoires et de douleur à ses revers, la Rhénanie a été arrachée à la France en 1814 et mise en 1815 sous un joug qu’elle ne cessa point soixante ans de tenir pour « étranger, » elle est restée, jusqu’à des années encore proches, l’objet de nos revendications secrètement ou ouvertement encouragées par les siennes propres.

Voilà ce qu’aucun Français ne saurait ignorer. Si nul n’est censé ignorer la Loi, nul ne devrait être censé ignorer l’Histoire.

Qu’on choisisse pour faire valoir ses droits telle forme ou telle autre, c’est question à débattre. Mais ce qui serait odieux c’est de les négliger pour les avoir ignorés et, par un silence criminel, de les laisser, en une grande et solennelle occasion, purement et simplement périmer. Trente générations de Français se lèvent pour nous les rappeler et qui sait si les générations futures ne se lèveraient pas à leur tour, au cas où un si scandaleux oubli se traduirait vraiment dans les faits, — pour nous reprocher d’avoir laissé prescrire le droit de notre peuple et sombrer l’une de nos plus constantes traditions nationales ?


Louis MADELIN.

  1. Je me permets, encore que la chose soit toujours un peu impertinente, de renvoyer à un petit livre récemment paru. l’Expansion Française, où j’ai redit le constant effort de vingt rois de France pour récupérer la rive gauche du Rhin ; il me dispense d’insister beaucoup ici sur ce chapitre de cette chronique.
  2. Cf. A ce sujet, mon livre sur Danton (Hachette 191 i), pp. 210-212.
  3. Cf. dans la brochure de M. Esperandieu (le Rhin français. Paris 1915) les adresses de toutes les communes du département du Mont-Tonnerre, toutes bien caractéristiques.
  4. Voyez les Survivances françaises, dans la Revue des Deux Mondes des 1er octobre et 1er novembre 1917, par Julien Rovère.