Le Roi des étudiants/Texte entier

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Décarie, Hébert et Cie. (p. couv-262).


LA BIBLIOTHÈQUE MODERNE.

V. E. DICK.



« Le Roi des Étudiants »



ST-HENRI :
DÉCARIE, HÉBERT & CIE.,
3598 rue Notre Dame.



« Le Roi des Étudiants »


CHAPITRE PREMIER

Silhouettes d’Étudiants


C’était dans une chambre de douze pieds carrés au plus, rue Saint-Georges, Québec.

Ils étaient là quatre, buvant, fumant, chantant, riant… que c’était plaisir à voir. Le cliquetis des verres, le choc des bouteilles, les éclats de voix, les notes plus ou moins fausses de quelque chanson égrillarde, le bruit des pieds battant le parquet : tout cela se combinait adorablement pour former le plus délicieux tintamarre du monde.

Comment en eût-il été autrement ?

Ce quatuor bruyant représentait la fine fleur de l’école de médecine : Després, le roi des étudiants tapageurs, l’organisateur par excellence de joyeuses équipées, le meilleur buveur de l’Université ; Cardon, passé maître dans l’art d’obtenir de la boisson à crédit ; Lafleur, qui faisait dix affreux calembours entre chaque rasade qu’il ingurgitait — et Dieu sait s’il en ingurgitait, des rasades ! — enfin, le petit Caboulot, le « rat » de l’école, intelligent comme un diablotin, mais plus grouillant, plus étourdi, plus léger qu’un papillon.

Rien d’étonnant donc à ce que quatre lurons de cette trempe, arrosés de whisky, fissent un charivari à broyer le tympan d’une escouade d’artilleurs !

Tout à coup, le bruit cessa pendant une dizaine de secondes ; la porte s’ouvrit, et un cinquième personnage entra.

Alors, ce fut une tempête.

— Bonsoir, Champfort !

— Que tu arrives bien, Champfort !

— Viens prendre un coup, Champfort !

— Champfort, pas d’étude ce soir ! Au diable la pathologie !

— Mort à la matière médicale !

— Aux gémonies les maladies des yeux !

— Et celles des oreilles, donc !

— Que la fièvre quarte étouffe Virchow, Kasper, Claude Bernard… et même monsieur Koshlakoff, de Saint-Pétersbourg !

— Que Satanas torde le cou à feu Galien !

— Et donne le "coup" de grâce à ce bon monsieur Hippocrate.

— Lafleur !…

— Cardon !…

Le nouvel arrivant, tiraillé à droite, tiraillé à gauche, assassiné d’apostrophes aussi véhémentes, ne pouvait placer un mot et se contentait de sourire.

— Là ! là ! mes amis, fit-il enfin, ne parlez pas tous à la fois : qu’y a-t-il ?

— Il y a que nous bambochons ce soir.

— Ça se voit.

— Et que nous voulons nous administrer une « cuite » à tout casser…

— Tais-toi, le Caboulot, laisse parler le grand monde.

— Tiens ! faut-il pas avoir six pieds, par hasard, pour qu’on se permette de parler devant monsieur !

— Silence ! intervient Després. Je vais t’expliquer la chose, Champfort ; assieds-toi.

Lorsque Dieu créa le monde…

— Passe au déluge ! interrompit Lafleur.

— Monte sur une chaise ! glapit le Caboulot.

— Pas de discours ! grogna Cardon.

— Laissez-moi faire : ça ne sera pas long.

Champfort s’était assis, attendant patiemment la fin de la bourrasque.

— Lorsque Dieu créa le monde, reprit imperturbablement Després, il travailla, comme tu le sais, pendant six jours…

— C’est connu, ça ! fit la voix flûtée du Caboulot.

— Pas assez ! répliqua gravement l’orateur.

Puis il poursuivit :

— Mais le septième, il l’employa à se reposer, laissant ainsi à l’homme, qu’il venait de former à son image, un enseignement plein de sagesse. Or…

— « Ergo ! »

— Or, nous avons travaillé toute la semaine comme des nègres. N’est-il pas juste que nous prenions cette soirée, cette nuit même, s’il le faut, pour laisser un peu se détendre l’arc de nos centres nerveux ?

— Bien parlé !

— Puissamment raisonné !

— D’une logique irréfutable !

— Mais, sans doute, mes très chers, répondit en riant Champfort. Et je songeais si peu à me mettre en désaccord avec cette sage règle, que je venais vous prier d’étudier sans moi, ce soir. Je ne suis pas dans mon assiette et n’ai aucune disposition pour le travail.

— Bravo !

— Hourra pour toi, Champfort !

— Vive le whisky, le tabac et les chansons !

Et Després, de cette voix lente et mesurée qui lui était habituelle, se mit à chanter, tout en saisissant une bouteille de la main droite et un verre de la main gauche :


Étudiants, étudiants
Chantons, rions sans cesse ;
Que l’étude et l’allégresse
Se partagent nos instants.


De son côté, le Caboulot hurlait :


Pourquoi boirions-nous de l’eau,
Somm’nous des grenouilles ?


Cardon, lui, proclamait moins haut la chose, mais la mettait consciencieusement en pratique.

Quant à Lafleur, il n’est pas nécessaire de chercher ce qu’il turlutait de sa voix enrouée ; c’était toujours la même rengaine :


C’est notre grand-père Noé,
Patriarche digne,
Que l’bon Dieu nous a conservé
Pour planter la vigne.

Il ne fallait pas lui demander autre chose que cela : c’eût été peine perdue. Mais, en revanche, toutes les cinq minutes, l’éternel couplet lui revenait dans le gosier, avec le nom du respectable grand-père Noé, auteur de la première bamboche dont parle l’histoire.

Laissons Lafleur redire, en quinze couplets, les mérites et les exploits du grand-père Noé, et esquissons à la hâte le portrait du nouvel arrivant.


CHAPITRE II

Paul Champfort


Paul Champfort était un grand et beau garçon de vingt-deux ans.

Sa figure franche et ouverte plaisait au premier abord. Cheveux châtains, longs et bouclés ; front large, œil brun, à la prunelle hardie, bouche aux lèvres sympathiques, qu’ombrageait une petite moustache de même nuance que les cheveux : tête charmante, en un mot.

Il avait l’humeur joyeuse, la parole facile, colorée, doucement railleuse, mais toujours bienveillante. On l’aimait beaucoup, parmi les universitaires, tant à cause du cachet de sympathique distinction dont toute sa personne était empreinte, que par la bonté de son caractère et la solide intelligence qu’on lui savait.

Il était de toutes les fêtes, de toutes les excursions, de tous les « caucus. » On se l’arrachait un peu, et c’était toujours une bonne fortune, pour des étudiants en goguette, que l’arrivée de ce bon Champfort.

On conçoit donc la joie de nos quatre apôtres quand le jeune homme, se rendant aux arguments irrésistibles de son ami Després, s’assit autour de la table du festin bachique et fit mine d’en prendre sa bonne part.

Une première rasade fut versée par Després.

— Je bois à ton bonheur, Champfort, fit-il en élevant son verre.

— Moi, à tes succès en médecine, dit Cardon.

— Et moi, à l’heureuse issue de ton examen final, continua Lafleur.

— Moi, Champfort, je bois à tes amours ! cria le Caboulot, de cette voix perçante qui dominait tous les bruits.

À cette dernière santé, un nuage passa sur le front de Champfort. Le sourire disparut de ses lèvres, et ce fut d’un ton presque solennel qu’il répondit, en se levant :

— Merci, Caboulot, merci, mes bons amis. Je prends actes de vos bienveillants souhaits. Devant entrer bientôt dans la rude vie professionnelle, j’ai besoin que la chaude amitié dont vous m’avez toujours entouré ne me fasse pas défaut. Et si quelque amertume, quelque déboire m’attend au début, j’aurai du moins, pour atténuer ma mélancolie, le souvenir de vos bons procédés à mon égard.

Champfort se rassit et chacun but silencieusement son verre, comme si les paroles émues du jeune homme eussent voilé quelque inexorable chagrin. Tant il est vrai que chez ces généreuses natures d’étudiants, la sympathie ne se fait jamais attendre et jaillit toujours spontanément, au moindre appel.

Mais cette éclipse de gaieté dura peu.

Quand on est en chemin d’herboriser dans les vignes du Seigneur, on ne s’attarde pas à constater si quelque épine rencontrée par hasard pique peu ou prou ; on ne s’amuse pas à relever les humbles violettes ou les pâles marguerites que le pied a foulées en passant.

C’est du moins ce que pensait Lafleur, car il entonna aussitôt d’une voix de stentor :


C’est notre grand-père Noé,
Patriarche digne,
Que l’bon Dieu…


— Va au diable avec ton grand-père Noé ! interrompit avec humeur Després, dont le front s’était assombri.

— Hum ! je doute fort qu’il veuille m’y suivre ; le digne homme est trop bien casé pour désirer un changement.

— Alors, vas-y seul.

— Nenni, mes fils ; je suis trop poli pour ne pas vous attendre.

Després se dérida un peu.

— Au fait, tu as raison, Lafleur : vive la joie !

— Et les pommes de terre, morguienne ! Chaque chose en son temps. Quand nous serons bien gris, nous parlerons raison ; nous ferons de la philosophie, de la psychologie, de la physiologie, de la phrénologie — tout ce que vous voudrez. En attendant, amusons-nous, et haut les verres !


C’est notre grand-père Noé,
Patriarche…


— Oui, oui, c’est cela, appuya Cardon. Il n’y a rien pour délier la langue et mettre de l’ordre dans les idées comme quelques bons verres de « Molson ». Je seconde la motion de Labrosse.

— Adopté, « carried ! » vociféra le petit Caboulot.

La joie reparut triomphante autour de la table chargée de bouteilles, de verres, de pipes et de tabac. Pendant plus d’une heure, ce fut un déluge de rasades, de chansons, de bons mots à faire pâlir les orgies romaines. Lafleur chanta vingt fois son « grand-père Noé ; » le Caboulot s’enroua pour quinze jours à gouailler chacun de ses amis ; Cardon se grisa comme un Polonais, tout en encourageant les autres à boire sec, attendu que les « provisions » ne manquaient pas. Quant à Després, malgré qu’il eût avalé presque une bouteille à lui seul, il n’y paraissait guère. Seulement, il était devenu grave et rêveur, comme d’habitude : car c’était là le seul effet que les spiritueux semblassent produire sur cette organisation de fer.

Mais, si grave et si rêveur qu’il fut, il le cédait pourtant, sous ce rapport, de beaucoup à Champfort. Jamais le jeune homme, d’ordinaire gai et assez solide buveur, ne s’était montré à ses amis enveloppé dans un semblable nuage de tristesse et de mélancolie.

Tant qu’il avait été en pleine possession de son sang-froid, il s’était efforcé de se raidir contre le « spleen » qui l’envahissait. Aux saillies de Caboulot, aux jeux de mots barbares de Lafleur, aux épigrammes de Cardon, il avait ri… oui, mais d’un rire nerveux, forcé, qui faisait mal. Puis était venu cet état de demi-ivresse, où les idées se mettent franchement à galoper sur le chemin de la rêverie et où le cœur vient aux lèvres, prêt à s’ouvrir à tous les épanchements.

C’est la phase la plus voluptueuse de l’état alcoolique. Le cerveau jouit alors d’une lucidité plus grande qu’à l’état normal, et les idées y dansent tout armées, prêtes à entrer en campagne au premier signal.

Il était donc rendu à ce degré de l’échelle bachique, quand Després, qui l’observait entre deux bouffées de fumée, lui dit doucement :

« Champfort !

— Hein ? » fit le jeune homme, comme surpris de cette appellation inattendue.

Puis, se soulevant à demi sur le canapé où il était presque couché :

« Qu’y a-t-il, mon ami ?

— Il y a, mon cher, que tu n’es pas comme d’habitude et que tu nous caches quelque chose.

— Mais non… mais non, je ne vous cache rien… Que voulez-vous que je vous cache, mes bons amis ?

— Tu es triste comme une porte de prison, et c’est en vain que tu veux paraître gai : la gaieté ne te va plus, et cela depuis longtemps.

— Quelle conclusion tirer de cela ? On n’est pas toujours disposé à la joie. Chacun a ses heures de mélancolie, sans qu’il puisse s’en défendre et sans même qu’il en puisse expliquer la cause.

— Champfort, ne joue pas au plus fin avec moi. Depuis plusieurs mois, je t’observe, et j’ai suivi pas à pas le travail lent, mais continu, mais implacable, qui se fait chez toi. Le peu de gaieté, de bonne humeur et d’insouciance joyeuse qui te reste du Champfort d’autrefois n’est que du vernis, et, sous ce vernis, il y a une grande douleur, une de ces douleurs incurables qui terrassent l’âme la plus fortement trempée. »

Le jeune étudiant baissa la tête et ne répondit pas. Mais sa main se porta instinctivement à son cœur, comme s’il eût craint d’y laisser voir la plaie qu’y devinait Després.

Celui-ci se leva et, saisissant cette main indiscrète, il dit à Champfort d’une voix douce :

« Mon pauvre ami, ta main t’a trahi ; tu souffres réellement et je vais te dire qu’elle est ta maladie.

— Tais-toi, Després, tais-toi ! » fit vivement Champfort, en relevant la tête et regardant l’étudiant avec des yeux presque hagards.

Cardon, Lafleur et le Caboulot s’étaient imposé mutuellement silence, du moment que Després — leur chef à tous — avait engagé la conversation. Rapprochant leurs chaises, ils attendirent, vivement intrigués.

Després, les désignant :

« Voyons, Champfort, doutes-tu de nous ? Sommes-nous, oui ou non, tes meilleurs amis ?

— Certes, oui.

— Eh bien ! qu’as-tu à craindre ?

— Rien ; mais mon secret est un de ceux qu’on emporte dans la tombe.

— Ta ! ta ! ta ! ton secret n’en est pas un, car je le connais, moi.

— Alors, c’est toujours un secret, » répondit noblement Champfort.

Un éclair brilla dans l’œil noir de Després. Il leva fièrement sa belle tête intelligente, serra la main du jeune homme et dit :

« Merci, Champfort. Cette bonne parole est un coup d’éperon qui m’engage définitivement dans la voie que j’ai adoptée. »

Puis, se tournant vers Lafleur, Cardon et le Caboulot :

« Mes amis, dit-il, vous allez me donner votre parole d’honneur que rien de ce que je vais vous apprendre ne transpirera au dehors.

— Nous la donnons, firent les jeunes gens, en se levant tous à la fois.

— Très bien, messieurs. Maintenant, Champfort, écoute, et, surtout, pas de dénégations inutiles. Depuis plusieurs années, tu aimes d’un amour sans espoir ta cousine, Laure Privat. Voilà ta maladie ! »

À cette déclaration énergique, Paul Champfort se leva d’un bond. Une pâleur effrayante envahit sa figure, et, foudroyant Després de son regard, il murmura :

« Malheureux, qu’as-tu dit là ?

— La vérité, mon ami, répondit avec calme le roi des étudiants.

— Mais tu veux donc ma honte, mon déshonneur, pour jeter ainsi mon secret aux quatre vents de la curiosité publique !

— Ce que je veux, c’est qu’il ne soit pas dit que Paul Champfort aura frappé inutilement à la porte d’un cœur.

— Mais tu ne sais donc pas qu’elle ignore mon amour, et que je me laisserai mourir plutôt que de lui faire le moindre aveu.

— Ceci importe peu… Le temps et les circonstances peuvent amener bien des changements dans les situations les plus embrouillées. Je me charge de forcer la main aux circonstances… et, quant au temps, on lui fera prendre le triple galop, si besoin est.

— Oh ! non, je ne veux pas qu’une pression quelconque, morale ou autre, soit exercée sur cette enfant-là. Mon amour est une indignité, une trahison : eh bien ! périsse mon amour, dussé-je ne pas lui survivre !

— Indignité ! trahison !… Eh ! depuis quand se montre-t-on indigne et se rend-on coupable de trahison, en aimant avec franchise et loyauté une jeune fille ?

— Depuis que le devoir et la reconnaissance existent. Ma tante Privat m’a recueilli, moi orphelin, alors que les derniers débris du modeste patrimoine de ma famille venaient de disparaître dans les frais de la maladie et d’enterrement de ma mère ; elle m’a élevé comme un enfant ; elle m’a fait instruire — me mettant ainsi dans les mains les moyens de vivre honorablement — et je pousserais l’ingratitude jusqu’à chercher à capter l’amour de sa fille unique, de sa fille à qui elle laissera une part considérable de sa fortune !…

« Non, jamais ! Ma tête est plus forte que mon cœur, et si celui-ci ne veut pas entendre raison, je le briserai.

« Ah ! si elle était pauvre comme moi !…

— Pauvre, toi ? allons donc ! Est-ce qu’on est pauvre quand on possède une intelligence comme la tienne et quand on a un cœur comme celui qui bat dans ta poitrine ? est-ce qu’on est pauvre quand on a ton instruction et une position sociale honorable comme celle qui t’attend ?

« Et, d’ailleurs, puisque Mlle Privat a beaucoup d’argent, n’est-il pas juste qu’elle fasse partager cette fortune à un pauvre homme honorable, plutôt que de s’associer à un capitaliste qui n’en a que faire, et donner ainsi le spectacle d’une richesse scandaleuse, au milieu de misères imméritées ?

« Ah ! oui, elle est riche et tu es pauvre !… Le voilà bien l’esprit de ce siècle d’argent où tout se cote, où tout se réduit en piastres et centins, où l’on fait marchandise de tout : âme, esprit ou cœur !… Tu verras, Champfort, que dans cent ans d’ici, chaque pensée, chaque sentiment sera matérialisé, pesé dans la balance du spéculateur, prostitué sur le tapis vert de l’agiotage, qui rendra son verdict dans ce genre-ci : « Cette idée pèse “tant” et vaut “tant” la livre, mais la marchandise étant en baisse depuis une demi-heure, je ne puis offrir que “tant” ! »

« Nos petits-fils verront cela, Champfort : je t’en donne ma parole d’honneur. »

À cette boutade de Després, Cardon, Lafleur et le Caboulot partirent d’un indécent éclat de rire. Champfort lui-même, malgré toute la gravité de la situation, n’y put retenir et fit bravement chorus avec ses amis…

Mais le roi des étudiants ne fut pas désemparé.

« C’est bien, messieurs, dit-il ; riez, puisque mes pronostics vous semblent drôles. Vous êtes jeunes, et, conséquemment, vous avez le droit d’envisager l’avenir sous ses plus riants horizons. Pour moi, je suis vieux déjà, avec les vingt-cinq lourdes années qui sont accumulées sur ma tête et les épreuves par lesquelles j’ai dû passer. C’est pourquoi cet avenir que vous entrevoyez si beau ne pouvant plus m’offrir rien qui m’attache, rien qui m’illusionne, je le regarde froidement, je le suppute, je le pèse, ni plus ni moins que s’il s’agissait d’un bout de saucisse ou d’un morceau de jambon ! »

Et, en prononçant ces mots — qui pourtant auraient dû redoubler la bruyante hilarité de ses confrères — Després avait dans la voix des accents si sombrement dédaigneux ; sa physionomie reflétait tant d’amertumes longtemps comprimées, mais encore chaudes et palpitantes, que personne n’ouvrit la bouche et que chacun se crut en présence d’une de ces victimes stoïques et calmes, dont l’âme est morte à toutes les joies de la vie.


CHAPITRE III

Cousin et Cousine


Il fallait, en effet, qu’une bien terrible tempête eût passé sur le cœur de ce fier jeune homme pour en refroidir ainsi les puissantes aspirations et en arrêter l’indomptable essor.

Y avait-il réellement un drame dans la vie de Després, ou devait-on mettre sur le compte de l’organisation fortement nerveuse du roi des étudiants cette misanthropie dédaigneuse et ces boutades douloureusement excentriques dont il ne pouvait se défendre, à de certaines heures ?

On se perdait là-dessus en conjectures.

Il y avait bien, dans l’histoire de Després, une lacune que personne ne pouvait combler. Mais, comme la moindre allusion adressée jusqu’alors au jeune homme sur ce sujet avait paru l’affecter péniblement, on s’était fait un devoir de ne jamais plus le questionner sur ce passé mystérieux.

Pourtant, ce soir-là, Champfort ne put s’empêcher de lui dire :

« En vérité, mon cher Després, on dirait, à t’entendre, que des malheurs inouïs ont plané sur ta jeunesse.

— Peut-être ! murmura Després… Mais, reprit-il avec vivacité, il ne s’agit pas de moi pour le quart d’heure.

— Cependant…

— Il s’agit d’empêcher que tu sois la victime d’une coquette, ou qu’une délicatesse outrée fasse laisser le champ libre à un indigne rival.

— Qui te parle de rival ?… En ai-je un, seulement ?

— Tu en as plusieurs, mais tu n’en redoutes qu’un.

— Comment sais-tu cela ?

— Je sais tout ce qui concerne « cet homme », répondit Després d’une voix sombre.

— Ah ! fit Champfort intrigué, et tu le hais ?

— Je le hais ? »

Ces trois mots furent dits d’un ton si glacial et si profond, que les étudiants se regardèrent tout étonnés.

Champfort réfléchissait. Un coin du rideau qui couvrait la jeunesse de Després venait d’être soulevé par le Roi des Étudiants lui-même, et une étrange idée se développait dans la tête de Champfort : c’est que son rival avait dû être pour beaucoup dans les malheurs de Després.

« Et, reprit-il, tu connais assez l’individu pour affirmer qu’il est indigne de ma cousine ?

— Cet homme est un misérable, et Mlle Privat ne devrait pas même se laisser souiller par son regard de serpent.

— Très bien. Mais qui sera assez généreux pour désillusionner la pauvre enfant ? qui sera assez persuasif pour ouvrir les yeux de sa mère et lui faire repousser un prétendant qu’elle regarde déjà comme son gendre ?

— Ce sera moi, Champfort, moi qui, depuis des années, suis pas à pas les mouvements tortueux de ce traître ; moi qui connais tous ses agissements honteux ; moi, enfin, qui me venge du lâche séducteur de la seule femme que j’aie aimée !

— Enfin ! s’écria Champfort, le voilà le secret de ta vie, n’est-il pas vrai ?

— Oui, Paul, c’est vrai. Celui qui a détruit à jamais mes illusions de jeune homme et mes espérances de bonheur, est le même misérable qui cherche aujourd’hui à te ravir la jeune fille que tu aimes.

— Quelle coïncidence ! Une sorte de fatalité place donc cet homme sur notre chemin ?

— Oui, c’est une fatalité… mais une fatalité que j’appelle providence, moi. Cette providence qui m’a rendu témoin de toutes les trahisons de ce larron d’honneur, qui m’a constamment entraîné sur ses pas, le jette encore aujourd’hui en travers de ma route… Malheur à lui ! La mesure est pleine ; le dossier est complet ; je vais frapper un grand coup et arrêter dans son vol ce vautour pillard.

— Que comptes-tu faire ?

— Oh ! fort peu de chose d’ici à la signature du contrat.

— Hélas ! pauvre ami, c’est dans huit jours.

— Je le sais. Mais quand ce devrait être demain, j’aurais encore le temps nécessaire à mes petits préparatifs.

— Dieu veuille, mon cher Després, que tu réussisses à empêcher un mariage aussi malheureux ! Mais…

— Mais quoi ?

— En serais-je plus avancé, et Laure m’en aimera-t-elle davantage ?

— Qui te prouve qu’elle ne t’aime pas déjà assez ?

— Tout le prouve : sa manière d’agir avec moi, sa froideur hautaine, ses airs protecteurs, et jusqu’à cette réserve cérémonieuse qui a remplacé la douce intimité et les naïfs épanchements d’autrefois.

— Hum ! il faut quelquefois prendre les femmes à rebours, et leurs grands airs dédaigneux masquent souvent un dépit qu’elles dissimulent avec peine.

— Je ne crois pas que ce soit le cas pour Laure : son cœur est trop haut placé pour recourir à ces petits moyens.

— Qu’en sais-tu ? Personne ne comprend les femmes, et les amoureux moins que tous les autres. Écoute-moi, Champfort : la femme est un être pétri de contradictions, qu’il ne faut croire qu’à la dernière extrémité. J’en sais quelque chose.

— Tu es sévère, Després, et tes malheurs passés te rendent injuste.

— Je ne crois pas. Il est possible, après tout, que Mlle Privat soit une exception à la règle générale. C’est ce que nous verrons. Quoi qu’il en soit, pour me former une opinion solide sur ton cas, fais-moi l’historique de tes relations avec ta cousine.

— À quoi bon ?

— Il le faut.

— Allons, je me résigne et ne vous cacherai rien. »

Les chaises se rapprochèrent, et Champfort commença :

« J’ai connu ma cousine, il y a environ six ans. J’avais alors seize ans et elle entrait dans sa quatorzième année. Mon père était mort depuis longtemps, et ma mère venait à son tour de payer son tribut à la nature. Resté orphelin et sans ressources, j’envisageais l’avenir avec frayeur, lorsqu’un jour, un étranger entra dans mon petit logement et m’annonça qu’il venait de la part de ma tante Privat, la sœur de ma mère, et qu’il avait instruction de m’emmener à la Nouvelle-Orléans. Il me donna une lettre de ma bonne tante et l’argent nécessaire pour régler toutes mes petites affaires.

« Rien ne me retenait plus à Québec. Aussi, mes préparatifs ne furent-ils pas longs, et quinze jours plus tard, j’étais à la Nouvelle-Orléans, ou plutôt, à quelques milles de là, dans une charmante habitation que possédait mon oncle sur sa plantation, près du lac Pontchartrain.

« Je passai là les deux belles années de ma jeunesse, vivant comme un frère avec les deux charmants enfants de mon oncle : Edmond et Laure. Edmond avait à peu près mon âge, et Laure, deux années de moins.

« Que de gaies promenades nous avons faites ensemble dans les champs de canne à sucre ou sur les bords du lac ! que de douces causeries nous avons échangées sous la large véranda de l’habitation !

« La guerre civile, qui se déchaînait alors avec fureur dans plusieurs États de l’Union, ne se traduisait encore en Louisiane que par des mouvements de troupes et une agitation formidable. Mais, tout en enflammant nos jeunes cœurs d’un noble amour pour la cause du Sud, elle ne troublait pas autrement notre paisible existence.

« Sur ces entrefaites, mon oncle, qui était colonel, partit avec son régiment pour rejoindre l’armée. Ce fut notre premier chagrin. Mais, comme il nous déclara qu’il pourrait venir de temps en temps à l’habitation, nous nous consolâmes assez vite de ce contretemps.

« Ainsi qu’il l’avait dit, mon oncle revint un mois après son départ. Il était accompagné d’un jeune homme du nom de Lapierre…

— Hein ! Lapierre ? interrompit le Caboulot.

— Oui, Lapierre. Ce nom est-il connu ?

— Peut-être… Mais il y a tant de personnes qui s’appellent ainsi. Continue.

— Je disais donc que le colonel était accompagné d’un jeune homme du nom de Lapierre, qui se disait de Québec et dont ma tante avait, en effet, connu la famille, lorsqu’elle-même y demeurait. Mon oncle s’était pris d’une véritable amitié pour ce Lapierre, et il en avait fait son compagnon inséparable.

Comment cet étranger était-il parvenu à s’insinuer ainsi dans les bonnes grâces du colonel ? quels services lui avait-il rendus ?… je l’ignore encore.

— Moi, je le sais ! interrompit Després. Lapierre courait alors d’une armée à l’autre pour spéculer sur les navires. Un jour, il guida le régiment du colonel Privat dans une marche nocturne qui amena la capture d’un convoi ennemi.

« Telle est l’origine de sa faveur auprès de la famille Privat.

— D’où tiens-tu ce renseignement ? demanda Champfort, surpris.

— De moi-même, mon cher. J’étais à cette époque dans le Kentucky, où je servais comme volontaire dans l’armée qui faisait face au général Beauregard, dont faisait partie le régiment du colonel Privat.

— Ah ! fit Champfort, voilà qui explique bien des choses !

— Continue, mon cher Paul, tu en apprendras encore. »

L’étudiant reprit :

« Mon oncle et Lapierre passèrent une dizaine de jours à l’habitation, pendant lesquels ma tante et ma cousine se multiplièrent pour héberger dignement leur hôte. Laure, selon le désir de son père, s’était constituée le « cicérone » du jeune étranger et ne le quittait guère. Ils faisaient ensemble, en compagnie du colonel et de ma tante, de longues promenades à travers la plantation ou sur les bords du lac ; et, de retour à l’habitation, c’était au piano ou sous la véranda que se continuait le tête-à-tête.

« Pendant tout le temps que dura le séjour de mon oncle, je pus à peine trouver l’occasion de parler à ma cousine. Elle semblait n’avoir d’yeux et d’oreilles que pour Lapierre, et paraissait même se croire obligée de ne plus causer qu’avec lui.

« Le changement de conduite ne fit d’abord que m’étonner ; mais bientôt, à cet étonnement bien naturel se joignit une sensation étrange, une sorte de souffrance, quelque chose comme une douleur sourde, mal définie, qu’il m’était impossible de surmonter.

« La vue de ma cousine, constamment au bras de ce beau jeune homme qui lui souriait et lui parlait avec chaleur, me causait une impression tellement pénible, que je fuyais sa société et me tenais presque toujours à l’écart. J’errais seul de longues heures dans la campagne, et ce n’était qu’avec un inexprimable serrement de cœur que je rentrais à l’habitation.

« Hélas ! je venais enfin de connaître le mal mystérieux qui me torturait : j’aimais ma cousine !

« Cette découverte m’effraya et ne fit qu’augmenter ma sauvagerie. Je me considérai comme indigne des bontés de mon oncle et de ma tante, du moment que mon cœur me révéla son audace, et je pris la résolution d’étouffer dans mon sein le coupable sentiment qui y germait.

« Aussi, lorsque le colonel repartit pour l’armée, emmenant avec lui le jeune Lapierre, j’avais fait mon sacrifice et ce fut sans récriminations, sinon sans amertume, que je repris avec ma cousine le genre de vie accoutumé.

« Mais, depuis cette visite malencontreuse, il se mêla toujours à nos relations une certaine gêne et une teinte de froideur, que ni elle ni moi nous ne pouvions contrôler et qui ne fit qu’augmenter dans la suite.

« Telle était la situation, lorsqu’un événement aussi douloureux qu’inattendu vint nous plonger tous dans la désolation. Lapierre arriva un soir à l’habitation porteur de la triste nouvelle que le colonel était mort, quelques jours auparavant, d’une blessure reçue dans un combat d’avant-postes. Le jeune homme, qui paraissait accablé de chagrin, remit à ma tante une lettre de son mari mourant, dans laquelle le blessé faisait les plus grands éloges de la conduite de son ami Lapierre, qui l’avait recueilli sur le champ de bataille et soigné comme un fils.

— L’infâme ! le traître ! s’écria Després. Veux-tu savoir, Champfort, ce qu’avait fait Lapierre avant de ramasser sur le champ de bataille le colonel Privat mourant ?

— Qu’avait-il fait ?

— Il avait, pour une forte somme d’argent, livré au général ennemi le secret des mouvements de Beauregard et fait tomber le colonel Privat dans une embuscade où son régiment fut écharpé et lui-même blessé mortellement.

— Le misérable ! mais cette lettre de mon oncle ?

— Oh ! j’aurai beaucoup à dire sur cette lettre quand le temps sera venu. Pour le moment, qu’il me suffise d’affirmer que le colonel était à cent lieues de croire que Lapierre fût un espion au service du plus offrant. Aussi, touché des soins que lui prodiguait l’hypocrite, le chargea-t-il d’annoncer sa mort à sa femme et lui écrivit-il la lettre dont tu parles.

— Mais, c’est affreux, cela ! firent les étudiants.

— Oui, messieurs, c’est affreux – d’autant plus affreux que le colonel avait comblé ce misérable de faveurs et qu’il reposait en lui une confiance illimitée…

— Confiance que ne lui a pas retirée, malheureusement, la famille Privat, fit observer Champfort.

— Oui, mais cette sympathie qu’il a su capter fera place à la haine et au mépris, quand je l’aurai démasqué, répondit Després.

— Le pourras-tu ?… Il te fera passer pour un imposteur et te demandera des preuves… En as-tu ?

— J’en ai plus qu’il ne m’en faut pour le faire rentrer sous terre et mourir de confusion, s’il lui en reste un atome d’honneur. Laissez venir le grand jour de la rétribution, mes amis, et vous verrez comment se venge le Roi des Étudiants. Toi, Champfort, achève ton histoire.

— Je n’ai plus qu’un mot à dire. Ma tante, frappée dans ses plus chères affections, se montra héroïque. Elle se dirigea immédiatement vers le théâtre de la guerre et, à force d’argent, se fit remettre le corps de son mari, qu’elle ramena en Louisiane, où les derniers honneurs lui furent rendus.

« Puis, n’étant plus retenue aux États-Unis par aucun intérêt majeur, elle vendit ses immenses propriétés et nous ramena tous à Québec, en passant par la France.

« Quant à Lapierre, il avait rejoint l’armée, après l’enterrement du colonel. Je ne l’ai revu qu’il y a environ trois mois, chez ma tante. Il arrivait des États-Unis. Depuis lors, il est le commensal assidu de la maison et fait la cour à ma cousine, qu’il doit épouser dans huit jours.

« Vous en savez aussi long que moi, maintenant, messieurs. »


CHAPITRE IV

Secret pour secret


Un silence de quelques minutes suivit.

Després s’était levé et marchait avec agitation dans la pièce. Le récit de Champfort, auquel le nom de Lapierre se trouvait si étrangement mêlé, avait ravivé en lui une plaie à peine cicatrisée, et fait surgir dans son cœur d’amers souvenirs. Un pli menaçant, qui ridait de haut en bas son front soucieux, annonçait l’effort de sa pensée.

Chose extraordinaire, le Caboulot, le joyeux, le turbulent Caboulot semblait partager cette agitation. Sa figure mobile était devenue grave et il attachait sur Després des regards profonds. On eût dit qu’un vague souvenir, trop éloigné pour avoir de la consistance, trottait dans la tête de l’enfant et qu’il cherchait à le fixer, à lui donner du relief.

Després ne s’apercevait pas de cette attention dont il était l’objet et continuait sa promenade fiévreuse.

Ce que voyant Lafleur, qui n’aimait pas les situations tendues, crut le temps propice pour risquer une proposition. Le digne étudiant n’était amateur de mélodrame qu’autant qu’on y mettait, de temps en temps, un petit entr’acte pour « prendre la goutte. »

Il saisit donc une bouteille et la brandissant :

« Ça ! messieurs, dit-il, vos histoires sont superlativement intéressantes ; mais elles ne doivent pas nous empêcher de faire un doigt de cour à cette bonne bouteille qui s’ennuie.

— En effet, nous ne buvons plus, appuya Cardon.

— C’est tout simplement de l’ingratitude, ajouta le Caboulot, qui évidemment faisait effort pour paraître calme. La bouteille est une bonne et loyale fille qui n’a jamais trahi personne, elle. Donnons-lui une franche accolade. »

Les trois amis se versèrent chacun une rasade, et Lafleur s’écria :

« Holà ! Després, holà ! Champfort, approchez. Faites-moi vite disparaître ces mines tragiques et venez trinquer, ou sinon je vous chante tout mon « Grand-père Noé. »

Et il commença, en effet :


C’est notre grand-père Noé,
Patriarche digne…


Mais les deux retardataires, en voyant cette menace du mélomane Lafleur recevoir un commencement d’exécution, s’étaient vite rendus à l’appel.

On but la rasade exigée. Puis Champfort dit à Després :

« Eh bien ! Després, es-tu toujours d’opinion que je me suis trompé à l’endroit des sentiments de ma cousine ?

— Plus que jamais, répondit l’étudiant.

— En vérité, tu m’étonnes !

— Ce qu’il y a d’étonnant, mon cher, c’est que tu ne connaisses pas davantage les femmes.

— Je crois pourtant connaître celle-là, ayant si longtemps vécu en rapports journaliers avec elle.

— Tu la connais moins que toute autre… Mais laissons ce sujet pour ce soir. Je te convaincrai avant peu de la singulière erreur dans laquelle un excès de délicatesse t’a fait tomber. Parlons plutôt de ce mécréant de Lapierre.

— Je t’ai tout dit ce que je sais sur son compte.

— Alors, ce sera moi qui compléterai la biographie de ce sale personnage. Le temps est arrivé, d’ailleurs, mes amis, où je dois satisfaire la légitime curiosité que vous avez souvent manifestée à l’endroit de certain épisode de ma jeunesse. J’aurais préféré ne jamais soulever le voile sombre qui, comme un linceul, recouvre cette malheureuse phase de ma vie. Mais le bonheur de notre ami Champfort étant en péril, je vais parler et rouvrir vaillamment cette vieille blessure. »

Champfort serra la main de Després.

« Merci ! dit-il : secret pour secret ; il n’y aura plus désormais aucun obstacle pour empêcher nos cœurs de battre à l’unisson. »

Le Roi des Étudiants s’installa en face de ses amis, dont la curiosité, surtout chez le Caboulot, était piqué au vif, et prit la parole en ces termes :

« Il y a de cela sept ans, messieurs, je demeurais dans une petite paroisse de la rive droite du Richelieu, à peu près à mi-chemin entre Saint-Jean et le lac Champlain…

— Justement ! murmura le Caboulot.

— Quoi ? fit Després.

— Rien.

— N’interromps pas, bavard, grogna l’organe rouillé de Cardon.

« J’avais alors dix-huit ans, poursuivit Després, et je commençais mes études médicales chez le vieux médecin de l’endroit. Je menais là une vie paisible et heureuse, partageant mon temps entre l’étude au bureau de mon patron et les plaisirs tranquilles de la pêche ou ceux plus fatigantsde la chasse. J’allais aussi tous les jours m’étendre nonchalamment sous les arbres rabougris d’un petit îlot d’alluvion, formé au milieu du fleuve et pouvant avoir deux cents pas de tour.

« Rien de calme et de pittoresque comme le paysage qui se déroulait alors sous mes yeux !

« Sur la rive droite du Richelieu, ma paroisse natale — que je désignerai sous le pseudonyme de Saint-Monat — déployait sa sombre nappe de verdure, émaillée de blanches maisonnettes et accidentée, çà et là, de rochers moussus, de gorges nombreuses et de caps hardis, dont le courant léchait les pieds verdâtres. En face, sur l’autre rive, quelques maisons isolées montraient leurs façades au milieu du feuillage, et une petite rivière descendait en grondant des hauteurs boisées de l’arrière-plan, pour venir marier ses eaux à celles du fleuve, à deux arpents environ en aval de l’îlot.

« Tout cela respirait une telle fraîcheur, était revêtu de tons si harmonieusement diversifiés et plaisait tant à mon esprit rêveur, qu’il m’arrivait souvent de m’oublier en mélancolique contemplation et de ne regagner ma demeure que longtemps après le coucher du soleil.

« Un soir de juin, je m’étais attardé ainsi, et le soleil allait disparaître derrière les sinuosités chevelues de l’horizon du nord, lorsque je songeai au retour.

« Le firmament était strié de grandes bandes de nuage, dont les franges semblaient se traîner sur la forêt. Une assez forte brise ridait le fleuve de lames courtes et pressées, dont le clapotement incessant contre le rivage de l’îlot avait quelque chose de mélancolique qui berçait mes pensées. Une petite embarcation, avec une jeune fille pour passagère et un tout jeune garçon pour pilote, longeait la rive gauche, à quelques arpents de moi.

« Tout à coup, au moment où je me dirigeais vers mon canot, couché dans les ajoncs du rivage, un cri perçant se fit entendre dans la direction de l’embarcation, qui venait de chavirer.

« Je vis la pauvre jeune fille, affolée de terreur, qui se débattait dans le fleuve, pendant que la chaloupe renversée s’éloignait, avec le petit garçon cramponné à sa quille.

« Lancer mon canot, pagayer vigoureusement vers le lieu de l’accident et saisir la jeune fille au moment où elle allait disparaître sous l’eau, tout cela ne fut l’affaire que d’une minute.

« Mais il était temps ! La petite avait déjà perdu connaissance, et je dus employer tout mon savoir pour la faire revenir à elle. Quant au gamin, il tenait bon sur son épave, et j’eus tout le temps de le recueillir sain et sauf.

« Ces jeunes gens étaient le frère et la sœur. Leur père, un des plus riches cultivateurs de sa paroisse, demeurait non loin de là, justement à l’embouchure de la petite rivière dont je parlais tantôt. De mon poste d’observation sur l’îlot, j’avais souvent remarqué sa grande et belle maison, à moitié perdue dans le feuillage et bâtie près de la berge de la rivière.

« Grâce à ces renseignements que me donna l’enfant — car la jeune fille n’était guère en état de parler — je ramenai dans leur famille les deux naufragés.

« Inutile de vous dire que je fus fêté, choyé, caressé, comme devait l’être le sauveur de deux enfants uniques. Le père et la mère me firent promettre de les venir voir tous les jours. Désormais, j’aurais mes entrées libres dans la maison et mon couvert mis à la table de la famille.

« J’eus d’autant moins d’hésitation à prendre cet engagement, que les maîtres de la maison me parurent de charmantes gens, et leur fille Louise la plus délicieuse enfant que j’eusse rêvée. Elle avait seize ans, une taille bien prise, des cheveux blonds et des yeux noirs, admirable contraste qui lui seyait à ravir.

« Ce soir-là, je revins chez moi heureux d’avoir fait une bonne action et le cœur rempli de la blonde image de Louise.

« Le lendemain, je me jetai dans mon canot et retournai chez mes nouveaux amis, avec qui je passai une partie de la journée. Louise ne se ressentait plus des émotions de la veille, et une légère pâleur, qui la rendait dix fois plus belle, rappelait seule la terrible crise.

« Je conversai longtemps avec elle dans une douce intimité. Sa voix avait un charme pénétrant et des accents d’aimable naïveté qui m’allaient à l’âme. Je vis avec joie qu’elle possédait une instruction suffisante pour alimenter une bonne causerie, et qu’elle n’en savait pas assez pour être pédante.

« Je la quittai à regret vers le soir, après lui avoir promis de revenir le lendemain et les jours suivants.

« Pendant plus d’un mois, je vécus ainsi, traversant chaque jour le fleuve en canot et ne revenant sur la rive droite qu’à la nuit.

« Quel heureux temps ! quelles heures délicieuses ! Louise et moi, nous n’étions plus seulement des amis inséparables : nous étions des amants. Je l’adorais ; elle raffolait de moi. Je trouvais longue la nuit qui nous séparait ; elle épiait avec anxiété, aux premières heures du matin, le retour de mon léger canot bondissant sur la lame ou glissant comme une flèche sur le fleuve endormi.

« Oh ! oui, le beau, le bon temps !

« C’est à cette époque — c’est-à-dire vers la fin du mois de juillet — qu’arriva à Saint-Monat un jeune homme du nom de Lapierre. Il venait de Québec, où il étudiait le droit, et comptait passer un mois ou deux de villégiature chez un de ses oncles, le voisin et l’ami de mon père.

« C’était un fort joli garçon, altéré de mouvement, passionné pour la chasse, amoureux des plaisirs champêtres. Je l’avais un peu connu autrefois, pendant mon séjour à Québec. Aussi, malgré sa mobilité d’esprit et son caractère à plusieurs faces, fûmes-nous bien vite liés d’amitié.

« Je ne faisais pas une excursion qu’il n’en fut ; je n’avais pas une relation, une connaissance dans les environs que je ne lui fisse partager. Bref, nous étions, au bout de quelques jours, la plus belle paire d’amis qui se soit vue depuis Oreste et Pylade.

« Pour sceller à jamais une si étroite intelligence, la Providence mit un jour en grand danger la précieuse existence de Pylade-Lapierre, dans une circonstance où nous traversions la rivière à la nage : en fidèle Oreste, je le sauvai au péril de ma vie.

« Cette bonne action me valut l’éternelle reconnaissance du loyal jeune homme.

« Vous allez voir comment il me la prouva.

« Je vous ai dit que toutes nos distractions étaient communes et que cette communauté s’étendait aux relations que j’avais. Naturellement, la famille de Louise n’en était pas exclue, et je continuais, comme par le passé, à me rendre tous les jours auprès de ma jolie fiancée. Seulement, j’étais invariablement flanqué du citoyen Lapierre.

« Le jeune homme paraissait surtout goûter extrêmement la société des maîtres de la maison, auxquels il racontait toutes sortes d’histoires plus ou moins invraisemblables, que sa verve intarissable rendait amusantes au possible et qui faisaient les délices des bons vieillards. Louise et moi, nous nous mêlions souvent à leur cercle et prenions de bon cœur part à l’hilarité générale. Lapierre, alors, redoublait d’amabilité, et ses racontars, s’adressant directement à la jeune fille, ne manquaient jamais de l’amuser beaucoup.

« Et c’est ainsi qu’une douce familiarité s’établit, à ma grande satisfaction, entre mon ami et mon amante.

« Loin de mettre obstacle au développement de cette sympathie naissante entre les deux jeunes gens, je cherchais, au contraire, à en resserrer tous les jours les liens dorés. Il me semblait que mon bonheur ne serait complet qu’à la condition d’y faire un peu participer mon dévoué compagnon, cet excellent Lapierre.

« Un procédé si délicat ne manquait pas de toucher vivement le bon jeune homme, et il me disait souvent, en me serrant la main :

« — Gustave, tu es un cœur d’or, et je bénis le ciel qui m’a fait faire ta connaissance. Non seulement tu me procures d’agréables distractions, mais tu pousses, en outre, la complaisance jusqu’à me laisser prendre une petite place dans le cœur de ta belle fiancée. Il est si bon de sentir rayonner autour de soi la douce amitié d’une femme, que je te sais gré de m’avoir procuré ce plaisir-là. Je retournerai à Québec meilleur que je n’en suis parti, et cette amélioration sera ton œuvre.

« L’hypocrite ! le traître !… Oh ! messieurs, tenez-vous-le pour dit : c’était et c’est encore un rusé coquin que ce Lapierre. Tous les rôles lui sont bons ; aucun moyen ne lui répugne. Quand un ennemi se trouve sur son chemin, il le bouscule ; si c’est un ami, il prend une voie détournée et frappe dans le dos.

— Et c’est à un bandit de cette force que j’ai affaire ! murmura Champfort.

— Ne crains rien : je suis là ! répondit Després ; je suis là, en travers de sa route, implacable et sombre comme le châtiment !

— Moi aussi ! s’écria le Caboulot, d’une voix étrange.

CHAPITRE V

Trahison


Lafleur et Cardon s’amusèrent beaucoup de cette exclamation un peu prétentieuse ; mais Després, lui, eut un singulier tressaillement. Il regarda l’enfant avec des yeux étonnés, et sa main se posa sur son front, comme si une idée nuageuse cherchait à en jaillir.

Apparemment que cette idée lui parut folle, car il hocha bientôt la tête et poursuivit :

« Je vivais donc dans la plus grande sécurité et sans la moindre appréhension du côté de Lapierre. Quant à ma fidèle Louise, j’aurais cru commettre une profanation en la soupçonnant ; et, d’ailleurs, elle se montrait toujours pour moi si prévenante, si gracieuse, si aimante, que c’eût été vraiment folie de lui prêter des idées de trahison.

« C’est sous ces riantes circonstances que je dus, vers la fin d’août, faire une absence de trois ou quatre jours pour aller régler certaines affaires à Saint-Jean.

« Je partis en canot, après avoir reçu de Louise les plus chaudes recommandations de ne pas être longtemps dans mon voyage, et du bon Lapierre les meilleurs souhaits.

« La descente du Richelieu se fit en quelques heures, et, à la nuit tombante, j’arrivais à destination.

« Mes affaires furent bâclées plus rapidement que je ne m’y attendais, et, dès le lendemain, je pus effectuer mon retour.

« Je laissai Saint-Jean dans l’après-midi. Le temps était beau. Pas un souffle de vent ne ridait la surface calme et unie du fleuve. Je pouvais donc compter, en ramant ferme, que j’arriverais à Saint-Monat dans le courant de la soirée.

« En effet, vers dix heures, je n’étais plus qu’à un mille environ de chez moi. Quoiqu’il n’y eût pas de lune et que le ciel fût assez sombre pour empêcher les étoiles de rayonner librement, je pouvais cependant distinguer l’îlot qui se détachait du fleuve comme une tache noirâtre sur une plaque d’acier bruni.

« Je suivais alors la rive gauche d’assez près, afin d’éviter le courant des eaux profondes. Je ne pouvais conséquemment rien distinguer de ce côté-là, à quelques arpents devant moi, à cause des sinuosités de la berge.

« Soudain, en doublant une pointe, je vis briller une lumière dans un endroit bien connu, au fond d’une petite baie où se déchargeait le bras de rivière déjà décrit.

« — C’est là ! me dis-je, tandis qu’une émotion bizarre tenait mon aviron immobile. Et, pendant plus de cinq minutes, je restai les yeux fixés sur ce point lumineux rayonnant seul au milieu de l’obscurité ! Un sentiment d’angoisse indéfinissable me serrait la gorge, quelque chose comme un pressentiment mystérieux, comme l’appréhension d’un malheur !

« L’image de Louise, de ma Louise adorée que je n’avais pas vue depuis deux jours, se présenta à mon esprit troublé, et cette évocation me causa une impression étrange. Je la revis, comme en cette soirée fatale et heureuse où je la sauvai de la mort, lutter contre les vagues qui s’ouvraient pour l’engloutir ; mais, au lieu de mon bras, c’était celui de Lapierre qui l’arrachait au gouffre béant. Et Lapierre me saluait d’un geste moqueur, puis filait rapidement dans son canot, sur le fleuve tourmenté, en me jetant un éclat de rire sardonique !…

« Cette dernière image me secoua comme un cauchemar, et, plongeant énergiquement mon aviron dans l’eau, je fis voler mon canot dans la direction de la baie.

« Dans quel but ?… et pourquoi allonger ainsi ma route ?

« Je ne pouvais me l’expliquer. Je me sentais poussé invinciblement vers la petite lumière ; elle m’attirait comme un puissant aimant ; elle m’aspirait comme le terrible maëlstrom des côtes de Norvège.

« Le ciel était devenu plus sombre, et je pouvais à peine distinguer à vingt pas en avant de la pince de mon canot. Je filais toujours quand même, guidé par le foyer étincelant qui se rapprochait à vue d’œil. Comme s’il se fût agi d’une reconnaissance en pays ennemi, je plongeais en silence mon aviron dans l’eau tranquille, ne la laissant même pas toucher le rebord de l’embarcation.

« Tout à coup, une obscurité plus profonde se fit à quelques pas de moi, et mon canot s’engagea doucement dans les ajoncs, fila quelques secondes en les frôlant, puis s’arrêta.

« J’étais arrivé.

« Et par un singulier hasard, je me trouvais justement dans une petite crique du bras de rivière, ombragée de massifs très épais, et à une vingtaine de pieds tout au plus de la fenêtre illuminée, qui était celle de la chambre de Louise.

Je demeurai là immobile, fixant de mon regard ardent cette fenêtre bien-aimée, derrière laquelle devait se trouver ma douce fiancée. J’espérais entrevoir la charmante silhouette de la jeune fille ; je lui dirais alors mentalement adieu, puis je prendrais ma course.

Mais rien ne bougeait dans la chambre, et j’en conclus que la pieuse Louise adressait à Dieu sa prière accoutumée, avant de se mettre au lit.

« La chère enfant, murmurai-je, elle dit peut-être, à cette minute précise où je suis à deux pas d’elle, un « pater » et un « ave » pour que son bon ami Gustave lui revienne sain et sauf. »

Amère ironie de ma pensée !

Je n’avais pas finie cette réflexion émue, qu’un bruit étouffé de conversation à voix basse me parvint.

J’éprouvai comme une secousse galvanique et me rapprochai, en me glissant silencieusement à travers le feuillage, de l’endroit d’où semblaient partir les chuchottements.

Ce fut l’affaire d’une minute. Quand je fus assez près pour être sûr de ne pas perdre une syllabe de la conversation mystérieuse, j’écartai doucement le feuillage et je regardai.

À cinq ou six pas de moi, près de la maison, il y avait un homme et une femme. L’obscurité m’empêchait de distinguer leurs traits, mais mon cœur, qui battait à se rompre, les reconnut, lui.

L’homme était Lapierre ; la femme, Louise, ma fiancée ! Leur voix, qui se fit entendre au même moment, ne me laissa aucun doute à cet égard.

Ainsi, j’étais trahi !… trahi par la femme que j’aimais le plus au monde, qui m’avait juré une inviolable fidélité et que j’avais arrachée, deux mois auparavant, à une mort certaine !… trahi par l’homme qui me devait aussi la vie, par l’homme dont la bouche hypocrite me disait, la veille même, des paroles d’amitié, par le confident qui avait reçu tous les secrets de mon cœur !

C’était trop à la fois, et le coup qui m’atteignait en pleine poitrine était porté trop soudainement !… Un flot de sang me monta aux yeux et je dus me cramponner désespérément à un arbre, pour ne pas tomber.

Puis la réaction se fit, immense, terrible ; une froide rage serra mes tempes, et ce fut avec un calme effrayant que je me dis :

« Avant de les frapper, je dois les entendre. Je ne suis plus un amant ; je suis un juge ! Écoutons. »

Et, concentrant toutes les facultés de mon âme dans un seul sens : l’ouïe ; j’entendis mot à mot le dialogue suivant :

« En vérité, ma chère Louise, disait Lapierre, vous êtes trop pusillanime ce soir. Les ombres de la nuit vous feraient-elles peur et n’auriez-vous de courage qu’à la clarté du soleil ?

— Ne raillez pas, Joseph : j’ai peur, en effet, répondait la jeune fille.

— Peur de quoi ?

— Le sais-je ?… De tout : du vent qui agite le feuillage, du coassement des grenouilles au bord de la rivière, du cri des hibous, là-bas, dans ces gorges sombres…

— Allons donc !

— Il me semble que tous ces bruits et toutes ces voix de la nuit ne s’élèvent que pour me reprocher mon infidélité.

— Vous êtes folle, Louise : les hibous et les grenouilles n’ont rien à voir dans nos affaires, croyez-moi.

— Je le sais bien… Mais ce sentiment de vague terreur que j’éprouve n’est pas de ceux que l’on surmonte par le raisonnement.

— Si vous m’aimiez, Louise, autant que je vous aime, vous chasseriez bien vite toutes ces idées superstitieuses et vous ne craindriez rien au monde, quand je suis là pour vous défendre.

— Vous aimer, Joseph ?… Lorsque, pour vous, je trahis des serments solennels ; lorsque je trompe à toute heure du jour un franc et loyal jeune homme qui a foi en moi ; lorsque je récompense le dévouement de celui qui m’a sauvé la vie en jouant vis-à-vis de lui la comédie de l’amour, tandis que mon cœur appartient à un autre ; vous me demandez si je vous aime !… »

Louise avait prononcée cette tirade d’une voix forte, quoique étouffée, et avec une énergie fébrile. Je n’en perdis pas un mot, pas une intonation. Aussi, l’effet fut-il foudroyant, et je demeurai accablé, la tête appuyée au tronc d’un arbre, le visage baigné de larmes.

Lapierre reprit :

« Je vous crois, Louise, et la démarche que vous faites ce soir confirme vos dires ; mais combien les actions prouvent mieux que les paroles !

— Ce que vous me demandez est si grave, que je ne puis m’y résoudre.

— Qu’y a-t-il dans ma proposition de si extraordinaire ? Vous n’aimez pas l’homme que vos parents vous destinent ; pour vous soustraire à la dure nécessité d’épouser cet homme-là, vous fuyez avec celui que votre cœur a choisi… Encore une fois, qu’y a-t-il dans ce projet de si étrange ?

— Gustave Després m’a sauvé la vie !

— La belle affaire ! Tout autre, à sa place, en eût fait autant. Est-ce qu’on laisse périr sous ses yeux une personne qui se noie, sans lui porter secours ?

— Je lui ai dit que je l’aimais et promis de n’être jamais qu’à lui !

— Propos d’amoureux que tout cela. Ces sortes d’engagements ne tirent pas à conséquence et se rompent tous les jours. Després a abusé de votre jeunesse et escompté votre reconnaissance, en vous faisant promettre une chose semblable. C’est tout simplement odieux. »

À cette lâche accusation de Lapierre, je me redressai, pâle de colère et prêt à bondir sur lui ; mais la voix de Louise m’arrêta.

« Laissez-moi réfléchir, disait la jeune fille. Demain, à la même heure, soyez ici : je vous dirai à quoi je suis résolue.

— Ne craignez-vous pas le retour de Després ?

— Oh ! non, il m’a déclaré que son absence durerait au moins trois jours.

— J’attendrai, puisqu’il le faut. Mais songez, Louise, que le temps presse et que la découverte de notre liaison peut tout gâter.

— Demain, j’aurai pris une décision.

— À demain, donc ! La frontière n’est pas loin et mon canot est rapide.

— Je serai prête. À demain ! »

Louise rentra, et j’entendis, à quelques pas de moi, le bruit des branches froissées par Lapierre, qui regagnait son canot.

Je le laissai partir.

Cinq minutes après, je filais silencieusement dans son sillage. Mon heureux rival fredonnait un gai refrain, pagayant mollement, comme un homme qui n’est pas pressé.

Je l’abandonnai à la hauteur de l’îlot, pour obliquer à gauche et me diriger vers la demeure de mon père.

Lui se perdit dans l’obscurité, en amont, et je l’entendis atterrir presque en même temps que moi.

CHAPITRE VI

Le drame de l’îlot


Després, après s’être recueilli un instant, reprit ainsi sa narration :

« La découverte de la honteuse trahison dont j’étais victime avait réveillé dans mon cœur une foule de passions assoupies jusqu’alors. De sombres idées de vengeance m’agitaient, et c’est sous l’empire d’une de ces colères blanches qui ne raisonnent pas que je pris un parti.

« Je gravis au pas de course le côteau qui conduisait à la maison de mon père ; et, après avoir rendu compte à ce dernier de ma mission, je lui dis qu’une affaire importante m’obligeait à repartir de suite, et le priai de ne pas révéler à personne mon retour nocturne à Saint-Monat.

« Le bon vieillard parut quelque peu étonné de mes allures mystérieuses ; mais je le rassurai en lui disant qu’il s’agissait tout simplement d’un pari à gagner, et je fis mes préparatifs de départ.

« Ce ne fut pas long.

« De l’argent, quelques hardes, des provisions pour deux jours et une paire de revolvers chargés composèrent mon bagage, et je quittai la maison paternelle comme deux heures du matin sonnaient au coucou du salon.

« Une vingtaine de minutes plus tard, j’étais installé dans le fourré le plus épais de l’îlot, ayant eu soin de hâler mon canot à sec et de le dissimuler dans un fouillis de broussailles.

« Mon intention, en choisissant cet endroit solitaire pour y passer la journée, était d’abord d’empêcher que Lapierre n’eût vent de mon retour, ensuite d’être plus à portée d’observer ses allées et venues.

« Rien d’extraordinaire ne se passa, jusqu’au soir.

« Mon ex-ami alla bien, comme d’habitude, chez mon père et chez quelques autres personnes du voisinage, mais son canot ne bougeait pas.

« La nuit vint, sombre, silencieuse – une vrai nuit de contrebandier, de bandit. Je distinguais à peine les deux rives du fleuve ; et si quelques maigres rayons d’étoiles n’eussent percé l’obscurité compacte, il m’aurait été bien difficile de constater le départ du coquin.

« Heureusement, mes yeux s’y firent à la longue, et, vers dix heures environ, je pus y voir le canot de Lapierre se dessiner sur le fleuve comme une ombre légère et glisser rapidement vers l’îlot.

« Arrivé à la pointe sud, au lieu de passer outre, comme je m’y attendais, le canot vint s’y ensabler, et l’homme qui le montait sauta à terre et alla déposer, non loin de là, derrière un rocher, quelque chose qui me parut être un paquet de hardes.

« Avant, que je fusse revenu de mon étonnement, le canotier avait rejoint son embarcation et nageait ferme dans la direction de la rive gauche.

« Je lui laissai prendre un peu d’avance, puis, à mon tour, je sautai dans mon canot et m’élançai silencieusement sur ses traces.

« Après une dizaine de minutes de cette chasse nocturne, j’abordais dans ma petite crique de la veille et je me glissais sans bruit jusqu’à mon poste d’observation de la nuit précédente.

« Lapierre était déjà rendu près de la maison. Je vis sa silhouette qui s’estompait faiblement sur le mur blanchi à la chaux.

« Tout semblait sommeiller dans la maison. Aucune lumière ne brillait aux fenêtres. Le monotone trémolo des grenouilles dans les ajoncs du rivage interrompit seul le silence pesant de la nuit.

« Tout à coup, j’entendis crier les gonds d’une porte qui s’ouvrait ; puis des pas légers se firent entendre, et Louise, en costume de voyage parut auprès de Lapierre.

« — Enfin, vous voilà ! fit le coquin.

« — Mon Dieu ! répondit la jeune fille d’une voix navrée, à quelle affreuse démarche m’obligez-vous ?

« — Allons, voilà vos terreurs puériles qui vous reprennent.

« — Mes bons parents, les abandonner ! ce pauvre Gustave, le trahir !

« — Mais, ma chère, vous les reverrez, vos parents – car, une fois mariés, nous reviendrons ; quant à cet imbécile de Gustave, vous me feriez plaisir en le laissant là où il est.

« — Il me semble que je fais un rêve terrible et que je ne pourrai jamais me résoudre à vous suivre.

« — En ce cas, éveillez-vous et prenez vite une décision, car je n’ai aucunement l’intention de passer ainsi toutes les nuits à courir sur le fleuve.

« — Si nous attendions encore quelques jours…

« — Pas une heure. C’est assez d’enfantillage comme cela. Suivez-moi cette nuit même, ou retournez à votre premier amoureux… Il n’est pas fier, ce bon enfant-là, et il se fera un honneur de recueillir les débris de ma succession.

« Remarquez en passant, messieurs, comment le brutal Lapierre traitait cette jeune fille, qu’il prétendait, aimer et quelle abjecte soumission Louise avait pour lui. Il est certaines femmes qu’il faut tenir ainsi dans une crainte salutaire… La verge leur est douce et les coups de fouet leur semblent des caresses.

« Pauvre et sotte humanité !

« Mais je poursuis… Après quelques secondes, Louise répondit brusquement :

« — Vous le voulez, Joseph ? Eh bien ! que notre destinée s’accomplisse : emmenez-moi.

« Le ravisseur ne se le fit pas dire deux fois. Il saisit la jeune fille dans ses bras et la transporta dans son canot. Puis il poussa au large et disparut sur le fleuve sombre.

« Mais je l’avais prévenu. Aux dernières paroles de Louise, j’avais regagné à pas de loup mon embarcation, et je fuyais comme une flèche vers l’îlot, lorsque les fuyards se détachèrent de la rive.

« En un clin d’œil, j’avais atteint l’endroit où Lapierre, une heure auparavant, avait mis pied à terre. J’étais sûr que le coquin s’y arrêterait encore, et je l’attendais, un revolver dans chaque main, et blotti derrière un rocher.

« J’étais résolu à tout pour empêcher le rapt de se consommer ; et, plutôt que de laisser impunies les basses insultes de Lapierre et sa hideuse trahison, j’aurais volontiers déchargé les douze coups de mes revolvers sur son canot, au risque de tuer Louise, s’il eût dépassé la pointe de l’îlot sans s’y arrêter.

« Heureusement pour la jeune fille, il n’en fut rien. Lapierre rama dans ma direction et vint atterrir à une dizaine de pas de moi.

« Il était d’humeur charmante, le digne homme, et ce fut d’une voix extrêmement aimable qu’il dit à sa compagne, en la débarquant dans ses bras :

« — Eh bien ! ma chère Louise, que vous en semble ? jusqu’ici notre fuite n’est-elle pas une délicieuse promenade nocturne ?

« — Il fait bien noir… murmura la jeune fille.

« — Hé ! c’est justement la nuit qu’il nous faut : pas un air de vent, pas un rayon de lune – une véritable nuit d’amoureux !

« — Je voudrais bien partager votre opinion ; mais – vous le dirais-je ? – cette obscurité et ce silence me pèsent : il me semble que quelque chose de lugubre plane dans les airs.

« — Encore ?… Je parie que c’est l’ombre courroucée de votre ex-amoureux Després que votre esprit y voit.

« — Ne riez pas : c’est, en effet, à Després que je pense avec effroi.

« — Ho ! ho ! la bonne farce ! Tenez, moi aussi l’image de cet excellent Gustave me trotte un peu dans la cervelle, je l’avoue ; mais cette image, loin de me faire peur, me tient au contraire en gaieté. Je donnerais tout au monde pour voir quelle tête fera notre écolier, lorsqu’il ira demain chez votre père et constatera que vous lui avez brûlé la politesse, en compagnie de son bon ami Lapierre…

« — La tête qu’il fera ? m’écriai-je d’une voix terrible, tu vas le voir de suite, misérable, car me voilà ! »

« Et me redressant en face des fuyards, d’un coup de pied violent, je repoussai au large leur canot, qui partit à la dérive et disparut aussitôt dans l’obscurité.

« Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent que pousser chacun une exclamation :

« — Després ! Gustave !

« — Oui, c’est bien moi, Gustave Després ! repris-je avec force – Gustave Després, qui en échange du petit service qu’il vous a rendu de vous sauver la vie, vous avez constamment trompé tous deux ; Gustave Després qui a entendu vos entretiens nocturnes et connaît les projets que vous avez en tête ; Gustave Després, enfin, qui s’est constitué votre juge et vient vous porter la sentence que vous méritez !

« — Et quelle est cette sentence, Votre Honneur ?

« — La mort ! répondis-je d’une voix stridente.

« — Pour tous deux ?

« — Pour toi seul, coquin.

« — Et pour mademoiselle ?

« — Le mépris !

« — Ho ! ho ! fit Lapierre avec un rire forcé, vous n’y allez pas de main morte, monsieur le juge !

« — Je me venge ! fut la réponse.

« Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, car il y a de ces accents qui portent immédiatement la conviction.

« Pourtant, il feignit encore de badiner.

« — Qui sera l’exécuteur des hautes œuvres ? ricana-t-il.

« — Moi !

« Et, exhibant aussitôt mes revolvers, j’ajoutai :

« — Il y en a un pour toi et un pour moi. Nous nous placerons à chacune des extrémités de l’îlot, et nous tirerons à volonté nos six coups.

« Lapierre recula.

« — Un duel ? fit-il.

« — Oui, un duel, un duel loyal ! car si je veux ta vie, ce n’est point par un assassinat que je prétends l’avoir.

« — Un duel sous les yeux d’une femme ?

« — Cette femme en est la cause : il faut qu’elle voie son œuvre.

« — C’est une lâcheté cruelle !

« — Il te sied bien, Joseph Lapierre, de parler de lâcheté, toi que je surprends en flagrant délit de trahison, en train de déshonorer à jamais une famille respectable. Mets de côté ces airs de chevalerie qui ne te vont pas, et prépare-toi plutôt à disputer ta misérable vie.

« — Et si je ne veux pas me battre, moi ?

« — Si tu refuses de te battre, infâme larron d’honneur, aussi vrai que Dieu m’entend, je vais te tuer comme un chien.

« Pour le coup, Lapierre vit que j’étais sérieux et qu’il fallait s’exécuter coûte que coûte. Il se mit à trembler tout de bon.

« — Au moins, dit-il, mettons Louise à couvert ; tu n’as pas envie de l’assassiner, je suppose ?

« — Pas le moins du monde. Il y a, de l’autre côté de l’îlot, un amas de roches derrière lesquels elle se blottira. Si je te tue, comme je l’espère bien, je m’engage à la ramener chez elle dans mon canot, que j’ai caché à quelques pas d’ici ; si tu es vainqueur, tu agiras à ta guise. Allons, fais vite, où je vais te frotter les côtes pour te donner du courage.

« Ce coup d’éperon parut transformer Lapierre. Il bondit vers la jeune fille et, malgré ses supplications et ses gémissements, la transporta au lieu convenu.

« Puis, revenant vers moi, il me cria d’une voix sauvage :

« — À nous deux, maintenant !… Ah ! mon petit Després, tu veux du sang ! Eh bien ! je vais voir de quelle couleur est celui d’un amoureux déconfit. Où est mon revolver ?

« — Je viens de le déposer sur le paquet de hardes que tu destinais à mademoiselle, vilaine caricature de Don Juan ! répondis-je, en gagnant à la hâte l’extrémité nord de l’îlot.

« Il était alors environ minuit.

« Le temps était toujours sombre. La lune n’étant pas encore levée, c’est à peine si la clarté blafarde des étoiles permettait de voir à quelques pas devant soi.

« C’était donc à peu près au hasard que nous allions tirer, à moins de marcher l’un sur l’autre, ou, ce qui serait mieux, de nous guider sur notre feu réciproque.

« Je me faisais ces réflexions, tout en cherchant un abri quelconque, lorsqu’une détonation retentit et qu’une balle siffla à mon oreille.

« Je me retournai vivement et ripostai au hasard.

« Je n’avais pas abaissé mon arme que, pan ! une autre détonation suivit et qu’une seconde balle me passa dans les cheveux.

« — Hum ! me dis-je, il paraît que maître Lapierre attend mon feu pour mieux viser. Ce n’est pas si bête pour un coquin de son acabit.

« Cette constatation faite, j’avançai de quelques pas et tirai à mon tour sur une ombre qui semblait se mouvoir.

« Un coup de feu me répondit immédiatement, mais, cette fois-ci, à une trentaine de pieds de moi tout au plus. La balle fit éclater une branche à mes côtés.

« – Tant mieux ! murmurais-je, Lapierre marche sur moi, comme je marche sur lui. Ce sera plus tôt fini.

« Et je lâchai mon troisième coup.

« Mais, rendu prudent par les sifflements désagréables que mes oreilles n’avaient que trop perçus, je m’étais aussitôt jeté à plat-ventre.

« Cette précaution me sauva la vie, car Lapierre m’envoya sa quatrième balle à quelques pouces seulement au-dessus de la tête.

« En ce moment, je vis pendant deux secondes sa silhouette se dessiner près d’un arbuste. Mon revolver était en position : je tirai.

« Un cri terrible se fit entendre et j’entendis le bruit d’un corps pesant s’affaissant dans le feuillage.

« — Justice est faite ! je suis vengé ! m’écriai-je.

« Et, bondissant par dessus le cadavre, je courus à l’endroit où Louise attendait le résultat de la lutte. Elle était probablement évanouie au premier coup de feu, car je la trouvai sans connaissance, les mains cramponnées au rocher qui lui servait d’abri.

« — Pauvre enfant ! murmurai-je, si ce misérable que je viens de tuer ne s’était pas rencontré sur notre chemin, comme nous aurions été heureux !

« Mais je n’avais ni le temps ni la volonté de m’attendrir. Je la transportai dans mon canot et la ramenai chez elle.

« Au moment où je la déposais près de la maison de son père, elle reprit ses sens et me reconnut.

« Après m’avoir regardé avec effroi pendant quelques secondes, elle détourna la tête et ses lèvres murmurèrent un mot sanglant :

« — Assassin !

« — Vous vous trompez, mademoiselle, répliquai-je gravement. Ce n’est pas moi, mais bien votre coquetterie qui a couché dans les bruyères de l’îlot l’homme qui y dort son dernier sommeil. Souvenez-vous-en, Louise, et… adieu !

« Je m’éloignai rapidement, l’âme remplie d’une mortelle tristesse, et, toute la nuit, je remontai le Richelieu à grands coups d’aviron. »

CHAPITRE VII

Kingston et Kentucky


Després s’arrêta un instant à cette phase de son récit.

Sa physionomie, jusque là grave et triste, se revêtit soudain d’une expression de haine impossible à rendre ; sa prunelle s’alluma d’un feu sombre, comme si quelque horrible souvenir venait de passer devant ses yeux, et il reprit d’un ton farouche :

« J’achève, messieurs, et je serai bref dans ce qui me reste à dire.

« Je remontai donc le Richelieu pendant le reste de la nuit, me dirigeant vers la frontière. À la pointe du jour, je me trouvais tout au plus à quatre ou cinq milles de la ligne quarante-cinq, c’est-à-dire de la liberté, du salut. Mais j’étais exténué, je n’en pouvais plus ; mes mains, gonflées outre mesure par le maniement de l’aviron, refusaient absolument le service…

« Je dus m’arrêter pour prendre quelque repos.

« Je me trouvais alors en face d’un grand bois de sapins et de bouleaux. J’y cachai mon canot et, m’étendant tout auprès, je m’endormis d’un profond sommeil.

« Quand je m’éveillai, le soleil était haut et je jugeai que j’avais dû dormir plusieurs heures.

« Pour réparer autant que possible cette grave imprudence, je me hâtais de remettre mon embarcation à l’eau, lorsque de grands cris s’élevèrent des deux côtés de la rive et je fus enveloppé par une dizaine d’hommes qui bondirent sur moi et m’arrêtèrent.

« Parmi ces hommes était Lapierre ; Lapierre que je croyais avoir tué et que je retrouvais plein de vie, ayant reçu tout au plus une blessure légère, à en juger par un de ses bras, qu’il portait en écharpe.

« Je compris tout.

« Le lâche, pris de terreur en se sentant atteint par ma balle, avait poussé un cri d’agonie et s’était laissé choir tout de son long, contrefaisant le mort. Puis, lorsqu’il avait bien constaté mon départ, il s’était empressé de mettre les autorités à mes trousses.

« — Ah ! ah ! mon petit Després, me dit-il avec un ricanement d’hyène, il paraît que te voilà descendu du banc de la jugerie ! C’est dommage, parole d’honneur, tu étais superbe la nuit dernière en prononçant ma sentence !… Mais, bah ! ajouta-t-il, si tu perds le rôle de juge, tu porteras toute ta vie la casaque du forçat… Elle ira mieux à ta taille !

« — Misérable chenapan ! murmurai-je avec dégoût, en lui tournant le dos.

« On me passa les menottes, comme à un malfaiteur vulgaire, et c’est ainsi que je fus conduit à Saint-Jean, où je fus interné dans la prison commune.

« Mon procès ne tarda pas à s’instruire, et, naturellement, grâce aux menées de Lapierre, je fus trouvé coupable.

« On me condamna…

— À quoi ? demandèrent les jeunes gens, voyant que Després se taisait.

— Au pénitencier ! répondit d’une voix sourde le Roi des Étudiants.

— Au pénitencier ! fit Champfort… et pour combien de temps ?

— Pour un an… Le jury m’avait fortement recommandé à la clémence de la cour.

— Hélas ! pauvre ami… mais la sentence ne fut pas…

— J’ai fait mon temps ! j’ai porté, comme me l’avait prédit Lapierre, la casaque du forçat ; pendant douze longs mois, j’ai vécu côte à côte avec les meurtriers, les voleurs et les faussaires, travaillant sous le fouet des gardiens, mangeant à la gamelle du galérien !

« Oh ! ces douze mois, mes amis, ils m’ont vieilli de douze ans et ont amassé bien du fiel dans mon cœur !… Et qui pourrait dire combien de sombres pensées de vengeance m’ont agité à l’ombre de ces murs lugubres du pénitencier de Kingston !

« Enfin, ils passèrent, et je pus respirer de nouveau le grand air de la liberté.

« Mais je n’étais déjà plus l’adolescent joyeux à qui l’avenir sourit. Mon âme avait bu à la source d’amertume et s’en était imprégnée. La blessure que l’on venait de faire à mon honneur et à mes sentiments les plus intimes me brûlait comme un fer rouge.

« Je résolus de quitter le Canada et d’aller chercher dans le fracas de la guerre américaine, sinon l’oubli, du moins un adoucissement à mes tortures morales et une sorte de réhabilitation vis-à-vis de moi-même.

« Une autre raison – et celle-là bien plus impérieuse – me poussa à cette détermination.

« En arrivant chez mon père, j’appris que la famille de Louise s’était éloignée de la paroisse, où les calomnies de Lapierre lui avaient fait une position intenable, et que le mécréant, après s’être ainsi vengé d’un échec matrimonial, avait gagné les États-Unis. Or, telle était ma haine contre ce scélérat, que le seul espoir de le rencontrer face à face et de me venger de ses infamies aurait été plus que suffisant pour me faire abandonner famille et patrie.

« Je partis donc pour le théâtre de la guerre, et je m’engageai dans une armée de fédéraux qui opérait alors dans le Kentucky et faisait face au général Beauregard.

« Chose inouïe, je venais de tomber juste sur l’homme que je cherchais, et je me trouvais précisément dans un des avant-postes où maître Lapierre exerçait ses nombreux talents. J’eus maintes fois l’occasion d’observer ses allées et venues d’un camp à l’autre. Mon ex-ami faisait là rondement ses petites affaires, à ce qu’il paraissait. Il était à la fois commissaire des vivres, espion et agent de recrutement, pour le compte de l’armée du Nord.

« Tu as vu, Champfort, comment le triste personnage opérait et quelle habileté il savait déployer dans ses multiples occupations.

« Eh bien ! le rôle qu’il a joué vis-à-vis du colonel Privat n’était que la centième répétition de comédies aussi odieuses, exécutées aux avant-postes des armées, tantôt au détriment des confédérés, tantôt à celui des fédéraux, suivant le bon plaisir de ses intérêts pécuniaires, à lui.

« Il est infiniment probable que si l’audacieux coquin avait su que son plus mortel ennemi se trouvait dans les mêmes parages que lui, observant tous ses agissements, épiant ses moindres démarches, il aurait décampé sans tambour ni trompette.

« Mais j’étais si bien grimé, avec ma longue barbe que j’avais laissé croître, et je prenais tellement de précautions pour ne pas être reconnu, que maître Lapierre vivait à cet égard dans une parfaite sécurité.

« J’en profitais pour faire, moi aussi, mes petites affaires, c’est-à-dire pour accumuler contre lui autant de preuves que possible – une somme suffisante pour le faire fusiller comme un espion ennemi ; et je vous assure que je ne regardais pas beaucoup aux moyens à employer, lorsqu’il s’agissait d’augmenter ma liste.

« Un soir entre autres que, par une nuit obscure, il revenait clandestinement du quartier-général ennemi, je m’embusquai sur son passage et, après l’avoir rossé à mon goût, je le dévalisai de ses papiers, ni plus ni moins que si j’eusse été un voleur de grand chemin.

« Ce bel exploit compléta mon dossier ; car il se trouva que le misérable portait sur lui, cette nuit-là, une véritable cargaison de papiers compromettants : correspondances secrètes, instructions, etc., de quoi faire fusiller dix espions.

« Je me décidai alors à ne plus retarder le châtiment et à frapper un coup décisif.

« Ma qualité de secrétaire du général commandant l’armée me permettait de le voir à toute heure. J’allai le trouver cette nuit-là même. Le général n’était déjà plus à sa tente. Tout le camp était en mouvement. Nous marchions à l’ennemi.

« La bataille s’engagea sur toute la ligne, furieuse, épouvantable. Nous fûmes battus et obligés de retraiter précipitamment bien en arrière de nos lignes précédentes.

« C’est dans cette affreuse retraite que je fus blessé d’un coup de feu, qui mit fin à ma carrière militaire.

« On m’évacua vers le nord, et comme ma convalescence traînait en longueur et que, d’ailleurs, je ne pouvais espérer reprendre mon service de sitôt, j’obtins mon congé et je revins au pays.

— Et Lapierre ? demanda Champfort.

— Je ne l’ai plus revu qu’ici, à Québec, lorsqu’il revint des États-Unis. C’est la Providence, comme je l’ai dit, qui le jette sur ma route. Cette fois-ci, il ne m’échappera pas.

« — C’est à moi qu’il appartient ! rugit le Caboulot, dont la physionomie était transformée et qui lançait des éclairs par ses yeux bleus. »

Chapitre VIII

On se reconnaît


On conçoit l’étonnement des étudiants à cette exclamation véhémente de l’enfant.

Chacun se demandait par quelle crise passait le camarade et quelle raison il pouvait avoir pour réclamer ainsi le droit de punir Lapierre ; puis, rapprochant cette toquade de la singulière agitation qu’il avait manifestée pendant le récit de Després, on était bien empêché de trouver une réponse.

Pourtant Lafleur, rarement à court, en exhuma une de sa cervelle empâtée :

« Il est saoul, mes amis, dit-il, saoul comme cent mille Polonais.

— Tiens, c’est une idée ! bégaya Cardon.

— C’est ton mauvais whisky qui lui vaut ça, Cardon, pourvoyeur malhonnête que tu es !

— Mon whisky, mauvais ?… Tu peux bien le dire, à présent que tu en as plein ta vilaine trogne, riposta Cardon, blessé dans sa dignité de fournisseur.

— Trogne toi-même !

— Assez ! mes amis, intervint Després, n’allez-vous pas vous chicaner, maintenant ? »

Puis, se tournant vers le Caboulot qui était assis près de la table, le front dans ses mains :

« Voyons, Caboulot, lui dit-il, prouve à ces deux ivrognes que tu n’es pas saoul et que tu parles sensément. »

Pour toute réponse, le jeune homme se leva en face de Després et le toisant minutieusement :

« Oui, c’est bien Gustave, murmura-t-il comme se parlant à lui-même. Seulement, tu es si changé depuis sept ans, que je ne t’aurais certes pas reconnu, sans cette histoire…

— Que veux-tu dire ? demanda Després, qui, à son tour, regardait le petit étudiant dans les yeux et lui trouvait une bizarre ressemblance.

— Je veux dire, répondit l’enfant d’une voix émue, que la destinée a d’étranges voies et qu’elle place aujourd’hui en face l’un de l’autre deux hommes qui étaient amis de vieille date, sans se connaître…

— Mais nous nous connaissons depuis plus d’un mois !

— Oui, de figure. Mais te serais-tu imaginé, mon vieux Gustave, que sous le sobriquet de Caboulot – donné par les camarades – devait se lire le nom de Jacques Gaboury ?

— Toi, Jacques Gaboury, le petit Jacques que j’ai sauvé là-bas, le frère de… Louise ! exclama Després, en mettant ses deux mains sur les épaules de l’enfant et le dévorant du regard.

— Oui, c’est bien moi ; c’est bien le petit gamin qui allait se noyer dans le Richelieu, sans ton secours.

— Qui aurait pu dire ?… murmura le Roi des Étudiants. En effet, ta figure me revient maintenant, malgré que je n’aie pas eu l’occasion de te voir longtemps là-bas.

— Seulement le temps des vacances… J’étais au collège, vois-tu.

— Je me souviens, je me souviens… Comme tu es changé, mon pauvre Jacques ! Ce sont bien les mêmes traits principaux, les mêmes yeux, surtout… Mais tout cela a pris des formes plus accusées… Et puis, tu as grandi, tu t’es développé — si bien que je ne t’aurais certainement, pas reconnu, mon cher enfant.

— Ce n’est pas étonnant, Gustave ; je n’avais guère qu’une dizaine d’années lorsque tu venais… chez nous, et l’on ne fait pas beaucoup attention à un gamin de cet âge.

— Tu as raison. Mais, toi, est-ce que ma figure ne t’a pas frappé ?

— Mon Dieu, non : tu n’es plus le même homme. Ta moustache a poussé, ton teint est plus brun, ta voix est changée aussi… de sorte qu’il faut le savoir pour retrouver, dans le Roi des Étudiants, Gustave Després, le joyeux garçon qui s’appelait là-bas Gustave Lenoir.

— Que veux-tu ? la tempête ne mugit pas dans la cime du sapin le plus vigoureux sans y laisser de traces, sans en changer l’aspect. J’ai passé par bien des épreuves depuis le bon temps où nous nous sommes connus pour la première fois, et mon front en garde les empreintes indélébiles.

— Pauvre Després ! Permets-moi de te conserver ce nom, sous lequel j’ai renoué notre amitié d’autrefois,

— Non seulement je te le permets, mais encore je t’en prie, toi et les autres. C’est le nom de ma mère, et, ce nom… le pénitencier ne l’a pas sur ses registres d’écrou. »

Le Caboulot courba la tête et garda le silence.

Champfort, Cardon et Lafleur ne disaient mot.

Le premier admirait les mystérieux décrets de la Providence, qui faisait converger sur la tête du coupable Lapierre toutes ses voix accusatrices et se disposait à le frapper.

Quant aux deux autres, gorgés de whisky et ahuris par tous les étonnements de cette nuit mémorable, ils se demandaient sérieusement s’ils n’assistaient pas à une représentation dramatique et attendaient tranquillement, la fin de la pièce pour se communiquer leurs impressions.

Au bout de quelques secondes, Després regarda son petit ami et lui demanda d’une voix mal assurée :

« Et… "elle" ?

— Tu veux savoir où elle est ?

— Oui.

— À Québec.

— Seule ?

— Avec mon père et moi.

— Ta mère est donc… ?

— Morte, mon vieux, morte de chagrin.

— Pauvre femme ! »

Le Caboulot essuya une larme.

« Oh ! Louise fut bien coupable, dit-il, mais elle a terriblement expié son erreur ; elle a bien souffert…

— C’était justice ! murmura Després.

— Oh ! ne la condamne pas, Gustave ; ne sois pas inexorable pour ma pauvre sœur. Si toutes les larmes du cœur peuvent effacer une faute, la sienne mérite pardon et indulgence. »

Després ne répondit pas, mais un éclair traversa sa prunelle sombre et sa figure prit une dure expression d’inflexibilité.

En ce moment, trois heures du matin sonnèrent à l’horloge de la pension. Champfort se leva.

« Trois heures, dit-il : je rentre.

— Je t’accompagne, répondit Després ; nous aurons beaucoup à causer.

— Attendez, dit à son tour le Caboulot ; je retourne à la maison, moi aussi ; nous ferons un bout de chemin ensemble.

— Partons, firent les jeunes gens.

— C’est ça ! grommela Lafleur ; allez-vous-en tous et laissez-nous, à Cardon et à moi, la besogne d’achever la bouteille qui reste.

— Garde-la pour demain, dit Després.

— Jamais ! protesta majestueusement le diurne homme. Morguienne ! ce serait du propre : Lafleur reculer devant une bouteille ! Allons, estimable compagnon de la bamboche, illustre pourvoyeur Cardon, un petit… un dernier coup de cœur ! »


C’est notre grand-père Noé,
Patriarche digne,
Que l’bon Dieu nous a conservé
Pour planter la vigne…


Cardon ne répondit pas ; il ronflait comme un cachalot.

Le chanteur eut beau enfler sa voix pour reprendre :


Il se fit faire un bateau
Pour se promener sur l’eau
Pendant le déluge……


rien n’y fit : le célèbre Cardon ne bougea pas.

Quant aux trois autres, ils étaient déjà dans la rue, où les échos de la voix éraillée de Lafleur leur arrivaient par bouffées intermittentes.

CHAPITRE IX

La Folie-Privat et ses habitants


Le promeneur qui laisse Québec par la barrière du pont Dorchester et se dirige vers les luxuriantes campagnes de la côte de Beaupré, ne peut manquer, s’il a l’esprit bien fait, d’admirer le magnifique paysage qui se déroule aux environs de cette partie de la capitale.

Ce ne sont, de chaque côté de la route poudreuse, que chalets et cottages, maisons de plaisance et villas minuscules, coquettement assis sur la la croupe des collines ou accrochés aux flancs des vallons.

Tout cela est largement pourvu d’arbres au feuillage abondant, et respire une fraîcheur qui repose l’âme… Ce petit coin de l’Éden, où tout est verdure et calme, semble avoir été jeté à dessein en cet endroit pour faire contraste à l’aride et brûlant promontoire de Québec, qui, droit en face, étage au soleil les toits étincelants de ses milliers de maisons.

Cette patrie des heureux de la fortune s’appelle la "Canardière".

C’est là que les bourgeois aisés de la ville vont se reposer, pendant la belle saison, de la fatigue des affaires, et retremper, sous les ombrages de leurs parcs, leurs forces morales épuisées.

Naturellement, dès son arrivée à Québec, la veuve du colonel Privat s’était empressée de s’acheter à grand renfort d’argent, une résidence d’été dans cet endroit de prédilection. Elle l’avait baptisée du nom de Folie-Privat…

Mais quelle délicieuse Folie !…

Perdue à demi sous bois, comme un bijou dans un écrin, la façade seule en était visible du chemin. On y arrivait par une large avenue sablée qui tranchait comme un ruban grisâtre sur une verte pelouse, plantée confusément de sapins, de peupliers, de lilas, et de quelques arbres à fruit. Tout autour, et à plusieurs arpents en arrière, s’étendait le parc – une vraie petite forêt, avec ses pittoresques accidents, ses rochers moussus, ses troncs morts, envahis par le lierre, ses cascades jaillissantes ou ses ruisseaux babillant sous les herbes. Ce mystérieux domaine était sillonné en sens de routes et de sentiers, tantôt au cordeau comme les allées classiques des jardins anglais, tantôt étroits et tortueux, selon que le caprice de la nature ou les goûts romantiques du Le Nôtre canadien l’avaient voulu… Et puis des charmilles, des bocages, des bancs rustiques, des pelouses veloutées, des étangs qui semblaient dormir, des vallons ombreux, aux flancs desquels s’incrustaient les myosotis et les marguerites !…

Une miniature de l’Éden !

Quand, le front fatigué par le travail incessant de la pensée, ou le cerveau endolori par l’épuisante obsession de quelque idée fixe, de quelque souvenir amer, on éprouve le besoin d’un peu de répit, d’une minute d’oubli, c’est là qu’il faut l’aller chercher – là, en pleine nature, sous ces ombrages paisibles, près de ces cascatelles babillardes, au bord de ces ruisseaux dont la voix est douce et parle au cœur !… La brise y court, fraîche et parfumée, dans vos cheveux ; le feuillage y murmure à vos oreilles ses monotones mais toujours suaves et toujours mélancoliques plaintes ; les oiseaux y réjouissent l’âme par leurs gaies chansons et leurs joyeux ébats !…

Aussi, à peine les premières fleurs étalaient-elles au soleil de mai leurs pétales vierges ; à peine les champs et les arbres revêtaient-ils cette teinte verdâtre qui repose le regard, que la famille Privat, – ennuyée des fades plaisirs de la ville – s’installait au cottage de la Canardière, pour ne plus le quitter qu’à l’approche de l’hiver.

On y menait joyeuse vie.

Le sable de la grande avenue criait souvent sous les roues de lourds carrosses, chargés de citadins et de citadines, attentifs à ne pas laisser s’attiédir leurs relations avec la riche famille et sensibles aux charmes de la pittoresque Folie-Privat. Les allées bordées de verdure, les pelouses brillantes, les parterres tout constellés de fleurs ne manquaient jamais de jolies robes pour les effleurer, de petits pieds pour y sautiller et de mains chinoises pour y commettre des larcins impunis.

Bref, la Folie-Privat était devenue le rendez-vous de tout ce qu’il y avait à Québec d’élégant et de fashionable.

Rien de surprenant à cela.

Madame Privat, veuve d’un planteur de la Nouvelle-Orléans et riche à faire peur, dépensait fort largement, dans la vieille capitale canadienne, ses immenses revenues. D’habitude, la richesse suffit à tout et allonge démesurément la queue de ses connaissances. Mais soyons juste dans le cas présent, le "vil métal" n’était pas la seule raison de l’engouement général. Madame Privat, bien que mariée en Louisiane, était originaire de Québec, où sa famille avait des relations fort étendues, ce qui explique bien un peu pourquoi un si grand nombre d’amis suivaient avec empressement son char doré.

C’était une femme d’environ quarante ans, portant d’une façon très évidente les vestiges d’une opulente beauté. Blonde, blanche, rondelette, elle pouvait encore tirer l’œil à plus d’un célibataire – quand elle n’eût pas eu, pour exciter les convoitises matrimoniales, l’appât de ses superbes rentes. Son séjour à la Nouvelle-Orléans, sous le brûlant soleil du golfe mexicain, avait donné à sa peau fine et satinée cette teinte demi-dorée qui empourpre le firmament, à certains couchers du soleil. Cela ajoutait du piquant à sa mobile physionomie, en la voilant imperceptiblement, comme le fait une gaze quasi-impalpable recouvrant une figurine de cire. Petite de taille, alerte, vive, toujours parlant, toujours riant, altérée de mouvement, de bruit, de plaisir… c’était bien la femme créée et mise au monde pour gaspiller royalement une fortune comme la sienne.

Madame Privat n’avait que deux enfants : Edmond et Laure.

Edmond avait environ vingt-deux ans. Depuis l’arrivée de la famille à Québec, il étudiait le droit à l’Université Laval. C’était un grand jeune homme à la mine éveillée, au teint blond et aux yeux bleus, le portrait vivant de sa mère, dont il reproduisait, du reste, le type au moral. C’était bien, avec cela, le plus joyeux garçon d’Amérique et le meilleur cœur qu’il fût possible de souhaiter. Sa mère en raffolait et tout le monde l’aimait.

Laure, plus jeune de deux ans, était bien différente au physique et au moral. Elle reproduisait dans toute sa splendeur le type créole de son père, dont les exagérations tropicales étaient mitigées par le sang des climats du nord, qu’elle tenait de sa mère.

De taille moyenne, mais d’une cambrure admirable, elle avait de ces mouvements félins et moelleux, qui sont d’une grâce irrésistible, quand ils sont naturels. Les cheveux d’un noir chatoyant se relevaient d’eux-mêmes sur le front et les tempes, pour s’épanouir en un fouillis de coquettes volutes, qui n’auraient certainement pu imiter le plus habiles des coiffeurs. Sous ce gracieux chapiteau de cheveux bouclés s’arrondissait doucement un front lisse comme une lame d’ivoire, au bas duquel s’estompaient en vigueur de grands sourcils noirs du dessin le plus habile. Les yeux étaient grands, largement fendus, d’un brun velouté, comme les longs cils qui les surmontaient, et susceptibles d’exprimer tour à tour les sentiments de l’âme les plus opposés : douceur, colère, molle langueur, brûlante énergie. Une petite bouche, aux lèvres rouges comme certains coraux, se dessinait gracieusement sur des dents courtes et d’une blancheur éclatante…

Ajoutez à tous ces charmes un nez grec, aux narines mobiles ; couvrez le tout d’une peau d’un blanc mat, animée sur les joues par une imperceptible carnation… et dites avec nous que cette tête de jeune fille était tout simplement ravissante.

En effet, Laure passait à Québec pour un prodige de beauté, et tout le monde était d’accord sur ce point. Tout au plus, les envieuses pouvaient-elles hasarder que cette beauté avait quelque chose de hautain qui paralysait l’admiration.

C’était un peu vrai.

Laure tenait de son père cette expression sévère de physionomie qui la faisait paraître dédaigneuse et – disons le mot – infatuée d’elle-même. Mais hâtons-nous d’ajouter que, si l’enveloppe était froide et le visage de marbre, le cœur n’avait que de nobles passions et demeurait ouvert à tous les grands sentiments.

Une particularité de son caractère avait toujours étonné, non seulement la mère de Laure, mais encore ses amies : c’était la brusque transition de la gaieté la plus expansive à une morne et inconcevable mélancolie qui durait des journées entières.

Cette bizarrerie ne s’était fait remarquer que depuis le retour à Québec de la famille Privat, et avait toujours été s’accentuant, surtout dans les derniers temps. Personne n’y pouvait rien, et les apprêts même de son futur mariage avec un beau jeune homme du nom de Lapierre, n’avaient pas le privilège de changer son humeur.

Qu’y avait-il ?… quel ver rongeur mordait le cœur de cette jeune fille à qui Dieu avait fait la vie si belle, et dont l’avenir paraissait si riche de promesses riantes ?

On se perdait en conjectures. Il était à présumer que ce n’était pas l’approche de son mariage avec Lapierre qui la préoccupait à ce point, puisque rien ne l’y forçait et que, d’ailleurs, au dire de toutes les demoiselles de sa société, le jeune prétendant était fort bien de sa personne, extrêmement aimable et jouissait d’une enviable réputation d’honorabilité.

Quoi donc, alors ?

Ceux-là seuls qui auraient pu sonder les replis de l’âme si fortement cuirassée de la belle créole eussent été en mesure de répondre.

En attendant, faute de mieux, on mettait la chose sur le compte des nerfs. Ces femmes des pays inter-tropicaux les ont si impressionnables !

Quoi qu’il en soit, nous nous bornons pour le moment à constater le fait, nous réservant de l’expliquer plus tard à la plus grande satisfaction du lecteur.

Et, maintenant que nous connaissons à peu près tous nos principaux personnages, reprenons notre récit, car les événements vont bientôt se précipiter.

CHAPITRE X

Première escarmouche


Le lendemain de la fameuse nuit dont nous venons de raconter les diverses péripéties, et qui se trouvait être le 20 juin 186… Paul Champfort cheminait seul sur la route de la Canardière, se dirigeant vers la Folie-Privat.

Il était environ cinq heures de l’après-midi.

Encore tout ému des confidences de son ami Després, et le cœur réchauffé par un rayon d’espoir, le jeune homme marchait d’un pas allègre, se demandant quel événement nécessitait sa présence au cottage, puisque sa tante avait pris la peine de l’envoyer quérir à Québec par un domestique.

Il y avait donc du nouveau là-bas !

Qui sait ?… Le mariage projeté, et dont les apprêts occupaient la famille de sa tante depuis plusieurs semaines, était peut-être retardé ou même rompu par quelque circonstance fortuite, quelque caprice de la jeune fiancée !…

Laure était si excentrique et son humeur sujette à tant de bizarres contradictions !

Et puis, après tout, Lapierre, pour être un fort habile homme, n’en était pas moins faillible comme le commun des mortels. Il pouvait bien, dans l’orgueil de son triomphe, avoir froissé d’une façon ou d’une autre l’ombrageuse susceptibilité de mademoiselle Privat et fait naufrage au moment d’atteindre le port !… D’ailleurs, qui empêchait que le remords, cet implacable juge de la conscience, ne l’eût enfin arrêté sur la pente de la trahison, au moment de conduire à l’autel la fille de sa victime !…

Champfort se faisait à lui-même toutes ces réflexions et se laissait ainsi bercer par une rêverie pleine d’optimisme, lorsqu’il arriva chez sa tante.

Madame Privat était occupée pour quelques minutes, dit au jeune homme :

— Ah ! te voilà, mon cher Paul… Ce n’est pas mal à toi d’être venu, bien que ce soit sur mon invitation expresse et qu’il m’ait fallu te dépêcher une estafette pour avoir l’honneur de ta visite… car tu nous négliges, Paul : voilà bien quatre grands jours que nous ne t’avons pas vu…

— Je vous en prie, ma tante, répondit l’étudiant, n’allez pas croire au moins que ce soit par indifférence. Mes examens approchent et je n’ai vraiment pas une minute…

— À perdre, n’est-ce pas ?

— Oh ! ma tante, que dites-vous là ? Vous savez bien que je ne suis nulle part plus heureux qu’ici, dans votre famille, et que les instants que j’y passe me semblent toujours trop courts.

— Voyons, mon pauvre Paul, ne va pas prendre mes taquineries au sérieux : je suis en gaieté aujourd’hui et je lutine tout le monde.

— Vous serez toujours jeune, ma tante…

— De caractère, peut-être… mais de figure, oh ! oh !… Allons, vilain flatteur, va t’amuser au salon avec ta cousine, en m’attendant. J’ai encore quelques ordres à donner, et je vous rejoindrai dans un instant. Paul obéit et se dirigea vers le salon.

Le piano, touchée par une main exercée, résonnait par toutes ses cordes, tantôt exhalant sa colère avec d’éclatants accords, et tantôt gémissant en une douce mélodie où semblaient trembler des sanglots.

Champfort s’arrêta à la porte, le cœur serré et en proie à une indicible émotion.

« Toujours seule et triste ! murmura-t-il. Pauvre Laure ! »

Puis, ne voulant pas laisser plus longtemps ignorer sa présence à deux pas de sa cousine, il frappa doucement.

Le piano se tut aussitôt, et Mlle Privat vint elle-même ouvrir.

« Ah ! c’est vous, mon cousin, fit la jeune fille un peu surprise.

— En personne, ma cousine, et enchanté d’avoir le plaisir de vous voir.

— Vous êtes bien aimable de condescendre jusqu’à venir visiter de pauvres campagnards comme nous.

— Je ne mérite pas aujourd’hui ce compliment, ma chère Laure, car c’est à la demande expresse de ma tante que je me suis transporté au cottage.

— En vérité ? Alors, c’est maman qu’il faut remercier. Il ne fallait rien moins que sa puissante intercession pour obtenir une faveur si précieuse.

— Comme vous dites, ma cousine. Je ne suis pas à moi en ce temps-ci : j’appartiens à mes auteurs de médecine.

— Heureux mortels que ces auteurs !

— Pas tant que vous croyez, car ils ont en moi un amant assez volage.

— C’est dans l’ordre, » répondit un peu sèchement la jeune fille.

Toute cette conversation s’était tenue sur un ton aigre-doux, moitié plaisant, moitié sarcastique, surtout du côté de Laure.

Champfort était habitué à ces boutades et ne s’en étonnait plus.

Il se dirigea vers le piano et, jetant les yeux sur un cahier de musique ouvert en face :

« Du Schuybert ? fit-il… Est-ce cela que vous jouiez tout à l’heure, ma cousine ?

— Quoi, vous écoutiez, monsieur ?

— Non pas, j’arrivais et je n’ai pu commander à mes oreilles de ne pas entendre la ravissante musique qui jaillissait de vos doigts.

— Ravissante musique ! ricana Mlle Privat… Mon cher cousin, vous n’êtes pas difficile : j’improvisais, je laissais courir ma pensée sur les touches.

— En ce cas, votre pensée, ma chère Laure, était bien triste.

— Pourquoi pas ?… Est-ce qu’il m’est défendu, à moi, d’être triste ? Ne puis-je, par hasard, avoir du chagrin comme le commun des mortels ?

— Oh ! vous avez certainement ce droit ; mais, pour ma part, je souhaiterais de tout mon cœur vous le voir exercer moins souvent.

— Que vous importe ? riposta Laure, avec une nuance d’amertume. Est-ce que ces choses-là dérangent un homme comme vous, qui n’a d’attention que pour d’affreux livres de médecine ?

— Laure, répliqua Champfort un peu ému, me croyez-vous sans cœur, et votre antipathie pour moi va-t-elle jusqu’à me refuser d’avoir de l’affection pour vous et votre famille ?…

— Que parlez-vous d’antipathie ? interrompit la jeune fille.

— Jusqu’à arrêter sur mes lèvres l’expression du profond intérêt que je porte à tous les membres d’une famille qui m’est chère par le double lien du sang et de la reconnaissance ? poursuivit Champfort, en s’animant.

— Tout doux, mon cousin, je n’ai pas cette prétention, et mon antipathie, comme vous dites, ne va pas jusque là.

— C’est fort heureux pour moi que vous sachiez mettre des bornes à cet inexplicable sentiment. Le poids m’en est déjà assez lourd comme ça, et je serais véritablement au désespoir de le voir s’augmenter, ne fût-ce que d’un atome. »

Laure se mordit légèrement les lèvres et ne répondit pas. Ses doigts se mirent à errer sur les touches d’ivoire, en gammes capricieuses, pendant que ses yeux rêveurs se fixaient vaguement sur ceux de Champfort.

Tout à coup, elle demanda brusquement :

« Êtes-vous fataliste, Paul ?

— Pourquoi cette question ? fit le jeune homme surpris.

— Peu importe… répondez toujours.

— Précisez davantage.

— Soit : croyez-vous qu’il y ait une destinée à laquelle on ne puisse se soustraire ?

— Non, je ne crois pas à cela : la vie humaine n’est pas une machine que Dieu monte avec un ressort à la naissance, et qui en suit l’invincible impulsion jusqu’à la mort.

— Ah ! vous pensez donc que l’on doit, en toute circonstance, se raidir contre un malheur qui nous semble inévitable.

— Je suis d’avis qu’il y aurait lâcheté à agir autrement.

— Même lorsque ce malheur est nécessaire ou nous paraît tel ?

— Même en ce cas… Mais, ma chère Laure, que parlez-vous de malheur et pourquoi ce mot vient-il sur des lèvres qui ne devraient que sourire ?

— Qui sait ?…

— Est-ce au moment où l’avenir ne vous promet que joie et félicité, où tout est rose à votre horizon, où vos souhaits les plus chers vont être réalisés… par votre mariage avec l’homme que vous aimez…

— Allez toujours…

— Est-ce à ce moment-là que vous devez avoir des idées sombres et parler de malheur ?

— Qui vous dit que je parle pour moi ?

— Qui me le dit ?… Eh ! mon Dieu, rien et tout.

— Ce n’est pas répondre.

— Il m’est difficile de répondre autrement, car mes suppositions ne sont fondées que sur un pressentiment, et ce pressentiment…

— Voyons.

— Je ne sais si je dois…

— Oui, oui, parlez.

— Sans réticences ?

— Sans réticences… comme à une amie.

— Eh bien ! "mon amie", ce pressentiment qui m’assiège murmure à l’oreille de mon cœur une étrange chose.

— Dites.

— Vous le voulez ?

— Je le veux.

— Voici : c’est que vous avez quelque motif mystérieux pour épouser l’homme qui vous fait la cour, et que…

— Achevez.

— Vous n’aimez pas cet homme."

Laure devint très pâle, et, pour cacher son trouble, elle se mit à exécuter sur le piano le plus fantastique des galops.

Quand ce fut fini, elle se retourna vers Champfort et se contenta de lui dire avec un singulier regard :

— « Mon cher Paul, il me vient une curieuse idée, à moi aussi.

— Me feriez-vous le plaisir… ?

— Oh ! volontiers : c’est que vous êtes jaloux de monsieur Lapierre. »

Ce fut au tour de Champfort de pâlir. Mais, comme il n’avait pas à sa disposition la ressource du piano pour se donner contenance, Laure put à son aise suivre, sur la figure de son cousin, l’impression qu’elle avait produite.

Cependant, Paul balbutiait :

— «  Quelle idée ! grand Dieu, quelle idée !

— Elle est drôle, n’est-ce pas ?

— Oh ! pour le moins… être jaloux de « cet homme »!

— Comme vous dites cela ! fit la jeune fille avec un mélange de hauteur et de surprise. Est-ce que, par hasard, mon fiancé aurait le malheur de vous déplaire ?

— Ma foi, répondit Champfort avec une insouciance presque dédaigneuse, je vous avouerai ingénument que je n’ai pas encore eu la pensée d’analyser le sentiment qu’il m’inspire.

— Au moins peut-on supposer que ce n’est pas de la sympathie…

— Je suis trop poli pour vous contredire.

— Voilà un aveu… Mais que vous a-t-il donc fait, le pauvre jeune homme ?… Il a l’air de vous aimer beaucoup, cependant. »

L’œil de Champfort s’alluma et l’étudiant parut sur le point d’éclater ; mais ce ne fut qu’un éclair, et Paul répondit négligemment :

— «  Oh ! rien… à moi personnellement, du moins.

— C’est à quelqu’un des vôtres, alors, à nous, peut-être, qu’il a fait quelque chose ? »

Champfort, au lieu de répliquer, se leva et fit un tour dans le salon. Cette conversation le mettait au supplice, et il ne savait trop comment s’y soustraire.

— « Vous ne répondez pas ? insista la jeune fille.

— Les événements répondront pour moi ! » murmura l’étudiant d’une voix sombre.

Laure, vivement intriguée, ouvrait la bouche pour demander une explication, lorsque des pas rapides se firent entendre dans la pièce voisine, et Mme Privat parut.

Chapitre XI

Une Évocation Inattendue


« La paix ! mes enfants, dit-elle joyeusement ; je suis sûre que vous êtes encore aux prises.

— Mais non, ma mère, répondit Laure : je discutais avec mon cousin un point de philosophie, et naturellement…

— Naturellement vous n’étiez pas d’accord ?

— Comme toujours. C’est étonnant comme nous n’avons pas les mêmes notions et les mêmes idées sur toute espèce de choses.

— Je suis le premier à le regretter, répliqua Champfort ; mais il est certain qu’il suffit que je pense de telle façon, pour que ma charmante cousine ait une autre manière de penser.

— C’est fâcheux, en effet, repartit Mlle Privat, mais que voulez-vous ?… les opinions sont libres, et je profite de cette liberté.

— Tu en profites peut-être trop, ma fille, dit avec bonté Mme Privat. Ce pauvre Paul, tu prends plaisir à le contrarier ; tu le maltraites véritablement.

— Oh ! ma tante…

— On dirait, ma chère Laure, que tu n’aimes pas ton cousin ou que tu as contre lui des griefs sérieux.

— Moi ?… En vérité, ma mère, où prenez-vous cela ? Je n’ai pas le moindre grief contre mon cousin, et je l’aime à en mourir.

— Je ne demande pas tant que cela, répondit un peu ironiquement Champfort, et je vous prie instamment de vous conserver pour votre heureux fiancé, cet excellent monsieur Lapierre. »

Un éclair passa dans les yeux de Laure.

« Oh ! vos craintes n’ont pas leur raison d’être, je vous prie de le croire, répliqua-t-elle avec hauteur.

— Tant mieux pour lui ! articula froidement Paul.

— Assez ! assez ! mes enfants, interrompit Mme Privat. Si vous continuez sur ce ton, vous allez vous chicaner, et ça ne sera pas joli, savez-vous, entre frère et sœur – car vous êtes frère et sœur, souvenez-vous-en. Je t’ai toujours considéré, Paul, comme mon enfant ; j’en avais fait la promesse à ta pauvre mère. »

Champfort avait la tête basse et le sourcil froncé. Tout-à-coup, il parut prendre une résolution énergique.

« Ma bonne tante, répondit-il avec une amertume à peine contenue, je sais toute l’affection que vous avez eue et que vous avez encore pour moi. Je n’oublie pas, non plus, et n’oublierai jamais que je vous dois tout et que, d’un orphelin malheureux et sans avenir, vous avez fait un fils et un homme en mesure de vivre honorablement. Aussi, je serais au désespoir de vous causer le moindre ennui, le moindre chagrin, ce qui arrivera inévitablement si je continue à me rencontrer avec ma cousine. Souffrez donc…

— Où veux-tu en venir, mon enfant ?

— Souffrez donc, reprit le jeune homme avec une fermeté douloureuse et se levant, souffrez que je me retire pour quelque temps de votre famille… jusqu’à des jours meilleurs.

Et il s’inclina devant sa tante, prêt à prendre congé.

Laure, la froide et hautaine créole, eut alors un cri de l’âme.

« Oh ! Paul, Paul, vous êtes bien dur pour moi… plus dur que vous ne pensez ! »

Paul, tout surpris, regarda sa cousine. Il n’était plus habitué à l’entendre lui parler de cette voix émue, presque suppliante, et à voir sur la belle figure de Laure cette franche expression de chagrin. Sa colère se fondit comme par enchantement et une immense pitié envahissant soudain son bon cœur, il fléchit le genou devant Mlle Privat et, prenant une de ses mains :

« Pardon, pardon, ma chère Laure… murmura-t-il. Je suis en effet cruel… mais l’espèce d’antipathie que vous me montrez, l’inexplicable froideur qui a remplacé, dans nos relations, la bonne et douce cordialité d’autrefois me font mal à l’âme et me rendent injuste malgré moi.

— Relevez-vous mon cousin, répondit la jeune fille avec une douceur triste, et souvenez-vous qu’il ne faut jamais juger à la légère les sentiments d’une femme, quelque bizarre qu’ils paraissent.

— Je m’en souviendrai, Laure, » répondit Paul, que cette phrase ambiguë n’intriguait pas médiocrement.

Mme Privat fut aussi un peu frappée de cette recommandation étrange ; mais comme les impressions ordinaires n’avaient pas le temps de prendre racine dans son caractère mobile et léger, elle ne s’y arrêta pas autrement et dit aux jeunes gens :

« Bien, mes enfants, vous avez fait votre paix ; je suis contente. Signez-la d’un bon baiser et qu’il ne soit plus question de querelle entre vous.

— Mais, ma mère… se récria Laure.

— Pas de «mais !» … embrasse ton cousin, ou plutôt ton frère Paul. »

Laure hésitait, rougissante… Ce que voyant, Champfort s’avança bravement, quoique un peu ému, un peu pâlot, prit la belle tête de sa cousine entre ses mains et baisa bruyamment ses deux joues devenues rouges comme des cerises mûres.

Puis il regagna sa place, tout frissonnant.

Depuis plus de deux ans, ses lèvres n’avaient pas effleuré la peau fine et veloutée de sa sœur d’adoption, et ce baiser inattendu faisait courir dans ses veines mille flèches brûlantes. En quelques secondes, son amour, jusque là fortement comprimé par une volonté de fer, secoua ses entraves et envahit son cœur avec la force d’expansion de la poudre… Le sang lui afflua au cerveau, et il rougit comme un écolier surpris en flagrant délit de grimaces à son maître d’étude… Puis la réaction se fit, et il resta tout pâle.

Mme Privat n’avait rien vu ; mais il n’en fut pas ainsi de Laure. Un observateur attentif qui aurait su analyser les rapides nuances qui se succédaient sur son visage ému, et trouver la cause intime de la teinte rosée qui embellissait son front, n’eut pas été en peine d’expliquer ce trouble et de le rapporter à la contenance de Champfort.

Mais il n’y avait là aucun observateur attentif, et Paul avait trop à faire de dominer sa propre émotion pour s’occuper de celle d’autrui.

La jeune créole eut donc tout le bénéfice de l’incident, et son impénétrabilité n’en souffrit pas.

Mme Privat, après s’être commodément installée dans un fauteuil, tira les jeunes gens d’embarras en disant d’une voix enjouée :

« Eh bien ! mon cher Paul, maintenant que te voilà redevenu sage, te doutes-tu un peu pourquoi je t’ai fait venir ?

— Ma foi ! ma tante, je vous avouerai que je n’en ai pas la moindre idée.

— Voyons, cherche, avant de jeter ta langue aux chiens.

— J’ai beau chercher, je ne trouve rien… à moins que ce ne soit pour me parler de… du mariage projeté.

— Tu n’y es pas tout à fait… mais tu en approches… tu brûles, comme on dit dans je ne sais pas quel jeu.

— S’agirait-il de… votre futur gendre ?

— C’est encore un peu ça, mais il y a autre chose.

— Alors, je renonce à trouver. Aussi bien, j’ai trop de médecine en tête pour deviner des énigmes.

— Paresseux qui se retranche toujours derrière sa médecine quand il s’agit de nous venir voir ou de nous prêter le concours de ses grandes lumières !… Tiens, je la prends en grippe, ta médecine.

— Ne dites pas cela, ma tante : la médecine est tout pour moi – non seulement le présent, mais encore, et surtout, l’avenir.

— Bah ! ne te martèle pas la tête avec ces idées-là : j’ai pourvu au passé et, si Dieu me laisse vivre, j’aurai aussi l’œil sur l’avenir.

— Oh ! ma tante, vous êtes pour moi une véritable mère ; mais je ne veux pas abuser de votre bonté, et je songe sérieusement…

— Abuse, abuse, mon garçon : le fonds est inépuisable et il y en a pour tout le monde… Mais revenons à nos moutons.

« Je t’ai fait appeler pour t’annoncer que je donne, lundi prochain, un grand bal – quelque chose de colossal, d’inouï, de féerique, si c’est possible. Or, comme j’ai besoin d’un bon organisateur et que je ne puis guère compter sur Edmond, tout entier à ses amusements, je m’adresse à toi. Tu vas mettre à contribution toutes les ressources de ton imagination, fouiller tous les coins et recoins de ton génie inventif, réveiller tous les souvenirs de fêtes endormis dans ta mémoire, enfin relire les "Mille et une Nuits", s’il le faut, pour nous aider à surpasser les grands festivals donnés à l’occasion du mariage d’Aladin, l’heureux possesseur de la lampe merveilleuse.

« Cela te va-t-il ?

— Je suis tout entier à vos ordres, ma chère tante ; mais, outre que je n’ai pas la fameuse lampe des contes arabes, je suis fort mauvais organisateur de fête et profondément ignorant en matière de bal.

— Qu’à cela ne tienne ! je serai la tête qui combine, et toi, le bras qui exécute.

— À merveille. En ce cas, je me mets à votre service. Disposez de ma personne comme bon vous semblera.

— Voilà qui est entendu : tu consens à nous aider.

— De grand cœur, ma tante.

— C’est qu’il va te falloir faire plusieurs démarches et de t’occuper d’une foule de petits détails.

— Je serai trop heureux de me multiplier pour vous être utile.

— D’ailleurs, mon cher Paul, je compte bien ne pas te laisser seul à faire toute la besogne et en mettre une partie sur les épaules de celui qui bénéficiera le plus de ce bal…

— Quel est cet heureux mortel ?

— Hé ! mon futur gendre, donc. »

Champfort ne put s’empêcher de faire une moue dédaigneuse ; mais il la transforma si vite en sourire aimable, qu’il pensa bien n’avoir pas été remarqué.

Pourtant Laure avait vu – si bien vu, qu’une rougeur fugitive envahit son front et qu’elle courba la tête, toute rêveuse.

Champfort reprit :

« Monsieur Lapierre ?… En vérité, ma tante, vous ne pouviez m’associer à un homme plus entendu dans la matière : car il a tous les talents, mon futur cousin, et je serais fort surpris qu’il ne fût pas bon organisateur de fête, lui qui était si excellent organisateur d’expéditions nocturnes dans l’armée confédérée. Vous vous en souvenez, ma tante ?

— Mon Dieu, oui, répondit inconsidérément Mme Privat. C’est même dans une de ces expéditions, organisée par lui, que mon pauvre mari trouva la mort.

— Oh ! l’affreux souvenir ! murmura Laure en se voilant la figure de ses deux mains.

— D’autant plus affreux, que, par une fatalité inconcevable, ce fut le meilleur ami de mon oncle qui le conduisit à la boucherie, croyant le mener à la victoire, répondit Paul, d’une voix où se devinait une implacable ironie. »

Mme Privat, dominée par cette évocation inattendue, porta son mouchoir à ses yeux et se tut. Quant à Laure, un trouble étrange l’envahit et elle se leva pour aller ouvrir une croisée, où elle s’accouda, baignant son front brûlant dans la fraîche brise qui s’élevait du jardin.

Champfort, lui, demeura froid et sombre sur son fauteuil, le regard menaçant, comme s’il venait de faire une déclaration de guerre.

En ce moment, un vigoureux coup de sonnette carillonna dans l’antichambre.

Les trois personnages du salon relevèrent ensemble la tête et fixèrent la porte, avec un point d’interrogation dans le regard.

Dix secondes après, une servante entrouvrit le battant et annonça :

« Monsieur Lapierre !

— Qu’il entre ! fit vivement Mme Privat, en se levant.

Lapierre entra.

Chapitre XII

Petite Revue de la Situation


Il nous faut ici, pour l’intelligence complète de ce qui va suivre, ouvrir une parenthèse et faire, à vol d’oiseau, une revue de la situation réciproque des personnages qui vont successivement se présenter sous nos yeux.

À tout seigneur, tout honneur ! Commençons par le fiancé de mademoiselle Privat.

C’était, en vérité, un fort joli garçon que ce chenapan de Lapierre.

Grand, bien découplé, souple et gracieux dans ses mouvements, il était l’heureux possesseur d’une tête caractéristique, où il y avait, mêlés assez confusément, du grec et du mauresque.

En effet, si son nez un peu aquilin et la coupe hardie de son visage rappelaient vaguement le type athénien, sa peau mate et légèrement bronzée n’en aurait pas moins fait honneur à la langoureuse physionomie d’un descendant des Maures de l’Andalousie.

Quoi qu’il en soit, un détail presque insignifiant dérangeait, constatation faite, l’harmonie classique et le calme olympien de cette belle figure, et ce détail se trouvait dans le regard.

Lapierre avait des yeux noirs fort grands et fort beaux ; mais, chose extraordinaire, il ne pouvait les maintenir en repos et les fixer carrément sur une autre paire d’yeux. Son regard, sans cesse en mouvement et comme égaré, ne faisait qu’effleurer le regard fixé sur lui et se plaisait, de préférence, à voltiger sur les menus détails de la toilette de son interlocuteur.

L’honnête garçon agissait-il ainsi par timidité ?… ou bien le misérable suborneur de jeunes filles craignait-il de laisser lire, par ces fenêtres grandes ouvertes de son âme, les noires machinations qui s’y tramaient ?…

Peut-être !

Dans tous les cas, ce tic singulier donnait à notre nouvel Adonis un petit air faux et un certain cachet d’hypocrisie qui déparaient bien un peu les grâces séduisantes de ses autres traits… Mais, comme on ne rencontre guère d’homme parfait et que, d’ailleurs, le défaut dont il est question résidait plutôt dans l’expression du regard que dans le regard lui-même, Lapierre n’en passait pas moins pour un des plus beaux hommes de Québec, aux yeux des juges féminins. Et plus d’une de ces dames, qu’un secret dépit rendait accommodante, ne se gênait pas pour dire que la riche demoiselle Privat faisait, en somme, un excellent mariage, puisqu’elle payait avec du "vil métal" aisément acquis tant de grâce et tant de perfection…

Madame Privat – il faut bien le dire – paraissait être un peu de cette opinion ; mais sa fille envisageait probablement la chose, à un point de vue plus élevé et moins spéculatif, car il était de toute évidence qu’elle ne partageait pas l’engouement général à l’égard de son futur époux. Calme et presque insouciante, elle voyait arriver sans trouble comme sans impatience le jour solennel où elle associerait à jamais sa vie à celle du brillant jeune homme qui faisait tourner tant de têtes. Plus que cela, les gens sérieux de son entourage – ses vrais amis, ceux-là, – remarquaient avec étonnement qu’à l’encontre de bien des jeunes filles en pareil cas, Laure devenait de plus en plus bizarre, se drapait de plus en plus dans sa sombre mélancolie, à mesure qu’approchait le jour fatal…

À leurs yeux, cette belle jeune fille gardait dans son cœur quelque secret terrible et, plutôt que de le dévoiler, marchait stoïquement à l’autel, comme d’autres marchent au sacrifice.

Mais ses amis clairvoyants – en bien petit nombre, du reste – se gardaient bien de laisser paraître au dehors cette pénible impression et se contentaient de conjecturer "in petto".

Il aurait donc fallu que la veuve du colonel Privat, pour se renseigner exactement sur ce qui se passait dans le cœur de sa jeune fille, eût d’abord un soupçon, puis, guidée par cet indice un peu vague, que son instinct maternel, doublé d’une observation attentive, la mît sur la piste de la vérité…

Malheureusement, l’excellente femme, comme nous l’avons dit, n’était rien moins qu’observatrice ; et, d’ailleurs, sa légèreté naturelle ne lui avait pas permis de s’arrêter longtemps sur les réflexions qu’avaient fait naître chez elle les récentes étrangetés du caractère de sa fille.

Il ne faut pas croire que cette insoucieuse légèreté masquait un mauvais cœur et que les délices d’une vie opulente avaient étouffé, chez Mme Privat, les sentiments sacrés de la maternité.

Ce serait là une étrange erreur.

La riche veuve, au contraire, raffolait de ses deux enfants ; elle eût, sans hésiter, sacrifié des sommes folles pour satisfaire le moindre de leur caprice… Mais la Providence, qui lui avait prodigué l’or, lui avait refusé cette sorte d’intuition maternelle qui fait rechercher pour ses enfants, en dehors des jouissances de la fortune, les jouissances plus intimes du cœur et celles plus relevées de l’âme.

Pour certaines femmes du monde, qu’une piété bien entendue ou quelque saine idée de philanthropie n’éclaire pas, être heureux, c’est avoir assez d’argent pour se payer tous les fastueux caprices du "high life", et assez de notoriété pour que les membres de cette aristocratie-là ne vous rient pas au nez, malgré vos écus.

Mme Privat avait ces deux éléments de bonheur et s’en contentait. L’idée que ses enfants eussent besoin d’autre chose pour entrer, le front serein, dans la vie mondaine ne lui était jamais venue et – disons-le – ne pouvait lui venir.

Mariée fort jeune à un homme puissamment riche, elle était passée sans transition du doucereux couvent des Ursulines de Québec à l’opulente villa de son mari, en Louisiane. Il n’y avait, par conséquent, pas une heure dans son existence entière où elle n’eût été entourée des jouissances que procure la fortune, et tant loin que son souvenir pouvait se porter en arrière, elle n’y voyait que plaisir et bonheur.

Rien d’étonnant donc à ce qu’une femme élevée dans de semblables conditions ne vît pas au-delà l’horizon des jouissances matérielles et ne comprît point ces voluptés sublimes qui prennent naissance dans le cœur.

Mais, à part les considérations qui précèdent, une raison plus simple et moins métaphysique doit nous faire excuser Mme Privat de n’avoir point jusqu’alors compris sa fille et de la lancer si inconsidérément dans les serres redoutables du mariage : et cette raison bien simple, c’est que la chère femme n’était pour rien dans le choix de Laure.

Expliquons-nous.

Mme Privat avait bien, dès la première apparition en Louisiane de Lapierre, en compagnie du colonel, accueilli le jeune homme avec beaucoup de prévenances, comme on accueille un hôte aimable ; elle avait bien vu d’un bon œil des relations amicales s’établir entre son compatriote québecquois et sa fille, ne faisant en cela, d’ailleurs, que se conformer au désir tacite de son mari ; elle avait bien aussi, après le retour de sa famille à Québec, ouvert à deux battants la porte de son salon à l’ami du colonel, à celui qui avait recueilli et soigné le malheureux officier blessé et mourant, à l’homme généreux qui avait rendu les derniers devoirs au planteur louisianais…

Elle avait bien fait tout cela ; mais jamais il ne lui était arrivée d’encourager autrement les assiduités de Lapierre, ni d’exercer une pression quelconque sur sa bien-aimée Laure.

Elle s’était montré satisfaite et n’avait peut-être pas suffisamment caché son mécontentement : voilà tout.

Lorsque, deux mois après son arrivée à Québec, Lapierre avait formellement demandé à Mme Privat la main de Laure, la riche veuve s’était déclarée très honorée de la démarche, mais elle avait complètement subordonné sa réponse à celle de sa fille.

Et ce n’est, en effet, qu’après avoir transmis à Laure la demande officielle de Lapierre et avoir reçu de la jeune créole une réponse favorable, que la veuve du colonel Privat, heureuse de voir les goûts de sa fille en conformité avec les siens, proclama ouvertement ses préférences et pressa activement les préliminaires du mariage.

Lapierre, qui ne demandait pas mieux que d’en finir au plus tôt possible, aida puissamment la bonne dame dans les mille détails d’une aussi importante opération, surtout dans ce qui concernait la liquidation de la dot de Laure, tant et si bien qu’au moment où nous sommes rendus, un mois après la demande officielle, tout était terminé et qu’il ne restait guère plus que le contrat à signer.

La chose devait se faire le mardi suivant, la veille même du mariage et le lendemain du grandissime bal que se proposait de donner, à son cottage de la Canardière, la mère de la future épouse.

Voilà pour la situation réciproque des dames Privat et du citoyen Lapierre.

Il nous reste maintenant à dire deux mots du jeune Edmond et de notre ami Champfort, relativement à la position qui leur était faite par les événements en voie de réalisation.

Edmond n’avait pas vu sans un secret chagrin sa sœur Laure, qu’il aimait beaucoup, donner tête baissée dans le traquenard matrimonial tendu par l’irrésistible Lapierre.

Ce dernier ne lui avait jamais été bien sympathique, et pour une raison ou pour une autre, le jeune Privat lui en voulait de venir ainsi ravir sa sœur à son affection.

Edmond se disait, pour s’expliquer à lui-même l’étrange sentiment de répulsion qu’il éprouvait, que ce Lapierre avait toujours été pour les siens un oiseau de mauvais augure. Leurs premiers malheurs et les premières larmes dans sa famille dataient de l’apparition en Louisiane de cet étranger ; et le jeune étudiant aimait trop sa sœur, pour ne pas s’être aperçu que le retour à Québec de ce même étranger était pour beaucoup dans la mystérieuse tristesse de la pauvre Laure.

Il avait même – un certain jour qu’il surprit la jeune fille le visage baigné de larmes, dans une allée solitaire du parc – essayé de toucher ce sujet ; mais, dès les premiers mots, Laure lui avait jeté les bras autour du cou, et répondu, avec un redoublement de pleurs :

« Edmond, mon cher Edmond, je suis bien malheureuse !… Oh ! si tu savais !… Mais non… ni toi, ni ma mère, ni personne au monde ne doit savoir un si terrible secret… J’ai un grand devoir à remplir… Prie Dieu que la force ne m’abandonne pas ; et si tu m’aimes, ne parle jamais à qui que ce soit de ce que je viens de te dire – surtout à notre mère – et toi-même, ne me questionne jamais plus sur ce sujet. »

Edmond, douloureusement étonné, avait promis, en courbant la tête.

Mais, depuis cette demi-révélation, il avait sur le cœur un gros levain d’amertume contre le fiancé de sa sœur, contre l’homme qui possédait des armes si puissantes pour vaincre la résistance des jeunes filles riches, et faire tomber leur dot dans son escarcelle.

Quant à Champfort, dont nous ne voulons dire qu’un mot, on sait quelles puissantes raisons il avait de ne pas aimer son futur cousin.

Cet homme-là avait détruit à jamais ses rêves de bonheur, en lui enlevant, non seulement le cœur de Laure, mais jusqu’à son amitié, jusqu’à cette sympathie irrésistible qui faisait autrefois d’eux un frère et une sœur.

Tant qu’il n’avait fait que soupçonner son malheur, Champfort s’était contenté de gémir en secret sur le revirement imprévu du cœur de la jeune créole ; son ombrageuse fierté aidant, il avait même affecté auprès de sa cousine une indifférence qui frisait le dédain…

Mais, depuis un mois, les choses étaient bien changées, et la certitude que Laure était décidément perdue pour lui jetait le pauvre étudiant dans toutes les angoisses du désespoir.

Il ne venait que rarement au cottage de la Canardière, fuyant la vue de sa cousine et surtout le contact de son odieux rival.

Després avait bien, pour un moment, fait refleurir dans le cœur de Champfort l’arbre vivace de l’espérance ; mais la conversation qu’il venait d’avoir avec Laure avait ramené le pauvre amoureux à la froide réalité et lui faisait envisager l’avenir avec toute l’amertume des jours passés.

Telle était la situation !

Chapitre XIII

Lapierre à L’œuvre


À la fin de l’avant-dernier chapitre, nous avons laissé Lapierre sur le seuil du salon, faisant son entrée.

L’ex-fournisseur de l’armée fédérale, en homme bien appris, présenta d’abord ses hommages à la maîtresse de la maison, puis s’inclina profondément devant Mlle Privat, à laquelle il débita un aimable compliment, et finalement il souhaita rondement le bonjour à Champfort, comme on le fait avec une ancienne connaissance.

L’étudiant salua froidement, et Laure répondit à peine ; mais il en fut tout autrement de Mme Privat. Elle fit asseoir son futur gendre entre elle et sa fille et lui dit avec enjouement :

— C’est aimable à vous d’être venu… Je vous attendais. Tenez, nous parlions justement de vous.

— Vous êtes bien bonne, madame… Je ne suis donc pas de trop dans votre conversation, répondit Lapierre, qui jeta un rapide coup d’œil sur Champfort et sa cousine.

— Oh ! vous n’êtes jamais de trop dans ce que nous avons à dire, et en ce temps-ci moins que d’habitude, encore.

— D’autant moins, ajouta nonchalamment Champfort, que nous évoquions, au moment de votre arrivée, un souvenir qui vous est familier.

— Lequel donc, cher ami ?

— Nous parlions de mon pauvre oncle Privat, et des circonstances qui ont accompagné sa mort, répondit lentement le jeune étudiant, qui fixa sur son interlocuteur un regard hautain.

Celui-là hésita dix secondes – le temps de composer sa physionomie et de lui donner un air de profonde componction – puis il accoucha de la phrase suivante :

« Hélas ! ce souvenir ne m’est, en effet, que trop familier, car il est toujours présent dans mon cœur, avec ses sanglantes péripéties. Bien des mois se sont écoulés depuis cette mort glorieuse, et pourtant, j’ai toujours sous les yeux la pâle et héroïque figure du colonel, au moment où il rendait le dernier soupir dans mes bras. Ce sont de ces choses que l’on n’oublie pas, monsieur, ajouta Lapierre, en rendant à Champfort son regard hautain.

— Surtout lorsqu’on a, comme vous, des raisons particulières pour se souvenir, grommela Champfort, exaspéré par l’impudence et le sang-froid de Lapierre.

— Qu’est-ce à dire, monsieur ? demanda l’ex-fournisseur, en pâlissant. Auriez-vous, par hasard, quelque arrière-pensée relativement aux circonstances que je vous rappelle ? »

Champfort eut une horrible démangeaison – celle de démasquer immédiatement le fourbe ; mais une seconde de réflexion lui fit voir qu’il compromettait irrémédiablement sa cause en agissant avec trop de précipitation, et surtout en n’attendant pas, pour frapper un grand coup, le concours de son ami Després. D’ailleurs la figure irritée de sa tante le ramena vite au sentiment de la prudence.

Faisant donc une prompte retraite et comprimant sa colère, il répondit en s’efforçant de sourire :

« Tout doux, mon futur cousin, vous vous emportez comme un cheval de guerre qui entend le clairon. Je n’ai pas la moindre arrière-pensée malicieuse à votre endroit. Je voulais seulement dire que l’amitié qui vous unissait à mon oncle le colonel était une raison insuffisante pour que sa mort reste éternellement gravée dans votre mémoire. »

La figure de Mme Privat se rasséréna, et celle de Lapierre reprit à peu près sa placidité ordinaire. Seule, Laure demeura le sourcil froncé et son regard se tourna lentement vers son cousin, comme pour lui reprocher sa reculade.

Le fiancé de la jeune fille surprit-il ce regard et en comprit-il la signification ?

La chose est probable, car il répondit avec un peu d’amertume :

« Mon cher Champfort – il l’appelait son cher ! – et vous, mesdames, veuillez me pardonner un emportement bien légitime. Les sentiments qui m’unissaient au regretté colonel étaient d’une nature tellement affectueuse, tellement filiale, que je me révolte à l’idée seule qu’on en puisse suspecter la pureté. Il n’y a qu’un semblable sujet qui puisse me faire sortir des bornes de la politesse exquise que je vous dois.

— De grâce, monsieur Lapierre, dit Mme Privat, ne vous faites pas plus coupable que vous n’êtes. Mon neveu est un peu vif et il a pu mal choisir ses expressions ; mais son intention n’était pas blessante, je m’en porte garant… D’ailleurs, ajouta-t-elle, le sentiment qui vous a fait parler est un de ceux qui vous feraient tout pardonner, à ma fille et à moi… N’est-ce pas, Laure ? »

Ainsi interpellée, la jeune fille se redressa, et fixant ses grands yeux pleins d’éclairs sur ceux de son fiancé, elle répondit d’une voix étrange :

« Oui… pourvu que ce sentiment soit désintéressé. »

La figure mate de Lapierre devint tout à fait d’une blancheur de cire.

« En douteriez-vous, mademoiselle ? balbutia-t-il.

— Oh ! je ne dis pas cela : je réponds à ma mère d’une manière générale, » répartit la jeune créole, qui se renfonça dans son fauteuil.

La mère de Laure, peu satisfaite de l’explication de sa fille, vint à sa rescousse.

« Ma chère enfant, tu n’es pas aimable aujourd’hui, dit-elle. Tout à l’heure, tu te querellais avec ton cousin, à propos de futilités, et voilà que maintenant tu réponds à ton fiancé comme une petite fille boudeuse.

— Paul m’a pardonné, répondit Laure, et nous avons fait notre paix… n’est-ce pas, mon cousin ?

— Mais, certainement, ma chère cousine, et cette aimable petite querelle n’a fait que réchauffer mon affection pour vous.

— Vous voyez bien ! fit la jeune fille, en se tournant vers sa mère.

— C’est parfait, répliqua la veuve, mais il te reste à en faire autant pour ton fiancé. »

L’œil noir de Laure étincela. Il y eut en elle une lutte de quelques secondes – puis elle articula froidement :

« Je n’ai rien à me faire pardonner de monsieur Lapierre. »

Mme Privat resta stupéfaite.

Champfort, lui, jeta sur sa cousine un regard franchement admirateur. Le digne étudiant jubilait littéralement, et il faut bien dire que la figure décomposée de son rival n’était pas faite pour diminuer sa joie.

Celui-ci s’agita un moment sur son fauteuil, puis, après être passé successivement du pâle au vert et du vert au cramoisi, il se leva tout droit et, s’adressant a Mme Privat :

« Madame, dit-il avec une politesse cérémonieuse, auriez-vous l’extrême complaisance de me laisser quelques instants seul avec mademoiselle, votre fille ?… J’ai à l’entretenir de choses infiniment sérieuses, et il importe que cette conversation ait lieu sans retard.

— Je n’ai pas la moindre objection, répondit la veuve, assez étonnée, et j’espère bien que mademoiselle Privat sera assez convenable pour n’en pas avoir, elle non plus. »

Elle accompagna cette dernière phrase d’un regard sévère à l’adresse de sa fille, et attendit.

« Je suis à vos ordres, ma mère, répondit Laure avec calme.

— Très bien, ma fille, reprit Mme Privat, se disposant à quitter le salon : je n’attendais pas moins de votre obéissance… Et maintenant, ajouta-t-elle plus bas, en se penchant vers Laure, j’attends de ton amitié pour moi que tu répares ta maladresse de tout à l’heure et que tu sois aimable.

— Soyez tranquille, je serai très aimable, » répondit sur le même ton la jeune fille, avec un pâle sourire.

À peu près rassurée, la crédule mère rejoignit Champfort, qui s’était dirigé vers la porte du salon, sans attendre qu’on l’invitât à déguerpir. Avant de passer le seuil, Mme Privat dit à Lapierre :

« Vous savez que nous vous attendrons pour souper… Tâchez de terminer bien vite vos petites affaires, et de conclure, cette fois, un traité de paix durable.

— C’est, en effet, un traité que nous allons faire, répondit audacieusement Lapierre, et j’ose espérer que les parties contractantes l’observeront scrupuleusement.

— Tant mieux. À bientôt donc !… Viens, Paul.

Champfort suivit sa tante ; mais, avant de refermer la porte du salon, il contempla une dernière fois la pauvre Laure, dont le fier et triste regard était fixé sur lui.

En une seconde, une immense colère fit bouillonner ses tempes… Il marcha rapidement sur Lapierre, et, dardant sur lui ses prunelles menaçantes, il lui dit d’une voix concentrée :

« Prends garde à toi, misérable, et pense à l’îlot de Saint-Monat ! »

Puis il rejoignit sa tante, qui s’éloignait sans avoir entendu …………………………………………………………………………

Trois quarts d’heure après, Lapierre et Laure rejoignaient, dans la grande salle à manger du cottage, les autres membres de la famille, qui n’attendaient plus qu’eux pour se mettre à table.

Lapierre était toujours pâle, comme d’habitude, mais sa figure rayonnait d’une façon singulière.

Quant à Mlle Privat, son teint animé et ses yeux brillants disaient assez le rude combat qu’elle venait de soutenir. Elle fut, du reste, plus prévenante que d’ordinaire pour son fiancé, et n’adressa pas une seule fois la parole à Champfort.

Le souper fut assez animé – Lapierre faisant à peu près seul les frais de la conversation avec les dames, tandis que Champfort et le fils de Mme Privat, arrivée depuis une demi-heure, s’entretenaient à part.

De l’incident du salon, il ne fut nullement question, et rien dans les paroles ni dans les regards de Lapierre ne vint indiquer à Champfort que l’ancien rival de Després eût compris la terrible allusion au drame nocturne de l’îlot qui venait de lui être jetée en plein visage.

« Ou cet homme est véritablement très fort, ou il est tellement sûr d’arriver à ses fins qu’il ne craint pas les menaces, se dit l’étudiant… Nous verrons ce que dira l’ami Gustave de cette attitude un peu plus qu’indépendante. »

Et le pauvre amoureux, qui n’y comprenait plus rien, se replongea dans ses réflexions pessimistes.

Quant au triomphateur Lapierre, après avoir reçu de Mme Privat toutes les instructions nécessaires à l’organisation du grand bal projeté, il se retira d’assez bonne heure, promettant de revenir le lendemain.

Bientôt après, chacun regagna sa chambre et les lumières s’éteignirent successivement aux fenêtres du cottage.

La nuit étendait son voile protecteur sur les douleurs et passions diverses sommeillant sous le toit de la Folie-Privat.

Chapitre XIV

Pauvre Laure !


Faisons maintenant un pas en arrière et disons ce qui s’était passé entre Mlle Privat et son ténébreux fiancé.

Lorsque la porte du salon se fut refermé sur Champfort — une seconde après que l’étudiant exaspéré eut lancé à son rival l’apostrophe que l’on sait — Lapierre demeura quelque temps immobile, debout et la main crispée sur le dos d’un fauteuil, étourdi par ce coup inattendu.

Ce nom de « Saint-Monat », cette allusion à un épisode de sa vie où il savait n’avoir pas joué le beau rôle, lui remettait en mémoire trop d’événements terribles, pour ne pas lui faire perdre un instant son magnifique sang-froid.

Et, dans la bouche de ce jeune homme à l’œil menaçant — le cousin, presque le frère de la femme dont il convoitait la dot — un avertissement comme celui-là prenait les proportions d’une véritable déclaration de guerre, ressemblait à une intervention tardive, mais inévitable, de la Providence en faveur de la malheureuse victime de sa cupidité.

En une minute de réflexion, Lapierre remonta, anneau par anneau, la chaîne de ses méfaits… et il eut peur. La sombre figure d’une autre de ses victimes, d’un pauvre jeune homme aimé, dont il avait brisé la vie en lui enlevant le cœur de sa fiancée, lui apparut dans le nuage de sa menaçante rêverie…

Mais celui-là n’était le timide défenseur qui procédait par allusions et avertissements… Il arrivait comme la foudre, sombre et terrible… Six années de souffrances avaient éteint dans son cœur jusqu’au dernier atome de pitié… Implacable justicier, il déchirait d’une main vengeresse le voile qui couvrait les turpitudes de l’ancien espion de l’armée fédérale et mettait à nu la gangrène de son âme…

Oui, Lapierre eut peur, et ses lèvres blêmies murmurèrent involontairement le nom de Gustave Lenoir !

Mais cette défaillance morale ne dura qu’une minute, et le misérable se raidit vigoureusement contre un sentiment qu’il qualifia de puéril. Il reprit donc bien vite son aplomb et s’approchant de Mlle Privat, qui semblait encore sous l’effet des singulières paroles de Champfort :

« Mademoiselle, dit-il, vous avez entendu comme moi, je suppose, l’étrange menace que vient de me faire votre cousin ?

— Oui, monsieur, répondit froidement Laure, et j’ai même pu remarquer la profonde impression que cette menace a produite chez vous.

— Ah ! repartit ironiquement Lapierre, vous êtes en vérité trop perspicace, mademoiselle, et rien ne peut vous échapper… »

Laure ne répondit pas.

« Mais, continua le jeune homme, laissez-moi vous dire que, cette fois-ci, votre flair si subtil vous a trompée.

— Je ne le crois pas, monsieur.

— Moi, j’en suis sûr — car, à n’en pas douter, vous avez cru que les insolentes paroles de ce Champfort m’ont fait peur.

— J’ai, en effet, non pas cru, mais vu cela.

— Mademoiselle, vous êtes dans la plus singulière des erreurs, et le sentiment que m’a fait éprouver l’impertinence de votre cousin est tout autre.

— Vous ne me donnerez pas le change, monsieur.

— Écoutez-moi, et vous ne tarderez pas à être convaincue. Depuis longtemps déjà, je suis en butte aux mesquines agaceries de ce petit carabin qui vient de m’insulter, et je me suis demandé plus d’une fois quelle raison il avait de m’en vouloir…

« La ridicule menace de tout à l’heure, jointe à mes observations personnelles, a été pour moi un trait de lumière…

« Je tiens la clé de l’énigme.

— En vérité ?… Vous êtes plus avancé que moi, car j’ignore complètement pourquoi mon cousin semble avoir pour vous un si profond mépris.

— Je vais vous en instruire, mademoiselle, et vous donner sans ambages la cause de ce grand mépris dont vous parlez avec une certaine complaisance.

— Je serais heureuse de le savoir, je l’avoue…

— Eh bien ! soyez doublement heureuse, ma fiancée, car monsieur Champfort ne m’honore de son dédain que parce qu’il… vous aime !… »

À cette déclaration formelle, qui venant confirmer des soupçons nés le jour même dans son esprit, la pauvre Laure se sentit pâlir affreusement. Sans le vouloir, elle porta une de ses mains à son cœur, tandis que l’autre comprimait son front qui semblait vouloir éclater.

C’est que, chez elle aussi, la lumière venait de se faire. Elle revit, à la clarté de cette tardive révélation, les beaux jours d’autrefois, alors que son cousin et elle folâtraient gaiement sur les plages du lac Pontchartrain ou prolongeaient leur douce causerie sous la véranda de l’habitation louisianaise…

Elle revit son père, qu’elle idolâtrait et dont le souvenir était encore si vivant dans son cœur ; elle revit ce père malheureux, arrivant de l’armée en compagnie de Lapierre, la prendre sur ses genoux et la prier d’être particulièrement aimable pour son compagnon de voyage…

Puis, les promenades avec ce jeune homme, le vague effroi qu’elle éprouvait en sa présence, les attentions dont il l’entourait, le contentement du colonel à la vue de leur amitié apparente… tout cela défila rapidement sous ses yeux.

Enfin, la fantasmagorie de son rêve d’une minute lui montra, à son tour, le pauvre Champfort, devenu indifférent pour sa coquette cousine, fuyant sa société et rompant un à un tous les fils dorés de la douce intimité qui les unissait – provoquant chez la jeune créole, dont l’orgueil natif était piqué au vif, cette réaction de froideur, d’amertume qui caractérisa par la suite leurs rapports journaliers…

La malheureuse jeune fille revit tout cela en quelques instants, et une larme brûlante vint trembloter au bord de sa paupière.

« Comme nous aurions pu être heureux ! » se dit-elle.

Mais la vue de Lapierre, debout en face d’elle et suivant du regard les impressions produites par sa déclaration, la ramena bientôt à la froide réalité.

Elle reprit toute son énergique attitude et, relevant fièrement la tête :

« Vous pensez que mon cousin m’aime, dit-elle… Hé ! quand cela serait ? »

Lapierre hésita une seconde, puis il répondit avec force :

« Ah ! ah ! quand cela serait !… Puisqu’il en est ainsi, mademoiselle, et puisque vous trouvez si étrange qu’un autre homme que moi, qui dois vous épouser ces jours-ci, vous fasse impunément la cour, eh bien ! je vais laisser le champ libre ; cet heureux rival… Mais je jure Dieu que le nom de votre père sera déshonoré.

— Ah ! ce secret, ce fatal secret !… murmura Laure éperdue.

— Je le divulguerai, mademoiselle, et le monde entier saura que le colonel Privat a forfait à l’honneur.

— Hélas !… pauvre père ! gémit la jeune fille.

— L’Amérique apprendra, poursuivit Lapierre, qu’il s’est trouvé dans son armée un officier assez dépourvu de patriotisme pour escompter le dévouement de ses soldats et réparer les brèches de sa fortune en volant les défenseurs de la patrie…

— Vous mentez, misérable… Mon père n’a pu descendre si bas.

— Et la lettre, la fameuse lettre ?… se contenta de répondre froidement Lapierre.

— Ah ! ce n’est que trop vrai… Pauvre père ! murmura Laure anéantie.

— Cette lettre, acheva l’ex-fournisseur, dans laquelle votre père vous fait l’aveu de son déshonneur et vous supplie, au nom de votre amour pour lui, d’empêcher, par votre mariage avec moi, que le seul dépositaire du terrible secret ne révèle son crime ?…

— Oui, oh ! oui, je m’en souviens, sanglota Laure, et cette prière d’un mourant sera exaucée… Je serai votre femme ; je me sacrifierai pour que les ossements de mon malheureux père ne tressaillent pas de honte dans leur tombeau.

— Voilà qui est bien, et j’admire un dévouement filial poussé jusqu’au point de consentir à un aussi monstrueux mariage, reprit Lapierre avec ironie… Mais, mademoiselle, quand on se pose en héroïne, il ne faut pas faire les choses à demi ; et, puisque vous êtes décidée à vous "sacrifier" – suivant votre expression – je désire que ce sacrifice soit complet.

— Que voulez-vous dire ?… que vous faut-il de plus ? demanda Laure avec exaltation… N’est-ce pas assez d’enchaîner ma vie à la vôtre et de renoncer pour toujours à mes plus chères illusions, à ma part de bonheur en ce monde ?… Ma fortune, cette misérable dot que vous convoitez, ne suffit-elle pas à vos appétits cupides ?… Va-t-il me falloir supplier mon frère de renoncer aussi à la sienne en votre faveur, pour que votre traître bouche ne révèle pas des malversations dans lesquelles vous avez trempé, ne trouble pas le dernier sommeil du malheureux et confiant officier dont vous avez causé la mort ?…

« Voyons, dites, monsieur le chevalier d’industrie… ne vous gênez pas ! Vous possédez un secret qui vaut une mine d’or : exploitez-le avec le talent que vous avez déployé là-bas, entre les armées ennemies ! »

Et la fière créole, brisée d’émotion, se couvrit le visage de ses mains crispées.

Quant à Lapierre, cette sanglante flagellation lui causa un mouvement de rage.

Il parut sur le point d’éclater.

Mais sa nature perverse rentra vite dans son calme de reptile.

Redoutant par-dessus tout une scène où il n’avait rien à gagner, et craignant que le désespoir de Laure ne la porta à tout confier à sa mère, il avala sans sourciller la terrible mercuriale de sa victime, et répliqua d’une voix doucereuse :

« Tout doux ! ma belle fiancée, la colère vous égare et vous fait dire des choses que votre cœur ne pense pas. Je suis trop au-dessus de vos insinuations et ma conscience est trop nette sous ce rapport, pour que je m’offense sérieusement de propos dictés par un dépit excessif. Laissez-moi vous dire seulement, mademoiselle, que votre père eût parlé tout autrement que vous ne le faites, et qu’il n’eût pas récompensé par des injures les services que j’ai pu lui rendre…

— Vous vous faites payer trop cher ces prétendus services, pour avoir le droit de les rappeler, interrompit Laure avec amertume… Et encore, ajouta-t-elle, Dieu seul sait… »

Elle n’acheva pas.

« Dieu seul sait, continua Lapierre avec componction, que je poursuis auprès de la fille l’œuvre commencée avec le père…

— Vous ne croyez pas dire si vrai ! murmura la jeune créole.

— Dieu seul sait, reprit sans s’émouvoir l’ex-fournisseur, que mon mariage avec vous n’a toujours été, dans ma pensée, qu’un premier pas vers la grande œuvre de réparation que j’ai promis solennellement d’accomplir au chevet du colonel Privat mourant. Cette dot que vous me reprochez si injustement de convoiter, savez-vous, jeune fille, à quoi elle est destinée ?

— Je le sais que trop.

— Vous ne le savez pas du tout, au contraire. Eh bien ! je vais vous le dire. Votre dot, mademoiselle – environ deux cent mille piastres – passera presque toute entière à restituer les sommes subrepticement empruntées par votre père à la caisse de l’armée ; cette misérable fortune devant laquelle vous m’accusez de ramper, je m’en dessaisirai aussitôt, après notre mariage pour la rendre à qui elle appartient, pour enlever de la croix d’honneur de mon malheureux ami, le colonel Privat, la tache d’ignominie qui la souille…

« Voilà, mademoiselle, la mine que j’exploite ; voilà l’industrie que je pratique ! »

Et Lapierre, en prononçant ces mots, avait un accent si irrésistible de noble franchise, que la pauvre Laure abaissa lentement sa paupière brûlante, et qu’une soudaine réflexion traversa son cerveau endolori :

« S’il disait vrai ! »

Lapierre lut au vol cette pensée sur le front de la jeune fille.

Il reprit gravement :

« Maintenant, mademoiselle, injuriez-moi ! si vous en avez le cœur : je n’en continuerai pas moins à remplir la mission sacrée que je me suis imposée.

« Ni les menaces de votre adorateur Champfort, ni vos insinuations malveillantes ne me feront fléchir, ne me détourneront de la route que je poursuis – route qui aboutit à la réhabilitation de mon pauvre ami, le colonel Privat.

« Mais prenez garde, orgueilleuse jeune fille, que vos froideurs et vos dédains ne changent – en une heure de colère – ma mission de salut en mission de vengeance. Ce jour-là, je serai inflexible, et ni le pouvoir magique de votre beauté, ni vos supplications, ni vos larmes n’empêcheront le déshonneur de s’abattre sur votre maison. »

Laure était émue.

Un violent combat se livrait en elle-même depuis quelques instants.

Tout à coup, elle se leva et, tendant sa main à Lapierre :

« Monsieur, dit-elle, si j’ai eu des torts vis-à-vis de vous, pardonnez-les-moi. Je veux vous croire, car il serait trop malheureux que mon obstination causât l’éternelle honte de ma famille.

« Dites ce que vous exigez de moi : j’obéirai. »

Un éclair de triomphe passa dans les yeux de l’ex-fournisseur. Il saisit avec empressement la main de sa fiancée et, la portant respectueusement à ses lèvres, il dit en fléchissant le genou comme un preux chevalier qu’il n’était pas :

« Mademoiselle, le plus humble de vos adorateurs n’a pas ici à commander, mais à implorer.

— Implorez alors, répondit froidement Mlle Privat, mais faites vite, car cette scène m’épuise.

— Eh bien ! mademoiselle, répliqua Lapierre en se levant, je m’estimerais heureux si vous daigniez vous montrer en compagnie un peu plus bienveillante à mon égard.

— Je ferai mon devoir de fiancée, monsieur. Après.

— Après ?… Ma foi, je ne vous cacherai pas que je tiens beaucoup à ce que votre cousin ne vienne plus jouer vis-à-vis de vous le rôle de protecteur, ou plutôt celui de vengeur – comme si vous étiez une victime et moi un bourreau.

— C’est affaire entre vous et lui. Quant à moi, je n’ai jamais dit à mon cousin un seul mot de nature à lui laisser supposer que je fusse forcée, d’une façon quelconque, de vous épouser.

— Cependant, ce jeune homme vous aime…

— Je n’en sais rien, monsieur.

— Comment !… il ne vous l’a jamais dit ?

— Jamais.

— Du moins, sa manière d’agir vis-à-vis de vous a dû vous le prouver ?

— C’est tout le contraire. Mon cousin a toujours été très réservé – plus que cela, très froid avec moi.

— Alors, comment expliquer sa conduite d’aujourd’hui ?

— Je n’ai aucune explication à donner. »

Lapierre réfléchit une demi-minute, puis se levant :

« Très bien, mademoiselle, je vous remercie de votre condescendance. Ne pouvant vous prier de fermer la bouche à mon insulteur de tantôt, je me chargerai moi-même de cette besogne en temps et lieu… Je tâcherai de lui faire rentrer son rôle de vengeur. »

Laure s’était levée à son tour, et se disposait à quitter le salon. Au moment de franchir la porte, elle entendit la dernière phrase de Lapierre.

Elle s’arrêta et répondit d’une voix grave :

« Monsieur Lapierre, si j’ai besoin d’être vengée, ce ne sera ni par mon cousin Champfort, ni par d’autres… Mon vengeur, ce sera Dieu ! »

Et s’inclinant froidement, elle se dirigea vers la salle à manger, où se trouvaient réunis les hôtes de la maison.

Lapierre la suivit, sans prononcer une parole.

Chapitre XV

Louise


Pendant que s’accomplissaient les divers événements que nous venons de rapporter, une scène d’un tout autre genre se passait à Québec, dans une modeste mansarde de Saint-Roch.

Cette fois-ci, il ne s’agit pas d’intérêts et de passions contraires aux prises, et les acteurs sont bien autres qu’un fiancé forçant impitoyablement la main à sa future…

Nous y voyons, au contraire, une belle et douce jeune fille de vingt à vingt-deux ans, un peu pâle, un peu triste, travaillant avec ardeur à un ouvrage de broderie, près d’une fenêtre que protège contre l’aveuglante lumière du soleil un blanc rideau de mousseline…

C’est, nous l’avons dit, dans une modeste mansarde de Saint-Roch, quelque part dans la rue Saint-Valier – comme l’indique le pittoresque amoncellement de rochers, couronnés de vieux remparts percés d’embrasures, qui ferme l’horizon du sud, en face de la fenêtre.

Ici, point de luxe et rien de ce qui annonce la riche héritière.

La pièce est petite, basse et mal éclairée ; l’ameublement, qui semble avoir connu des jours meilleurs, porte les traces évidentes d’un long usage et de plusieurs pérégrinations…

Mais, comme tout y est à sa place !… comme tout est propre, luisant, soigné !… qu’elle est donc blanche la couverture qui orne le petit lit virginal, dressé tout au fond de l’appartement, et combien semble moëlleux le tapis d’un chelin qui cache tout entier le parquet !

C’est que nous sommes ici dans la chambre particulière, dans le "sanctus sanctum" de cette jolie jeune fille qui manie si prestement son aiguille, près de la fenêtre.

Et la chambre d’une jeune fille, y a-t-il nid de fauvette ou d’hirondelle plus chaud, plus douillet, plus charmant que cela ?

Au moment où pénètre notre regard profane dans ce coquet pigeonnier, il est environ quatre heures de l’après-midi.

C’est le jour même de notre excursion à la Canardière et le lendemain de la fameuse réunion des étudiants.

La maîtresse du petit logis, debout avec l’aube et fatiguée par un travail incessant et monotone, lève de temps en temps sa tête blonde, jette un regard distrait par la fenêtre, puis laisse tomber son menton dans sa main et rêve…

L’aiguille reprend bientôt sa course hâtée sur les dessins de la toile ; mais elle s’arrête de nouveau au bout de quelques minutes… la tête blonde se relève ; le regard distrait traverse encore la mousseline transparente pour aller se perdre sur les sombres remparts…

Et puis, l’infatigable aiguille se remet à l’œuvre.

Évidemment, la jeune fille est lasse et voudrait bien interrompre tout-à-fait son travail ; mais, de toute évidence aussi, quelque raison puissante l’en empêche et l’aiguillonne.

La lutte reprend donc, avec des alternatives diverses de triomphe et de défaillance, jusqu’à ce qu’un bruit cadencé de pas sur le trottoir d’en face arrête enfin net la terrible aiguille.

L’ouvrage est brusquement déposé sur un petit guéridon, et la jeune brodeuse, se haussant sur ses mignons pieds, regarde avec anxiété dans la rue.

Apparemment qu’elle voit ce qu’elle désirait voir, car aussitôt, frappant joyeusement ses mains l’une contre l’autre, elle abandonne vivement la fenêtre et court à la porte de sa chambre.

Un instant après, un bruit de clef jouant dans une serrure se fait entendre, puis l’escalier est ébranlé par des pieds agiles qui l’escaladent quatre à quatre, et, finalement, un jeune homme tout essoufflé arrive comme une bombe dans la chambre, pour être reçu entre les bras de notre jolie travailleuse.

Disons de suite, pour empêcher le moindre soupçon d’effleurer l’esprit, que ce mortel privilégié n’était autre que notre vieille connaissance d’hier, le "petit Caboulot", et la belle jeune fille de la mansarde, sa sœur "Louise", l’ex-fiancée du Roi des Étudiants !

Là Caboulot, en quittant sa sœur le matin, lui avait annoncé qu’il possédait un grand secret la concernant, mais qu’il ne lui en ferait part qu’après son cours, à quatre heures, alors que leur père serait absent.

Or, quatre heures étaient sonnées depuis quelque temps, et voilà pourquoi nous avons vu Louise oublier sa broderie pour regarder par la fenêtre ou se demander quel pouvait bien être ce "grand secret", de monsieur son frère.

Maintenant, par quelle succession d’événements singuliers et quelles vicissitudes du sort avaient-ils passé, pour que nous les retrouvions dans un modeste logement de la rue Saint-Valier, à Québec, après les avoir laissés là-bas, sur le Richelieu, dans une situation plus qu’aisée ?

C’est ce que nous allons raconter en quelques mots.

On voit déjà que Lapierre, après avoir obtenu la déportation à Kingston de son rival Després, voulut se conduire en conquérant et obtenir des parents de Louise la main de leur fille.

Ceux-ci refusèrent net.

Ils avaient bien considéré auparavant ce jeune homme comme un aimable compagnon et un gai convive ; mais, outre que depuis il avait tenté d’enlever leur fille de force, deux autres raisons leur faisaient un devoir de résister à sa demande.

C’était d’abord l’engagement pris avec le sauveur de leur fille, Després – engagement d’honneur dont ils ne se croyaient pas déliés par le malheur arrivé à leur pauvre ami. Ensuite, et surtout, la conduite ignoble de Lapierre dans toute cette affaire de duel et de procès avait soulevé contre lui l’indignation de ces braves gens, et ils ne voulaient pour gendre d’un homme ayant sur la conscience d’aussi lâches agissements.

Voilà pourquoi ils se retranchèrent derrière leur détermination bien arrêtée.

Lapierre eut beau supplier et menacer : tout fut inutile.

Alors, transporté de colère, le misérable ne craignit pas de recourir, pour se venger, à un moyen révoltant : il calomnia publiquement Louise et répandit sur son compte les bruits les plus compromettants.

Puis, content de son œuvre, il détala au plus vite et se réfugia aux États-Unis.

Mais il laissait derrière lui la semence maudite qu’il avait jetée parmi les populations cancanières des petites paroisses environnantes, et cette semence germa avec une effrayante rapidité.

La position ne tarda pas à devenir intolérable pour la famille Gaboury – on a vu ailleurs que c’était son nom – et elle dut vendre ses propriétés, puis s’en aller bien loin de ces bords aimés du Richelieu, où chacun de ses membres était né.

Louise elle-même, guérie depuis longtemps de sa folle passion par la lâcheté de son ravisseur, avait, la première, demandé ce déplacement.

Ce fut à Québec que l’on décida de se rendre – autant pour mettre le plus de distance possible entre la nouvelle et l’ancienne résidence, que pour permettre au petit Georges de continuer plus facilement ses études.

Le temps, qui sèche bien des larmes, venait à peine de tarir la source de celles versées par cette famille éprouvée, qu’une nouvelle calamité s’abattit sur elle et que les pleurs reparurent.

Madame Gaboury, minée par le chagrin et la maladie, succomba six mois après avoir quitté sa place natale.

Ce fut un grand deuil.

Louise, surtout, pensa ne s’en consoler jamais. La malheureuse jeune fille s’imagina, non sans une apparence de raison, qu’elle était pour beaucoup dans ce fatal événement, et cette funeste conviction s’enracina tellement dans son esprit, qu’elle y étendit un sombre voile de mélancolie, que la main bienfaisante du temps ne put jamais déchirer complètement.

Puis vinrent les difficultés pécuniaires, inséparables de toute situation de ce genre… Georges entra à l’Université, et les revenus se trouvèrent insuffisants pour un tel surcroît de dépense…

Le père Gaboury, encore alerte pour son âge, paya bravement de sa personne, en se faisant petit employé d’une maison de commerce.

Quant à Louise, heureuse en quelque sorte de réparer ses torts involontaires envers sa famille, elle se mit résolument à l’œuvre et devint une ouvrière en broderie des plus courues.

L’aube la trouvait debout, et la nuit la surprenait courbée sur son travail.

Grâce à ces deux énergies et à ces deux dévouements, Georges put continuer, insoucieux, ses études médicales.

On masqua si bien de prétextes ingénieux ces sacrifices nécessaires, que l’enfant ne fit que soupçonner la vérité, sans jamais la découvrir toute entière.

Ce gamin-là eût été homme à refuser énergiquement d’apprendre l’art de guérir, aux prix des fatigues de son vieux père et des sueurs de sa pauvre sœur.

Voilà où en étaient les choses au moment où nous renouons connaissance avec cette estimable famille.

Chapitre XVI

Le Frère et la Sœur


Après maintes accolades et une prodigieuse quantité de baisers sonores, le Caboulot s’arrêta enfin pour reprendre haleine.

Il jeta son chapeau sur une chaise et se dirigea vers le guéridon pour y déposer un peu plus soigneusement un cahier de notes qu’il avait à la main.

Ce dernier mouvement lui fit apercevoir l’ouvrage de broderie oublié par sa sœur. Il s’en empara, et l’examinant avec une attention comique :

« Ah ! çà, ma grande sœur, s’écria-t-il, aurais-tu, par hasard, l’intention de te marier ?

— Pourquoi cette question ? fit Louise, en s’efforçant de sourire.

— Parce que, tonnerre d’une pipe, voici un jupon qui sent le "matrimonium" à plein nez.

— Oh ! le vilain garçon qui fouille dans les ouvrages de femmes !

— C’est que, hum !… mademoiselle ma sœur, vous m’avez toujours soutenu que vous ne travailliez pas pour les autres, et qu’à moins de prévisions matrimoniales très… très prudentes…

— Eh ! bien ?…

— Cette robe de baptême ne vous est pas destinée.

— Curieux, va ! Es-tu bien sûr, au moins, que ce soit une robe de baptême ?

— Dame ! ça m’en a tout l’air… Au reste, c’est peut-être une jaquette pour ta poupée, petite sœur.

— Tu sais bien que je ne "catine" plus.

— Alors, c’est une robe de baptême, puisque ça ne peut être que ceci ou cela. Sors-moi un peu de ce dilemme-là.

— Je n’ai pas fait ma rhétorique, et j’aime mieux rester entre les pattes de ton terrible dilemme, que d’en sortir pour me faire quereller.

— Ah ! ah ! voilà enfin un aveu… Ainsi, il est établi, irréfutablement établi que Mlle Gaboury s’est fait couturière pour entretenir à l’Université son flandrin de frère…

— Mais, pas du tout : j’ai des moments de loisir, des heures d’ennui… je les utilise, je m’amuse.

— Oui, oui… va-t-en voir s’ils viennent… Ce n’est pas à moi que l’on fait avaler de pareilles couleuvres.

— Quand je te dis…

— Ne dis rien, ne dis rien : tu t’enferrerais davantage. Je sais à quoi m’en tenir. Mon père et toi, vous suez le sang pour amarrer les deux bouts, et c’est moi qui en suis la cause : voilà l’affaire tirée au net.

— Mais, mon cher enfant…

— Louise, ma grande sœur, ce n’est pas bien, ça !… Je ne veux pas t’en dire plus long aujourd’hui… Et, tiens – comme je n’ai pas de rancune, moi – je vais te punir immédiatement en t’annonçant une nouvelle qui va probablement te causer une certaine émotion.

— Ah ! oui… ce grand secret que tu tiens en réserve depuis ce matin ?…

— Précisément. Te doutes-tu un peu de quoi il s’agit ?

— Mais, non… à moins que tu n’aies eu des nouvelles de… "lui".

Et Louise, toute tremblante, regarda anxieusement son frère.

« J’en ai, ma sœur, répondit gravement le Caboulot.

— Tu as des nouvelles de Gustave ?… tu sais où il est ? demanda vivement la jeune fille, qui devint pâle.

— Mieux que cela : je l’ai vu.

— Ici, à Québec ?

— À l’Université, où il est étudiant en médecine, comme moi.

— Ah ! mon Dieu ! »

Et Louise, étourdie par cette nouvelle imprévue, se laissa tomber sur un siège.

Depuis six ans que Gustave Lenoir – il portait son vrai nom à cette époque – était allé subir, au pénitencier de Kingston, la condamnation que lui avait valu son duel avec Lapierre, aucune nouvelle de lui n’était parvenue au Canada.

On s’était répété vaguement que le malheureux jeune homme, après s’être sorti de prison, avait traversé la frontière et s’était lancé tête baissée dans le formidable tourbillon de la guerre américaine. Mais, à part ce maigre renseignement, on ignorait absolument ce qu’il était devenu. Et le père de Gustave lui-même, questionné à ce sujet, déclarait ne rien savoir sur le compte de son fils.

De sorte que toutes les connaissances du jeune Lenoir avaient fini par le croire mort, tué sans doute – comme tant de ses compatriotes – dans une de ces épouvantables boucheries de la guerre de sécession.

Louise seule, ou à peu près, persistait à espérer… Son cœur, revenu tout entier aux chastes élans du premier amour, se refusait à accepter l’idée d’une séparation éternelle… Quelque chose lui disait qu’elle reverrait Gustave et que, régénérée par l’expiation, elle pourrait arracher de l’âme endolorie du jeune homme le dard que sa trahison y avait planté.

Pourtant, jusqu’à ce jour, rien n’était venu donner raison à cette voix intérieure, et, si tenace que fût l’espérance de la pauvre fille, elle subsistait malgré elle la froide influence de la désillusion.

Et voilà que tout à coup, sans préparation, elle apprenait, que, non seulement Gustave était vivant, mais encore qu’il était à Québec et que son frère l’avait vu !…

On conçoit donc l’émotion indescriptible qui s’empara d’elle.

Après une minute d’un silence anxieux, que le Caboulot respecta, Louise reprit, d’une voix tremblante :

« Ainsi, tu l’as vu ?

— Comme je te vois.

— Et tu lui as parlé ?

— Il y a deux mois que je lui parle tous les jours sans le connaître.

— Il est donc bien changé ?

— Ah ! pour ça, c’est plus que je ne puis dire : j’étais si jeune quand il venait chez nous, là-bas, que je n’ai guère fait attention à ses traits. Tout ce que je sais, c’est qu’il a beaucoup vieilli et que je ne l’aurais certes pas reconnu, sans l’histoire qu’il nous a contée.

— Quelle histoire ? »

Le Caboulot hésitait.

« Dis, insista Louise.

— Je veux tout savoir.

— Ce serait rouvrir inutilement une plaie maintenant fermée. »

La jeune fille s’approcha de son frère, puis lui prenant les mains :

« Mon cher enfant, dit-elle gravement, tu te trompes : la blessure dont tu parles saigne toujours. »

Le Caboulot la regarda avec surprise et douleur.

« Quoi ! fit-il, tu aimerais encore cet homme ?

— Eh bien ! oui, je l’aime ! répondit Louise avec explosion.

— Même après ce qu’il a fait ?

— Surtout après ce qu’il a fait, repartit avec force la jeune fille. S’il n’eût pas souffert à cause de moi, peut-être l’aurais-je oublié à jamais !… »

Le Caboulot paraissait ahuri.

Il regardait sa sœur avec des yeux hagards.

Tout à coup, un souvenir lui traversa la tête, et il lui fut impossible de se contenir plus longtemps.

« Eh bien ! ma sœur, s’écria-t-il, aime-le si tu veux, mais ce n’en est pas moins un fier misérable.

— Un misérable ?

— Oui, oui, un misérable, un gredin, un gibier de potence, tout ce que tu voudras ! » glapit le Caboulot exaspéré.

Et, comme Louise paraissait altérée, l’enfant reprit doucement :

« Vois-tu, ma chère sœur, je lui aurais peut-être pardonné le mal qu’il t’a fait, s’il eût montré du repentir… mais, loin de là, le brigand cherche à faire d’autres victimes, et, pas plus tard que la nuit dernière, Gustave nous racontait…

— Gustave ? interrompit Louise avec stupeur.

— Oui, Gustave.

— Gustave Lenoir ?

— Eh ! tonnerre d’une pipe, quel autre Gustave veux-tu que ce soit ?… »

Et le Caboulot regarda sa sœur avec des yeux tout écarquillés.

Louise respira.

« Quel est donc celui que tu appelles misérable et qui cherche encore à faire des victimes ? demanda-t-elle, la gorge serrée.

— Eh ! je te le dis depuis une heure, gronda le Caboulot : cette bête féroce, qui mord et déchire ceux qui lui font du bien, c’est Lapierre !

— Lapierre ! exclama la jeune fille, serait-il donc à Québec, lui aussi ?

— Il n’y est que trop, le brigand… Plût au ciel qu’il fût encore à canailler aux États-Unis, puisque ma pauvre sœur a la coupable faiblesse d’aimer un monstre semblable !

— Mais ce n’est pas lui que j’aime ! se récria vivement Louise.

— Vrai ?… Ah !… Mais qui donc aimes-tu, alors ?… Dis vite, petite sœur… Oh ! si c’était !…

— Oui, c’est lui… c’est Gustave ! Tu aurais dû le comprendre de suite. »

Le Caboulot ne répondit pas. Il sauta au cou de sa sœur et la couvrit de baisers.

Il avait la pensée tellement occupée de Lapierre, depuis le matin, qu’il avait cru que Louise voulait faire allusion à ce dernier, en parlant de blessure encore saignante.

De là le quiproquo et l’indignation en pure perte de notre bouillant ami le Caboulot.

Rassuré tout à fait, le petit étudiant devint calme et reprit :

« Ah ! Louise, tu m’as fait une fière peur, et la bile m’en a frémi dans sa vésicule !

— Mon cher Georges, il n’y a rien à craindre de ce côté-là, répondit la jeune fille. Je méprise ce Lapierre depuis le jour où j’ai appris sa lâche conduite dans la terrible nuit du duel.

— Il n’en fallait pas plus, assurément… Mais combien tu le mépriserais davantage, si tu avais entendu Després… pardon, Gustave…

— Pourquoi dis-tu Després ?

— C’est le nom que porte Gustave depuis… depuis qu’il a été au pénitencier.

— C’est juste, murmura Louise… Il ne veut plus porter un nom qui lui rappelle tant d’amers souvenirs.

— En effet, ma sœur… Je disais donc que si tu avais entendu Gustave, la nuit dernière, nous raconter toutes les infamies de ce brigand de Lapierre, tant au Canada qu’aux États-Unis, ce ne serait plus du mépris que tu éprouverais pour lui, mais de l’indignation et du dégoût.

— Qu’a-t-il donc fait, mon Dieu ? s’écria Louise… Voyons, mon cher Georges, raconte-moi tout cela minutieusement et n’oublie rien, surtout, de ce qui concerne ce pauvre Gustave… J’ai été bien coupable envers lui, et s’il était en mon pouvoir d’adoucir un peu l’amertume de ses souvenirs, je le ferais au prix des plus grands sacrifices.

— Tu sauras tout, Louise. Je ne te cacherai pas un mot, car, moi aussi, je veux t’aider à ramener l’espérance et le pardon dans le cœur de mon pauvre ami Gustave. »

Et le Caboulot fit à sa sœur le récit détaillé de tout ce qu’avaient révélé, la nuit précédente, Champfort et Després. Il n’omit pas l’engagement solennel pris par le Roi des Étudiants de démasquer Lapierre et de venger d’un seul coup toutes les dupes de ce chenapan.

Puis, lorsqu’il eut terminé :

« Ma, sœur, dit-il, nous avons notre coup d’épaule à donner dans cette œuvre solennelle de justice rétributive… J’ai compté sur toi : me suis-je trompé ?

— Mon frère, répondit gravement Louise, Dieu défend la vengeance, mais il ordonne la charité. Or, c’est de la charité que d’empêcher une malheureuse jeune fille d’être sacrifiée à un monstre pareil.

« Je ferai mon devoir : je vous aiderai !

— Merci, ma sœur, répondit le Caboulot : à cette condition, Gustave pardonnera peut-être !

— Que Dieu le veuille ! » soupira la jeune fille.

Le Caboulot se leva.

Sa figure rayonnait.

« À l’œuvre, maintenant ! dit-il. Le citoyen Lapierre n’a qu’à bien se tenir. »

Le frère et la sœur se séparèrent.

Six heures sonnaient à l’horloge de la cuisine et le père Gaboury rentrait.

Chapitre XVII

Le Roi des Étudiants entre en campagne


Gustave Després – nous voulons lui conserver ce nom sous lequel il était connu à l’Université – Gustave Després, disons-nous, occupait, rue Saint-Georges, un appartement confortable, composé de deux pièces.

L’une de ces pièces, bien éclairée et presque spacieuse, donnait sur la rue et cumulait les attributions de cabinet de travail, de salon et de laboratoire chimique.

C’était une sorte de pandémonium où il y avait un peu de tout.

Les crânes grimaçants y coudoyaient sans façon les fioles de médicaments ; les tibias et les fémurs, épars et disparates, se prélassaient philosophiquement sur les meubles ; un atlas d’anatomie, tout ouvert et peu soucieux de la crudité de ses planches, reposait cyniquement sur un volume de poésie d’Alfred de Musset… et la grande table, dressée au milieu de la pièce, ne se faisait pas scrupule de marier, dans le plus charmant des désordres, livres de médecine et romans, scalpels et pipes, tabac et journaux, os humains et cornues de verre !…

Ajoutez à tout cela une bibliothèque adossée à la muraille, dans un coin, un canapé, deux chaises, un joli hamac havanais suspendu aux solives du plafond, et un petit poêle de fonte, en forme de pyramide, à deux pas de la table… puis faites-vous un peu l’idée du chaos que ça devait être…

Cependant, le Roi des Étudiants se plaisait au milieu de ce désordre artistique. Il aimait à embrasser d’un coup d’œil, pêle-mêle et heurtées, toutes ces choses si peu faites pour aller ensemble… Sa puissante imagination y puisait des éléments de rêverie et s’y repaissait, comme le fait le gourmet à la vue d’une table abondamment servie.

La seconde pièce, plus petite et située en arrière, servait de chambre à coucher. Il est inutile pour nous d’y pénétrer et d’en faire la description.

Passons donc.

Comme on le voit, le logement de notre ami Després ne manquait pas d’un certain luxe ; et, pour un carabin surtout, il pouvait presque passer pour somptueux.

C’est que le Roi des Étudiants n’était plus ce jeune homme riche seulement d’illusions que nous avons connu à Saint-Monat. Un de ses oncles, célibataires, avait eu, deux années auparavant, le bon esprit de coucher Gustave sur son testament, et la non moins bonne idée de partir pour un monde meilleur.

Or, ce respectable vieux garçon laissait après lui, outre les regrets de rigueur, une petite fortune assez rondelette, que Després empocha sans se faire prier le moins du monde.

Et voilà comment il se faisait que le Roi des Étudiants pouvait loger sous des lambris décents, et tenir tête aux exigences de la haute dignité dont l’avait revêtu ses confrères.

Le 22 juin de l’année 186… juste au lendemain de la scène à laquelle nous venons d’assister entre le Caboulot et sa sœur, Gustave Després fumait sa pipe, nonchalamment étendu dans son hamac.

Il était environ trois heures de l’après-midi.

Le Roi des Étudiants venait de rentrer du cours, et, à moitié perdu dans un nuage de fumée, il paraissait réfléchir profondément.

Quelques heures auparavant, il avait eu avec Champfort une longue conférence, qui s’était terminée par le dialogue suivant :

« Ainsi, Paul, tu ne crois pas qu’il aille ce soir à la Folie-Privat ?

— Edmond, qui l’a vu tout à l’heure, doit remettre à ma tante une lettre de Lapierre, dans laquelle il s’excuse de ne pouvoir se rendre aujourd’hui à la Canardière.

— Ah ! voilà qui ne laisse aucun doute. Dans ce cas, je vais commencer de suite mes petites combinaisons. »

Il n’est que temps, mon cher Després, car le pouvoir de ce coquin s’affermit de jour en jour.

— Bah ! laisse-moi faire : nous avons encore quatre grandes journées devant nous, et c’est plus qu’il m’en faut pour charger la mine qui fera tout sauter.

— Que comptes-tu faire à ton entrée en campagne ?

— Mais pas grand-chose, mon cher. Je compte aller tout bonnement me promener à la Canardière. Ta tante possède un fort joli parc, et j’ai l’intention d’y aller herboriser.

— Oui, je comprends… et, tout en herborisant, tu feras nos petites affaires.

— Précisément, mon cher. Tu peux t’en rapporter à moi : une fois dans le cœur de la place, je mènerai rondement les choses. Ce n’est pas pour rien que je suis allé jusqu’aux États-Unis relancer le misérable qui m’a envoyé au pénitencier ; ce n’est pas pour rien, non plus, que j’attends depuis de longues années le moment où je pourrai broyer cette canaille sous mon talon…

« L’heure approche ; elle va sonner… le Roi des Étudiants entre en campagne !

— Vive le Roi des Étudiants ! avait dit Champfort, en prenant congé.

— À demain, avait répondu Després. Il y aura probablement du nouveau. »

Et Champfort était parti, laissant Després débrouiller seul les fils de sa trame.

Depuis environ une demi-heure, Gustave jonglait dans son hamac, en suivant d’un regard distrait les capricieuses ondulations des petites colonnes de fumée qui s’échappait de ses lèvres, lorsque soudain, un coup de sonnette retentit.

Gustave sauta à terre et murmura :

« C’est lui ; il est exact. »

Quelques secondes ne s’étaient pas écoulées ; quand on frappa à la porte et que la figure sympathique d’Edmond Privat se montra dans l’encadrement.

« Ah ! mon cher, voilà qui s’appelle répondre gentiment à une invitation, s’écria Després en secouant la main du jeune homme.

— Votre Majesté ne pourra donc pas dire, comme Louis XIV, qu’elle a failli attendre, répondit Edmond en riant.

— Oh ! ma Majesté n’y regarde pas de si près, et n’est pas aussi exigeante que le Roi-Soleil. Elle s’accommode fort bien de l’empressement amical de ses fidèles sujets de l’Université Laval.

— En ce cas, sire, mettez mon amitié à contribution, repartit Edmond, en s’inclinant avec un respect comique.

« Votre Majesté m’a dépêché une estafette, armée d’un billet, m’invitant à transporter ma rutilante personne ici. Je suis accouru. Que veut le Roi des Étudiants ?

— Ce qu’il veut ?… Je vais te le dire, "prends un siège, Cinna", et assieds-toi. »

L’étudiant en droit s’installa dans un fauteuil.

« Mon cher Edmond, reprit Després d’une voix grave, j’ai à te parler de choses infiniment sérieuses, et j’ai besoin, avant d’entamer un sujet d’une aussi grande importance, que tu me dises sincèrement si tu aimes un peu cette vieille culotte de peau, qui s’appelle Gustave Després. »

Edmond regarda son ami avec des yeux étonnés, puis se levant d’un bond et lui prenant les mains :

« Si je t’aime ! si je t’aime !… s’écria-t-il. Mais, en vérité, mon pauvre Gustave, en douterais-tu, par hasard ?

— Allons, je te crois. Merci… avec de braves cœurs comme toi, on peut tout entreprendre et il faut jouer cartes sur table.

— Qu’y a-t-il donc ? demanda Edmond, et pourquoi ces airs solennels ?

— Il y a, mon cher, que je veux empêcher un crime abominable de se consommer et un bandit d’entrer de force dans une famille respectable.

— Mais… qu’ai-je à voir dans cette affaire et comment puis-je t’être utile ?

— Tu as tout à y voir et tu dois m’aider, car la famille dont je parle est la tienne et le bandit qui cherche à s’y introduire se nomme Joseph Lapierre.

— Quoi ! s’écria le jeune Privat, mon futur beau-frère ?…

— Lui-même, mon cher.

— Et tu dis…

— Que c’est une horrible canaille, indigne de dénouer les cordons des souliers de ta sœur.

— Mais, d’où sais-tu cela ?

— Je possède tous les secrets de ce garnement et j’ai en ma possession assez de preuves pour le confondre de la façon la plus évidente…

— En vérité ?… Mais alors, ma pauvre sœur est donc victime de quelque horrible machination ?

— Mlle Privat est en effet si bien enchevêtrée dans le réseau de mensonges tissé autour d’elle par Lapierre, qu’elle ne peut s’échapper et qu’elle marche fatalement au sacrifice, croyant laver de la mémoire de son père une souillure imaginaire.

— Ah ! je comprends maintenant ses tristesses incompréhensibles et la demi-confidence qu’elle m’a faite un jour.

— Quelle confidence ? »

Edmond raconta à Després la scène du parc que l’on sait. Puis, quand il eut fini :

« Depuis ce jour, ajouta-t-il, j’ai compris qu’il y avait un secret terrible entre ma sœur et son fiancé… mais lequel !… C’est ce que je n’ai jamais pu deviner.

— Ce secret, mon cher, je te l’expliquerai en temps et lieu. Pour aujourd’hui, contente-toi de prendre ma parole et de savoir que ce secret est une habile combinaison de Lapierre pour forcer ta sœur à l’épouser et à lui apporter surtout une dot considérable.

— Oh ! l’infâme !… s’écria le frère de Laure, en serrant les poings… mais je ne souffrirai pas cela, moi, et dussé-je le tuer sur les marches de l’autel…

— Mauvais moyen, mon cher. La violence ne fait jamais de bonne besogne.

— Que faire alors ? je ne peux pourtant pas laisser cette pauvre Laure donner tête baissée dans un pareil traquenard.

— Que faire ?… Me laisser agir et suivre mes instructions. Cet homme m’appartient, Edmond. Il y a six ans que je le guette et que je m’apprête à venger la perte de mon bonheur.

— Que t’a-t-il donc fait ? demanda naïvement le jeune étudiant.

— Ce qu’il m’a fait ? rugit Després… Il m’a volé ma fiancée, puis, après s’être battu en duel contre moi, m’a dénoncé aux autorités, qui, elles, m’ont envoyé au pénitencier de Kingston…

— Voilà ce qu’il m’a fait ! »

Il se fit un silence.

Edmond Privat attendait que le calme fut revenu sur la figure sombre de Després. Enfin, il tendit à son camarade sa main finement gantée :

« Mon cher Gustave, dit-il, le danger que court ma sœur m’épouvante… je m’en rapporte à toi pour l’éloigner de sa tête… Mais, de grâce, ne perdons pas de temps et suis-moi au cottage. Nous tâcherons d’ouvrir les yeux de cette malheureuse enfant.

— Mon cher, j’allais te proposer cette petite promenade. J’ai besoin en effet de voir Mlle Privat, mais je dois lui parler à elle seule. La chose est-elle possible ?

— Hum ! à la maison, ce n’est guère praticable.

— Ne peux-tu la prier d’aller faire un tour dans le parc avec toi ?

— Oh ! pour cela, oui : c’est très facile.

— Une fois dans le parc, tu me feras l’honneur de me présenter à elle et tu t’éloigneras un peu, de manière à nous permettre de converser librement. Le reste me regarde.

— Mais, ma mère te verra pénétrer dans le parc.

— Pas du tout : j’entrerai sous le bois en faisant un détour, à distance du cottage.

— En effet, tout est pour le mieux : partons.

— Une minute. Lapierre ne viendra pas chez vous aujourd’hui, n’est-ce pas ?

— Je suis certain que non. Il a une affaire importante à régler, m’a-t-il dit, et j’apporte une lettre de lui à ma mère.

— Très bien. Maintenant un dernier mot.

— Parle.

— Donne-moi ta parole d’honneur de ne pas souffler mot à personne de la conversation que nous venons d’avoir.

— Pas même à ma mère ?

— Pas même à ta mère.

— Puisque tu le veux, je te la donne.

— Merci. Maintenant, je fais un bout de toilette et je te suis. As-tu ta voiture ?

— Oui, elle est à la porte.

— C’est bien ; nous serons rendus là-bas avant cinq heures.

— Oh ! oui, il n’est que quatre.

Després, qui avait fini sa toilette, rejoignit son camarade, et une minute après tous deux roulaient à grand fracas vers la Canardière.

Le Roi des Étudiants entrait en campagne.

Chapitre XVIII

Le premier pas


Depuis la conversation orageuse qu’elle avait eue avec son fiancé, Mlle Privat ne quittait guère sa chambre et ne se mêlait que très rarement aux autres membres de la famille.

Frappée au cœur et courbée forcément sous une inexorable nécessité, elle voulait bien ne pas se plaindre, mais il lui était impossible de prendre part aux joies de ses compagnes plus heureuses qu’elle, et encore plus impossible de s’associer aux préparatifs que l’on faisait en vue de son mariage.

C’était ainsi qu’elle vivait, isolée et mélancolique, tantôt retirée dans sa délicieuse chambrette, tantôt en tête-à-tête avec le grand piano du salon, pendant qu’autour d’elle, dans les vastes appartements, tout était bruit, mouvement et branle-bas de fête.

Dans le cours de la vie humaine, combien de fois le plaisir insoucieux ne s’ébat-il pas de la sorte tout à côté de la douleur ignorée !

À l’heure précise où Gustave et Edmond filaient au grand trot sur le chemin de la Canardière, la pauvre Laure, toujours triste et désespérée, se trouvait à la fenêtre de sa chambre, promenant son regard voilé sur la magnifique campagne qui avoisine Québec. À travers quelques éclaircies d’arbres, elle voyait se dessiner, comme les tronçons d’un ruban grisâtre, la route qui conduit à Montmorency… De temps à autre, un magnifique équipage passait rapidement vis-à-vis ces percées de feuillages, pour disparaître en une seconde, se montrer de nouveau plus loin, puis s’évanouir encore.

Laure regardait sans voir…

Que lui importait le mouvement de ces foules en habits de fête, galopant joyeusement sur le chemin de la vie !… Son bonheur, à elle, n’était-il pas envolé pour toujours, et la route qui se déroulait en face de sa jeune existence pouvait-elle lui offrir autre chose que des épines et des ornières !…

Elle laissait donc passer un à un tous ces brillants équipages, sans leur accorder plus qu’une attention distraite, lorsqu’un élégant phaéton, traîné par deux beaux chevaux de race mexicaine, s’arrêta tout à coup vis-à-vis d’une éclaircie du parc et qu’un des deux jeunes gens qui en occupaient le siège sauta à terre, puis disparut entre les arbres.

Laure devint toute pâle.

Elle avait reconnu la voiture de son frère et se disait avec anxiété :

« Oh ! mon Dieu, qui donc est avec mon frère ?… Pourvu que ce ne soit pas lui !…

Puis se ravisant :

— Mais non… ce ne peut être déjà mon persécuteur… et, d’ailleurs, il ne serait pas venu dans la voiture d’Edmond, ou, dans tous les cas, ne serait pas descendu à l’entrée du parc. »

Ce raisonnement rassura un peu la jeune créole. Toutefois, sa curiosité n’était pas satisfaite, et elle se remit à faire de nouvelles suppositions.

« Si c’était Paul ! » se dit-elle.

Et sa main se porta involontairement à son cœur.

Depuis la scène de l’avant-veille et, surtout, depuis l’imprudent aveu fait par Lapierre relativement aux sentiments de l’étudiant en médecine, Laure était bien revenue de ses préventions contre son cousin. Plus que cela, elle se reprochait amèrement de ne l’avoir pas compris et d’avoir ainsi laissé passer le bonheur à côté d’elle, sans lui tendre la main… Et, maintenant, cet amour désintéressé et malheureux, ce sentiment chevaleresque qu’elle s’était appliquée à refouler – faute de le connaître – dans le cœur du fier jeune homme, pouvait-elle y songer ?… pouvait-elle le lui offrir encore ?…

Et la pauvre jeune fille, en se faisant ces réflexions, ne put empêcher une larme brûlante de couler sur sa joue enfiévrée.

Mais, à son tour, elle repoussa cette nouvelle supposition.

« Non, se dit-elle, ce n’est pas Champfort… Il souffre, lui aussi, et ne veut pas augmenter sa souffrance en venant dans cette maison où le malheur s’est abattu… Et, pourtant, ce jeune homme que j’ai vu disparaître dans le parc…

Elle n’acheva pas.

Le roulement d’une voiture se fit entendre dans l’avenue, et Laure, s’avançant la tête hors de sa fenêtre, put voir son frère sauter lestement sur les marches du péristyle et remettre les guides à un domestique.

Alors, la jeune créole appela :

« Edmond ! »

Celui-ci releva la tête.

« Je veux te voir tout de suite, continua Laure. Peux-tu me donner deux minutes ?

— Pas deux minutes, ma chère, mais deux heures, » répondit l’étudiant, qui disparut sous la haute porte d’entrée.

Un instant après, il était dans la chambre de sa sœur.

La jeune créole embrassa son frère, puis ouvrait la bouche pour lui poser une question facile à deviner, lorsqu’elle s’aperçut que l’étudiant, d’ordinaire pétulant et joyeux, était, ce jour-là, d’une gravité magistrale.

Elle le regarda quelques secondes, puis changeant brusquement sa question :

« Que se passe-t-il donc, mon cher Edmond ? demanda-t-elle ; qu’a-t-il pu t’arriver de si fâcheux pour que tu sois devenu comme cela tout morose ?

— Il ne m’est rien arrivé d’extraordinaire, ma bonne Laure, répondit l’étudiant.

— Alors, pourquoi cette figure de juge qui va prononcer une sentence de mort ?

— Ai-je vraiment cette figure-là ?

— Mais… à peu près.

— Dans ce cas, c’est que j’ai probablement quelque sentence grave à porter… ou à faire porter.

— Une sentence ?

— Tu dis bien.

— Eh ! contre qui ?… Ce n’est pas contre moi, au moins ? »

Et Laure feignit de rire ; mais le rire ne lui allait plus, et elle ne put qu’ébaucher un amer rictus.

Edmond ne répondit pas, mais il se leva et, s’approchant de sa sœur, il lui dit avec une tristesse qui n’était pas sans solennité :

— Ma sœur, le temps des atermoiements et des subterfuges est passé… Il se trame ici des choses terribles et enveloppées d’un sombre mystère…

Laure voulut se récrier.

« Laisse-moi parler, continua le jeune Privat. Si je n’ai pas le droit de te forcer à me faire part de ce fatal secret que tu prétends exister entre nous, j’ai du moins le devoir d’empêcher ma sœur unique de se sacrifier inutilement.

— Edmond, je t’en prie, interrompit fébrilement la jeune créole, ne va pas plus loin et cesse de me parler de ces choses. Tu m’as promis, il y a quelque temps, de ne jamais plus revenir sur ce sujet.

— Je l’avoue ; mais les circonstances sont changées… Il s’agit du bonheur de toute ta vie, et je ne veux plus rester spectateur impassible d’un sacrifice aussi douloureux.

— Mais, je ne me sacrifie pas… je l’aime, mon fiancé !… »

Et la malheureuse enfant eut le courage de prononcer ce sublime mensonge d’une voix ferme.

Edmond la contempla d’un air attendri.

« Ce n’est pas à moi, pauvre chère sœur, dit-il, que tu feras croire pareille chose. Ton âme est trop noble pour n’avoir pas deviné la bassesse de caractère et l’hypocrisie de ce misérable suborneur… Tu ne peux l’aimer.

— C’est là où tu te trompes, essaya de répliquer Laure. Et, d’ailleurs, reprit-elle avec énergie, si je fais véritablement un sacrifice, c’est que je le juge tellement nécessaire, que rien au monde ne pourrait m’empêcher de l’accomplir. Le sort en est jeté… Tu m’as juré de ne jamais révéler ce secret à notre mère : tiens ta promesse, je tiendrai mes engagements. »

Le jeune Privat vit qu’il était temps de frapper un grand coup.

« S’il existait de par le monde, dit-il, un homme qui fût capable de te prouver l’inutilité de ton sacrifice… ? »

Laure hocha la tête et murmura :

« C’est impossible.

— Si ce même homme, poursuivit Edmond, possédait des documents irrécusables, en présence desquels le doute ne serait pas permis, et établissant que Lapierre est un misérable, digne tout au plus de figurer au bout d’une corde de potence… »

Laure ne répondait pas.

Son front était devenu brûlant et les tempes lui bourdonnaient.

« Eh bien ? fit l’étudiant.

— Un homme semblable n’existe pas, répondit la jeune fille, qu’une étrange espérance envahissait.

— S’il existait ? insista Edmond.

— S’il existait ! s’il existait ! s’écria Laure avec exaltation, je dirais que Dieu a eu pitié de moi et qu’il a fait un miracle.

— Eh bien ! ma sœur, reprit le jeune Privat en tirant une lettre de sa poche, remercie Dieu, car il a fait un miracle ; car cet homme existe et il t’envoie ceci. »

Laure s’empara fébrilement de la lettre que lui présentait son frère.

« Une lettre ! dit-elle… une lettre à moi !… Mais vais-je me permettre de la lire ?

— Tu le dois, ma sœur. Elle est d’un brave jeune homme qui sera ton sauveur. Ne refuse pas le secours que t’envoie la Providence.

— N’est-ce pas ce jeune étranger qui t’accompagnait tout à l’heure, demanda Laure, tout en brisant le cachet d’une main tremblante.

— Précisément. Il attend dans le parc que tu lui répondes. »

Laure ouvrit la lettre et lut tout bas.

Voici le contenu de cette missive écrite par Gustave Després :


« Mademoiselle,


« Un homme qui a parfaitement connu, à l’armée américaine, votre brave et malheureux père, vous demande respectueusement quelques instants d’entretien, sous la sauvegarde de votre frère.

« Cet homme est en état de vous donner tous les renseignements que vous pourrez lui demander sur la personne et les actes de M. Joseph Lapierre, votre fiancé. Il appuiera ses dires des preuves les plus irrécusables.

« De grâce, mademoiselle, ne refusez pas d’entendre cet envoyé de la Providence, car il est probablement le seul homme qui puisse éloigner de votre tête l’effroyable malheur qui vous menace.

« Laissez-vous conduire par votre frère. »

La jeune créole ne prit pas même le temps de réfléchir. Après avoir glissé la lettre du Roi des Étudiants dans son corsage, elle dit rapidement à son frère :

« As-tu vu "Monsieur", aujourd’hui ?

— Je l’ai vu ce matin.

— À quelle heure doit-il venir ?

— Il ne viendra pas avant demain. J’ai une lettre d’excuse pour ma mère.

— Ah ! tant mieux : nous ne serons pas épiés. Allons trouver l’homme qui m’a écrit ; c’est Dieu qui nous l’envoie. »

CHAPITRE XIX

L’entrevue


Comme il avait été convenu, Edmond Privat fit descendre Després à l’entrée du parc et continua son chemin, pour arriver, au grand trot de ses deux "mustangs", par la grande avenue.

Quant au Roi des Étudiants, habitué à tous les exercices du corps, il enjamba prestement la haie vive qui fermait le parc, et s’engagea dans un étroit sentier dont le mince ruban se déroulait, en serpentant, vers le nord. Suivant les indications du jeune Privat, Gustave devait déboucher, après une dizaine de minutes de marche, sur un vaste rond-point au centre du parc, et attendre là que la jeune créole et son frère vinssent le rejoindre.

Il cheminait donc tranquillement dans la sente à peine tracée, écartant de ses deux mains les rameaux entrelacés qui barraient le passage, et songeant à ce qu’il lui faudrait dire pour convaincre la malheureuse fiancée de Lapierre, lorsque soudain, à un coude du sentier, près d’un petit pont de bois jeté sur un ruisseau, un bruit de branches froissées se fit entendre, suivi de piétinements semblables à ceux produits par un animal qui s’enfuit précipitamment.

Després s’arrêta.

« Est-ce qu’il y aurait des animaux dans ce parc ? » se demanda-t-il.

Et il écarta les branches pour faire quelques pas dans la direction d’où était venu le bruit suspect. Mais tout était rentré dans le silence, et aucune trace n’était visible sur le lit de feuilles sèches qui tapissaient le sol.

« Allons ! se dit-il, je n’ai pas de temps à perdre à la constatation d’une semblable bagatelle… C’est un animal quelconque, ou quelque gamin qui cherche des nids d’oiseaux… Laissons-les à leurs amusements. »

Et, pour réparer le temps perdu, Després allongea le pas, refoulant les branches feuillues qui lui froissaient la poitrine, brisant avec fracas les rameaux entrelacés, de telle façon qu’une douzaine de fauves auraient pu s’abattre autour de lui sans qu’il les entendit.

Il arriva bientôt en vue de la clairière.

C’était, comme nous l’avons dit, un vaste rond-point où venaient aboutir – semblables aux rayons d’une immense roue – toutes les allées principales du parc.

Tout autour, des bancs à dossier, peints en la traditionnelle couleur verte, étaient disposés entre les arbres – les uns orgueilleusement assis sur la croupe de quelque petit mamelon, les autres à moitié ensevelis sous le feuillage luxuriant.

Gustave se dirigea vers un de ces derniers et s’y installa.

Puis il se prit à réfléchir profondément.

La partie qu’il allait engager était extrêmement sérieuse. Non seulement il allait avoir à lutter contre un homme d’une habileté supérieure et rompue à toutes les intrigues, mais encore il lui faudrait porter la conviction dans le cœur d’une jeune fille entièrement fascinée par ce démon, marchant stoïquement à ce qu’elle croyait être la réhabilitation de la mémoire de son père, avec le fatalisme des victimes antiques.

Després n’attendit pas longtemps.

En effet, cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, qu’une jeune fille, vêtue de noir et pâle comme une madone d’albâtre, émergea à un coude de la grande allée conduisant au cottage, et s’avança lentement dans la direction du rond-point.

Elle donnait le bras à un jeune homme, que Gustave reconnut sur-le-champ pour être Edmond Privat.

Le Roi des Étudiants ne put se défendre d’une profonde émotion à la vue de cette femme malheureuse et forte, de cette belle créole dont le type opulent et la pâleur dorée avaient fait place à une blancheur de cire et à un affaissement précoce.

« Comme elle est belle ! se dit-il… et comme elle souffre !… Ah ! non, une aussi admirable femme ne peut aimer cette brute de Lapierre !… Je la sauverai, dussé-je le faire malgré elle ! »

Cependant, le couple approchait…

Després, le chapeau à la main, s’avança au devant de Mlle Privat, et s’inclinant avec cette courtoisie française qui le distinguait :

« Mademoiselle, dit-il, je rends grâce à Dieu et à votre bon ange de me procurer aujourd’hui le bonheur de vous rencontrer…

— Ma sœur, interrompit Edmond, j’ai le plaisir de te présenter mon excellent ami, Gustave Després, notre roi… le Roi des Étudiants. »

Mlle Privat s’inclina sans répondre. Elle examinait, à la dérobée, la mâle et franche figure de celui qui s’annonçait comme devant être son sauveur.

Després reprit :

« Mademoiselle, pardonnez-moi si j’ai dû, sans être connu de madame votre mère, solliciter de vous une entrevue dans ce lieu écarté. Les motifs qui me font agir sont tellement en dehors des raisons ordinaires, et les circonstances de l’affaire où je suis engagé tellement impérieuses, que je n’avais réellement pas le choix des moyens.

— Monsieur, répondit Laure avec dignité, vous avez mentionné dans votre lettre le nom de mon père, et ce nom seul était suffisant pour me déterminer à accepter votre proposition, si étrange qu’elle me paraisse. »

Després s’inclina à son tour ; puis, après quelques secondes de réflexion, il reprit :

« Mademoiselle, j’ai en effet à vous parler de votre père, mais j’ai surtout un immense devoir à remplir à l’égard d’une personne qui se sert du nom sans tache du colonel Privat pour arriver à ses vues criminelles. »

Laure était tout oreilles, mais elle feignit de ne pas comprendre et garda le silence.

Ce que voyant, le Roi des Étudiants se décida à entrer de suite dans le vif de la question. Il poursuivit donc, en regardant Edmond :

« Mademoiselle, les instants sont précieux, à vous comme à moi… Il se peut que cette entrevue que j’ai eu le bonheur d’obtenir soit la dernière… Souffrez donc que j’aborde immédiatement le sujet pour lequel je suis venu, et que je prie monsieur votre frère de nous laisser un moment seuls. »

Edmond, qui s’attendait à cette invitation, salua et dit :

« Je vous quitte, et, toi, ma pauvre sœur, je te supplie de te laisser convaincre et de ne pas être le forgeron de ta chaîne. »

Laure fit une inclinaison de tête et s’assit, sans prononcer une parole.

Després resta debout en face d’elle.

Une minute se passa dans un silence plein d’anxiété.

Enfin, le Roi des Étudiants parut prendre une résolution soudaine :

« Mademoiselle Privat, dit-il brusquement, aimiez-vous votre père ?

— Monsieur ! fit Laure, dont les tempes rougirent.

— Je vous demande pardon, mademoiselle, repartit Després, mais je vous supplie à genoux de ne pas vous étonner de mes questions et de me répondre sans arrière-pensée. »

Laure hésita une seconde, regarda profondément Després, puis répliqua avec explosion :

« Mon pauvre père, je ne l’aimais pas, je l’idolâtrais.

— Je le savais, mademoiselle, repartit simplement Després, et si je ne l’eusse pas su, j’aurais abandonné l’idée que je poursuis…

« Maintenant, continua-t-il, voulez-vous avoir assez de confiance en moi pour me dire si, en cas de malheur financier arrivé à ce pauvre père que vous regrettez tant, vous seriez fille à sacrifier la fortune qui vous revient pour combler le déficit ?…

— Sans hésiter une seconde, répondit Laure avec fermeté.

— Et même à sacrifier le bonheur de toute votre vie ?… poursuivit Després.

— Mon bonheur à moi ne peut être mis en comparaison avec la mémoire honorée de mon père, » répondit Laure d’une voix émue.

Després s’inclina.

« Mademoiselle, dit-il, je savais votre âme grande et noble ; mais, maintenant, je la sais bonne et chevaleresque… Ma tâche en sera plus facile… J’ai des choses infiniment délicates à traiter avec vous ; j’ai des souvenirs bien amers à réveiller… j’ai même des plaies cuisantes à rouvrir. Mais votre courage et la confiance que vous semblez avoir en moi me soutiennent… Vous venez au-devant du salut : l’œuvre de rédemption me sera plus légère. »

Laure était émue et ses grands yeux noirs demeuraient constamment fixés sur la sympathique figure du Roi des Étudiants.

Després continua :

« Vous ignorez probablement, mademoiselle, quel but je poursuis en venant ainsi m’immiscer dans les affaires qui, au premier abord, semblent ne pas me concerner le moins du monde.

— Je vous avoue que je ne saurais deviner…

— Deux raisons me font agir et me poussent irrésistiblement sur votre chemin… La première et la plus sacrée, c’est que des circonstances tout à fait exceptionnelles, et que je vous expliquerai bientôt, m’ont mis sur la piste d’un grand crime ; la seconde…

— Quelle est-elle ?

— La seconde, acheva Després avec une sombre énergie, c’est que j’ai une œuvre impérieuse de vengeance à accomplir. »

Laure regarda le Roi des Étudiants.

Il était debout en face d’elle, l’œil chargé d’éclairs et le bras étendu dans un geste de suprême menace.

Elle comprit que ce fier jeune homme, vieilli avant le temps, n’agissait pas pour assouvir une mesquine passion, et que de puissants motifs l’envoyaient à son secours.

La confiance pénétra dans son cœur.

« Monsieur, dit-elle, quelles que soient les raisons qui vous dirigent, je les respecte et ne désire pas vous forcer à les divulguer… Mais vous avez parlé d’un grand crime sur la piste duquel vous êtes tombé, et, comme je suppose que ma famille est pour quelque chose dans cette ténébreuse affaire, je vous prierai de me dire de quoi il s’agit.

— Mademoiselle, répondit Després, vous serez satisfaite, car je ne suis pas venu pour autre chose.

— Je vous écoute, monsieur.

— Aucune oreille indiscrète n’entendra ce que j’ai à vous dire ? demanda Després, en regardant tout autour de lui.

— Il n’y a que mon frère dans le parc, répondit Laure, et vous voyez qu’il ne songe guère à vous écouter. »

En effet, Edmond paraissait se trouver trop à son aise, étendu sur la pelouse à une centaine de pieds de là et absorbé dans la lecture d’un roman, pour s’occuper de ce qui se passait entre sa sœur et Gustave.

Després prit donc place à côté de Laure, et la regardant avec une sympathie presque paternelle :

« Mademoiselle, dit-il brusquement, vous allez vous marier mardi prochain, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur, répondit la jeune fille en baissant les yeux.

— Votre décision est bien prise ?

— Mais, monsieur !…

— Il le faut, mademoiselle. Répondez-moi en toute confiance, je vous en supplie.

— Eh bien ! sans doute, ma décision est arrêtée.

— Irrévocablement ?

— Pourquoi pas ?… Est-ce que, par hasard, quelqu’un aurait le droit de me forcer la main ?

— Non, mademoiselle, personne n’a ce droit, répondit gravement Després ; mais il n’en est pas moins vrai qu’un homme s’est trouvé qui a cru pouvoir le prendre, ce droit ; il n’en est pas moins vrai que, vous qui êtes jeune, belle et riche, vous vous mariez contre votre gré. »

Laure pâlit, et regardant son interlocuteur en face :

« Monsieur ! dit-elle, vous abusez…

— Laissez faire, mademoiselle… reprit tranquillement Després. Je n’avance rien que je ne sois en mesure de prouver. Tout à l’heure, vous me rendrez justice. »

Puis continuant :

« Donc, vous vous mariez contre votre gré et vous n’aimez pas celui qui sera bientôt votre époux.

— Je vous laisse dire, puisqu’il le faut.

— Bien plus, pauvre jeune fille, vous avez au cœur un autre amour, une de ces passions suaves et douces qui sont l’histoire de toute une vie et ne s’éteignent jamais. »

Une rougeur brûlante envahit le front de la jeune fille, mais elle haussa bravement les épaules et feignit de rire.

« Beau chevalier redresseur de torts, dit-elle, vous savez beaucoup de choses, mais je doute fort que vous puissiez lire à découvert dans le cœur d’une femme – surtout d’une femme que vous voyez pour la première fois.

— Mademoiselle, reprit Després d’une voix grave, je ne suis pas devin, mais j’ai beaucoup souffert, et le chagrin, en forçant certaines facultés à se replier sur elles-mêmes, à se concentrer, double la puissance de ces facultés, donne une sorte de seconde vue. »

Laure jeta un sympathique regard sur le jeune homme et répliqua d’un accent ému :

« C’est vrai, monsieur : ceux qui ont souffert voient mieux et plus loin que les heureux de ce monde… Mais, ajouta-t-elle, pour pouvoir pénétrer jusqu’au sanctuaire le plus intime de la pensée humaine, jusque dans le cœur d’une femme, il faut autre chose que l’expérience, autre chose que le raisonnement…

— Que faut-il donc ?

— Mais, mon Dieu… tout au moins la connaissance intime du caractère, des goûts, des sympathies innées de cette femme.

— En ce cas, mademoiselle, s’empressa de répliquer Després, je possède toutes les connaissances nécessaires pour affirmer solennellement que vous n’avez pas d’amour pour votre fiancé, et qu’au contraire…

— Achevez.

— Vous aimez le noble jeune homme qui, depuis de longues années, souffre en silence à cause de vous. »

Laure essaya de rire.

« Voilà une conclusion pour le moins étrange, dit-elle.

— Elle est très logique, mademoiselle. Suivez bien mon raisonnement.

— Allez…

— Vous avez un caractère chevaleresque, porté aux grands dévouements, épris des nobles actions et auquel répugne souverainement tout ce qui paraît louche ou déloyal.

— Vous me flattez.

— Non pas : je vous analyse. Eh bien ! mademoiselle, ne voyez-vous pas que toutes les tendances sympathiques de votre caractère vous poussent inévitablement vers le loyal jeune homme qui vous aime, tandis que vos antipathies innées vous empêchent d’éprouver autre chose que le plus profond mépris pour votre fiancé ?

— Qui vous dit que monsieur Lapierre ne soit pas digne de mon amour ?

— Lapierre est un lâche et misérable assassin ! s’écria Després d’une voix concentrée.

Laure, stupéfaite, regarda l’étudiant avec de grands yeux et ne répondit pas sur-le-champ.

Dans le même moment, un bruit singulier se fit dans le feuillage, à quelque distance en arrière du banc où étaient assis les deux jeunes gens. Une oreille exercée aurait pu y reconnaître le froissement produit par une personne qui se faufile au milieu des branches… Mais Laure et Gustave étaient trop absorbés par leurs pensées pour faire attention à ce frôlement significatif.

Après quelques secondes de silence, la jeune créole répliqua :

« Monsieur Després, voilà des paroles bien sévères, et à moins de preuves très positives…

— Je vous demande pardon, mademoiselle, de m’être quelque peu laissé emporter en votre présence, répondit poliment le Roi des Étudiants… Cela ne m’arrivera plus. Quant à prouver ce que j’affirme, à savoir que Joseph Lapierre est un lâche assassin, je vais le faire sans plus tarder. »

Et Després, prenant l’ex-fournisseur au moment de son arrivée à Saint-Monat, se mit à le disséquer de main de maître. Tout y passa, depuis les complaisances du Roi des Étudiants pour son nouvel ami et le sauvetage des deux enfants Gaboury, jusqu’à la sombre affaire du duel et ses sinistres conséquences.

Le narrateur, mis en verve par cette évocation douloureuse de ses malheurs passés, n’oublia pas l’ignoble conduite de Lapierre à l’égard de Louise, après la condamnation de son rival, et les basses calomnies qu’il répandit partout sur le compte de la malheureuse jeune fille.

Son récit fut un véritable et foudroyant réquisitoire.

Laure écoutait, émue et palpitante, ce dramatique exposé, et une irrésistible impression de terreur l’envahissait, lorsqu’elle reportait son esprit sur sa propre situation vis-à-vis du machiavélique auteur de tous ces méfaits.

Quand le Roi des Étudiants en fut arrivé au point culminant de l’histoire de Lapierre, c’est-à-dire à ce qui concernait la mort du colonel Privat, il s’arrêta un moment, puis reprit ainsi :

« Mademoiselle, je vous disais, au commencement de cet entretien, qu’une raison mystérieuse vous forçait à épouser l’homme dont je viens de vous faire la biographie.

— En effet, monsieur, vous prétendiez cela, murmura Laure. — Eh bien ! cette raison, je vais vous la donner… Vous ne consentez à épouser Joseph Lapierre que parce qu’il se dit dépositaire d’un secret, dont la divulgation déshonorerait la mémoire de votre père.

— Qui vous a dit ?… balbutia Laure, stupéfaite.

— Est-ce que je me trompe ?

— Oh ! mon Dieu !… Mais je suis perdue… nous sommes perdus, ruinés de réputation, puisque cette malheureuse… faiblesse de mon père est connue.

— Au contraire, vous êtes sauvée, mademoiselle, car ce soupçon sur l’honneur du colonel Privat est une horrible calomnie, un mensonge ignoble qui ne pouvait éclore que dans le cerveau de l’homme qui convoite votre dot.

— Quoi ! mon père serait… ?

— L’honneur même. Jamais le colonel Privat n’a failli à son devoir. Bien plus, c’était sans contredit l’un des meilleurs officiers de l’armée du successeur de Beauregard, le général Bragg… et quiconque en douterait n’a qu’à s’adresser au général Kirby Smith, commandant alors la division dans laquelle servait votre père en qualité de colonel de cavalerie.

— En effet, ces noms me sont connus, murmura Laure… Vous êtes bien renseigné.

— Jusqu’à la bataille de Rogersville, j’ai servi dans l’armée de Buell, division Manson, qui guerroya pendant tout l’été de 1862 contre les généraux confédérés Bragg et Kirby Smith, dans le Kentucky et le Tennessee, se contenta de répondre le Roi des Étudiants.

— Et vous avez connu mon père.

— Que trop, mademoiselle, répondit Després en souriant. Le colonel Privat, avec son fameux escadron de cavalerie, nous a fait plus de mal à lui seul que toute une division d’infanterie. Il venait fourrager jusqu’à nos avant-postes et ne s’en retournait jamais sans nous avoir sabré une cinquantaine d’homme.

— Mon brave père !

— Vous pouvez le dire, mademoiselle. Son audace était telle, qu’on ne l’appelait plus que le "Murat" de l’armée du Sud. »

Laure garda un instant le silence.

Son front rayonnait d’un singulier enthousiasme et son œil humide s’allumait d’étranges lueurs.

Tout à coup, elle demanda brusquement :

« Quelle est la vérité sur la mort de mon père ?

— Je vais vous la dire, mademoiselle, répondit Gustave, qui s’attendait à cette question.

« Le brigadier-général Manson, consterné de voir ses grand-gardes et ses avant-postes décimés par l’insaisissable cavalerie de Kirby Smith, promit une forte somme d’argent à quiconque en amènerait la destruction, ou, du moins, ferait tomber son chef – le colonel Privat – entre les mains des Unionistes.

« Cette honteuse prime fut offerte le 25 juillet 1862.

« Le 1er août, vers dix heures du soir, un de nos espions se présenta à la tente de Manson, s’engageant à faire tomber, le lendemain même, le colonel Privat et ses cavaliers dans une embuscade infaillible. L’endroit choisi était ce fameux défilé des montagnes du Cumberland, appelé "Big Creek Gap" ou "Cumberland Gap".

« C’est le seul chemin par où une troupe armée puisse pénétrer du Tennessee dans le Kentucky. Et encore, cet unique passage n’est-il qu’une gorge profonde, étroite, sinueuse, où les cavaliers ne peuvent souvent cheminer qu’un à un, en file indienne.

« Les montagnes du Cumberland séparant les deux armées, il fallait donc absolument que les cavaliers susdits s’engageassent dans ce défilé pour faire leurs expéditions chez nous.

« L’espion s’entretint fort avant dans la nuit avec le général Manson, et, lorsqu’il sortit de la tente, la mort du colonel Privat était résolue.

« Vous savez ce qui se passa.

« Deux régiments d’élite furent échelonnés sur les contreforts, de chaque côté du Cumberland Gap ; et lorsque le terrible escadron, trompé par notre habile espion et croyant marcher à la facile capture d’un convoi, s’engagea dans le défilé, les contreforts s’illuminèrent soudain et une multitude de feux plongeants assaillirent les braves cavaliers.

« Ce fut un affreux massacre. À peine une dizaine d’hommes en réchappèrent-ils.

« Le colonel lui-même tomba, mortellement blessé, et fut transporté en lieu sûr par l’espion qui venait de le faire écharper.

« C’est horrible et infâme ! murmura la créole, les yeux étincelants.

— Ce n’est pas tout, mademoiselle, continua Després. L’espion, en homme plein de ressources, voulut faire d’une pierre deux coups. Il soigna sa victime comme aurait pu le faire une sœur de charité ; puis, quand le pauvre officier n’eut plus que le souffle, il lui persuada d’écrire à sa femme la lettre que vous savez, et il attendit tranquillement la fin.

« Ce ne fut pas long.

« Le colonel mourut le lendemain.

« Alors, le garde-malade se transforma en voleur de cadavre. Il fouilla le mort et s’empara de tous les papiers qu’il y trouva.

« La même chose fut faite pour la malle du colonel.

« Après quoi, et muni d’une foule d’originaux, notre habile chevalier d’industrie s’installa tranquillement à une table et se mit en devoir d’essayer un autre petit talent qu’il possédait – le talent d’imiter l’écriture d’autrui… »

Ici, Laure, qui avait écouté tout ce récit avec une stupéfaction croissante, joignit les mains et s’écria :

« Oh ! mon Dieu, tant d’infamie est-il possible ?

— Mademoiselle, j’ai vu tout cela de mes yeux, répondit simplement Després.

Puis il reprit :

— Après plusieurs essais, l’espion, le voleur, le faussaire parut satisfait, et il écrivit à la fille du colonel – une riche héritière sur laquelle il avait des vues – une lettre touchante, signée : Ton père mourant, que vous devez connaître, mademoiselle.

— Hélas ! hélas ! gémit la jeune fille… C’était donc lui !

— Oui, mademoiselle, répondit Després en se levant. L’assassin du colonel Privat, le voleur de papiers, le faussaire que vous venez de voir à l’œuvre se nommait… »

Il ne put achever. Edmond arrivait comme une bombe.

« Alerte ! cria-t-il ; séparez-vous. Voici ma mère. »

Laure se leva vivement.

« Des preuves de tout cela ?… demanda-t-elle, en regardant Després.

— Je vous les apporterai le soir du bal, avant la signature du contrat de mariage, » répondit le Roi des Étudiants, qui s’était vivement rejeté en arrière et disparaissait dans le feuillage.

Laure eut le temps de lui crier :

« Je vous croirai, monsieur. En attendant merci, oh ! merci !
........................

Au même moment, un homme à la figure livide et contractée, cachée jusque là derrière un arbre, à peu de distance de l’endroit où s’était passée la scène précédente, remit dans sa poche un revolver qu’il tenait à la main, et disparut, en courant, sous l’épaisse feuillée du parc.

CHAPITRE XX

Le guet-apens


Cet individu n’était autre que Lapierre.

Depuis la scène de l’avant-veille, et, surtout, depuis l’étrange menace de Champfort, le cauteleux personnage ne vivait plus. De mystérieuses appréhensions lui étreignaient la poitrine, et il pressentait que quelque chose de vaguement terrible se tramait contre lui.

Plus que cela, un sentiment nouveau germait sourdement dans le cœur de cet homme, jusque là inaccessible à toute autre voix que la voix métallique des aigles américains ou des souverains anglais…

Le misérable aimait sa victime et il était jaloux !

Cette constatation, faite seulement depuis deux jours, mettait Lapierre dans des colères blanches. Lui, dont le cœur triplement cuirassé avait toujours résisté à un penchant si puéril, se découvrir tout à coup amoureux comme tout le monde, se sentir pris dans ses propres filets !

Il y avait de quoi faire bouillir la bile d’un coquin encore flegmatique.

Quoi qu’il en soit, on ne résiste pas à l’envahissement de l’amour, et il faut bien le subir quand il s’installe à notre foyer.

C’est ce que fit Lapierre.

Il prit son rôle d’amoureux au sérieux, et, en homme prudent, il résolut de veiller sur son bien. Ce n’est pas que l’ancien espion se fit un instant illusion sur le sentiment qu’il inspirait à sa fiancée.

Oh ! non. Lapierre se savait haï, méprisé. Mais il se disait que c’était là une raison de plus pour être sur le qui-vive, et empêcher au moins la belle créole de donner son cœur à un autre.

Et puis, d’ailleurs, n’y avait-il pas ce petit carabin de Paul Champfort dont il fallait brider les trop tendres inclinations et enrayer la progression amoureuse ?…

Lapierre revint donc à son ancien métier : il se fit l’espion de sa fiancée et de Champfort. Redoutant par-dessus tout une entrevue entre les deux jeunes gens, les révélations que pouvait faire l’étudiant sur les événements de Saint-Monat, le soupçonneux coquin eut recours au petit moyen que nous connaissons.

Il écrivit à Mme Privat pour s’excuser de ne pouvoir, ce jour-là, se rendre à la Canardière et faire sa cour à Mlle Laure. Puis il vint, en tapinois, s’embusquer dans le parc, dans l’espoir de surprendre sa fiancée en flagrant délit de trahison.

On a vu que le hasard n’avait que trop bien favorisé l’espion. Lapierre, en effet, n’était pas en embuscade depuis une demi-heure, à proximité du chemin royal, qu’un roulement de voiture fit résonner le macadam et cessa tout à coup, presque en face de l’endroit où se tenait blotti l’ex-fournisseur.

Un homme sauta sur la route, enjamba la haie vive et s’engagea résolument dans un sentier du parc.

Lapierre ne vit qu’une seconde la figure du nouvel arrivant, mais c’en fut assez pour que le misérable restât cloué à sa place, pâle, tremblant, pétrifié, comme si la tête de Méduse lui fût apparue…

« Lui ! lui ! s’écria-t-il… Gustave Lenoir ? »

Et, n’en pouvant croire ses yeux, il prit sa course pour aller, par un long circuit, s’embusquer près d’un petit pont que devait traverser l’inconnu.

Cette fois, le doute ne fut plus permis, et Lapierre reconnut tout à son aise la mâle et sombre figure de son ancien antagoniste.

Le jeune homme marchait d’un pas rapide, comme quelqu’un qui se hâte vers un but arrêté ; et Lapierre ne put empêcher ses jambes de flageoler et sa face blême de se couvrir d’une sueur froide, en se faisant une réflexion terrible :

« Il va "la" rencontrer… il va lui parler… Je suis perdu ! »

Et, en formulant cette pensée, le misérable tira machinalement de sa poche un revolver tout armé, et en dirigea le canon vers Després ; mais celui-ci, ayant cru entendre un bruit insolite dans le feuillage, s’était arrêté et avait prêté l’oreille, en écartant les branches…

C’est ce qui le sauva.

Lapierre, revenu subitement au sentiment de la prudence, n’eut que le temps de se jeter à plat-ventre, et, là, immobile, il attendit…

Després reprit bientôt sa route, sans plus s’occuper de l’incident qui l’avait fait arrêter.

Quant à Lapierre, il remit son revolver dans sa poche et se prit à réfléchir profondément.

La situation était grave, et la brusque intervention de Després – nous lui conserverons ce nom – dans des affaires déjà singulièrement compromises n’était pas de nature à rassurer le prétendant à la dot de Mlle Privat.

Aussi ses premières méditations furent-elles sombres et découragées. Un moment même, le tenace chercheur de dollars eut l’idée de tout abandonner et de fuir des parages où se rencontraient des figures aussi peu rassurantes que celle du Roi des Étudiants. Le souvenir du terrible drame de l’îlot passa comme un fantôme dans la cervelle du coquin, et il eut peur – car il sentit planer sur sa tête l’inexorable vengeance que devait lui réserver l’amant de Louise.

Pourtant, il était dur d’échouer au port, quand trois jours à peine séparaient ce pauvre Lapierre du but qu’il poursuivait depuis de longues années.

L’ex-fournisseur passa bien un bon quart d’heure ainsi assailli par de noires pensées… Puis il se leva et parut prendre une résolution énergique :

« Ah ! ma foi, tant pis ! se dit-il ; je n’abandonnerai pas ainsi le champ de bataille sans combattre… J’ai déjà fait assez de sacrifices pour cette affaire : je ne lâcherai pas une si belle proie, quand je n’ai plus qu’à étendre la main pour la saisir… Et, d’ailleurs, ajouta-t-il, qui m’assure que ce Gustave de malheur connaisse le premier mot de ce qui se passe ici ?… qui me dit que sa démarche ait le moindre rapport avec mon mariage ?… Rien, un simple soupçon. J’en aurai le cœur net et je saurai à qui en veut mon ancien ami…

« Au surplus, reprit Lapierre en se disposant à partir, si cet oiseau de pénitencier s’avisait de jaser un peu plus qu’il ne me convient, je lui ferai avaler une pilule qui le rendra muet pour longtemps. »

Et il frappa d’un air sinistre sur la poche où était son revolver.

Puis, voulant rattraper le temps perdu, l’espion s’engagea vivement dans le sentier parcouru par Després et se dirigea à pas de loup vers le rond-point.

Gustave, comme on sait, s’y était installé sur un banc à moitié enseveli sous un dais de rameaux entrelacés.

Du premier coup d’œil, Lapierre vit quel parti il pouvait tirer de cette disposition ; et, revenant sur ses pas, il fit un long circuit vers le nord, avec l’intention de s’approcher silencieusement du banc et d’entendre la conversation qui ne manquerait pas de s’engager.

Cinq minutes après, l’espion était à son poste, à dix pas tout au plus de son ancien rival et complètement abrité par les enchevêtrements du feuillage.

Il était temps. Laure arrivait, escorté de son frère, et le sinistre fiancé de la belle créole put constater que ses dispositions les plus mauvaises allaient se réaliser.

Il eut un moment de terreur et de rage. L’épouvante lui fit perdre la tête, et, une seconde fois, le canon de son revolver se trouva dirigé vers la tête de Després.

Pourtant, le misérable se contint encore…

— Bah ! se dit-il, en abaissant son arme, il sera toujours temps… Et puis, je ne serais pas fâché de savoir au juste ce que pense et connaît de moi mon ancien rival.

Pendant ce monologue de Lapierre, les compliments d’usage s’étaient échangés entre le Roi des Étudiants et la jeune créole ; Edmond avait présenté son ami sous le nom de Gustave Després, puis s’était retiré à l’écart, comme l’on sait.

« Tiens, se dit l’espion dans sa cachette, il paraît que mon ami Lenoir a changé de nom… Voilà donc pourquoi j’avais perdu complètement sa trace… »

Et il se mit en position de ne pas perdre une seule des paroles de l’intéressant couple.

Cependant, la conversation avait fait du chemin… Després en était à raconter, avec les couleurs les plus saisissantes, les événements de Saint-Monat : l’enlèvement de Louise, le duel nocturne sur l’îlot, la dénonciation, le procès, la condamnation, puis enfin l’échec de Lapierre et ses ignobles calomnies…

L’espion écoutait, anxieux, inquiet, la poitrine serrée…

« Tout cela est peu de chose, se dit-il… Pourvu qu’il ne sache rien de "l’autre affaire" ! »

Et le bandit crispa sa main sur la crosse de son revolver.

Mais lorsque le Roi des Étudiants en arriva aux agissements de Lapierre dans le Kentucky ; lorsqu’il décrivit la monstrueuse hécatombe du "Cumberland Gap" ; lorsqu’il déroula sous les yeux de Laure les faits et gestes de l’espion, dans cette nuit sinistre où le colonel Privat agonisait sur un méchant grabat, loin des siens et au pouvoir de l’homme qui l’avait trahi, l’ex-fournisseur n’y tint plus…

Son bras se tendit dans la direction du narrateur, et, livide, hideux de terreur et de rage, Lapierre se dressa de toute sa hauteur et ajusta Gustave Després…

Juste à ce moment, Edmond arrivait en courant et le Roi des Étudiants se levait en toute hâte.

Il était encore sauvé ; mais, comme on l’a vu dans le dernier chapitre, son adversaire se mit résolument à sa poursuite, faisant un long détour vers le nord et allant s’aposter sur le chemin que suivait lentement le jeune disciple d’Esculape.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, que le pas régulier et souple de Gustave fit résonner la terre durcie du sentier. L’étudiant marchait la tête basse, absorbé dans un flot de pensées couleur de rosé, s’il fallait en juger par le demi-sourire qui courbait sa moustache.

Lapierre le voyait venir.

« Ah ! ah ! se dit-il, avec une sourde colère, tu triomphes un peu vite, mon bonhomme… L’espion, le traître, le faussaire – comme tu m’appelles – va t’apprendre un peu qu’on ne se jette pas impunément en travers de ses projets. »

Et le misérable introduisit rapidement la main dans la poche de son habit…

Mais il l’en retira aussitôt et fit un geste de désappointement et de rage…

Le revolver n’y était plus !

Dans sa course précipitée, l’espion l’avait perdu, et il était trop tard pour essayer de le retrouver.

Cependant, Després n’était plus qu’à quelques pas de l’endroit où se tenait Lapierre… Il allait passer…

Mais, soudain, l’ancien espion se baissa avec une rapidité de tigre, ramassa une grosse pierre et la lança de toutes ses forces à la tête du Roi des Étudiants…

Celui-ci, atteint en plein crâne, tomba comme une masse, sans même pousser une plainte.

Alors, l’assassin prit ses jambes à son cou, sauta la haie vive et se trouva dans le chemin royal.

Il était sept heures du soir, et les passants se faisaient rares. Seuls, un tout jeune homme et une jeune fille voilée cheminaient lentement sur la route de la Canardière, en face du parc de la Folie-Privat.

CHAPITRE XXI

Deux attentats dans une journée


À la vue de cet homme, à la figure bouleversée, qui venait d’exécuter un si prodigieux saut par-dessus les arbustes de la haie, le couple s’arrêta, étonné.

Lapierre, lui, continua pour quelque temps sa course furibonde, puis il ralentit son allure et, finalement, prit le pas ordinaire à environ deux arpents du parc.

« C’est lui ! s’écria le jeune homme qui accompagnait la dame voilée.

— Qui, lui ? fit celle-ci un peu émue.

— Lapierre !… Joseph Lapierre !

— C’est impossible…

— Je te dis que je l’ai parfaitement reconnu. Une figure comme la sienne ne s’oublie pas.

— Mais, que faisait-il dans ce bois ?

— Je n’en sais rien… Tout ce que je puis dire, c’est qu’il n’était pas là pour prier le bon Dieu, et que nous ferions bien d’aller nous promener un peu de ce côté.

— Quelle idée !

— Partout où cet homme a passé, ça doit sentir le crime… Allons voir, ma sœur ; je vais te frayer un passage.

— Mon pauvre frère, nous n’avons pas le droit de pénétrer ainsi chez des étrangers, et si quelqu’un nous surprenait…

— Pénétrons tout de même : c’est mon idée… Advienne que pourra ! Lapierre vous a, ce soir, une physionomie qui ne me revient pas du tout, et le coquin m’a tout l’air… Enfin, allons toujours.

La jeune fille, à moitié convaincue, se laissa conduire par son frère, et, après plusieurs essais infructueux, ils se trouvèrent enfin de l’autre côté de la haie.

Un sentier, à peine visible, se présentait en face d’eux.

Ils s’y engagèrent.

Mais les deux hardis promeneurs n’avaient pas fait un arpent, qu’un spectacle terrible s’offrit à leurs regards et qu’ils poussèrent simultanément un cri d’effroi :

« Un cadavre ! »

Un homme gisait, en effet, en travers du chemin, la figure horriblement tatouée de sang et le front ouvert par une large blessure.

Il paraissait mort, ou, du moins, respirait si péniblement qu’il n’en valait guère mieux.

Ce moribond, comme on le sait, n’était autre que Gustave Després.

Cependant, le jeune garçon s’était approché du cadavre supposé, tout en murmurant :

« Hum ! ce pauvre diable me fait l’effet de n’avoir guère besoin de soins médicaux, car je le crois parti pour un monde meilleur… Voyons toujours. »

Et il se mit en frais de relever la tête du malheureux, pour examiner sa blessure.

La jeune femme, elle, demeurait là, près du lieu de la catastrophe, immobile, clouée au sol, les yeux démesurément ouverts et incapable de prononcer une parole.

Tout à coup, le médecin improvisé, qui s’occupait à étancher le sang sur le front de l’homme gisant par terre, lâcha la tête qu’il soutenait et se releva d’un bond, en poussant un cri terrible :

« Gustave !… c’est Gustave !

— Que dis-tu là ? fit la jeune fille, en joignant les mains et s’avançant, pâle d’effroi.

— Je dis que Gustave a été assassiné… il est mort.

— Grand Dieu ! serait-ce possible ?

— Hélas ! ce n’est que trop vrai. Regarde plutôt. »

La jeune fille, surmontant sa terreur, se courba sur l’homme assassiné et releva son voile pour mieux voir.

Si Gustave Després eût alors ouvert soudainement les yeux, il aurait contemplé un spectacle auquel il ne se serait, certes, pas attendu : il aurait vu Louise Gaboury, sa fiancée infidèle des bords du Richelieu, penchée sur lui et pleurant à chaudes larmes.

Mais le Roi des Étudiants dormait probablement son dernier sommeil, car il ne bougeait pas et sa respiration était imperceptible.

Disons ici, en peu de mots, comment il se faisait que Louise se trouvait là en compagnie de son frère ; car on devine aisément que le jeune garçon, improvisé médecin, n’était autre que notre vieille connaissance, cet excellent Caboulot.

Depuis les révélations qu’il avait faites à sa sœur, le petit étudiant avait dans la tête une idée fixe : rapprocher Louise de Després et les faire travailler de concert à la vengeance commune.

Il se doutait bien qu’une première entrevue ne suffirait pas à effacer de la mémoire du Roi des Étudiants les événements de Saint-Monat et la trahison de Louise ; mais, bon lui-même et possédant un cœur d’or, le Caboulot se disait que Gustave finirait par pardonner, en face du repentir et des larmes de sa sœur.

Cramponné à cette idée, le jeune Gaboury avait, non sans peine, décidé Louise à l’accompagner chez Després ; là, il apprit que ce dernier venait de partir, avec un jeune homme, pour la Canardière.

Le parti du Caboulot fut bientôt pris. On sait que son caractère bouillant était l’ennemi acharné des atermoiements.

« Gustave est à la Canardière, dit-il à sa sœur : eh bien ! allons-y. Nous aurons bien du malheur si nous ne le heurtons pas en chemin.

— Y songes-tu ? avait répondu Louise… Jamais je ne me déciderai à une semblable démarche.

— Tu m’as promis de te laisser guider par moi ; conséquemment, tu dois m’obéir. Pas de réplique : en avant, marche ! »

Et le tyrannique Caboulot avait, sans cérémonie, pris le bras de sa sœur et l’avait conduite nous savons où.

Cependant, Louise, toujours agenouillée, disait :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! ce pauvre Gustave, le revoir en cet état !

— Mort ! mort ! sanglotait à son tour le Caboulot, mort sans avoir atteint son but, sans s’être vengé et avoir vengé la société !

— Mort sans m’avoir pardonnée ! » reprenait Louise, comme un écho funèbre.

Ces lamentations duraient depuis cinq minutes, quand tout à coup le Caboulot bondit sur ses pieds, galvanisé par une pensée soudaine.

« Assez pleuré ! cria-t-il. L’homme qui sort d’ici est l’assassin de Gustave : il faut que cet homme-là meure avant d’entrer dans Québec. Je l’attraperai bien. »

Et il se disposa à prendre son élan.

« Es-tu fou ? exclama Louise en le retenant par le bras… Me laisser seule ici ?… abandonner ce pauvre Gustave, qui vit peut-être encore ?…

Et elle posa la main sur le cœur du moribond.

Le Caboulot trépignait.

« Je veux le tuer ! je veux le tuer ! rugissait-il… Point de pitié pour cet assassin d’enfer, pour cet ignoble espion, pour ce voleur de dot !

— Attends, attends ! dit tout à coup Louise, anxieuse et penchée sur la poitrine du cadavre.

— Point d’attente !… C’est tout de suite… la main me démange ! répondit sourdement le Caboulot, fou de colère et de douleur. »

Il allait bondir, quand Louise eut un soudain tressaillement.

« Reste, mon frère, Gustave n’est pas mort… son cœur bat, » s’écria-t-elle.

Et elle releva vers le bouillant Georges sa pâle et douce figure, où brillait un rayon d’espérance.

« Dis-tu vrai ? » exclama le petit étudiant, qui se précipita sur le corps de Després et appliqua son oreille sur la poitrine du blessé.

« En effet, dit-il au bout de quelques secondes, le cœur bat et ce pauvre Gustave est encore vivant… Tout espoir n’est pas perdu. »

Puis se relevant :

« Vite, à l’œuvre… Je cours chercher de l’eau… Nous le sauverons, Louise. »

Heureusement qu’un ruisseau coulait à quelques pas de là, sous le petit pont dont nous avons déjà parlé. Le Caboulot s’y transporta en deux enjambées et rapporta de l’eau dans son chapeau.

Quoique étudiant de première année, le jeune Gaboury aurait eu honte de ne pas savoir bassiner une blessure. Il lava donc à grande eau la plaie qui ouvrait le front de Després, puis la banda soigneusement avec le mouchoir de Louise, préalablement trempé dans le ruisseau.

Et, satisfait de son pansement, il regarda le blessé, lui tenant le pouls, comme aurait pu faire un vrai médecin.

Ce traitement si simple du futur docteur en médecine suffit cependant pour ranimer le Roi des Étudiants. Le pouls reparut à l’artère radiale ; la figure se colora imperceptiblement, et la respiration devint plus facile. Quelques mots inintelligibles s’échappèrent même des lèvres pâles du jeune homme.

Mais il ne bougea pas autrement, et ses yeux demeurèrent entrouverts.

« Allons, grommela le Caboulot, avec toute l’importance d’un vieux praticien, le cerveau a subi une plus forte commotion que je ne le pensais, et Gustave a besoin de soins attentifs. Je vais aller chercher une voiture et nous le transporterons à Québec, chez lui.

— Non pas, répliqua vivement Louise, c’est chez nous qu’il faut l’emmener. Je serai sa garde-malade, et peut-être…

— Au fait, tu as raison, ma sœur, et je ne suis qu’une grue de n’avoir pas songé à cela. Gustave sera tellement dorloté et médicamenté chez le père Gaboury, qu’il reviendra à la santé malgré lui… Mais, ajouta-t-il en remettant son chapeau sur sa tête, je suis ici à dire des fariboles, tandis que je devrais galoper à la recherche d’une voiture. Attends-moi : je ne serai pas longtemps. »

Et le petit étudiant partit comme un trait, bondit par-dessus la haie avec l’agilité d’un acrobate, prit sa course dans la direction de Québec, et disparut finalement à un coude du chemin.

Louise resta donc seule, en face du moribond.

La nuit tombait : l’obscurité envahissait le parc et la clarté rougeâtre qui estompait le couchant faisait ressortir davantage les teintes sombres de la forêt.

Aucun bruit ne s’élevait de la route de la Canardière ; seules, les grenouilles, croassant dans les flaques d’eau, faisaient entendre leur monotone trémolo, auquel répondait d’une façon sinistre la respiration comateuse du blessé.

Louise eut peur…

Quoique éveillée, elle eut un singulier cauchemar. Il lui sembla que le corps de Després se redressait lentement et se remettait sur ses pieds, avec des mouvements d’automate ; les yeux du malheureux se changeaient en charbons ardents ; sa blessure se rouvrait et laissait couler un flot de sang lumineux ; puis, enfin, une voix sépulcrale se faisait entendre, qui disait : « Tu vois, Louise, cette horrible blessure : elle va me tuer ; mais ce n’est rien en comparaison de celle que tu fis à mon cœur, il y a sept ans… Je me meurs depuis ce jour, Louise : adieu !… » Et le corps retombait lourdement en travers du sentier durci…

À cette horrible vision, la pauvre jeune fille sentit une sueur glacée inonder ses tempes, et elle ne put que se laisser choir sur ses genoux, en voilant sa figure de ses mains tremblantes.

Elle était dans cette position depuis une minute à peine, quand un frôlement imperceptible agita le feuillage tout près de là… Une figure blême se glissa derrière la jeune fille agenouillée ; deux mains, tenant un foulard plusieurs fois replié, s’avancèrent en silence de chaque côté de sa tête ; puis, soudain, le foulard glissa rapidement sur la bouche, et se trouva noué derrière la nuque de Louise…

La malheureuse affolée de terreur, voulut crier ; mais l’horrible figure lui apparut, grimaçante et moqueuse…

Alors, la pauvre jeune fille perdit tout à fait connaissance entre les bras de la sinistre apparition, pendant que ses lèvres décolorées murmuraient :

« Encore lui ! »………………………………………

Cinq minutes plus tard, le roulement sourd d’une voiture se fit entendre et un homme apparut dans le sentier.

C’était le Caboulot.

Il était suivi du cocher de la voiture, qui venait lui aider à transporter le Roi des Étudiants évanoui.

La première parole du Caboulot fut à l’adresse de sa sœur.

« Ai-je été trop longtemps, ma sœur ?… As-tu eu peur ? » demanda-t-il.

Pas de réponse.

« Où es-tu donc, Louise ? » reprit le jeune homme, en élevant la voix.

Même silence.

L’inquiétude commença à gagner le petit étudiant. Louise pouvait bien s’être éloignée de quelques pas, et pour une minute ou deux ; mais, dans tous les cas, elle devait se trouver à portée d’entendre les appels réitérés de son frère.

Le Caboulot se fit cette supposition, et beaucoup d’autres, mais inutilement : Louise demeura introuvable. On eut beau chercher, fouiller le parc : rien !

Alors, un véritable désespoir s’empara de l’enfant. Il aurait sangloté, s’il eût été seul.

Que faire ?…

Le petit étudiant le demandait à tous les échos de la Canardière et à tous les saints du calendrier. Placé dans la dure alternative d’abandonner sa sœur ou de risquer la vie de son ami Després, en le privant des soins immédiats que requérait son état, le Caboulot ne savait quel parti prendre… Il se lamentait et s’arrachait les cheveux ; mais ces démonstrations violentes n’avançaient pas les choses…

Le cocher risqua un avis. Par hasard, ce cocher-là se trouvait être un homme de bon conseil.

« Mon petit monsieur, dit-il, écoutez-moi. Votre position est embêtante, je l’avoue ; mais ce n’est pas en vous donnant des taloches et en geignant que vous en sortirez… Allons au plus pressé ; il y a ici un homme qui peut mourir, faute de soins : dépêchons-nous de le transporter en bon lieu. Puis, si vous ne trouvez pas votre sœur à la maison, eh bien ! vous aurez toute la nuit pour chercher. Pas vrai ?

— Vous avez raison, murmura le Caboulot ; si Gustave mourait sans médecine, je me le reprocherais toute ma vie. Transportons-le dans la voiture, et filons vers Québec. Je reviendrai plutôt.

Trois quarts d’heure après, le Roi des Étudiants reposait dans le lit virginal de Louise.

Un médecin était à son chevet.

Chapitre XXII

Une distillerie clandestine


À l’époque où se passaient les événements que nous sommes en train de raconter, il y avait, sur la route de Charlesbourg, une singulière habitation.

C’était une vieille masure tombant en ruine, lézardée sur toutes ses faces et laissant croître une mousse verdâtre dans les interstices de ses pierres branlantes.

Cette maison de sinistre apparence avait dû appartenir autrefois à quelque riche bourgeois, à en juger par ses vastes dimensions et les vestiges d’élégance qui restaient de son architecture délabrée. Mais, depuis de longues années, sans doute, son propriétaire l’avait abandonnée, car elle tombait de vétusté, sans qu’une main charitable songeât le moins du monde à entraver les ravages du temps. Les larges fenêtres cintrées de la façade étaient veuves de plus d’un carreau, et les deux petits soupiraux de la cave en manquaient absolument. Seule, une armature en fer, composée de gros barreaux entrecroisés, protégeait ces dernières ouvertures, percées au ras du sol.

Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à faire de cette vieille mâsure un lieu de prédilection pour maître Satanas et ses diablotins, c’était sa situation exceptionnelle. Accroupie sur un monticule de rochers grisâtres, à l’entrée d’un bois et sur le bord d’une profonde ravine, l’habitation solitaire, semblait, en effet, ne pouvoir manquer d’attirer l’attention du diable, comme pied-à-terre à quelques arpents de Québec.

La superstition populaire se disait que le sombre roi de l’abîme eût été là comme chez lui au milieu des chouettes et des hiboux, à quelques pas d’un quartier célèbre en vols et en assassinats, non loin de la haute chaîne des Laurentides, où se trouvait probablement l’enfer.

Et les paysans, revenant du marché, qui passaient par là, une fois la nuit tombée, faisaient prendre le grand trot à leur monture et se signaient formidablement, en face de la maison suspecte.

Même, plus d’un de ces braves Charlesbourgeois, que leur mauvaise étoile forçait à cheminer, ainsi la nuit, affirmaient avoir vu d’étranges lumières danser derrière les carreaux crasseux de la mâsure abandonnée, et entendu des cris encore plus étranges éveiller les échos d’alentour.

Il était donc évident que cette maison maudite était hantée, et servait de refuge à des légions de diablotins en rupture de ban qui venaient y faire leur sabbat.

Il n’y avait, d’ailleurs, pour s’en convaincre, qu’à regarder, au beau milieu des nuits les plus noires, l’épaisse fumée phosphorescente qui s’échappait de la haute cheminée.

Le bois dont se chauffent les chrétiens ne fait pas une fumée comme celle-là, une fumée pointillée de tisons brûlants et sentant le soufre à plein nez.

Donc, la vieille maison était hantée !

Voyez-vous ça !… l’enfer ayant une succursale sur le bord d’une grande route, et aux portes d’une honnête ville, d’une respectable capitale !

Ah ! Québec pouvait bien contempler, tous les dix ou vingt ans, le spectacle d’un de ses quartiers les plus populeux flambant comme une manufacture d’allumettes !

Cependant, malgré toutes ces preuves plus convaincantes les unes que les autres, en dépit des hurlements sinistres et des lumières dansant comme des feux-follets, nonobstant même la fumée noirâtre pointillée de tisons ardents, nous devons à la vérité historique de dire que les bons habitants de Charlesbourg se trompaient… que la maison mystérieuse n’était pas hantée !

Ou, si l’on tient à ce qu’elle le fût, ce n’était pas par des démons folâtres, mais bien par une vieille femme inoffensive, n’ayant pour toute compagnie qu’un grand chien fauve, un gros chat noir et un… fils aux trois-quarts idiot.

Que faisait là ce quatuor disparate ?

Ah ! dame ! c’est précisément la question que se posaient inutilement, depuis longtemps, les gens timorés et à l’imagination plus superstitieuse que rusée.

Ceux-là seuls – et ils étaient en petit nombre – qui auraient été à même de répondre, se gardaient bien de le faire. Une indiscrétion de leur part eût pu les priver de l’avantage inappréciable de partager un secret important, et faire ouvrir les yeux à des autorités justement inflexibles.

Voici comment et pourquoi…

La masure sinistre servait de quartier-général à un certain nombre de jeunes gens qui y avaient installé une distillerie clandestine de whisky, dans le but de frauder la douane et de boire à bon marché. La cave, haute et pavée, servait de laboratoire, et c’est là qu’était installé, sur un fourneau adossé à la cheminée, un alambic de gros fer-blanc et le reste du matériel indispensable.

La vieille femme et son imbécile de fils étaient les seuls ouvriers de cette manufacture primitive. La mère distillait patates, grains et autres céréales, tandis que le fils entretenait le feu, coupait le bois et tirait l’eau d’un immense puits creusé dans un angle de la cave.

Il y avait bien aussi le chien et le chat, mais ces deux quadrupèdes n’étaient pas attachés directement à la distillerie. Tout au plus pouvait-on les considérer comme des comparses. Le premier veillait au salut commun, et le dernier gardait, d’une patte énergique, la matière première – les céréales – contre les rats et autres vermines de la même catégorie.

Le whisky de contrebande de cette distillerie au petit pied n’était certes pas de première qualité, mais on y ajoutait divers ingrédients savants qui en relevaient le goût ; et, d’ailleurs, il coûtait si peu, grisait si bien et se fabriquait si vite, que les habitués n’avaient pas le droit de se montrer difficiles.

Depuis deux ans déjà, dans cette maison isolée sur la route de Charlesbourg, à deux pas de Québec, les céréales se transformaient ainsi en whisky, à la barbe des autorités du fisc, lorsque nous y pénétrons. C’est dans la soirée même où Gustave Després était transporté mourant chez le père Gaboury.

Il fait nuit. Les chouettes houloulent dans les lézardes de la muraille ; les grenouilles coassent au sein du marécage voisin ; le gros chat noir ronronne, accroché à la gouttière du toit, et le grand chien fauve, couché sur le perron de pierre de la masure, fait semblant de dormir.

Entrons.

Nous sommes dans une vaste salle où il n’y a pour tous meubles qu’une immense table de bois brut, flanquée de cinq ou six chaises boiteuses. Au fond de la pièce, dans un angle obscur, une gigantesque armoire s’adosse à la muraille, tandis que, tout près de là, se voit la porte entrouverte d’un cabinet noir.

Un feu de branches mortes flambe dans l’âtre d’une large cheminée, faisant mijoter à gros bouillons un pot-au-feu de lard salé.

La maîtresse du logis est là, tout près, surveillant la cuisson du succulent souper qui se prépare.

C’est une femme d’un âge incertain, mais à coup sûr, plus près du crépuscule de sa vie que de son aurore. Une sorte de résille emprisonne sa chevelure grise et permet à sa figure anguleuse, heurtée, de se détacher en vigueur… La bonne femme culotte tranquillement un brûle-gueule, pendant que, d’un genou distrait, elle bat la mesure de ses pensées.

Cette estimable contrebandière répond au doux nom de la "mère Friponne" – une petite appellation d’amitié qui lui vient de ses pratiques.

En face d’elle, et accoudé fantastiquement sur la grande table, se voit le digne rejeton de la mère Friponne. C’est un grand garçon d’un blond fadasse, efflanqué, boursouflé, à l’œil atone, aux chairs flasques. Tout indique chez cet être dégradé l’abrutissement le plus complet.

À portée de sa main, sur la table, il y a une bouteille et une petite tasse de fer-blanc. De temps à autre, le brave garçon se verse une rasade et l’avale – histoire d’apaiser sa faim, en attendant le souper qui retarde.

À un moment donné, la vieille retire son brûle-gueule de ses lèvres, arrête le mouvement cadencé de son genou, relève son nez pointu et apostrophe ainsi son aimable rejeton :

« Ah ! çà, vilain garnement, vas-tu bientôt cesser de boire ? Tu es rendu à ton sixième verre depuis une demi-heure. »

À laquelle apostrophe le vilain garnement répond d’une voix enrouée :

« C’est pour empêcher le gosier de me racornir.

— Ivrogne ! bois de l’eau.

— L’eau m’est contraire.

— Voyez-vous ça !… monsieur qui a des délicatesses d’estomac !

— Vous dites vrai, la mère ; il n’y a que le whisky qui me désaltère.

— Tu es brûlé, brûlé de la tignasse aux talons.

— Hé ! c’est pour ça que je bois tant – pour jeter de l’eau sur le feu.

— Tu n’es qu’une sale trogne, et tu me ruines.

— Ah ! pour ça, non : le whisky coûte trop bon marché ici.

— Bon marché… hum ! il ne faut pas trop le dire… les policemen ont le nez fin…

— Bah ! je m’en moque, moi, de ces gens-là… et, pourvu que la grande chaudière ne crève pas…

— Ce n’est pas ça qui est à craindre, car elle est en fer-blanc double. Il y a autre chose qui me chiffonne.

— Quoi donc, la mère ?

— C’est que nos pratiques nous laissent. Voilà plus de deux jours que personne n’est venu, et, pourtant, ça fait le deuxième baril que nous faisons.

— As pas peur, la mère… je les boirai, moi.

— Ça nous rapportera un beau profit, vraiment.

— C’est encore curieux, allez…

— Tu es fou.

— Fou, le Simon à la mère Friponne ?… Ah ! que non. Tenez, vous allez voir. Faisons un marché.

— Radote tout seul et laisse-moi brasser ma fricassée. »

Et la bonne femme se leva, pour se livrer toute entière à cette importante opération.

Mais elle laissa bientôt tomber sa cuiller-à-pot, en entendant un bruit argentin auquel son oreille ne se trompait jamais.

Ce bruit était produit par la chute de plusieurs pièces de monnaie que Simon faisait trébucher sur la table.

La mère Friponne ne fit qu’un saut de la cheminée à son fils. Sans plus d’explications, elle saisit le pauvre garçon à la gorge et, lui montrant le poing resté libre :

« Brigand ! rugit-elle, tu m’as volée.

— Lâchez-moi ! vous m’étouffez ! râla Simon.

— Non, je vas t’étrangler tout-à-fait.

— Aïe ! ouf !

— Fainéant ! bourreau ! assassin ! rends-moi mes pauvres épargnes.

— Aïe ! aïe ! ! aïe ! ! !

— Mon argent ! mon argent ! ! mon argent ! ! ! »

La lutte prenait des proportions épiques, et les doigts crochus de la mère Friponne étaient sur le point d’envoyer le malheureux Simon "ad patres", lorsqu’un spasme suprême le dégagea.

Son premier soin fut de mettre la table entre sa terrible mère et lui ; son second, de pousser coup sur coup trois ou quatre soupirs de cachalot. Après quoi, il cria :

« C’est à moi, cet argent-là ; c’est le beau monsieur de l’autre jour qui vient de me le donner.

— Tu mens ! grogna Friponne.

— Je mens ?… Ah ! mais vous m’y faites penser : il est à un arpent d’ici, sur la butte qui m’attend, et moi qui l’avais oublié ! »

Simon se précipita vers la porte, mais l’incorruptible Friponne le happa au passage.

« De quel monsieur veux-tu parler ? demanda-t-elle, d’une voix terrible.

— De "l’Américain".

— Ah !

— C’est la vérité, vrai ; et, tenez, il est là qui m’attend… il va me battre, c’est sûr.

— Pourquoi t’a-t-il donné cet argent ?

— Je l’ai rencontré il y a environ une demi-heure, dans le petit bois en arrière, comme je ramassais une brassée de branches sèches. Il avait une fille presque morte dans ses bras, et il m’a dit comme ça :

« — Y a-t-il du monde chez vous ?

« — J’sais pas, que j’ai répondu.

« — Vas-y voir, qu’il a repris ; je vais t’attendre ici.

« Et il m’a mis dans la main ces belles pièces blanches que je viens de vous montrer. Voyez, êtes-vous contente, à présent ?… direz-vous encore que je vous vole ? »

Et Simon, radieux d’avoir établi son innocence, oublia de nouveau sa commission et se dressa majestueusement devant sa mère.

Mais celle-ci ne le laissa pas jubiler longtemps.

— Imbécile ! cria-t-elle, triple fou ! tu ne vois donc pas que cet homme t’attend pour entrer ici et qu’il doit être furieux.

— Tiens, c’est pourtant vrai !

— Cours vite lui dire qu’il n’y a personne et qu’il peut venir sans crainte. »

Et la vieille poussa rudement son fils au dehors, pendant qu’elle grommelait entre ses dents :

« Une si bonne paye ! un Américain bourré d’or et qui m’a promis cent belles piastres, le faire attendre ! »

Cinq minutes plus tard, Simon rentrait, suivi d’un homme bien mis, qui tenait dans ses bras une jeune fille exténuée…

Cet homme était Lapierre ; la jeune fille, Louise Gaboury.

— Bonsoir, la mère, dit l’homme ; vous pouvez vous vanter d’avoir pour fils un fier imbécile : il m’a laissé morfondre à la porte pendant près d’une heure, sans nécessité… Mais c’est égal ; puisque me voilà, arrivé sans encombre, je lui pardonne. Avez-vous une chambre pour cette femme ?

— J’en ai plusieurs, répondit la mère Friponne, mais il y en a de plus mignonnes les unes que les autres.

— Je veux la meilleure et, surtout, la plus éloignée d’ici.

— Alors, c’est la chambre du nord – un vrai nid d’hirondelle pour la tenue.

— Cette chambre ferme-t-elle à clé ?

— Il y a un solide verrou en dehors : ça vaut mieux.

— Très bien. Et les fenêtres ?

— Une seule, et encore, on peut l’assujettir en dehors avec des clous.

— Je vous loue cette chambre, mais à une condition : vous y garderez cette jeune fille prisonnière jusqu’à nouvel ordre – pendant trois ou quatre jours au plus ; vous la traiterez convenablement et ne la laisserez manquer de rien ; en outre, personne ne doit savoir qu’elle est ici, et il faut que vous veilliez attentivement à ce qu’elle ne s’échappe pas…

— Ah ! pour ça, j’en réponds, interrompit la mère Friponne.

— Bien. À ces conditions-là, je vous donnerai cinquante piastres le jour où je viendrai rendre la liberté à cette jeune fille. En attendant, voici dix billets de cinq pour vous mettre à même de bien soigner ma protégée. Ça vous va-t-il ?

— Si ça me va !… c’est-à-dire que la charmante poulette sera tellement bien chez la mère Friponne, qu’elle n’en voudra plus partir et que vous serez obligé de l’emmener de force. »

Et la vieille, après cette boutade un peu prétentieuse, engouffra dans sa poche les précieux billets de l’Américain et se mit en devoir d’installer Louise dans sa fameuse chambre du nord.

La chose se fit en peu de temps, car les prières et les larmes de la pauvre fille ne retardèrent pas d’une minute son emprisonnement. La mère Friponne avait les fibres du cœur furieusement coriaces, et elle en avait vu d’autres que ça sans s’émouvoir.

Quand tout fut terminé et que les verrous furent scrupuleusement poussés en travers des ais de la porte, la fabricante de whisky en contrebande retourna à la cuisine, où l’attendait stoïquement Lapierre.

« Ça y est, dit-elle. La petite a bien fait quelques difficultés, mais la mère Friponne a encore la poigne solide, et tout c’est passé comme sur des roulettes.

— C’est bien, » répondit distraitement Lapierre.

Et il ajouta d’une voix sourde :

« Celle-là, du moins, ne viendra pas se jeter dans mes jambes, lors de la signature du contrat. Quant à l’autre… »

Il n’acheva pas sa pensée, mais réfléchit quelques secondes et demanda :

« Votre cave est-elle sûre ?

— Que voulez-vous dire ? balbutia la bonne femme, songeant à sa petite industrie.

— Oh ! rassurez-vous, reprit le questionneur, je n’ai aucunement l’intention d’aller vous dénoncer aux agents du fisc. Faites le négoce qu’il vous plaira de faire ; je n’ai rien à y voir. Vous savez ce que je vous ai dit il y a deux jours : chacun gagne sa vie comme il peut, et il n’y a que les sots qui crèvent de faim. La contrebande n’est une faute que lorsqu’on se fait prendre. C’est ma morale à moi.

— Et la mienne aussi, ne put s’empêcher d’ajouter la vieille.

— C’est la bonne, reprit Lapierre. Distillez donc en paix et ne craignez rien en moi, si vous me servez bien. Mais répondez à ma question :

« Votre cave est-elle sûre ? »

— Dame ! je crois bien ! répondit Friponne, en se gourmant… des murs de deux pieds d’épaisseur, la porte condamnée, les soupiraux défendus par des barreaux de fer gros comme mon poignet !…

— Ah ! ah !… De sorte qu’un homme qui serait enfermé là n’en sortirait qu’avec votre permission ?

— Pour ça, oui.

— En ce cas, la mère, préparez-vous à gagner encore une petite centaine de piastres et à recevoir un nouveau pensionnaire. Je vous l’enverrai probablement lundi dans la nuit. Il est un peu turbulent, mais les deux gaillards qui l’emmèneront ici vous aideront à le calmer… D’ailleurs, vous ne le garderez pas longtemps. »

La mère Friponne était éblouie.

« Ah ! mon bon monsieur, s’écria-t-elle, quel fier homme vous faites et je vous remercie donc !… Deux cents piastres ! mais c’est une petite fortune !

— Il s’agit de la gagner loyalement, répliqua Lapierre, se disposant à partir.

— N’ayez souci ; vos pensionnaires sortiraient plutôt de l’enfer que de chez la mère Friponne.

— C’est ce que nous verrons. Je reviendrai demain. Au revoir. »

Et, Lapierre partit, se dirigeant rapidement vers Québec, tout en grommelant :

« Ah ! mon petit Després, il paraît que je t’ai manqué ; mais j’ai bien peur que, tout de même, tu ne puisses apporter à Mlle Privat les preuves que tu lui as promises… »

Quant à la vieille et à son fils Simon, ils se mirent tranquillement à table, comme d’honnêtes travailleurs qui ont fait une bonne journée.

CHAPITRE XXIII

Dans la gueule du loup


Il était environ dix heures quand Lapierre quitta la maison de la mère Friponne.

La nuit était noire, et c’est à peine si quelques rares étoiles scintillaient au firmament.

Le fiancé de Laure descendit vivement la route de Charlesbourg, s’engagea sur le pont Dorchester, prit la rue du même nom, grimpa à la Haute-Ville par le grand escalier, tourna à gauche dans la rue Saint-Georges, coudoya les remparts, passa sous les arcades de la massive porte Saint-Jean, longea l’esplanade et, finalement, s’arrêta devant une haute maison de la rue Saint-Louis.

Il était arrivé.

Lapierre sonna.

Au bout d’une minute, la porte s’ouvrit et une femme d’un certain âge, tenant une lampe à la main, se présenta dans l’entrebâillement. Reconnaissant le visiteur qui venait si tard, elle s’empressa de s’effacer, tout en murmurant avec respect :

« Ah ! c’est vous, monsieur Lapierre…

— Oui, c’est moi, répondit rapidement ce dernier ; personne n’est venu, Madeleine ?

— Non, monsieur… c’est-à-dire oui… deux espèces d’individus, mal étriqués et sentant la boisson que ça soulevait le cœur.

— Faites-moi grâce de vos réflexions, je vous l’ai déjà dit… À quelle heure ces hommes se sont-ils présentés ?

— Environ vers cinq heures, cette après-midi.

— Bien. Et doivent-ils revenir ?

— Ils ont dit qu’ils repasseraient dans le cours de la soirée.

— C’est bon. Vous les conduirez dans mon cabinet privé – vous savez… celui du fond. En attendant, donnez-moi vite à souper, car je meure de faim. »

Pendant ce dialogue, les deux interlocuteurs avaient monté un escalier et s’étaient rendus dans un élégant salon du second étage, où Lapierre se laissa tomber sur un large fauteuil, en attendant que la table fût dressée dans la salle à manger, située en arrière.

Là, douillettement assis sur le crin élastique et reposant ses membres courbaturés par une course de plusieurs heures, le sinistre personnage se prît à réfléchir.

La journée avait été fertile en émotions, et la succession rapide des événements qui s’y étaient déroulés n’avait pas permis à Lapierre de les peser mûrement. Il était donc bien aise de se trouver enfin seul avec ses pensées, afin d’y mettre un peu d’ordre et de tirer les conclusions qui devaient en découler.

Une demi-heure se passa ainsi à tourner et à retourner tous les incidents de ce jour mémorable, à les analyser, à les disséquer, à en rechercher les causes, à en prévoir les conséquences.

Lapierre ne bougeait pas plus qu’un terme, et la voix de Madeleine, annonçant à plusieurs reprises que le souper était servi, n’avait pas même le privilège d’arriver jusqu’à l’entendement du maître.

Enfin, celui-ci parut sortir de sa torpeur, redescendre des nuages. Il passa la main sur son front et murmura, en forme de conclusion :

« En somme, la journée n’a pas été aussi mauvaise que j’aurais pu m’y attendre… Louise ne parlera pas, et Lenoir "alias" Després ne parlera plus. Cette idée de faire servir la mâsure de la mère Friponne à mes petits projets n’est pas trop mal trouvée, et je ne regrette pas mon voyage d’avant-hier, ni ma rencontre avec les deux compères qui vont venir tout à l’heure. On n’a jamais trop de connaissances… Allons, ne nous laissons pas aller au découragement et mangeons de bon appétit. »

Après s’être ainsi réconforté le moral, Lapierre se dirigea vers la salle à manger, disposé à en faire autant pour le physique.

Les bandits de profession ont cela d’excellent, c’est qu’ils perdent rarement l’appétit et que les situations les plus terribles ne réagissent pas sur leur estomac.

Lapierre prit donc tranquillement son souper, tout comme s’il n’eût pas, quelques heures auparavant, assommé un homme et séquestré une fille.

Le remords – cet hôte implacable qui vient s’asseoir dans les consciences bourrelées – ne se montra même pas à l’horizon, et l’âpre chercheur de dot se leva de table, n’ayant plus en tête que des idées riantes.

Il repassa dans son salon et s’étendit nonchalamment sur une causeuse ; mais cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’un violent coup de sonnette retentit.

« Ah ! ah ! voici mes collaborateurs, se dit Lapierre. »

Et il gagna en toute hâte une petite pièce, située tout à fait au fond de la maison et qu’il appelait judicieusement son "cabinet privé".

Là, en effet, ne pénétraient que quelques rares privilégiés et ne se traitaient que des affaires plus ou moins véreuses ; il y allait plus de gens dignes de coucher à la prison, que de figurer au bal du lieutenant-gouverneur.

C’est que Lapierre, avec ses instincts innés de crime et l’éducation pernicieuse qu’il avait puisée dans les camps américains, en qualité d’espion, éprouvait le besoin de se créer, à Québec, une double existence : l’une au grand jour, irréprochable, élégante, presque fastueuse, avec ses exigences multiples, tant au point de vue du logement et des relations, qu’à celui du domestique en livrée de rigueur ; l’autre cachée, cauteleuse et enveloppée de ténébreuses précautions.

Voilà pourquoi ce maître en fait d’intrigues avait chez lui deux lieux de réception : l’un public, donnant sur la rue, l’autre privé, prenant jour du côté de la cour.

C’est dans ce dernier que Lapierre se rendit pour recevoir ses nocturnes visiteurs.

Ces messieurs, du reste, ne tardèrent pas à être introduits.

Nous devons à la vérité de dire qu’ils ne payaient pas de mine, bien qu’ils ne se ressemblassent guère. L’un, grand, gros, fortement charpenté, avait cette physionomie placide et brutale que donne l’habitude du crime ; l’autre petit, fluet, pâle et presque imberbe, possédait une figure intelligente, mais où il y avait plus d’astuce et d’audace cynique que de toute autre chose.

Le premier répondait au prénom de "Bill" ; le second s’appelait le plus innocemment du monde "Passe-Partout". Tous deux étaient bizarrement vêtus de hardes disparates, peu faites pour leur taille.

Ces messieurs furent donc introduits par Madeleine. Ils firent trois pas dans le cabinet, puis s’inclinèrent avec un ensemble parfait. Dans cette position, ils attendirent poliment, le chapeau bas, que le maître du logis leur adressa la parole.

« Hum ! se dit Lapierre, en toisant avec complaisance ses visiteurs, voilà deux sujets qui ne me paraissent pas difficiles à discipliner… Du diable si je n’en fais pas quelque chose ! »

Puis, tout haut :

« Vous êtes exact, dit-il ; asseyez-vous, mes braves. »

Les deux braves ne se firent pas prier et, d’un même mouvement, s’écrasèrent sur le bord de leur chaise respective. Tout cela sans articuler une parole.

« Bien, mes amis, reprit Lapierre. Maintenant, causons. Lorsque je vous ai rencontré, il y a quelques jours, dans la taverne de Jack Hunter, vous vous plaigniez, n’est-ce pas vrai, de la dureté des temps et de la stagnation des affaires dans votre ligne ?…

— C’est le cas, affirma le petit homme.

— C’est le cas, appuya le gros.

— Vous disiez que, du temps de Tom Leblond, les choses allaient mieux et que peu de nuits s’écoulaient sans qu’il vous eut déterré quelque bon coup à faire, quelque petite mine à exploiter… ?

— Hélas ! rien de plus vrai, modula la voix flûtée du blanc-bec.

— Rien de plus vrai, grommela l’organe sonore de l’hercule.

— Et vous ajoutiez que ce qui vous faisait défaut, c’était un chef habile, une espèce de chien de chasse, ayant assez de flair pour découvrir le gibier et le faire lever… ?

— Mais oui, c’est justement ça ! firent en chœur les deux voyous.

— Eh bien ! mes amis, j’ai votre affaire… Voulez-vous que je sois votre chef pendant quelques jours et que je vous fasse gagner, sans danger, dix fois plus d’argent que vous n’en amasseriez en risquant votre peau ?

— Vous feriez ça, vous ? demanda vivement Passe-Partout, ébloui de la perspective.

— Je fais tout ce que je dis, répliqua froidement Lapierre. J’ai besoin de deux hommes, hardis, sans préjugés, incorruptibles, et je m’adresse à vous de préférence à bien d’autres. Acceptez-vous ?

— Faudra-t-il tuer ? grogna Bill… Alors, c’est plus cher.

— Ni tuer, ni voler.

— Ni aller à confesse ? ricana Passe-Partout.

— Rien de tout cela, répondit Lapierre. Il y aura peut-être un oiseau à mettre en cage et un autre à garder… voilà tout.

— Pas davantage ?

— Pas davantage.

— Mais le jeu n’en vaut pas la chandelle, et vous allez gaspiller votre argent, maître, fit honnêtement remarquer Passe-Partout.

— Le petit a raison, gronda Bill, un peu désappointé… S’il y avait quelque magasin à piller ou un gênant à assommer, je ne dis pas !…

— Tranquillisez-vous, reprit Lapierre ; je n’ai pas dit que l’oiseau se laisserait mettre en cage sans se débattre… C’est un malin.

— À la bonne heure ! fit Bill, en détirant ses formidables biceps.

— Ce sera ton lot, mon brave.

— "All right" ! j’en suis.

— Quant à toi, maître Passe-Partout, ta besogne sera multiple ; je te fais mon collaborateur, mon lieutenant.

— Vous me comblez, fit le voyou avec humilité.

— Eh bien ! ça y est-il ?

— Voyons le prix.

— Je ne lésinerai pas : quatre piastre par jour.

— Mettons cinq : c’est un compte plus rond.

— Va pour cinq. Ainsi, c’est convenu ?

— C’est convenu.

— Bien, mes amis. Maintenant, je vais vous donner mes instructions.

Ici, Lapierre développa minutieusement son plan de campagne, sans toutefois se compromettre par des explications trop circonstanciées. Pendant près d’une heure, il dicta aux deux bandits, attentifs et respectueux, le rôle qu’ils devaient jouer dans le grand drame qui se préparait. Pas un détail ne fut omis, pas une précaution négligée. La trame qui devait envelopper la malheureuse Laure et ses amis fut si bien ourdie, que le rusé Passe-Partout, dans un élan de sincère admiration, s’écria :

« Maître, Tom Leblond n’était qu’un farceur à côté de vous ! »

Cet éloge enthousiaste flatta-t-il quelque fibre cachée du cœur de l’ancien espion ?… c’est ce que nous ne pouvons dire ; mais son œil brilla d’une étrange flamme, et Lapierre leva la séance, vers deux heures du matin, par les ordres suivants :

« Ainsi donc, Bill, il est entendu que tu te rends immédiatement à ton poste d’observation, en arrière de chez la mère Friponne. Quant à toi, Passe-Partout, dégringole jusque sur le bord du cap et ne perd pas de vue la maison des Gaboury. Bonsoir, mes braves. À demain. »

Un quart-d’heure après, le fiancé de Mlle Privat dormait du sommeil du juste.

La nuit s’écoula toute entière en songes rosés, et, lorsqu’il s’éveilla, l’heureux Lapierre put constater que le soleil était déjà haut.

« Est-ce que, au moment de toucher le but, je m’amollirais dans les délices de Capoue ? se dit-il… est-ce que je deviendrais paresseux ? »

Redoutant une semblable déchéance, il sauta lestement du lit et s’habilla. Puis, cette opération terminée, il se rendit à la salle à manger, où les arômes du moka saturaient délicieusement l’atmosphère.

Mais, à ce moment, un formidable carillon agita la sonnette correspondant à la porte de la rue, et Madeleine courut ouvrir.

« Monsieur Lapierre ? demanda une voix impérieuse.

— Il n’y est pas, répondit l’organe doucereux de Madeleine… c’est-à-dire… enfin, je vais aller voir. »

Et la femme de charge remonta l’escalier. Mais le visiteur la suivit quatre à quatre et se trouva sur le palier, à l’entrée de la salle à manger, en même temps qu’elle.

C’était le Caboulot ! Apercevant Lapierre, il marcha droit à lui et articula froidement :

« Ma sœur ! misérable, qu’as-tu fait de ma sœur ?

— Votre sœur ! balbutia Lapierre, interdit et cherchant à reconnaître le jeune homme qui l’apostrophait ainsi.

— Oui, ma sœur, ma sœur Louise Gaboury que tu as voulu ruiner de réputation autrefois, et que tu as volée hier !… Qu’en as-tu fait ?… où est-elle ? Parle vite, scélérat.

— Vous êtes fou, répondit l’ancien espion, se remettant et voyant à qui il avait affaire… Je ne sais ce que vous voulez dire.

— Ah ! tu ne sais pas ce que je veux dire, ravisseur, espion, assassin et faussaire que tu es ! – eh bien ! je vais t’ouvrir l’intelligence. Dis-moi de suite où tu as traîné ma sœur, la nuit dernière, ou, sur mon salut, tu es mort. »

Et le jeune homme, tirant un revolver de sa poche, ajusta Lapierre.

Celui-ci devint fort pâle. Néanmoins, une seconde après, il se remit.

« Abaissez votre arme, jeune homme, dit-il ; je vais vous satisfaire. »

Le Caboulot abaissa son pistolet, sans toutefois cesser de menacer l’espion de son regard… Mais il vit aussitôt Lapierre éclater de rire et se sentit lui-même enlacer par deux bras nerveux, qui le réduisirent à l’impuissance.

Ces deux bras intempestifs n’appartenaient à rien moins qu’au collaborateur Passe-Partout. Suivant les ordres de son nouveau maître, le mouchard improvisé s’était aposté derrière les remparts, en face de la maison où logeait la famille Gaboury. Là, par la baie d’une embrasure, il avait vu sortir le Caboulot et s’était lancé aussitôt sur sa piste. Grand avait été son étonnement en voyant le jeune homme pénétrer chez le patron Lapierre ; mais Passe-Partout, surmontant cette impression, s’était dit que peut-être il ne serait pas de trop dans l’explication qui ne pouvait manquer d’avoir lieu, et il était entré sur les talons du "filé".

On a vu que, sa bonne étoile aidant, le jeune policier "in partibus" était arrivé juste à point pour sauver la précieuse existence de son patron.

En un clin d’œil, l’imprudent Caboulot fut garrotté et mis hors d’état de nuire.

Lapierre passa alors dans son cabinet privé et ouvrit une petite porte, masquée par le bureau sur lequel il écrivait. Cette porte, en tournant sur ses gonds, laissa voir une chambre noire, étroite, une sorte de "dépense", qui ne recevait le jour que par un petit châssis de deux vitres, soigneusement grillé.

C’est là que le malheureux enfant, ficelé comme une momie, fut jeté, en proie à la rage et au désespoir.

Passe-Partout fut installé à la porte, pendant que Lapierre, triomphant, lui disait :

« Mon cher collaborateur, ton entrée en campagne a été un coup de maître, et, pour te récompenser, je te nomme gouverneur de cette prison. »

CHAPITRE XXIV

Où Bill et Passe-Partout se distinguent


Enjambons maintenant par-dessus les trois jours qui nous séparent du fameux bal de madame Privat. Aussi bien, les choses ont marché pendant que nous étions occupés ailleurs et l’organisation ne laisse plus rien à désirer. Tout est prêt pour la fête ; les musiciens sont à leur poste, et le chef d’orchestre n’attend plus que le signal de la maîtresse du logis pour faire mugir ses cuivres et vibrer ses cordes.

Dans le grand salon et les pièces adjacentes de la Folie-Privat, ce ne sont que toilettes éblouissantes, fastueuses pierreries, parfums enivrants, soyeux frous-frous. Tout Québec est là – du moins le Québec aristocratique, le Québec de la "fashion", la quintessence de la société dorée. Brunes et blondes ; sémillantes Canadiennes-françaises à la noire chevelure ; plantureuses Anglaises aux tresses fauves ; rentiers ventrus et journalistes diaphanes ; politiciens bavards et financiers discrets, officiers de la garnison tout chamarrés de torsades d’or, et hommes de lettres en modestes habits noirs ; maris, femmes et filles… tout y est, rien ne manque !

C’est que le gigantesque festival donné par la veuve du colonel Privat n’était pas chose commune à cette époque. La bonne ville de Québec, tressaillant jusque dans ses assises de granit, s’en était entretenue pendant huit jours et avait fait des préparatifs considérables pour y être dignement représentée – si bien que la date du 26 juin, cette année-là, fut sur le point d’éclipser sa sœur aînée du 24, le jour national des Canadiens-français, la Saint-Jean-Baptiste !

Dès huit heures du soir, les équipages encombraient l’avenue de la Folie-Privat et le péristyle du cottage s’encombrait de falbalas et de volants. Vers dix heures, tous les invités étaient rendus et l’orchestre entamait les premières mesures du quadrille d’honneur.

Il va sans dire que le héros de la soirée, Joseph Lapierre, figurait dans cette danse d’ouverture, à côté de Mlle Privat qu’il devait épouser le lendemain matin. Les deux jeunes gens avaient pour vis-à-vis, un haut dignitaire du gouvernement, donnant la main à Mlle Privat, tandis que les autres figurants étaient des officiers de la garnison.

Pendant que ces messieurs et ces dames vont déployer, au son d’une musique tapageuse, les grâces de leurs personnes et la désinvolture de leurs mouvements, sortons un peu et dirigeons nos pas vers le parc. N’oublions pas que nous sommes à la fin du mois de juin et qu’à cette époque de l’année l’atmosphère d’une salle de bal laisse à désirer sous le rapport de la fraîcheur.

En outre de cette considération, disons de suite qu’en cette nuit fameuse où la riche madame Privat donnait l’hospitalité à l’élite de Québec, la température était quasi-tropicale. Et puis, la nuit avait de si alléchantes invitations, les arômes champêtres étaient si pénétrants, les rameaux feuillus murmuraient si harmonieusement, la lune déversait avec tant de libéralité les larges gerbes de sa lumière veloutée dans les allées aux bords frangés d’ombre, la brise courait si douée à travers la ramée sonore… que vraiment la tentation devenait trop forte, et que le parc recevait plus de promeneurs que le cottage de chorégraphes.

Couples amoureux de la solitude à deux ; adeptes de la "dive" et du buffet, éprouvant le besoin de se rafraîchir les tempes et les idées ; personnages de tapisserie qui vont au bal pour regarder faire les autres ; hommes d’affaires que la déesse Terpsichore ne séduit pas et qui préfèrent causer dépression commerciale ou change sterling, pendant que le commun des mortels s’amuse ; "cavaliers" et "blondes" à qui le tête-à-tête sous les arbres feuillus ne peut jamais déplaire ; fumeurs affamés, inhumainement chassés du voisinage des dames ; "beaux" en quêtes d’aventures ; enfin, rêveurs pour qui le spectacle d’une mélancolique nuit d’été l’emporte sur la vue de pauvres danseurs suant à grosses gouttes : – tout cela se croisait, défilait, caquetait dans le jardin du cottage.

Le coup d’œil était charmant.

Grâce à la discrète lumière de la lune, et surtout grâce aux reflets multicolores de plusieurs lanternes chinoises disposées avec goût de distance en distance, aux points de jonction des allées, robes blanches, manteaux rouges, chevelures dénouées – blondes ou brunes – rubans de toutes nuances, habits de toutes formes apparaissaient sous un aspect pittoresque au possible.

C’était un tableau mouvant, où les couleurs, les ombres, les sujets changeaient à toute seconde, comme dans une représentation de fantasmagorie !

Et, planant au-dessus de cette foule bigarrée, le murmure frais et perlé des voix de femmes, ou le grondement plus sonore des organes masculins ! Il y avait bien, en effet, de quoi faire oublier la salle de danse – contenant et contenu.

Mais, parmi cette foule insoucieuse qui traînait nonchalamment ses pas dans les larges allées du parc de la Folie-Privat, il y avait probablement quelques personnes ayant un autre but que celui de se distraire.

Deux individus, entre autres, marchaient avec un peu trop de circonspection et se faufilaient avec infiniment trop de soins derrière les épais rameaux bordant les allées, pour ne pas éveiller de prudentes appréhensions.

Ces deux compères – un grand et un petit – après une foule de détours et de contremarches, s’arrêtaient enfin derrière un banc presque entièrement dissimulé sous le feuillage d’un sapin de rond-point.

On se rappelle que cet endroit avait été précisément choisi par Gustave Després pour sa première entrevue avec Mlle Privat.

Une fois là, nos deux individus se tapirent de leur mieux dans le taillis et ne bougèrent plus.

Il était alors près de onze heures, et, dans le grand salon du cottage, la danse faisait fureur. Seul à peu près, ce carrefour éloigné du parc manquait de promeneurs, tandis que les échos de tous les bosquets des alentours redisaient les frais éclats de rire ou le murmure plus doux des conversations enjouées.

Un quart-d’heure se passa, pendant lequel le silence ne fut troublé que par le cric-crac des coléoptères se jouant au milieu des hautes herbes du gazon.

Puis, tout à coup, une voix aigre et d’un timbre caractéristique surgit des profondeurs en arrière du banc.

« Sapristi ! disait la voix, je commence à m’embêter. Le particulier est capable de ne pas venir.

— Il viendra, répondit un formidable organe de basse-taille : le patron l’a dit.

— Il devrait être ici depuis une bonne demi-heure… Tu vas voir que ce chameau-là va nous brûler la politesse, répliqua la voix de fausset.

— La consigne est d’attendre, » se contenta de repartir stoïquement la contrebasse.

Mais ce parti philosophique ne plut, paraît-il, que médiocrement au premier interlocuteur, car il émergea bientôt d’un bouquet de feuillage et s’avança de quelques pas dans la direction du rond-point. Ce mouvement compromit gravement l’incognito du personnage… En effet, un indiscret rayon de lune tombant d’aplomb des régions célestes, éclaira soudain la figure de maître Passe-Partout.

Effrayé de ce sans-gêne compromettant, le collaborateur de Lapierre se replongea bien vite dans l’obscurité du feuillage, où il rejoignit son compagnon, qui n’était autre que Bill.

Que faisaient là les deux bandits et dans quel but sinistre se dérobaient-ils ainsi aux rayons même de la lune ?

On le devine aisément. Ils avaient pour instructions d’empêcher une nouvelle entrevue entre le Roi des Étudiants et la fiancée de Lapierre. Ce dernier jouait là sa dernière carte, il le savait bien ; mais que le coup réussit, et aucun obstacle sérieux ne subsistait plus entre Laure et lui, entre la fortune et l’âpre convoitise.

Depuis deux jours, l’habile prétendant avait tout mis en œuvre pour détruire, dans l’esprit de Mlle Privat, l’effet produit par les révélations de Després ; et nous devons avouer que l’ex-fournisseur n’avait pas trop mal réussi, puisque la pauvre jeune fille, à bout d’arguments, n’avait pu trouver d’autre échappatoire que celui-ci : « Je ne demande qu’à être convaincue. Si M. Després ne m’apporte pas les preuves qu’il m’a promises, eh bien ! je croirai comme vous qu’il n’a voulu que se venger, et notre mariage aura lieu. Dans le cas contraire, n’espérez pas que je faiblirai devant d’audacieuses menaces. »

L’enlèvement de Louise, la séquestration du Caboulot, et la maladie de Després – toutes choses ignorées complètement de Mlle Privat et de ses amis – servaient à merveilles les projets criminels de Lapierre, et pourvu que la nuit du bal se passât sans encombre, la situation était enlevée.

Mais il y avait cent à parier que le tenace Roi des Étudiants n’abandonnerait pas de la sorte une partie presque gagnée. Sa blessure n’avait pas eu de suite fatales, et il était en état de venir au rendez-vous donné à Laure, puisque, le matin même, Passe-Partout l’avait vu se promener dans la chambre de la maison Gaboury.

Seulement, allait-il se présenter ouvertement, par l’avenue du cottage, ou se faufiler dans le parc, comme lors de sa première visite ?… c’est ce qu’il était un peu difficile de prévoir, même pour un habile espion habitué à toutes les roueries.

Voilà pourquoi, ne voulant rien laisser au capricieux hasard, Lapierre avait jugé prudent de prévoir les deux éventualités, en plaçant deux sentinelles à l’entrée de l’avenue et deux autres près du rond-point. De la sorte, il aurait fallu que ce pauvre Després eût une fière chance pour arriver jusqu’à Laure.

Aussi donna-t-il tête baissée dans le traquenard, malgré le soin qu’il prit de pénétrer dans le parc par la grande allée du rond-point, éclairée ce soir-là comme en plein jour.

Au moment où il longeait le banc derrière lequel se tenaient accroupis nos deux bandits de toute à l’heure, il fut terrassé et bâillonné, puis solidement garrotté, sans même avoir eu le temps de pousser un cri.

Bill et Passe-Partout n’en étaient pas à leur coup d’essai dans ce genre d’opération, et il faut leur rendre cette justice qu’ils faisaient toujours leur besogne en conscience.

Cette nuit-là, ils se surpassèrent même… si bien que l’illustre Passe-Partout grommela joyeusement :

— Sapristi ! si le patron n’est pas satisfait, il faut qu’il soit crânement difficile… car nous travaillons, parole d’honneur, comme de vrais "artisses"…

« Et maintenant, ajouta-t-il, rejoignons vite la voiture, et filons proprement vers la geôle de la mère Friponne. »

En un clin d’œil, les deux chenapans eurent disparu dans les profondeurs du parc, traînant avec eux leur victime, réduite à la plus complète impuissance.

CHAPITRE XXV

Trop tard


Environ une demi-heure après l’audacieux enlèvement auquel nous venons d’assister, et pendant qu’une lourde voiture soigneusement fermée entraînait rapidement Després vers la distillerie de la mère Friponne, l’orchestre installé dans le grand salon du cottage entamait les premières mesures d’une valse.

Les danseurs étaient à leur poste et le gracieux balancement du départ faisait déjà ondoyer tous les couples impatients, lorsque deux nouveaux figurants se jetèrent dans la chaîne mouvante, au moment où la danse s’ébranlait.

Le tourbillon s’arrêta une seconde et chacun s’empressa de faire place au couple retardataire.

Quand nous aurons dit que les arrivants n’étaient autres que Paul Champfort, le neveu, et Laure Privat, la fille de l’amphitryon, personne ne s’étonnera de la complaisance empressée des valseurs.

Cependant, la valse n’avait pas été interrompue, et, glissant en cadence sur le parquet, chaque couple tournoyait, défilait, disparaissait, pour revenir et disparaître encore. Les falbalas des danseuses, subissant les lois de la force centrifuge, s’épanouissaient en rond, s’élevant à chaque mouvement giratoire, pour retomber quand ce mouvement diminuait ou cessait. Mais les cavaliers infatigables, enlevés par une formidable musique, enivrés par les parfums s’exhalant des toilettes féminines violemment secouées, ne laissaient guère de repos à ces pauvres falbalas… et le gigantesque serpent de valseurs continuait toujours à dérouler ses anneaux de couples enlacés.

Paul Champfort subissait, plus que tout autre, l’enivrement général.

Le contact de la femme aimée, de cette malheureuse Laure qu’il allait perdre à jamais dans quelques heures ; l’entraînement irrésistible de la cadence ; les notes éclatantes des cuivres, où se mariaient les sons moelleux des clarinettes et les trilles aigus des violons ; ces effluves magnétiques qui s’échappent des prunelles animées des femmes ; et par-dessus tout, l’haleine tiède et haletante de sa danseuse, lui arrivant au visage par bouffées aromatiques… tout cela lui monta au cerveau comme une fumée d’or et lui donna le vertige.

Il arriva même un moment où, perdant tout contrôle sur lui-même et dominé par un irrésistible besoin d’épanchement, il se baissa vers l’oreille de Laure et lui souffla ardemment : « Oh ! je t’aime ! je t’aime ! »

La jeune fille leva vers son cousin un regard brûlant, sentit courir dans ses veines un frisson de fièvre, puis, faiblissante et pâle, murmura :

« C’est assez. Je me sens tout étourdie… Retirons-nous. »

Champfort obéit.

Il abandonna la valse et conduisit sa cousine, la soutenant de son bras droit, dans une pièce contiguë, où il la déposa sur un canapé.

Puis, s’emparant d’une carafe d’eau frappée, il en humecta son mouchoir, et bassina les tempes de Laure.

La jeune créole parut se remettre.

« Vous sentez-vous mieux, Laure ? demanda doucement Champfort.

— Oui, mon cousin, merci… ce n’était d’ailleurs qu’un simple étourdissement. La valse me produit toujours cet effet-là.

— Vous êtes toute pâle !

— Ce n’est rien. Ne parlons pas de cela ; les couleurs me reviendront avec le repos.

— Voulez-vous que j’appelle ma tante ?

— N’en faites rien, et asseyez-vous plutôt là, près de moi. »

Et voyant le jeune homme se troubler un peu :

« N’êtes-vous pas mon médecin ? ajouta-t-elle en souriant faiblement. Vous tiendrez compagnie à votre malade. »

Champfort prit place sur le canapé ; mais une secrète pensée se traduisit, malgré lui, dans son regard et il jeta un coup d’œil sur la porte donnant sur le salon.

Laure vit ou plutôt devina ce regard.

« Je vous comprends, dit-elle ; vous craignez que mon fiancé ne prenne ombrage de notre tête-à-tête ?

— Oh ! fit Champfort.

— Rassurez-vous. Monsieur Lapierre était sorti, vous le savez, lorsque nous avons valsé ensemble…

— Je crois, en effet…

— Eh bien ! il n’est pas rentré, que je sache ?

— Non, mais il rentrera… et, à dire vrai…

— Voyons.

— Je n’aime pas à lui procurer l’occasion de m’humilier par ses airs vainqueurs.

— Ce n’est pas à redouter… On ne peut chanter victoire quand il n’y a pas eu combat. »

Champfort baissa la tête et soupira intérieurement : « Elle n’a pas entendu mon aveu ! se dit-il… C’est peut-être tant mieux… N’y pensons plus. »

« Vous ne répondez pas ? reprit la jeune créole, d’une voix un peu émue.

— Mais, qu’ai-je à répondre… sinon que vous êtes la logique même ?

— Vous admettez donc ?

— Sans aucun doute.

— En ce cas, causons, puisque rien ne nous en empêche. »

Champfort regarda sa cousine avec quelque surprise, puis répondit froidement :

« Causons. Aussi bien, est-ce probablement la dernière fois que nous en avons l’occasion.

— Qui sait ! » murmura Laure.

Il y eut alors un silence de quelques secondes, – silence pénible et plein d’anxiété. Les deux jeunes gens semblaient également mal à l’aise : Champfort pâle et soucieux, la jeune fille émue et agitée de pensées tumultueuses.

À la fin, Laure parut recouvrer toute sa présence d’esprit et elle commença sur un ton indifférent :

« Eh bien ! Paul, comment va la fête ?

— Ma foi, elle me semble très brillante, répondit le jeune homme, ne sachant où voulait en venir sa cousine.

— Tout Québec y est, n’est-ce pas ?

— Mais oui, tout Québec de la haute, du moins.

— Il ne manque guère, à ce qu’Edmond m’a dit que cinq ou six invités ?

— C’est plus que je ne puis dire, n’ayant pas vu la liste.

— Vous devez, au moins, savoir si tous vos amis se sont rendus ?

— Tous… moins un, répondit Champfort, dont le front s’assombrit.

— Ah ! quel est ce monsieur qui fait ainsi défaut ?

— C’est un de mes compagnons d’Université, un ami d’Edmond. — Comment s’appelle-t-il ? demanda Laure avec plus d’agitation qu’elle n’en voulait laisser paraître.

— Il s’appelle Gustave Després, répondit Champfort, en baissant la voix et regardant de nouveau du côté du salon.

— Qu’avez-vous donc à vous retourner ainsi ? Est-ce que par hasard, le nom de ce monsieur Després ne pourrait se prononcer à haute voix et devant tout le monde ?

— Oui et non.

— Encore une énigme ?

— Le mot en est facile. C’est que le nom de "Gustave" pourrait éveiller de vilains souvenirs dans l’esprit de certaine personne.

— Parlez-vous au singulier ou au pluriel, en disant certaine personne ?

— Je parle au singulier, ma cousine.

— Ah… »

Laure hésita une seconde, puis reprenant :

« Je parie que cette personne, je la connais…

— Vous connaissez son nom, sa figure, son physique enfin, oui.

— Mais pas son moral, n’est-ce pas ?

— Vous devinez si juste, que c’est plaisir de vous poser des énigmes, ma chère Laure.

— Attendez, au moins, que je vous aie nommé la personne qui, dans votre esprit, n’aime pas à entendre prononcer le mot "Gustave".

— C’est juste. Dites.

— Eh bien ! celui que vous soupçonnez de frayeurs si puériles n’est autre que M. Lapierre.

— Précisément, chère cousine. M. Joseph Lapierre est l’homme chez qui le nom de "Gustave" éveillerait de terribles souvenirs et qui préférerait voir le diable en personne arriver ici ce soir ou demain matin, que d’apercevoir tout à coup Gustave Després, au seuil du grand salon.

— Vous en êtes sûr ?

— Aussi sûr que je le suis d’avoir près de moi une malheureuse jeune fille glissant sur la pente de la perdition. »

Laure eut un véritable frisson. Elle crispa sa main sur le bras de son cousin et lui dit d’une voix altérée :

« Paul, Paul, ce que vous affirmez là est grave, et vous me devez une explication. »

Champfort se taisait…

« Il le faut, vous dis-je, insista la jeune créole, en le regardant fixement. Pourquoi suis-je en voie de me perdre et comment le nom de M. Gustave Després se trouve-t-il mêlé aux affaires de mon fiancé ?

— À quoi bon ! murmura le jeune homme, sur le point de céder.

— À quoi bon ?… Vous me le demandez ?… Mais, apparemment, à me sauver de l’abîme où je glisse, d’après vous.

— Eh bien ! vous l’aurez, cette explication, répondit Champfort résolument. Elle sera courte, mais claire. Vous voulez savoir pourquoi Gustave Després, s’il apparaissait tout à coup à la Folie-Privat, produirait sur votre fiancé l’effet de la tête de Méduse ?… Je vais vous le dire. C’est que Després possède la preuve que Lapierre est un misérable, absolument indigne d’aspirer à votre main. Bien plus, ma pauvre Laure, ce même Després pourrait établir qu’un ruisseau de sang sépare les deux personnes qui vont unir demain leur destinée, et que votre mariage serait l’alliance monstrueuse du loup et de la brebis. »

Laure frissonna de nouveau sous la voix ardemment convaincue de son cousin.

— Mais il va venir, il doit venir, M. Després ! s’écria-t-elle inconsidérément.

— Il ne viendra pas, Laure, ou ce sera miracle.

— Qui vous fait dire cela ?

— Voilà quatre jours que Gustave a quitté son logis, et, depuis, il n’a pas reparu.

— Ciel ! dites-vous vrai ?

— J’ai fouillé tout Québec pour le retrouver ou avoir seulement un renseignement sur son compte, mais sans le moindre résultat.

— Oh ! mon Dieu !… et ces preuves qu’il m’a promises, ces preuves établissant…

— Quoi ! interrompit Champfort, stupéfait, vous auriez vu Gustave Després ?

— Eh bien ! oui, s’écria la jeune créole, s’apercevant trop tard de son indiscrétion involontaire, oui, je l’ai vu et nous avons longuement conversé ensemble. Je connais toutes les graves accusations qui pèsent sur mon fiancé ; je sais qu’il a été espion dans l’armée américaine ; je sais qu’il ne me recherche que pour ma dot ; je sais enfin qu’il a probablement des fautes plus graves à se reprocher. Et cependant…

— Achevez, de grâce.

— Et cependant, si tout cela n’est pas prouvé, si M. Després n’arrive pas avant demain, ou plutôt ce matin, à six heures, rien au monde ne pourra empêcher ce Lapierre de devenir mon mari, une heure plus tard.

— Comment cela, mon Dieu ?

— D’abord, parce qu’il a ma parole ; en second lieu, parce que – faute de preuves du contraire – je dois obéir à la voix d’un mourant.

— Mais c’est impossible, cela ! Vous ne pouvez ainsi sacrifier votre existence entière à un doute, à un sentiment de piété enthousiaste. Vous vous devez à vous-même, vous devez à vos parents, à vos amis d’attendre au moins qu’une aussi malheureuse situation soit clairement définie, que des preuves vous arrivent…

— Impossible ! impossible ! répondit Laure, avec une conviction douloureuse. Ah ! c’est une terrible position que la mienne, et la fatalité est là qui me pousse à l’autel, me répétant sans cesse : « Femme, fais ton devoir !… » Je le ferai, cet inexorable devoir ; j’ensevelirai sous mon blanc voile de mariée ma jeunesse, mes illusions, mon cœur, tout !… »

Et la malheureuse jeune fille étouffa un long sanglot.

Champfort perdit la tête. Il saisit brusquement les deux mains de sa cousine, et d’une voix où tremblait la passion si longtemps comprimée :

« Non, non, s’écria-t-il, tu ne feras pas cela, ma bonne Laure ; non, tu ne seras pas l’enjeu de la partie jouée par un misérable ; non, tu n’iras pas broyer ton cœur sous le corsage de ta robe nuptiale !… car je ne veux pas, moi ; car, aux ignobles calculs de Lapierre, j’opposerai mon amour sans tache pour toi, mon amour que six années d’amertumes contenues rendent sacré ! »

Et le jeune étudiant, beau de douleur et de noble passion, se laissa glisser aux genoux de sa cousine.

Laure eut dans les yeux un éclair de joie surhumaine ; sa belle figure se colora d’une bouffée du sang venu du cœur… Mais elle tressaillit aussitôt après, et prenant dans ses mains la tête de Champfort agenouillé, elle y colla son visage baigné de larmes.

« Trop tard ! murmura-t-elle avec mélancolie, trop tard, mon pauvre Paul !… Nous ne nous sommes pas compris… Moi aussi, je t’aimais, et – ajouta-t-elle plus bas – je t’aime encore !

— Tu m’aimes ! s’écria Champfort d’une voix concentrée, tu m’aimes ?… Oh ! redis-le-moi, ce mot qui me rend fou.

— Oui, je t’aime ! articula nettement Laure, Mais, encore une fois, ni mon amour pour toi, ni aucune autre considération au monde n’empêcheront mon sacrifice de s’accomplir, si le courageux jeune homme qui s’est annoncé comme mon sauveur n’arrive pas à temps.

— Oh ! Gustave, où es-tu ? » murmura Champfort amèrement.

En ce moment, l’horloge du grand salon sonna une heure du matin.

« Déjà une heure ! murmura la jeune fille, en se levant. Mon cousin, il faut nous séparer. Notre absence n’a été que trop longue et pourrait être remarquée.

— Tu as raison, Laure, répondit l’étudiant : je vais te quitter, mais pour retrouver notre sauveur. Depuis que je sais être aimé de toi, je me sens capable de remuer des montagnes. Gustave Després sera présent à la signature du contrat, ou sinon… »

Il ajouta en lui-même : « Gare à Lapierre ! »

Laure tendit la main à son cousin, lui murmura un mot d’espoir et rentra dans le salon.

Quant à l’heureux Champfort, il prit une autre porte et disparut dans les multiples pièces du cottage.

À la même minute, par une étrange coïncidence, Lapierre opérait sa rentrée par la grande porte de l’avenue.

CHAPITRE XXVI

La Tête de Méduse


D’où venait l’espion, et quel avait été le motif de sa brusque sortie, une heure auparavant ?

C’est ce que nous allons dire en peu de mots.

Pendant toute la soirée, Lapierre avait été inquiet, agité ; ses yeux s’étaient souvent dirigés, avec une impatience à peine contenue, vers l’horloge du grand salon ; sa conversation, bien qu’enjouée et pleine de verve, s’était ressentie de l’état de son esprit, et sa bonne humeur n’avait été qu’une bonne humeur de commande ; sa gaieté, qu’une gaieté factice, nerveuse, intermittente. Chaque fois que la porte d’entrée du grand salon s’était ouverte pour livrer passage à un invité en retard, à une figure nouvelle, il avait tressailli et pâli sous son masque de cire, comme s’il se fût attendu à quelque soudaine apparition, à voir une nouvelle statue du Commandeur.

Mais, ainsi que don Juan, il avait trop de scepticisme dans l’âme et trop de foi dans son étoile pour s’arrêter longtemps à des craintes puériles, et ne pas se remettre aussitôt de ces petites alertes.

Néanmoins, il faut croire que Lapierre avait de sérieuses raisons pour observer ainsi la porte d’entrée, et dévisager tous les nouveaux arrivants, car pas une figure étrangère n’échappa à sa rapide inspection, pas un nom ne fut chuchoté sans être entendu de lui ; et, chose singulière, plus la soirée avançait, plus s’approchait, par conséquent, le moment si impatiemment attendu de son mariage, plus aussi l’inquiétude étreignait Lapierre à la gorge, plus l’effarement se lisait dans ses yeux. C’est que le coquin avait beau se répéter à lui-même que toutes ses précautions étaient bien prises, ses ennemis en lieu sûr, sa fiancée aux trois-quarts convaincue – une vague crainte, une mystérieuse terreur n’en faisait pas moins frémir les fibres les plus secrètes de son être…

« Tout cela ne servira qu’à me perdre davantage, se disait-il, si ce Després de malheur n’est pas empoigné avant d’arriver ici. »

En effet, l’enlèvement du Roi des Étudiants ! voilà ce qui préoccupait, par-dessus toutes choses, maître Lapierre ; voilà ce qui le rendait nerveux et impressionnable ; voilà ce qui lui mettait au cœur cette mystérieuse impression de terreur dont nous venons de parler.

Vers minuit, l’honnête fiancé n’y tint plus et, prétextant vis-à-vis de Laure un grand mal de tête, il demanda la permission d’aller prendre le frais dans le parc – permission qui, on le conçoit sans peine, lui fut octroyée de grand cœur.

Lapierre sortit donc. Au lieu de suivre les allées illuminées "a giorno", il prit un sentier perdu et s’enfonça rapidement au plus épais du bois ; puis, faisant un crochet, il inclina vers la gauche et se rapprocha ainsi du rond-point.

Une fois arrivé à vingt pas de l’endroit où, dans l’avant-dernier chapitre, nous avons vu Bill et Passe-Partout en embuscade, Lapierre s’arrêta et prêta anxieusement l’oreille. Aucun bruit ne lui parvint, que la rumeur sourde et lointaine des promeneurs conversant à demi-voix et les accords éclatants de l’orchestre répétés par les échos du parc.

Lapierre fit une dizaine de pas en avant et s’arrêta de nouveau pour écouter.

Même silence et mêmes bruits.

Alors, il appela doucement :

« Passe-Partout ! Bill ! »

Les deux mécréants ne répondirent pas – et pour cause. Ils trottaient en ce moment sur la route de Charlesbourg, avec leur prisonnier Gustave Després.

Lapierre eut un rayon d’espérance.

« Serait-ce déjà fait ? se dit-il. Allons voir au signe convenu. »

Et, se glissant sous les rameaux entrelacés, le rôdeur nocturne s’approcha du banc que l’on connaît. Une fois là, il tâta avec sa main et poussa une exclamation étouffée, en sentant sous ses doigts une petite branche attachée grossièrement à une extrémité du dossier.

« C’est fait ! s’écria-t-il ! Mon ami Després est allé rendre ses hommages à la mère Friponne. Brave Bill ! brave Passe-Partout ! comme ils me font une bonne besogne et quelle heureuse idée j’ai eue de me les associer ! »

Après avoir ainsi exprimé sa satisfaction, Lapierre se disposa au retour. Il refit le chemin qu’il venait de parcourir, se faufilant avec les mêmes précautions au milieu du parc, fuyant les endroits éclairés et adoptant de préférence les sentes plongées dans l’obscurité.

Une heure après son départ, il rentrait au cottage, dans le même moment – comme nous l’avons vu – où Paul Champfort en sortait par les appartements de derrière.

Le fiancé de Mlle Privat n’était plus reconnaissable. Sa figure rayonnait, et un sourire de triomphe mal comprimé courbait sa fine moustache.

Laure s’aperçut de ce changement à vue et ne put s’empêcher de frémir. Elle préférait voir son prétendant soucieux et préoccupé, que de lire sur son front l’annonce d’un succès prochain. En effet, tout ce qui était joie chez cet homme ne présageait-il pas douleur et désillusion pour elle.

Quoi qu’il en soit, elle ne perdit pas contenance et reçut les compliments du jeune homme avec le calme dont elle ne s’était pas départie depuis que son sacrifice était fait. Et, d’ailleurs, les mutuels aveux qui venaient de s’échanger entre elle et son cousin n’avaient pas peu contribué à rendre la paix à son cœur. Elle se disait maintenant que tout serait tenté pour la soustraire au gouffre qui l’attirait invinciblement, et qu’elle n’avait plus qu’à s’en rapporter courageusement à la Providence. À quoi lui servirait de se raidir contre une destinée inévitable, si Després n’arrivait pas ? Que lui vaudraient des récriminations et des dédains, si Lapierre, en dépit de tout, allait être son mari ?

Voilà ce que se disait la jeune fille et voilà pourquoi elle accueillit son fiancé avec moins de froideur que d’habitude, presque amicalement.

« Mademoiselle, roucoulait Lapierre, j’ai appris en entrant que vous vous êtes trouvée fatiguée pendant une valse : me serait-il permis de vous demander si cette faiblesse est passée ?

— Oh ! monsieur, ce n’était qu’un simple étourdissement, répondit Laure, une défaillance passagère qui n’a pas eu de suites.

— Vous me voyez très heureux d’apprendre qu’il en a été ainsi, car vous aurez besoin de toutes vos forces pour la grande journée dont l’aurore va poindre bientôt.

— Vous avez raison, monsieur, il me faudra être forte ! murmura Laure, avec un singulier sourire. Aussi, ajouta-t-elle, ai-je l’intention de me ménager et de ne plus accepter d’invitation à danser.

— Je ne saurais blâmer une aussi sage détermination, mademoiselle – d’autant moins qu’elle me prouve votre désir de paraître à l’autel dans tout l’éclat de votre beauté, répondit galamment Lapierre.

— Oh ! monsieur, croyez que cette considération-là est pour fort peu de chose dans ma décision, et que cette beauté dont il vous plaît de parler, je ne m’en occupe guère.

— Vous avez tort, mademoiselle ; car, au milieu de cet essaim de charmantes jeunes filles qui émaillent, cette nuit, vos salons, vous êtes et restez encore la plus charmante.

— En vérité, M. Lapierre, vous tournez à ravir le madrigal, et je me demande ce qui a pu vous arriver de si heureux pour que vous vous soyez transformé de la sorte. »

Le jeune homme se mordit les lèvres.

« Vous trouvez ? fit-il narquoisement.

— Mon Dieu, oui… répondit Laure négligemment. Il y a une heure à peine, vous sembliez soucieux, préoccupé…

— La promenade m’a fait du bien, répliqua Lapierre, et, d’ailleurs, me ferez-vous un crime de perdre un peu la tête à l’approche du bonheur que je rêve depuis si longtemps ? »

Laure ne répondit pas sur-le-champ. Elle plongea son regard froid et calme dans l’œil louche de son interlocuteur.

« Il y a peut-être autre chose, dit-elle…

— Autre chose ?… quoi donc ?

— L’absence de certaine personne…

— Je vous comprends, mademoiselle, répliqua gravement Lapierre ; vous voulez parler de monsieur Després, n’est-ce pas ?

— Précisément, monsieur.

— Je suis très aise que vous ayez amené la conversation sur ce terrain, car vous me fournissez l’occasion de vous dire franchement ma pensée là-dessus. Vous vous rappelez, n’est-ce pas, que vendredi dernier, sans savoir même que vous vous étiez rencontrée avec ce Després, je vous disais que mes ennemis s’agitaient dans l’ombre, tramaient contre moi, obéissant à un mot d’ordre, parti je ne savais d’où ; vous vous souvenez que je vous ai mentionné spécialement le nom du matamore qui devait, paraît-il, venir jusqu’ici soutenir ses accusations ridicules en face de toute la noce ; vous avez souvenir de tout cela, n’est-il pas vrai ?

— C’est vrai… je me souviens parfaitement.

— Eh bien ! mademoiselle, comme ce jour là, je vous déclare de nouveau que j’aurais été heureux de voir monsieur Després exécuter sa menace et remplir son engagement ; j’aurais été charmé de pouvoir, d’un seul coup, fermer la bouche à ce vaillant chevalier redresseur de torts, digne émule de feu don Quichotte… Et tenez, mademoiselle, il n’y a pas encore à désespérer, puisqu’il n’est que deux heures et que le contrat ne se signe qu’à six… Attendons, et peut-être que la justice de Dieu voudra bien envoyer cet impudent papillon se brûler les ailes à la lumière de la vérité.

— Vous avez raison : attendons la justice de Dieu ! » répondit Laure avec gravité.

En ce moment, madame Privat pénétrait dans le salon et se dirigeait vers le groupe formé par son futur gendre et sa fille.

« Ma chère Laure, dit-elle en arrivant, je viens t’enlever ton fiancé pour quelques instants. Le notaire est occupé à dresser le contrat, et il a besoin de monsieur Lapierre pour certains renseignements. Tu permets, n’est-ce pas ?

— Faites, » répondit Laure, avec insouciance.

Lapierre s’inclina et suivit la veuve du colonel.

Quant à la jeune créole, elle se dirigea vers l’embrasure d’une fenêtre et ramena sur elle les rideaux, pour échapper à l’obsession de la foule, qui n’aurait pas manqué de venir lui rendre ses hommages.

Là, elle colla son front contre une vitre et regarda anxieusement l’avenue brillamment illuminée ; puis sa pensée prit son essor et suivit son cousin, Paul Champfort, à la recherche du mystérieux sauveur qu’elle n’avait fait qu’entrevoir. À toute minute, par une illusion d’espoir, elle se figurait voir arriver les deux jeunes gens – l’un rayonnant comme le bonheur, l’autre terrible comme la vengeance !

Mais toute la nuit se passa ; mais l’aurore descendit du ciel ; mais quatre heures sonnèrent, puis cinq, puis six, sans réaliser le secret espoir de la malheureuse fiancée, sans que Gustave eût paru ? Seulement, comme le dernier coup de la sonnerie vibrait encore au-dessus des assistants silencieux, Champfort entra dans le grand salon.

Il était extrêmement pâle et paraissait exténué de fatigue.

Laure, assise près de sa mère et à quelque distance de la table où se tenait un grave notaire, jeta à son cousin un coup d’œil interrogateur ; mais celui-ci ne put que courber la tête dans un geste de suprême désespoir.

« Allons ! le sort en est jeté, se dit la jeune fille, consommons courageusement notre sacrifice… Dieu n’a pas voulu que j’eusse ma part de bonheur sur la terre ! »

Et, calme, stoïque, impassible, elle écouta la lecture du contrat de mariage, faite en ce moment par le notaire.

Le plus profond silence régnait parmi les nombreux assistants, rassemblés dans le salon. Seuls, Paul Champfort et Edmond Privat, retirés à l’écart, causaient d’une façon extrêmement animée.

Les deux jeunes gens paraissaient sous le coup d’une violente émotion et semblaient discuter une question d’un haut intérêt, car sur leurs pâles figures se lisait le bouleversement le plus terrible. Champfort, surtout, avait l’air furieusement excité et dominé par une de ces froides colères que l’on ne maîtrise pas.

Le jeune Privat, plus raisonnable, faisait tous ses efforts pour calmer son cousin.

Cependant, le notaire acheva la lecture du contrat de mariage au milieu du silence général. Il promena alors, à travers ses lunettes, un regard interrogateur sur les intéressés ; puis, constatant que personne n’avait d’objection à faire, il se leva et présenta au futur époux, Joseph Lapierre, son siège et sa plume.

— « Signez, monsieur, » dit-il.

Lapierre signa d’une main fiévreuse. Puis, se levant, il attendit, tout en présentant la plume au notaire.

— « À la future épouse, maintenant ! reprit l’homme de loi. Passez la plume à votre fiancée, monsieur. »

Lapierre se tourna vers Laure et attendit, tenant toujours la plume.

Mais, comme la jeune fille hésitait, tournant désespérément son regard vers la porte d’entrée, madame Privat intervint.

« Eh bien ! Laure, que fais-tu donc ? dit-elle avec une certaine impatience ; ne vois-tu pas que tu fais attendre ces messieurs ?

— J’y vais, ma mère ! » répondit tranquillement la jeune créole.

Et, plus blanche que le papier sur lequel elle allait inscrire son nom, plus froide que la table de marbre qui servait de bureau, elle s’avança silencieuse et résignée.

Lapierre, fort pâle lui-même, s’empressa de lui présenter la fatale plume.

La victime se mit en devoir de signer sa condamnation…

Mais, à cet instant suprême, il se passa quelque chose d’étrange. On vit Champfort s’échapper brusquement des mains d’Edmond Privat et marcher, un revolver à la main, sur Lapierre, tandis que la porte d’entrée du salon s’ouvrait avec fracas pour livrer passage à un homme pâle et le visage ruisselant de sueur…

À cette terrible apparition, Lapierre poussa un cri étouffé et tomba sur un siège. Quant à Laure, elle laissa échapper la plume, joignit les mains et leva les yeux au ciel, dans une muette action de grâce.

L’homme qui arrivait ainsi à la dernière heure, à la dernière minute, c’était le sauveur, c’était Gustave Després.

CHAPITRE XXVII

Deux vieilles connaissances

Avant de mettre face à face les deux implacables rivaux de Saint-Monat, retournons un peu sur nos pas et expliquons comment il se faisait que le Roi des Étudiants, enlevé si prestement la veille, arrivait cependant juste à point pour sauver Laure des bras de Lapierre.

On se rappelle que vers le soir du 22 juin – c’est-à-dire quatre jours auparavant – Després, ramassé sanglant et privé de sentiment dans le parc de la Folie-Privat, avait été conduit chez le père Gaboury par le petit Caboulot, et là, confié aux soins d’un médecin ; on se rappelle, en outre, que Louise avait disparu le même soir, sans que les recherches les plus minutieuses eussent donné seulement un indice relativement à cette étrange affaire ; enfin, nos lecteurs ont trop bonne mémoire pour n’avoir pas tout frais dans l’esprit le spectacle poignant du pauvre Caboulot enserré dans les immenses bras de Passe-Partout, au moment où le courageux enfant faisait pâlir Lapierre sous le regard des six prunelles d’acier de son revolver.

Il va sans dire que tout cela s’était accompli à l’insu du Roi des Étudiants, cloué sur le lit de Louise par une fièvre cérébrale qui s’était déclarée pendant la nuit, et il est parfaitement inutile d’ajouter que la garde-malade chargée de veiller auprès du blessé avait reçu instruction de ne pas toucher un mot de ces événements, au cas où Gustave, revenu à l’intelligence, la questionnerait.

Il résulta donc de toutes ces salutaires précautions que Després n’apprit l’horrible vérité, c’est-à-dire la disparition du Caboulot et de Louise, que dans la matinée du lundi suivant, jour où le médecin le déclara hors de danger et lui raconta ce qui était arrivé.

Le Roi des Étudiants n’eut pas de peine à deviner d’où partaient tous ces coups successifs. Il se souvint du célèbre axiome de droit criminel : « Cherche à qui le crime profite », et il eut bientôt fait de trouver à qui pouvait profiter la disparition du Caboulot et de sa sœur ; et, rattachant ces deux attentats à la tentative de meurtre faite sur lui, quelques jours auparavant, le jeune homme acquit la conviction que Lapierre, Lapierre seul, était l’auteur de toutes ces ténébreuses menées.

Que faire ?…

Fallait-il terminer la campagne par un coup de foudre, en dénonçant Lapierre aux autorités de police et le faisant arrêter dans son propre domicile ?

Gustave en eut un instant la pensée, mais il la rejeta aussitôt. Sa loyauté native se prêtait mal à de semblables moyens, et il chercha autre chose.

Ne valait-il pas mieux "faire le mort" et laisser l’ennemi s’endormir dans une trompeuse sécurité, pour tomber sur lui au moment où il croirait la victoire assurée ? C’était de bonne guerre, et c’est à ce dernier moyen que s’arrêta l’étudiant. Il attendrait, pour se rendre à la Canardière, que la nuit fût venue, et il ne ferait que passer chez lui – le temps de prendre un certain portefeuille où était soigneusement enfermé le "dossier" de l’ex-fournisseur des armées américaines.

Malheureusement, Després comptait sans maître Passe-Partout, qui, nonchalamment étendu sur le talus du rempart, le guettait par une embrasure. Or, ce digne garçon, relevé de sa garde auprès du Caboulot, s’était installé dès le matin en face de la maison Gaboury et ne l’avait pas un seul instant perdue de vue.

Une si belle persévérance ne devait pas rester infructueuse. Passe-Partout vit, à un certain remue-ménage dans la chambre du malade, que quelque chose d’inaccoutumé se passait. Il redoubla d’attention, dilatant ses prunelles pour essayer de percer l’épais rideau de mousseline qui masquait la fenêtre. Mais, en dépit de toute la bonne volonté du monde, l’excellent garçon ne put que constater le passage fréquent de deux ombres derrière le malencontreux rideau.

Un autre se fût découragé.

Passe-Partout, lui, ne fit que se piquer au jeu.

Enfin, vers six heures du soir, Argus – le dieu des espions – eut pitié de son disciple. La fenêtre s’ouvrit toute grande et Després se pencha hors de l’appui pour inspecter la rue.

Cela ne dura qu’une seconde ; mais Passe-Partout vit ce qu’il voulait voir, c’est-à-dire un blessé tout vêtu et assez bien rétabli pour entreprendre une petite promenade à la Canardière.

Il détala aussitôt et se rendit en toute hâte chez le patron.

Là, il ne dit qu’un mot :

« Votre homme va venir.

— C’est bien, partez, lui fut-il répondu ; et, surtout, n’oubliez pas qu’il faut que les choses se fassent sans bruit. Pas de lutte, pas de cris. Mais un bon bâillon et des cordes solides. Allez. »

Bill, surgissant du cabinet privé, emboîta le pas derrière Passe-Partout, et les deux coquins prirent le chemin de la Folie-Privat.

Trois-quarts d’heure plus tard, une voiture de maître, conduite par un élégant jeune homme et agrémentée d’un domestique en livrée, descendait rapidement la rue Saint-Louis et tournait l’angle de la côte du Palais.

C’était Lapierre qui se rendait au bal de sa future belle-mère, Mme Privat.

La garde du Caboulot, toujours prisonnier dans son cabinet noir, avait été confiée à Madeleine.

Mais revenons à Gustave Després.

Après avoir rassuré le père Gaboury sur le sort de ses deux enfants et lui avoir promis de les ramener sains et saufs au logis, le lendemain, le Roi des Étudiants se disposa au départ.

Il attendit cependant que la nuit fût complètement venue ; puis il s’enveloppa dans une ample redingote et se dirigea vers la rue Saint-Georges, où il demeurait.

Sa maîtresse de pension, en le voyant arriver si inopinément, faillit lui sauter au cou.

« Ah ! monsieur Després, dit-elle, j’ai cru qu’il vous était arrivé malheur, et vos amis, donc !… Dame ! depuis quatre jours qu’on n’a eu de vous ni vent ni nouvelle !…

— Rassurez-vous, la mère, répondit Gustave… J’ai fait un voyage : voilà tout.

— Tant mieux, Seigneur !… »

Elle allait continuer, mais Gustave ne lui en laissa pas le temps et monta chez lui. Sans perdre une minute, il ouvrit un des tiroirs de son secrétaire et y prit un vieux portefeuille de maroquin rouge, à fermoir de cuivre oxydé, qu’il dissimula soigneusement sous ses habits ; puis il sortit de sa chambre, referma sa porte et regagna la rue, à petit bruit.

Une heure après, il pénétrait, par un chemin détourné, dans le parc de la Folie-Privat et s’avançait, absorbé dans ses pensées, vers le rond-point.

Certes, il était loin de s’attendre à rencontrer, au beau milieu des domaines de Mme Privat et en pleine nuit, les deux oiseaux de pénitencier qui le guettaient. Aussi, lorsque ces messieurs s’abattirent sur lui avec un ensemble magnifique, Gustave fut-il extrêmement surpris, tellement surpris qu’il ne songea pas même à se défendre. L’eut-il voulu, du reste, que la chose eût été impossible. En effet, les agresseurs ne s’amusèrent pas à lui expliquer comment ils se trouvaient là et à s’excuser de la liberté grande. Bien au contraire, pendant que l’un lui appliquait sur la bouche un solide bâillon, l’autre, avec une dextérité inouïe, lui liait bras et jambes, le mettant dans l’impossibilité absolue de bouger.

Cela fait, le plus grand des bandits – une espèce de géant, aux formes massives – sortit de sa ceinture un court poignard et en appliqua froidement la pointe sur la poitrine du prisonnier.

« Un cri, un geste… et tu es mort, mon bonhomme ! » dit-il d’une voix sourde.

« Nous te ferons pas de mal, si tu es sage ; mais gare à la dissipation ! » ajouta le plus petit sur un ton aigrelet.

Després n’avait garde de crier : il étouffait sous son bâillon : de gesticuler : il était ficelé comme une momie de la pyramide de Chéops.

Il se contenta donc de rager "in petto" et de déplorer son imprévoyance. Mais c’étaient là des regrets superflus, et le Roi des Étudiants n’était pas homme à s’y abandonner longtemps. Comprenant parfaitement que le seul but de Lapierre, en le faisant enlever, était de l’empêcher de communiquer avec Laure avant son mariage, Després concentra toutes ses facultés à chercher un moyen de s’échapper avant le lendemain matin.

« Pourvu qu’on ne m’entraîne pas trop loin, se dit-il, rien n’est perdu. Je trouverai bien, d’ici à quelques heures, un expédient pour me débarrasser de mes deux coquins. »

Et, fortifié par cette lueur d’espoir, Gustave se laissa docilement conduire à la voiture fermée qui attendait en face d’une des extrémités du parc.

Le trajet se fit en dix minutes ; puis le lourd équipage s’ébranla, pour ne s’arrêter qu’après une course d’une demi-heure.

On était arrivé.

Passe-Partout ouvrit la portière et sauta sur le chemin. Il fut suivi de Bill. Puis tous deux, avec une galanterie exquise, enlevèrent délicatement leur prisonnier et le mirent un instant sur ses jambes, à côté de la voiture.

Cela fait, Passe-Partout se détacha du groupe et se dirigea vers une vieille maison en ruines, accroupie sur un amoncellement de rochers fantastiques, et qui n’était autre que la distillerie de la mère Friponne.

Després ignorait ce détail ; mais il lui fut facile de reconnaître qu’il était sur la route de Charlesbourg et à un demi-mille tout au plus de Québec, dont la masse sombre se détachait sur sa droite.

« Allons, bon ! pensa-t-il, je ne suis qu’à deux pas de la Canardière et j’aurai bien du malheur si je ne réussis pas à m’échapper de cette vieille bicoque. »

Passe-Partout revint au bout de cinq minutes.

« Il y a quelqu’un, dit-il à son compagnon ; faisons le tour et entrons par la porte de derrière.

— La chambre de monsieur est prête ? demanda Bill, d’un ton goguenard.

— Il n’y manque que des tapis, répondit le facétieux Passe-Partout.

— En avant, alors.

Després fut de nouveau enlevé, et les deux porteurs gravirent le monticule, frôlèrent les murailles de la masure, puis finalement s’arrêtèrent en face d’une porte basse donnant sur la forêt.

« C’est ici ! fit la voix flûtée du plus petit des porteurs.

— Faut-il enfoncer ? gronda le géant, s’apprêtant à heurter la porte de sa formidable épaule.

— Non pas. Du silence et de la tenue !… la mère Friponne va ouvrir dans la minute, » s’empressa de répliquer Passe-Partout.

Il ne se trompait pas. La porte s’ouvrit presqu’à l’instant et une vieille femme apparut, une chandelle fumeuse à la main.

« Par ici, mes cœurs, dit-elle je vais vous montrer le chemin.

— On y va, la vieille ; marchez, » lui fut-il répondu.

La mère Friponne, suivie des porteurs et du porté, traversa une petite salle sombre et humide, ouvrit une porte, fit quelques pas dans une autre pièce, non moins sombre, et non moins humide, puis s’arrêta et, se baissant, souleva une trappe, d’où s’échappèrent des parfums non équivoques de whisky.

« Ça sent bon, ici, la mère ! grommela Bill en reniflant avec satisfaction.

— Sapristi ! oui, appuya Passe-Partout.

— Suivez toujours, mes cœurs, grinça la voix de la mère Friponne, déjà rendue dans les profondeurs de la cave.

Le singulier cortège descendit l’escalier par où était disparue la vieille, traversa une vaste salle, mal pavée et saturée d’odeurs alcooliques, passa sous le cadre vermoulu d’une lourde porte, et enfin s’arrêta dans une autre salle, aussi vaste que la première et séparée d’icelle par un mur de refend, mais à moitié dépavée et ne recevant de jour que par un soupirail grillé.

« C’est ici la chambre de monsieur, dit la mère Friponne, en s’inclinant avec une politesse comique.

— Oui-da ! fit Passe-Partout ; eh bien ! j’en ai vu de pire et j’ai souvent couché, moi qui vous parle, dans des lieux qui, loin d’être bien clos comme celui-ci, n’avaient pour murailles que les quatre pans du ciel.

— Moi aussi, appuya Bill, sans compter la pluie qui passait à travers la toiture du firmament.

— En ce cas, vous ne trouverez pas monsieur à plaindre, pas vrai ? fit observer la maîtresse du logis.

— Au contraire, répondit Passe-Partout, il va être ici comme un prince… un peu gêné, peut-être, dans ses mouvements ; mais, bah ! une nuit est bientôt passée. »

Et, sur cette réflexion philosophique, le petit homme repassa dans la première cave, où l’attiraient invinciblement les odorantes émanations du whisky.

La mère Friponne et Bill suivirent, non, toutefois, sans avoir civilement souhaité une bonne nuit à leur pensionnaire.

Puis, la lourde porte fut refermée et une grosse barre de chêne assujettie en travers, de manière à rendre inutile toute tentative pour la rouvrir. Le pauvre Després, malgré toutes les ressources de sa fertile imagination, avait donc bien peu de chances de s’échapper.

Cependant, il ne désespéra pas et se prit à réfléchir sérieusement.

Pendant que le Roi des Étudiants rumine et repasse dans sa mémoire toutes les ruses employées par les prisonniers célèbres, depuis les évasions du hardi chevalier de Latude jusqu’à celles du fameux Jack Sheppard, suivons un peu nos amis Bill et Passe-Partout. Nous finirons, peut-être, par rencontrer, au bout de notre course, des personnages avec qui nous avons déjà lié connaissance.

Comme tous les membres de la petite pègre, les deux garnements que nous venons de voir à l’œuvre adoraient les liqueurs spiritueuses et, en particulier, le whisky. Aussi, les avons-nous vus tout à l’heure manifester hautement leur prédilection, lorsque, par la trappe soudainement ouverte, sont montés, en nuages épais, les arômes du joyeux liquide.

Nous n’étonnerons donc personne en disant que Bill et Passe-Partout, une fois leur prisonnier en lieu sûr, ne paraissaient pas pressés de remonter à l’étage supérieur. C’est en vain que la vieille Friponne, un pied sur la marche inférieure de l’escalier, les invitait du regard et du geste à la suivre : regard et geste demeuraient impuissants contre les convoitises en éveil des deux acolytes.

Voyant cette hésitation de mauvais augure et les regards fureteurs des retardataires, la bonne femme prit un parti héroïque : elle monta deux marches, de telle sorte que la chandelle qu’elle tenait se trouva au niveau du plancher supérieur, sur le point de disparaître.

Passe-Partout comprit cette tactique savante, et, lui aussi, il prit un parti héroïque.

« Hé ! la mère, dites donc ! cria-t-il.

— Quoi ? fit la vieille, d’un ton rogne.

— Ça sent bien bon, ici…

— Ensuite ?

— Eh bien ! là où ça sent bon…

— Achevez.

— Moi, je reste.

— Moi aussi, fit Bill, comme un écho sourd.

— Oui-da ! mes cœurs, glapit la mère Friponne, en redescendant les deux marches qu’elle venait de gravir.

— C’est comme ça ! reprit Passe-Partout résolument.

— C’est comme ça ! » appuya Bill, non moins résolument.

Les yeux de la mère au whisky lancèrent deux flammes aiguës. Elle parut sur le point de se porter à quelque voie de fait regrettable ; mais, heureusement, la fière attitude de l’ennemi lui en imposa et toucha son vieux cœur racorni.

« Voyons, mes enfants, dit-elle d’un ton radouci, pas de bêtises ; montez à la cuisine et je vous en apporterai, de ce qui sent bon.

— Bien vrai, la mère ? demanda Passe-Partout, ébranlé.

— C’est si vrai qu’il y en a déjà sur la table qui vous attend.

— À la bonne heure ! Grimpons, vieux Bill. »

Bill ne se le fit pas répéter deux fois. Il suivit Passe-Partout, qui lui-même suivait la mère Friponne, de telle façon que tous trois débouchèrent ensemble dans la cuisine, où nous avons déjà introduit le lecteur.

Mais là, les deux suivants de la mère Friponne s’arrêtèrent tout interloqués : la table était déjà occupée par trois buveurs.

Ces trois buveurs, nous les connaissons : c’étaient d’abord maître Simon, puis – ô surprise agréable ! – nos joyeuses connaissances des premiers chapitres : Lafleur et Cardon.

Comment, diable ! se fait-il que nous les trouvions là, sirotant tranquillement du whisky, pendant que leur roi, Gustave Després, est à vingt pieds d’eux qui se tord dans les spasmes de la fureur ?

Ah ! dame ! c’était un peu la faute du sort qui les avait fait naître sans le sou, pendant qu’il les avait dotés d’une soif prodigieuse – d’où était résulté un conflit permanent entre le besoin de boire et l’impossibilité de satisfaire ce besoin. La lutte avait été chaude, terrible et avec des chances à peu près égales des deux côtés, lorsqu’un beau matin, Cardon, pour sa part, dut s’avouer vaincu : la soif l’emportait, hélas !… et pas le sou !

Que faire ?… À quel saint se vouer ?… Si, encore, Bacchus se fût trouvé sur le calendrier !…

Cardon en était là de ses angoisses, lorsqu’à la nuit tombante arriva Lafleur. Le digne homme était tout pâle ; non pas de cette pâleur morbide qui suit une bamboche un peu corsée, mais de cette blancheur nerveuse qui résulte d’une grande émotion.

Il s’assit sans mot dire en face de son camarade et le regarda avec une pitié protectrice.

Puis, au bout de quelques instants de ce silence mystérieux :

« Ami Cardon ? dit-il.

— Que veux-tu ?

— As-tu trouvé ?

— Non.

— Rien ?

— Rien.

— Ainsi, il faut renoncer à satisfaire une soif légitime ?

— Hélas… pas d’argent et… pas de crédit !

— C’est vrai. »

Nouveau silence, rompu, cette fois, par Cardon.

« Et toi, Lafleur, tu n’as donc pas cherché ?

— Si.

— Et tu n’as rien trouvé ?

— Si.

— Comment, tu as un moyen ?

— J’ai un moyen, et un bon ! répondit Lafleur, en sortant de sa réserve empruntée. Je puis m’écrier, comme le grand Archimède : "Eurêka !" j’ai trouvé ! Ami Cardon, embrassons-nous : désormais, nous boirons à bon marché.

— Explique-toi, je t’en prie… répliqua Cardon, dominé par une singulière émotion.

— C’est bien simple, mon cher, répondit Lafleur, tu sais ta chimie organique, n’est-ce pas ?

— Un peu.

— Voyons cela. Qu’arrive-t-il dans la fermentation des matières amylacées ?

— Qu’elles se dédoublent en alcool et en acide carbonique.

— En alcool, as-tu dit ?

— Oui, en alcool. — Eh bien ! qu’est-ce que l’alcool, sinon du whisky en esprit ?

— C’est, ma foi, vrai.

— Nous ferons du whisky, mon ami, puisque les épiciers et les aubergistes nous en refusent inhumainement ; et, pour punir ces tyrans dépourvus d’entrailles, chaque fois que nous serons saouls, nous irons parader en face de leurs boutiques inhospitalières. »

Cardon n’en put entendre davantage et se jeta tout sanglotant dans les bras du digne Lafleur.

De ce jour, la fondation d’une distillerie clandestine était décidée.

Restaient les fonds à recueillir et le site à trouver.

Cardon et Lafleur firent une collecte parmi leurs camarades, et le capital fut souscrit en une journée. Quant au site, au local et à quelques autres détails d’administration, ce fut plus difficile. Les deux fondateurs errèrent pendant huit grands jours, à Québec et dans les environs, sans trouver ce qui leur convenait. La sécurité de l’établissement exigeait un endroit isolé, loin des yeux de la police, tandis que la commodité des consommateurs le voulait à proximité de la ville.

Finalement, Lafleur dénicha la masure de la mère Friponne et se décida à lui faire des ouvertures.

La mère Friponne tenait alors un maigre débit de tabac moisi et de pipes ébréchées, absolument insuffisant pour faire vivre un chat. Elle accepta avec enthousiasme.

Quinze jours plus tard, un alambic était installé dans sa cave et les premières bouteilles du nouveau whisky prenaient la route de Québec, où leur contenu faisait les délices des carabins.

Depuis lors, la distillerie ne cessa de fonctionner et de répandre ses produits au sein de la joyeuse bohème des disciples d’Hypocrate ou de Cujas. À l’époque où nous en sommes rendus – c’est-à-dire deux ans après sa fondation – l’assiette de cet établissement reposait sur une base solide, et ses pères, Lafleur et Cardon, pouvaient espérer qu’il atteindrait un âge patriarcal. Et, maintenant que le lecteur est bien fixé sur les raisons qui amenaient les deux étudiants chez la mère Friponne, reprenons notre récit.

CHAPITRE XXVIII

Où tout le monde se retrouve


Comme nous venons de le dire, Bill et Passe-Partout s’étaient donc arrêtés net sur le seuil de la porte, en apercevant les trois buveurs installés autour de la table. Ces derniers, de leur côté, avaient relevé la tête et attendaient…

Ce que voyant la mère Friponne :

« M. Cardon, M. Lafleur, dit-elle, je vous amène du renfort : ce sont deux gentlemen de mes amis qui s’en vont explorer le pays en arrière de Charlesbourg, et à qui je veux donner une petite régalade, avant de partir. »

Les deux étudiants s’inclinèrent légèrement, politesse qui fut imitée, sur une plus grande échelle, par les explorateurs ; puis Cardon prenant la parole :

« Ces messieurs sont les bienvenus, répondit-il, et pourvu qu’ils ne boudent pas avec le whisky, nous leur promettons une nuit agréable. »

Passe-Partout, l’orateur de la compagnie d’exploration, fit deux pas vers la table, et ployant de nouveau sa mince échine :

« Vous êtes trop honnêtes, mes bons messieurs, dit-il, et nous allons tâcher de vous prouver que le whisky, ça nous connaît.

— Et ça nous aime !… grommela Bill, en venant prendre place à côté de son supérieur.

— À la bonne heure ! fit Cardon ; je vous avouerai que je n’ai aucune confiance dans les personnes qui ne boivent que de l’eau. L’esprit de grain ou de patate entretient la belle humeur, tandis que l’eau simple – "aqua simplex" – alourdit le sang et y mêle de la bile… voilà mon opinion !

— J’allais vous dire la même chose, mais en termes bien moins savants, n’ayant pas terminé mes études, répliqua gracieusement Passe-Partout, en prenant un escabeau et s’asseyant en face d’une bouteille pleine.

— En vérité, on ne peut être plus aimable, s’écria Cardon, feignant l’enthousiasme ; donnez-moi la main, jeune homme : de ce moment, je vous adopte pour mon ami, et je veux que nous scellions un pacte si touchant par un plein verre de whisky.

— Ah ! monsieur, quelle gracieuseté !… murmura le jeune coquin, feignant lui aussi l’émotion et se précipitant sur la main de Cardon.

— C’est entendu, n’est-ce-pas ? fit ce dernier.

— À la vie, à la mort ! mon généreux ami, » répliqua Passe-Partout, tout en essuyant de sa main gauche une larme imaginaire et, de sa droite, se versant un énorme verre de whisky.

Chacun fit de même, et cette première rasade fut bue au milieu du plus grand enthousiasme.

Puis les pipes s’allumèrent, et Lafleur – qui n’avait pas encore ouvert la bouche, s’étant contenté d’observer avec attention les deux prétendus explorateurs – Lafleur, disons-nous, s’approcha de Bill et lui frappant sur l’épaule :

« Et nous, l’ami, fit-il, est-ce que nous allons rester comme ça à nous regarder, sans lier plus ample connaissance ?

— Hein ?… gronda le géant, absorbé dans l’importante opération de faire fonctionner son brûle-gueule.

— Je vous demande si nous n’allons pas nous associer, nous "emmatelotter", comme viennent de le faire nos compagnons ?

— Comme vous voudrez, répondit tranquillement Bill, en jetant un coup d’œil sur une nouvelle bouteille, apportée par Simon.

— Alors, votre main, mon ami !

— La voilà, jeune homme.

— Vous vous appelez ?

— Bill.

— Eh bien ! maître Bill, je vous fais mon ami de bouteille, et je m’engage à vous faire passer gaiement les heures trop courtes pendant lesquelles nous serons ensemble. »

Le gros homme sourit largement.

« Oh ! pour ça, dit-il, vous n’avez qu’une chose à faire.

— Laquelle ?

— Veiller à ce qu’on ne manque pas de whisky.

— Quand il n’y en a plus, il y en a encore, » répliqua flegmatiquement Lafleur.

Puis, se tournant vers le troisième buveur, qui n’avait pas encore desserré les dents pour autre chose que pour ingurgiter d’énormes rasades :

« Simon ! » appela-t-il.

Celui-ci accourut, en trébuchant.

« Holà ! illustre ivrogne, incomparable sommelier, pourvoyeur de Sa Majesté Satanas, ouvre tes oreilles. »

Simon se prit les oreilles à pleines mains et les tint écartées de sa tignasse fauve : mais il ne dit mot, jugeant sans doute que sa pantomime valait bien un acquiescement.

Lafleur poursuivit :

« Je te charge de veiller à ce que, sur la table, le whisky succède au whisky. En attendant, va nous en chercher une demi-douzaine de bouteilles. As-tu compris ? »

Pour toute réponse, Simon essaya de battre un entrechat, perdit l’équilibre, mesura le plancher, se releva péniblement, puis disparut dans le cabinet noir du fond, après avoir reçu une taloche de sa tendre mère.

Il remit bientôt, les trois charges de bouteilles, qu’il pressait amoureusement sur son cœur.

Quand tout ce butin fut rangé en bataille sur la table, Lafleur s’écria :

« Mes amis, à présent, que nous nous connaissons pour des gaillards solides qui savent prendre la vie comme il faut et la mener joyeusement, je propose de faire rondement les choses. Et, d’abord, buvons à l’éternelle amitié que nous venons de contracter, le gros Bill et moi.

— Oui, oui ! cria-t-on de toutes parts : que les colombes se dévorent entre elles, plutôt qu’un nuage n’obscurcisse une si belle amitié ! — À pleins verres, messieurs ! tonna Lafleur, tout en cachant négligemment le sien, qui était aux trois quarts rempli d’eau.

Cette recommandation était inutile pour les deux nouveaux arrivants, car ils avaient une soif de fiévreux et ne demandaient qu’à s’humecter largement le gosier.

La santé des nouveaux amis fut donc bue avec entraînement ; puis vint celle de Simon, celle de la mère Friponne, puis celle du grand chien fauve, puis celle du chat noir, puis… on ne sut plus à qui boire.

À cette phase de l’orgie, tout le monde était aux quatre-cinquièmes ivre. Bill avait la figure vermillonné et turgescente ; Passe-Partout demeurait pâle et anguleux, mais ses petits yeux noirs lançaient des regards en vrilles tout tordus d’éclairs joyeux ; Simon avait roulé sous la table et ronflait comme un cachalot ; la mère Friponne, le nez sur ses genoux, cuvait son whisky en face de la cheminée.

Quant à nos deux intimes, Lafleur et Cardon, ils semblaient plus ivres encore que les autres. Le premier avait, sans cérémonie, escaladé la table, et, là, dominant les pochards ahuris, il hurlait sa chanson favorite : le "Grand-père Noé", à laquelle répondait, d’une voix de girouette rouillée, l’illustre Cardon.

Le tintamarre diabolique dura jusqu’à plus de quatre heures du matin, où Passe-Partout se déclara tout-à-fait incapable de boire une seule goutte de plus et manifesta le désir de garder l’atome de lucidité qui lui restait.

Bill se récria :

« Mais il y a encore une bouteille pleine ! disait-il d’un ton lamentable.

— Il est temps de songer à nos affaires, répondit Passe-Partout.

— Au diable les affaires !… reprenait le géant.

— Au diable !… hum ! et le patron, l’envoies-tu au diable, lui aussi ?

— Quel patron ?… Ah ! ce grippe-sou de Lapierre…

— Chut !

Cette dernière recommandation fut accompagnée d’un si formidable coup de pied que Lafleur et Cardon qui paraissaient sommeiller tressautèrent sur leurs escabeaux.

Ils échangèrent un rapide regard et se levèrent négligemment.

Chose singulière, malgré l’énorme quantité de whisky qu’ils avaient bu, les deux jeunes gens semblaient parfaitement solide sur leurs jambes et toute trace d’ivresse avait disparu.

Pendant que Passe-Partout, avec une pointe d’inquiétude dans le regard, cherche à se rendre compte de cet étrange phénomène, expliquons-le à nos lecteurs.

On se rappelle qu’aussitôt la voiture arrivée, Passe-Partout sauta à terre et courut à la masure de la mère Friponne ; on se souvient aussi qu’il revint vers Bill et lui annonça qu’il y avait du monde, et qu’il faudrait tourner la maison, pour entrer par derrière. Ce qui fut fait.

Mais toutes ces allées et venues ne s’étaient pas exécutées sans éveiller l’attention des hôtes de la mère Friponne. Or, comme ces hôtes n’étaient rien moins que Lafleur et Cardon, c’est-à-dire des amis de Gustave Després et du Caboulot, disparus si étrangement depuis quelques jours, on conçoit que tout ce qui sentait le mystère dût leur mettre la puce à l’oreille.

Ils profitèrent donc de l’absence de la vieille pour regarder par la fenêtre et assister au singulier transbordement que nous avons décrit. Malheureusement, la lune, comme si elle l’eût fait exprès, se cacha derrière un nuage au moment où le lugubre cortège passa près de la maison, et ils ne purent distinguer les traits de l’homme garrotté et bâillonné que l’on était en train de "mettre à l’ombre".

Toutefois, ce qu’ils en virent leur donna l’éveil et fit naître dans leur esprit une étrange émotion, mêlée d’une espérance vague… Si c’était Gustave ou le Caboulot que l’on faisait ainsi disparaître !… Ce Lapierre de malheur en était bien capable, après tout !

« Veillons au grain, ami Cardon, avait murmuré Lafleur à l’oreille de son camarade ; quelque chose me dit que nous ne serons pas venus ici ce soir pour rien.

— Tu crois donc que ça pourrait être… ? avait répliqué Cardon.

— Cela me le dit… J’ai un pressentiment, mais, chut ! voilà nos bandits qui remontent de la cave. Tâchons de les griser et de ne pas perdre la boule, nous. Une autre fois, nous leur revaudrons ça… »

L’arrivée de la mère Friponne, suivie des deux prétendus explorateurs – une petite qualité inventée par l’ingénieuse vieille – mit fin au colloque, et l’on s’apprêta à bien recevoir des gentlemen aussi considérables.

Nous avons vu avec quelles démonstrations chaleureuses furent accueillis les honorables explorateurs du pays situé en arrière de Charlesbourg ; nous avons entendu les serments d’éternelles amitié échangés entre les quatre nouveaux amis et scellés de formidables libations – réelles pour Passe-Partout et Bill, mais simulées pour les deux étudiants ; il nous a même été donné de suivre les progrès de l’ivresse chez l’insatiable géant et – ô néant de la vertu humaine ! – chez l’incorruptible lieutenant de Lapierre.

Le programme tracé par Lafleur avait donc été exécuté sans encombre quant à ce qui concernait l’ivresse ; mais par malheur, jusqu’à près de cinq heures du matin, toute tentative pour faire "jouer" les deux apôtres avait échoué.

De guerre lasse, Lafleur et Cardon essayèrent d’un nouveau stratagème ; ils feignirent de dormir.

C’est à ce moment même que Passe-Partout déclara en avoir assez et refusa de boire la dernière bouteille avec son vorace compagnon. La partie semblait donc fort compromise et les étudiants se disposaient à dresser de nouvelles batteries, lorsque le nom de Lapierre, imprudemment échappé à Bill, éclata comme une bombe à leurs oreilles.

L’effet fut instantané.

Plus de doute : l’homme garrotté que les deux chenapans avaient transporté dans les caves de la masure ne pouvait être autre que Després ou le Caboulot !… Et le mariage de Lapierre qui allait se célébrer le matin même !…

Lafleur et Cardon se levèrent donc tranquillement de leurs sièges ; puis, avec la même insouciance, ils se dirigèrent chacun vers leur ami de fraîche date…

Voyant cette manœuvre, Passe-Partout se dressa sur ses jambes et mit une main dans sa poche, d’où il tira rapidement un revolver. Mais le pauvre garçon n’eut pas le temps de s’en servir : Cardon bondit sur lui, empoigna l’arme et l’arracha des mains de Passe-Partout ; puis, de la main gauche, il entoura le maigre cou du petit homme, qu’il alla proprement coller à la muraille.

De son côté, Lafleur s’était disposé à attaquer Bill ; mais voyant ce dernier dans l’impossibilité absolue de se lever, il se contenta de le fouiller et de lui ôter son poignard.

« Des cordes ! cria Cardon. Va prendre celles qui lient Després. »

Lafleur partit en courant. Mais un épouvantable fracas l’arrêta sur le seuil du cabinet noir, et un homme bondit comme un léopard en face de lui.

« À moi, Lafleur ! à moi Cardon ! cria cet homme d’une voix terrible.

— Gustave ! Gustave ! » hurlèrent les étudiants.

C’était, en effet, Gustave Després.

Comment s’était-il échappé ? par quel trou de souris avait-il passé ?

Nous allons le dire.

La porte ne se fut pas plutôt fermée sur les talons du dernier de ses geôliers, que Gustave sortit de son impassibilité et chercha à se débarrasser de ses liens.

La chose n’était pas facile et, pendant une bonne heure, le prisonnier s’épuisa en efforts infructueux. Les cordes étaient solides et le ficelage exécuté de main de maître. Pas la moindre possibilité de desserrer les tenaces nœuds coulants qui retenaient les poignets derrière le dos !

Després, ruisselant de sueurs et accablé de fatigue, se laissa retomber sur le sol, dans un état de prostration complète.

Mais le corps se reposait, la tête continua du travailler.

Au bout d’un quart d’heure de réflexion, le jeune homme tressaillit sur sa couche raboteuse. Une idée venait de lui traverser la tête : « Si je pouvais prendre mon couteau ! »

Hum ! ce n’était pas une mince affaire ! Le couteau en question se trouvait dans la poche de droite du pantalon… et comment l’atteindre ?…

N’importe ! Després se mit aussitôt à l’œuvre. Il se tourna, se retourna, se tordit, réussit à introduire le bout de ses doigts dans la bienheureuse poche, à saisir le couteau, le sortit à moitié, le perdit, le rattrapa, et finalement poussa un cri de triomphe…

Le couteau sauveur, échappé de sa retraite, gisait sur le sol !

Le prendre, l’ouvrir, couper, scier un peu partout fut l’affaire de cinq minutes.

Quand Gustave cessa de travailler, ses liens gisaient par terre ; il était libre… dans sa prison !

Comme on peut le supposer naturellement, le bâillon sous lequel étouffait le prisonnier subit le même sort que les liens, et le Roi des Étudiants put enfin étirer ses pauvres membres tout courbaturés.

Cela fait, Després se mit en devoir d’inspecter sa prison. Un rayon de lune qui filtrait par le grillage d’un petit soupirail lui ayant paru insuffisant pour bien étudier les lieux, le jeune homme alluma une allumette, puis deux, puis six, puis d’autres encore.

Après cette série d’illuminations fastueuses Gustave savait ce qu’il voulait savoir ; il était fixé sur l’unique chance qu’il avait de se tirer d’affaire.

On n’a pas oublié que la cave où avait été transporté notre ami se trouvait du côté du nord, séparée de la distillerie par un mur mitoyen et ayant au-dessus d’elle les appartements inoccupés de la masure, dont un servait de prison à la malheureuse sœur du Caboulot.

Or, le plancher supérieur de cette cave était dans un état complet de délabrement. Les madriers qui la composaient étaient aux trois-quarts pourris et ne tenaient aux solives que par un miracle des lois de la pesanteur.

Gustave n’hésita pas. Il comprit que son fort couteau aurait bientôt fait justice de ce bois vermoulu et se mit à l’attaquer avec énergie et précaution, de peur d’attirer l’attention de ses ravisseurs.

Au bout d’une demi-heure de travail, deux des madriers du premier plancher étaient coupés et leurs débris gisaient par terre, laissant béante une ouverture de deux pieds sur six, à peu près, à l’encoignure nord de la cave.

Restait le deuxième plancher – celui qui formait le parquet de la pièce au-dessus. Després se reposa cinq minutes et recommença à jouer du couteau.

Ce fut plus long, car le plancher supérieur se trouvait être en meilleur état que l’autre ; mais enfin, après un travail opiniâtre de plus d’une heure, une coupure transversale en avait séparé les madriers et il ne restait plus qu’à les faire basculer sur la solive qui touchait à la muraille.

Després avait un crochet à son bienheureux couteau ; il l’introduisit dans la rainure, tira à lui et faillit pousser un cri de joie, en voyant le jour lui arriver à flots par l’ouverture que laissaient les madriers en tombant.

Mais une autre émotion, plus forte et plus inattendue, lui était réservée.

En passant sa tête par le trou pour se hisser à l’étage supérieur, Gustave aperçut une jeune fille assise sur un méchant grabat, dans le coin d’une chambre triste et nue. La malheureuse avait la tête dans ses mains et lui tournait le dos. Elle était, sans doute, sous le coup d’une immense préoccupation, car elle n’entendit pas le bruit que faisait Després en prenant pied dans son réduit.

Le Roi des Étudiants fit un pas en avant ; la jeune fille se retourna, effrayée, et deux cris étouffés partirent simultanément :

« Gustave ! »

« Louise ! »

Puis un court silence suivit, pendant lequel les deux anciens amants des bords du Richelieu sentirent leur cœur envahi par un flot de souvenirs douloureux. Louise était trop émue pour parler, et Gustave, brusquement placé en face de cette jeune fille qu’il avait tant aimée, croyait entendre gronder en lui-même, comme un tonnerre lointain, les dernières rumeurs de sa passion expirante.

Ce fut lui qui, dominant son trouble, rompit le premier ce silence plein d’angoisses.

« Louise, dit-il avec mélancolie, nous nous revoyons dans de tristes circonstances.

— Hélas ! Gustave, répondit la jeune fille, en relevant sa tête blonde et son visage pâle, que vous est-il donc arrivé et comment se fait-il que je vous retrouve ici, après vous avoir laissé là-bas, tout sanglant et évanoui ?

— C’est toute une histoire. J’ai été transporté chez vous par Georges et je n’en suis parti qu’hier soir, après que les soins assidus de votre excellent père et d’un habile médecin m’eussent remis sur pied.

— Ah !… mais cela ne me dit pas pourquoi vous m’apparaissez comme dans les contes de fées, surgissant des entrailles de la terre.

— Oh ! ceci est le fait d’un monsieur qui m’en veut beaucoup et ne me l’a que trop prouvé, répondit Gustave, avec un sourire amer.

— Que voulez-vous dire ? fit Louise, étonnée.

— Je veux dire que tel que vous me voyez, je suis prisonnier de monsieur Lapierre.

— Vraiment ?… le misérable ne s’est pas contenté… ?

— De m’envoyer au pénitencier ?… de m’assassiner dans un endroit écarté ?… non, mademoiselle ; il lui restait à me séquestrer : c’est ce qu’il vient de faire.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! gémit la jeune fille ; mais c’est donc un monstre que cet homme ?

— Comme vous dites, mademoiselle, répondit Després, en s’inclinant froidement. »

Puis, au bout de quelques secondes, il reprit :

« Et, vous, depuis combien de temps êtes-vous ici ?

— Depuis cette soirée où je vous trouvai dans le parc de Mme Privat, baignant dans votre sang.

— Comment vous trouviez-vous là ? » demanda le jeune homme, avec une certaine anxiété.

Louise hésita un instant, puis répondit d’une voix douce :

« J’étais allé chez vous avec mon frère et, apprenant votre départ, nous allions à votre rencontre.

— À ma rencontre !… Et pourquoi ? »

Louise tomba à genoux, prit les mains de Després et murmura en sanglotant :

« J’avais assez souffert… je voulais être pardonnée ! »

Gustave pâlit… Le fantôme de la trahison de sa fiancée se dressa un moment devant ses yeux, escorté du spectre sévère de la vengeance… Mais il avait souffert, lui aussi, et chez les âmes vraiment fortes, la souffrance élève le sentiment et met au cœur la sainte compassion…

Gustave chassa donc, d’un froncement de sourcil, les deux sinistres apparitions. Il releva Louise, la baisa au front et lui dit simplement :

« Louise, de ce jour, le passé n’existe plus : Je te pardonne ! »

La douce jeune fille sentant qu’elle méritait ce pardon, ne répondit qu’un mot :

« Merci ! »

Puis elle ajouta aussitôt :

« Et, maintenant, mon bon Gustave, cours où le devoir t’appelle. Il y a là-bas une malheureuse enfant qui t’attend comme un sauveur. Laisse-moi et vole à la Canardière.

— Tu as raison, Louise, mais nous irons tous deux. Ton témoignage ne sera pas inutile.

— Je suis prête à tout. »

En ce moment, une voix puissante se fit entendre au loin, dans la maison, chantant ce refrain connu :

C’est notre grand-père Noé,
Patriarche digne,
Que l’bon Dieu nous a conservé,
Pour planter la vigne.

« Lafleur, ici ! s’écria Gustave. Nous sommes sauvés. Vite à l’œuvre ! »

Et, bondissant vers la porte, le vigoureux jeune homme la frappa si violemment de son pied, qu’elle vola en éclat.

C’était ce fracas qu’avait entendu Lafleur.

Cinq minutes plus tard, Bill et Passe-Partout étaient garrottés à leur tour, et Gustave Després, sur le point de partir, disait :

« Mes amis, il est cinq heures et je n’ai pas un instant à perdre. Je vais donc prendre les devants. Quant à vous, abandonnez ces deux coquins à leur sort et conduisez cette jeune fille là où elle vous dira d’aller. C’est compris, n’est-ce pas ?

— Oui, oui ! et elle n’aura pas à se plaindre de nous, répliquèrent les étudiants.

— À tantôt, alors !

— À tantôt ! Vive le Roi des Étudiants ! »

Gustave prit sa course et descendit la route de Charlesbourg ; mais, au moment d’en tourner l’angle, il se heurta presque à un jeune homme qui la remontait.

Il ne put retenir une exclamation :

« Le Caboulot ! »

— Gustave ! répondit l’enfant, tout essoufflé.

— D’où sors-tu ?

— De chez Lapierre.

— Je m’en doutais. Tu t’es donc évadé ?

— Oui. Tout le monde est en campagne depuis hier soir. On m’a donné pour gardienne une femme à qui il restait un morceau de cœur : je l’ai attendrie, et je cours chez une certaine « mère Friponne » que j’ai entendu nommer de ma prison. Ma sœur doit y être.

— Elle y est, et sous bonne garde, encore. Hâte-toi et ramène-la… elle te dira où.

— J’y vole… Et toi ?

— Je suis pressé… Je te conterai cela plus tard. Au revoir ! »

Et Gustave poursuivit son chemin, au pas de course.

Nous avons vu que, lorsqu’il arriva, il n’était que temps.

CHAPITRE XXIX

Le jugement de Dieu


Nous avons vu, dans un chapitre précédent, quel coup de théâtre produisit l’arrivée du Roi des Étudiants dans le grand salon du cottage, alors envahi par l’élite de la société québecquoise.

Lapierre, debout près du notaire, se laissa tomber sur un siège, pendant que sa figure de cire prenait les teintes livides de la terreur.

Quand à Laure – nous l’avons dit – elle laissa échapper la plume qu’elle tenait, joignit les mains et leva les yeux au ciel, dans un élan spontané de gratitude.

Tout le monde s’était retourné vers la porte et chacun regardait avec une profonde stupéfaction ce beau jeune homme pâle qui s’était arrêté sur le seuil du salon et dont la vue impressionnait si fort le couple qui allait bientôt s’unir.

Ce fut une heureuse diversion pour Champfort, car elle empêcha son coup de tête d’être trop remarqué, et Edmond put le ramener à l’écart sans qu’il fit aucune résistance.

Cependant, Gustave Després, après s’être orienté un instant et avoir promené son regard dans la vaste pièce, s’avança lentement vers la table et s’inclinant devant Madame Privat, qui n’était pas encore revenue de son ébahissement :

« Madame, dit-il, d’une voix grave, vous me pardonnerez d’avoir répondu si tard à votre gracieuse invitation d’assister à votre bal. Rien moins que la privation absolue de ma liberté n’aurait pu m’empêcher d’assister aux splendeurs de votre festival. Aussi, étais-je bel et bien prisonnier. Mais j’ai brisé mes liens, fait sauter mes verrous… et me voici ! »

Et Després, en prononçant ces paroles sur un ton d’exquise galanterie, se retourna à demi du côté de Lapierre et lui jeta un regard froidement railleur, que ce dernier ne put soutenir.

La riche veuve ne savait trop que penser de cette tirade, qu’elle trouvait pour le moins excentrique, mais elle était de trop bonne société pour ne pas y répondre poliment.

« Monsieur, dit-elle gracieusement, vous nous donnez là, à mes enfants et à moi, une trop grande preuve d’attachement pour que je ne vous prie pas de me dire votre nom.

— Madame, répondit le jeune homme, je me nommais autrefois Gustave Lenoir ; mais des circonstances d’une nature particulière m’ont forcé de prendre le nom de ma mère, et, maintenant, je m’appelle Gustave Després.

— C’est notre roi, ma mère, c’est le Roi des Étudiants ! ajouta Edmond.

— Ah ! fit la veuve. Et bien ! Sire, ajouta-t-elle en souriant, Votre Majesté nous fera l’honneur de signer sur le contrat de mariage de ma fille, dont la lecture venait de se terminer au moment de votre arrivée.

— Madame, répliqua Després d’une voix toujours courtoise, mais ferme, je regrette infiniment de ne pouvoir apposer ma royale griffe au bas de cet acte notarié, car je suis venu, au contraire, pour empêcher ce contrat de se signer.

— Plaît-il, monsieur ? fit madame Privat avec hauteur, car elle commençait à trouver la plaisanterie un peu forte.

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, madame.

— Ainsi, vous avez réellement la prétention d’empêcher le mariage de ma fille ?

— J’ai la prétention d’empêcher Joseph Lapierre d’épouser mademoiselle Laure. »

La veuve du colonel eut un ricanement nerveux.

« En vérité, monsieur, vous êtes plaisant pour un roi ! dit-elle.

— J’ai bien peur, madame, que vous ne me trouviez, au contraire, bien lugubre dans quelques instants, » répliqua solennellement Després.

Cette réponse fit tressaillir légèrement la veuve et causa une certaine émotion dans l’assistance. Les fauteuils se rapprochèrent insensiblement et les chuchotements cessèrent, comme si les paroles du jeune étranger eussent été le prologue de quelque drame mystérieux.

Quant à Lapierre, redevenu à peu près maître de lui-même, par un puissant effort de volonté, il se tenait renversé sur son fauteuil, le regard insolent et la lèvre dédaigneuse. Il semblait assister à quelque bonne farce d’écolier, et ne pas se préoccuper le moins du monde de ce qui pouvait en résulter.

Madame Privat, après une minute de vague contrainte, reprit avec une sorte d’impatience :

« Enfin, M. Després, plaisant ou lugubre, expliquez-vous… Qu’y a-t-il ? de quoi s’agit-il ?

— De quoi il s’agit ? je vais vous le dire, ma chère dame, riposta une voix métallique et railleuse, qui n’était autre que l’organe de Lapierre.

— Ah ! fit la mère de Laure, vous sauriez ?…

— Oui, madame. Le monsieur tragique que vous avez sous les yeux n’est rien moins qu’un de mes anciens rivaux qui, pour un amour rentré, me fait l’honneur de me haïr, et s’est juré de me faire tort auprès de vous.

— Ah ! fit encore la veuve du colonel, je m’attendais à une tragédie et voilà que vous me menacez d’une pièce bouffonne ! C’est mal à vous, mon cher gendre : vous effeuillez mes illusions.

— Ma bonne mère !… supplia Laure.

— Ma tante ! appuya Champfort, ces paroles…

— Vous vous hâtez trop de juger, ma mère ! dit à son tour Edmond.

— Laissez faire, répliqua Després d’un ton calme. Madame Privat est parfaitement excusable de me persifler un peu pour plaire à celui qui devait être son gendre, car elle ne sait pas encore que l’insolent qui vient de me provoquer, lorsqu’il aurait dû implorer mon silence à genoux, est le meurtrier de son mari. »

À cette froide déclaration, tombant comme une bombe au milieu de l’assemblée silencieuse, il y eut un frisson général de stupeur. Madame Privat pâlit affreusement, tandis que Lapierre bondit de son siège et montra le poing à Després, en criant d’une voix étranglée :

« Infâme calomniateur !

— Monsieur ! disait en même temps la veuve, qu’affirmez-vous là ?

— J’affirme, madame, reprit Després avec force, que l’homme qui aspire à la main de mademoiselle Laure est l’assassin du colonel Privat.

— L’assassin de mon mari ?

— Oui, madame… à moins que celui qui organise le meurtre soit moins coupable que l’instrument qui l’exécute.

— Je ne comprends rien à tout cela, monsieur… Le colonel Privat a été tué à la tête de son régiment, comme un brave officier qu’il était : voilà ce que je sais.

— C’est vrai, madame ; mais une chose que vous ignorez, c’est qu’il a été attiré dans un guet-apens par un lâche espion qui se disait son ami.

— Attiré dans un guet-apens ?… trahi par un ami ?… Oh ! monsieur, quel abîme de malheur et de honte vous nous ouvrez là !

— Madame, répondit Després avec une tristesse grave, soyez persuadée que si le bonheur de votre chère fille n’était pas en jeu, je me refuserais à soulever le sombre voile qui cache toutes ces turpitudes ; je vous laisserais dans votre bienheureuse ignorance de ces événements ténébreux… Mais mon devoir est là qui me pousse, et, d’ailleurs, la Providence m’a chargé de punir un grand criminel ; je ne faillirai pas à cette tâche.

— Monsieur aurait dû pénétrer dans cette enceinte en costume de grand justicier du Moyen-Âge et escorté du bourreau et de ses aides, fit entendre la voix narquoise de Lapierre.

— Misérable ! tonna Després, oses-tu bien parler de bourreau, toi qui as fait assassiner le père de ta fiancée ; toi qui as essayé de me tuer lâchement, il n’y a pas plus de quatre jours ; toi, enfin, qui viens d’enlever à leur vieux père une jeune fille et un enfant ?… Ah ! le bourreau, il ne se dérange pas pour toi, car il sait fort bien que tu iras fatalement à lui avant qu’il soit longtemps. »

Un violent tumulte suivit cette sortie. Tout le monde se leva, et la curiosité fit que chacun se porta en avant. Lapierre, lui, sauta par-dessus la table qui le séparait de son audacieux adversaire, et alla se heurter entre les bras tendus de Champfort et du jeune Edmond, accourus pour protéger Després.

Il écumait de rage et jurait comme un porte-faix malappris.

« Gueux ! cria-t-il, forçat évadé ! oseras-tu bien répéter ce que tu viens de dire ?

— Non seulement je répéterai mes accusations, répondit Després d’une voix très calme, mais j’ajouterai que, non content d’avoir fait assassiner le colonel Privat, tu as exploité la tendresse filiale de son enfant dans le but de t’emparer de sa dot.

— C’est vrai ! s’écria Laure d’une voix stridente.

— Madame, au nom du Ciel, reprit Lapierre, en s’adressant à la veuve, ne vous laissez pas circonvenir par un imposteur que le dépit aveugle. Cet homme me poursuit d’une haine implacable, je vous l’ai dit, et cela pour un tour d’écolier que je lui ai joué, il y a plusieurs années, en me faisant aimer d’une fillette dont il raffolait. Je vous donne ma parole d’honneur que tel est le véritable, l’unique mobile qui l’a poussé à venir ici ce soir raconter ces ridicules histoires de guet-apens et de séquestration. J’espère que vous ne m’humilierez pas au point d’écouter un calomniateur aussi ridicule, et qu’au contraire, vous allez le faire chasser immédiatement de ce salon par vos domestiques. »

Madame Privat, ahurie et ne sachant quel parti prendre, allait probablement donner dans ce sens, lorsque Champfort s’écria :

« Par le sang de mon oncle ! M. Lapierre, il n’en sera pas ainsi et vous allez bel et bien subir votre procès en présence de cette honorable compagnie. Si vous êtes innocent, qu’avez-vous à craindre ? On ne forgera pas, je suppose, des preuves contre vous, et ma tante ne se rendra qu’à l’évidence la plus indiscutable ! D’un autre côté, les accusations d’un homme comme Gustave Després, dont je m’honore d’être l’ami, sont fondées et prouvées, pouvons-nous, ma tante peut-elle laisser des crimes aussi odieux impunis ?… Ne doit-elle pas à la mémoire de son mari, à la société, de vous faire enfin expier la trop longue série de vos forfaits ?

— Vous auriez fait un excellent homme de loi, M. Champfort, car vous avocassez à merveille, se contenta de répondre Lapierre. Cependant, j’espère que madame Privat ne ploiera pas la tête sous vos foudres, plus bruyantes que persuasives, et qu’elle décidera de suite si c’est moi ou M. Després qui doit sortir d’ici. »

En ce moment même, Edmond était penché sur sa mère et lui parlait à l’oreille. Quant il eut fini, la veuve était fort pâle et ses yeux brillaient d’un feu singulier.

Elle entendit la dernière phrase de Lapierre, et se levant :

« Ni l’un ni l’autre ! dit-elle d’une voix ferme. Les affirmations de M. Després sont trop graves, pour qu’il les ait faites à la légère ; en outre, elle se rapportent à des personnes et à des événements qui ont tenu une trop grande place dans ma vie, pour que je consente à les repousser sans examen. Je prie donc les jeunes gens qui se trouvent dans cette enceinte de vouloir bien garder les portes, afin que personne ne cherche à se soustraire au châtiment qu’il aura mérité… »

L’aimable amphitryon n’avait pas fini cette énergique petite harangue, qu’un murmure approbateur courut dans l’assemblée, et qu’une vingtaine de jeunes gens se précipitaient vers les issues du salon, où ils s’installaient résolument.

— Bien ! messieurs, reprit la veuve. Maintenant, si l’honorable compagnie ne s’y oppose pas, nous allons nous constituer en cour de justice et écouter impartialement M. Després. De la sorte, tout se passera régulièrement et nous n’aurons pas à déplorer des scènes de violence comme celle à laquelle nous venons d’assister.

— Très bien ! très bien ! murmura-t-on de toutes parts.

— Approchez, mesdames et messieurs. »

Tous les assistants se rassemblèrent autour de Mme Privat, à l’exception d’un petit groupe de quatre personnes, dont une femme vêtue de noir, qui demeura à l’écart, et des jeunes gens installés aux portes.

Quant à Lapierre, pâle comme un cadavre, mais sombre et résolu, il regagna lentement son siège ; près de la table, où il demeura seul, semblable à un accusé sur la sellette.

Le misérable se voyait perdu ; mais il voulait lutter jusqu’au bout et ne pas succomber sans une petite vengeance qu’il méditait.

Cet homme avait de la bête fauve dans le caractère, et il ne faisait pas bon de l’acculer dans ses retranchements. La cour de justice, ou plutôt le tribunal extraordinaire improvisé par la veuve du colonel, étant donc constitué, cette dernière se leva et s’adressant de nouveau à l’assemblée :

« Messieurs, dit-elle, il y a parmi vous plusieurs avocats et gens de loi, infiniment plus aptes que moi à conduire l’affaire qui nous occupe ; je les charge donc tout spécialement du soin de veiller à ce que les preuves fournies par M. Després soient de celles qui ne laissent aucun doute dans l’esprit ; et, comme il faut un président pour diriger les débats qui pourraient surgir, je propose que M. le juge X…, qui nous honore de sa présence, se charge de cette besogne, qui lui est familière.

— Adopté ! adopté ! » firent tous les voix.

Un vieillard à la physionomie avenante se leva et vint s’incliner devant l’amphitryon :

« Madame, dit-il, j’accepte la délicate mission que vous me confiez ; et, bien qu’elle soit extra-légale, je la remplirai comme si j’étais réellement sur le banc judiciaire, très heureux de vous être agréable. »

Un fauteuil fut apporté et le juge X… prit place à côté de madame Privat.

Puis Gustave Després, toujours debout en face du tribunal improvisé, s’inclina et prit ainsi la parole, d’une voix forte :

« Monsieur le juge, madame et vous tous qui m’entendez ! Ce n’est pas, veuillez le croire, pour satisfaire une mesquine passion de vengeance, ni pour poser en chevalier redresseur de torts, que vous me voyez dans cette enceinte, interrompant les apprêts d’un solennel mariage et portant contre un homme réputé honorable la plus terrible des accusations.

« Il y a longtemps qu’une saine philosophie, éclose sur les ruines de mon bonheur, me fait planer au-dessus de semblables petitesses et mépriser de pareils moyens.

« Le sentiment qui me porte à agir comme je le fais est, au contraire, de ceux que l’on ne peut repousser sans faiblesse, renier sans honte. La Providence, dont le regard mystérieux suit le criminel à travers le labyrinthe sans issue de ses forfaits, a voulu faire de moi son instrument de tardive rétribution, en me jetant sur toutes les pistes ténébreuses laissées par le grand coupable que nous avons à juger, et je faillirais à mon devoir d’honnête homme, à ma tâche de vengeur providentiel, si j’hésitais à frapper, si mon cœur se prenait à faiblir.

« Je parlerai donc sans colère et sans passion ; mais aussi sans réticences et sans crainte. »

Après cet exode un peu solennel, Després se retourna à demi, jeta un coup d’œil sur le groupe où se trouvait la dame vêtue de noir, et reprit aussitôt :

« L’homme que j’accuse d’avoir fait assassiner le colonel Privat a commencé, il y a six ans, la trop longue série de ses crimes ; et c’est sur moi et une jeune fille respectable qu’il essaya, en premier lieu, ses aptitudes de traître. La nature l’avait doué d’une physionomie agréable, le diable lui avait prêté son habileté et sa puissance de fascination : le misérable en profita pour tromper mon amitié et m’enlever l’affection d’une jeune fille que j’aimais et que j’avais sauvée de la mort. Puis, non content de ce beau triomphe, il se disposait à ravir cette enfant à l’affection de ses vieux parents, lorsque je le forçai à s’arrêter pour se battre avec moi.

« Les criminels sont rarement courageux, et il est inouï que le cœur ne leur fasse pas défaut au moment du danger.

« C’est ce qui arriva pour Joseph Lapierre.

« Nous n’avions pas échangé quelques balles, sur un îlot perdu et au milieu des ténèbres d’une nuit sans étoiles, que la terreur empoigna mon adversaire à la gorge et qu’il se laissa choir, feignant d’avoir été tué.

« Je l’abandonnai à son sort et ramenai la jeune fille chez elle.

« Le lendemain, le misérable m’avait dénoncé aux autorités et j’étais arrêté sur la route de la frontière. Un mois plus tard, je partais pour le pénitencier de Kingston ! »

Un murmure d’indignation parcourut la salle.

« Ce n’est pas tout, reprit Després. En reconnaissant la lâcheté de son nouvel amant, la jeune fille le prit en horreur et refusa de le revoir.

« Comment se vengea-t-il de ce dédain mérité ?… En répandant sur le compte de cette malheureuse des calomnies tellement atroces, qu’elle et sa famille durent quitter la paroisse et que la vieille mère en mourut de chagrin !

« Voilà le premier pas fait par Joseph Lapierre dans la voie du crime ! »

Un second murmure, plus accentué et plus général, gronda parmi les assistants, et plusieurs bouches féminines laissèrent échapper un mot sanglant :

« Le lâche ! »

— Tout cela est faux et de pure invention ! s’écria Lapierre avec force. Cet individu se moque de son auditoire, et je le mets au défi de prouver un seul de ses dires.

— Approchez, mademoiselle Gaboury, » se contenta de répondre l’accusateur.

Une femme en deuil, conduite par un tout jeune homme, se détacha du groupe retiré à l’écart et s’avança jusqu’en face de madame Privat.

Arrivée là, elle souleva son voile et exposa en pleine lumière sa pâle et belle figure.

— Tout ce que monsieur vient de raconter est de la plus scrupuleuse vérité, dit-elle. Je m’appelle Louise Gaboury et je suis cette femme honteusement calomniée par Joseph Lapierre.

— Et moi, je suis le frère de cette jeune fille et je corrobore son témoignage, ajouta l’enfant qui accompagnait Louise. Demandez mon nom à monsieur Lapierre et, s’il est revenu de la stupéfaction que lui cause ma présence ici, lorsqu’il m’a laissé hier soir sous les verrous d’un cachot de sa maison, il vous dira que je m’appelle Georges Gaboury. »

Lapierre proféra une menace incompréhensible et retomba sur son siège, le front baigné d’une sueur froide.

« C’est bien, mes enfants, dit le juge X… ; vous pouvez vous retirer. »

Ils obéirent ; mais, en passant devant Mlle Primat, Louise se sentit attirée par une douce traction et se retourna.

« Asseyez-vous ici, près de moi, ma chère demoiselle, lui dit Laure. Ne sommes-nous pas presque deux sœurs ? »

Louise regarda cette belle jeune fille qui avait été si près d’être malheureuse à tout jamais, et murmura :

« Oh ! c’eût été trop dommage ! »

Puis elle prit place sur le siège qu’on lui offrait.

Quant au Caboulot, il regagna son coin, où l’attendaient les deux personnages qui restaient du groupe de tout à l’heure et qui n’étaient autres que nos buveurs de la nuit précédente : Lafleur et Cardon.

Le Roi des Étudiants reprit son formidable réquisitoire.

Ayant fait assister le lecteur à la conversation qui eut lieu, quelques jours auparavant, entre Després et Laure – conversation qui roula exclusivement sur les criminelles menées de Lapierre aux États-Unis et sa participation à l’hécatombe du régiment du colonel Privat – nous ne voulons pas nous répéter, certain que personne n’a oublié cette terrible révélation.

Nous nous contenterons de dire que le Roi des Étudiants fut implacable et que pas un fil de la sombre trame ourdie par Lapierre ne resta dans l’ombre. Il s’appliqua surtout à faire ressortir le machiavélisme odieux employé par l’ancien espion pour circonvenir Mlle Privat ; il exposa à l’assistance émue tout ce qu’il y avait de grand dans le dévouement de cette fière jeune fille, sacrifiant son bonheur à la mémoire de son père, imposant silence à son instinctive répulsion et épousant un homme détesté, pour empêcher qu’un soupçon planât sur la tombe de ce vénéré père. Puis, résumant et condensant le dramatique exposé qu’il venait de faire, il termina par une foudroyante péroraison, dont les dernières phrases furent celles-ci :

« Vous me demandez des preuves contre l’abominable scélérat qui est aujourd’hui courbé sous la main vengeresse de Dieu ?… Ces preuves, mesdames et messieurs, je pourrais me dispenser de vous les donner, car la seule attitude du coupable, le remords qui se traduit sur sa figure par une pâleur morbide, ses réponses embarrassées, ses emportements spasmodiques, et jusqu’à cette farouche résignation dans laquelle il s’est enfin renfermé, tout cela devrait être plus que suffisant pour apporter la conviction dans vos esprits… Mais je ne veux laisser subsister aucun doute relativement aux graves accusations que je viens de jeter à la face de Joseph Lapierre, et, sans même tirer parti de l’aveu tacite de culpabilité qui ressort de ce fait que l’habile chercheur de dots a fait disparaître, ces jours-ci, tous ceux qui pouvaient témoigner contre lui, je vous mettrai sous les yeux un argument plus irrésistible, une preuve plus accablante : le propre aveu du coupable, le témoignage de sa conscience, enfin le journal où sa main criminelle et imprudente a consignée, jour par jour, ses ténébreux projets…

« C’est une petite razzia que je fis sur ce bon Lapierre, une nuit qu’il revenait du camp confédéré, où il avait lâchement vendu ses frères de l’armée du nord. »

Et le Roi des Étudiants, tirant de son gilet le grand portefeuille de maroquin que nous connaissons, le présenta solennellement à madame Privat.

« Lisez, madame, dit-il, et que Dieu vous donne la force d’aller jusqu’au bout !

— Misérable voleur ! hurla Lapierre, mon portefeuille !… Ah ! tu ne jouiras pas longtemps de ta victoire ! »

Il n’avait pas fini, qu’un coup de pistolet éclata dans le salon, suivi aussitôt d’une seconde détonation.

La panique s’empara des femmes.

Mais la fumée se dissipa vite et la voix sonore de Després domina tous les bruits :

« Ce n’est rien, mesdames, dit-il : c’est l’assassin du colonel Privat qui vient de se faire justice, après avoir commis sur moi une seconde tentative de meurtre. »

En effet, chacun put voir le misérable Lapierre étendu, sanglant et immobile, sur le parquet. Ce fut Cardon qui, du fond de la salle, prononça son oraison funèbre, rigoureusement condensée en cette seule phrase :

« Tout est bien qui finit bien ! »

ÉPILOGUE


Trois mois plus tard, par une belle matinée de septembre, les cloches de la cathédrale de Québec, sonnaient à toutes volées et l’immense nef de la vieille église s’emplissait d’une foule d’élite.

On célébrait, ce jour-là, deux mariages fashionables, et les curieux qui stationnaient sous les portiques échangeaient maintes observations sur les circonstances dramatiques qui avaient amené ces mariages.

On se disait bas à l’oreille qu’une des deux fiancées, la richissime fille de Mme Privat, avait été sur le point, quelque temps auparavant, d’épouser un audacieux bandit qui lui avait complètement tourné la tête… La noce était ordonnée et l’on se disposait à aller prononcer le oui solennel en face du prêtre, quand apparut soudain un inconnu qui révéla sur le compte du futur époux des choses si épouvantables, que ce dernier en tomba mort de confusion…

Et l’on ajoutait d’un air mystérieux que l’autre mariée avait aussi dans son passé certain épisode terrible que l’on ne connaissait pas bien, mais où, à coup sûr, il y avait eu mort d’homme… Bref, on caquetait méchamment, comme les badauds savent le faire, quand il s’en donnent la peine.

Heureusement, l’arrivée du cortège nuptial changea le cours de ces charitables conversations et mit fin aux bienveillantes remarques qui les émaillaient.

Les lourds carrosses défilèrent un à un le long des grilles, qui bordent le terre-plein, en face de la cathédrale, déposant sur le trottoir de pierre blanche leur joyeuse cargaison de femmes éblouissantes et d’hommes en costumes de gala.

Toute cette brillante compagnie s’engouffra sous les arceaux des portes grandes ouvertes et s’éparpilla, dans les bancs de chêne, alignés deux par deux sur le pavé de la vaste nef.

Seuls, les mariés, escortés de leurs garçons et filles d’honneur, s’avancèrent jusqu’à la balustrade du chœur et prirent place sur des fauteuils luxueux, installés à leur intention.

Puis l’orgue fit entendre ses graves harmonies, le prêtre ses avertissements non moins graves… et, au sortir de l’église, Laure Privat était devenue madame Champfort, et Louise Gaboury la… "Reine" des Étudiants !

Au moment où le cortège s’ébranlait pour retourner à la Canardière, Lafleur et Cardon, qui étaient de la fête et faisaient bonne contenance dans leurs habits à queue, échangèrent les réflexions philosophiques suivantes :

« Ce que c’est que de nous, mon pauvre Lafleur et comme, dans ce monde borné, les petites causes peuvent amener de grands effets !

— Comment l’entends-tu, illustre Cardon ?

— Tu vas voir : suis bien mon raisonnement.

— Je ne te quitte pas d’une semelle.

— N’est-il pas vrai que si nous n’avions pas été ivrognes comme doivent l’être d’honnêtes étudiants, nous n’aurions pas fait la connaissance de la mère Friponne ?

— C’est indubitable. Ensuite ?

— N’est-il pas également vrai, que, sans cette connaissance de la mère Friponne, nous ne serions pas allés chez elle le soir où Després y fut jeté à fond de cave ?

— Je te concède cela. Poursuis.

— N’est-il pas mêmement à présumer que, nous absents, Gustave n’aurait pu échapper et, par conséquent, arriver à temps pour empêcher Lapierre d’épouser Mlle Privat ?

— C’est plus que probable. Quelle est ta conclusion ?

— Ma conclusion, ami Lafleur, c’est qu’à quelque chose whisky est bon ! »

Et le facétieux étudiant, qui s’était donné tout le mal du monde pour en arriver à cette atroce parodie d’un aphorisme célèbre, se prit à réfléchir profondément.

Lafleur fit de même, tout en mâchonnant d’une voix distraite son "grand-père Noé".

La noce filait toujours, soulevant sur son passage l’aveuglante poussière des rues de Québec.


FIN