Le Roi Georges de Podiebrad, épisode de l’Histoire de Bohême/02

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Le Roi Georges de Podiebrad, épisode de l’Histoire de Bohême
Revue des Deux Mondes2e période, tome 40 (p. 915-956).
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LE
ROI GEORGE DE PODIEBRAD
EPISODE DE L'HISTOIRE DE BOHEME

II.
LA LUTTE DU ROI DE BOHÊME ET DU SAINT-SIEGE.


I

La Bohême avait élu son roi ; ce n’était que la moitié de sa tâche. Ce roi, désigné aux vœux de la patrie par de si sérieux et de si éclatans services, était sorti des rangs du peuple. On l’avait préféré aux parens du souverain qui venait de mourir, à l’empereur, au roi de Pologne, au duc de Saxe, aux électeurs et aux margraves, à toute cette féodalité germanique aussi avide que hautaine ; il fallait maintenant lui assurer sa place au sein de la hiérarchie impériale. Les états de Bohême et le nouveau roi s’empressèrent de notifier l’élection aux princes de l’empire. Si la joie était vive dans la plus grande partie de la Bohême, les nouvelles de Prague excitèrent un sentiment bien opposé dans les cours allemandes. Excepté Mathias Gorvin, chacun se sentit blessé. L’empereur, selon sa coutume, affecta une parfaite indifférence ; mais le duc d’Autriche, son frère, incapable de contenir sa fureur, se vengea immédiatement sur les amis de George Podiebrad qui se trouvaient à la portée de ses coups. Podiebrad avait des alliés en Autriche ; ils furent arrêtés et jetés en prison comme ayant contribué à la mort de Ladislas. Les deux ducs de Saxe, Guillaume et Frédéric, adressèrent une protestation au pape, à l’empereur, à tout le collège des électeurs, demandant que la cour romaine ne permît pas le couronnement du vieil ennemi de la foi catholique, et que les électeurs ne l’admissent point parmi eux. Le margrave de Brandebourg, Albert-Achille, un des personnages les plus considerables de l’époque, avait signé avec eux cette protestation menaçante. En même temps une résistance tumultueuse s’organisait dans les états qui reconnaissaient la suzeraineté du royaume de Bohême ; ces pays de la couronne, comme on les appelait (kronländer) c’était la Moravie à l’est, la Silésie au nord, deux contrées slaves à l’origine, mais envahies par l’élément germanique, et où les dissidences religieuses se compliquaient de violentes haines nationales. On sait que les Allemands du XVe siècle, ceux-là mêmes qui devaient, soixante ans plus tard, se lever si impétueusement aux cris de Luther, les Allemands de la Saxe, de la Thuringe, du Brandebourg, partageaient toutes les passions de l’Autriche et de la Bavière contre le chef des hussites. C’étaient ces Allemands, devenus les maîtres en Moravie, en Silésie surtout, par la supériorité de la culture morale et l’avantage de la richesse, qui préparaient une insurrection contre le roi George.

La situation était grave ; George, appuyé sur son peuple, fit face à tous les périls avec autant de calme que de résolution. Les Bohémiens, on l’a vu, étaient accoutumés à paraître dans les parlemens ; les grands colloques publics ne les effrayaient pas plus que la mêlée des champs de bataille. Le roi envoya de tous côtés ses orateurs, et comme ces braves gens avaient le droit de parler en leur nom aussi bien qu’au nom de leur élu, c’était vraiment la Bohême qui se levait avec eux, revendiquant son indépendance à la face de l’empire. L’affaire la plus urgente était d’arrêter la sédition dans les pays de la couronne : les députés bohémiens réussirent à diviser les Allemands et les Slaves à la diète de Moravie, si bien que les Slaves, sous certaines conditions, et malgré les colères des Allemands, promirent d’assister au couronnement du roi. Avec les Silésiens, les envoyés de George s’appliquèrent surtout à gagner du temps, et la Silésie en effet résolut d’attendre la décision du saint-siège ; les esprits se calmaient, excepté dans la ville de Breslau, où la haine des hussites était entretenue depuis bien des années par des prédicateurs fanatiques. Le roi se réservait d’aller châtier ses ennemis dans Breslau même aussitôt qu’il porterait la couronne. En ce moment, ses affaires réglées ou à peu près, ayant reçu d’ailleurs quelques bonnes paroles du légat du pape, le cardinal Carvajal, il avait hâte de procéder à la cérémonie du couronnement.

C’était l’archevêque de Prague qui couronnait les rois de Bohême ; or on sait que depuis plus de vingt ans il n’y avait pas d’archevêque à Prague, le prélat nommé par les hussites, maître Rokycana, n’ayant pas encore pu se faire instituer par le pape. George s’adressa aussitôt à Mathias Gorvin et le pria de déléguer pour cette cérémonie du sacre l’archevêque-primat de Hongrie. George était alors en bonnes relations d’amitié avec le jeune Magyar ; qui aurait pu prévoir, à ce début des deux règnes, que le fils de Hunyade serait un jour le plus implacable ennemi du roi de Bohême ? Leur rôle n’est-il pas semblable ? Ne sont-ils pas exposés aux mêmes périls ? ne sont-ils pas l’un et l’autre de glorieux parvenus en présence d’une féodalité altière ? N’est-ce pas George de Podiebrad qui, dès le lendemain de la mort de Ladislas, donne la liberté à Mathias Corvin lequel, emprisonné d’abord en Autriche après l’exécution de son frère aîné, venait d’être transporté de la prison de Vienne à la forteresse de Prague ? George, qui sent bien que la Hongrie doit marcher de front avec la Bohême dans la lutte contre l’empire, délivre le fils d’Hunyade, s’unit à lui par les liens du sang, lui donne sa fille en mariage, et le renvoie en Hongrie plein d’ardeur et d’enthousiasme. Hélas ! de mauvais jours viendront, ces belles heures seront oubliées ; Mathias Corvin, poussé par le pape et l’empereur, poussé surtout par une ambition barbare, commettra contre cette noble Bohême des attentats que sa patrie sera obligée d’expier par deux siècles d’oppression et de douleurs. Encore une fois, qui aurait pu pressentir ces péripéties effroyables ? Mathias Corvin, en 1458, est l’ami et le fils du roi George ; c’est George qui lui a frayé la route vers le trône, c’est la fille de George qui va s’asseoir auprès de lui sur ce trône des Magyars, et quand le roi de Bohême veut se faire couronner, Mathias lui envoie deux évêques de Hongrie pour cette consécration solennelle.

Le cardinal-légat Carvajal avait défendu aux évêques hongrois de couronner le roi de Bohême, s’il ne jurait pas, comme tous les rois chrétiens, obéissance et fidélité au saint-siège. Quelle devait être la formule du serment ? Le roi, en jurant fidélité, ne ferait-il pas ses réserves ? ou bien fallait-il qu’il abandonnât les concessions accordées aux hussites par le concile de Bâle ? Revendiquer dans son serment ces compactats que la cour de Rome avait déchirés avec fureur, c’était obliger les évêques à se récuser pour la cérémonie du sacre, et en présence des menaces de l’empire le roi ne pouvait se passer du couronnement. Renoncer aux compactats c’était se parjurer de toutes les manières et à tous les degrés, c’était se trahir soi-même, trahir la patrie, trahir l’immense majorité de ceux qui l’avaient porté au trône. Qu’était George en face de la Bohême, s’il n’était pas le chef et le défenseur des hussites ? Que pouvait-il être en face de l’empire, s’il n’était pas roi de Bohême couronné par l’église ? Des deux côtés, même péril.

Après bien des négociations, on convint d’une formule où il n’était question ni des compactats du concile ni de la coupe des hussites, mais seulement de la foi en général, de l’unité de la foi, de l’obéissance à l’église romaine considérée comme centre et foyer des croyances communes du monde chrétien ; Si le roi de Bohême s’engageait en outre à combattre dans ses états les sectes et les hérésies, il n’avait pas besoin d’interpréter ces paroles pour y souscrire ; il est certain qu’il ne se mettait ni lui, ni les calixtins, au rang des hérétiques ou des sectaires. Était-ce donc se séparer de l’église que de se rapprocher du Christ ? était-ce faire un choix parmi les dogmes de l’Évangile que de réclamer la cène tout entière ? On ne peut nier toutefois qu’il n’y ait eu ici un malentendu des plus graves entre le saint-siège et le roi, et quand on voit plus tard ce serment jeté avec injure au visage du roi George, quand on voit ce vaillant homme accusé de trahison ou de fausseté, de parjure ou d’hypocrisie, comment ne pas regretter que, soit modération, soit impatience d’en finir, il ait reculé devant l’expression complète de sa foi et de ses projets ? Ce serment, qui nous a été transmis en latin, fut prononcé en langue tchèque, le 6 mai 1458, par le roi et la reine, en présence des évêques hongrois et des principaux magistrats du royaume. Le lendemain 7 mai eut lieu le couronnement du roi, et il fut suivi dès le 8 du couronnement de la reine. On ne remarquait à ces deux fêtes aucun prince, aucun prélat de l’empire, comme dans les cérémonies féodales ; mais toute la noblesse de Bohême environnait le souverain, et une foule immense se livrait à la joie. George fut conduit en grande pompe du château à l’église de Saint-Vite. Trois des premiers seigneurs portaient devant lui la couronne, le sceptre, la pomme d’or, et les deux évêques qui devaient présider la cérémonie Chevauchaient à ses côtés. Partout sur son passage retentissaient les acclamations populaires ; elles retentirent avec plus de force que jamais lorsque le roi, selon l’usage national, jura de rester fidèle aux lois, aux coutumes, aux franchises de la Bohême, et promit à haute voix de faire respecter les concessions du concile de Bâle. C’était la fin et le commentaire du serment prêté la veille entre les mains des évêques.

Quelques semaines après, le pape, ayant à envoyer un bref au roi de Bohême, l’appelait mon cher fils le roi George, et l’empereur, attaqué par son propre frère au milieu de ses états, se hâtait d’appeler au secours l’armée des Bohémiens. Courir aux armes, délivrer l’empereur, faire un traité avec lui, ce fut le premier acte de George en dehors de ses frontières. L’empereur, il est vrai, ne le reconnaissait pas encore officiellement comme roi de Bohême, mais il renonçait pour lui-même à la couronne de Ladislas, et déclarait que les autres princes autrichiens, Albert et Sigismond, n’y avaient aucun droit. La cause était à demi gagnée.

Restaient encore les princes de l’empire, surtout ces terribles voisins de Podiebrad, ducs de Saxe et margraves de Brandebourg, dont l’orgueil féodal, irrité par des espérances déçues, ne paraissait guère disposé à-fléchir. Heureusement pour le roi George, de graves événemens vinrent lui prêter main-forte. Quelques semaines après le couronnement de Prague, tous les princes allemands étaient en guerre les uns avec les autres pour une affaire de succession qui menaçait l’équilibre des territoires, et le roi de Bohême, étranger à toutes ces querelles, devenait par la force des choses l’arbitre des combattans. Ce parvenu qu’on méprisait hier, on recherche aujourd’hui son alliance. Le duc Albert de Saxe, son orgueilleux ennemi de la veille, est heureux de s’unir à lui en épousant sa fille. Le 11 novembre 1459, de grandes fêtes s’ouvrirent à Égra ; le roi et la reine de Bohême s’y étaient rendus avec leurs enfans, accompagnés des plus hauts barons, des plus nobles dames et de trois mille cavaliers ; les deux ducs de Saxe Albert et Guillaume, les deux margraves de Brandebourg Albert-Achille et Frédéric, le duc Otto de Bavière, l’archevêque de Magdebourg, sans compter tout un cortège de seigneurs, y étaient venus de leur côté avec trois mille cavaliers allemands. Quel était le but de ce rendez-vous solennel ? Pourquoi tous ces princes, les chefs les plus altiers de la féodalité impériale, venaient-ils saluer George de Podiebrad dans une petite ville de Bohême ? On célébrait les fiançailles de la fille de George avec le duc Albert de Saxe, et les fiançailles de son fils avec la fille du duc Guillaume. La fille de George n’avait que dix ans ; elle fut fiancée au duc Albert par l’archevêque de Magdebourg et conduite aussitôt dans sa nouvelle famille. L’Allemagne connaît son nom et ses vertus. Le souverain qui règne aujourd’hui sur la Saxe descend de cette princesse Zdéna, la fille de George, qui aurait pu mourir ignorée dans quelque château de Bohême, mais qui, portée sur un trône par une révolution, y a fait monter avec elle la religion, la charité, la grâce, et est devenue l’aïeule vénérée de l’une des premières maisons royales de l’Europe [1]. En même temps que la fille de George quittait son père et sa mère pour achever son éducation à Dresde, la fille du duc Guillaume de Saxe, Catherine, âgée de six ans, se séparait aussi de sa famille pour aller résider à Prague auprès de la reine de Bohême. Catherine était fiancée au plus jeune des fils du roi George, au prince Hynek, qui n’avait alors que sept ans ; elle devint si vite et si complètement tchèque, dit M. Palacky, que, cinq années après, âgée de onze ans à peine, elle avait oublié la langue allemande.

Au milieu des fêtes des fiançailles, tandis que les souverains de la Bohême et de la Saxe échangeaient ainsi leurs enfans, d’autres affaires furent réglées, d’autres alliances conclues entre le roi George et plusieurs princes d’Allemagne. Devenu ainsi le pacificateur de l’empire, le roi George n’eût pas été digne de sa fortune, s’il n’eût point senti s’accroître son ambition. Il y avait d’ailleurs bien des regards dirigés vers lui du sein de l’anarchie germanique ; certains personnages très influens le croyaient appelé à faire en Allemagne ce qu’il avait fait en Bohême ; on lui disait de ne pas s’arrêter en chemin, on le conjurait de se porter médiateur, non pas seulement aujourd’hui, mais toujours, non pas accidentellement, mais d’une manière perpétuelle et constante, entre ces princes dont les rivalités détruisaient l’empire. Qui donc pouvait mieux que le roi George rallier les forces de la Germanie, accomplir l’unité, organiser le chaos ? Le saint-empire romain tombait en ruine ; qui donc, si ce n’est lui, était assez fort pour le relever ?

Ces hardis appels étaient adressés au roi de Bohême par les premiers diplomates de l’Europe. On sait que la diplomatie n’a pas toujours formé un corps politique, une assemblée internationale où chaque pays a ses représentans ; c’est seulement au XVIe siècle que cette puissance toute moderne commence à naître, et que de transformations en transformations elle arrive à cette organisation régulière qu’on lui voit de nos jours. À l’époque du roi George, la haute diplomatie européenne était aux mains d’un petit nombre de savans, jurisconsultes fameux, maîtres en droit public, qui n’appartenaient pas à tel ou tel pays, mais qui, occupés des affaires générales de l’Europe, se mettaient tour à tour au service des princes qui pouvaient exécuter leurs programmes. Quelque chose de cela s’est conservé dans l’Allemagne de nos jours ; n’a-t-on pas vu, assez récemment encore, des jurisconsultes de Goettingue, de Leipzig, de Heidelberg, consultés par des gouvernemens étrangers sur des questions de droit européen ? Ces légistes, au XVe siècle, n’eussent pas été seulement appelés à donner leur avis dans une circonstance particulière ; ils auraient été, comme leurs ancêtres, les chefs de cette libre diplomatie qui travaillait à consolider l’équilibre de l’Europe. Il y a trois de ces diplomates, un Français et deux Allemands, qui parurent souvent à la cour du roi de Bohême. Le Français, d’origine italienne probablement, était un certain Antoine de Marini, ne à Grenoble ; très savant et très infatué de sa science, accoutumé à la produire sous les formes pédantesque de son temps, il avait, au milieu de ses prétentions scolastiques, de véritables éclairs de génie. C’était un promoteur d’idées sur les finances, sur le crédit, sur l’étalon des monnaies, sur le développement du commerce, sur les rapports de l’église et de l’état, sur l’organisation de la communauté européenne ; il avait des vues hardies, des vues neuves et fécondes, qui ne devaient être réalisées que par le progrès des siècles. Le grand projet qui occupa les dernières années d’Henri IV, l’idée de constituer un tribunal de souverains qui réglerait pacifiquement les querelles des états, fut l’objet des méditations de Marini, et il y cherchait surtout un moyen de soustraire peuples et rois à la tutelle du saint-siège. L’émancipation politique de l’Europe était la pensée dominante de l’audacieux légiste. Antoine de Marini a été tour à tour au service de Louis XI et de George de Podiebrad. Louis XI lui confia plusieurs missions secrètes, d’abord auprès des Vénitiens, puis auprès des rois de Pologne et de Hongrie ; le roi de Bohême le garda longtemps à sa cour, en fit son conseiller, on dirait aujourd’hui son ministre des affaires étrangères, et se fit représenter par lui de 1460 à 1464 auprès des principales puissances de l’Europe. Les deux autres jurisconsultes qui joueront un rôle important dans cette histoire, et qu’on voit paraître des le commencement du règne de Podiebrad, sont Martin Mayr et Grégoire de Heimbourg ; Allemands tous deux, dignes émules d’Antoine de Marini pour l’étendue de la science comme pour la hardiesse des pensées, ils seront surtout les champions de l’esprit germanique contre la cour de Rome. À quelle époque Antoine de Marini est-il devenu un des conseillers du roi George ? On l’ignore. Grégoire de Heimbourg ne devait entrer en scène que plus tard ; quant à Martin Mayr, c’est à la date même où nous sommes, c’est aux fêtes d’Égra, en novembre 1459, qu’il vit le roi George pour la première fois, et que, frappé de son génie politique, il conçut pour lui l’ambition la plus haute.

Martin Mayr était ardemment dévoué à sa patrie, et la honte de l’empire lui faisait monter le rouge au visage. Il écrivait un jour, dans son latin énergique : « C’est en vain qu’on poussera les Allemands à la guerre contre les Turcs, tant qu’ils se redouteront les uns et les autres » L’empire est tellement ébranlé de toutes parts, qu’il n’en reste plus deux fragmens qui se soutiennent, C’est une guerre perpétuelle, guerre des princes contre les villes, guerre des villes contre les princes, et il n’est si mince personnage qui ne se permette de défier son voisin. Aussi d’un bout de l’Allemagne à l’autre pas un coin où se soient réfugiés le repos et la sécurité ; partout des embûches, partout la spoliation et le meurtre. Le clergé même ne connaît plus la paix ; la noblesse ne connaît plus l’honneur. L’Allemagne a horreur de ces meurtres, de ces brigandages sans fin : elle veut la paix ; seulement cette paix qu’elle désire, elle ne cherche pas les moyens de l’établir. Sans la justice en effet, nulle paix à espérer, la justice seule assure le repos des états ; mais à quoi sert de promulguer des lois, de consacrer des tribunaux, de prononcer des sentences, s’il n’y a pas une main année pour réprimer la sédition ? Or cette main-là nous manque, et chacun n’obéit que selon qu’il lui plaît. La guerre est donc éternelle, puisque chacun se dit roi. » Martin Mayr, sachant bien que l’indolent Frédéric III ne montrerait jamais à l’Allemagne cette main de justice qu’elle réclamait, avait conçu l’idée, non pas de remplacer l’empereur, mais de lui donner un coadjuteur puissant sous le titre, de roi des Romains. Il songea d’abord à Philippe de Bourgogne, puis à l’archiduc d’Autriche, frère de Frédéric III. Bientôt enfin, ayant vu le roi George aux fêtes d’Égra, ayant admiré l’ordre qui régnait en Bohême, la sécurité des routes, la bonne administration de la justice, il crut avoir trouvé l’homme que la Providence réservait à l’Allemagne. Il lui envoya donc une supplique, une exhortation, dès le mois de février 1460, pour stimuler son âme, qu’il savait ardente et généreuse. » Quel autre que vous, lui écrivait-il, peut donner l’ordre et la justice à l’empire d’Allemagne ? Vous êtes par votre puissance le premier des électeurs ; de plus, vous êtes étranger aux querelles qui divisent les princes, et c’est pour cela qu’ils viennent tous à vous, demandant des conseils ou des secours. Quand l’empereur lui-même a besoin d’une prompte assistance, c’est à vous qu’il s’adresse. Je dirai donc à votre majesté : Osez, osez une grande chose ! Relevez le saint-empire romain ! Vous vous assurerez par là une mémoire éternellement glorieuse. Il faut parler d’abord à l’empereur et aux princes, et savoir s’ils ne seraient pas disposés à vous laisser l’administration de l’état. J’ai lieu de croire qu’ils ne s’y refuseront pas. Quelle occasion pour vous d’augmenter votre puissance et votre renommée ! »

George fit un accueil enthousiaste aux idées de Martin Mayr. Les négociations relatives à cette affaire remplirent l’année 1460, sans aboutir à aucun résultat. Accepté par les uns, tenu en suspicion par les autres à cause de cette puissance même qui avait séduit Martin Mayr, le roi de Bohême ne devint pas roi des Romains. Qu’importe ? cette candidature, si sérieusement discutée, attestait assez haut le rang qu’il s’était conquis en Allemagne, et si l’on songe à toutes les hostilités qui se dressaient contre lui des le lendemain de son couronnement, il est impossible de ne pas admirer ce mélange de sagesse et de vigueur, d’esprit patriotique et de vastes pensées, qui caractérisa tout d’abord la politique du glorieux parvenu. Qu’on ait reconnu ou non le titre que souhaitait pour lui la haute diplomatie européenne, George de Podiebrad était en réalité, à la fin de l’année 1460, le pacificateur de l’Allemagne et le coadjuteur de l’empire.


II

Cette influence si habilement acquise en Allemagne avait pourtant ses inconvéniens en Bohême. Le parti catholique s’était empressé d’applaudir à l’ambition du roi George et de l’encourager dans cette voie ; plus le roi devait être mêlé aux affaires de l’Allemagne, plus aussi on avait lieu d’espérer qu’il abandonnerait peu à peu les hussites et leur archevêque, maître Rokycana. Les hussites comprirent le danger, et déjà grondaient les murmures. Une fermentation extraordinaire ne tarda pas à éclater ; il fallut sévir contre ces esprits exaltés qui ne manquent à aucune révolution, et qui ont surtout beau jeu quand une révolution semble mise en péril. Aux taborites dispersés et détruits avait succédé une secte moins fanatique, mais très dévouée à sa foi j et d’où est sortie plus tard cette communauté des frères de Bohême qui jouera un rôle si important dans l’histoire religieuse de l’Allemagne. Il y avait dans ce parti des savans et des gens du peuple, des maîtres de l’université de Prague et de pauvres ouvriers. On chassa les savans, on jeta les ouvriers en prison. Les plus opiniâtres furent soumis à des traitemens cruels. Un gentilhomme devenu moine, et, comme Bossuet l’a dit de saint François d’Assise, amateur désespéré de la pauvreté, était un des principaux chefs du mouvement ; il se faisait appeler seulement « frère Grégoire, » et, sans aucun désir de domination personnelle, il exerçait un ascendant extraordinaire sur les âmes pieuses. On prétend qu’il fut mis à la torture. Il échappa cependant au supplice, et ce fut lui qui organisa dans la suite la communauté des frères de Bohême. Le roi George, en frappant les nouvelles sectes comme il avait frappé les taborites, était fidèle à son serment. Il se peut aussi que ces rigueurs, si surprenantes de la part d’un tel homme, fussent le résultat d’un calcul : il était sur le point d’entamer des négociations définitives pour le maintien des compactats du concile de Bâle, et il voulait prouver à la cour de Rome que les hussites eux-mêmes savaient réprimer l’hérésie. La Bohême cependant n’était pas disposée à comprendre sa politique. Que ce fût un loyal désir d’exécuter ses engagemens ou un moyen de se concilier le saint-siège en faveur du culte national, les esprits alarmés y voyaient autre chose. Au moment même où l’on persécutait les exaltés, l’évêque de Breslau, croyant le moment propice, s’en vint prêcher dans la cathédrale de Prague contre l’usage de la coupe. Aussitôt la ville entière se souleva, et l’évêque fut chassé. « Nous sommes trahis ! criaient des milliers de voix. George veut devenir roi des Romains, coadjuteur de l’empire, et, pour gagner la confiance des Allemands, il sacrifie les intérêts de la Bohême. Que nous sert d’avoir pris un Bohémien pour notre roi, si ce Bohémien ne songe qu’à se faire Allemand ? » La trahison semblait si manifeste, l’irritation générale était si vive, que maître Rokycana lui-même, l’archevêque élu des hussites, l’ami, le champion, l’ancien compagnon d’armes du roi, commença des prédications contre lui. Averti par cette explosion populaire, le roi George comprit la faute qu’il avait commise. Il renonça pour toujours à la direction des affaires d’Allemagne, et resta roi de Bohême. Martin Mayr, l’auteur du plan qui venait d’échouer, fut obligé de quitter la cour de Prague ; son départ avait presque l’importance d’une révolution ministérielle dans un gouvernement libre : il annonçait tout un changement de politique.

Au moment où George de Podiebrad, élu roi de Bohême, avait dû prêter serment de fidélité à l’église catholique, le saint-siège était occupé par un vieux prêtre espagnol, Alphonse Borgia, dont il y aurait peu de chose à dire, s’il n’avait eu le malheur de frayer la route à son neveu Alexandre. Il est impossible de prononcer ce nom sans se rappeler les hideuses souillures du trône de saint Pierre. L’oncle d’Alexandre VI était pourtant un souverain respectable, et s’il songea un peu trop à enrichir sa famille, il montra en général beaucoup de modération et de sagesse dans son gouvernement. Ni Calixte III (tel était le nom d’Alphonse Borgia comme souverain pontife), ni son prédécesseur Nicolas V, n’avaient continué la politique altière d’Eugène IV. Maintes questions que ce dernier, en vrai patricien de Venise, avait prétendu résoudre par la violence ou la ruse, étaient demeurées pendantes au moment de sa mort ; telle était la question des compactats. Les concessions accordées aux hussites par le concile de Bâle et promulguées à Iglau d’une manière si solennelle étaient-elles respectées par la cour de Rome ou reniées à jamais ? Personne ne le savait exactement. Si Eugène IV avait décrété l’annulation de tous les actes du concile de Bâle, de son côté, on l’a vu, le concile de Bâle avait déposé Eugène IV ; or, à la date où nous sommes, le concile, bien que dispersé depuis longtemps, avait encore des partisans nombreux, soit parmi les théologiens allemands, soit dans notre église gallicane et à l’université de Paris. Les deux successeurs d’Eugène IV évitèrent donc de se prononcer, et peut-être était-ce le meilleur moyen d’effacer le souvenir d’une période scandaleuse, car enfin comment toucher à ces questions sans rappeler au monde chrétien ces deux papes et ces deux conciles se jetant tour à tour l’anathème ? Lorsque Calixte III, acceptant de Podiebrad un serment assez vague, feignait d’ignorer le serment très explicite par lequel le nouveau roi de Bohême l’engageait devant son peuple à maintenir la décision du concile, le vieux pontife obéissait à une inspiration très sage et presque à un scrupule de conscience. Bientôt cependant allait venir un pape moins scrupuleux. Ce fin diplomate, ce brillant et ingénieux prélat, Æneas Sylvius Piccolomini, si longtemps mêlé aux affaires des hussites et qui avait eu de si curieuses conférences à Prague avec George de Podiebrad, est élu pape sous le nom de Pie II l’année même où George de Podiebrad est élu roi de Bohême [2]. Le roi George et le pape Pie II, le chef des hussites assis sur le trône de Sigismond et l’ancien secrétaire du concile de Bâle assis sur le trône d’Eugène IV, voilà certes un rapprochement extraordinaire, et si l’on songe que ces deux hommes, issus du même parti, associés du moins à la même œuvre de conciliation chrétienne, vont se livrer une lutte à mort et inaugurer la bataille séculaire qui se termine aujourd’hui sous nos yeux, ne faut-il pas dire que c’est là une des plus tragiques péripéties de la tragédie hussite ?

Æneas Sylvius Piccolomini, des l’âge de vingt-six ans, assistait aux premiers travaux du concile de Bâle comme secrétaire du cardinal Capranica. Le parti qui voulait limiter le pouvoir papal, en le soumettant à l’autorité de l’église, n’avait pas de plus intrépide soldat que ce jeune docteur. Il attaquait les abus de la cour romaine avec l’impétuosité d’un tribun. Quand le concile de Bâle eut déposé Eugène IV et donné la tiare au prince Amédée de Savoie, Æneas Sylvius accepta un poste de confiance auprès du nouveau pape. On ne pouvait pas être plus engagé dans l’opposition ; mais bientôt le parti du concile n’ayant plus de centre, plus de chefs, et au contraire l’ardent Vénitien Eugène IV redoublant de vigueur et d’audace, le secrétaire de Félix V ne tarda pas à capituler. Diplomate au service d’Eugène IV, évêque sous Nicolas V, cardinal sous Calixte III, il devint surtout le grand homme d’affaires de l’église romaine en Allemagne, en Bohême, en Hongrie, en Moravie, dans toute l’Europe centrale et orientale. Louer l’esprit, le talent, la sagacité, le brillant savoir, la plume vive et alerte d’Æneas Sylvius Piccolomini, serait un soin superflu ; ses écrits sont là pour nous dire les dons qu’il avait reçus, dons variés, précieux, et qu’il développa en tous sens par l’action comme par l’étude. Son tableau de l’Allemagne au XVe siècle, ses récits de la guerre des hussites, son histoire de l’empereur Frédéric III pendant la période où il le servit comme ministre et ambassadeur, ses lettres surtout, ses messages, ses relations diplomatiques, toutes ces pages rédigées d’une plume si fine et pleines de documens si précieux pour l’histoire du temps, nous montrent le spirituel négociateur sur le théâtre de son infatigable activité. Æneas Sylvius Piccolomini est un des plus savans personnages de cette renaissance si féconde en érudits illustres ; on ne vit pas sa renommée pâlir’ à côté des Grecs ingénieux que le pape Nicolas V accueillait magnifiquement en Italie après la prise de Constantinople. C’est à ce moment-là même que le vieux pontife le nomma cardinal. Toutefois, s’il est impossible de ne pas admirer l’esprit de Sylvius, que dire des rôles si différens qu’il a joués dans les luttes politiques et religieuses du XVe siècle ? Notre vieille université de Paris, espèce de concile permanent au milieu des désordres de la chrétienté, jugeait sans ménagement sa versatilité. Le pieux historien de cette grande école est l’interprète fidèle des sentimens de ses ancêtres quand il écrit ces lignes à propos de l’avènement de Pie II : « Tout le monde sait quelle étonnante différence s’est trouvée entre Æneas Sylvius et le pape Pie II. Æneas Sylvius, secrétaire du concile de Bâle, prit part à tout ce que cette sainte et généreuse assemblée fit de plus vigoureux contre la cour de Rome. Le même homme devenu pape agit avec emportement contre la pragmatique sanction, formée des décrets de ce concile. Il n’est point de mon sujet de discuter ces démarches si contradictoires et leurs motifs. J’observerai seulement qu’il lui aurait mieux convenu de garder au moins quelque modération à l’égard de ceux qui continuaient à penser comme il avait pensé lui-même, et que son zèle amer contre ses anciens sentimens n’était pas propre à lui faire honneur [3]. »

Si l’université de Paris jugeait ainsi Pie II, on devine l’opinion qui régnait en Bohême. George de Podiebrad, à l’époque où il était lieutenant du royaume, avait eu avec Æneas Sylvius, évêque de Sienne, une conférence célèbre que ce dernier lui-même a racontée longuement dans ses lettres. Æneas Sylvius s’y était montré à la fois théologien et diplomate ; George, avouant son ignorance théologique, avait parlé au nom du bon sens politique avec une loyauté simple et hardie. » Trois choses nous séparent, avait dit l’évêque de Sienne : les compactats dont vous réclamez en vain l’exécution, puisque l’église romaine n’en veut plus, les confiscations de biens ecclésiastiques accomplies par vous sur plusieurs points de la Bohême, enfin votre entêtement à réclamer pour archevêque de Prague ce Rokycana, que le pape, sachez-le bien, ne reconnaîtra jamais. » Sur la question des biens confisqués et même sur celle de l’archevêque de Prague, le vice-roi ne voyait pas de difficultés insurmontables ; quant aux compactats, il avait répondu sans hésiter : « Les compactats violés, c’est la guerre, la guerre à outrance. Plus de paix, plus de trêve possible. Une fois que nous aurons pris les armes, vous aurez beau nous rappeler les traités qui ont terminé nos anciennes luttes, nous ne les reconnaîtrons plus. Quels traités invoquer après avoir porté la main sur le pacte fondamental ? Vous nous croyez peu nombreux ; détrompez-vous. Il y a dans les contrées voisines bien des peuples dont les sentimens sont les nôtres, et qui n’attendent pour se lever que l’heure où nous serons entrés en campagne. Vous savez ce qui s’est passé naguère : si le pape est sage, il ne nous forcera pas, en nous disputant les libertés que nous avons conquises, à en conquérir de plus grandes. On ne refuse guère à la puissance des armes ce qu’on est souvent tenté de refuser au bon droit. Peut-être certaines gens vous bercent-ils de brillantes espérances : ils mettront sur pied des armées formidables, ils vous conduiront triomphans en Bohême, ils sauront vous frayer une route jusqu’à nous, le fer et le feu à la main… Ah ! croyez-moi, je connais les habitudes et les forces de nos voisins ; si j’avais à conseiller le saint-père, je le supplierais de ne pas toucher aux compactats. » Ainsi parle Podiebrad dans les dépêches d’Æneas Sylvius ; que serait-ce si nous avions quelque récit de cet entretien composé par Podiebrad lui-même ? Il n’eût pas dissimulé sans doute son antipathie pour le négociateur : quoi ! l’homme qui lui opposait durement le veto de l’église romaine, l’homme qui foulait aux pieds un des actes les plus solennels du concile de Bâle, c’était celui qui avait pris une part si ardente à l’opposition de l’illustre assemblée ! C’était l’adversaire d’Eugène IV, le secrétaire du concile, le secrétaire de Félix V ! Un tel souvenir devait révolter l’âme loyale de George, et il eut besoin de sa prudence consommée pour n’en rien laisser paraître sur son visage. Quant à Æneas Sylvius, quoique la modération du vice-roi lui eût inspiré, dit-on, certaines espérances pour l’avenir, combien de fois, après son exaltation au pontificat suprême, a-t-il dû méditer les fermes paroles qu’on vient de lire !

Pendant les deux premières années du pontificat de Pie II, il est évident que le roi de Bohême et le pape, sans être directement en lutte, se préparent au combat, ou du moins essaient de s’intimider l’un l’autre. Si le roi George va au secours de l’empereur, s’il s’attache les princes allemands par des alliances, s’il prend une position souveraine au sein de l’empire et songe à devenir le coadjuteur de Frédéric III, ce n’est pas seulement pour consolider son trône, c’est pour faire reculer l’ennemi, dont il connaît les desseins et les ruses. Pourquoi, d’un autre côté, le pape Pie II est-il si empressé à détruire tout ce qui reste du concile de Bâle ? Parce qu’il veut isoler le roi de Bohême, c’est-à-dire l’enfermer dans une hérésie où l’obliger de se soumettre. Il sait que Podiebrad ne cédera pas facilement sur l’article des compactats ; mais il sait aussi que le roi de Bohême est une âme loyale, sans haine, sans fanatisme ; il n’ignore pas non plus que ce fier soldat avoue son ignorance en théologie, et il espère ébranler sa foi en frappant un grand coup.

Ce grand coup, ce sera l’anéantissement suprême et solennel du parti qui invoquait encore les décisions du concile de Bâle. Il y avait surtout deux pays où l’esprit libéral, l’esprit réformateur et noblement chrétien du concile était soutenu par un grand nombre de docteurs : c’était l’Allemagne et la France. En Allemagne, où le morcellement des territoires opposait maintes entraves à la vie et à l’expression de la pensée publique, il n’avait pas été difficile aux légats du saint-siège d’affaiblir peu à peu les partisans du concile, de gagner celui-ci, de décourager celui-là ; le dernier des réformateurs, parmi les prélats allemands, fut un archevêque de Mayence nommé Diether, qui, effrayé de se trouver presque seul, se soumit, rétracta toutes ses paroles, s’humilia comme un coupable et se frappa la poitrine au moment même où il venait d’accuser le pape et ses légats devant une espèce d’assemblée provinciale. Il ne resta plus sur la brèche que l’intrépide Grégoire de Heimbourg. Abandonné de l’archevêque Diether, qui l’avait appelé à Mayence pour la défense de la cause commune, l’illustre docteur ne courba point la tête. Il était de ceux qui savent dire : Etiamsi omnes, ego non. En France, au contraire, les réformateurs formaient une phalange. Grâce à l’unité retrouvée du territoire et de l’église, grâce surtout à l’université de Paris, les partisans du concile de Bâle n’avaient pu être dispersés comme en Allemagne et frappés l’un après l’autre. Tout le clergé du royaume, prêtres et docteurs, était attaché à la pragmatique sanction, c’est-à-dire à la déclaration des droits de l’église gallicane formulée par le concile national de Bourges et promulguée par Charles VII. Cette pragmatique sanction était pour la France à certains égards ce qu’étaient les compactats pour la Bohême, avec cette différence toutefois que la charte gallicane avait été décrétée chez nous malgré tous les efforts du pape, tandis que la charte bohémienne avait été remise aux hussites par les représentans de l’église, sans aucune opposition de la part de Rome et en présence de l’empereur Sigismond. La remise solennelle des compactats avait eu lieu en 1436 ; la promulgation de la pragmatique sanction est de 1438. Ces deux chartes appartiennent au même mouvement d’idées ; elles représentent l’une et l’autre la victoire des églises nationales sur l’église de Rome, la victoire de la grande république fédérative des nations chrétiennes sur l’absolutisme latin. Aussi tous les efforts de Pie II tendaient-ils à l’abolition de la charte de Bourges comme à l’abolition de la charte d’Iglau. Charles VII, Dieu merci, refusa toute concession au pape, soit qu’il se souvînt de l’appui que lui avait prêté le concile de Bâle dans sa lutte contre les Anglais, soit qu’il appréciât l’importance des droits proclamés par les théologiens de Bourges ; mais, Charles VII étant mort (22 juillet 1461) au moment même où les derniers partisans du concile de Bâle étaient si vivement poursuivis en Allemagne, l’habile Pie II s’empressa de circonvenir Louis XI. On sait comment la pragmatique fut abolie le 27 novembre de la même année. Nos historiens ont raconté cette comédie si dévotement jouée par Louis XI, comédie dans laquelle il voulait jouer à la fois l’église gallicane et l’église romaine, les parlemens et le saint-siège ; mais il fut joué lui-même par le pape. Ce qu’on ne savait pas jusqu’ici et ce qui est mis en pleine lumière par les révélations de l’histoire de Bohême, c’est l’usage que Pie II a fait de la soumission de Louis XI pour provoquer la soumission du roi George. « L’abolition de la pragmatique fut une bonne scène, dit M. Michelet. Le roi, en parlement, devant le comte de Charolais et les grands du royaume, déclara que cette horrible pragmatique, cette guerre au saint-siège, pesait trop à sa conscience, qu’il ne voulait plus seulement en entendre le nom. Il exhiba ensuite la bulle d’abolition, la lut dévotement, l’admira, la baisa, et dit qu’à tout jamais il la garderait dans une boîte d’or. Il avait préparé cette farce dévote par une autre, impie et tragique, où le mauvais cœur n’avait que trop paru. Il crut ou parut croire que son père était damné pour la pragmatique : il pleura sur cette pauvre âme. Le mort, à peine refroidi, eut à Saint-Denis l’outrage public d’une absolution pontificale ; il fut, qu’il le voulût ou non, absous sur sa tombe par le légat : acte grave, qui désignait au simple peuple comme damnés d’avance tous ceux qui avaient été pour quelque chose dans la pragmatique. Or c’étaient à peu près tous les grands et prélats du royaume, c’étaient tous les bénéficiers nommés sous ce régime, c’étaient toutes les âmes qui depuis vingt ans auraient reçu la nourriture spirituelle d’un clergé entaché de schisme. Il était difficile de produire une plus générale agitation. Le parlement réclamait. Paris était ému… » Pendant que cette émotion, gagnant de proche en proche, se répandait par toute la France, Louis XI, et c’est là l’épisode que nos historiens ne mentionnent pas, envoie à Pie II une ambassade chargée de renoncer solennellement à l’héritage du concile de Bâle. Or sait-on qui elle rencontra au Vatican, cette ambassade du roi de France ? Les ambassadeurs du roi George, qui venaient au contraire maintenir énergiquement les compactats de la grande assemblée et le droit de la Bohême.

On a vu que le roi George, une fois son serment prêté aux légats de Calixte III, avait évité des rapports trop directs avec le saint-siège. Il fut plus circonspect encore après l’exaltation de Pie II, tout en se préparant à une lutte qui pouvait éclater au premier jour. Il avait, comme les autres princes chrétiens, envoyé au nouveau pape son serment d’obédience ; Pie II lui fit savoir que la situation particulière de la Bohême exigeait une démarche exceptionnelle, que l’hommage du souverain ne suffisait pas, qu’il fallait un engagement au nom de la nation tout entière. Il finit par demander une ambassade très nombreuse, très solennelle, représentant à la fois le roi et le royaume. George, sans s’y refuser, ajourna de mois en mois, d’année en année, « comme s’il eût deviné, dit M. Palacky, toutes les suites funestes de cette convocation. » Enfin, sur les instances de ses amis, qui, ne soupçonnant pas le piège, voyaient là une occasion de régler définitivement les difficultés pendantes, George envoya ses ambassadeurs à Pie II. Ils arrivèrent à Rome quelques jours avant les ambassadeurs de Louis XI.

Quel contraste ! l’ambassade du roi de France vient se soumettre, l’ambassade du peuple tchèque vient réclamer son droit. L’ambassade de Louis XI apporte une déclaration hypocrite, car Louis XI rit sous cape en courbant la tête, et ces privilèges qu’il restitue au pape, il espère bien en profiter tout seul. L’ambassade du roi George, loyalement, la tête haute, demande la consécration de la paix religieuse en Bohême et invoque la liberté de sa foi. Les uns sont des prélats politiques, les autres sont des chrétiens. Le 10 mars 1462, les envoyés du roi George arrivèrent à Rome par une triste journée de pluie ; le 13, les envoyés de Louis XI y firent leur entrée avec pompe par un splendide soleil. Admis aussitôt auprès du pape, ils parurent le surlendemain devant la plus solennelle assemblée de cardinaux, de prélats, de docteurs, et renoncèrent dans toutes les formes aux libertés de leur église. À la suite de cette déclaration, il y eut des réjouissances à Rome pendant trois jours. La populace fêta aussi à sa manière cette défaite de l’église gallicane : on lui livra le texte de la pragmatique sanction, et elle le traîna insolemment par les rues de la ville.


III

Pendant que les envoyés de Louis XI étaient reçus avec tant d’empressement et de solennité par le pape, l’ambassade du roi George, peu soucieuse d’ailleurs d’une solennité comme celle-là, était obligée de subir maintes formalités dilatoires avant d’être admise au Vatican.

Les principaux membres de la légation étaient le chancelier Procope de Rabstein, le sire Zdének. Kostka de Postupic, ami et confident du roi, le jurisconsulte français Antoine de Marini, alors au service du roi de Bohême, maître Wenceslas Wrebensky, doyen de Saint-Apollinaire, et maître Wenceslas Koranda, bourgmestre de Prague. Hus0sites et catholiques étaient en nombre égal. Le chancelier Procope de Rabstein, ancien ami du pape, avait à porter la parole au nom des catholiques de Bohème, le sire Kostka de Postupic, par son intimité avec le roi, était le mandataire le plus autorisé des hussites. À côté du chancelier Procope marchait le doyen de Saint-Apollinaire, à côté du sire de Postupic se tenait maître Wenceslas Koranda. Ces quatre personnages, sans compter ceux qui leur faisaient cortège, étaient comme les délégués de la nation ; Antoine de Marini, étranger aux querelles religieuses de la Bohême, représentait la politique du roi. Ajoutons que maître Wenceslas Koranda écrivait jour par jour le récit des faits et gestes de l’ambassade, et que ce journal, mis plus tard sous les yeux du roi au parlement de Prague, fut attesté sans réserve par tous les intéressés, adversaires ou amis. On a encore le récit de l’ambassade par le chancelier Procope et les rapports qu’une plume inconnue, sans doute celle d’un prêtre catholique, envoyait alors à Breslau. Grâce à ces révélations contrôlées l’une par l’autre, le passé se débrouille et revit sous nos yeux. C’est une bonne fortune de pouvoir assister familièrement à ces curieuses conférences d’où vont sortir des événemens si tragiques.

Le chancelier Procope de Rabstein, qui avait maintes fois hébergé Æneas Sylvius pendant ses voyages en Bohême, fut reçu très cordialement par Pie II et logé dans son palais. Le jour même de l’arrivée à Rome, Rabstein fit dire à son collègue, le sire Kostka, que le pape voulait les entretenir tous les deux avant de recevoir l’ambassade. Kostka vint le rejoindre au palais, et Rabstein parla ainsi à Pie II : « Très saint père, le roi de Bohême nous envoie prêter serment d’obéissance à votre sainteté et lui adresser quelques prières ; ce serment, quand votre sainteté le permettra, nous sommes disposés à le prêter selon l’usage des royaumes chrétiens et selon la tradition des rois prédécesseurs de notre maître. » Le pape répondit : « Je ne puis accepter ce serment d’obéissance dans la forme usitée pour les autres souverains. Le royaume de votre maître n’est pas dans l’unité de l’église ; il s’en est séparé en adoptant des rites particuliers, et votre roi lui-même, sorti du sein de l’hérésie, avait juré, en recevant la couronne, non-seulement d’obéir au saint-siège, mais de ramener son peuple à l’obéissance. Il n’en a rien fait. Rokycana, ce méchant homme, continue de prêcher toujours comme autrefois ; le peuple communie toujours sous les deux espèces ; la reine assiste aux prédications de nos ennemis ; le jour de la fête du Saint-Sacrement, on a vu le roi quitter la procession de l’église catholique de Prague et se mêler à celle des sectaires. Je ne puis donc accepter son hommage, à moins qu’il ne s’oblige de nouveau à exécuter sa promesse : voilà le serment que j’attends de vous. » Les deux ambassadeurs répondirent que, n’ayant pas mission de prêter serment dans cette forme, l’acte serait de nulle valeur. » Eh bien ! dit le pape, je vous enverrai quatre de mes cardinaux ; entendez-vous avec eux pour trouver un moyen terme. »

La première de ces conférences particulières eut lieu le lendemain 14 mars. D’un côté étaient les deux envoyés bohémiens, Procope de Rabstein et Kostka de Postupic, de l’autre les cardinaux Bessarion, Carvajal et Nicolas de Cuse. Le cardinal Carvajal, qui présidait ce jour-là, se contenta de développer l’allocution prononcée la veille par le saint-père ; les deux envoyés ne purent que persister dans leur réponse, et l’on se sépara sans avoir avancé d’un seul pas. Le 16 mars, ce fut le cardinal Bessarion qui reçut les envoyés. Rabstein prit la parole pour justifier son maître. « On lui reproche, disait-il, de suivre les processions de Rokycana ; il suit également les processions de la cathédrale. » Rabstein ajoutait : « Vous savez qu’il y a deux sortes de chrétiens en Bohême, et que notre maître est le roi de tous. S’il se déclarait pour les uns, les autres l’abandonneraient. » Alors le cardinal Bessarion, rappelant aux envoyés bohémiens la cérémonie de la veille, je veux dire l’abjuration solennelle du roi de France et l’anéantissement de la pragmatique, ne craignit pas de prononcer ces incroyables paroles : « Vous savez pourtant qu’il y a cent et un évêques en France, et de riches abbés, et des prélats puissans. Tout le clergé s’opposait de toutes ses forces à cette résolution du roi ; mais le roi a voulu, le clergé a cédé. Aussi vous avez vu quels honneurs lui ont été rendus dans la journée d’hier. Que le roi de Bohême imite le roi de France ! Il sera fêté aussi magnifiquement. » Ainsi l’indépendance de l’esprit, de la conscience, de la foi vis-à-vis des puissans de la terre, ce principe tant de fois invoqué par le saint-siège, c’était le saint-siège qui le sacrifiait. Le saint-siège disait à l’église gallicane : « Rendez à César ce qui est à Dieu ! »

Cet exemple d’un pays comme la France pouvait bien toucher le chancelier Procope ; il fallait d’autres argumens pour vaincre la résistance des envoyés hussites. Le 19 mars, l’ami du roi George, Kostka de Kostupic, fut mandé seul auprès du pape. Là, en présence du cardinal Nicolas de Cuse et de quelques évêques, Pie II s’efforça de prouver à l’ambassadeur bohémien que les compactats n’avaient plus aucune valeur, ayant été faits seulement pour une génération qui avait disparu de la terre. L’argument était hardi dans la bouche d’un pape. Il y a donc des décisions du saint-siège qui peuvent être révisées, modifiées, supprimées, car elles ont été prises pour une génération et ne conviennent point à une autre ! Appliquez cela au culte, aux institutions, à tel ou tel dogme, c’est toute une révolution dans le catholicisme. Les pontifes du moyen âge, dans la plénitude de leur foi, ont souvent de ces hardiesses-là. Un pape moderne, nécessairement plus timoré, craindrait, en parlant ainsi, d’ébranler les voûtes de l’édifice. Un autre argument, moins élevé, moins hardi, mais de nature plus italienne, fut développé ensuite par Pie II. « Ces compactats, disait-il, on ne les a octroyés aux hussites que pour vaincre leur opiniâtreté et rétablir plus promptement la paix. Ainsi faisait Moïse avec les Juifs. À présent que la paix est rétablie, il est temps que les Tchèques abandonnent la double communion et ne se séparent plus de l’église de Rome. » Kostka répondit au pape que les Tchèques étaient attachés à leur foi, que cette foi était conforme aux décisions du concile de Bâle, et que certainement ils n’y renonceraient pas, à moins qu’il ne leur fût démontré que leur foi portait à faux et que le concile s’était trompé. À ce mot de concile, le cardinal Nicolas de Cuse et quelques-uns des évêques présens intervinrent pour expliquer dans quel sens les théologiens de Bâle avaient entendu le texte des compactats. La discussion, déjà si subtile, si scolastique, du moins quant à la forme, alla bientôt se perdre en des chicanes singulières. Le pape y coupa court par une véhémente apostrophe. « Quel est donc l’homme, s’écria-t-il, de qui vous tenez cette communion sous les deux espèces ? Est-ce quelque grand esprit, quelque personnage illustre ? Il s’appelait Jacomell ; c’était un maître d’école qui enseignait la grammaire aux enfans. Et voilà votre guide ! Ah ! revenez, revenez à l’unité de l’église, et votre roi, votre pays, vous tous enfin, vous en recueillerez tant de gloire et de bénédictions que jamais peuple sur la terre n’aura fait une moisson pareille à la vôtre ! »

À l’accent passionné des paroles du saint-père comme à la résistance opiniâtre du député hussite, on voit qu’il s’agit ici de tout autre chose que d’une simple question de forme. C’est la première fois dans le monde chrétien qu’un peuple se sépare de l’église romaine au nom de l’Évangile. La modération même de ses pensées rend son exemple plus redoutable. Il est chrétien, ce peuple ; il est chrétien et catholique dans le sens primitif de ce mot ; il a l’instinct d’une église universelle dont la variété même attesterait la vie, et, tout en maintenant le culte qu’il préfère, il déclare ne pas se séparer de l’église de Rome. » Revenez à l’unité de l’église, dit le pape Pie II. — Nous ne l’avons pas quittée, » répond l’ambassadeur du roi George. Dans une question ainsi posée, quelle solution possible ?

D’une manière ou d’une autre il fallait en finir. La première audience solennelle accordée aux députés du roi George eut lieu dans la journée du 20 mars. Pie II siégeait sur son trône dans la grande salle du consistoire ; en face de lui étaient assis vingt-quatre cardinaux ; derrière eux les ambassadeurs se tenaient debout ; puis venait le clergé, archevêques, évêques, prélats, docteurs, occupant toutes les places et remplissant la salle entière. Le docteur Wolfgang Forchtenauer, représentant de l’empereur Frédéric III, se leva le premier et demanda au nom de son maître la bienveillance du pape pour les députés du roi de Bohême. Après lui, la parole fut donnée au chancelier Procope, qui offrit au saint-père les excuses du roi pour le long retard de l’ambassade, et prêta le serment d’obédience. « Mais ce serment n’est qu’au nom du roi, s’écria Pie II ; il est d’usage de le prêter au nom de tout le royaume. » Alors le chancelier, se tournant vers Kostka : « Que faire ? dit-il à voix basse. Je puis prêter ce serment pour les miens (les catholiques), car je suis sûr de leur adhésion ; à toi de décider ce que tu dois faire pour les tiens ! — Prête serment au nom de tous, répondit Kostka. La nation et le roi marchent d’accord ; ce que le roi trouve bon, la nation l’approuvera. « Le chancelier prêta le serment d’obédience au nom du roi et du royaume de Bohême. » Maintenant, dit le pape, si vous avez quelque chose sur le cœur, parlez. » C’était le signal de la lutte, c’était l’occasion prévue et désirée qui allait provoquer la sentence.

Un des députés du roi George, un de ceux qui n’avaient pas encore paru dans les conférences particulières, maître Wenceslas Koranda, représentant plus particulier des croyances religieuses du peuple tchèque, entra en lice pour la justification de ses frères, et demanda, au nom des compactats, que les partisans de la double communion ne fussent plus regardés comme des hérétiques. Il s’exprimait d’abord en suppliant, il parla bientôt en accusateur. Sa voix retentissante, les paroles qui se précipitaient de ses lèvres (voce sonora, torrenti oratione) révélaient, avec la fermeté de sa foi, l’irrésistible élan d’une pensée longtemps contenue qui vient de rompre ses freins. Il raconta l’histoire de Bohême sans trouble, sans remords, rapportant au contraire à l’assistance du Père, du Fils et du Saint-Esprit tout ce que le peuple tchèque avait entrepris et exécuté. Qui avait inspiré à ses frères l’ardent amour de la vérité évangélique ? Qui les avait protégés contre tant d’ennemis ? Qui avait détruit avec une poignée d’hommes de si nombreuses armées ? À Dieu seul en revenait la gloire. Et ces Tchèques, toujours vainqueurs, comment avaient-ils profité de leur triomphe ? Ils avaient tendu la main aux pères du concile de Bâle pour arrêter l’effusion du sang ; ils avaient accepté comme roi et seigneur le plus cruel de leurs ennemis, l’empereur d’Allemagne, Sigismond, ne lui demandant, en échange de la couronne de Bohême, que le respect des compactats. Sigismond avait juré de respecter cette grande charte ; ses successeurs l’avaient juré aussi. Le nouveau roi avait prêté le même serment, et, gouvernant d’après cette loi sainte, il donnait à la Bohême des jours de paix et de bonheur que les vieillards du pays ne se souvenaient pas d’avoir jamais connus. O bénédiction de Dieu ! mais bénédiction troublée par les violences des hommes ! « De toutes parts, ajoutait l’orateur, la ruse et la calomnie nous enveloppent. Le roi et le peuple sont outragés. On nous appelle schismatiques, sectaires, fauteurs d’hérésies, et on affirme impudemment que c’est l’opinion du saint-siège, comme si de ce foyer d’amour pouvait sortir l’œuvre de haine. Nous n’avons opposé à nos ennemis que notre patience, car les compactats nous font une loi d’oublier les outrages et de ne pas y chercher l’occasion de rompre la paix ; mais nous attendons que le saint-père nous vienne en aide. Nous attendons que, châtiant les violateurs de la foi jurée, il rétablisse l’alliance entre la Bohême et le reste du monde chrétien. Nous le prions, nous le supplions de reconnaître solennellement les compactats, afin que toute division cesse parmi nous, et que la Bohême, assurée de son repos intérieur, puisse enfin, selon ses vœux, ouvrir la croisade contre les Turcs. »

L’assemblée écoutait dans un religieux silence. L’orateur s’exprimait avec tant de force et d’autorité, qu’aucun murmure, aucun souffle n’avait interrompu son discours. Quand il eut fini, le pape prit la parole, et, comprenant qu’il fallait détruire l’effet d’une harangue plus semblable à une accusation qu’à une requête, il déploya pendant plus de deux heures toutes les ressources du savoir et de l’éloquence. Avant d’exercer l’autorité de sa charge, il voulut faire apparaître à tous l’autorité de l’esprit. Lui aussi, comme maître Koranda, il connaissait l’histoire de la Bohême ; il avait été mêlé à ces tragiques événemens. Légat du pape ou chargé d’affaires de l’empereur, il avait rempli plus d’une mission à Prague. Ces pays dévastés par la guerre civile et par les passions religieuses, il les avait parcourus en tous sens, il avait recueilli la tradition, il savait la vérité comme un témoin, et déjà il l’avait proclamée à la face du monde. L’Europe n’avait-elle pas lu sa description de l’Allemagne, son tableau de la Bohême, sa vie de l’empereur Sigismond ? Cette histoire, il la refit à grands traits, insistant sur les horreurs que le député hussite avait laissées dans l’ombre et faisant frissonner l’auditoire au récit des massacres. Koranda, qui ne pouvait ni réveiller ni écarter complètement ces souvenirs, les avait justifiés d’un mot, à la manière biblique, en attribuant au glaive de Dieu l’épouvantable hécatombe ; son devoir était de peindre avant tout la paix, l’ordre, la sécurité, rétablis en Bohême par la main du roi George. Pie II, en avocat consommé, détourne l’attention des auditeurs de ce tableau des choses présentes, et les reporte trente ans en arrière. « Ah ! que de ruisseaux de sang ! que de prêtres égorgés ! que de couvens souillés et détruits ! Les plus beaux monumens de l’antique piété de la Bohême ne sont plus que des ruines, et quelles ruines ! des charniers. Un jour, sous le roi Ladislas, j’arrive à Beneschau, et je m’empresse d’aller revoir une de ces belles églises de Bohême, les plus grandes, les plus riches qui fussent dans toute la chrétienté. Hélas ! si horrible était la dévastation, que je ne pus retenir mes sanglots. Pourquoi donc parler des compactats du concile de Baie ? Ils n’ont été accordés aux hussites que pour mettre fin à tant de barbarie. C’est la contrainte qui les a fait voter ; la contrainte cessant, le droit commun reparaît. Vous désirez la paix, vous demandez la paix, dites-vous, et ce que vous sollicitez de ce saint-siège est le contraire de la paix, puisque c’est une atteinte à l’unité de l’église. Cependant vous êtes nos fils, nous sommes votre père ; comptez sur notre paternelle sollicitude. Si un fils sollicite de son père une grâce qui doit lui être funeste, c’est par amour pour son fils que le père est tenu de rester inflexible. Nous convoquerons nos frères, nos conseillers, et nous vous donnerons une réponse conforme à notre honneur et à vos intérêts. »

La réponse était indiquée d’avance. Pendant une dizaine de jours, les conférences particulières recommencent entre les cardinaux et les envoyés du roi de Bohême. Mêmes argumens de part et d’autre, même impossibilité de s’entendre. Enfin le mercredi 31 mars Pie II, dans un consistoire solennel, en présence de plus de quatre mille personnes, proclame sa décision. Son discours, très long, très étudié, reproduit tous les argumens que les cardinaux et le pape lui-même ont déjà mis en œuvre. Pour des motifs de discipline, de théologie, de morale, bien plus, pour des raisons politiques et dans l’intérêt du peuple tchèque, la communion sous les deux espèces est déclarée contraire à la foi orthodoxe. « Revenez à votre mère, disait le pape en terminant, revenez à l’église infaillible ; alors seulement la gloire et la paix resplendiront de nouveau sur ce royaume, que frappent depuis si longtemps la malédiction et la mort. » Lorsque Pie II a fini de parler, Antoine d’Eugubio, procureur de la foi, se lève et prononce cette sentence à voix haute : « Je déclare publiquement devant l’assemblée des vénérables cardinaux, archevêques, évêques, et de toutes les personnes ici présentes, que le saint-père rapporte et supprime les compactats accordés au peuple de Bohême par le concile de Bâle, que la participation des laïques à l’eucharistie sous les deux espèces est défendue et interdite, enfin que le serment d’obédience prêté par le roi de Bohème est accepté, mais seulement sous la condition pour lui d’extirper l’hérésie de ses états, de rentrer dans le sein de l’église romaine, de se conduire et de conduire son royaume d’après la loi du saint-siège. Et j’ordonne aux notaires publics de consigner cet événement en plusieurs manuscrits pour tous les temps à venir. »

Le lendemain, 1er avril, les députés de la Bohême étant venus prendre congé du pape, Pie II les reçut dans son jardin en présence de quelques cardinaux et leur adressa ces paroles : « Dites bien à votre roi que nous l’aimons et que nous sommes prêt à faire pour lui tout ce qui ne sera pas contraire à l’honneur de ce saint-siège. Votre requête était inadmissible. Dites au roi, à la reine, aux barons, de fuir les nouveautés religieuses. Et toi, Kostka, si cher à ton souverain, toi qu’il aime entre tous, exhorte-le à nous obéir. Ce sera une source de gloire pour le royaume. Qu’il ait le courage de communier publiquement sous une seule espèce, qu’il fasse communier avec lui la reine, ses enfans, toute la cour ; le peuple le suivra sans résistance, car le roi est aimé, et le peuple en tout pays imite volontiers le roi qu’il aime. Et vous, maîtres, docteurs, excitez à l’obéissance envers nous toutes les âmes dont vous avez la charge. Songez-y, si l’erreur continuait à se propager dans l’ombre, nous serions obligé de recourir à des mesures de rigueur, voulant que ce royaume soit ramené à l’église, quelque prix qu’il en coûte. Ne vaut-il pas mieux se soumettre de bonne grâce que céder à la force ? »

Telle fut la conclusion de ces mémorables scènes. Pie II, qui connaissait si bien la Bohème, effaçait d’un trait de plume quarante années de son histoire, au risque de réveiller les fureurs que le concile de Bâle était venu apaiser. N’avait-il pas vu de ses yeux avec quelle facilité un peuple est poussé au fanatisme lorsque des gens qui valent moins que lui essaient de lui arracher sa foi ? ou bien croyait-il que l’ardeur des vieux hussites était à demi éteinte chez leurs enfans, et qu’il suffisait d’un coup d’état pour l’étouffer sans retour ? Mais ces événemens mémorables soulèvent de bien autres questions. Pourquoi les fils des vieux hussites ne sont-ils pas plus conséquens avec eux-mêmes ? Pourquoi, repoussant l’autorité de Rome, veulent-ils rester dans l’église catholique ? D’où vient qu’ils n’osent pas se séparer ? ou plutôt d’où vient que l’idée d’une séparation est aussi douloureuse pour eux que l’idée d’une soumission absolue ? Avant les profondes études de M. Palacky, on regardait les hussites comme des précurseurs de Luther. Cela est faux, cela n’est vrai du moins qu’avec bien des explications et des nuances. À la lumière des faits nouveaux révélés par l’historien de la Bohême, tout un ordre de pensées se déroule devant nous ; il faut bien les résumer en quelques mots avant de continuer notre récit. On comprendra mieux tout ce qui va suivre.

Quand nous lisons aujourd’hui ces scènes d’un autre âge, il nous est difficile d’en apprécier l’importance et de les juger d’une manière équitable. Certes, à première vue, on ne peut donner tort à Pie II quand il dit aux hussites : « Choisissez ! » On est forcé d’approuver sa logique, et même sur plusieurs points son esprit de sagesse ; je mets à part la versatilité de sa conduite, je ne pense plus à Æneas Sylvius, mais au pape. Le pape avait-il tort de répéter : « Décidez-vous ! » et les hussites avaient-ils le droit de répondre : « Nous voulons être hussites et catholiques tout ensemble ? » La logique n’est-elle pas du côté du pontife de Rome ? La contradiction n’est-elle pas chez les chrétiens de Bohême ? Prenez garde : si vous allez au fond des choses, vous verrez que l’opposition des Tchèques ne ressemble pas à celle qui éclatera bientôt avec Luther ; elle renfermait, nous l’avons dit, l’ébauche confuse d’un système où l’église-catholique, c’est-à-dire l’église chrétienne universelle, admettrait maintes libertés particulières, ouvrirait son vaste sein à maintes églises nationales. Les Tchèques du XVe siècle, ne se rendant pas compte de leurs idées, paraissaient enfoncés dans une contradiction aussi absurde qu’opiniâtre quand ils disaient sans vouloir en démordre : « Nous sommes hussites, et nous ne cessons pas d’être catholiques ; » mais qu’importe la contradiction ? Un des esprits les plus pénétrans de nos jours a dit que, sans un peu de contradiction, c’est-à-dire sans une certaine ampleur de pensée, on n’aboutit qu’à des vérités étroites et incomplètes. Est-ce qu’il ne nous arrive point, dans notre conduite comme dans nos pensées, de réunir souvent des principes contraires en apparence, dont le lien, quoique réel, nous échappe ? Ce lien nous faisant défaut, notre conduite est illogique, notre pensée est contradictoire ; il nous est impossible d’en rendre raison. Nous persistons cependant ; pourquoi ? Parce que l’instinct, dans son premier essor, va quelquefois plus loin que la pensée réfléchie, parce que nous atteignons tout d’abord par l’inspiration inconsciente des choses qui ne nous seront dévoilées que longtemps après par l’analyse. C’est là un phénomène que nulle psychologie vivante ne saurait contester, et on le retrouve chez les peuples comme chez les individus. Si les Tchèques du XVe siècle avaient pu analyser leurs sentimens comme un moraliste du XIXe, l’apparente contradiction de leur attitude se serait vite évanouie.

Au reste, ce que faisaient les Bohémiens du roi George au grand étonnement de l’étroite logique italienne, nos gallicans le faisaient aussi à leur manière et précisément dans cette même période. « Jamais, dit Bossuet, il ne fut tant parlé qu’à cette époque des libertés de l’église gallicane. » La contradiction que nous venons de signaler, moins grave chez nos savans docteurs, ne se produisait pas avec cette candeur véhémente qui donne aux sujets du roi George une physionomie si originale ; elle avait toutefois-de bien étranges hardiesses. Chose digne de remarque, le système qui réclame à la fois la liberté et l’union, la vie particulière et la vie commune, le système qui voudrait faire de l’église universelle un grand fédéralisme chrétien, apparaît au moment même où le moyen âge finit et où commence le monde moderne : Il apparaît dans deux pays bien différens, chez un peuple de race romane et chez un peuple slave, en France et en Bohême. Il est représenté chez nous par les hardis gallicans du concile de Bourges, et chez les Tchèques par les nouveaux hussites. Or ce système, non formulé encore, et qui est moins une doctrine qu’un pressentiment, la papauté le combat de tout son pouvoir, en France par une diplomatie infatigable, en Bohême par une guerre d’extermination. Qu’arrive-t-il ? Cinquante ans après, un autre peuple réclame aussi son autonomie religieuse, et, acceptant le dilemme de Pie II avec cette logique résolue que les Italiens s’étonnaient de ne pas rencontrer chez les hussites, il n’hésite pas à déchirer l’église. Si le système des hussites et des gallicans avait triomphé au XVe siècle, l’histoire aurait suivi un autre cours : l’église allemande eût pris sa place sans troubles, sans déchirement, comme l’église de Bohême et l’église gallicane, au sein du christianisme universel.


IV

Les ambassadeurs de Bohême partirent de Rome le 3 avril et arrivèrent à Prague vers la fin du mois de mai. Un courrier dépêché par eux avait déjà porté au roi la terrible nouvelle : les titres de l’église nationale étaient anéantis par le pape. Dire la douleur et la colère de George, c’est chose impossible. Il vit là un coup de mort pour la patrie, et lui-même le ressentit au cœur. Se soumettre, pouvait-il y penser ? A part la question d’honneur et de foi, c’eût été se perdre aux yeux de tout un peuple et déchaîner la révolution cette révolution furieuse, hideuse, qu’il avait domptée à force de vigueur et de sagesse. Entrer en lutte avec le pape, quel péril ! La croisade allemande allait peut-être se former de nouveau contre la Bohême. De quelque côté qu’il dirigeât ses regards, l’avenir était menaçant. Toutefois il n’hésita point. Sans rien faire pour précipiter la lutte, il l’attendit de pied ferme La seule politique à suivre, c’était de tenir pour nulle et non avenue la sentence du 31 mars, de veiller comme par le passé à l’exécution des compactats et d’être toujours prêt à parer le coup du saint-siège. Ce n’est pas tout : la prévision de cette rupture inévitable lui inspire subitement une pensée audacieuse et grandiose. Il conçoit le plan d’une nouvelle Europe. Le pape et l’empereur, dans la hiérarchie du moyen âge, sont les tuteurs du mondé chrétien ; George de Podiebrad a l’ambition d’émanciper les peuples et les rois. Il veut organiser une vaste ligue d’états dont l’indépendance n’aura plus rien à redouter ni du pape ni de l’empereur. S’il réussit, ce sera toute une révolution ; le moyen âge aura reçu le coup de mort, et la société moderne atteindra en naissant le but que lui a marqué la Providence. Immense et périlleuse entreprise ! il faut la mûrir en silence, il faut en préparer les voies avec une stratégie consommée. Il sera long et pénible, le siège de la vieille forteresse ; en attendant l’heure d’investir la place, le roi George s’empresse de rassurer ses sujets. Il convoque les états dans le palais même le 8 août 1462, impatient de s’expliquer avec le pays simplement et à cœur ouvert sur la situation qui lui est faite.

Les représentants de la nation vinrent en grand nombre, non-seulement de la Bohême, mais de tous les pays de la couronne ; la Moravie, la Silésie, la haute et basse Lusace y avaient leurs députés. Des évêques catholiques, les évêques de Breslau, d’Olmütz, d’autres encore, accompagnés des principaux dignitaires de l’église, prieurs d’abbayes et doyens de chapitres, s’étaient rendus à l’appel, car le roi George, dans sa loyale impartialité, avait convoqué même ses ennemis. La première séance publique s’ouvrit le 12 août à onze heures du matin. Le roi présidait en personne ; à ses côtés étaient assis la reine Jeanne et ses fils. Il voulait que ce fût comme une grande assemblée de famille. La séance ouverte, le roi prit la parole ; il rappela brièvement tout ce qu’il avait fait pour l’honneur, la paix et la prospérité du pays ; il ajouta que pour couronner son œuvre, et sur le conseil de ses plus fidèles amis, il avait envoyé une ambassade au pape, espérant que cette démarche dissiperait les préventions de Rome, espérant qu’elle consoliderait la restauration politique et religieuse d’un état longtemps dévasté par la tempête, mais ardemment chrétien. L’ambassade était revenue, et avec quelle réponse ! les représentans de la Bohême allaient l’entendre. Alors le sire de Kostka fit une sorte d’introduction en quelques mots, puis le chancelier Procope de Rabstein et maître Koranda lurent le journal qu’ils avaient rédigé des travaux de la mission. Pas un détail n’y manquait, la lecture dura plusieurs heures. Reprenant ensuite son discours, le roi exprima noblement la douleur qu’il ressentait à titre de roi et de chrétien. La première pensée qui s’offrait à lui, c’était le souvenir de la longue anarchie qui avait désolé la Bohême ; cette anarchie heureusement vaincue grâce à la loi de concorde votée à Bâle par les plus hauts représentans de l’église, le pape voulait-il donc la déchaîner de nouveau en détruisant l’œuvre de ses supérieurs ? On lui reprochait, à lui George de Podiebrad, d’avoir manqué au serment qu’il avait prêté en recevant la couronne ; quel était donc ce serment ? Il en lut le texte à haute voix et s’écria : « Vous l’entendez, nous avons juré d’extirper de ce royaume les hérésies et les sectes. Or, vous le savez, nous n’aimons ni les hérétiques ni les sectaires : nous les avons frappés et dispersés ; mais la communion sous les deux espèces est-elle une hérésie ? Est-ce une hérésie, la cène instituée par le Sauveur ? Est-ce une hérésie, la foi consacrée par un concile œcuménique ? Élevé dans cette foi des notre enfance, fidèle à nos religieuses pratiques comme simple membre de la noblesse, puis comme lieutenant du royaume, nous n’y avons pas renoncé en montant sur le trône ; pouvait-on croire que sous ce nom de sectes et d’hérésies le roi George comprenait la religion de sa patrie et la sienne ? Si quelqu’un au monde a jamais pensé que, pour obtenir la consécration de mon pouvoir, j’étais capable de renier ma foi et mon Dieu, c’est une étrange erreur, une erreur que rien de ma part n’a pu autoriser ; je n’en suis pas responsable. Or, pour qu’il n’y ait plus nul doute à cet égard, sachez tous que nous resterons éternellement fidèles à la communion sous les deux espèces, je dis nous tous, moi, le roi, ma femme assise à mes côtés et tous mes chers fils qui m’entourent, et non-seulement nous resterons fidèles à notre foi jusqu’à la dernière heure, mais, s’il faut y sacrifier notre couronne et notre vie même, nous sommes prêts. »

Le roi avait prononcé ces paroles avec une si vive émotion, que l’assemblée presque tout entière ne put retenir ses larmes [4]. On agita ensuite la question de savoir si les compactats, malgré le décret du pape, devaient toujours être considérés comme la loi fondamentale du royaume. Le roi fit lire aux états le récit officiel des négociations des hussites avec le concile de Bâle, le texte authentique des compactats, les confirmations scellées du sceau des rois ses prédécesseurs, Sigismond, Albert, Ladislas, et après avoir ainsi confronté le décret de Pie II avec les titres imposans du droit public de la Bohême, il demanda que chacun des assistans répondit à cette question : « Si quelqu’un, au sujet des compactats, attaqué le roi ou le royaume, soit l’outrage à la bouche, soit les armes à la main, êtes-vous prêt à le défendre ? » La séance fut suspendue quelque temps pour que l’assemblée pût délibérer. Les députés, comme on devait s’y attendre, se divisèrent en deux groupes. Les véritables représentans du pays, les députés hussites, s’empressèrent de parler les premiers ; Kostka, leur interprète, remercia le roi, la reine, leurs enfans, de cette généreuse profession de foi qui allait enflammer la Bohême, et déclara au milieu des acclamations de ses amis qu’ils étaient tous résolus à donner leurs biens et leur sang pour la défense du trône. Les catholiques ne pouvaient tenir ce langage ; ils avaient deux maîtres à servir, le roi et le souverain pontife. C’étaient presque tous des membres de la haute noblesse, seigneurs et barons ; leur chef, Zdének de Sternberg, promit au roi l’assistance de ses amis en tout ce qui ne serait pas contraire aux instructions du saint-siège. On comprend que le roi n’ait pas été satisfait d’une telle réponse. Il n’y avait pas de concordat au XVe siècle, le pape s’attribuait le droit de régenter tous les états chrétiens ; dans une lutte entre Pie II et le roi George, les catholiques n’avaient pas de mesure pour discerner le juste de l’injuste, ils ne pouvaient plus obéir qu’à un seul maître, et ce maître était un souverain italien. Le roi, tout mécontent qu’il était, dit aux évêques et aux barons qu’il se fiait à leur loyauté, à leur patriotisme,. qu’il voulait le respect des consciences, et ne souffrirait pas que la paix publique fut jamais troublée par des questions religieuses.

Cette âme vraiment royale, et qui pratiquait si bien les devoirs de sa royauté, n’était pas disposée à la laisser avilir. On le vit clairement à la seconde séance, où le légat du pape fut entendu. Ce légat était un de ces docteurs, théologiens ou légistes, qui se mettaient au service des divers gouvernemens, et formaient, nous l’avons vu, la libre diplomatie du XVe siècle. Il était Dalmate de naissance et ardemment catholique ; George, qui n’était pas un chef de secte, mais un roi, s’était fait représenter par lui auprès de Pie II. Fantin de Valle, c’est son nom, occupait encore cette charge quand l’ambassade bohémienne était arrivée à Rome. Les envoyés du roi, craignant que leurs compatriotes ne les accusassent de faiblesse ou d’inhabileté, n’étaient pas fâchés de ramener un témoin qui pût certifier l’exactitude de leurs récits. Le pape, de son côté, n’avait pas cru possible, dans les circonstances présentes, de trouver un légat plus convenable que le théologien du roi George. C’est ainsi que le docteur Fantin de Valle, après avoir servi le roi de Bohême comme chargé d’affaires à Rome, revenait à Prague comme légat du pape. Au moment de le faire introduire dans la salle des états (13 août), le roi parla ainsi aux députés : « Nous allons l’entendre aujourd’hui en qualité d’ambassadeur du pape ; demain, il comparaîtra comme notre chargé d’affaires. Quels que soient les discours qu’il tienne ici au nom du souverain pontife, je vous ordonne à tous de demeurer calmes et de ne pas l’interrompre. » Fantin fut introduit et traité de la même façon que les envoyés bohémiens au consistoire de Rome : il dut rester debout en présence du roi, comme les envoyés du roi étaient restés debout en présence du pape.

« Avant d’exposer l’objet de ma mission, dit le légat, je demande si je puis parler librement et en toute sécurité. — Librement et en toute sécurité, » répondit le roi. Alors Fantin commença son discours, qui ne fut qu’une paraphrase véhémente des paroles prononcées par Pie II dans le consistoire du 31 mars. À des récriminations violentes contre les premiers hussites, à une interprétation sophistique des compactats, à des lieux communs déclamatoires sur l’unité romaine, enfin à la proclamation du décret pontifical qui mettait à néant la charte religieuse du concile de Bâle succédèrent bientôt des exhortations altières renfermant une insulte pour le roi. « Tenez votre serment ! s’écriait-il. Recevez la communion des mains des prêtres catholiques, vous, sire, et la reine et toute votre maison. Chassez de la cour tous ces chapelains effrontés, maîtres d’erreur et ministres de ruine ; livrez-les à l’administrateur du chapitre de Prague pour qu’il châtie leur impudence ; défendez à tout sectaire la distribution du saint sacrement, qui devient une profanation entre leurs mains ; sinon, devant Dieu et devant les hommes, vous n’échapperez point à la honte du parjure. » A ces mots, le roi ne put s’empêcher d’interrompre l’orateur, prenant Dieu et sa conscience à témoin que jamais, et envers qui que ce fût, il n’avait violé son serment. « Il ne vous appartient pas, répliqua Fantin, d’interpréter ce serment à votre guise. C’est à celui qui l’impose, non à celui qui le prête, d’en fixer le sens et la portée. » Le roi répondit avec calme : « Dans les choses de conscience, je ne reconnais personne ici-bas pour, mon juge. — Voulez-vous donc braver l’autorité du saint-siège ? reprit impétueusement le légat. Prenez garde : le pape ne laissera aucune révolté1 impunie, et ses coups portent loin, ne l’oubliez pas. Quelle est la source de tous les pouvoirs de la terre ? Qui donne aux rois leurs couronnes, aux prélats leurs privilèges, aux universités, leurs franchises ? Celui qui confère les droits peut aussi les retirer. » La mission du légat était finie ; en jetant cette menace au roi de Bohême, il quitta l’assemblée.

Aussitôt le roi prit la parole : « Vous l’avez entendu, barons, chevaliers, bourgeois, peuple de Bohême ! Vous qui nous avez nommé votre protecteur, votre roi, on vient vous dire que ce n’est pas à vous, mais à un étranger, de choisir le roi de ce pays ! Cet homme a osé toucher à notre honneur ! S’il n’était pas l’envoyé du pape, je jure Dieu que cette heure serait la dernière de sa vie. L’honneur, mes amis, je l’ai toujours placé au-dessus de tous les biens d’ici-bas : a-t-on jamais vu sur ce trône un seul manquement à l’honneur comme il y en a eu de toute sorte sur le siège romain ? Mais Fantin recevra son châtiment, et nous espérons que vous tous, en fidèles sujets, vous ressentirez l’insulte faite à l’honneur de votre roi ! » Après avoir donné ce libre cours à son indignation, il revint avec plus de calme à l’exposé des choses publiques. L’intérêt le plus urgent était d’écarter les orages qui pouvaient fondre de nouveau sur le royaume. Le roi, des les premières nouvelles de Rome, s’était déjà mis à l’œuvre ; il apprit aux députés que le comté palatin Frédéric et le duc Louis de Bavière offraient leur médiation entre la Bohême et le saint-siège. Il promit de réunir encore les états, d’invoquer encore leur appui ; leurs conseils, et la séance fut levée.

Quand on sut ce qui s’était passé aux états, une formidable agitation se répandit dans la ville. On ne pouvait supporter l’idée que le légat du pape, en pleine séance royale, eût traité d’hérétiques tous les calixtins de Bohême. Si le roi n’avait annoncé la punition de Fantin, l’émeute eût éclaté. Les amis du légat lui conseillaient de fuir ; mais lui, fier de l’impression qu’il avait produite, sentait redoubler son audace. Soit qu’il eût confiance dans la modération du roi, soit qu’il ne craignît pas le martyre, il resta ferme à son poste. Le lendemain, le roi le fit mander devant son conseil. Ce n’était plus le légat du pape remplissant sa mission en présence des états de Bohême, c’était simplement, et on le lui déclara tout d’abord, le fonctionnaire du roi George appelé à rendre compte de l’exécution de son mandat. « Il est vrai, répondit insolemment Fantin, que j’ai servi le roi comme chargé d’affaires, tant que j’ai espéré que le roi serait fidèle à ses promesses et tiendrait son serment ; mais depuis que je l’ai vu parler d’une façon et agir d’une autre, j’ai quitté son service. » A ce nouvel outrage le roi tira son épée : « Je ne sais qui me retient, s’écria-t-il, de t’étendre mort à mes pieds ! » Fantin, bravant jusqu’au bout la colère trop légitime de son maître, répondit qu’il ne pouvait souhaiter un trépas plus glorieux. Cette bravade fut un avertissement. Le roi sentit quelle faute il eût commise. Était-ce à lui de punir de sa main le mandataire infidèle, l’homme qui avait trahi la confiance du roi, la confiance de tout un peuple, et qui se vantait de sa félonie ? Il suffisait de le livrer à ses juges. Le procès ne fut pas long. On produisit immédiatement des pièces apportées de Rome par l’ambassade, et prouvant que le docteur Fantin de Valle, loin de servir les intérêts de son maître, avait excité contre lui la haine des Romains. La sentence portait qu’il avait mérité la mort, mais que le roi, par déférence pour le pape, exerçait son droit de grâce et se bornait à tenir le condamné sous bonne garde. Le légat fut enfermé le jour même dans les prisons de l’hôtel de ville. La chancelier Procope de Rabstein, convaincu aussi d’infidélité, fut destitué de sa charge, et obligé sur parole a rester prisonnier chez lui jusqu’à nouvel ordre. À cette nouvelle, quelques-uns des chefs catholiques, l’évêque de Breslau et le baron Zdének de Sterhberg, furent saisis d’une terreur panique et s’éloignèrent de Prague sans prendre congé du roi. Au contraire l’évêque d’Olmütz, Procas de Boscowic, resta plusieurs jours dans la ville et s’employa charitablement à calmer les esprits.

Ce n’était pas devant la colère du roi, dont la sagesse était connue, c’était devant l’irritation populaire que les. chefs catholiques avaient pris la fuite. L’émotion publique était extrême ; les imaginations effarées attribuaient au gouvernement les plus sinistres projets. Le roi, pour étouffer ces rumeurs, crut devoir signifier ses intentions au clergé des deux églises. Il ordonna au consistoire hussite et au chapitre de l’archevêché de rassembler à Prague, le 16 septembre, tous les prêtres soumis à leur autorité. Cet ordre était formulé en termes si sévères que le doyen du chapitre, Hilaire de Leitmeritz, exigea de tous ses subordonnés un reçu de la convocation, afin que nul ne pût alléguer son ignorance De tous les points de la Bohême, les deux clergés répondirent à l’appel. Le matin du jour où ils devaient se présenter devant le roi, sept cent quatorze prêtres catholiques, réunis chez le doyen Hilaire, écoutaient les instructions de leur chef. Le digne doyen leur recommanda la prudence, la fermeté ; ni paroles arrogantes ni capitulations peureuses, c’était l’attitude qui leur convenait. Si la colère du roi tombait sur l’un d’entre eux, pourquoi celui-là se troublerait-il ? Ils marchaient tous ensemble, ils avaient une même âme pour soutenir une même cause. Après avoir invoqué Dieu dans la vieille cathédrale, près du tombeau des saints martyrs de Bohême, ils se rendirent au palais comme s’ils marchaient au supplice, les uns fort effrayés, silencieux, abattus, et n’obéissant qu’à la contrainte, les autres transportés d’enthousiasme et heureux de donner leur vie, s’il le fallait, pour attester leur foi. Tous se trompaient. L’homme qui les faisait comparaître devant lui n’était pas un inquisiteur du moyen âge ; ils allaient voir une chose dont ils ne se doutaient guère, l’image du christianisme humain, l’un des premiers types, le plus noble peut-être, du vrai souverain moderne.

Le long cortège, descendant des hauteurs du Hradschin, traversa le pont de la Moldau et se dirigea vers le palais du roi. Ils marchaient deux à deux, trois à trois, au milieu d’une population hostile, mais apaisée, car elle avait confiance dans son chef. Quand ils arrivèrent, les prêtres hussites, plus nombreux encore selon toute vraisemblance (les documens n’indiquent pas le chiffre), étaient déjà rassemblés dans la salle des états, sous la conduite de maître Rokycana, l’archevêque élu. Chacun ayant pris place, le roi parla ainsi : « Depuis que la grâce de Dieu m’a fait monter sur ce trône, j’ai consacré tous mes jours, toutes mes veilles, à maintenir au dehors l’honneur du royaume et sa tranquillité au dedans. Vous au contraire, prêtres des deux églises, vous ne cessez de vous quereller, vous vous injuriez les uns les autres, vous vous traitez réciproquement d’hérétiques, de sectaires, vous refusez la sépulture aux morts et l’entrée des temples aux vivans. Ce n’est pas tout : il en est parmi vous qui se déshonorent en fréquentant des femmes de mauvaise vie, en se livrant au jeu, en se souillant de débauches que j’aurais honte de nommer. Si vous ne vous amendez vous-mêmes, je serai obligé de prendre des mesures pour que l’honnêteté publique ne reçoive pas d’atteintes. En outre nous vous ordonnons à tous, membres des deux clergés, d’observer religieusement les compactats que le concile de Bâle a donnés à ce royaume pour y établir la paix. Quiconque osera les violer n’échappera point à ma colère. Je ne souffrirai pas que vos dissensions nuisent à la prospérité du royaume. » Le doyen du chapitre catholique et l’archevêque hussite répondirent brièvement, chacun au nom de son troupeau. Tous deux commencèrent par rendre grâce au roi des biens dont il avait comblé la patrie. Rokycana soutint que les reproches formulés par le roi ne pouvaient s’adresser aux prêtres hussites, qu’aucun d’eux n’avait violé, les compactats, qu’aucune infraction aux bonnes mœurs n’était restée impunie. Le doyen Hilaire de Leitmeritz prononça aussi quelques mots pour la justification de ses frères, et sans s’expliquer sur la valeur des compactats, protesta, de son amour pour la paix. Après ce colloque, le roi fit connaître le sujet de sa querelle avec le saint-père, exposa les motifs de L’emprisonnement de Fantin, et défendit que personne intervînt en sa faveur. On remarqua beaucoup un des incidens de la séance. Rokycana s’étant plaint de la désobéissance d’un de ses prêtres : « Maître, dit le roi d’un ton sévère, tu veux toujours que tout le monde t’obéisse, et toi, tu n’obéis à personne. » Craignant sans doute que les chefs du clergé hussite, animés par la lutte et confians dans l’énergie du roi, ne se crussent dispensés de l’équité, il voulait montrer que, s’il était résolu à maintenir l’église nationale, il était avant tout le grand justicier de la Bohême, le protecteur du droit commun.


V

L’arrestation d’un légat du pape par le roi George produisit une impression extraordinaire non-seulement en Bohême et en Allemagne, mais dans toute la chrétienté. La lutte était décidément ouverte entre George de Podiebrad et Pie II. Quels événemens allaient sortir de là ? Serait-ce la guerre ? serait-ce une croisade contre l’hérétique ? Les deux ennemis avaient les yeux fixés sur l’Europe, celui-ci pour trouver un successeur au roi de Bohême, celui-là pour écarter les intrigues et conjurer l’orage. Une lettre de l’empereur au saint-père, en date du 1er octobre 1462 (six semaines après les événemens dont nous venons de faire le récit), nous apprend que déjà un prince étranger, on ne sait lequel, avait sollicité à Rome le titre de roi de Bohême.

C’était demander trop tôt une mesure qui, ne pouvant être soutenue à demi, exigeait de vastes ressources et une guerre à outrance. L’heure des grands coups n’avait pas encore sonné. Au contraire les premiers événemens, de cette période nouvelle sont favorables au roi George. Le prince auquel Pie II devait s’adresser tout d’abord pour combiner avec lui la déposition de Podiebrad, l’empereur Frédéric III, avait été fort mécontent de la suppression des compactats, non qu’il éprouvât la moindre sympathie pour la cause religieuse des Tchèques, mais parce que, menacé d’une insurrection en Autriche, il prévoyait qu’il aurait besoin avant peu de l’énergique secours du roi de Bohême. L’explosion fut plus prompte qu’il n’avait cru. Le 28 octobre, un seigneur, autrichien nommé André Baumkircher arrivait de Vienne à Prague à bride abattue, après avoir crevé une trentaine de chevaux, dit la chronique. Couvert de sueur et de poussière, il se présente à la porte du palais. La nuit était fort avancée, et déjà le roi s’était retiré dans sa chambre. Les gardes ajournent le messager au lendemain ; il insiste, il se nomme, il vient de la part de l’empereur, il faut qu’il parle au roi. On l’introduit enfin. « Sire, l’empereur est perdu, si vous ne venez à son aide. » Et il raconte au roi l’insurrection de Vienne. Enfermé dans la forteresse avec l’impératrice et sa famille, Frédéric n’a que trois ou quatre cents gardes pour se défendre, et la forteresse est enveloppée par une armée de onze mille hommes que grossit de jour en jour une population exaspérée. Ce n’est plus une de ces luttes féodales où les états révoltés arrachent des concessions au souverain ; c’est tout un peuple en révolution. Les insurgés en veulent à la vie de l’empereur et des siens. La forteresse peut tenir encore, mais ses jours sont comptés ; sans le secours du roi de Bohême, il n’y a plus d’espoir. Le roi écoute les prières du messager et se recueille un instant. Laissera-t-il périr ce souverain qui peut lui faire tant de mal ? Essaiera-t-il de le vaincre par la grandeur du bienfait ? Après une délibération de quelques minutes, il dit à Baumkircher : « Repose-toi cette nuit ; mais demain, au point du jour, hâte-toi de retourner vers ton maître, et annonce-lui mon arrivée. Quelques jours seulement pour rassembler. mes troupes, et je pars. Nous sauverons l’empereur, je le jure, ou nous mourrons avec lui. » Le danger était si grand que cette promesse ne suffisait pas ; l’envoyé de l’empereur voulait un signe, un gage, qui fît connaître la résolution du roi de Bohême et jetât la terreur parmi les insurgés ; il demanda que le fils du roi, le prince Victorin, accompagné de quelques seigneurs de la cour, partît avec lui dès le lendemain. » Il partira, » dit le roi.

Que se passait-il donc en Autriche ? Il y avait depuis longtemps dès querelles très vives entre les états et l’empereur, l’empereur travaillant sous main à étendre son pouvoir dans ses provinces héréditaires, les états défendant leurs franchises avec vigueur. L’ambition de Frédéric III lui faisait des ennemis que sa faiblesse enhardissait de jour en jour. Au reste, les orages qu’il soulevait ainsi ne paraissaient guère l’effrayer ; il disait que l’orage s’apaiserait, que le temps calmerait les passions, et, comptant sur cet auxiliaire infaillible, il poursuivait tranquillement ses desseins. En vain l’impératrice, une vive et ardente Portugaise, le poussait-elle à se venger de ses ennemis : « Le vengeur, c’est le temps, » répondait-il. Il savait aussi que, dans les momens critiques ; les secours ne lui manqueraient pas ; n’y avait-il pas toujours quelque prince dans l’empire qui pouvait avoir besoin de lui ? La majesté impériale n’était-elle pas encore un talisman ? Économe jusqu’à l’avarice, circonspect jusqu’à l’inertie, il souriait dans sa barbe en pensant que tel ou tel de ses puissans vassaux, par déférence pour son titre, ne demanderait pas mieux que de soutenir le poids de la guerre. Il faut connaître ce caractère bizarre, ce mélange de ruse, de ladrerie, d’insouciance apparente, d’impassibilité calculée, pour comprendre les témérités de sa conduite. Cette opposition dont il s’inquiétait si peu avait fini par s’étendre des seigneurs aux bourgeois, des états aux communes. Le chef des mécontens était son propre frère, le duc Albert d’Autriche. Sa bonne ville de Vienne, jusque-là si fidèle, venait de se soulever à son tour. Que lui reste-t-il dans ce désarroi général de ses états héréditaires ? Il lui reste l’empire, l’empire, qu’il ne connaît point, où il n’a jamais paru, dont toutes les affaires lui sont indifférentes, il faut pourtant qu’il ait un point où rallier ses amis, en attendant les secours qu’il va solliciter. Il part de son château de Neustadt avec une petite armée, et se dirige sur Vienne pour arrêter l’insurrection. À cette nouvelle, la ville est en feu, on se prépare pour une lutte à mort, et l’empereur, qui n’a eu que le temps de se jeter dans la forteresse avec sa famille et une poignée de serviteurs, s’empresse de licencier son armée, croyant apaiser la tempête. Malheureusement il a renvoyé ses troupes sans leur payer leur solde : les soldats veulent se venger sur les bourgeois et menacent de piller la ville ; mais bientôt bourgeois et soldats s’unissent contre l’empereur enfermé dans son fort. C’est alors que Frédéric III envoya demander l’assistance du roi de Bohême. De leur côté, les bourgeois de Vienne, apprenant que George de Podiebrad allait accourir avec ses terribles bandes, firent prévenir aussitôt leur chef naturel, le duc Albert d’Autriche.

Frédéric III, malgré son inertie, montra qu’un sang royal coulait dans ses veines : il se battit vaillamment sur la brèche. L’impératrice elle-même, assistée de ses enfans, fit si bien son devoir, que la petite troupe des assiégés, enflammée par son exemple, put résister pendant plusieurs jours à un ennemi bien supérieur en nombre et attendre les secours du roi George. Le duc Albert était arrivé à Vienne le 2 novembre (1462) avec tout un cortège de seigneurs révoltés, ce qui portait à vingt mille hommes l’armée de l’insurrection. Le 14, le roi George est au bord du Danube avec sept mille soldats, et son armée, grossie chaque jour par des renforts arrivés des divers points de la Bohême, s’élève bientôt à vingt-deux mille combattans.

Nous n’avons pas à raconter ici les péripéties de la lutte : disons seulement que, le 4 décembre, l’empereur et sa famille, réduits à toute extrémité par le froid et la faim, purent sortir de cette forteresse, où une mort certaine les attendait. Le prince Victorin, accompagné des premiers seigneurs de Bohême, alla leur ouvrir les portes et les escorter par les faubourgs de la ville. Bien que le trajet ne fût pas long, on vit à l’attitude injurieuse du peuple combien était violente et générale l’irritation soulevée par l’empereur. L’impératrice, sous la garde des troupes de Styrie et de Carinthie, récemment arrivées au secours de leur maître, prit la route du château de Neustadt. L’empereur, traversant le Danube à Nussdorf, se porta au-devant du roi de Bohême, qui l’attendait sur la rive gauche du fleuve. Malgré un froid des plus vifs, le roi, à cheval des le matin, y était resté à son poste, afin d’accueillir l’empereur à sa sortie du burg. Les deux souverains se saluèrent avec une grande cordialité ; puis, chevauchant l’un à côté de l’autre, ils se rendirent à Kronenburg, où était le quartier-général du roi de Bohême.

Le roi George employa tous ses soins à la réconciliation des deux frères. Il manda le duc Albert à Kronenburg et le fit introduire dans la grande salle du palais au moment même où il s’y entretenait avec Frédéric III. Aussitôt que le duc aperçut l’empereur, il s’élança vers lui, s’inclina profondément, s’agenouilla presque, non comme un frère devant un frère, mais comme un vassal devant son souverain. L’empereur, détournant la tête, refusa de l’écouter. Le duc renouvela ses hommages, ses prières même, car il demandait à l’empereur de vouloir bien signer sans rancune le traité dont le roi de Bohême avait été l’intermédiaire. L’empereur, marquant toujours une invincible répugnance à lui parler, répondait indirectement en s’adressant à un des seigneurs qui se trouvaient là. Le duc allait s’emporter peut-être, mais le roi, qui s’était retiré à l’écart, s’empressa d’intervenir : « Puisque vous ne pouvez vous entendre, dit-il, c’est à moi de vous imposer la paix en vertu du pouvoir que vous m’avez attribué l’un et l’autre. » Et il leur fit signer le traité par lequel il les mettait d’accord. Ainsi croissait, en face du pape inquiet et soupçonneux, l’autorité morale du roi de Bohême. Pendant les quatre jours que l’empereur passa auprès du roi, il lui montra la plus cordiale amitié. Sa reconnaissance était aussi ardente que sincère, et il la témoignait sous maintes formes. Sans parler des indemnités de guerre promises au royaume, aux villes, à certains barons, à tel ou tel combattant, Frédéric III récompensa son libérateur par de véritables largesses. Les franchises de la Bohême furent augmentées et ses redevances impériales diminuées de moitié. L’empereur s’engagea par écrit à ne plus se mêler des affaires intérieures de la Bohême, si ce n’est sur l’appel du roi et pour lui venir en aide. Le second des fils de George, Hynek (Henri), fut élevé au rang des princes de l’empire. La reine Jeanne reçut une couronne d’or. Enfin voici les marques les plus inattendues de cet enthousiasme de l’empereur pour le roi de Bohême : il décida que s’il venait à mourir avant la majorité de son fils Maximilien, George de Podiebrad serait le tuteur du jeune prince ; bien plus, si Maximiiien lui-même n’atteignait pas sa majorité, l’héritier de ses états (Autriche, Styrie, Carinthie), ce serait encore Podiebrad ; à l’exclusion du duc Albert et de tous les princes autrichiens. Ces quatre journées de Kronenburg furent comme la fête de l’amitié. Les deux souverains ne se quittaient pas ; ils vivaient de la même vie, mangeaient et chassaient ensemble. Frédéric, si prudent, si cérémonieux, avait oublié toutes les lois de l’étiquette impériale : quand il prit congé du roi le 8 décembre, il se jeta le premier dans ses bras.

On devine l’irritation de Pie II à mesure que les événemens de l’Allemagne agrandissent le rôle du roi de Bohême. Il va jusqu’à nier les services rendus à l’empereur parle roi, et c’est à l’empereur lui-même qu’il s’efforce de persuader qu’il est dupe. « Le rusé Bohémien, écrit le rusé Sylvius, aurait pu t’épargner ces humiliations en se portant plus vite à ton secours. Il a voulu que tu ne fusses ni complètement vaincu ni complètement vainqueur. Sa politique est de perpétuer les guerres civiles en Autriche, afin d’y apparaître en médiateur et de tromper tous les partis. Dieu te garde de tomber jamais aux mains de l’hérétique ! » La colère aveuglait ici cette intelligence ordinairement si fine ; Pie, II connaissait mal la politique loyalement hardie de son adversaire. Au lieu de ces misérables intrigues en Autriche qu’il lui impute bien à tort, les plus vastes projets occupaient le génie de Podiebrad. Assuré pour quelque temps au moins que le pape ne peut soulever l’Allemagne contre lui, il sait aussi que la situation peut changer, que l’empereur est une âme versatile, que Pie II est actif, infatigable, opiniâtre, que le point d’honneur pontifical ne lui permettra jamais de reculer, et que la lutte, un instant suspendue, éclatera un jour infailliblement. Il sait tout cela, il songe à l’avenir, et reprenant son projet, d’un grand parlement de rois, d’une grande ligue des états chrétiens contre la théocratie romaine, il travaille avec ardeur à l’accomplissement de son rêve. Pendant toute l’année 1463 on voit que cette préoccupation ne le quitte pas. C’était précisément l’époque où Louis XI, s’apercevant enfin du tort causé à la France par l’abolition, des libertés gallicanes, remettait en vigueur les doctrines du concile de Bourges et invoquait de nouveau la pragmatique, comme s’il ne l’avait pas déchirée avec componction dans une comédie sacrilège. Se démentir ainsi à deux ans de distance, après une scène comme celle-là, c’était un peu fort, même pour Louis XI ; mais la lutte était si vive entre l’église de France et les prétentions théocratiques de Pie II, le clergé, les parlemens, la nation tout entière protestaient si énergiquement contre le despotisme de Rome, que ce rétablissement indirect de la pragmatique dut paraître à toute l’Europe, et peut-être aussi à Pie II, la chose la plus naturelle du monde. Il se trouva qu’en violant sa parole personnelle, le hardi comédien rentrait dans le droit public. Le roi de Bohême était-il informé de ces grands mouvemens de l’église de France en 1463 ? Savait-il que nos parlemens condamnaient de nouveau les empiétemens de la théocratie au nom de cette pragmatique sanction, abolie naguère, qui se rattachait par le concile national de Bourges au concile œcuménique de Constance ? Préoccupé comme il l’était de sa lutte contre Rome, il est impossible qu’il ait ignoré de tels événemens. On peut même affirmer qu’il en connaissait tous les détails lorsqu’on voit auprès de lui le grand légiste Antoine de Marini, ancien conseiller du roi de France. Quoi qu’il en soit, c’est au commencement de l’année 1464,que le roi George, après avoir mûri ses plans, envoie une ambassade à Louis XI.

Dans le tableau si savant, si original où M. Michelet fait revivre la France de Louis XI, l’éminent historien, arrive à l’année 1465, nous montre le roi isolé par ses fourberies et ses violences en face de la réaction féodale qui se dresse dans l’ombre si tristement isolé qu’il s’en va quêter au loin des alliances singulières. « Louis XI voyait venir la crise, et il se sentait seul, seul dans le royaume, seul dans la chrétienté. Il fallait qu’il sentît bien son isolement pour aller chercher, comme il le fit, l’alliance lointaine ; du Bohémien et de Venise, alliance contre le Grand-Turc, assez bizarre dans, un pareil moment ; mais en réalité, si les affaires n’eussent marché trop vite, le Bohémien eût probablement attaqué le Luxembourg, Venise eût fourni des galères. » Les découvertes de M. Palacky nous permettent de compléter le récit de l’écrivain français et d’ajouter une page intéressante à notre histoire du XVe siècle. Ce n’est pas Louis XI qui a recherché en 1465 l’alliance du Bohémien, pour l’employer à quelque coup de main contre le duc de Bourgogne. Le Bohémien c’est-à-dire le roi George, avait envoyé des ambassadeurs à Louis XI dès l’année 1464 pour lui proposer cette grande chose : l’organisation d’une nouvelle Europe.

L’ambassade partit de Prague le 16 mai 1464. Elle, avait pour chefs le sire Albert Kostka de Postupic, frère de celui que nous avons déjà vu à Rome, et le jurisconsulte Antoine de Marini. Quarante personnes, environ, secrétaires et gentilshommes, les accompagnaient. Homme d’étude autant qu’homme de guerre, Albert Kotska était considéré comme le premier diplomate du royaume. Il n’y avait pas à la cour de Bohême un esprit plus fin, plus cultivé, un grand seigneur d’une vie plus élégante et plus noble. Il était hussite de naissance, mais sans nul fanatisme. La double communion n’était pas pour lui un dogme rigoureux, et il croyait volontiers que l’autre manière de pratiquer la cène contenait la même vertu divine. Très disposé à s’entendre sur ce point avec les catholiques, il remplissait les meilleures conditions pour s’unir à eux contre la théocratie romaine. Si l’absolutisme du saint-siège commence à révolter à cette époque toutes les grandes nations chrétiennes de l’Europe, les hussites d’un autre côté excitaient de vives défiances. On voulait restreindre l’autorité du. pape, on voulait que le pape fût soumis au concile ; mais qui n’eût repoussé avec horreur l’idée de sortir du catholicisme ? Or, il faut bien le dire, c’était l’opinion générale en Europe que les partisans de la coupe sainte avaient rompu avec l’église universelle. Nul n’était mieux fait que l’envoyé du roi George pour détruire ces préventions ; nul ne représentait mieux le nouvel esprit hussite avec sa largeur conciliante et ce grand catholicisme dont il avait l’instinct. Quant à son collègue Antoine de Marini, nous avons déjà dit qu’il était un des chefs de la diplomatie européenne. Chargé de plusieurs missions par Louis XI, très initié à tous ces conflits de l’état et de l’église, qui sont le grand et mystérieux travail du XVe siècle, est-il nécessaire d’ajouter qu’il avait accueilli avec enthousiasme les projets du roi George ?

Le journal de l’ambassade, rédigé par un des secrétaires nommé Jaroslaw et mis en lumière par M. Palacky, est un curieux tableau de l’époque. Quand les envoyés traversent l’Allemagne et la France, le contraste des peuples est vivement accusé. Pour l’homme du peuple, dans les. contrées allemandes, le Bohémien est toujours l’hérétique abominable dont on se détourne avec horreur. Les Français, qui se rappellent Ziska et les fanatiques du Tabor, sont tout étonnés de voir des Bohémiens si nobles, si graves, des chrétiens et non pas des démons d’enfer. Les Bohémiens au contraire sont surpris et scandalisés de la légèreté des mœurs, surtout dans le clergé, du nombre et de l’impudence des femmes de mauvaise vie. Héritiers d’une révolution terrible, ils en ont gardé, la haute sévérité morale en y ajoutant ce qui manquait à leurs pères, la modération dans la force. Ce doublé trait de caractère est peint avec candeur dans le récit détaillé de Jaroslaw. Les ambassadeurs, par ordre du roi, s’étaient arrêtés dans les cours de Stuttgart, de Bade, où ils avaient reçu un accueil très cordial. À Strasbourg, les fiers bourgeois de la ville, comme dit Jaroslaw, leur avaient donné une garde de cent hommes pour les protéger dans les défilés des Vosges contre les brigandages du comte Hans d’Ebersbourg. À Bar-le-Duc, ils passèrent deux jours (13 et 14 juin) chez le roi René, qui les traita magnifiquement. Ils arrivent enfin à Amiens, et s’informent de la résidence du roi Louis XI, qui chassait alors dans les forêts de la Picardie, tout en combinant son autre chasse, son âpre et juste chasse aux tyrannies féodales. Le roi leur donne rendez-vous d’abord à Abbeville, puis bientôt au village de Dompierre, et c’est là qu’il les reçoit dans un petit château-fort environné de marais.

La première audience eut lieu le 30 juin en présence de la reine et de son frère le roi de Chypre. « Quand on nous présenta au roi Louis XI, écrit Jaroslaw, Albert Kostka lui adressa les complimens du roi George et déploya ses lettres de créance ; Antoine de Marini lui fit ensuite les mêmes complimens de la part des rois de Pologne et de Hongrie, et produisit aussi ses titres d’ambassade. Le roi prit les lettres, en fit lui-même la lecture à ses conseillers, et invita les deux ambassadeurs à prendre place sur les sièges préparés pour eux. Ceux-ci refusant par respect, un des conseillers du roi leur dit que c’était l’usage de France, et que tout ambassadeur de prince souverain avait droit de s’asseoir pour lire son message ; en même temps il les pria, au nom du roi, d’être aussi brefs que possible. Albert Kostka prit la parole le premier et exposa la demande de son maître. » Le roi de Bohême suppliait le roi de France, à titre de roi très chrétien et au nom de son dévouement à l’intérêt général, de convoquer au jour et au lieu par lui fixés un parlement de rois et de princes, pour qu’ils y vinssent en personne ou qu’ils s’y fissent représenter. L’auguste assemblée travaillerait à la gloire de Dieu, au bien de l’église universelle et à l’indépendance des états. » L’orateur développa ce thème dans un discours plein de belles pensées, de paroles heureuses, au dire de Jaroslaw, et qui ne dura pas moins d’une heure. Antoine de Marini confirma la harangue de son collègue par un tableau des pays qu’il venait de parcourir. Il rendit compte de ses missions en Pologne, en Bohême, en Hongrie, à Venise, à Rome ; il parla des sympathies des Polonais, des Hongrois, mais surtout des Bohémiens et des Vénitiens pour la France ; il raconta ses querelles avec certains évêques magyars, il fit connaître l’état moral de ces contrées et les lettres injurieuses que le pape y écrivait contre Louis XI ; il conclut enfin à la nécessité d’un parlement de rois pour mettre fin à une théocratie plus turbulente que forte, et sauver la dignité de l’église en même temps que la liberté des peuples. Le roi avait écouté attentivement les deux orateurs : il répondit que, l’affaire étant de grande conséquence et méritant réflexion, il leur donnait rendez-vous dans Abbeville, où il irait bientôt les retrouver.

À Abbeville, avant le retour du roi, les ambassadeurs eurent plus d’une conférence avec ses conseillers, et ne tardèrent pas à voir leurs illusions s’évanouir. Bien que Louis XI fût au plus fort de sa guerre avec le saint-siège, bien qu’il n’hésitât point à confisquer le temporel de trois cardinaux, à saisir les impôts romains, à frapper le pape et ses amis à grands coups d’ordonnances, il avait près de lui des conseillers qui prétendaient ménager Home en haine des parlemens. Il les laissait faire, sauf à les désavouer. Sa politique était d’employer tour à tour le pape contre les parlemens et les parlemens contre le pape. Ses représentans aux conférences d’Abbeville étaient le chancelier Morvilliers, l’évêque La Balue et le patriarche de Jérusalem ; ils jetèrent les hauts cris quand les ambassadeurs bohémiens parlèrent d’annihiler le pouvoir politique du pape. On leur avait écrit non-seulement de Rome, mais de Prague, que le roi de Bohême était mis au ban de l’église, que ses envoyés étaient des hérétiques comme leur maître, et que ce serait une honte pour la France de s’allier à de tels mécréans. Il y eut des scènes presque violentes entre les trois conseillers de Louis XI et les deux Bohémiens. Il ne s’agissait même plus du parlement de rois, les conseillers juraient que toute alliance était impossible entre la France et la Bohême. Le roi pourtant fut d’un autre avis. Revenu dans Abbeville le 10 juillet, il emmena les ambassadeurs à Dieppe, puis à trois lieues du port, dans le petit château de Neuville. Là il fut décidé que Louis XI enverrait une ambassade à Prague après les fêtes de la Toussaint ; Albert Kostka reçut le titre de conseiller du roi de France, et un traité d’alliance fut conclu entre les deux pays : dans les termes mêmes que désiraient les ambassadeurs. Comme les évêques essayaient encore de s’y opposer : « Que cela vous fasse plaisir ou non, dit Louis XI, je veux être l’ami du roi de Bohême. » Ce traité, dont le texte original est aux archives de Vienne, porté que les deux rois, pour le bien et l’honneur des deux royaumes, de la sainte église et de toute la chrétienté, veulent être frères, amis, alliés, dans tous les temps à venir. » Il n’y est pas dit un mot de ce parlement des souverains de l’Europe qui était le principal objet de l’ambassade.

« Ce n’était pourtant pas, s’écrie M. Palacky, une chimérique pensée pour l’époque, comme on serait tenté de le croire aujourd’hui. Les dernières assemblées générales de l’église, les conciles de Bâle et de Constance, avaient été des foyers de vie et d’action, non-seulement pour les choses religieuses, mais pour les intérêts politiques des nations chrétiennes. Pie II lui-même, en convoquant l’assemblée de Mantoue afin d’armer l’Europe contre les Turcs, avait montré combien ces délibérations solennelles étaient conformes à l’esprit public et aux nécessités du temps. Le XVe siècle est le premier qui ait vu naître ces congrès internationaux, étouffés et rendus impossibles par les déchiremens de la période suivante. Si le projet du roi George avait triomphé, l’histoire de l’Europe aurait pris une direction plus humaine ; mais il fallait pour cela un Henri IV sur le trône de France, et non pas un Louis XI. Les plus vivantes idées sont frappées de paralysie quand elles viennent se heurter contre l’égoïsme. » Noble langage assurément, et très vrai dans ce qu’il a de général ; appliqué à Louis XI, il est inexact et injuste. Louis XI n’était pas libre d’agir comme Henri IV. Qu’était-ce que ce parlement de princes dans la pensée du roi de Bohême ? Un moyen de lutter contre le pape, mais aussi un moyen d’affermir, de consolider l’état présent de l’Europe. On voit bien le prix que devait y attacher George de Podiebrad, le hardi parvenu, l’héritier d’une révolution partielle, qui ne songeait plus qu’à maintenir son œuvre. Toutefois l’Europe du XVe siècle, cette Europe encore enveloppée dans mille complications féodales, cette Europe qui travaillait à l’enfantement des nouveaux peuples, pouvait-elle-se confier à une institution de ce genre ? Ces grandes magistratures ne sont possibles qu’entre des nations adultes, au moment où l’équilibre général s’établit. Le roi de France, pour ne parler que de lui seul, avait encore une moitié de la France à conquérir. Il faut répéter ici les vives paroles de M. Michelet sur la politique de Louis XI : « Ce n’étaient pas seulement les primitives vieilleries du moyen âge, c’étaient les parlemens et universités, secondes antiquités, ennemies des premières, que ce rude roi maltraitait. Naguère importans, redoutables, ces corps se voyaient écartés, bientôt peut-être, comme outils rouillés, jetés au garde-meuble… Les machines révolutionnaires les plus utiles aux siècles précédons risquaient fort d’être à la réforme sous un roi qui était lui-même la révolution en vie. » Voilà le vrai point de vue ; cette pensée juste et forte nous aide à rectifier la sentence de M. Palacky. Le projet de George de Podiebrad était aussi une machine révolutionnaire, non pas vieillie, usée, mais d’un emploi dangereux ; organisée trop tôt, elle pouvait arrêter la révolution. La révolution en vie, ayant sa tâche à poursuivrez l’écarta sans la condamner. Louis XI, avec sa vue perçante, ajournait à cent cinquante ans le parlement des rois et des nations.

Si Podiebrad avait échoué dans l’audacieuse entreprise qui devait le mettre à l’abri des coups du saint-siège, Pie II n’avait pas mieux réussi dans ce projet de croisade combiné à la fois pour repousser l’invasion ottomane et vaincre la rébellion du Bohémien. Le pape avait su que le roi de Bohême songeait à marcher contre les Turcs. Il le voyait déjà, pacificateur de l’Allemagne, joindre à sa redoutable armée quelques-unes des troupes de l’empire, et prendre l’initiative d’une guerre qui allait le consacrer désormais aux yeux de la chrétienté. Impatient de lui ravir une gloire dont il ne le croyait pas digne et qui le rendrait invulnérable, poussé d’ailleurs par sa foi, par son généreux enthousiasme, par la colère que lui inspirait l’apathie de l’Occident, il prit lui-même le commandement de la croisade. Il avait dit un jour : « Si le vicaire de Jésus-Christ, entouré de ses frères les cardinaux, marche le premier au combat sous-la bannière de la croix, il n’y aura pas un roi, pas un prince, pas un seigneur, pas un homme d’armes dans toute la chrétienté, qui soit assez lâche pour rester en arrière. » Il partit donc de Rome pour Ancône au moment même où Louis XI recevait en Picardie les ambassadeurs du roi de Bohême ; il partit plein d’ardeur, plein de confiance, mais auparavant il avait lancé une bulle par laquelle George de Podiebrad était cité, à cent quatre-vingts jours de date, devant le tribunal du saint-siège pour y répondre à l’accusation d’hérésie. Ainsi les deux grands ennemis, le Turc et le Bohémien, ces deux ennemis qu’il s’obstinait à confondre dans l’emportement de sa colère, allaient être foudroyés du même coup. Tous les princes chrétiens étaient convoqués à Ancône avec leurs troupes. Un seul, celui qui, avec le Hongrois ou le Roumain, était le plus résolu à prendre les armes, celui qui sollicitait l’honneur et le péril du commandement, exclu de la convocation, était traduit comme un coupable devant la cour de Rome et condamné d’avance. Hélas ! le pape est à Ancône. Quel vide autour de lui, quel silence dans cette ville où devaient se rassembler par terre et par mer tous les soldats du monde chrétien ! A peine quelques bandes de condottieri, quelques compagnies de lansquenets, avaient répondu à l’appel. La bannière pontificale ne les garda pas longtemps. Les aventuriers avaient compté sur l’argent du pape, et le pape comptait sur la générosité des rois. Pie II eut la douleur poignante de voir s’évanouir sous ses yeux ce fantôme d’armée. L’intrépide vieillard voulait partir avec ses galères, se faire prendre par les Turcs, appeler sur lui les derniers supplices, espérant que le martyre d’un pape réveillerait enfin l’Europe chrétienne. Sans son neveu, le cardinal de Pavie, qui l’empêcha de céder au désespoir, il couronnait par cette sublime folie de la croix les tragiques scènes d’Ancône. Brisé par tant de secousses, il se sentait mourir. Le 14 août, malade, épuisé, sans forces, il eut la consolation de voir arriver les galères vénitiennes ; il se fit porter à la fenêtre pour les saluer de loin. Le lendemain, son agonie commençait ; il expira dans la nuit en répétant ces paroles : « Continuez, continuez ma sainte entreprise ! »

Il n’y a pas de scène plus touchante dans l’histoire. Quarante ans après, Raphaël, tout jeune encore, chargé de dessiner des cartons pour le dôme de Sienne, y retraçait la vie d’Æneas Sylvius. La grandeur du pontife à demi mort se levant pour saluer les galères de Venise est un des premiers spectacles qui inspirèrent ce merveilleux génie. Comment ne pas oublier les fautes et les violences du prêtre en face de ce trépas héroïque ? On aime à croire que Podiebrad, si magnanime lui-même, pleura son adversaire. Son émotion eût redoublé sans doute, s’il avait su quelles luttes bien autrement violentes, quelles luttes impies, féroces, anti-chrétiennes, allait lui susciter l’implacable successeur de Pie II.


SAINT-RENE TAILLANDIER.

  1. On peut consulter sur ce point le curieux ouvrage de M. F.-A. de Langenn : Herzog Albrecht der Beherzte, Stammvater des königl. Hanses Sachsen. Leipzig 1838.
  2. L’élection de Pie II eut lieu le 14 août 1458. George de Podiebrad, élu roi le 2 mars, avait prêté serment le 6 mai devant les légats de Calixte III.
  3. Crevier, Histoire de l’Université de Paris, tome VI.
  4. Ad cujus professionem fere tota synodus, aut pro majori parte, prœ fletu effudit lacrymas, comme dit le greffier, témoin de ces grandes scènes.