Le Roi Louis-Philippe et l’empereur Nicolas (1841-1843)

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Le roi Louis-Philippe et l’empereur Nicolas — 1841-1843
M. Guizot


Le
ROI LOUIS-PHILIPPE
ET
L’EMPEREUR NICOLAS
— 1841-1843 —

On a souvent parlé de mauvais rapports personnels entre l’empereur Nicolas et le roi Louis-Philippe, des froideurs hautaines de l’empereur et de la patience du roi. On se souvient probablement encore que l’empereur Nicolas, dans sa correspondance, ne voulut jamais donner au roi Louis-Philippe, comme il le faisait pour les autres souverains, le titre de monsieur mon frère, et que le roi parut ne tenir nul compte de cette offense tacite maintenue pendant dix-huit ans entre les deux souverains, au sein de la paix entre les deux états. Je ne me propose ni de redire comment se décida en 1830 cette situation, ni d’en apprécier les motifs et les conséquences. Je ne veux que raconter un incident auquel elle donna lieu en 1841, pendant mon administration des affaires étrangères, et faire connaître, par les pièces diplomatiques mêmes, sans commentaire, l’attitude que, sur ma proposition, adoptèrent alors le roi Louis-Philippe et son cabinet. Le public d’aujourd’hui, déjà si loin de ce temps et de ces questions, jugera si elle manqua de convenance et de dignité.

C’était, comme on sait, l’usage que, chaque année, le 1er janvier et aussi le 1er mai, jour de la fête du roi, le corps diplomatique vînt, comme les diverses autorités nationales, offrir au roi ses hommages, et que celui des ambassadeurs étrangers qui se trouvait, à cette époque, le doyen de ce corps, portât la parole en son nom. Plusieurs fois cette mission était échue à l’ambassadeur de Russie, qui s’en était acquitté sans embarras, comme eût fait tout autre de ses collègues ; le 1er mai 1834, entre autres, et aussi le 1er janvier 1835, le comte Pozzo di Borgo, alors doyen des ambassadeurs présens à Paris, avait été auprès du roi, avec une parfaite convenance, l’organe de leurs sentimens [1], Depuis mon entrée au ministère des affaires étrangères, en 1840 et 1841, c’était l’ambassadeur d’Autriche, le comte Appony, qui s’était trouvé le doyen du corps diplomatique et qui avait porté la parole en son nom. Dans l’automne de 1841, le comte Appony était absent de Paris, et son absence devait se prolonger au-delà du 1er janvier 1842. Le comte de Pahlen, alors ambassadeur de Russie et doyen, après lui, du corps diplomatique, était naturellement appelé à le remplacer dans la cérémonie du 1er janvier. Le 30 octobre 1841, il vint me voir et me lut une dépêche, en date du 12, qu’il venait de recevoir du comte de Nesselrode ; elle portait que l’empereur Nicolas regrettait de n’avoir pu faire venir son ambassadeur de Carlsbad à Varsovie, et désirait s’entretenir avec lui, qu’aucune affaire importante n’exigeant en ce moment sa présence à Paris, l’empereur lui ordonnait de se rendre à Saint-Pétersbourg, sans fixer d’ailleurs avec précision le moment de son départ. Le comte de Pahlen ne me donna et je ne lui demandai aucune explication, et il partit de Paris le 11 novembre suivant.

Ce même jour, 11 novembre, avec le plein assentiment du roi et du conseil, j’adressai à M. Casimir Périer, qui se trouvait chargé d’affaires à Saint-Pétersbourg pendant l’absence de notre ambassadeur, M. de Barante, alors en congé, ces instructions :

« Monsieur,

« M. le comte de Pahlen a reçu l’ordre fort inattendu de se rendre à Saint-Pétersbourg, et il part aujourd’hui même. Le motif allégué dans la dépêche de M. le comte de Nesselrode, dont il m’a donné lecture, c’est que l’empereur, n’ayant pu le voir à Varsovie, désire s’entretenir avec lui. La cause réelle, et qui n’est un mystère pour personne, c’est que, par suite de l’absence de M. le comte Appony, l’ambassadeur de Russie, en qualité de doyen des ambassadeurs, se trouvait appelé à complimenter le roi, le premier jour de l’an, au nom du corps diplomatique. Lorsqu’il est allé annoncer au roi son prochain départ, sa majesté lui a dit : « Je vois toujours avec plaisir le comte de Pahlen auprès de moi, et je regrette toujours son éloignement ; au-delà, je n’ai rien à dire. » Pas un mot ne s’est adressé à l’ambassadeur.

« Quelque habitué qu’on soit aux étranges procédés de l’empereur Nicolas, celui-ci a causé quelque surprise. On s’étonne dans le corps diplomatique, encore plus que dans le public, de cette obstination puérile à témoigner une humeur vaine, et, si nous avions pu en être atteints, le sentiment qu’elle inspire eût suffi à notre satisfaction. Une seule réponse nous convient. Le jour de la Saint-Nicolas [2], la légation française à Saint-Pétersbourg restera renfermée dans son hôtel. Vous n’aurez à donner aucun motif sérieux pour expliquer cette retraite inaccoutumée. Vous vous bornerez, en répondant à l’invitation que vous recevrez sans doute, suivant l’usage, de M. de Nesselrode, à alléguer une indisposition.

« P. S. Je n’ai pas besoin de vous dire que jusqu’au 18 décembre vous garderez, sur l’ordre que je vous donne quant à l’invitation pour la fête de l’empereur, le silence le plus absolu. Et d’ici là vous éviterez avec le plus grand soin la moindre altération dans vos rapporte avec le cabinet de Saint-Pétersbourg. »

Quelques jours après, le 18 novembre, j’écrivis de plus à M. Casimir Périer :

« Aussitôt après le 18 décembre vous m’enverrez un courrier pour me rendre compte de ce qui se sera passé, et au premier jour de l’an vous devrez paraître à la cour et rendre vos devoirs à l’empereur, comme à l’ordinaire. »

M. de La Loyère, expédié de Berlin en courrier à M. Casimir Périer et retardé par le mauvais état des chemins et la difficulté du passage des rivières, n’arriva à Saint-Pétersbourg que le 28 novembre, et M. Casimir Périer m’écrivit sur-le-champ qu’il se conformerait avec soin à mes instructions. Quand il les eut en effet exécutées, il me rendit compte de son attitude et de l’effet qu’elle avait produit à Saint-Pétersbourg dans les quatre dépêches suivantes, dont je ne retranche que ce qui ne tient pas au récit de l’incident, ou ce qui ne pourrait être convenablement publié aujourd’hui :

« M. Casimir Périer à M. Guizot.

« Saint-Pétersbourg, 21 décembre 1841.

« Monsieur le ministre,

« Je me suis exactement conformé, le 18 de ce mois, aux ordres que m’avait donnés votre excellence, en évitant toutefois avec soin ce qui aurait pu en aggraver l’effet ou accroître l’irritation. Le lendemain, c’est-à-dire le 19, à l’occasion de la fête de sa majesté impériale, bal au palais, auquel j’ai jugé que mon absence du cercle de la veille m’empêchait de paraître, et pendant ces quarante-huit heures je n’ai pas quitté l’hôtel de l’ambassade.

« Il n’y a pas eu cette année de dîner chez le vice-chancelier. Jusqu’à ce moment, les rapports officiels de l’ambassade avec le cabinet impérial ou avec la cour n’ont éprouvé aucune altération. J’ai cependant pu apprendre déjà que l’absence de la légation de France avait été fort remarquée et avait produit une grande sensation. Personne n’a eu un seul instant de doute sur ses véritables motifs. L’empereur s’est montré fort irrité. Il a déclaré qu’il regardait cette démonstration comme s’adressant directement à sa personne, et, ainsi que l’on pouvait s’y attendre, ses entours n’ont pas tardé à renchérir encore sur les dispositions impériales. Je ne suis pas éloigné de penser et l’on m’a déjà donné à entendre que mes relations avec la société vont se trouver sensiblement modifiées : comme c’est ainsi que j’aurai la mesure certaine des impressions du souverain, dont les propos du monde ne sont guère que l’écho, j’attendrai de savoir à quoi m’en tenir avant d’expédier M. de La Loyère, qui portera de plus grands détails à votre excellence. Jusqu’à présent, je n’ai encore vu personne ; je ne veux pas paraître pressé ou inquiet, et ne reprendrai mes habitudes de société que dans leur cours accoutumé.

« Dans le premier moment, on a dit que l’empereur avait exprimé l’intention de supprimer l’ambassade à Paris, et fait envoyer à M. de Kisselef l’ordre de ne pas paraître aux Tuileries le 1er janvier. J’ai peine à croire à ces deux bruits, que rien ne m’a confirmés. Je sais qu’on a expédié un courrier à M. de Kisselef ; mais j’ignorerai sans doute ce qui lui a été mandé.

« Quoi qu’il en soit, je ne dois pas dissimuler à votre excellence toute la portée de la conduite qu’il m’avait été enjoint de suivre, et dont les conséquences devaient être graves dans un pays constitué comme l’est celui-ci ; avec un souverain du caractère de l’empereur. La position du chargé d’affaires de France devient dès à présent difficile ; elle peut devenir désagréable, peut-être insoutenable. Je serais heureux de recevoir des instructions qui me guidassent et qui prévissent par exemple le cas où le corps diplomatique serait convoqué ou invité sans moi. D’ici là, je chercherai à apporter dans mes actes toute la mesure et tout le calme qui seront conciliables avec le sentiment de dignité auquel je ne puis pas plus renoncer personnellement que mes fonctions ne me permettraient de l’oublier. »


À cette dépêche officielle, M. Casimir Périer ajoutait, dans une lettre particulière du 23 décembre :


« L’effet produit a été grand, la sensation profonde, même au-delà de ce que j’en attendais peut-être. L’empereur s’est montré vivement irrité, et bien que, mieux inspiré que par le passé, il n’ait point laissé échapper de ces expressions toujours déplacées dans une bouche impériale, il s’est cependant trouvé offensé dans sa personne, et aurait, à ce qu’on m’a assuré, tenté d’établir une différence entre les représailles qui pouvaient s’adresser à sa politique et celles qui allaient directement à lui. La réponse était bien facile sans doute, et il pouvait aisément se la faire ; mais la passion raisonne peu.

« Tout en me conformant rigoureusement aux instructions que j’avais reçues et en ne me croyant pas le droit d’en diminuer en rien la portée, j’ai voulu me garder de ce qui eût pu l’aggraver. Ma position personnelle, avant ces événemens, était, j’ose le dire, bonne et agréable à la fois. J’ai fait plus de frais pour la société qu’on ne devait l’attendre d’un simple chargé d’affaires ; ma maison et ma table étaient ouvertes au corps diplomatique comme aux Russes. Ne pouvant que me louer de mes rapports avec la cour et avec la ville, voyant l’empereur bienveillant pour moi, particulièrement attentif et gracieux pour Mme Périer, je n’avais qu’à perdre à un changement. Je ne l’ai pas désiré. Quand vos ordres me sont arrivés, je n’avais qu’à les exécuter.

« Que va-t-on faire ? Je l’ignore encore. On m’assure qu’on a, dès le 18, écrit à M. de Kisselef de ne pas paraître aux Tuileries le 1er janvier, et peut-être de ne donner aucune excuse de son absence. On dit que l’ambassade en France sera supprimée, le comte de Pahlen appelé à d’autres fonctions. On vient de m’annoncer qu’une ligue va se former contre moi dans la société sous l’inspiration ou même d’après l’ordre de l’empereur, qu’aucun salon ne me sera ouvert, et que l’ambassade se trouvera frappée d’interdit. Je ne sais que penser des premiers bruits, que je me borne à enregistrer ; mais le dernier se confirme déjà : déjà plusieurs faits particuliers sont venus en vingt-quatre heures accuser les premiers symptômes de cette levée de boucliers…

« Décidé à mettre beaucoup de circonspection dans mes premières démarches, je me tiendrai sur la réserve et n’affronterai pas, dans les salons qui n’ont aucun caractère officiel, des désagrémens inutiles contre lesquels je ne pourrais réclamer. Il peut être important de ménager la société où une réaction est possible, de ne pas me l’aliéner en la mettant dans l’embarras, de ne pas rendre tout rapprochement impossible en me commettant avec elle. Je viens d’ailleurs d’apprendre, avec autant de certitude qu’il est possible d’en avoir quand on n’a ni vu ni entendu soi-même, je viens, dis-je, d’apprendre que le mot d’ordre à été donné par la cour, et que c’est par la volonté expresse de l’empereur que je n’ai pas été et ne serai plus invité nulle part.

« Daignez, je vous prie, m’indiquer la conduite que je dois suivre. Celle dont je chercherai à ne pas m’écarter jusque-là me sera dictée à la fois par le sentiment profond de la dignité de la France et par le souci des intérêts que pourrait compromettre trop de précipitation ou une susceptibilité trop grande. Je ne prendrai, dans aucun cas y l’initiative de la moindre altération dans les rapports officiels. »

« M. Casimir Périer à M. Guizot.

« Saint-Pétersbourg, 24 décembre 1841.

« Monsieur,

« La situation s’est aggravée, et il m’est impossible de prévoir quelle en sera l’issue.

« L’ambassade de France a été frappée d’interdit et mise au ban de la société de Saint-Pétersbourg. J’ai la complète certitude que cet ordre a été donné par l’empereur ; Toutes les portes doivent être fermées ; aucun Russe ne paraîtra chez moi. Des soirées et des dîners auxquels j’étais invité, ainsi que Mme Périer, ont été remis ; les personnes dont la maison nous était ouverte et qui ont des jours fixes de réception nous font prier, par des intermédiaires, de ne pas les mettre dans l’embarras en nous présentant chez elles, et font alléguer, sous promesse du secret, les ordres qui leur sont donnés.

« L’empereur, fort irrité et ne pouvant comprendre qu’une simple manifestation, couverte d’une excuse officielle et enveloppée de toutes les formes, laisse soupçonner, après dix ans de patience, le juste mécontentement qu’inspirent ses étranges procédés, l’empereur, dis-je, espère faire prendre à l’Europe une démonstration unanime de sa noblesse pour le témoignage du dévouement qu’on lui porte. Il aura de la peine à y réussir. Il se plaint hautement et m’accuse personnellement d’avoir ajouté, sans doute de mon chef, aux instructions que j’aurais pu recevoir. Quant à moi, mon attitude officielle n’a rien eu jusqu’ici que de facile ; je n’ai cessé de me retrancher derrière l’excuse de mon indisposition, paraissant ne rien comprendre à l’incrédulité qu’on lui oppose et au déchaînement général qui en est la suite. En présence de procédés si insolites et si concertés, dont l’effet s’est déjà fait sentir et dont on me menace pour l’avenir, que dois-je faire, monsieur ? Jusqu’à quel point faut-il pousser la patience ? J’éprouve un vif désir de recevoir à cet égard les instructions de votre excellence. Jusque-là je chercherai à me maintenir de mon mieux sur ce terrain glissant, bien déterminé à ne rien compromettre volontairement et à ne pas engager le gouvernement du roi sans m’y trouver impérieusement contraint.

« Je sens tout ce qu’une rupture aurait de graves conséquences, je ferai pour, l’éviter tout ce que l’honneur me permettra, je ne reculerai jamais devant une responsabilité que je me croirais imposée par mon devoir mais votre excellence peut être assurée que je ne l’assumerai pas légèrement, et qu’une provocation ou une offense directe, positive, officielle, pourrait seule me faire sortir de l’attitude expectante que je me conserve.

« Ayant reçu avant-hier la dépêche que votre excellence m’a fait l’honneur de m’écrire le 8 de ce mois, relativement aux affaires de Grèce, je me suis empressé de demander un rendez-vous à M. de Nesselrode pour l’en entretenir. Le vice-chancelier me l’a indiqué pour aujourd’hui, et je pourrai en rendre compte dans un post-scriptum avant de fermer cette dépêche. »

« P.-S. — Je sors de chez M. de Nesselrode ; ainsi que je l’avais prévu et espéré, son accueil a été le même que par le passé, et pas une seule nuance n’a marqué la moindre différence. Nous ne nous sommes écartés ni l’un ni l’autre du but de l’entretien, qui avait pour objet les affaires de la Grèce et la dépêche de votre excellence. Je devrai entrer à cet égard dans quelques détails que je remets à ma prochaine expédition. »

« M. Casimir Périer à M. Guizot.

« Saint-Pétersbourg, 28 décembre 1841.

« Monsieur,

« La situation est à peu près la même. Je crois toutefois pouvoir vous garantir que le gouvernement impérial et la cour ne changeront rien à leurs relations officielles avec moi. Si mon entrevue avec M. de Nesselrode depuis le 18 ne suffisait pas pour établir à cet égard ma conviction, mes doutes seraient levés par l’attitude et le langage de l’empereur, qui, sentant toute la maladresse de sa colère, affecte maintenant une sorte d’indifférence et s’efforce de paraître complètement étranger aux démonstrations de la noblesse et de la société : il prétend ne pouvoir pas plus s’y opposer qu’il n’a pu les commander. Ce ne sera pas là une des scènes les moins curieuses de cette triste comédie qui ne fera pas de dupes.

« Je sais de bonne source, j’apprends par les messagers qui m’arrivent et les communications qui me sont faites, sous le secret, par l’intermédiaire quelques-uns de mes collègues, combien, à l’exception d’un petit nombre d’exaltés et de dévoués quand même, combien, dis-je, on regrette les procédés auxquels on est contraint.

« Pour bien faire apprécier à votre excellence la nature et l’étendue de la consigne impériale, je suis obligé de lui citer un du deux « faits. Au théâtre français, un jeune homme qui se trouvait dans une loge à côté de la nôtre ayant demandé de ses nouvelles à Mme Périer, l’empereur s’informa de son nom, et le lendemain le coupable reçut une verte semonce et l’invitation d’être plus circonspect à l’avenir.

« On a poussé l’inquisition jusqu’à envoyer au jeu de paume, qui est un exercice auquel j’aime à me livrer, et à faire demander au paumier les noms de ceux avec qui j’aurais pu jouer. Heureusement il n’y a eu personne à mettre sur cette liste de proscription d’un nouveau genre.

« Vous comprendrez facilement, monsieur, qu’avec un pareil système on établisse sans peine une unanimité dont la cause se trahit par l’impossibilité même de sa libre existence.

« L’empereur profite de cette position, et, satisfait de ce qu’il a obtenu maintenant que le mot d’ordre a circulé et que l’impulsion est donnée, il se montre parfaitement doux. On fait répandre qu’il n’y a rien d’officiel dans ce qui s’est passé, que l’empereur n’y peut rien, qu’il a dû admettre et admis mon excuse, mais que la société est libre de ressentir ce qu’elle a pris comme un manque d’égards envers la personne du souverain.

« J’irai demain à un bal donné à l’assemblée de la noblesse, où j’étais invité et où le corps diplomatique se rend, non pas précisément officiellement, mais cependant en uniforme. Cette dernière circonstance m’aurait déterminé, si j’avais hésité sur la conduite que j’avais à tenir. On a cherché en effet à me faire dire que je ferais peut-être mieux de m’abstenir. Je me suis retranché derrière mon droit et mon ignorance absolue des motifs qui pourraient me faire m’abstenir volontairement d’un bal où va la cour et où se trouvera tout le corps diplomatique.

« Ce n’est qu’après le 1er janvier, quand je serai retourné au palais, qu’on peut attendre dans la société le revirement qui m’est annoncé. Je devrai, ce me semble, me montrer poli, mais froid. J’attendrai les avances qui pourraient m’être faites sans les chercher, mais sans les repousser. Je sens et sentirai davantage par la suite le besoin d’être soutenu par vous. Croyez du reste, monsieur, je vous en prie, que ce n’est pas un intérêt personnel qui me le fait désirer. Dans les circonstances où je me trouve, je me mets complètement hors de la question, et, en ce qui ne concerne que moi, vous me trouverez disposé à me soumettre avec abnégation à tout ce que vous croiriez utile de m’ordonner. »

Dès que j’eus appris, par sa dépêche du 21 décembre, que mes instructions avaient été ponctuellement exécutées, j’adressai à M. Casimir Sérier les deux lettres suivantes, l’une officielle, l’autre particulières :


« M. Guizot à M. Casimir Périer.

« Paris, 4 janvier 1842.

« Monsieur, j’ai reçu la dépêche que vous m’avez fait, l’honneur de m’écrire le 21 décembre, et dans laquelle vous me dites que le 18 du même mois vous vous êtes exactement conformé à mes instructions, en évitant toutefois avec soin ce qui aurait pu en aggraver l’effet. D’après la teneur même de ces instructions, je dois présumer, quoique vous n’en fassiez pas mention expresse, que vous avez eu soin de motiver par écrit votre absence de la cour sur un état d’indisposition. Vous saurez peut-être déjà, lorsque cette dépêche vous parviendra, que M. de Kisselef et sa légation n’ont pas paru aux Tuileries le 1er janvier ; peu d’heures avant la réception du corps diplomatique, M. de Kisselef a écrit à M. l’introducteur des ambassadeurs pour lui annoncer qu’il était malade. Son absence ne nous a point surpris. Notre intention avait été de témoigner que nous avons à cœur la dignité de notre auguste souverain, et que des procédés peu convenables envers sa personne ne nous trouvent ni aveugles ni indifférens. Nous avons rempli ce devoir. Nous ne voyons maintenant, pour notre compte, aucun obstacle à ce que les rapports d’égards et de politesse reprennent leur cours habituel. C’est dans cette pensée que je vous ai autorisé, dès le 18 novembre dernier, à vous présenter chez l’empereur et à lui rendre vos devoirs, selon l’usage, le premier jour de l’année. Vous semblez croire que le cabinet de Saint-Pétersbourg pourra vouloir donner d’autres marques de son mécontentement : tant que ce mécontentement n’irait pas jusqu’à vous refuser ce qui vous est officiellement dû en votre qualité de chef de la mission française, vous devriez ne pas vous en apercevoir ; mais si on affectait de méconnaître les droits de votre position et de votre rang, vous vous renfermeriez dans votre hôtel, vous vous borneriez à l’expédition des affaires courantes et vous attendriez mes instructions.

« J’apprécie, monsieur, les difficultés qui peuvent s’élever pour vous. J’ai la confiance que vous saurez les résoudre. Le prince et le pays que vous représentez, le nom que vous portez, me sont de sûrs garans de la dignité de votre attitude, et je ne doute pas qu’en toute occasion vous ne joigniez à la dignité cette parfaite mesure que donne le sentiment des convenances et du bon droit. »


« M. Guizot à M. Casimir Périer.

« Paris, 5 janvier 1842.

« Je voudrais bien, monsieur, pouvoir vous donner les instructions précises et détaillées que vous désirez ; mais à de telles distances et quand il s’agit des formes et des convenances de la vie sociale, il n’y a pas moyen. Les choses ne peuvent être bien appréciées et réglées que sur les lieux mêmes, au moment même, et par ceux qui en voient de près les circonstances et les effets. Je ne saurais vous transmettre d’ici que des indications générales. Je m’en rapporte à vous pour les appliquer convenablement. Ne soyez pas maintenant exigeant et susceptible au-delà de la nécessité. Ce que nous avons fait a été vivement senti ici comme à Pétersbourg. L’effet que nous désirions est produit. On saura désormais que les mauvais procédés envers nous ne passent pas inaperçus. Quant à présent, nous nous tenons pour quittes et nous reprendrons nos habitudes de courtoisie. Si on s’en écartait envers vous, vous m’en informeriez sur-le-champ. Ce courrier ne vous arrivera qu’après le jour de l’an russe. Si vous avez été averti, selon l’usage, avec tout le reste du corps diplomatique, du moment où vous auriez à rendre vos devoirs à l’empereur, vous vous en serez acquitté comme je vous l’avais prescrit le 18 novembre dernier. Si vous n’avez pas été averti, vous m’en aurez rendu compte, et nous verrons ce que nous aurons à faire. J’ai causé de tout ceci avec M. de Barante, et nous ne prévoyons pas d’autre occasion prochaine et déterminée où quelque embarras de ce genre puisse s’élever pour vous.

« M. de Kisselef se conduit ici avec mesure et convenance. Son langage dans le monde est en harmonie avec ce qu’il a écrit le 1er janvier à M. de Saint-Morys, et j’ai lieu de croire qu’il est dans l’intention de ne faire aucun bruit de ce qui s’est passé, et de remplir comme précédemment tous les devoirs d’égards et de politesse qui appartiennent à sa situation. Il sera invité, comme tout le corps diplomatique, au prochain grand bal de la cour. Nous témoignons ainsi que, comme je viens de vous le dire, nous nous tenons pour quittes et n’avons point dessein de perpétuer les procédés désobligeans. Nous agirons du reste ici envers M. de Kisselef d’après la façon dont on agira à Pétersbourg envers vous. Vous m’en rendrez compte exactement. »

Il nous importait que non-seulement à Saint-Pétersbourg et à Paris, mais dans les grandes cours de l’Europe, notre démarche fût bien comprise dans sa véritable intention et sa juste mesure. J’écrivis aux représentans du roi à Vienne, à Londres et à Berlin, MM. de Flahault, de Sainte-Aulaire et Bresson.


« M. Guizot à M. le comte de Flahault à Vienne.

« Paris, 5 janvier 1842.

« Mon cher comte,

« Je veux que vous soyez bien instruit d’un petit incident survenu entre la cour de Saint-Pétersbourg et nous, et dont probablement vous entendrez parler. Je vous envoie copie de la correspondance officielle et particulière à laquelle, il a donné lieu. Je n’ai pas besoin de vous dire que je vous l’envoie pour vous seul, et uniquement pour vous donner une idée juste de l’incident et du langage que vous devrez tenir quand on vous en parlera. Nous avons atteint notre but et nous sommes parfaitement en règle. Officiellement, le comte de Pahlen a été rappelé à Pétersbourg pour causer avec l’empereur ; M. Casimir Périer a été malade le 18 décembre et M. de Kisselef le 1er janvier. En réalité, l’empereur n’a pas voulu que M. de Pahlen complimentât le roi, et nous n’avons pas voulu que ce mauvais procédé passât inaperçu. De part et d’autre, tout est correct et tout est compris. Les convenances extérieures ont été observées et les intentions réelles senties. Cela nous suffit, et nous nous tenons pour quittes.

« Il faut qu’on en soit partout bien convaincu. Plus notre politique est conservatrice et pacifique, plus nous serons soigneux de notre dignité. Nous ne répondrons point à de mauvais procédés par de la mauvaise politique ; mais nous ressentirons les mauvais procédés et nous témoignerons que nous les ressentons. Du reste, je crois cette petite affaire finie. M. de Kisselef se conduit ici avec mesure et convenance. Nous serons polis envers lui comme par le passé. On ne fera rien, je pense, à Pétersbourg qui nous en empêche. Ne parlez de ceci que si on vous en parle, et sans y mettre d’autre importance que de faire bien entrevoir notre parti-pris de n’accepter aucune inconvenance. »


Quand j’eus reçu les détails que me donnait M. Casimir Périer sur l’attitude de la cour et de la société à Saint-Pétersbourg, je lui écrivis le 6 janvier 1842 :


« Vous avez raison, monsieur, les détails que vous me donnez sont étranges ; mais s’ils m’étonnent un peu, ils ne me causent pas la moindre inquiétude. Je vois que toute cette irritation, toute cette humeur dont vous me parlez, se manifestent dans la société de Saint-Pétersbourg et point dans le gouvernement. Vos rapports libres avec le monde en sont dérangés, gênés, peu agréables. Vos rapports officiels avec le cabinet demeurent les mêmes, et votre entrevue du 24 décembre avec le comte de Nesselrode, au sujet des affaires de Grèce, en a donné la preuve immédiate.

« Cela devait être, et je n’aurais pas compris qu’il en pût arriver autrement. On n’a rien, absolument rien à nous reprocher. Vous avez été indisposé le 18 décembre. Vous en avez informé avec soin le grand-maître des cérémonies de la cour. Vous avez scrupuleusement observé toutes les règles, toutes les convenances. Le cabinet de Saint-Pétersbourg les connaît trop bien pour ne pas les respecter envers vous, comme vous les avez respectées vous-même.

« M. de Kisselef n’a point paru le 1er janvier chez le roi, à la réception du corps diplomatique. Il était indisposé et en avait informé le matin M. l’introducteur des ambassadeurs. M. de Kisselef est et sera traité par le gouvernement du roi de la même manière, avec les mêmes égards qu’auparavant. Rien, je pense, ne viendra nous obliger d’y rien changer.

« La société de Paris se conduira, je n’en doute pas, envers M. de Kisselef comme le gouvernement du roi. Il n’y rencontrera ni impolitesse, ni embarras, ni froideur affectée, ni désagrémens calculés : cela est dans nos sentimens et dans nos mœurs ; mais la société de Saint-Pétersbourg n’est point tenue d’en faire autant. Elle ne vous doit ni manières bienveillantes ni relations agréables et douces. Si elle ne juge pas à propos d’être avec vous comme elle était naguère, vous n’avez point à vous en préoccuper ni à vous en plaindre. Restez chez vous, monsieur, vivez dans votre intérieur ; soyez froid avec ceux qui seront froids, étranger à ceux qui voudront être étrangers. Vous n’aurez sans doute à repousser aucun de ces procédés qu’un homme bien élevé ne saurait accepter et qui n’appartiennent pas à un monde bien élevé. Que cela vous suffise. Dans votre hôtel, au sein de votre légation, vous êtes en France ; renfermez-vous dans cette petite patrie qui vous entoure, tant que la société russe le voudra elle-même. Vous êtes jeune, je le sais ; Mme Périer est jeune et aimable ; le monde lui plaît et elle y plaît : je regrette pour elle et pour vous les agrémens de la vie du monde ; mais vous avez l’un et l’autre l’esprit trop juste et le cœur trop haut pour ne pas savoir y renoncer sans effort et vous suffire parfaitement à vous-mêmes quand la dignité de votre pays et votre propre dignité y sont intéressées.

« J’apprends avec plaisir, quoique sans surprise, que toutes les personnes attachées à votre légation se conduisent dans cette circonstance avec beaucoup de tact et de juste fierté. Pour vous, monsieur, je me plais à vous faire compliment de votre attitude parfaitement digne et convenable. Persistez-y tranquillement. Dans vos rapports avec le cabinet de Saint-Pétersbourg, pour tout ce qui tient aux affaires, soyez ce que vous étiez, faites ce que vous faisiez avant cet incident ; il n’y a aucune raison pour que rien soit changé à cet égard. Et quant à vos relations avec la société, tant qu’elles ne seront pas ce qu’elles doivent être pour la convenance et pour votre agrément, tenez-vous en dehors. Il n’y a que cela de digne et de sensé. »

Du 6 au 25 janvier, M. Casimir Périer me rendit compte, dans les lettres suivantes, des incidens survenus à Saint-Pétersbourg, et qui indiquaient, soit le maintien, soit la modification des dispositions et de l’attitude de l’empereur Nicolas et de sa cour.


« M. Casimir Périer à M. Guizot.

« Saint-Pétersbourg, 6 janvier 1842.

« Monsieur,

« L’empereur s’est fort calmé, et si rien ne vient réveiller son irritation, il est à croire qu’elle n’aura pas de nouveaux effets. La consigne donnée à la société n’est pas levée, mais on n’attend, si je suis bien informé, qu’une occasion de sortir d’une attitude dont on sent tout le ridicule. Cette occasion semble devoir, aux yeux de tous, se rencontrer dans ma présence à la cour le 1er/13 janvier. Ainsi que j’ai eu l’honneur de le mander, à votre excellence, me sentant atteint, non dans ma personne, mais dans ma position officielle, à laquelle on a pris soin de me faire comprendre qu’on voulait s’adresser, je me tiendrai fort sur la réserve, et des avances bien positives et bien marquées pourraient seules m’en faire départir. J’espère d’ailleurs recevoir les instructions de votre excellence avant de devoir dessiner nettement l’attitude que pourrait me faire adopter un changement complet et subit dans celle qu’on a prise vis-à-vis de moi. »


« Le même au même.

« Saint-Pétersbourg, 11 janvier 1842.

« Monsieur,

« Le secret sur les ordres qui ont pu être donnés à M. de Kisselef pour le 1er janvier a été si bien gardé que rien de positif n’a transpiré à cet égard. Tous les membres du corps diplomatique paraissent persuadés, et je partage cette croyance, qu’il lui a été enjoint de ne pas paraître aux Tuileries, et si ce parti a été pris dans un moment d’irritation, le temps aura manqué pour donner le contre-ordre que la réflexion pourrait avoir conseillé. Quoi qu’il en soit, je sais que M. de Nesselrode et ceux qui approchent l’empereur affirment qu’aucun courrier n’a été envoyé au chargé d’affaires de Russie à Paris. Bien que la vérité doive être connue de votre excellence au moment où elle recevra cette dépêche, je crois nécessaire de la mettre au courant de tout ce qui se dit et se fait ici. Ma conduite n’en peut être affectée, ni mon attitude modifiée ; je reste dans l’ignorance de tout ce qui n’a pas un caractère officiel, et ne dois pas hésiter, ce me semble, à moins d’ordres contraires, à me rendre au palais le 1er (13) janvier.

« J’ai eu l’honneur de dire à votre excellence que la société paraissait embarrassée de sa position vis-à-vis de l’ambassade, et empressée d’en pouvoir sortir. Dans le salon de Mme de Nesselrode, où j’ai cru de mon droit et de mon devoir de me montrer, ne fût-ce que pour protester contre l’ostracisme dont j’étais frappé, j’ai pu me convaincre que j’avais été bien informé et que mes appréciations étaient fondées. J’ai trouvé Mme de Nesselrode froide, mais polie ; plusieurs des assistans ont été fort prévenans. Au bal de l’assemblée de la noblesse, où j’ai facilement remarqué que ma présence causait une espèce de sensation, je n’ai eu à me plaindre de personne : l’accueil des uns a été ce qu’il était naguère, celui des autres empreint peut-être d’une espèce de gêne ; mais si quelques personnes ont cherché, quoique sans affectation, à m’éviter, ce n’était guère que celles qui, volontairement ou non, se sont trouvées le plus compromises vis-à-vis de moi.

« Ces deux occasions ont été les seules où je me sois trouvé en contact avec la société, les seules où j’aie jugé utile et convenable de me montrer. Pas un Russe n’a paru chez moi. Quant à Mme Casimir Périer, je n’ai pas trouvé à propos qu’elle sortît de chez elle. Déterminé à éviter tout ce qui, dans des circonstances si bizarres et si exceptionnelles, pouvait amener de nouvelles complications, je n’ai pas voulu courir la chance de ressentir, avec une vivacité dont j’aurais pu ne pas être maître, un manque d’égards ou un mauvais procédé. Je demande pardon à votre excellence d’entrer dans ces détails, qui, malgré le caractère personnel qu’ils peuvent avoir, m’ont paru nécessaires à un complet exposé de la situation. »


« Le même au même.

« Saint-Pétersbourg, 13 janvier 1842.

« Monsieur,

« J’ai reçu hier, à onze heures du soir, une circulaire adressée au corps diplomatique par le grand-maître des cérémonies, annonçant purement et simplement que le cercle qui devait avoir lieu ce matin au palais était contremandé.

« La poste part aujourd’hui à deux heures, et je ne puis donner à cet égard aucun renseignement à votre excellence. Deux de mes collègues, les seuls membres du corps diplomatique que j’aie rencontrés, semblaient croire que la santé de l’impératrice avait motivé ce contre-ordre, qui s’étend à tous, à la cour comme à la noblesse. Jusqu’à présent toutefois, sa majesté avait paru beaucoup mieux portante que par le passé, et rien n’avait préparé à une aggravation dans son état assez sérieuse pour que l’empereur ne pût recevoir les félicitations de nouvelle année. »


« Le même au même.

« Saint-Pétersbourg, 15 janvier 1842.

« Monsieur,

« On a appris hier à Pétersbourg que M. de Kisselef n’avait point paru aux Tuileries le 1er janvier. Cette nouvelle, après tout ce qui s’est passé ici, n’a surpris personne, mais a généralement affligé. On prévoit que le gouvernement du roi en témoignera, d’une manière ou d’une autre, son juste mécontentement, et si l’empereur a pu imposer une unanimité de démonstrations extérieures, il s’en faut de beaucoup, ainsi que j’ai eu l’honneur de le mander à votre excellence, qu’il ait obtenu le même résultat sur l’opinion. Aujourd’hui surtout, un mécontentement assez grand se manifeste. Le cercle du 1er janvier n’ayant pas eu lieu, quels que soient les motifs qui l’aient fait contremander, et le corps diplomatique n’étant plus officiellement appelé à paraître au palais avant le jour de Pâques, la société ne sait quelle ligne suivre vis-à-vis de moi. Elle se trouverait humiliée d’avances trop positives, et cependant elle sent que je ne puis en accueillir d’autres ; elle se plaint d’ailleurs d’avoir été mise en avant par l’empereur, qui, en invitant le chargé d’affaires de France, semble avoir porté un démenti à l’interprétation donnée à ma conduite… La Russie, quoi qu’on en dise, n’épouse pas les passions et les injustes préventions de son souverain.

« Le corps diplomatique est fort bien pour moi ; il apprécie ma position avec justesse et convenance. Si dans les premiers momens, malgré la réserve dont nous devions les uns et les autres envelopper notre pensée, j’ai cru remarquer parmi ses membres quelque dissidence d’opinion, je dois dire que tous aujourd’hui se montrent jaloux et soigneux de la dignité d’un de leurs collègues, et semblent approuver que je ne m’écarte pas de l’attitude que les circonstances m’imposent. »


« Le même au même.

« Saint-Pétersbourg, 19 janvier 1842.

« Monsieur,

« Il y a ce soir bal à la cour, où je suis invité et me rendrai avec Mme Périer. Ce bal a lieu tous les ans vers la fête du 6/18 janvier, jour des Rois et de la bénédiction de la Neva ; mais le corps diplomatique n’y est pas ordinairement invité. Il paraît qu’on a voulu cette fois faire une exception en raison de ce que le cercle du 1er janvier n’a pas été tenu. Il ne serait pas impossible aussi que le désir de donner à la légation française une prompte occasion de reparaître à la cour entrât pour quelque chose dans cette innovation. »


« Le même au même.

« Saint-Pétersbourg, 23 janvier 1842.

« Monsieur,

« Je ne puis aujourd’hui que confirmer ce que j’ai eu l’honneur de mander à votre excellence, dans ma précédente dépêche, de l’excellent effet que produisent l’attitude du gouvernement du roi, l’indifférence avec laquelle il a accueilli l’absence de M. de Kisselef lors de la réception du 1er janvier, et la ligne de conduite dans laquelle il m’a été ordonné de me renfermer ici…

« Au dernier bal, qui n’était point précédé d’un cercle, l’empereur et l’impératrice ont trouvé, dans le courant de la soirée, l’occasion, que je ne cherchais ni ne fuyais, de m’adresser la parole. Ils ont parlé l’un et l’autre, à plusieurs reprises, à Mme Casimir Périer. Enfin tout s’est passé fort convenablement et avec l’intention évidente de ne marquer aucune différence entre l’accueil que nous recevions et celui qui nous était fait naguère… »


« Le même au même.

« Saint-Pétersbourg, 25 janvier 1842.

« Monsieur,

« Grâce à vos lettres, à l’appui qu’elles m’ont prêté, la situation de la légation du roi est devenue excellente. Si la société russe, engagée dans une fausse voie, ne se presse pas d’en sortir, elle sent au moins ses désavantages.

« Au dernier bal, l’empereur s’est borné à me dire, en passant à côté de moi, d’un air et d’un ton qui n’avaient rien de désobligeant : « Comment ça va-t-il depuis que nous ne nous sommes vus ? Ça va mieux, n’est-ce pas ? »

« L’impératrice m’a demandé, avec une certaine insistance, quand revenait M. de Barante, et si je n’apprenais rien de son retour. J’ai répondu en protestant de mon entière ignorance à cet égard. Je ne puis décider si ce propos n’était qu’une marque de bienveillance pour l’ambassadeur, qui a laissé ici les meilleurs souvenirs, ou s’il cachait une intention, par exemple une sorte d’engagement implicite du retour de M. de Pahlen à Paris.

« Entre M. de Nesselrode et moi, pas un seul mot n’a été dit qui se rapportât à tout cet incident ou qui y fît allusion. Il m’a paru qu’il ne me convenait pas de prendre l’initiative. Je ne voulais, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, paraître ni embarrassé, ni inquiet, ni pressé de sortir de la situation qu’il a plu à la société de me faire, et dans laquelle rien ne m’empêche, surtout aujourd’hui, de me maintenir avec honneur. Dans un intérêt fort avouable de conciliation, je n’aurais certes pas évité une conversation confidentielle à cet égard que M. de Nesselrode aurait pu chercher. Sa modération m’est connue : j’ai la certitude qu’il regrette tout ce qui s’est passé ; mais je n’ai pas pensé qu’il fût utile d’aller au-devant d’explications que le caractère tout aimable de nos entretiens et la position supérieure du vice-chancelier lui rendaient facile de provoquer. »

J’étais parfaitement content de l’attitude de M. Casimir Périer, et je m’empressai de le lui témoigner.


« M. Guizot à M. Casimir Périer.

« Paris, 18 février 1842.

« Je ne veux pas laisser partir ce courrier, monsieur, sans vous dire combien les détails que vous m’avez mandés m’ont satisfait. Une bonne conduite dans une bonne attitude, il n’y a rien à désirer au-delà. Persistez tant que la société russe persistera. Son entêtement commence à faire un peu sourire, comme toutes les situations qu’on prolonge plutôt par embarras d’en sortir que par envie d’y rester. Vous qui n’avez point d’embarras, attendez tranquillement, vous n’avez qu’à y gagner. Le temps, quand on l’a pour soi, est le meilleur des alliés.

« Répondez toujours que vous ne savez rien, absolument rien, sur le retour de M. de Barante. Il ne quittera certainement point Paris tant que M. de Pahlen ou un autre ambassadeur n’y reviendra pas… Y a-t-il quelque conjecture à ce sujet dans le corps diplomatique que vous voyez ?

« Vous avez très bien fait de ne prendre avec M. de Nesselrode l’initiative d’aucune explication. »


« Le même au même.

« Paris, 24 février 1842.

« Je vous sais beaucoup de gré, monsieur, du dévouement si complet que vous me témoignez. Je suis sûr que ce ne sont point, de votre part, de vaines paroles, et qu’en effet, de quelque façon que le roi disposât de vous, vous le trouveriez bon et vous obéiriez de bonne grâce ; mais c’est dans le poste où vous êtes que vous pouvez, quant à présent, servir le roi avec le plus d’honneur. Il me revient que quelques personnes affectent de dire que, si la société de Saint-Pétersbourg s’obstine à se tenir éloignée de vous, c’est à vous seul qu’il faut l’imputer, et que c’est à vous seul, à vos procédés personnels, que s’adresse son humeur. Je ne saurais admettre cette explication. Vous n’avez rien fait que de correct et de conforme à vos devoirs, et je vous connais trop bien pour croire que vous ayez apporté, dans le détail de votre conduite, aucune inconvenance. Il est de l’honneur du gouvernement du roi de vous soutenir dans la situation délicate et évidemment factice où l’on essaie de vous placer, et l’empereur lui-même a, j’en suis sûr, l’esprit trop juste et trop fin pour ne pas le reconnaître.

« Beaucoup de gens pensent et disent ici qu’il suffirait d’un mot ou d’un geste de l’empereur pour que la société de Saint-Pétersbourg ne persévérât point dans sa bizarre conduite envers vous. Je réponds, quand on m’en parle, que vos rapports avec le cabinet russe sont parfaitement convenables, que l’empereur vous a traité dernièrement avec la politesse qui lui appartient, et que certainement, chez nous, si le roi avait, envers un agent accrédité auprès de lui, quelque juste mécontentement, il ne le lui ferait pas témoigner indirectement et par des tiers.

« Gardez donc avec pleine confiance, monsieur, l’attitude que je vous ai prescrite, et qui convient seule au gouvernement du roi comme à vous-même. Ne vous préoccupez point de la froideur qu’on vous témoigne ; n’en ressentez aucune impatience, aucune humeur ; tenez-vous en mesure d’accueillir, sans les devancer, les marques de retour qui vous seraient adressées. Vous avez pour vous le bon droit, les convenances, les habitudes du monde poli dans les pays civilisés. Votre gouvernement vous approuve. Le gouvernement auprès duquel vous résidez fait tout ce qu’il vous doit. Le nécessaire ne vous manque point. Attendez tranquillement que le superflu vous revienne, et continuez à prouver, par la dignité et la bonne grâce de votre conduite, que vous pouvez vous en passer. »


La situation demeurait immobile. La société de Saint-Pétersbourg ne changeait point d’attitude. L’empereur et l’impératrice, quand M. Casimir Périer avait l’occasion de les voir, ne lui faisaient plus aucune allusion au retour de M. de Barante, ne lui prononçaient plus même son nom. Il m’écrivit le 8 juin 1842 :

« Monsieur,

« Je viens, fort à regret, aujourd’hui vous supplier de ne pas retarder la décision par laquelle vous avez bien voulu me faire donner l’espoir que vous mettriez un terme à une position qui ne peut plus se prolonger. Il m’en coûte beaucoup, daignez le croire, de faire cette démarche ; mais vous me permettrez de vous rappeler qu’après six mois de la situation la plus pénible, c’est la première fois que j’ai une pensée qui ne soit pas toute de dévouement et d’abnégation. Je sais quels devoirs me sont imposés par mes fonctions ; à ceux-là je ne crois pas avoir failli pendant douze ans de constans services. Je ne puis ni ne veux faillir à d’autres devoirs qui ne sont pas moins sacrés. Mme Casimir Périer est fort souffrante, et sa santé m’inquiète. Exilée à huit cents lieues de son pays le lendemain même de son mariage, trop délicate pour un climat sévère, elle a besoin maintenant, elle a un pressant besoin de respirer un air plus doux, et les médecins ordonnent impérieusement les bains de mer pour cet été. Veuillez donc, monsieur, supplier le roi de me permettre de quitter la Russie vers la fin de juillet ou dans les premiers jours d’août.

« Le roi connaît mon dévouement à son service ; vous, monsieur, vous connaissez mon attachement à votre personne : c’est donc sans crainte d’être mal compris ou mal jugé que je vous expose la nécessité pénible à laquelle me soumet aujourd’hui le soin des intérêts les plus légitimes et les plus chers. On m’a mandé que votre intention était de ne pas reculer mon retour au-delà de l’époque que je viens d’indiquer, et j’ai la conviction intime qu’en vous rendant à ma prière vous prendrez le parti le mieux d’accord avec ce que les circonstances exigent. En effet, l’empereur s’est prononcé, et il n’y a plus à en douter, M. de Pahlen ne retournera pas à Paris dans l’état actuel des choses. La prolongation de mon séjour à Pétersbourg devient aussi inutile qu’incompatible avec la dignité du gouvernement du roi. »


Je lui répondis le 23 juin :

« Monsieur,

« Le roi vient de vous nommer commandeur de la Légion d’honneur. Le baron de Talleyrand vous en porte l’avis officiel et les insignes. Je suis heureux d’avoir à vous transmettre cette marque de la pleine satisfaction du roi. Dans une situation délicate, vous vous êtes conduit et vous vous conduisez, monsieur, avec beaucoup de dignité et de mesure. Soyez sûr que j’apprécie toutes les difficultés, tous les ennuis que vous avez eus à surmonter, et que je ne négligerai rien pour qu’il vous soit tenu un juste compte de votre dévouement persévérant au service du roi et du pays.

« Je comprends la préoccupation que vous cause et les devoirs que vous impose la santé de Mme Périer. J’espère qu’elle n’a rien qui doive vous alarmer, et que quelques mois de séjour sous un ciel et dans un monde plus doux rendront bientôt à elle tout l’éclat de la jeunesse, à vous toute la sécurité de bonheur que je vous désire. Le roi vous autorisera à prendre un congé et à revenir en France du 1er au 15 août. Dès que le choix du successeur qui devra vous remplacer par intérim, comme chargé d’affaires, sera arrêté, je vous en informerai.

« J’aurais vivement désiré qu’un poste de ministre se trouvât vacant en ce moment. Je me serais empressé de vous proposer au choix du roi. Il n’y en a point, et nous sommes obligés d’attendre une occasion favorable. Je dis nous, car je me regarde comme aussi intéressé que vous dans ce succès de votre carrière. J’espère que nous n’attendrons pas trop longtemps. »

Mais en annonçant à M. Casimir Périer un prochain congé, j’avais à cœur que personne en Europe, surtout en Allemagne, ne se méprît sur le motif qui me décidait à le lui accorder, et que la situation entre Paris et Pétersbourg restât bien clairement telle que l’avait faite cet incident. J’écrivis le 4 juillet à l’ambassadeur de France à Vienne, M. de Flahault :

« Mon cher comte,

« Casimir Périer me demande avec instance un congé pour ramener en France sa femme malade, et qui a absolument besoin de bains de mer sous un ciel doux. Je ne puis le lui refuser. Il en usera du 1er au 15 août, après les fêtes russes de juillet. J’ai demandé pour lui au roi et il reçoit ces jours-ci la croix de commandeur. Elle était bien due à la fermeté tranquille et mesurée avec laquelle il a tenu, depuis plus de six mois, une situation délicate. Il gardera son poste de premier secrétaire en Russie tant que je n’aurai pas trouvé un poste de ministre vacant pour lequel je puisse le proposer au roi, et il sera remplacé, pendant son congé, par un autre chargé d’affaires, probablement par le second secrétaire de notre ambassade à Pétersbourg, M. d’André, naturellement appelé à ce poste quand l’ambassadeur et le premier secrétaire sont absens. Sauf donc un changement de personnes, la situation restera la même. Ce n’est pas sans y avoir bien pensé que, l’automne dernier, nous nous sommes décidés à la prendre. Pendant dix ans, à chaque boutade, à chaque mauvais procédé de l’empereur, on a dit que c’était de sa part un mouvement purement personnel, que la politique de son gouvernement ne s’en ressentait pas, que les relations des deux cabinets étaient suivies, et les affaires des deux pays traitées comme si rien n’était. Nous nous sommes montrés pendant dix ans bien patiens et faciles ; mais en 1840 la passion de l’empereur a évidemment pénétré dans sa politique. L’ardeur avec laquelle il s’est appliqué à brouiller la France avec l’Angleterre, à la séparer de toute l’Europe, nous a fait voir ses sentimens et ses procédés personnels sous un jour plus sérieux. Nous avons dû dès lors en tenir grand compte. À ne pas ressentir ce que pouvaient avoir de tels résultats, il y eût eu peu de dignité et quelque duperie. Une occasion s’est présentée : je l’ai saisie. Nous n’avons point agi par humeur, ni pour commencer un ridicule échange de petites taquineries. Nous avons voulu prendre une position qui depuis longtemps eût été fort naturelle, et que les événemens récens rendaient parfaitement convenable. J’ai été charmé pour mon compte de me trouver appelé à y placer mon roi et mon pays. Nous la garderons tranquillement. M. de Barante attendra à Paris que M. de Pahlen revienne. Ce n’est pas à nous de prendre l’initiative de ce retour. Dans l’état actuel des choses, des chargés d’affaires suffisent très bien aux nécessités de la politique comme aux convenances des relations de cour, et le jour où à Pétersbourg on voudra qu’il en soit autrement, nous sortirons de cette situation sans plus d’embarras que, nous n’en avons aujourd’hui à y rester. »


Au moment où M. Casimir Périer recevait la nouvelle de son prochain congé et faisait ses préparatifs pour en profiter, le fatal accident du 13 juillet 1842 enleva à la France M. le duc d’Orléans. J’en informai sur-le-champ M. Casimir Périer, comme tous les représentans du roi auprès des gouvernemens étrangers.

« M. Guizot à M. Casimir Périer.

« Paris, 14 juillet 1842.

« Monsieur, une affreuse catastrophe vient de plonger la famille royale dans le deuil le plus profond, et de jeter dans Paris un sentiment de douleur que la France entière partagera bientôt. Hier matin, monseigneur le duc d’Orléans, sur le point de partir pour Saint-Omer, où il devait inspecter une partie des troupes destinées à former le camp de Chalons, se rendait à Neuilly pour y prendre congé du roi. Les chevaux qui le conduisaient s’étant emportés, son altesse royale a voulu sortir de la voiture pour échapper au danger qui la menaçait. Dans sa chute, elle s’est fait des blessures tellement graves que, lorsqu’on l’a relevée ; elle était sans connaissance et qu’elle n’a plus repris ses sens. Transporté dans une maison voisine, le prince y a rendu le dernier soupir, après quelques heures d’agonie, entre les bras du roi et de la reine, et de tous les membres de la famille royale présens à Paris et à Neuilly. Mme la duchesse d’Orléans est à Plombières, où elle s’était rendue pour prendre les eaux. Mme la princesse Clémentine et Mme la duchesse de Nemours viennent de partir pour lui donner, en mêlant leurs larmes aux siennes, les seules consolations qu’elle puisse recevoir. M. le duc de Nemours, M. le prince de Joinville, M. le comte de Paris et M. le duc de Chartres sont également absens. Des exprès leur ont été envoyés. Dans ce malheur si affreux et si imprévu, leurs majestés ont montré un courage qui ne peut être comparé qu’à l’immensité de leur douleur. Elles n’ont pas quitté un moment le lit de leur fils mourant, et elles ont voulu accompagner son corps jusqu’à la chapelle où il a été déposé. La population de Paris tout entière s’est associée au sentiment de cette grande infortune, et toute autre préoccupation a fait place à celle d’un événement qui n’est pas seulement une grande calamité pour la famille royale, puisqu’il enlève à la patrie un prince que ses hautes qualités rendaient si digne d’occuper un jour le trône auquel sa naissance l’appelait. »

En Russie comme partout, l’impression produite par ce déplorable événement fut profonde ; M. Casimir Périer m’en rendit compte, ainsi que des velléités de rapprochement qu’elle avait suscitées à Saint-Pétersbourg, dans les trois lettres suivantes.


« M. Casimir Périer à M. Guizot.

« Saint-Pétersbourg, 23 juillet 1342.

« Monsieur,

« La dépêche que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 14 de ce mois a porté ici la confirmation officielle de l’affreuse catastrophe dont nous avions déjà la triste certitude.

« Il n’y a pas de paroles qui puissent rendre le sentiment d’un tel malheur. Il faut courber la tête, se taire et se soumettre,

« L’Europe saura, non moins que la France, quelle perte elle a faite. Cela sera compris partout, et j’en ai déjà trouvé la preuve dans le langage plein de conviction des membres du corps diplomatique.

« P.-S., 24 juillet.

« M. le comte de Nesselrode sort de chez moi.

« Il est venu, de la part de l’empereur, m’exprimer en son nom toute la part que sa majesté impériale avait prise au malheur qui a frappé la famille royale et la France.

« L’empereur, m’a dit M. de Nesselrode, a été vivement affecté de cette terrible nouvelle ; il a pris immédiatement le deuil et a fait contremander un bal qui devait avoir lieu à l’occasion de la fête de son altesse impériale Mme la grande-duchesse Olga. »


« Le même au même.

« Saint-Pétersbourg, 31 juillet 1842.

« Monsieur,

« L’impression produite par le fatal événement du 13 a été aussi profonde que ma dernière lettre vous le faisait pressentir.

« Vous savez, monsieur, que je continue à être exclu de tous rapports avec la société ; je n’ai donc pas constaté moi-même ce que j’apprends cependant d’une manière certaine, combien chacun apprécie l’étendue de la perte qu’ont faite la France et l’Europe.

« Ces jours de deuil sont aussi des jours de justice et de vérité. Le nom du roi était dans toutes les bouches, le souhait de sa conservation dans tous les cœurs.

« On n’hésitait plus à reconnaître hautement que de sa sagesse dépendait depuis douze ans la paix de l’Europe ; on n’hésitait plus à faire à notre pays la large part qu’il occupe dans les destinées du monde ; on applaudissait aux efforts de ceux dont le courage et le dévouement viennent en aide au roi dans l’œuvre qu’il accomplit.

« J’ai vivement regretté, monsieur, qu’une situation qui me maintient forcément isolé m’empêchât d’exercer sur les opinions, sur les sentimens, sur la direction des idées, aucune espèce de contrôle ou d’influence.

« M. de Nesselrode, lors de la visite dont j’ai eu l’honneur de vous rendre compte et où il me porta au nom de l’empereur de fort convenables paroles, ne sortit pas des généralités, et ne me laissa en rien deviner que son souverain eût pris en cette occasion le seul parti digne d’un cœur élevé et d’un sage esprit, celui d’écrire au roi, de saisir cette triste, mais unique occasion d’effacer le passé, de renouer des rapports qui n’auraient jamais dû cesser d’exister.

« Cette pensée me dominait, et si le moindre mot de M. de Nesselrode m’y eût autorisé, j’aurais pu la dire à un homme qui, j’en ai la conviction, partageait intérieurement et mon opinion et mes idées à cet égard ; mais sa réserve commandait la mienne. Ce qui s’est passé depuis huit mois ne m’encourageait pas à m’en départir le premier. Ce que j’aurais dit dans le cours de mes relations confidentielles et intimes ne pouvait trouver place dans un entretien tout officiel.

« Si j’avais pu hésiter sur la conduite à tenir, vos directions mêmes, monsieur, m’auraient tiré d’incertitude. Je suis convaincu avec vous que, devant nous tenir prêts à accueillir toute espèce d’ouvertures ou d’avances, nous avons aussi toutes raisons de ne pas les provoquer. Dans le cas actuel, l’initiative nous appartenait moins que jamais.

« Le lendemain, quand je suis allé remercier le vice-chancelier de sa démarche, il ne s’est pas montré plus explicite.

« L’incertitude est la même pour tous, et. le corps diplomatique s’agite vivement pour savoir ce qui a été fait, si l’empereur a écrit, s’il a écrit dans la seule forme qui donnerait à sa lettre une véritable importance.

« Je puis vous assurer, monsieur, que chacun le désire, que chacun en sent l’à-propos et comprend les conséquences de l’une et de l’autre alternative. Ou c’est une ère nouvelle qui va s’ouvrir, que chacun souhaite sans oser l’espérer, ou c’est la preuve évidente qu’il n’y a rien à attendre d’un entêtement que chacun blâme et dont chacun souffre. Ces sentimens, ces craintes, ces désirs, ne sont pas seulement ceux des étrangers, ils appartiennent à la société russe tout entière ; je le dis hautement, et si je ne puis être suspecté de partialité en sa faveur, je suis trop heureux de cette disposition des esprits et je respecte trop la vérité pour ne pas vous en instruire.

« Si l’empereur n’a pas compris ce qu’exigeaient les plus simples convenances, ce que lui imposaient le soin de sa propre dignité, ses devoirs de souverain, de hautes considérations de politique et d’avenir, il sera jugé sévèrement non-seulement par l’Europe, mais par ses sujets.

« Au moment où j’écris, monsieur, vous êtes bien près de connaître la vérité. De toutes manières, un bien quelconque doit sortir de cette situation. Les rapports entre les deux souverains, entre les deux pays, seront rétablis, et donneront un gage de plus à la sécurité de l’Europe, ou nous saurons définitivement à quoi nous en tenir, et pourrons agir en conséquence, libres de tout scrupule, déchargés de toute responsabilité.

« Je n’ai rien autre chose à vous mander, monsieur, qui, dans un pareil moment, pût avoir de l’intérêt pour vous. J’ajouterai toutefois que, voulant rendre impossible que la prolongation de mon séjour ici servît de motif ou de prétexte aux déterminations de l’empereur, je n’ai vu aucun inconvénient à annoncer mon prochain départ à M. de Nesselrode dès notre première entrevue. J’ai eu soin de dire que le triste état de santé de Mme Périer m’avait seul déterminé à solliciter le congé que j’avais obtenu. »


« Le même au même.

« Saint-Pétersbourg, 4, août 1842.

« Monsieur,

« J’ai maintenant acquis la certitude que l’empereur n’a écrit aucune lettre, et je sais avec exactitude tout ce qui s’est passé à Peterhof. Les instances faites auprès de lui ont été plus pressantes encore que je ne le pensais. L’opinion de la famille impériale, de la cour, des hommes du gouvernement, était unanime ; tous ont trouvé une volonté de fer, un parti-pris, un amour-propre et un orgueil excessifs. L’empereur a repoussé tout ce qu’on lui a proposé, tout ce qui aurait eu à ses yeux l’apparence d’un premier pas. « Je ne commencerai pas ! » sont les seuls mots qu’on ait obtenus de lui. À la demande du renvoi de M. de Pahlen à Paris, il n’a cessé de répondre : « Que M. de Barante revienne, et mon ambassadeur partira. »

« A côté de cela, comme l’empereur a senti que sa conduite n’était pas approuvée, comme il sait que le vœu unanime appelle le rétablissement des relations entre les deux cours, il a affecté le plus convenable langage ; il a cru que quelques mots tombés de sa bouche, que quelques paroles inofficielles et sans garantie, portées à Paris par Horace Vernet, que l’envoi d’un aide-de-camp du comte de Pahlen, au lieu d’un courrier ordinaire, pour remettre une dépêche à M. de Kisselef, il a cru, dis-je, que tout cela suffirait peut-être pour déterminer des avances. S’il ne l’a pas cru, il l’a voulu tenter. Il a mesuré avec parcimonie chaque geste et chaque mot ; il a tracé avec soin les limites où il se voulait renfermer. Il voit là une merveilleuse adresse, et ne comprend pas tout ce qu’il y a de peu digne d’un souverain dans ces subterfuges et ces calculs. Telle est son habileté, telle est sa tactique, telles sont ses illusions.

« Vous seriez surpris, monsieur, de voir avec quel mécontentement tout cela est accueilli ici. Cependant pas un Russe ne s’est fait inscrire chez moi depuis le douloureux événement du 18 juillet. En présence des sentimens unanimes inspirés par cette affreuse catastrophe, cela est significatif. Vous y trouverez la mesure de ce que peut, exige ou impose la volonté du souverain. »

Tout en persistant dans son attitude personnelle, l’empereur Nicolas ne crut pourtant pas pouvoir se dispenser de faire, auprès du roi Louis-Philippe, une démarche qui répondît un peu au sentiment général de l’Europe et de ses propres sujets. J’écrivis le 11 août 1842 à M. Casimir Périer :

« Monsieur, je vous envoie copie d’une lettre écrite par M. le comte de Nesselrode à M. de Kisselef à l’occasion de la mort de monseigneur le duc d’Orléans, et dont M. de Kisselef m’a donné communication. Je me suis empressé de la mettre sous les yeux du roi. À cette lecture, et surtout en apprenant que l’empereur avait immédiatement pris le deuil et contremandé la fête préparée pour son altesse impériale madame la grande-duchesse Olga, sa majesté a été vivement touchée. La reine a ressenti la même émotion. L’empereur est digne de goûter la douceur des affections de famille, puisqu’il en sait si bien comprendre et partager les douleurs.

« Vous vous rendrez, monsieur, chez M. le comte de Nesselrode, et vous le prierez d’être, auprès de l’empereur et de l’impératrice, l’interprète de la sensibilité avec laquelle le roi et la reine ont reçu, au milieu de leur profonde affliction, l’expression de la sympathie de leurs majestés impériales. »


« Copie d’une dépêche de M. le comte de
Nesselrode à M. de Kisselef.

« Saint-Pétersbourg, 20 juillet 1842.

« Monsieur,

« C’est dans la journée d’hier, au palais impérial de Peterhof, où la cour se trouvait réunie, que m’est parvenue la dépêche par laquelle vous nous annonciez l’accident aussi terrible qu’inattendu qui a mis fin aux jours de l’héritier du trône de France. Cette affreuse catastrophe a produit sur l’empereur une profonde et douloureuse impression. Vous savez l’empire qu’exercent sur sa majesté les sentimens et les affections de famille. L’empereur est père, père tendrement dévoué à ses enfans ; c’est vous dire combien la perte qui vient de frapper le roi et la reine des Français s’adressait directement aux émotions les plus intimes de son cœur, combien il en a été affecté pour eux, et à quel point il s’associe du fond de l’âme aux déchirantes afflictions qu’ils éprouvent. Par une de ces fatalités qui dans la vie placent si souvent le bonheur des uns en contraste avec la douleur des autres, c’est le jour même où notre cour se préparait à célébrer la fête de Mme la grande-duchesse Olga que nous est parvenue cette déplorable nouvelle. En présence d’un si grand malheur, toutes manifestations de joie devaient se taire. Immédiatement le bal qui allait avoir lieu dans la soirée a été contremandé, et toute la cour a reçu l’ordre de prendre dès le lendemain le deuil pour le jeune prince.

« Veuillez, monsieur, témoigner au gouvernement français la part que prend notre auguste maître à un événement qu’indépendamment de la tristesse qu’il a répandue sur la famille royale, sa majesté envisage comme une calamité qui affecte la France entière. L’empereur vous charge plus particulièrement, tant en son nom qu’en celui de l’impératrice, d’être auprès du roi et de la reine l’interprète de ses sentimens. Ne pouvant leur offrir des consolations. qui, en pareil cas, ne sauraient leur venir que d’une religieuse soumission aux volontés de la Providence, il espère que le roi trouvera dans sa fermeté, comme aussi la reine dans ses pieuses dispositions, les forces d’esprit suffisantes pour soutenir la plus cruelle douleur qu’il soit donné de ressentir.

« Vous exprimerez ces vœux au monarque français en lui portant les témoignages du regret de notre auguste maître. Votre langage sera celui d’une affectueuse sympathie, car le sentiment qui inspire en cette occasion sa majesté ne saurait être plus sincère. »


Quand ma lettre du 11 août arriva à Saint-Pétersbourg, elle n’y trouva plus M. Casimir Périer ; il en était parti aussitôt après l’arrivée du baron d’André, second secrétaire de l’ambassade de France en Russie, qui lui avait apporté son congé, et qui le remplaça comme chargé d’affaires. Bien connu à Saint-Pétersbourg, où il résidait depuis plusieurs années, M. d’André avait pour instruction de ne témoigner aucun empressement à y reprendre ses relations et ses habitudes, et de garder sans affectation la même attitude que M. Casimir Périer jusqu’à ce que la société russe en changeât elle-même. Ce changement s’accomplit peu à peu, avec un mélange de satisfaction et d’embarras, et à la fin de l’année 1842 il ne restait plus, entre la légation de France, et la cour de Russie, aucune trace visible de l’incident du 18 décembre 1841 ; mais rien n’était changé dans l’attitude personnelle de l’empereur Nicolas envers le roi Louis-Philippe : les deux ambassadeurs demeuraient en congé, et personne ne paraissait plus s’inquiéter de savoir quand ils retourneraient, M. de Pahlen à Paris et M. de Barante à Saint-Pétersbourg, ni même s’ils y retourneraient un jour.

Le 5 avril 1843, le chargé d’affaires de Russie, M. de Kisselef, vint me voir, et il me communiqua trois dépêches en date du 21 mars qu’il venait de recevoir du comte de Nesselrode : deux de ces dépêches roulaient sur les affaires de Servie et de Valachie, alors vivement agitées ; la troisième, qui fut la première dont M. de Kisselef me donna lecture, avait trait à la discussion que nous venions de soutenir dans les chambres sur les fonds secrets. Je le reproduis ici textuellement.


« Le comte de Nesselrode à M. de Kisselef.

« Saint-Pétersbourg, 21 mars 1843.

« Monsieur,

« Je profite de l’occasion d’aujourd’hui pour vous accuser la réception de vos rapports jusqu’au n° 17 inclusivement et vous remercier de l’exactitude avec laquelle vous nous avez mis au courant des derniers débats des chambres françaises. Nous attendions avec intérêt et curiosité l’issue de la discussion à laquelle était attaché le sort du ministère actuel, et nous voyons avec satisfaction, monsieur, que, d’accord avec nos propres conjectures, le résultat de cette épreuve s’est décidé en faveur du gouvernement. Je dis avec satisfaction, parce que, bien que M. Guizot en particulier n’ait peut-être point pour la Russie des dispositions très favorables, ce ministre est pourtant, à tout considérer, celui qui offre le plus de garantie aux puissances étrangères par sa politique pacifique et ses principes conservateurs. Il a donné, dans la dernière lutte parlementaire, de nouvelles preuves de son talent oratoire, et rien ne s’oppose, monsieur, à ce que vous lui offriez à cette occasion les félicitations du cabinet impérial.

« Recevez, etc. »


Je ne pouvais pas ne pas être frappé de cette avance toute personnelle, peu usitée, et que rendait encore plus singulière l’incident de l’année précédente, où l’empereur Nicolas s’était montré si blessé de l’attitude qu’avait prise, d’après mes instructions, la légation française. La dépêche lue, je dis à M. de Kisselef :


« Je vous remercie de cette communication. Je prends la dépêche de M. de Nesselrode comme une marque de sérieuse estime, et j’y suis fort sensible ; mais, permettez-moi de vous le demander, qu’entend M. de Nesselrode par mes dispositions peu favorables pour la Russie ? Veut-il parler de dispositions purement personnelles de ma part, de mes goûts, de mes penchans ? Je ne puis le croire. Je n’ai point de penchant pour ou contre aucun état, point de dispositions favorables ou défavorables pour telle ou telle puissance. Je suis chargé de la politique de mon pays au dehors. Je ne consulte que ses intérêts politiques, les dispositions qu’on lui témoigne et celles qu’il lui convient de témoigner. Rien, absolument rien de personnel ne s’y mêle de ma part.

« M. DE KISSELEF. — C’est ainsi, je n’en doute pas, que l’entend M. de Nesselrode.

« Moi. — Je l’espère, et je ne comprendrais pas qu’il en pût être autrement ; mais alors, en vérité, je comprends encore moins que M. de Nesselrode me taxe de dispositions peu favorables à la Russie. Rien dans la politique naturelle de mon pays ne me pousse à de telles dispositions. Les penchans publics en France, les intérêts français en Europe n’ont rien de contraire à la Russie. Et, si je ne me trompe, il en est de même pour la Russie ; ses intérêts, ses instincts nationaux ne nous sont pas hostiles. D’où me viendraient donc les dispositions que me suppose M. de Nesselrode ? Pourquoi les aurais-je ? Je ne les ai point. Mais puisqu’il est question de nos dispositions, permettez-moi de tout dire : qui de vous ou de nous a témoigné des dispositions peu favorables ? Est-ce que l’empereur ne fait pas, entre le roi des Français et l’empereur d’Autriche, une différence ? Est-ce qu’il a, envers l’un et l’autre souverain, la même attitude, les mêmes procédés ?

« M. DE KISSELEF. — Pardonnez-moi, je ne saurais entrer dans une telle discussion.

« Moi. — Je le sais. Aussi je ne vous demande point de discuter ni de me répondre. Je vous prie seulement d’écouter et de transmettre à M. de Nesselrode ce que j’ai l’honneur de vous dire. Je répondrai à l’estime qu’il veut bien me témoigner par une sincérité complète. Quand on touche au fond des choses, c’est le seul langage convenable et le seul efficace. Eh bien ! sincèrement, n’est-ce pas témoigner pour la France des dispositions peu favorables que de faire, entre son roi et les autres souverains, une différence ? Est-ce là un fait dont nous puissions, dont nous devions ne pas tenir compte ? Nous en tenons grand compte. Il influe sur nos dispositions, sur notre politique. Si l’empereur n’avait pas reconnu ce que la France a fait en 1830, si même, sans entrer en hostilité ouverte et positive, il était resté étranger à notre gouvernement, s’il n’avait pas maintenu avec nous lés rapports réguliers et habituels entre les états, nous pourrions trouver, nous trouverions qu’il se trompe, qu’il suit une mauvaise politique : nous n’aurions rien de plus à dire ; mais l’empereur a reconnu ce qui s’est fait chez nous en 1830. Je dis plus, je sais qu’il avait prédit au roi Charles X ce qui lui arriverait s’il violait la charte. Comment concilier une politique si clairvoyante et si sensée avec l’attitude que garde encore l’empereur vis-à-vis du roi ? Je n’ignore pas ce qu’il y a au fond de l’esprit de l’empereur. Il croit qu’en 1830 on aurait pu garder M. le duc de Bordeaux pour roi et lui donner le duc d’Orléans pour tuteur et régent du royaume. Il croit qu’on l’aurait dû, et il veut témoigner son blâme de ce qu’on a été plus loin. Monsieur, je n’éluderai pas plus cette question-là que toute autre. J’ai servi la restauration. Je n’ai jamais conspiré contre elle. Il n’y avait de possible en 1830 que ce qui s’est fait. Toute autre tentative eût été vaine, parfaitement vaine ; le duc d’Orléans s’y serait perdu, et perdu sans succès. Il a été appelé au trône parce que seul, à cette époque, il pouvait s’y asseoir. Il a accepté le trône parce qu’il ne pouvait le refuser sans perdre en France la monarchie. C’est la nécessité qui a fait le choix du pays et le consentement du prince. Et l’empereur Nicolas lui-même l’a senti lorsque sur-le-champ, sans hésiter, il a reconnu ce qui s’était fait en France. Lui aussi comme nous, comme toute l’Europe, il a reconnu et accepté la nécessité, le seul moyen d’ordre et de paix européenne. Et certes nous avons le droit de dire que le roi et son gouvernement n’ont point manqué à leur mission. Quel souverain a défendu plus persévéramment, plus courageusement la cause de la bonne politique, de la politique conservatrice ? En est-il un, en aucun temps, qui ait plus fait, qui ait autant fait pour la sûreté de tous les trônes et le repos de tous les peuples ?

« M. DE KISSELEF. — Personne ne le reconnaît plus que l’empereur ; personne ne rend plus de justice au roi, à son habileté, à son courage ; personne ne dit plus haut tout ce que lui doit l’Europe.

« Moi. — Je le sais ; mais permettez-moi un pas de plus dans la complète franchise. Ce roi à qui l’Europe doit tant, est-ce que les Russes qui viennent à Paris lui rendent, à lui, ce qui lui est dû ? est-ce qu’ils vont lui témoigner leur respect ? L’empereur, qui sait si bien quels sont les droits de la majesté royale, pense-t-il qu’un si étrange oubli serve bien cette cause, qui est la sienne ? Croit-il bien soutenir la dignité et la force des idées monarchiques en souffrant que ses sujets ne rendent pas tout ce qu’ils doivent au monarque qui les défend avec le plus de courage et de péril, et au profit de tous ?

« M. DE KISSELEF. — Nous aussi nous avons nos susceptibilités. Votre presse, votre tribune, d’autres manifestations encore, nous ont plus d’une fois offensés. Et nous n’avons, nous, point de presse, point de tribune pour repousser ce qui nous offense. Notre manière de manifester nos sentimens, c’est de nous identifier complètement avec l’empereur, de ressentir comme lui tout ce qui s’adresse à lui, de partager ses impressions, ses intentions, de nous y associer intimement. C’est là l’instinct, l’habitude, c’est le patriotisme de notre société, de notre peuple.

« Moi. — Et je l’en honore. Je sais à quel incident vous faites allusion ; je suis le premier à dire que c’est quelque chose de grand et de beau que cette intime union d’un peuple avec son souverain. La société russe a raison d’être dévouée et susceptible et fière pour l’empereur ; mais s’étonnera-t-elle que je sois, moi aussi, susceptible et fier pour le roi ? C’est mon devoir de l’être, et l’empereur, j’en suis sûr, m’en approuve, et je dois peut-être à cela quelque chose de l’estime qu’il me fait l’honneur de me témoigner. Quant à la presse, vous savez bien que nous n’en répondons pas, que nous n’en pouvons répondre.

« M. DE KISSELEF. — Je le sais. Pourtant quand on voit, dans les journaux les plus dévoués au gouvernement du roi, les plus fidèles à sa politique, des choses blessantes, hostiles pour nous, il est impossible que cela ne produise pas quelque impression et une impression fâcheuse.

« Moi. — Je ne m’en étonne pas, et, quand cela arrive, je le déplore ; mais il n’y a pas moyen de tout empêcher. Comment voulez-vous d’ailleurs que les dispositions connues de l’empereur, son attitude, ses procédés, demeurent chez nous sans effet ? Ce dont vous vous plaignez cesserait, nous aurions du moins bien meilleure grâce et bien meilleure chance à le réprimer, si vous étiez avec nous dans des rapports parfaitement réguliers et convenables, et agréables au public français. J’ai livré dans nos chambres bien des batailles et j’en ai gagné quelquefois ; mais pourquoi me compromettrais-je beaucoup et ferais-je de grands efforts pour faire comprendre que le paragraphe sur la Pologne est déplacé dans les adresses et qu’il convient de l’en ôter ? On dit souvent, je le sais, que les procédés qui nous blessent de la part de l’empereur sont purement personnels, qu’ils n’influent en rien sur la politique de son gouvernement, et que les relations des deux états n’ont point à en souffrir. Quand cela serait, nous ne saurions, nous ne devrions pas nous en contenter. Est-ce qu’à part toute affaire proprement dite, les procédés personnels, les rapports personnels des souverains n’ont pas toujours une grande importance ? Est-ce qu’il convient à des hommes monarchiques de les considérer avec indifférence ? Quand nous y aurions été disposés, l’expérience de 1840 nous aurait appris notre erreur. Ce temps-là et ses affaires sont déjà loin ; on peut en parler en toute liberté. Pouvons-nous méconnaître que vous avez pris alors bien du soin pour nous brouiller avec l’Angleterre ? »

« M. de Kisselef m’interrompit en me répétant qu’il lui était impossible soit d’admettre, soit de discuter ce que je disais, et qu’il me priait de ne point considérer son silence comme une adhésion.

« Moi. — Soyez tranquille, je connais votre excellent esprit et je ne voudrais pas vous donner un moment d’embarras ; mais, puisque nous avons touché, je le répète, au fond des choses, il faut bien que j’y voie tout ce qu’il y a. Pardonnez-moi mon monologue. Quand je dis que vous avez voulu nous brouiller avec l’Angleterre, j’ai tort ; l’empereur a trop de sens pour vouloir en Europe une brouillerie véritable, un trouble sérieux, la guerre peut-être : non, pas nous brouiller, mais nous mettre mal, en froideur avec l’Angleterre, nous tenir isolés, au ban de l’Europe. Quand nous avons vu cela, quand nous avons reconnu là l’effet des sentimens personnels de l’empereur, avons-nous pu croire qu’ils n’influaient en rien sur la politique de son cabinet ? N’avons-nous pas dû les prendre fort au sérieux ? C’est ce que nous avons fait, c’est ce que nous ferons toujours. Et pourtant nous sommes demeurés parfaitement fidèles à notre politique, non-seulement de paix, mais de bonne harmonie européenne. L’occasion de suivre votre exemple de 1840 ne nous a pas manqué ; nous aurions bien pu naguère, à Constantinople, à propos de la Servie, exploiter, fomenter votre mésintelligence naissante avec la Porte, cultiver contre vous les méfiances et les résistances de l’Europe. Nous ne l’avons point fait, nous avons donné à la Porte les conseils les plus modérés, nous lui avons dit que ses bons rapports avec vous étaient, pour l’Europe comme pour elle, le premier intérêt. Nous avons hautement adopté, pratiqué la grande politique et laissé de côté la petite, qui n’est bonne qu’à jeter des embarras et des aigreurs au sein même de la paix, qu’on maintient et qu’on veut maintenir

« M. DE KISSELEF. — Notre cabinet rend pleine justice à la conduite et à l’attitude que le baron de Bourqueney a tenues à Constantinople : il y a été très sensible, et je suis expressément chargé de vous lire une dépêche où il en témoigne toute sa satisfaction.

« Moi. — Je serai fort aise de l’entendre. »


Huit jours après cette communication, le 13 avril 1843, j’écrivis confidentiellement au baron d’André :

« Monsieur le baron,

« Je vous envoie le compte-rendu de l’entretien que j’ai eu avec M. de Kisselef au sujet ou plutôt à l’occasion des communications qu’il m’a faites il y a quelques jours, et dont je vous ai déjà indiqué le caractère. Vous n’avez aucun usage à faire de ce compte-rendu. Je vous l’envoie pour vous seul, et pour que vous soyez bien au courant de nos relations avec Saint-Pétersbourg, de leurs nuances, des modifications qu’elles peuvent subir, et de mon attitude. Réglez sur ceci la vôtre, à laquelle du reste je ne vois, quant à présent, rien à changer. Ne témoignez pas plus d’empressement, ne faites pas plus d’avances ; mais accueillez bien les dispositions plus expansives qui pourraient se montrer, et répondez-y par des dispositions analogues.

« Si M. de Nesselrode vous parlait de mon entretien avec M. de Kisselef et de ce que je lui ai dit, montrez-vous instruit de tous les détails, et en gardant la réserve qui convient à votre position, donnez à votre langage le même caractère et portez-y la même franchise.

« Je n’ai parlé ici à personne, dans le corps diplomatique, de cet incident. J’ai lieu de croire que les plus légers symptômes de rapprochement entre Saint-Pétersbourg et nous sont, à Vienne, à Berlin et à Londres, un sujet de vive sollicitude, et qu’on n’épargnerait aucun soin pour en entraver le développement. Gardez donc, avec le corps diplomatique qui vous entoure, le même silence, et s’il vous revient qu’on y ait quelque connaissance des détails que je vous transmets, informez-moi avec soin de tout ce qu’on en pense et dit.

« Le rétablissement des bons rapports entre la France et l’Angleterre, le langage amical des deux gouvernemens l’un envers l’autre, sont certainement pour beaucoup dans les velléités de meilleures dispositions qui paraissent à Saint-Pétersbourg. Observez bien ce point de la situation, et l’effet autour de vous de tout ce qui se passe ou se dit entre Paris et Londres.

« P.-S., 14 avril.

« Je rectifie ce que je vous ai dit au commencement de cette lettre. Je vous envoie une dépêche à communiquer à M. de Nesselrode en réponse à celle qui a amené mon entretien avec M. de Kisselef. En lui en donnant lecture, dites-lui que j’ai développé à M. de Kisselef, dans une longue conversation, les idées qui y sont exprimées, et ayez dans votre poche le compte-rendu que je vous envoie de cette conversation, pour pouvoir vous y référer, si M. de Nesselrode vous en parle avec quelque détail.

« Conformez-vous du reste aux autres instructions que je vous ai données ci-dessus. »

La dépêche officielle que je chargeais M. d’André de communiquer au comte de Nesselrode était datée du 14 avril et conçue en ces termes :

« Monsieur le baron,

« M. de Kisselef m’a donné communication de trois dépêches que lui a adressées M. le comte de Nesselrode en date du 21 mars. Deux de ces dépêches ont trait aux affaires de Servie et de Valachie. Je vous en entretiendrai d’ici à peu de jours. La troisième exprime la satisfaction que le cabinet de Saint-Pétersbourg a éprouvée en apprenant l’issue de la discussion sur les fonds secrets et l’affermissement du ministère. M. le comte de Nesselrode rend une pleine justice à notre politique pacifique et aux principes conservateurs que nous avons constamment soutenus. J’ai reçu cette manifestation du gouvernement impérial avec un réel contentement, comme une nouvelle preuve de son désir sincère de rendre durable le repos de l’Europe. M. le comte de Nesselrode a bien voulu y ajouter des complimens personnels auxquels je suis fort sensible, car ils me prouvent que le gouvernement impérial a pour ma conduite une estime qui m’est précieuse. Toutefois j’ai remarqué dans cette lettre une phrase conçue en ces termes : « Bien que M. Guizot n’ait peut-être point pour la Russie des dispositions très favorables. » Ces paroles m’ont causé quelque surprise, et je ne saurais les accepter. Les intérêts et l’honneur de mon souverain et de mon pays sont pour moi la seule mesure des dispositions que j’apporte envers les gouvernemens avec qui j’ai l’honneur de traiter. M. le comte de Nesselrode, qui a si bien pratiqué cette règle dans sa longue et glorieuse carrière, ne saurait la méconnaître pour d’autres, et les sentimens qu’il vient de nous témoigner, au nom du cabinet impérial, me rendent facile aujourd’hui le devoir que je remplis en repoussant la supposition qu’il a exprimée. »

Le baron André s’acquitta de sa commission, et m’en rendit compte le 3 mai.

« Monsieur,

« M. de Nesselrode m’a écrit, il y a quelques jours, pour m’apprendre qu’il allait mieux et qu’il pourrait me recevoir. Je me suis rendu chez lui. Après m’avoir parlé de sa santé, le vice-chancelier m’a fait connaître en peu de mots les nouvelles qu’il venait de recevoir de Constantinople ; puis il a ajouté : « Mon courrier de Paris est enfin arrivé. Il m’a apporté la conversation que M. de Kisselef a eue avec M. Guizot. Je sais même que vous en avez le compte-rendu ; vous voyez que je suis bien informé. » J’ai répondu que c’était la vérité. Comme il gardait le silence, je lui ai demandé alors la permission de lui donner lecture de votre dépêche du 14 avril. Lorsque je suis arrivé à la citation de la phrase que votre excellence a remarquée, M. de Nesselrode m’a interrompu en disant : « Cette dépêche adressée à M. de Kisselef n’était pas faite pour être communiquée ; elle n’aurait pas dû l’être. — Mais, ai-je repris, cette supposition n’en a pas moins été faite, et M. Guizot ne saurait l’accepter. »

« Après avoir achevé cette lecture, M. de Nesselrode a fait de nouveau la même observation et m’a dit qu’il allait expédier un courrier à Paris qui porterait la réponse aux dépêches qu’il avait reçues de M. de Kisselef et par conséquent à ce que je lui disais aussi.

« Il a pris ensuite une des dépêches de M. de Kisselef qui se trouvait sur sa table et m’en a donné lecture. C’était le résumé de la conversation qu’il a eue avec votre excellence. Ce résumé est à peu près conforme, quant au fond, à ce que vous m’en avez écrit Ayant cependant remarqué que le paragraphe où il est question de la politique que nous venons de suivre en Orient était fort abrégé dans son récit, et voyant d’ailleurs tout avantage à bien faire connaître à M. de Nesselrode toute la pensée de votre excellence sans en retrancher la couleur, je lui ai proposé de lui rendre communication pour communication. Il a écouté la lecture de votre compte-rendu avec un visible intérêt, en me faisant plusieurs fois remarquer la coïncidence qui existait entre les deux rapports. Il m’a interrompu aussi pour me faire observer que vous aviez omis de rappeler que l’empereur s’était toujours tenu éloigné des complots carlistes, et qu’il n’avait jamais voulu faire accueil à Pétersbourg aux personnes de ce parti. Lorsque j’ai eu terminé, M. de Nesselrode m’a répété : « Vous voyez que c’est à peu près la même chose.— Oui, ai-je répondu ; cependant ce que j’ai l’honneur de vous lire est plus complet, surtout en ce qui touche la Pologne et notre politique en Orient. — C’est juste, mais M. de Kisselef m’en parle dans une autre dépêche. »

« Le silence a recommencé, et comme il était évident pour moi que M. de Nesselrode ne voulait pas prolonger cette entrevue, je, me suis levé, Alors il m’a dit ces mots : « Quand on s’explique avec cette franchise et cette sincérité, c’est le moyen de s’entendre. »

« Voici, monsieur, tout ce que j’ai pu savoir de l’effet produit sur l’empereur et son cabinet par l’arrivée des dépêches de M. de Kisselef.

« Le vice-chancelier a désiré savoir comment j’avais été reçu au cercle de la cour et ce que l’empereur m’avait dit. Je l’ai mis au courant. C’est la première fois que sa majesté m’a parlé de M. de Barante. Si elle avait jusqu’ici gardé le silence sur son compte, ce n’était point par indifférence : votre excellence sait quelle estime l’empereur professe pour l’ambassadeur du roi.

« Enfin, monsieur, voici ce qui me paraît le plus important : hier une personne en qui j’ai confiance m’a parlé du départ de M. de Pahlen, qui aura lieu dans une semaine. Il passera quinze jours en Courlande et se rendra de là à Carlsbad vers la fin de mai. Cette personne m’a dit qu’elle savait, et elle peut le savoir, que l’empereur était dans de bonnes dispositions, que le retour des ambassadeurs dépendait maintenant beaucoup de nous, qu’on ne devait pas exiger que l’empereur fit des avances, mais que, si nous consentions à faire rencontrer à temps M. de Barante avec M. de Pahlen à Carlsbad, elle croyait pouvoir me dire qu’avant peu M. de Pahlen serait à Paris et M. de Barante à Pétersbourg.

« Comme j’ai demandé à cette personne si elle avait quelques données nouvelles pour me parler ainsi, elle m’a répondu affirmativement…

« P.-S., 3 mai, à deux heures.

« J’arrive du cercle de la cour tenu à l’occasion de la fête de sa majesté l’impératrice. L’empereur, en s’approchant de moi, m’a dit : « Bonjour, mon cher, avez-vous quelque chose de nouveau de Paris ? — Rien, sire, depuis le courrier que j’ai reçu il y a huit jours. — Quand verrons-nous M. de Barante ? » Un peu étonné de cette question si inattendue, j’ai regardé sa majesté ; elle souriait, j’ai souri aussi, et après un moment d’hésitation je lui ai répondu que je n’en savais encore rien. Son sourire a continué, et l’empereur a passé en faisant un signe d’intelligence qui semblait dire que nous nous entendions.

« Il faut qu’il se soit opéré un bien grand changement pour que sa majesté m’ait adressé une pareille question pendant le cercle. De sa part, ce sont des avances, et sûrement c’est ainsi qu’il le considère. Probablement qu’en m’interrogeant ainsi l’empereur pensait que j’avais connaissance des conversations qu’il doit avoir eues avec M. de Nesselrode et des dépêches qu’il a fait écrire à Paris, tandis que M. de Nesselrode, que je venais de saluer, ne m’en avait rien dit.

« Maintenant si, comme je le crois, il s’imagine que la glace est rompue, il doit être impatient de connaître ce que nous ferons, comment nous accueillerons les dépêches qu’on envoie aujourd’hui à Paris. J’ignore ce qu’il a fait de son côté, j’ignore quels ordres sont donnés à M. de Pahlen ; mais il me paraît que votre conversation avec M. de Kisselef a déterminé chez lui quelque résolution. L’impératrice m’a demandé aussi des nouvelles de M. de Barante. »

M. d’André se trompait, l’empereur Nicolas n’avait point pris de résolution nouvelle ; mais à en juger par le langage de son ministre, ses dispositions persistaient à se montrer favorables en même temps qu’immobiles. J’écrivis le 20 mai au baron d’André :

« Les communications que m’avait faites M. de Kisselef et la conversation que j’avais eue avec lui le 5 avril dernier en ont amené de nouvelles. Il est venu le 14 de ce mois me donner lecture de deux dépêches et d’une lettre particulière de M. le comte de Nesselrode en date du 2 mai.

« La première dépêche roule sur la conclusion des affaires de Servie. M. de Nesselrode nous remercie de nouveau de notre attitude impartiale et réservée. Il affirme que la Russie était pleinement dans son droit et nous envoie un mémorandum destiné à l’établir. En rendant justice à notre équité, il proteste d’ailleurs contre ce que j’avais dit le 5 avril à M. de Kisselef sur les efforts du cabinet russe en 1840 pour nous brouiller avec l’Angleterre.

« J’ai accepté les remercîmens de M. de Nesselrode, et j’ai maintenu mon dire sur 1840. « Permettez, ai-je dit, que je garde le mérite de notre impartialité en 1843. Je ne puis douter du travail de votre cabinet en 1840 pour amener ou aggraver notre dissidence avec l’Angleterre. L’empereur en a témoigné hautement sa satisfaction. M. de Barante me l’a mandé dans le temps. Nous n’avons pas voulu vous rendre la pareille en poussant à votre brouillerie avec la Porte. Nous n’avons pas imité 1840, mais nous ne l’avons pas oublié. »

« La seconde dépêche se rapporte aux affaires de Grèce. M. de Nesselrode se félicite du concert des trois cours, approuve complètement nos vues, et me communique les nouvelles instructions qu’il a adressées à M. de Catacazy pour lui prescrire de seconder en tout ses deux collègues et d’agir selon les ordres de la conférence de Londres.

« Je me suis félicité à mon tour de la bonne intelligence des trois cours, et j’ai témoigné mon désir que M. de Catacazy se conformât pleinement aux excellentes instructions qu’il recevait. Insistez sur ce point auprès de M. de Nesselrode. À Athènes, plus que partout ailleurs, les relations personnelles des agens, leur manie de patronage, leur facilité à se laisser entraîner dans les passions et les querelles des coteries locales, ont bien souvent altéré la politique de leurs gouvernemens et aggravé le mal qu’ils étaient chargés de combattre. Il ne conviendrait, je pense, à la Russie pas plus qu’à nous que la Grèce fût bouleversée et devint le théâtre de désordres très embarrassans d’abord et bientôt très graves. Pour que l’action commune de nos représentans soit efficace, il est indispensable que leurs procédés de tous les momens, leurs conversations familières avec la clientèle grecque qui les entoure, soient en harmonie avec leur attitude et leurs paroles officielles. Quand trois grands cabinets se disent sérieusement qu’ils veulent la même chose, je ne comprendrais pas qu’ils ne vinssent pas à bout de l’accomplir, et qu’ils se laissassent détourner de leur but ou embarrasser dans leur route par des habitudes ou des manies d’agens secondaires. C’est pourtant là notre écueil à Athènes. Je le signale aussi à Londres, et je prie qu’on adresse à sir Edmond Lyons les mêmes recommandations.

« Après ces deux dépêches, M. de Kisselef m’a donné à lire une longue lettre particulière de M. de Nesselrode en réponse à notre conversation du 5 avril. J’ai tort de dire en réponse, car cette lettre ne répond point directement à ce que j’avais dit à M. de Kisselef sur l’attitude et les procédés de l’empereur envers le roi et la France depuis 1830. M. de Nesselrode y commence par m’engager à ne plus revenir sur ce qui a eu lieu entre nos deux gouvernemens avant la formation du cabinet actuel. C’est du passé, dit-il, et M. Guizot n’y est pour rien. M. de Nesselrode ne demande pas mieux, lui, que de n’en plus parler et de partir d’aujourd’hui comme d’une époque nouvelle. Il expose ensuite, avec détail et habilement, deux idées : 1° par quels motifs le cabinet russe ne nous a pas fait de plus fréquentes et plus intimes communications sur les affaires européennes ; 2° quels changemens sont survenus, depuis 1840, dans les relations des grandes puissances, notamment de la France et de l’Angleterre, et pourquoi nous faisons bien de suivre aujourd’hui la bonne politique, c’est-à-dire de ne chercher à brouiller la Russie avec personne, attendu que nous ne retrouverions pas, avec l’Angleterre, l’alliance intime que des circonstances particulières, entre autres la présence d’un cabinet whig, avaient amenée de 1830 à 1840, mais qui ne saurait se renouer aujourd’hui.

« M. de Nesselrode met beaucoup de soin à développer ceci : évidemment l’idée du rétablissement de l’intimité entre la France et l’Angleterre le préoccupe, et il désirerait nous en démontrer et s’en démontrer à lui-même l’impossibilité. Je n’ai fait aucune observation à ce sujet.

« Du reste, M. de Kisselef, qui m’avait à peine interrompu deux ou trois fois par quelques paroles, m’a promis de transmettre, avec une scrupuleuse exactitude, à M. de Nesselrode ce que je venais de lui dire. Je ne saurais trop me louer du langage du vice-chancelier de l’empereur à mon égard : j’y ai trouvé ce qui m’honore, ce qui me touche le plus, une estime sérieuse, gravement et simplement exprimée. Je désire que vous témoigniez à M. de Nesselrode combien j’y suis sensible. »

Pendant que cette correspondance entre Paris et Saint-Pétersbourg suivait son cours, le baron Edmond de Bussierre, alors ministre du roi à Dresde, m’écrivit le 14 juin 1843 :

..................

« M. le comte de Pahlen est à Dresde depuis trois jours. Il a mis un empressement obligeant à venir me chercher dès son arrivée. Il a dîné hier chez moi avec M. de Zeschau et tous mes collègues. Il part demain pour Carlsbad. Nous n’avons pas échangé un seul mot sur ses projets ultérieurs. Je sais toutefois que l’espoir de rencontrer M. de Barante en Bohême le préoccupe assez vivement ; plusieurs personnes, évidemment chargées par lui de me pressentir sur la probabilité de cette rencontre, m’ont fort inutilement assailli de questions ; on ne les a pas épargnées davantage à M. Ernest de Barante. Il est certain, d’après tout ce qui nous revient de Pétersbourg, qu’on y sent le besoin d’un retour à de meilleurs rapports, et que la situation actuelle pèse à l’empereur lui-même ; il n’en est pas encore, au point de venir sincèrement à nous, mais il ne veut pas qu’on croie en Europe que la porte lui soit définitivement fermée ; cette impossibilité trop éclatante d’un accord avec la France affaiblit les ressorts et fausse les combinaisons de sa politique, il s’en trouve amoindri sur tous les points, et particulièrement dans ses relations avec la Prusse.

« Ce sera, sans aucun doute, un motif de plus aux yeux de votre excellence pour ne rien faire qu’à de très bonnes conditions. Un rapprochement auquel le gouvernement du roi semblerait se prêter avec trop de facilité produirait un effet fâcheux en Allemagne. On y sait à merveille combien la Russie désire ce rapprochement ; on trouve donc tout naturel qu’elle en fasse les frais. »

Le 15 juin, après avoir reçu ma lettre du 20 mai, le baron d’André m’écrivit :

« Monsieur,

« Dès que le courrier Alliot m’eut remis vos dépêches, je demandai à voir M. de Nesselrode. Je lui parlai du nouvel entretien que vous aviez eu avec M. de Kisselef, et après avoir échangé quelques paroles, je laissai au vice-chancelier votre lettre particulière du 20 mai, afin qu’il pût la lire à loisir et la montrer à l’empereur. En la prenant, M. de Nesselrode me dit qu’il craignait que nous n’allassions un peu vite. Je répondis au vice-chancelier qu’il valait mieux s’expliquer et prévoir les conséquences de toute démarche avant de l’entreprendre, qu’il serait fâcheux, par exemple, de voir les ambassadeurs retourner à leur poste sans savoir préalablement sur quoi compter.

« — Mais remarquez, me dit M. de Nesselrode, qu’il n’a jamais été question du retour des ambassadeurs dans mes lettres, et que c’est M. Guizot qui, le premier, en a parlé à M. de Kisselef.

« — Je sais très bien, monsieur le comte, que chacun de nous a la prétention de ne point faire des avances ; mais si M. Guizot a parlé des ambassadeurs à M. de Kisselef, c’est parce qu’il a voulu répondre à ce que sa majesté m’a fait l’honneur de me dire au cercle de la cour lorsqu’elle m’a demandé quand reviendrait M. de Barante.

« En quittant M. de Nesselrode, il m’a promis de me faire savoir quand il pourrait me rendre ma lettre. Douze jours se sont écoulés depuis. Pendant ce temps, j’ai cherché à connaître quelle avait été d’abord l’impression produite sur l’empereur par les dépêches venues de Paris. Ce que j’en ai appris m’a fait voir aussitôt qu’elles avaient modifié les dispositions de sa majesté. Vous voyez que les choses sont complètement changées.

« Maintenant, m’a-t-on dit, c’est une question qu’il faut laisser en repos, sauf à la reprendre plus tard. Les affaires générales doivent amener la solution des affaires personnelles. Si les ambassadeurs avaient repris leur poste, il est probable que l’empereur, abandonnant peu à peu ses préjugés, serait arrivé à une appréciation plus juste des convenances et de ses véritables intérêts.

« Mes informations et cette opinion n’avaient point cependant un caractère assez positif pour les communiquer à votre excellence avant d’avoir obtenu le second rendez-vous que m’avait annoncé M. de Nesselrode. Je savais qu’il avait vu l’empereur, qu’il devait le revoir encore, et j’attendais. Hier enfin, j’ai été prié de passer chez lui. Il m’a d’abord donné à lire une dépêche sur les affaires de Grèce dont vous aurez connaissance. Je lui ai demandé ensuite s’il n’avait rien de plus à m’apprendre. « Non, voilà tout. — Cependant ?… — Je n’ai rien à vous dire. »

« Après un moment de silence, M. de Nesselrode m’a pourtant racontée qu’il allait écrire à M. de Kisselef une lettre qui serait communiquée à votre excellence, et qui répondrait à votre lettre particulière du 20 mai. « Entre nous, a continué le vice-chancelier, rappelant ce qu’il m’avait dit dans mon premier entretien, je crois que votre gouvernement a été un peu trop vite. Pour le moment, il n’y a point à s’occuper de quelques-unes des questions qui ont été agitées dans les lettres particulières que vous m’avez données à lire. L’empereur a trouvé qu’on lui imposait des conditions, et cela a détruit le bon effet du premier compte-rendu. Au reste, a-t-il ajouté, si les choses sont gâtées, elles sont loin de l’être à tout jamais, et à la première occasion on pourra les reprendre. »

« J’ai répondu à M. de Nesselrode que je regrettais beaucoup que l’empereur eût donné une aussi fausse interprétation aux intentions du gouvernement du roi en admettant qu’on voulait lui imposer des conditions, que j’affirmais que vous n’aviez eu d’autre pensée que celle de vous expliquer franchement et dignement, afin de ne point exposer à des mécomptes, faute de s’être mal compris, les souverains de deux grands états.

« M. de Nesselrode, qui ne peut assurément partager l’opinion de l’empereur, et qui connaît tout comme nous la vraie cause de cette si grande susceptibilité, a préféré ne rien dire de plus, et terminer ainsi notre entretien.

« Quelques confidences récentes me feraient supposer que l’empereur laissera croire à son entourage qu’on a voulu lui mettre le marché à la main, et que, s’il n’y a pas rapprochement entre les deux pays, c’est plutôt au gouvernement du roi qu’il faut en attribuer la cause. Je ne comprends pas comment de bonne foi on pourrait maintenir une pareille assertion, qui ne saurait avoir été mise en avant, si elle l’a été réellement, que pour masquer un amour-propre excessif, contre lequel, depuis douze ans, tout raisonnement vient se briser. »

« Je jugeai que le moment était venu de mettre fin, par une déclaration précise des intentions du roi et de son gouvernement, à des conversations qui semblaient devoir se prolonger indéfiniment et toujours sans résultat. J’écrivis donc le 8 juillet au baron d’André :

« Monsieur le baron,

« Aussitôt après l’arrivée de M. de Breteuil, vous irez trouver M., le comte de Nesselrode et vous lui donnerez à lire la dépêche ci-jointe. Pour peu qu’il vous témoigne le désir de la faire connaître à l’empereur, vous prendrez sur vous de la lui laisser. Je désire qu’elle soit mise textuellement sous les yeux de l’empereur.

« Je n’ai rien à y ajouter pour vous-même. Si M. de Nesselrode engage avec vous quelque conversation, la dépêche vous indique clairement dans quel esprit et sur quel ton parfaitement simple, tranquille et froid, vous y devez entrer. Laissez sentir que, bien que la modération générale de notre conduite n’en doive être nullement altérée, il y a là cependant une question et un fait dont l’importance politique est grande et inévitable. »


« M. Guizot à M. le baron d’André.

« Paris, 8 juillet 1843.

« Monsieur le baron,

« M. de Kisselef est venu le 27 juin me donner communication d’une dépêche de M. le comte de Nesselrode, en date du 14 du même mois, qui répond à mes entretiens des 5 avril et 14 mai avec M. le chargé d’affaires de Russie, entretiens que je vous ai fait connaître par mes lettres particulières des 25 avril et 20 mai.

« M. le comte de Nesselrode paraît penser que j’ai pris l’initiative de ces entretiens et des explications auxquelles ils m’ont conduit, notamment en ce qui concerne le retour des ambassadeurs à Paris et à Saint-Pétersbourg. Je me suis arrêté en lisant ce passage de sa dépêche, et j’ai rappelé à M. de Kisselef que la première origine de nos entretiens avait été la phrase par laquelle, dans sa dépêche du 21 mars, M. le comte de Nesselrode, en le chargeant de me féliciter du résultat de la discussion sur les fonds secrets, me supposait envers la Russie des dispositions peu favorables. Je ne pouvais évidemment passer sous silence cette supposition, et ne pas m’expliquer sur mes dispositions ainsi méconnues ou mal comprises. Si M. le comte de Nesselrode n’avait fait que m’adresser les félicitations par lesquelles se terminait sa dépêche, je n’aurais songé à rien de plus qu’à l’en remercier ; mais, en m’attribuant envers la Russie des dispositions peu favorables, il m’imposait l’absolue nécessité de désavouer cette supposition, et de ne laisser lieu, sur mes sentimens et sur leurs motifs, à aucun doute, à aucune méprise. Ainsi ont été amenés mon premier entretien avec M. de Kisselef et les explications que j’y ai données.

« Quant au retour des ambassadeurs, l’empereur vous ayant demandé le 3 mai au cercle de la cour : « Quand reverrons-nous M. de Barante ? » je pouvais encore moins me dispenser de répondre, dans mon second entretien, à une question si positive, et je n’y pouvais répondre sans exprimer avec une complète franchise la pensée du gouvernement du roi à cet égard et ses motifs.

« Je n’ai rappelé ces détails à M. de Kisselef, et je n’y reviens avec vous aujourd’hui que parce que M. de Nesselrode dit à deux ou trois reprises, dans sa dépêche, que j’ai pris l’initiative des explications, que je les ai données spontanément. J’aurais pu les donner spontanément, car elles n’avaient d’autre but que de mettre les relations des deux cours sur un pied de parfaite vérité et de dignité mutuelle ; mais il est de fait que j’ai été amené à les donner, et par l’obligeant reproche que me faisait M. de Nesselrode dans sa dépêche du 21 mars, et par la bienveillante question que l’empereur vous a adressée le 3 mai. Je n’aurais pu, sans manquer à mon devoir et à la convenance, passer sous silence de telles paroles.

« M. le comte de Nesselrode pense qu’après être entrés dans les explications que je rappelle, nous avons été trop pressés d’en atteindre le but et trop péremptoires dans notre langage. Si les ambassadeurs étaient revenus à leur poste, l’amélioration des relations entre les deux cours aurait pu arriver successivement et sans bruit. Nous avons voulu une certitude trop positive et trop soudaine.

« Ici encore j’ai interrompu ma lecture : « Je ne saurais, ai-je dit à M. de Kisselef, accepter ce reproche ; à mon avis, ce que j’ai fait aurait dû être fait, ce que j’ai dit aurait dû être dit il y a douze ans. Dans les questions où la dignité est intéressée, on ne saurait s’expliquer trop franchement, ni trop tôt ; elles ne doivent jamais être livrées à des chances douteuses, ni laissées à la merci de personne. Sans le rétablissement de bonnes et régulières relations entre les deux souverains et les deux cours, le retour des ambassadeurs eût manqué de vérité et de convenance. Le roi a mieux aimé s’en tenir aux chargés d’affaires. »

« L’empereur, poursuit M. le comte de Nesselrode dans sa dépêche, ne peut accepter des conditions ainsi péremptoirement indiquées. Puisque, dans l’état actuel des relations, le roi préfère des chargés d’affaires, l’empereur s’en remet à lui de ce qui lui convient à cet égard.

« Nous n’avons jamais songé, ai-je dit, à imposer des conditions. Quand on ne demande que ce qui vous est dû, ce ne sont pas des conditions qu’on impose, c’est son droit qu’on réclame. Nous avons dit simplement, franchement, et dans un esprit sincère, ce que nous regardons comme imposé, point à l’empereur, mais à nous-mêmes, par notre propre dignité. »

« La dépêche se termine par la déclaration que les dispositions du cabinet de Saint-Pétersbourg, quant aux relations et aux affaires des deux pays, demeureront également bienveillantes. J’ai tenu à M. de Kisselef le même langage. Le gouvernement du roi a déjà prouvé qu’il savait tenir sa politique en dehors, je pourrais dire au-dessus de toute impression purement personnelle. Il continuera d’agir, en toute circonstance, avec la même modération et la même impartialité. Il ne voit, en général, dans les intérêts respectifs de la France et de la Russie que des motifs de bonne intelligence entre les deux pays, et si, depuis douze ans, leurs rapports n’ont pas toujours présenté ce caractère, c’est que les relations des deux souverains et des deux cours n’étaient pas en complète harmonie avec ce fait essentiel. La régularité de ces relations, et M. le comte de Nesselrode peut se rappeler que nous l’avons souvent fait pressentir, est donc elle-même une question grave et qui importe à la politique des deux états. Le gouvernement du roi a accepté l’occasion, qui lui a été offerte, de s’en expliquer avec une sérieuse franchise, et dans l’intérêt de l’ordre monarchique européen comme pour sa propre dignité, il maintiendra ce qu’il regarde comme le droit et la haute convenance des trônes. »

Ainsi se termina cette correspondance. Les deux ambassadeurs ne retournèrent point à leurs postes ; des chargés d’affaires continuèrent seuls de résider à Paris et à Saint-Pétersbourg. À en juger par les apparences, la situation respective des deux souverains restait la même ; au fond, elle était fort changée : l’empereur Nicolas s’était montré embarrassé dans son obstination, et le roi Louis-Philippe ferme dans sa modération. Au lieu de subir en silence une attitude inconvenante, nous en avions hautement témoigné notre sentiment, et nous avions déterminé nous-mêmes la forme et la mesure des relations entre les deux souverains. La dignité était gardée sans que la politique fût compromise. C’était là le but que j’avais saisi l’occasion de poursuivre. Dans les deux dernières années de mon ministère, en 1846 et 1847, quelques indicés me donnèrent lieu de croire que l’empereur Nicolas, tout en y persistant, regrettait de plus en plus son attitude, et pensait presque tout haut qu’en lui succédant, son fils en devrait changer. Dans la situation où le gouvernement du roi s’était placé, il pouvait très convenablement attendre.


GUIZOT.


  1. Le 1er mai 1834, le comte Pozzo di Borgo, au nom du corps diplomatique, dit : « Sire, en offrant à votre majesté l’hommage de son respect dans cette occasion solennelle, le corps diplomatique est heureux de pouvoir l’accompagner de ses félicitations sur la bonne harmonie qui règne entre toutes les puissances, et qui les unit dans la ferme et salutaire résolution d’assurer aux Nations les bienfaits de la paix, et de la garantir contre les passions et les erreurs qui tenteraient de la troubler.
    « Nous sommes convaincus, sire, que nous ne saurions nous approcher de vous sous des auspices plus favorables et avec des sentimens plus conformes à ceux de votre majesté, ni la prier à de meilleurs titres de daigner agréer les vœux que nous formons pour votre bonheur, sire, pour celui de votre auguste famille et de la France. »
    Et le 1er janvier 1835, le même ambassadeur porta ainsi la parole : « Sire, en adressant à votre majesté, il y a un an, ses hommages et ses félicitations, le corps diplomatique faisait des vœux pour là continuation de cette bonne harmonie entre les souverains qui assure aux nations confiées à leurs soins les bienfaits de la paix et les avantages inappréciables qui l’accompagnent toujours. Ces vœux, sire, se sont heureusement réalisés, et le passé ajoute une nouvelle et forte garantie en faveur de ce que tous les hommes bien intentionnés ont droit d’espérer et d’attendre de l’avenir.
    « C’est dans cette conviction que les représentans de tous les gouvernemens renouvellent aujourd’hui à votre majesté les mêmes hommages et les mêmes félicitations, persuadés, sire, que vous daignerez les accueillir avec les sentimens qui nous les ont inspirés. Nous y ajoutons, sire, ceux qui nous animent pour votre bonheur, pour celui de votre auguste famille et de la France. »
  2. 18 décembre selon le calendrier russe.